DIALECTES DE FRANGE
Au début, pour simplifier, nous avons, chapitre III, qualifié de roman la langue qui, par des transformations successives, est devenue le français que nous parlons. Mais, en toute vérité, ce roman n'est que partie d'un groupe, le groupe gallo-roman, qui englobe tous les dialectes néo-latins de la Gaule, langues d'oïl et langues d'oc. On avait coutume au moyen-âge de désigner les langues d'après leur terme pour dire oui : langue d'oïl, langue d'oc, et Dante appelle l'Italie : « Il bel paese la dove il si suona », langue de si.
Il reste à expliquer comment ce roman du cliapitre III, ce dialecte d'un groupe nombreux, est devenu le français universel.
Une croyance encore répandue de nos jours veut que les dialectes provinciaux soient le fruit de
l'ignorance, des corimptions dti langage central et littéraire. C'en est loin de compte. Les dialectes sont des formations indépendantes. Cliacun d'eux est le produit libre, spontané, naturel, de son sol. En fait, le dialecte seul est, et l'on pouiTait définir une langue : a un dialecte qui, favorisé par des facteurs diyers,a triomphé dans la lutte pour l'existence. »
La magnifique aventure néo-latine vient illustrer ce dernier point de vue avec la dernière évidence.
Qu'on ne commette point l'erreur de supposer (jue, à aucune période de l'histoire de la France, un parler uniforaie ait été en usage sur la surface entière du pays. La France féodale sous les Carolingiens consistait, sommairement parlant, de 4 parties : est, centre, ouest, nord, auxquelles correspondaient respectivement les dialectes néo-latins : le bourguignon, le parler de l'Ile-de-France, le noimand, le picard. Ils existaient tous de pair, aucun pljis élevé, plus noble que l'autre. Ils étaient tous vivants, parlés, au même titre gallo-roman, et chacun d'eux possédait même un centre littéraire là où se trouvait le centre politique. Ils constituaient le groupe langue cUoïl, et chacun d'eux n'était qu'une modification spécifique du type général ( ommenté au chapitre lY. Ils étaient simultanés, strictement contemporains, sans ombre de filiation iiitixi eux à aucun degré. Possédant des radicaux communs, des traits do grammaii-e communs, les diftérences n'étaient que le résultat de la latitude,
du climat, du sol, de la pureté ou du mélange de la race, et d'autres facteurs encore.
Eh bien, ces 4 en groupe (négligeons les sousgroiupes qu'ils pouvaient former) vécurent et prospérèrent ensemble et également pendant un temps assez long coiTespondajit avec la chute de l'Empire Romain, l'établissement des Francs en Gaule, et la tenure du pouvoir féodal par les Carolingiens. Mais avec l'accession de Hugues Capet comme seigrueur de l'Ile de France, la variété dialectale subit les premiers coups. Au milieu de l'anarchie politique du XI® siècle, un pouvoir central s'élève avec la dynastie capétienne. Ce pouvoir absorbera les pouvoirs féodaux. La royauté, issue du duché de l'Ile de France, siège à Paris, et au XII® siècle la suprématie du dialecte de l'Ile de France devient décisive. Xous le répétons, au fond ce dialecte n'avait sur les 3 autres aucune supériorité marquée, aucun caractère spécial de prééminence. Ce qui lui vaut le triomphe ce sont les circonstances politiques. Il devient la langue de la cour et de la capitale, et, déjà, parler comme à Paris est considéré comme le signe distinctif d'une éducation supérieure. Et les circonstances ne cessent de lui être favorables à mesure que s'aecientue l'unité française, et que s'arrondit le domaine de la royauté sous Philippe I", Philippe-Auguste e* Saint-Louis. Enfin, au XIII® siècle, la croisade contre les Albigeois noie dans le sang la langue des troubadours, la langue d'oc, qui restait seule rivale, et l'annexion du Languedoc achève l'unité du sol et de la langue.
PHILOLOGIE FEANÇAISE
Voilà CQmnient, au bout de 200 ans, le dialecte de nie do France devint, après transformations ultérieures, notre français, et comment le bourguignon, le picard et le normand, en sont arrivés à n'être plus que des lyatois, parlés, non plus écrits. Ils durent encore après six siècles, et maint provincial, même lettré, laisse parfois éckapper un peu du vieux parfum du terroir.
Le dialecte de l'Ile de France triompha, mais de nombreuses traces révèlent qu'il eut à subir maint compromis avec ses anciens égaux, maintenant déchus. Ainsi le bourguignon avait une prédilection pour la diphtongue oi, tandis que le normand préférait ei. Ceci explique roi et reine, croyance et créance, poids et 'peser, roidir et raidir, et d'autres. Le picard aime k au lieu de ch chuintant, dans le dialecte de l'Ile de France. Il dit canter pour chanter, jyékié pour péché, cat pour chat. De là des formes doubles comme camjmgne et Champagne, camp et champ, charte et carte, attacher et attaquer.
Les patois, ces soi-disant jargons tant méprisés, sont très précieux pour la science. Beaucoup de bons vocables latins, dispai-us de la langue et remplacés par d'autres qui ne les valent guère, se rencontrent pleins de sève et de vie dans les provinces. Ainsi, dans les districts retirés des Yosges, le paysan ne parle pas de son « église », mais du « moustier », ou a mostier » (latin monasterium). Le patois berrichon a « passer » au lieu de a moineau » d'origine douteuse; nous n'avons plus que la forme
diminiitiYe « passereau » a-v^ec un sens à côté. Il a a nure », latin « nuriis », pour « bru », emprunté, on ne se l'explique pas, au germanique « braut », puisque la lang-ue d'oc et les autres langues romanes ont gardé le latin ; il a « crémer » (latin cremare) pour « briller ». Dans le Berry on dit bien « uller » (latin ullulare) et non pas « hurler » ; on y entend h charmant vocable « arentele » (latin avance tela) a pour toile d'araignée ».
L'étude des patois a révélé à la science bien des secrets étymologiques. En fait, nous croyons qu'ils contiennent de quoi enrichir le français en y faisant rentrer un peu de pittoresque. « Le Champi » de Madame vSand n'est-il pas délicieux ?
Le domaine de la langue d'oïl, représenté par tous les dialectes dont il a été parlé, y inclus le dialecte triomphant, s'étendait au nord d'une ligne, d'une diagonale approximative tirée de La Rochelle à Grenoble. A présent il nous faut considéi^r, au sud de cette ligne un peu imaginaire, le second groupe du grand groupe gallo-roman, les langues d'oc, qui couvrent près de 26 dépai-tements, et qui comprennent : le limousin, le languedocien, le provençal proprement dit, le dauphinois, le savoyard, les dialectes de la Suisse romande.
Les langues d'oc sont toutes nées sur leur sol comme les langues d'oïl sur le leur. Elles ont déconstruit et reconstruit le latin d'un mouvement spontané, libre, naturel, avec un génie propi^, tout comme l'ont fait les langues d'oïl. Elles sont distinctes des langues d'oïl, mais elles possèdent des
THILOLOGIE FRANÇAISE
traits communs qui permettent d-e ks lier ensemble en contraste avec les autres langues néo-latines dont il sera parlé au chapitre suivant. Phonétiquement, le groupe d'oc est plus plein, plus sonore, plus chantant, plus italien. Comparez :
Langue d'oc : a Per totas las terras del nostre le n gage so de maior auctoritat li caiitar de la lenga liviosinu que de neguii'autra parladura ».
Langue d'oïl : Per tûtes les terres del nostre langage sunt de maire auctoritait li elianz de la langue du lÀmousin que de nule altre parleure ».
La langue d'oïl sonne comme la langue d'oe étouffée. La langue d'oc est comme un passage, philologique et géographique, entre l'italien et la langue d'oïl ; elle est à mi-chemin enti"e le latin et le français.
Eh bien, ce groupe d'oc s'est développé parallèlement au groupe d'oïl, côte à côte, mais en pleine indépendance. Il atteignit un degré d'excellence pratique en avance sur le nord, et, dès les XI® et XII^ siècles, il donna avec les troubadours une littérature, surtout lyrique, un peu surfaite, mais (juand même très brillante pour l'époque. Elle disparut au XIII^ siècle, noyée dans le sang de l'infâme croisade albigeoise. L'antagonisme entre le nord et le sud s'était envenimé de plus en plus. Politique et social, les haines religieuses y mirent le comble. La croisade albigeoise fut suivie de l'annexion du Languedoc à la France, et, au commencement du XÏY" siècle, l'illustre « lenga limosina » était tombée au rang de patois. Les troubadours
quittèrent un pays désolé et des cours seigneuriales fermées, et s'en allèrent chanter en Aragon et en Italie.
Déchu comme il lestée provençal chérit les vieux souvenirs et les vieilles gloires. L'instinct poétique palpite toujours au pays « del gay saher », de la gaie science. L'Académie des Jeux Floraux à Toulouse tient toujours en réserve des palmes d'or pour les vainqueurs des tournois poétiques. Une renaissance littéraire vient même de S'e produire en Provence. Le néo-troubadour Jasmin a ouvert la marche, et des hommes de haute distinction comme Aubanel, Roumanille, Mistral, se sont efforcés, dans des compositions de valeur, de faire revivre l'idiome natal. L'objet de Mistral semble de vouloir faire du patois provençal proprement dit la langue littéraire de tout le pays d'oc, et cela par un accueil large dans son lexique de tous les mots de bonne frappe dans les divers dialectes d'oc.
Le français a pris au provençal quelques termes: ballade, cajj, cargicer, cabestan, mistral, vergiw, ortolan, cèpe, ciboule, clovisse, isoard, bastide, ca^ deau, cigale, fadaise, radis, roadade, grenade, etc..
Les dialectes romans de la Suisse ont donné : acalanche, chalet, crétin, ranz, etc..
CHAPITEE XYI