LES NOMS DE NOMBRE
Jusqu'à 16 les cardinaux français reproduisent fidèlement les nombres latins avec les altérations
phonétiques usuelles. A 17 on abandonne la forme synthétique scptemdecim pour l'analytique dixsept. De 20 à 100 les formes latines reparaissent : septante, oetante, nouante. Au XYP siècle on disait encore oetante et huitante, et septante se retrouve encore dans Voltaire. On s'accorde à attribuer au celtique la numération par vingtaines (les scores anglais). On disait six-vingts, sept-vingts. Il nous en reste quatre-vingts et les a quinze vingts », hôpital de 300 lits fondé par Saint- Louis. Mille dérive du latin mille déclinable. Il faisait : sing. mil, pluriel mille (lat. iniïlia). illd s'est maintenu dans la numération des années parce qu'on a toujours eu affaire avec un singulier. Mille est resté invariable parce qu'il est le débris d'un pluriel latin.
L'^ tantôt mise, tantôt non, à vi/ngt et ceiit multipliés est chinoiserie pure des grammairiens.Avant le XYI^ siècle ces nombres prenaient toujours l'.s^ lorsque multipliés.
Pour les nombres ordinaux le français a complètement abandonné les formes latines qu'on trouve dans la vieille langue. Le latin primus, prima, y avait les formes prim et prime, dont il nous reste de prime-saut, de ijrime-ahord. Ce joli mot tend à redevenir en faveur chez les poètes : les pHmes amours. La vieille forme a été remplacée par premier (lat. 2)rimarius). Le suffixe lème (du latin esimus) a servi pour les autres formations ordinales, à pai-t second (lat. secundus) introduit par les savants et différencié avec ^.- 'r.V.»-^. Du latin
tertius, tixiisième, nous avons tiers-état, deuœ-tierôy tierce personn-e. Quartus, quatrième, était quart en vieux français, d'où encore : trois quarts, parer en quarte, accord de quarte. Quintus,Q\i\<:]\\ihvcie, vieux français quint, Q^t resté dans quinte, Charles Quint, Sixte-Quint.
En vieux français on avait pour les heures : a il est prime », a il est dime », « il est none », et dans le bréviaire de l'Eglise il reste o les prières à prime et à none p.
En français moderne les cardinaux ont pris on ne sait pourquoi la place des ordinaux dans: L&uis quatorze, vingt-huit août, chapitre quatre. Premier excepté. Corneille dit oncoiie : le neuvième de janvier, et La Bruyère : Henri second. L'allemand et l'anglais ont la vieille manière ordinale.
LES TROXOMS
Ils suivent' de très près les pronoms latins. Il n'y a pi-esque qu'à les mettre face à face.
Pronoms personnels. Leur importance s'est encore accrue en français par le fait qu'ils ont à accompagner le verl3e dans la conjugaison. En latin la flexion disait la personne : venio, je viens ; venis, tu viens; venit, il vient. Mais l'esprit analytique ne prit pas d'un coup son empire. Il apparut ici dès le XII® siècle alors que les flexions se désorganisèrent et devinrent insuffisantes. Néanmoins la vieille langue supprimait le pronom personnel devant le verbe quand cela lui convenait. Au XVI" siècle Baï£ dit encore : a Dc^puis que suis au
GRAMMAIRE - — SYNT.iXE 195
monde ». Il a fallu quatre siècles pour établir cette règle définitivement. Be l'ancienne suppression facultative il nous reste des locutions comme : de, là vient que^ si hoii vous semble, n importe, reste à savoir, tant y a, naguère (il n'y a guère), tant s'en faut. La vieille langue intercalait même des mots entre le pronom et le verbe. Rabelais dit : « Je, respondit Bridoye, respondray brièvement ». Et Scarron : « Jo qui chantai jadis ». La formule : Je soussigné est une dernière relique. Le vieux langage usait parfois de périphrases en lieu de moi, toi, lui. Il disait: mon corps, tes membres, .^on nom; d'où : a à son corps défendant », et k terme d'huissier : a parlant à sa personne ».
En latin les pronoms personnels se déclinaient du haut en bas. Le français a conservé trois cas de cette déclinaison : le nominatif, sujet; l'accusatif, régime direct; le datif, régime indirect : je, moi, vie; tu^ toi, te; il, lui, le. Nous et vous ne bougent pas ; rien de nobis et vobis. Ils, leur, les.
Panni les pronoms personnels l'étymologie de je est la seule qui paraisse un peu embarrassante. Pourtant je est bien le latin ^^o.Il n'y a qu'à ouvrir les vieux textes. Au IX^ siècle il est eo. Plus tard on le rencontre avec la diphtongaison sous la forme de ieo: Plus tard encore ieo se lit io, puis jo, enfin je. Non s-eulement je est ego, mais ils sont tous deux le sanscrit aham.Sa,ns les intermédiaires grecs et latins, et le germanique représenté par le moderne ich, la rattache eût été impossible. L'odyssée de ce vocable, gros s'il en est, à travers les langues
PHILOLOGIE FBANÇAISE
aryennes, est des plus curieuses. Quelle aventure entre les quatre lettres sanscrites, si discrètes, et l'unique lettre anglaisl^ /, criarde, orgueilleuse, s'affirmant haut.
Le personnel latin tu, prononcé ton, a donné régulièrement le français tu. Le tutoiement était dans les mœm^s anciennes. Pour agrandir leur importance les empereurs romains dirent nos au lieu de ego. Pline dit vos en s'adressant à Trajan. C'est ainsi que s'introduisit et se peipétua, chez tous les peuples modernes, à la première et à la deuxième personne, l'emploi du pluriel au lieu du singulier. Ces pluriels furent dits « de majesté ». On « voussoya » au lieu de tutoyer, à part les cas de familiarité. Et ce vous est devenu tellement banal et commun qu'on a gardé tu pour Dieu, la patrie et les grandes apostrophes poétiques et oratoires.
La troisième personne i/, elle, est de nouveau le latin démonstratif ille ,illa, le même dont a été tiré l'article défini français, comme expliqué plus haut. Par suite d'un jeu d'accent tonique la première syllabe latine du démonstratif est devenue le pronom il, et la seconde l'article. Ceci explique les accusatifs pronominaux le, la, les (illùm, illani, illos, illas) identiques avec l'article défini. Lui est le datif latin illi qui, dans le latin populaire, avait pris la forme de illui. Ce pronom n'est pas heureux parce que des deux genres, et par conséquent amphibologique dans le discours. Eux était anciennement eh, de la même source démonstrative, et devenu tel par la vocalisation habituelle de ? en u.
Li^ génitif pluriel de ille était en latin illoruin. La syllabe initiale atone tomba, et il n^e resta que Taccentuée loru, d'abord lor, puis leur. Leur, un génitif, a cons-ei-A^é sa valeur comme pronom possessif (d'eux, d'elles) ; ici, comme pronom personnel, le voilà un datif (à eux, à elles). Dans cette acception il ne peut pas être dit heureux, et la critique le prend à partie comme lui.
Il y a deux pronoms adverbiaux : en et y. En est un adverbe de lieu : inde (d'oii), anciennement int et entj qui est arrivé par extension à signifier de cela, de lui, d'elle, d'eux, d'elles, a Goûtez en (de cela) ». Des clioses cet emploi s'est développé aux personnes, a Parlez-vous de mon fils? J'en parle » (de lui). Cet eti est un petit protée de maniement parfois malaisé, et le parler moderne semble en favoriser l'extension : a je vous en aimerai davantage », « n'en pouvoir mais », « c'en est fait ». Quant à y, autre petit protée, c'est le latin ihi (là) et par extension à cela, à lui, à elle. Ancien iv et i. L'emploi de cette forme pour les personnes a vieilli, mais le peuple dit toujours : dis-y, j^a^les-y, pour à lui, à elle.
Soi est le latin se diphtongue. A son propos les grammairiens s'en sont encore donné. Ils prétendent en restreindre l'emploi à un sujet indéterminé ou inanimé. Jusqu'au XYIII^ siècle on n'a pas pensé ainsi. Racine dit : « quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ? » N'est-ce pas bien comme cela? «Il porte de l'argent sur soi » doitce être SU7' lui, sur qui ? « L'égoïste ne vit que pour
soi », il est pourtant animé, l'égoïste. « Il a très l>onne opinion de soi » est donc mauvais, et que signifierait de lui F La phrase de Rousseau : « Ce divin modèle que cliacun de nous poi*te en lui », ne serait-elle pas meilleure avec en soi? La clarté du discours ne peut que perdre à cette règle ridicule, et, avec Littré, nous la déplorons.
Pronoms démonstratifs. Le latin n'avait pas moins de six de ces pronoms avec des nuances de signification de distance et autres. Trois seulement ont sui^v^écu : hic dans sa forme neutre hoc, istc et ille, ce dernier déjà tant considéré.
Ces pronoms avaient reçu en latin un renforcement démonstratif. On leur préfixait la particule ccce (voici). On se trouve donc en présence de ccce hoc qui, par suite de l'usure graduelle qui s'attaque surtout aux mots très souvent employés, est devenu graduellement iceo, iço^ ço, ce. L'autre, ecciste, devient icest, cest, cet, ce. Il y avait aussi une forme cestui, puis cesti, et il est curieux d'entendre le peuple dire encore : sti-lâ. Le troisième, eccille, devient icil, cil, le pluriel cels donnant ceu,r par la vocalisation de / en u. Le régime indii^ect eccilui a donné icelui, puis celui. Icelui, icelle, se iiencontrent encore au XYII^ siècle. Le grammairien Yaugelas s'est acharné dessus. Cette fonne <iui rendait souvent là phrase très claire, nous l'avons abandonnée aux huissiers. La contraction de cela en ça date du XVIP siècle. Ne pas le confondre avec ça (or ça) qui est eccc hoc.
Les renfoiceniients latins, préfixés au moyen d-e ecce, la langue moderne les a postposés : celui-ci^ celui-là, ceci, cela. Aussi les form.es : cet homme' ci, cet homme-là. Yaugelas s'est buté, mais il n*a pas obtenu son cet homme-ici.
Pronoms jjossessifs. Sans qu'il soit besoin d'insister on comprend que, par le jeu tonique et l'opération phonétique, les accusatifs latins meum, tuum ySuum, nostrum, vostrum,, et leurs formes féminines en a, ont produit les possessifs français correspondants. La déviation n'est que dans le pluriel de la 3^ personne. Le latin disait: a Mater amat sues liberos », la mère aime ses enfants, et « Matres amant suos liberos », les mères aiment ses enfants. Cette construction s'est conservée en espagnol et en portugais. Le français n'en a pas voulu, et il a bien fait. Pour l'amour de la claxté il a encore une fois fait appel à ille, au génitif pluriel illoriim, ]}eur, le même que nous avons déjà vu produire leui', pronom personnel. Cette fois leur est étymologiquenient coniect. On conçoit que la signification d'euû', d'elles, ait pu se transformer de la sorte, en possessif. Il y a, certes, cumul critiquable, personnel et possessif sur le même mot, mais cela vaut mieux que la confusion latine.
A le mien, le tien, le sien, etc. ne correspond rien en latin directement. La création est française. Des locutions comme a un mien ami », « une mienne connaissance », sont des restes de constmction de la vieille langue.
De même que l'article la élidait et élide a devant un mot féminin commençant par une voj^elle, les possessifs ma, ta, sa, ont élidé leur a jusque vers le Xiy® siècle-. On disait ni' âme, fâme, ni'espée, s' enfance. Aujourd'hui on met le masculin devant ces féminins. La régularité scientifique y perd, mais la clarté y gagne certainement. De l'ancien usage il reste le mot bizai-re tante, qui est réellement t'ante, ta tante. Il y a aussi le joli vocable m amie, bêtement écrit ma mie, et aussi ni amour qui n'est pas laid, et qui en est arrivé jusqu'à se corrompre en faire des mamours.
Pronoms relatifs et interrogatifs. La déclinaison du relatif latin qui était complète, avec tous les cas et les trois genres. Ici la simplification a été telle qu'il n'est resté que le nominatif et l'accusatif singulier : qui (qui), quem (que).
Quel est le latin qualis, signifiant « de quelle espèce, de quelle natuixi ». Lequel est une création française, et ce n'est guère que vers le XYI® siècle que ce pronom s'est répandu. Il est lourd, mais souvent commode pour éviter les équivoques.
Le neutre latin quid a donné queid, quei, enfin quoi.
L'ancien adverbe de lieu dont, (la t. de unde), signifiant « d'où », a de quel lieu », est arrivé par extension à signifier ode qui», ode laquelle chose». Le vocable est commode et léger. Analogie avec en l)(nir le pronom personnel de la 3" personne, comme il a été dit plus haut.
GKAMMAIRE SYNTAXE 201
« Sauve qui peut », a qui dort dîne », « qui m'aime me suive », a qui vivra verra », « qui plus est », « qui pis est », sont des restes d'anciennes constructions tombées. Aujourd'hui il faudrait préfixer celui et ce. Egalement archaïques: a Ils frappaient, qui des pieds, qui des mains, qui avec des bâtons ». Jusqu'au XYII^ siècle qià avait le sens de si on lorsque suivi d'un verbe à la 3® personne. De là : « Comme qui dirait », « tout vient à point qui sait attendre », dénaturé en a à qui ».
Tout à l'heure nous parlions de renforcements. En voici : « qui est-ce qui vient? a qu'est-ce que vous demandez ? », qu'est-ce que c'est ? », a qu'estce que c'est que ? ». On ne peut les dire élégants ni heureux.
Fionoms ou adjectifs indéfinis. Dans cette série la loyauté appartient de droit à on, une création on ne peut plus ingénieuse. Pourtant, comme presque toutes les créations, elle est en genne dans le latin. Pour a on dit » les Romains avaient : Homines dicunt, hommes disent, et le latin du peuple faisait ho ma dicit, homme dit. Les vieux textes le donnent sous les formes de homs,ovis,om.C'eUe création, non-existante dans les langues sœurs, a-t-elle été influencée par le teutonique inan (on), de Mann (homme) ? Véritable substantif il se laisse précéder par l'article ; Von. La crainte de l'hiatus a imaginé l'intercalation d'un t dans la forme intezTogative a-t-on.
Rien, Tes, chose, accusatif rem. « Il ne fait rien
qui vaille » (cliose qui vaille). « Y a-t-il rien de nouveau? » (quelque cliose).
Aucun (aliquem unum) signifie donc quelqu'un par son antécédent. Longtemps il a eu cette signification. Il en est resté a aucuns disent », corrompu en « d'aucuns disent ».
Chaque (quisque) était inconnu à tout le Moyen- Age, qui employait chacun (quisque unum). Rabelais ne le connait pas encore, mais on le trouve dans Montaigne. Les deux formes sont aujouixi'liui différenciées dans leur emploi.
Autre (alter). Le vieux français altrc se déclinait, et il avait pour cas-régime altrui, autrui. C'est pour cela c[ue autrui n'est jamais employé comme sujet.
Même (metipsimum) a passé par les formes medesme, mesme. Aujourd'hui il a deux sens selon que nous le plaçons avant ou après le nom. Autrefois il avait les deux sens devant le substantif. Corneille disait : a la même vertu » pour « la veiiu même ». On trouve cette acception jusque dans Rouss-eau. Il est certain que notre manière moderne évite bien des équivoques.
Tout (totum). Le latin omnis a été eaca-ifié. La vieille langue disait a tous bommes » sans article. De là a tous jours », toujours (*).
Ce tout et son accord présentent quelques subtilités qui se laissent pourtant raisonner. Le célèbre Arrêté du 26 février 1901 saisit encore son tranchant et dit : *' On ne comptera pas de faute non plus à ceux qui écriront, en faisant parler une femme, ji> suis tout à nous ou js suis toute à vous.'" Sans commentaire. Vojez Madame de Sévigné.
Le joli vocable latin neino (personne) s'est entièrement perdu. Personne (persona, rôle, personnage) avec la négation a pris sa place.
Maint, d'origine germanique, représenté aujourd'hui pai' mancli, est un joli vocable, léger, alerte, qui tend. à tomber en désuétude. Il faut le relever.
Tel (talis), nul (nullum), plusieurs (plusiores), quelconque (qualiscumque) n'ont besoin d'aucun'e explication.
Quelque, quel que (qualis que). Ici il y a de quoi réjouir les grammairiens. Nous ne citerons qu'un seul cas. Anciennement on disait très bien : « Quel cbemin qu'il prenne », a quel ami que vous choisissiez ». A présent c'est deux fois que : « quelque ami que », « quelque chemin qu'il ». C'est ridicule.
Pour conclure, nous ferons i-emarquer que plusieurs des vocables qui viennent d'être énumérés cumulent les fonctions grammaticales. Ils sont adjectifs et pronoms, adverbes aussi comme même,. absolument substantifs presque tous : on, rien-, personne, le tout, tous prétendent, Vun dit, jylusieurs affirment, etc.