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LE VERBE

C'est dans cette partie du discours que les rejetons du latin ont fait les plus grands bouleversements et les plus grandes innovations. Nulle part mieux qu'ici on ne voit face à face les forces destructives et les recomposantes, autrement dit l'évolution de l'esprit analytique. Yoix, temps, per-

sonnes, tout est modifié. En latin touf repose sur les Tariations du radical et sur les flexions; en français, des mots spéciaux, pronoms et auxiliaires, entrent en jeu à leur place. Leur rôle est analogue à celui des prépositions dans la déclinaison. Et cependant, et malgré tout, la descendance directe s'impose avec une évidence flagrante.

Le latin avait 4 conjugaisons: en are, ère long, cve court, ire. Le français n'en a que 3, on pourrait dire 2. Seule, la première conjugaison {are, er) reste indépendante. Toutes les autres se sont confondues, et un système entièrement nouveau a été créé.

oir, re, ir (non inchoatifs), conjugaison morte 300 verbes

Inclioatifs avec syllabe is au présent, type finir, conjugaison vivante 300 »

l'*' conjugaison en cr, intense de vie,

envaliissant toujours 3-400 »

Expliquons « inchoatifs » (inchoare, commence] à, entrer en état de). Le latin avait un certain nombre de ces verbes : splendcre, resplendir, et spletideseere. La langue s'est emparée de cette second<' fonne, et a laissé mourir l'autre forme en ir. I inclioatif est seul vivant. Avec oir et re rien ne s< fait plus. La T® conjugaison est restée intacte. On no peut citer d'exemple d'un verbe de la 1"** conjugaison ayant passé dans les autres. Et c'est avec elle que se façonnent tous les verbes nouveaux

qu'on crée. Jamais on n'aurait eu l'idée d'imaginer et de dire électrisir ou télégraphoir. Ainsi le veulent ces grandes forces opérant dans le langage: l'attraction vers des centres déjà puissants, et l'analogie.

Les gros remaniements verbaux par le français évoluant ont déjà été considérés dans notre chapitre sur la langue d'oïl. Nous y revenons en amplifiant un peu, car le point est majeur.

Au passif le latin disait par flexion : amor (je >uis aimé), amahar (j'étais aimé). Le français compose tous les temps de cette voix analytiquement avec l'auxiliaire être joint au participe passé. Le latin avait des Acerbes à forme passive à sens actif, dits dépoiLents, comme imitor, j'imite. Le français les a mis à l'actif simple. Et la lacune produite par l'effacement de la voix passive et des déponents a été plus que comblée par la création heureuse des verbes réfléchis ou pronominaux. Heureuse parce ((u'elle permet de rendre des nuances de pensée et de sentiment où le latin eût été à court. « Un cri s'entend », « un cri est entendu », (auditur). Et la fusion du passif et du déponent explique jusqu'à un cei-tain point l'anomalie apparente du verbe rfre dans les temps composés des pronominaux.

Nous avons déjà vu au chapitre IV que le futur flexionnel latin ama-ho, ama-his, ama-himus avait été abandonné et remplacé par des formes analytiques avec l'auxiliaire avoir: faimer-ai, tu aimer-as, nous aimer-avons, contracté en aimerons, etc.. Le vieux provençal avait même la forme séparable :

PHILOLOGIE FEANÇAISE

du- vos ai. Au même chapitre il est dit que le conditionnel, forme inconnue au latin, avait été créé ; que des temps simples latins, comme le parfait cantaviy visti, s'étaient différenciés en je chantai, passé défini, fai chanté, passé indéfini, feus chanté, passé antérieur. Cantaverani est devenu f avais chanté; cantavero, f aurai chanté.

Le participe prés<ent a pris pour tous les verbes la forme unique en ant, sur le modèle de la première conjugaison latine : cantantem, chantant. En vieux français ce participe était fléclii comme en latin. Il recevait nombre et genre. L'hésitation fut longue. Enfin, le 3 juin 1679 (jour à jamais mémorable) l'Académie décréta le non-accord, et nous laissa avec des subtilités de distinciion entre le participe simple et l'adjectif verbal dont il est impossible, franchement, de sortir. L'ancien valait mieux. Il nous en reste des locutions comme : « la cour séante », « séanc^a tenante », a les allants et les aboutissants », a les ayants droits », « toute affaire cessante. »

I/es Latins avaient un mode impersonnel, le gérondif. Une de ses formes s'est confondue avec le pili-ticipe présent, une autre a donné le participe présent prépositionnel avec en, rigoui-eusement invariable. L'ancien français traitait cette forme avec la plus grande liberté et des variantes diverï;es; nous avons encore : (en) chemin faisant, donnant donnant, argent comptant, à son corps défen- /Imit, à hon escient, etc..

A l'imparfait du subjonctif la flexion latine était

GRAMMAIRE SYNT.VXE 207

risse m à toutes les conjugaisons. Cantavissem contracté en cantasseviy que je chantasse. Cett€ forme, ainsi ancrée, a persisté, hélas ! La langue littéraire et les grammairiens sont seuls à l'entretenir. Le grand nombre ne la connaît pas. Disparaitra-t-elle ? Qu'on nous l'épargne au moins à la l'"^ conjugaison.

L'imparfait de l'indicatif latin avait la flexion aham, ahaSy abat. Par suite d'actions phonétiques cumulées qui se laissent tracer dans les textes, cette flexion a passé par diverses formes: ève, oe, eie, oie. Cette dernière, prononcée oè au XYI® siècle, se réduisit à i'. On disait il admè, il finisse, tout en continuant d'écrire aimoit et finissait. La nouvelle notation normale ait fut suggérée par l'avocat Berain dès le XVII® siècle, mais il fallut attendre jusqu'à Voltaire pour la voir triompher.

Le latin avait des verbes impersonnels comme pluit (pleut) devant lesquels le pronom il se pla^ça naturellement. L'ancienne langue en avait beaucoup : il me chaut, il me fâche, il me souvient, dénaturé en je me soutiens. La forme impersonnelle est toujours et bien vivante : il arrive un malheur. Cet il préposé ou postposé n'est venu (qu'assez tard. De l'ancienne manière il nous reste: « que vous en semble », « qu'importe », a plaise à Dieu ». La langue familière et le peuple ont encore une tendance à supprimer il devant faut, fallait, faudra : « Faut pas », « Fallait pas qu'il y aille », a Faudrait venir plus tôt ». Ce verbe falloir (faillir) était personnel et avait le sens de a man-

quer », cVoù: « Au bout de l'aune faut k drap », « il s'en faut de beaucoup ».

Le que du subjonctif présent était souvent omis devant la 3® personne. Il nous en reste : « Aille qui voudra », « advienne que pourra », « soit », « fasse le ciel », « vive la France », etc..

Le latin avait une complication d'infinitifs, trois formes de gérondif, un supin, avec des flexions distinctes. Le tout a été transformé par l'emploi de prépositions affixées à l'infinitif présent, au participe présent comme il a été vu plus haut, et par la création de tournures idiotiques.

L^s désinences personnelles latines persistent en français. Us du latin (grec aussi, et sanscrit aussi) caractérise la deuxième personne du singidier,a?«o, amas, jaime, tu aimes, l'impératif excepté, ama, aime. L'^ à la première personne, je rends, je reçois, je cois, est irrationnelle et étrangère à l'ancienne langue. Le t caractéristique de la 3^ personne, recipit, monet, persiste partout, la 1" conjugaison exceptée : finit, reçoit, vend. Le latin, à la 1" personne du pluriel était fléchi en amus, émus, imus, mais le français ons, ancien onies etoms, se rattache à esse (être), sumus, nous sommes, par une suite de dégradations. On disait : nous chantoines. Le ez de la 2*' personne du pluriel n'est que la contraction de la. flexion latine atis, etis, itis. Voîis êtes, vous dites, vous faites, sont comme des fossiles 4e formes originelles. A la 3* personne du plurvA le latin avait ant, eut, unt, formes qui ont iou-

les été ramenées à la fonne unique atone eut; de foi-mations primitives il reste sont, font, vont.

Le t, dit euphonique, intercalé à la 3^ personne de l'indicatif singulier des verbes de la l""^ conjugaison dans la forme interrogative, aime-t-il, chante-t-on, s'explique maintenant par l'attraction d'analogie avec la masse des verbes qui se terminent régulièiiement en i à cette 3^ personne : finitil, reçoit-il, vend-il, pouvait-il. On a longtemps expliqué ce t interpolé par une réapparition du t originel au positif: habet, ad et at (a); cantat, chantet (chajite), mais on s'est aperçu que ce t était déjà tombé au XI® siècle.

Un mot sur les auxiliaires qui jouent un si grand rôle dans la conjugaison.

Avoir, anciennement aver, est le latin habere par la chute phonétique de Yh et l'apocope. Le h devient 0 comme dans cahaUiis, cheval, subinde, souvent, etc., tandis que Ye à sa suite se diphtongue comme dans vélum, voile, deberc, devoir, etc. Il est très intéressant de prendre en mains une grammaire latine, et de comparer attentivement les temps et les personnes correspondants en latin et en français. On ne peut qu'admirer les très ingénieuses et très belles contractions que ce vocable a subies pour s'adapter au nouveau rôle pratique, de tous les instants, qu'il était appelé à jouer. Yoyez : Jiabuerunt - eurent, habeatis - ayez, habet - a (une seule lettre au lieu de cinq), habitum - eu, ancienment avut et eii dissyllabfe ; les paysans disent

THILOLOGIE FRANÇAISE

cnieore êvu. Aurai, xieiix • a c rai, est typique de la fusion complète au futur.

Le latin esse (être) était le seul verbe terminé de la sorte à l'infinitif. Il s'est vite rallié à la grande mass-e en latin populaire, et il est devenu essere, notre être. En provençal esser, en italien essere textuel, en espagnol ser. Serai, vieux esser - ai. L'imparfait de l'indicatif latin était eram, eras, état; cette forme, en vieux français ère, ers, ert, a péri, et, par analogie avec les autres verbes, on a fait étais. Le participe passé est une forme empruntée à stare, se tenir; statum, esté, été. Au stare se rattachent rester, arrêter, distant, constant, )ionohsta7bt. Ce stare avait donné ester, d'où encore « ester en justice » (stare in justifia).

Les temps composés du verbe être marchent avec auoir par attraction avec la grande masse des verbes. En italien et en espagnol le verbe être se suffit : 10 sono stato. Chez nous le peuple dit souvent : a je suis été ».

Pour ce qui est des verbes dits irréguliers, leur irrégularité consiste précisément à suivi^e régulièi^ment les t3rpes latins dont ils sont issus. Ce sont des verbes à radical, à thème variable, comme je riens, nous venons, je crois, je crus, je vaux, nous valons, les désinences restant régulières. Prenez, ])ar exemple, le latin wovere, radical mov. Tous aurez il meut de viàvet, accent sur le radical, et il mouvait de movèhat, l'accent sur e, première syllabe de la flexion. En d'autres termes, o tonique de nioverc devient e^i d'après les lois phonéti(]ues, et

tj atone devient ou. Ces variations du radical sont ducs à des jeux d'accent toniqne, à des actions phonétiques de certaines voyelles ou consonnes sur le radical, — considérations qui plongent un peu profond pour la taille de cet écrit élémentaire.

Parmi ces verbes irréguliers aller occupe une place à part. Trois verbes difféients entrent dans sa conjugaison : les latins vadere^ ire, et un troisième d'origine obscure, andare, tel que en italien, < t i^présenté en espagnol par andar et en provençal par anar.

l'adverbe

Le nom donné à cette partie du discours (ad v<erbum) ne doit pas être pris trop à la lettre. L'adverbe se place aussi près d'un adjectif ou d'un auti^ adverbe : « il écrit fort bien », « elle est fort l>elle », {fort pour fortement). Il y en a qui rempliss-ent les fonctions de prépositions ; d'autres sont aussi pronoms : en, y, dont. On ne saurait établir de distinction bien flagrante entre l'adverbe, la pré- ])osition et la conjonction. Il s'agit partout de rapports abstraits unissant les autres parties du discours dans la proposition.

Le plus intéressant adverbe est celui en ment, création romane. Des terminaisons subtiles comme (\ er (maie, prudenter) furent vite abandonnées.

Au. chapitre lY se trouve l'explication de ment. Mente étant un substantif féminin, bonnement, doucement, (de la bonne manière, d'une douce façon) sont corrects; vraiment est faux. La vieille

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langue ne s'y trompait pas. Cette formation adverbiale en ment est toujours très vivante. Elle a même pris un développement extraordinaii-e, jusqu'à produire des horreurs à l'allemande comme uiconstitutionnellement.

Les adverbes simples étaient bien plus nombreux dans l'ancienne langue, et on les caractérisait le plus souvent par la désinence s, qui ne s'explique pas facilement.

Tels qu'ils sont aujourd'hui on peut lés diviser en 3 classes :

Particules latines isolées ayant subi les opérations phonétiques : où (ubi), y (ibi), là (illac), tant (tantum), donc (dune), en (inde), moins (minus), ailleurs (aliorsum), comme (quomodo), très (trans), peu (paucum), (en vieux français une autre forme: un -petit, d'où le pléonasme un petit peu), Tancien main, le matin, (mane), d'où demain, Vende main, foui-^^oyé en le lendemain, liui (hodie), en ce jour, aiTangé maintenant en bizarre pléonasme double: aujourd'hui (au jour de ce jour), hier (heri) avait jusqu'au XYI* siècle la forme a l'autrier », l'autre jour, moult (multum), difficile à ressusciter et qui a été tué par l'inélégant beaucoup, m-ais (magis) signifiant au fond plus, et qui persiste ainsi dans la locution a n'en pouvoir mais », si (sic) qui a longtemps signifié ainsi, d'accord avec l'étyinologie, guère (origine gennanique xveiger) qui a signifié beaucoup et qu'on retrouve dans naguère, il n'y ;i guère, il n'y a pas beaucoup de t(^mps depuis, — înainiî'Tunit il sitriiifie toujours peu avec la néga-

GKAMMAIEE ■ — SYXTAXE 2l3

tioii. Trop -est aussi attribué au gtermanique, mais le cas est douteux.

La deuxième classe résulte de la coalescence de Ijarticules latines : jamiais (jani magis, jamais plus) qui a entièrement remplacé oncques (unquam), jadis (ja dies, jour passé), or (ad horam), à l'heure, anciennement ores, ors, qui a cliangé de sens, et dont il reste lors, alors, ici (ecee hic), ça (ecce hac), — ça combiné avec enz (de intus, dedans) a donné céans, joli mot qu'il ne faut pas laisser mourir, assez (ad satis), aussi, alsi, (aliud sic), encore (bine ad boram), amont (ad montem), aval (ad vallem), avaler n'ayant d'abord signifié que descendre.

En troisième lieu il y a les adverbes de formation entièrement française, dont voici quelques types: le vocable si expressif maintenant, peut-être (synonyme ancien espoir), sur-le-champ j à la dérobée, d' arrache-pied, à tâtons, peu à ?j<?^, alenUmr, nez à nez, etc..

Uaffirmation s'exprimait surtout par si (sic, ainsi) et oïl. Si est resté en italien. En français on ne l'emploie plus dans le sens de oui que lorsqu'on veut détruire une négation qui précède. On a longtemps expliqué oui (oyl, oïl) par une contraction du latin hoc illud (ceci c'est cela). Yoici la version qui a coui^ à présent. Oïl est composé du pronom démonstratif latin hoc et du pronom personnel français il. Aux textes premiers o tout seul disait oui : ne dit ne o ne non. Puis on construisit o avec les pronoms personnels : o je, o il, o nous : Vienstu? 0 je, Yient-il? 0 il Puis le sentiment de ces

di:fférenciations se perdit, et oil supplaiiia t(»iuis les autres formes. Oil avait comme correspondant Qien il, nenni.

Négation. Le non latin s'est conservé : non, ne//, qui s'affaiblit en ne. Ne suffisait anciennement. Il nous en reste : « il n'avait garde », « il n'importe », a je n'ai cure ». Ne seul suffit encore lorsqu'il y a. dans la phrase des demi-négatifs comme ni, guère, jamais, nnJ, rien, aucun; aussi avec que pour faire le sens de seulement ; aussi avec les verbes pouvoir, .'Savoir, cesser. Et puis est venu comme un désir de fortifier, de renforcer par une image de choses très petites: goutte, hrin, mie, pa^, point. Anciennement ils étaient tous employés d'uni^ manière sensible, c'est à dire avec leur valeur de sens propre. Mie est mort, et l'emploi des autres est bien confus. Pas et jjoint ont graduellement écrasé tous les autres en perdant leur sens pi*opn'. Ils sont même devenus tellement puissants qu'ils marchent tout seuls : a pas un ami », o point d'argent ». Le peuple fait bon marché de ne dans toutes les occasions. On n'a qu'à ouvrir une grammaire pour se rendre compte des difficultés syntaxiques» quelques-unes peu raisonnables, de l'emploi de ne,

A propos de renforcements de hi négation les Latins avaient 7wn fili facere (ne pa8 priser d'un fil), et le très curieux ne hilum (pas même un de (es petits points noirs qui sont aux bouts des fèves)» 7iihilum, nihil (rien du tout).

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