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LA CONJONCTION

Ici encore deux catégories :

Celles restées du latiu : et (et), aussi ancien que la langue,remplace à elle seule les différentes copules latines ac, atque, qu-e ; ni (nec), presque toujours dépossédée de sa Taleur négative complète et ne marchant qu'avec ne; mais (magis) a été longtemps un adverbe signifiant plus; ou (aut) alterne souvent avec soit; car (quare) ; quand (quando) alterne avec lorsque; que (quid et quod) a remplacé à elle seule un grand nombre de particules latines, — son emploi est multiple, innombrable, délicat.

D'autre part, les conjonctions de formation française, la plupart d'entre elles un produit de juxtaposition : cependant y lorsque, puisque, pour que, avant que, parce que, afin de, à cause de, et une légion d'autres.

l'interjection

A proprement parler ce n'est pas une partie du discours ; quelques unes sont des cris naturels sans étymologie : ah, oh, bah; d'autres des onomatopées: pan, pif-paf, cric-crac, hélas (hé et las, malheureux, accablé). Toutes les autres parties du discours ont été mises à contribution ici : ciel, diable, silence, bon, bien, allons, gare, ^voyons, tiens, etc...

Quelques exemples curieux d'euphémismes d'un âge religieux : diantre (diable), corbleu (par le

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corps de Dieu), palsainbleu (par le sang de Dieu), morbleu (par la mort de Dieu) etc.

La grammaire latine et la française sont consanguines. Il y a aiis^i une certaine consajiguinité quant à la syntaxe d'accord, mais pour celle proprement dite (syn taxis, arrangement avec), c'est à dire l'ordre des mot« dans la proposition, en d'autres termes, la consti-uction, toute parenté immédiate cesse. Nous renvoyons au Chapitre « Langue d'Oïl » et au Chapitre IL Le latin était un idiome synthétique à flexions, le français est un idiome analytique, — le vieux français, antérieur au XIY^ siècle, ayant formé le stade intermédiaire, le demi-synthétisme ; ayant eu, par conséquent, beaucoup de ressemblances syntaxiques avec le latin, et ayant joui de libertés de construction qui suivaient le mouvement spontané de la pensée, libertés qui ne sont plus. Le français évolué, après avoir renoncé à la déclinaison et en grande partie à la flexion en général, a dû se chercher des moyens syntaxiques nouveaux et spéciaux. Les langues fléchies n'ont guère souci que des formes grammaticales des mots; la position, la place, Tordre des mots dans la proposition rendant l'impression immédiate, — matière de sentiment, d'art. Dans le français analytique actuel l'ordre des mots est relativement fixe : sujet, verbe, régime, et quand il y a plusieurs régimes le direct marche presque toujours devant. Les propositions françaises sont

comme des lignes droites. Si vous voulez cKanger la construction syntaxique d'une pl^rase, il faut un I>eu changer l'ordre des idées, et alors la langue vous fournira des ressources quand même. D'où il iiessort que ce prétendu a oixlre logique » des mots est sujet à caution.

Heureusement que la vieille langue nous a, laissé quelques libertés et quelques inversions : « Survint un orage », a peut-être viendra-t-il », « à peine était parti le train », a périssent les intérêts plutôt que les principes », « soit le nombre.,. 3, « autre est mon sentiment », « béni soit le ciel », « honnête, il l'est », a rendre illustre son nom ». « de tant de beauté que reste-t-il? » « soudai'i la foudre éclate », a Teneur quie commettent lis grandes âmes », « de l'ambition naissent bien des maux », etc.

Heureusement aussi que le rejet en avant du pronom régime (il 7ious aime) et la place non absolument rivée des éléments secondaires de la proposition, régimes indirects et circonstanciels reconnaissables aux particules qui les introduisent, laissent encore quelque variété et souplesse a une langue qui a sacrifié bien des qualités à son esprit foncier d'analyse et de clarté.

Heureusement aussi que les poètes, les vrais, entretiennent un peu de mobilité, un peu d'audace, au milieu de ce rigorisme fatal, à tant d'égards bienfaisant.

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Revenant à la syntaxe simple, il apparaît sans déni qu'elle est très difficile, de n'importe quelle partie du discours qu'il s'agisse.

L'emploi du mode subjonctif, la concordance des temps, héritages renforcés de la langue-mère, sont hérissés de difficultés presque sans parallèles en d'autres langues cultivées.

Voyez que, de, en, à, ces délicats protées, que d'interprétations, que de fonctions n'ont-ils pas. Ces tout petits, des immensités.

Comptez toutes les manières de dire non. Il y en a huit. Les voulez- vous ? Je n'ose, je ne parle pas, je ne puis point, je voudrais ne pas le faire, ims un homme de cœur ici, point de succès san^ travail, il est faible et non méchant, étourdi, non pas mort.

Je ne suis pas ami des grammairiens. Ils nous en ont tant fait voir depuis que l'Anglais Palsgrave a écrit la première grammaire française pour l'instruction des courtisans d'Henri YIII d'Angleterre. Pourtant, afin d'être juste et consolé, il faut de bonne grâce reconnaître que le nombi-e des diô'icultés du genre purement arbitraire est limité. Je veux dire les diô'icultés qui ne se laissjent pas raisonner. Le français est une langue profonde, logique, métaphysique dans le bon sens de ce mot. L'ellipse et la syllepse y jouent un rôle considérable. Il présente souvent une dose de « latent », — un quelque chose qui entre naturellement dans l'esprit sans être néanmoins sur le papier. Des règles, des déviations, des subtilités, qui, à pre-

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niière vue, paraissent superflues et despotiques, sortent victorieusement à l'examen approfondi. Ce sont autant de petits problèmes métaphysiques dont l'âme se révèle à qui cherche et veut. On en découvrira un certain nombre dans les exemples de difficultés, de subtilités, rassemblés ici un peu pêlemêle :

Le courtisan, la courtisane.

La vivacité, les vivacités.

L'homme est mortel, les hommes sont mortels.

Des tête-à-tête, des arcs-en-ciel, des appuie-main, des essuie-mains.

Avoir coutume, avoir la coutume.

Donnez moi de bonne eau, donnez moi de la bonne eau.

N'avez-vous pas des talents ? N'avez-vous pas de talents ?

La semaine dernière, la dernière semaine.

Le bras me fait mal, mon bras me fait mal.

Je cherche quelqu'un qui me rende ce service^ je cherche quelqu'un qui me rendra ce service.

Ces domestiques nous ont bien servis, ces livres nous ont bien servi.

Il épouse une femme riche comme il l'a désirée^ — l'a désiré.

Il ne fait que sortir. Il ne fait que de sortir.

Je n'ose, je n'ose pas, je n'ose point.

Je crois fort qu'il fera beau temps demain, je crois fortement que l'âme est immortelle.

Je dirai haut, je dirai hautement.

Il viendra dans une heure, en une heure.

Au Service, d^e service, en service.

Y être, en être.

Oublier de, oublier à.

Parler mal, mal parler.

Cent vingt, oent et vingt.

Que n'étiez-vous ici î

X'eût été votre présence.

Pour être dévot je n'en suis pas moins bomme.

Yous aurez mal pris vos mesures (adoucissement •d'une affirmation délicate).

Le navire se serait perdu corps et biens (possibilité dont on doute.)

Monter au grenier, l'escalier, un cbeval, un cavalier, un magasin.

« J'en passe et de meilleurs.

•Te ne crois pas qu'on puisse aligner rien d'analogue pour un autre idiome cultivé.

Xous ne citons ici que pour mémoire la série dite « gallicismes », les originalités, les façons de parler non grammaticales, à s-ens conventionnel, propres au terroir comme : a il m'en veut », a nous avons beau jeu », a elle a beau dire », a cela ne laisse pas d'être désagréable », « chassez moi ces gens-là », e on vous le tança d'importance », « il ferait beau voir », et combien d'autres.

Beaucoup de ces difficultés, de ces subtilités, se laissent expliquer. La langue s'étant détacbée d'un nombre de caractéristiques favorables de la languemère, il lui a bien fallu chereber d'autres ressour- < ' es ressources elle les a trouvées dans le

génie analytiqu-e, rhétorique, spirituel, voire malicieux, du terroir. Le grand objectif semble toujours avoir été d'atteindre la différenciation et la nuance à tous les degrés. Des moyens parfois minuscules, infinitésimaux, ont été découverts dans ce but. La langue n'a jamais recherché l'abondance, la richesse, la haute couleur, le muscle puissant, la grandiloquence. Satisfaite de sa pauvreté, aimant sa pauvreté, elle a mis son orgueil à se vêtir de pensée seule, à s'affiner jusqu'à acquérir la puissance du coin et de la flèche.

Voyez la pauvreté fièrement et adroitement acceptée : plaindre, se plaindre; imaginer, s'imaginer; s'y prendre, s'en prendre à. Le procédé de dérivation, si merveilleusement ramifié, qu'est-il sinon de la richesse faite avec de la pauvreté ? L'utile, l'utilité; gourmand, gourmet; venimcUtT, rénéneux; matinal, inatineux, etc. Les exemples sont véritablement sans nombre.

La langue française est un instrument délicat, fragile. On y peut vite casser quelque chose. Aussi nulle part l'écrire et le parler ne sont-ils un « axt » comme en France. Et il n'en sam^ait être autrement, vu la marche régulière et monotone de la proposition, le grand nombre de foraies composées dans la conjugaison, la répétition des pronoms, des articles, des prépositions. Sans en ajouter d'autres, voilà bien des obstacles à la rapidité, surtout à la force de l'expression. L'énergie, la véhémence, la passion, ne sont pas le fort de notre belle. Mais regardez la, agile et court-drapée (malgré formes

(le conjugaisons et itérations) glisser dans la conversation, la repartie, l'ironie, la satire voilée, l'insinuation maliciense. Regardez la aussi à ses lieuiies sérieuses : la philosophie et les sciences exactes ne sauraient mieux parler. L'obscurité et l'équivoque sont ses bêtes noires. Comme dans le cas du pronom personnel masculin devant un substantif féminin, elle a perverti sa grammaire pour ne pas tomber en leur pouvoir. Sans nouri'ir de prétentions à la douceur musicale proprement dite, elle hait les notes et les combinaisons sifflantes, criardes. Pour les éviter elle s'est délibérément appau- A^rie et a mis dehors quantité de vocables. Examinez ouïr : j'ouïs, j'oyais, il orra; issir : j'is, j'issai^, et combien à'^Miies.Participassé, travaillasse, communiquasse, n'en peuvent plus de passer sur ses lèvres.

D'un mot, c'est a la gueuse fière » de Voltaire, drapée avec modestie mais en plis artistiques.

Avant d'achever ce chapitre déjà par trop long pour mon cadre, qu'on me permette un coup d'œil d'ensemble sur lui, sur tout ce qui précède. <'t. par anticipation, sur des chapitres qui suivent.

Ce qui s'en dégage au premier chef, c'est la mobilité, le devenir incessant d'une langue cultivée, matière sonore et âme. Et c'est cela qui constitue sa vie. Figées, les langues s'épuisent, meurent. On l'a vu par ce latin classique, littéraire, de haute société, (jui s'est cristallisé, intransigeant,

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i^vêche à toute atteinte d'un développement indiqué par le parler du peuple qu'il n'avait qu'à brider. Il est moi-t, abandonnant des mondes linguistiques à ce qui manifestait,, voulait la vie.

Ce petit livre, je l'espère, rendra ce point évident. Vocabulaire, grammaire, syntajxe, tout se transforme, &e meut. Une force conservatrice est heureusement en jeu, laquelle émonde, rejette, arrête. Aussi faut-il cultiver le respect des formes établies et ne pas dire avec Rousseau (lettre à M. du Peyron) qu'on se moque des barbarismes pourvu qu'on aj'rive à se faire entendie. Le fantasque n'en pensait pas rin mot.

Oui, mais il y a aussi quelque chose comme un faux respect des formes établies, le respect obstiné nourri par l'universitaire chenu et le maître d'études timoré. Vocabulaire, grammaire, synta^ie, ne sont pas arche sainte, et l'on comprend très bien que l'écrivain supérieur ne soit pas toujours disposé à génuflexer devant. L'écrivain supérieur fait mieux que savoir sa langue, il la sent. Qu'est-ce qui a fait la langue française ce qu'elle est sinon Vinstinct de ses écrivains supérieurs? En relisant de bons écrits modernes je rencontre foi*t souvent des mots qui ne sont dans aucun dictionnaire, des accords, des tournures plus ou moins hérétiques. Eh bien, ces mots et ce« tours sont très bien où ils sont, parce qu'ils renforcent l'idée, donnent un coup de fouet à l'attention, atteignent un eftet esthétique. Quand Lamartine dit :

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Quelle de m-es tristes pensées Avec tes flots n'a pas coulé ?

Quand Hugo dit :

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.

]Sre sent-on pas qvie c'est très bien comme cela, mieux que la règle?

L'écrivain supérieur fait sa langue, et s'il lui plaît de ressusciter des formes anciennes qu'il croit bonnes pour son objet, pourquoi ne le ferait-il pas ? Lamartine dit :

Jamais sans doute aucunes lannes ^'obscurcirent pour eux le ciel.

Aucunes ici est admirable. Mais tout le monde ne s-ent pas oes choses. Il y a tant de façons de comprendre et de sentir. Aussi est-il, j'allais presque dire amusant, de voir comment s'y prennent les critiquaillons-omnibus dans leur compte-rendu d'un ouvrage un peu supérieur. Vous croyez que, naturellement, ils vont d'abord s'attacher au fonds, à la nouveauté, à l'élévation de la pensée, et le reste qui vaut le plus. Pas du tout, ils commencent par chercher les petites bêtes de grammaire et de syntaxe, et finissent presque toujours par là. Mais (luoiî ils ont peut-être raison. Ils parlent de ce qu'ils savent, ou croient savoir. Le premier mot <le l'homme médiocre qui juge porte toujours sur une question de détail.

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