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CHAPITRE XIX

Xous avons vu comment naissent les mots : par tlérivation (préfixes), composition (suffixes et juxtaposition), dédoublement (doublets), influx savant à la Renaissance, emprunts étrangers, terminologie scientifique toujours croissante, etc. Nous ajouterons ici : par cumul grammatical, variation d'euiploi, — ce que les grammairiens appellent* « dérivation impropre ».

Ainsi :

Un substantif devient un adjectif : rose, j^ourl^rc, un dîner monstre, un homme crâne.

Un adjectif devient un substantif : une hlanclic, une noire, notre bonne, la capitale, les grands, un fort de la Halle; fort se fait aiissi adverbe, de même que haut, bas, clair, faux.

Les verbes dans différents modes se font substantifs : le i^ouvoir, le devoir, les vivres, les dires, un fait, une allée, une pensée, un mendiant, un restaurant, un reçu, rentrée, l'issue, un débutant, en son vivant.

Les participes présents se font adjectifs : i^lai-

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>ant, reniuaiit, - — aussi prépositions : pci>fhn-i . • »/chant.

Les participes passés se font non seulement adjectifs : acharné,' borné, mais aussi prépositions : cj-cepté, attendu que, vu.

Des adverbes et des prépositions sont aussi des substantifs : le bien, le pour, le contre, le.'i si, les mais.

Les exemples sont extrêmement nombreux dans ( liaque série.

Nous arrivons maintenant à l'objet direct de ce chapitre.

La langue s'enrichit encore d'une autre manière: par le changement et le développement du sens des mots. Néologisme non plus de mots mais de signification. L'histoire de ces vicissitudes reflète Thist'irc des faits se multipliant et de la pensée grandissante et se diiïérenciant. Ecoutons A. Daiinesteter :

« Pour nous en tenir à la France et au français, « rEglise,les institutions féodales, les crtjisades, les « progrès de la royauté, le triomphe du droit « romain sur le droit coutumier, la Eenaissance, « la Réforme, les humanités, la monarchie absolue, <i r immense développement des sciences aux temps « modernes, l'avènement de la démocratie, voilà « autant de raisons, pour ne citer que les plus nota- « blés, qui ont contribué aux transformations de la a civilisation française, sans parler de celles qu'ap- « portent dans les mœurs le cours naturel du temps.

LES VICISSITIDES • 229

<( dans les esprits Faction incessante d'une litté- « rature qui depuis le XI® siècle n'a pas eu une « heure de sommeil.

« Que de faits, que d'idées nouvelles ont dû ainsi « pénétrer dans le trésor de la pensée commune î « Pour l'expression de ces faits et de ces idées, la « langue a recouru à des mots nouveaux ; mais très « souvent aussi elle s'est contentée d'appliquer un « ancien mot à l'expression d'une chose nouvelle ».

Ces bifurcations et ces cumuls de sens sont si bien un fait que les mots qui n'ont qu'un sens absolu sont presque rares. Le langage a un caractère double : en tant que son il relève du phj^sique, mais c'est la pensée qui donne aux mots leur vie intellectuelle et morale. Les mots prennent des sencs nouveaux, des fonctions ignorées jusqu'au moment de cette prise. On réalise une économie de sons, autrement la mémoire serait écrasée par la multiplicité. Ecoutons encore le même maître :

« Il existe dans les organismes inférieurs un pro- « cédé de reproduction (la gemmation) en vertu « duquel un être bourgeonne et se sépare en plu- « sieurs fragments, qui deviennent ensuite autant « d'individus indépendants, quoique identiques, en « matière et en forme, à l'individu d'où ils sortent. « Il en est de même dans le langage. Un seul et « même terme se charge de plusieurs significations « qui, chacune à part, s'approprient le son primi- « tif et vivent ensuite de leur vie propre. La langue « oublie leurs communes origines, et ce n'est que « dans les catalogues artificiels des langues, les die-

« tionnaires, qu'on les voit classées sous un même « clief, et qu'on peut saisir la sourœ unique dont « elles dérivent. »

L'oubli étymologique est le fin fond du plus grand nombre de ces développements de sens.

Quand quelqu'un prononce le mot drapeau songe-t-il au s-ens primitif de pièce de drap ? Quand on dit d'un homme qu'il est dupe, qui voit l'oiseau connu pour sa stupidité ? Quand on entend : je vais à mon bureau, le bureau des hypothèques, fai acheté un bureau neuf, à qui vient l'idée de l'étoffe de bure, vieux français burel, <lu'on mettait sur une table 'i 11 y a une grève de mineurs, — qui se reporte en pensée au bord de la Seine, à la grève, à la place de rHôtel-de-Tille, où se tenaient les ouvriers désireux de s'embaucher? Ouvrez le dictionnaire de Littré au mot timbre, vous ne trouverez pas moins de 12 développements de oe mot. Des mots de cette na.ture, tels encore par exemple, arbre, chef, corps, éclat, trtr, peuvent être dits en pleine santé.

D'autre part, la plupart de ces changtiiiiiiL> ri développements de sens se font à l'origine en vertu d'opérations de l'esprit qui ne sont autre chose que (h's figures de rhétorique, des tropes comme ils les appellent. Nous en faisons tous, toute la journée, sans le savoir, comme l'autre faisait de la. prose.

Le plus marquant de ces tropes est la métaphore (jui transporte le nom d'un objet à un autre par Huite d'un caractère commun à tous deux. Nous disons d'un liomme : c'est un lion, un tigre, un

âne, un agneau. Nous parlons d'une tête de ligne, de la racine d'un mal, d'une feuille de papier, de là queue à la porte d'un théâtre, d'une nappe d'eau, d'un front nébuleux, de raisons qu'on pèse, d'un noir chagrin, d'une gorge de montagne, d'une démarche ondoyante, d'un bouquet d'arbres, d'une porte qui cède, d'une grue élévatoire, d'un rival (riverains et différends qui s'ensuivent), d'un bé jaune, jeune homme inexpérimenté (jeune oiseau (^ui a encore le bec jaune), d'un niais (nidaceus), oiseau encore au nid). Ajoutons celui-ci : les recrues, ce qui a crû de nouveau, assimilation à la sylviculture, — ■ les chairs qui ont repoussé après les coupes sombres de la guerre. Voilà bien un cas typique de cet oubli étymologique dont il a été parlé.

Cet oubH étymologique est manifeste dans vinaigre de bois, de cidre; dans tortue, animal aux pieds tors ; panier, corbeille à pain (panarium) dont le sens s'étend jusqu'à la voiture qui conduit les malfaiteurs au Dépôt; cadran, qui veut dire carré (quadrantem) et reporte au temps oii l'horloge était rectangulaire ; un cheval ferré d'argent, un pavé en bois, et combien d'autres.

C'est par métaphore que nous exprimons notre pensée, que nous avons des penchants, des inclinations, des appétits.

Ah ! la métaphore, de concert avec la loi de l'analogie, quelle source, quelle mine!. Il est maintenant reconnu que tous les tennes marquant le spirituel et l'abstrait proviennent de termes qui dési-

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gnaient le matériel et le concret. Spiritus a été a souffle » avant d'être « esprit ». Carlyle a très bien dit que le langage est le trésor des métaphores usées. On peut amplifier et dire : chaque mot, trait de génie, fut jadis un poème. Le langage est de la poésie fossile. Poésie et archives de l'histoire. Source de mythologies, de rites. L'adjectif, a-t-on dit, conquit le ciel. On fit des dieux avec des mots. Le flot vert est devenu Glaucus, le feu Testa, et le grec phoehos (éclatant) s'est fait Phœbus. Par analogie vraie ou fausse tout un monde a été édifié sur de simples sons. Tout un monde de croyances et d'erreurs. L'homme veut croire et errer. L'explication peut être très éloignée de la vérité, mais il lui suffit qu'il y en ait une quelconque, il est satisfait, et partout et toujours il veut de la finalité, en petit et en grand.

En vertu d'autres figures de rhétorique, d'autres tropes à gros noms, nous disons :

Le concret pour VabstîMit: Vhounnc poin n,, inanité.

La cause pour l'effet : Je. uia de mon tiavail.

Le contenant pour le contenu : hdirr une tass' (Je laity toute la maùoîi s^'st réveilléi .

Le signe pour la chose signifiée : h tronc et V autel, la robe.

Le lieu pour le produit : de Velbeyf, du cognac.

Le tout pour la partie : tin tableau.

La partie pour le tout : vne roilc o Vhorizoti.

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