‹ Aper©us de philologie fran©aiseChapitre 45 sur 48 · I.'i .rii usinn. ir mMIn f>l Hll [)l()Cédé dcS pluS fcr · texte numérisé non relu

I.'i .rii usinn. ir mMIn f>l Hll [)l()Cédé dcS pluS fcr

lî:s vicissitcdes 23^1

tiles. Xous avons déjà vu huteau,drapcau,rival,tLmbrc, T0z7e. Prenons encore: apéritif, qui, maintenant, ouvre aussi l'appétit; mouchoir autour du cou; éclat, fragment qui saute,puis expression abstraite; radical (linguistique, algébrique, chimique, politique) ; chef, tant de significations jusqu'à cuisinier; payer qui est « apaiser » (pacare) ; chasser (le gibier, un domestique) ; apprendre, étymologiquenient et d'abord, apprendre soi-même, puis apprendre à d'autres, en lieu Cl enseigner ; roman voulait <lire composition littéraire en langue vulgaire : Je Roman de la Rose, du Renard, et c'est en ce s-ens ((ue Boileau parle de a nos vieux romanciers » ; table est tabula, planclie ; le juhé d'une église est pris à la formule : luhe, domine, henedicare ; de même messe à : Ite, missa est; foie (ficatum), foie gras préparé aux figues (ficus) reclierché par les Romains ; capsa, boîte, est devenu caisse, châsse, et la vieille forme casse est le casier à lettres devant les typos aux imprimeries. Penser est ?j?^srr (pensare), arriver est venir à la rive (adripare). Hasard n'est au début qu'un coup au jeu de dés. Chiffre ne signifiait rigoureusement que le zéro. Un sosie, un harpagon, un tartufe, sont des ellipses métaphori- (lues. Le parricide est aussi celui qui tue sa mère. Gazette est gazzetta, monnaie vénitienne qui payait le prix d'une publication quotidienne des nouvelles, usage qu'importa en France Renaudot, en 1631, en publiant sa « Gazette de France ».

Il y a le procédé de la restriction de sens. Jus-

23i PHILOLOGIE FRANÇAISE

qu'au XYII*' siècle viande (vivenda) a signifié aliments en général ; sevrer (separare) a passé au sens spécial qu'on connaît ; traire (trahere) a eu le sens général de tirer ; dais (discus) était d'abord une table à manger ronde, puis l'estrade sur laquelle la table était placée dans les grandes occasions, puis enfin, et seulement, la tentui^e au-dessus de cette estrade ; muer (movere) mouvoir, s'est restreint au sens actuel; de même labourer (laborare) travailler; pèlerin (peregrinus) n'était qu'une personne voyageant à l'étranger pour un motif quelconque ; modiste, un mot créé au XYIII^ siècle, avait les deux genres, marchand et marchande de modes, et il n'est plus que faiseuse de chapeaux.

A la variation de sens en général appartienneiii des exemples comme : partir, qui a signifié paria- (jer, d'où il nous reste avoir maille à partir; sau- (jrenu (sel grenu) signifie encore dans Brantôme: piquant, spirituel; chapelet est le diminutif de l'ancien chapel, petit chapeau, puis guirlande, puis la couronne sur la tête de la Vierge, puis notiv chapelet proprement dit, et jusqu'à chapelet de marrons j d^ oignons, d^injures; chétif (captivus) a été prisonnier; chère (cara, tête, face, visage) est devenu bonne chère, nourriture ; mièvre, dans Molière et jusque dans Voltaii\% veut dii*e éveillé, i'spiègle, gamin, et il est arrivé à signifier maniéré, mignard, non viril; émérite (emeritus), soldat ou fonctionnaire qui a pris sa i>etraite, a dégringolé on ne sait pourquoi au sens d'experi, de très habile :

poison (potionem) voulait dire breuvage en général comme le mot latin ; il était féminin, et le peuple dit encore par vitupération : quelle poison ! Fripon ne signifiait que « gourmand ». Librairie était « bibliothèque », et l'anglais lihrary a encore ce sens. Echafaud était simplement a estrade », et séminaire une « pépinière » horticole. Le mot cueillir a longtemps signifié a ramasser », et encore aujourd'hui le maçon cueille le plâtre et le marin cueille le câble.

Il y a même des cas où ks mots signifient tout l'opposé de leur étymologie originelle. Ainsi le latin famosus, homme de mauvaise réputation ; apricus^ endroit exposé au soleil, est devenu ahri. Rien (rem^ chose), personne, sont négatifs quand dits seuls.

Des mots s'ennoblissent. Ouaille, troupeau de moutons, a pris le s-ens de brebis spirituelles ; la court mérovingienne, (basse-cour romaine), est passée au sens de palais des rois avec tout ce qu'il contient, la cour; le cornes stabuli (cheî de l'écurie). est devenu connétable ; maréchal vient du haut aileniand vxarescalc, valet de cheval.

Bien plus nombreux sont les mots qui se dégra-^ dent. Jj' iinbecilis latin ne signifie que « faible de coi-ps ». Ignobilis n'a le sens que de a peu connu ». Prude (lat. prudens) a perdu son sens favorable d'après l'étymologie. Valet, qui fut varlet et va^let (lat. vascellatus) était un jeune homme qui aspirait à devenir chevalier. Marâtre a signifié « belle-

'2iU> niILOLOGIE FRANÇAISE

mère ». Damoiseau, donzelle (dominicellus, a) étaient « jeune homme » et a demoiselle ». Garce, anciennement simple féminin de garçon. Le mot fille se trouve actuellement en mauvaise passe. Lubrique (lubricus) n'a en soi que le sens de « glissant ». Glaive, prcur, coursier, hymen, trépas, onde (pour eau), ne s'emploient plus guère que par ironie. Un triste sire, dit-on. Libertin, au XVII'' siècle encore, ne signifie que « libre-penseur ». Le marchand de nouveautés, presque jusqu'au milieu du XIX® siècle, ne vendait que des livres. Galetas a pour point de départ le palais de la Corne d'Or à Constantinople, Galatas, pour devenir a aile d'un château », puis o étage supérieur d'une cour », et enfin ce que nous voyons. Syrinœ, la flûte de Pair, devient syringe, puis seringue. Eunuque, mot grec, gardien de lit, quelque chose comme valet de cham.bre, a été un titre honorifique, quelque chose comme « gentilhomme de la chambre ». Malotru <'st malastru, né sous une mauvaise étoile. Péroraison va bien,mais pérorer est dépréciateur. Le vilain était l'habitant de la métairie, de la villa, par opposition à urbs, et maintenant il a les deux sens qu'on ^ait comme substantif et adjectif. Amant et maîtresse n'étaient que deux personnes éprises l'une lie l'autre, et pour amant dans le sens actuel Corneille dit encore « l'adultère d'une femme ».

Les mots luttent entre emr. Le latin quœrerc a donné en français querre et quérir, d'où encore requérir, s'enquérir: ])ar la suite circare (parcourir

LES VICISSITIDES 23 i

en tous sens) a tué la première des deux formes pour donner chercher. Travailler a signifié peiner^ souffrir, d'où encore a femme en travail d'enfant »^ et s'est graduellement substitué à ouvrer (operare). Oïdr sort de l'usage à la fin du XYI® siècle, et entendre (intendere) prend sa place. Ains a disparu devant mais (magis) qui, en réalité, signifie plus. Moult (multum) a été tué par beaucoup. Dan.< a fait un tort inimense à en. Le joli mot commode maint tremble aujourd'hui devant plus d'un, phisieurs. Sous nos yeux on fait stopper au lieu d'o/*rêter. On entre à l'Exposition avec un ticket et non plus un billet.

Les mots deviennent malades. La plupart de nos exemples de variations de sens entrent dans cette catégorie.

Notons encore : avaler, faire descendre en général ; pis (pectus, poitrine) ; trépasser, passer audelà; robe, butin, biens conquis, puis garde-robe, ensemble de vêtements ; torcher, essuyer sans mauvaise part : losange, devise glorieuse sur armoiries, etc..

Les mots meurent. Il y a deux façons de mourir. Un laisse une postérité ou l'on meurt tout entier.

Arroi, tentir, guerpir, cautelle, ont laissé désarroi, retentir, déguerpir, cauteleux. Huis se retrouve dans à huis clos, huissier. Ouïr dans ouï-dire, inouï. Bouter est mort et enterré, niais que d'enfants : débouter, boutoir, boute-feu, boute-selle, boute-en-

train. Baller a été tué par rallemand dunser i^tan- /iQi\, mais voyez bal, ballet, ballerine. Clore et choir paraissent moribonds, mais les rejetons prospèrent: enclore, éclore, échoir, déchoir, échéance. Guider (cogitare, penser) n'est plus, mais il a laissé outrecuidance, et combien heureux et expressif! Duire (vieux français arranger) survit dans conduire, induire, déduire. Ouvrer se perpétue dans ouvrier, (jcuvre, ouvroir, manœuvre, etc.

Quant aux mots qui meurent entièrement, les actions destructives qui les tuent sont multiples. La principale est le cbangement de l'ambiance physique, historique, scientifique, sociale, morale. Il y a même des mots qui tiennent en eux des germes fatals de mort (*). Sans remonter à la « Chanson île Roland » on n'a qu'à ouvrir les écrivains du XYI^ siècle pour s-e rendre compte combien de vocables sont morts dans un temps philologiqueinent récent. M. Godefroy a constitué dix volumes rien qu'avec les termes disparus dès les origines de la langue.

Les résurrections sont rares, passagères, œuvi>e de lettrés pour les lettrés. Le peuple, maître après tout, n'en peut, n'y peut rien entendre. Pourtant, a voir combien de vocables excellents ont été abandonnés pour des substituts qui sont loin de les valoir, il faut déplorer. La Bruj^ère déplorait déjà.

Voyez au chapitre suivant.

Les regrets sont vains. Le flux, la vie, coulent, apportent, emportent.

Toutes ces vicissitudes : développements, pousses nouvelles, restrictions, déchets et le reste, ne sont que l'opération des lois naturelles sur un organisme qui est et qui persiste à être.

CHAPITEE XX

Nous venons encore une fois d'appeler une langue un organisme. Rien n'y est donc que ce qui d'abord y fut en germe. Tout notre développement phonétique et historique en est une vaste illustration.

Sans descendre au latin populaire, le germe principal, il est curieux d'apercevoir, même dans le latin classique, le. latin cristallisé par la littérature <'t la haute société romaines, des antécédents à (quelques opérations phonétiques, et a.ussi à des « créations » grammaticales françaises.

La diphtongue au (causa) se prononçait en latin comme dans le mot allemand Frau. Cette diphtongue est devenu? o pour nous, mais elle avait ce son, dès la République, dans les noms propres : ClaudluSf riautins. Déjà perce cette loi linguisti- (jue du « moindre eftort », euphémisme pour paresse vocale. Tout le passage du latin en français n'est qu'une vaste application de cette loi.

Pai-mi les opérations phonétiques de ce pa»^i^gl nous avons noté la chute de la voyelle médiale. Or, dans des inscriptions classiques on lit déjà : so'rlifin pfnir sarulinn, rinc'hi ]nn\v rinriihi.

Le démonstratif ille, notre article défini, se mettait quelquefois quand on voulart déterminer le nom d'une façon plus absolue. Sénèque dénomme Dieu: a Conditor ille generis humani ». Unus, a, um, notre article indéfini, doit avoir été assez fréquent, en notre sens, dans le cours de la conversation, à l'époque impériale du moins. On lit dans Térence : « Unairi adspicio adolescentulam » ; et dans Plante : « Unum vidi mortuum efferri. »

Le génitif et le datif français sont formés au moyen des prépositions de et à. La déclinaison synthétique latine ne montrait rien de semblable. Cependant le plus pur latin employait quelquefois l'ablatif avec de et le datif avec ad, au lieu du génitif et datif simples. Dans Tite^Live : « Restituit ad parentes », et dans Cicéron : « Scribas ad me ». Yirgile emploie le de partitif : « Templum de marmore ».

Le comparatif latin était synthétique comme nous l'avons vu au Chapitre XVIII; pourtant un certain nombre d'adjectifs construisaient le degré à la façon analytique au moyen de magis et plus : plus strennus, plus courageux.

Devant le verbe on mettait quelquefois le pronom personnel quand on voulait insister sur l'idée de la personne. Ne croirait-on pas retrouver notre ent muet de la 3^ personne pluriel des verbes dans la seconde des deux formes latines de cette personne : fuerunt et f itère, vionuefunt et wonuere ? Le futur latin amabo n'a évidemment rien de commun avec le français faimer-ai (j^ai à aimer), et

pourtant il existait en latin une fonne mineure de ce futur, avec une nuance de sens, où entrait l'auxiliaire Imbere (avoir). Cicéron écrit : a liaheo ad te scribere ». Les temps composés de l'indicatif, non existants en latin, se laissent pourtant tracer à des formes assez usuelles, comme : « Copias quas habehat paratas », a habeo scriptam epistolam » (j'ai, là, écrit une lettre), nuance idiotique si l'on veut, mais germe quand même. Les verbes déponents latins ont pris la forme active en français, mais, dès Plante, on peut lire moderare, jJartire, au lieu de vioderari, partiri. Nos verbes réfléchis apparaissent dans des passifs latins à sens actif : me idtus sum, je me suis vengé.

Notre impersonnel on (homo, liomme), non existant en latin, apparaît vaguement dans : hoviines dicunt, les hommes disent.

Si l'on veut se reporter à l'explication de l\^ pluriel du français donnée au chapitre « Grammaire, Syntaxe », on ne sera pas tout à fait éloigné de le ranger à la suite de ces dernières considérations.

Enfin, l'immense troncature des mots latins dans leur passage au français, suffisamment expliquée dans des chapitres précédents, ne se laisse-t-elle pas rapportera la plainte du grammairien Quintilien, ([ui blâme amèrement les Romains d'abréger les vocables, d'écourter et de supprimer les désinen- (•es ?

On peut poser en problème : que serait devenu le latin classique si les BarbaiX'S ne l'avaient tran-

MÉL.\NGES 24»>

elle, donnant l'essor final au « &ermo viilgaris », créateur du monde linguistique roman.

Nous avons dit au chapitre précédent que certains mots portaient en eux des germes de mort.

A première vue on est étonné du nombre des vocables latins à signification simple, ordinaire, qui ont été re jetés par l'élaboration ijreniière romane. Des mots tels que tellus (terre), ignis (feu), equns (cheval), (xvis (brebis), vir (homme), vis {iorce),puer (enfant), miles (soldat), janua (porte), urhs (ville), avis (oiseau), ederc (manger), ire (aller).

La plupart existent bien, mais ils sont postérieurs, des dérivés savants.

Quelques-uns, nous l'avons vu ailleurs, ont été entièrement rejetés au profit du sermo, de l'argot des rues et des camps : equus (caballus, cheval), ignis (focus, feu), vis (fortia, force), 05 (bucca, bouche), edei'e (manducare, manger), mais les autres ?

Le monosyllabisme a été la ruine d'un grand nombre. Ainsi, après l'élaboration phonétique originelle, ai;i5,accusatif avevi, aurait donné èf, - ovisy ovem, euf, - ire, ir. Comment le génie formatif, par troncature surtout, pouvait-il s'exercer sur de petites choses comme rus (la campagne), jus (la loi) ? Aussi campania a-t-il mis dehors rus, et directnm (droit) a évincé jus. Et ce raisonnement se renforce par le fait que, de deux vocables, l'un monosyllabique, et l'autre, son dérivé, et possé-

dant un corps plus gros sur lequel Télaboratiou pouvait agir, c'est ce dernier qui a passé. Ainsi espérance^ hiver, jour, fontaine, ne viennent pas de spes, hiems, dies, fous, mais de sperantia, hikernum,diurnus,fonta.na. Pour la même raison le diminutif a souvent été choisi au lieu du simple : aiins, auricula, oreille ; avus, aviohis, aïeul.

Une autre cause de réjection a été la ressemblance entre les mots latins premiers, d'origine, — ressemblance qui, après l'opération des procédés phonétiques, avirait produit l'homonymie, en tout cas la confusion. Ainsi vir (homme) et ver (printemps), urhs (ville) et orhis (cercle), ont si bien lutté qu'ils se sont annihilés l'un l'autre, tandis que homme (homo), printemps (primum tempus), ville, cercle, ont pris leurs places. Il peut se faire (lue hélium (guerre) ait été plus facilement évincé au profit du germanique icerra à cause de la ressemblance avec l'adjectif hellus (beau). La réjection de ptier (enfant) est frappante, et Tadjectif purus (pur) y est peut-être pour quelque chose.

La similitude de s-ens a pu opérer également comme cause de réjection. Un idiome neuf, élémentaire, en voie de foimation, ne pouvait s'embarrasser de synonymes ou de nuances de signification. Ainsi terra, pctra (pierre), fluvius (fleuve), porta (porte), ont été adoptés, et tellus, lapis, amnis, janua, ont été laissés là.

Des causes morales ont agi d'une façon analogue. Le mot argotique miittuni (mot), et le bas-latin

parahola (sentence, pensée), ont écarté verhum du langage courant parce que ce dernier avait été pris dans un sens religieux et mystérieux.

Enfin, des mots excellents ont disparu sans cause qu'on puisse démêler. Par exemple, pourquoi la deœtre et la senestre, d'étymologie latine parfaite, ont-ils cédé à main droite et inain gauche f

L'n grand nombre de réjections qui se sont produites plus tard, durant la marche en avant de la langue, ont eu pour causes principales le désir de la clarté et la haine des sons qui grattent et qui déchirent. Des vocables,nous l'avons dit, avaient en eux des germes de moit. Prenez ouï?- (audire) et conjuguez le à l'indicatif présent. Mettez issir (exire) au participe passé, — aussi en a-t-on fait issu. Guider (cogitare) est certainement dur à la conjugaison, et on lui a préféré croire (credere). Choir va bien tout seul, mais qu'en est-il lorsque dans s-es différentes flexions il viendrait s'accrocher à d'autres vocables. Ire (ira) a été écarté pour colère (hile, en grec), mais voyez Vire, d^re, grandHre. Souhir (solere), avoir coutume, faisait à l'imparfait je soûlais. Comment s'étonner que famé (fama, renommée) ait disparu. Le joli féminin de l'adjectif g eut n'a pas pu le sauver à cause de l'homophonie avec gens, fen, Jean. Finer voulait dire terminer, mais il s-e conjuguait mal et confusément; il n'a persisté que dans les dérivés finance, financier, tout se « terminant » par des paiements.

246 PHILOLOGIE FR.VNÇAISE

Huis (porte) était prédestiné à mourir; voyez Vhui, de lliuis. Le joli mot heur (angurium), d'abord agur, puis aiir, puis eur, est à la même enseigne; mais nous avons encore (après intercalation d'une h par fausse étymologie avec heure) bonheur (bonuni augurium) et malheur (malum augurium), et le dicton : « tout n'est qu'heur et malheur icibas ». Antan, création élégante de ante annuin, n'est plus qu'un vague archaïsme, mais voyez les indispensables en tevips, en tant, entend, en t^en. Huî (hodie) est une curiosité unique dans la langue; on en a fait au jour d^hui, et le peuple a encore renchéri en disant : au jour d^ aujourd'hui, — 7 mots pour en dire un seul : hui, mais qui, si facilement agglutinant, se prêtait à la confusion.

L'élimination a été grande, mais il ne ixîste que trop de ces homophones, homonymes et paronymes. Quelques-uns sont fatals, car ils résultent d'une fusion, d'un parallélisme d'opérations phonétiques. Si le lecteur se reporte à ce qui a déjà été expliqué à ce propos ( chapitres x e# xi), il se rendra compte de louer (locare) et louer (laudare), son (sonum et suum), tendre (tendere et tenerum), pécher (peccare) et pêcher (piscari), cru (creditum) et cru (crudus), etc..

La distinction est parfois établie par le genre ([ui reste fidèle à l'étymon latin : liber (le livi'e), libra (la livre); tornus (le tour) et turris (la tour) ; somnus (le somme) et sumina (la somme). Il y a aussi la variété : satirus (le satyre) et salira (la satin'), positnm (le poste) et posita (la poste). Le

mp:langes

même étymon a parfois donné des homonymes de genre différent : pendulum, le et la pendule ; Tnercedem, merci et la merci ; copula, un et une couple.

L'intervention d'autres idiomes que le latin a aussi produit de ces homonymes. Le page est grec, la page (pagina) est latin. L'allemand kosen a donné causer, converser; l'autre causer est le latin causari. La vague (woga) est teutonique, l'adjectif est latin (vagus). Nidificare explique nicher, nichée; faire des niches, faire la nique, est l' allemand n icken.

Cet allemand et ce latin côte à côte nous font songer à une sorte de synonymes résultant, cette fois, d'un parallélisme d'extraction. Prenez les teutoniques : haine, h/zmeœii, hardiesse, bourgeois, briser, frapper, franchise, marquer, nord, est, etc., et voyez à côté aversion, village, audace, citoyen, casser, battre, sin-cér-itéfdésigner, septentrion, orient, etc.. YocabulaiiTe double, diminutif il est vrai, mais curieux, et qui remet en mémoire le colossal vocabulaire double, teutonique et roman, qui constitue la langue anglaise.

Parlant de synonymes, y en a-t-il? Pas beaucoup. Presque tous se résolvent en différenciations, en nuances. On imagine avec peine des synonymes réellement absolus, à moins que l'un d'eux ne soit que rarement usité. Autrement il survient la différenciation ou le rejet. Plier, ployer (plicare).

sont un exemple de oe besoin de différenciation. Comme spécimens de synonymes proprement dits, nous prenons dans le très beau dictionnaire de Hatzfeld et Darmesteter : rester, demeurer , loger. Ecartons : il reste dans telle rue, néologisme populaire. Loger vient 4^ loge. Il signifie donc occuper U7i logement, et implique une idée de lieu, et non de temps et de duré-e. D'autre part, le sens primitif de demeurer est tarder, où il y a l'idée de temps. On demeure dans une maison. Aussi l'expression : il n'y a pa^ péril en la demeure (à attendre). Analysez vous-même mener, conduira, guider.

Prenez cette pbrase de Montaigne : « Notre « propre et peculière condition est autant ridicule a et risible »; et celle-ci de La Harpe : « Les « femmes (au temps de la Révolution) en vinrent « à s'habiller sans s-e vêtir ». Les dictionnaires ordinaires ne seront d'aucun secours. C'est que la langue f rançai&e est la plus travaillée, la plus fouillée, ouvragée de toutes, et dans aucune autre ne se rencontrent la subtilité, le délicat, la finesse infinie qui sont en elle.

Nous laissons là oe sujet qui nous entraînerait au delà de toutes les bornes. Ah ! le sens précis, absolu, des mots en dehors des concrets les plus vulgaires ! Si deux personnes qui voient le même fait se produire devant leurs yeux n'arrivent pas à en rendre un compte identique, comment veut-ou qu'elles saisissent d'une façon identique la signification do vocables un peu supérieurs? Cela dépend du lieu où elles sont nées, de leur éducation, de leurs lec-

tures, de leurs associations, des mille choses qui forment le tissu de leur existence morale, voire de leurs intérêts positifs. Hélas ! cette laxité de signification des mots est le secret de nos querelles, de nos luttes, de nos mille misères de chaque jour, — des persécutions, des crimes dans notre histoire humaine.

Le lexique français s'est encore enrichi de vocables pris à la fantaisie littéraire. Le Moyen Age a développé, sinon inventé, un mythe de fables ayant pour trame la vie et les aventures d'animaux. Ils furent personnifiés sous différentes appellations significatives. Le vulpes des Romains, qui était d'abord volpil et goupil (vulpecula), devint dans ces narrations « maître Renard », (teutonique Regiîi-Jiart, fort en i^iises), et renard a évincé qofupil. Dans ces récits l'âne était « maître Baudet » 1 haut-allemand hald, gai, content), qui a donné haud disparu, mais d'où encore ribaud, s'ébaudir, et baudet, l'animal éminemment bien dispos. Raminaifrohis est trop long et venu trop tard.

Les personnages littéraires à deux pattes trouvent leur place ici, comme enrichissement du vocabulaire : mentor (Fénelon), sacripant (Tassoni), céladon (Astrée), rodomont (Arioste). Familiers sont : agfièSy harpagon, tartufe, lovelace, amphttryon, lilliputien. Egalement littéraires : crésus, machiavélique, homérique, épicurien, marivaudage, et combien d'autres. Espiègle est la corruption

250 niILOLOGIE FRANÇAISE

curieuse de Eulenspiegel (miroir des hiboux), un livre drolatique allemand.

Des inventeurs et divers autres personnages ont été également mis à réquisition : guinquet, m^yisardCf fiacre, gibus, macadam, silhouette, dahlia, chassepot, lehel, louis, Victoria, guillotine, chateaubriand, barème, ruolz. Calapin, dit il Calapino, écrivit en 1502 les premiers vocabulaires inter-linguistiques, d'où calepin. Quand Nicot offrit à Catherine de Médicis le « pétun » qu'un voyageur venant des Indes lui avait fait connaître, ce « pétun » fut d'abord appelé a herbe à la reine », puis « médicée », puis « nicotiane », d'où nicotitu . Christophe Colomb a été moins heureux.

Les noms de lieux ont fourni leur contingent. Nous avons déjà vu galeta.<i (tour de Galata). Aussi grève (place de Grève). La Géhenne (composé hébreu), vallée près de Jérusalem à souvenir bibli- (lue, s'est résolue en le verbe gêner, se gêner, d'abord se géhenner. Au premier coup d'oeil on voit l'origine de cachemire, guinée, iez, mousselim (Mossul), calicot (Calicut), valencienn^es, elbeuf, tulle, mazagran, etc... Magenta a été appliqué à une nouvelle couleur peu de temps après la bataille de ce nom, et meringue, prétend-on, est le souvenir d'une autre gloire militaire un peu plus ancienne.

Un mot SUT les noms de personnes.

Dans la première partie du Moyen-Age les noms de personnes consistaient uniquement en petite noms, latins, grecs, hébreux, teutoniques, dont la plupart persistent encore. Les noms de famille n'apparaissent guère que vers le milieu du XII"'^ siècle.

Les habitants de la campagne étaient simplement désignés par l'ambiance de leurs demeures : Dès-champs, Du-bois, Dû-mont^ Du-pré, Du-val^ Du-pont. Du-mas, un des plus communs, se laisse tracer au vieux français mas (habitation), mot qui existe toujours dans quelques patois, et dont il nous reste masure. Quelques-uns de ces noms, dont parfois on sourit bêtement, ne viennent-ils pas avant ceux des Croisades ?

Dans les vieux dossiers administratifs on ne lit souvent que le nom de baptême suivi de la profession : Rohert-le-pelletier, Jean-le-cliarpentier (Lepelletier. Charpentier).

Parfois c'est le lieu d'origine qui fait l'appellation : Lenorinand, Lebreton, Picard, Lorrain.

Parfois ce sont des caractéristiques personnels qui opèrent : Leblanc, Lenoir, Lesobre, Petit, etc..

Les noms de baptême sont aussi diversifiés en noms de famille au moyen de suffixes : Guillaumin, Guillot ; Clémentet, Clemenceau ; Pierret, Perrot, Perrotin.

Quelques-uns comme Ducastel, Loisel, rappellent les formes de la vieille langue. Parfois les mêmes patronymiques prennent des formes dialectales

différentes : Dupuùj Dttmas, Dubois, deviennent jau Midi de la France : Delpech, Delmas, Dubosc. Duchesne et Delaroche deviennent Duquesne et Delaroque dans le nord.

Il est curieux de scruter quelques uns des « lapsus » que le peuple commet en parlant. Ils ne sont souvent qu'une continuation des opérations phonétiques naturelles, instinctives, qui ont fait évoluer le français du latin, comme il a été expliqué à diverses reprises.

Ainsi ils disent énutile, enflammation, et le vioux français spontané changeait en effet en en Vin latin initial. Ils substituent e h a : belsamine, clérinette, errière, d'accord avec la loi première, comme dans père (pater), mer (mare), quel, (qualis). Ils substituent e k i : rédicule, déminution, crénoline, €omme dans cercle (circulus), vertu (virtutem), trèfle (trifolium). Ils mettent l pour r : colidor, célébralfComm}^ dans épitre (epi8tola),orr?îc (ulmus). Ils préposent des lettres : esq^wlctte, e statue, comme dans esprit (spiritus), échelle (scala), étoffe (germ. stoô). Ils rejettent des letti^es : mécredi, propiétaire, comme dans faubourg (foris burgum), patenôtres (patrenostres). Ils intercalent : castrole, comme dans tendre (tenerum), gendre (generum).

On pourrait, en grammaire aussi, tracer en Arrière un nombre de leurs manquements. Ainsi,

jusque dans Molièr-e on lit y pour à lui, et nous entendons dis-y, parles-y, donnes-y.

Quelques coiTuptions, devenues consacrées, trou-, vent leur place ici.

Le lierre, pour Vhierre (hedera) ; le loriol, pour Voriol, (oriolus) ; la loutre, pour l'outre (germanique otter) ; le lendemain pour Vendemain ; la luette, pour Vuette ; le nombril pour Vomhril, passant par le lombril. Encore ici le peuple suit cette confusion: le levier pour V évier; le loquet pour le hoquet.

Une corruption avec variante se voit dans VaJ~ coran, Val-eali, deux articles successifs, l'un français, l'autre arabe. Et un rebours dans la corruption : Vazur, persan lazurd.

On se demande comment le latin nepo!< (petit-fils) est arrivé à signifier neveu. — ■ Tante est le vieux français faute (ta tante) ; ta tante est donc une reduplication du pronom. — - Pourquoi a-t-on été chercher hru dans l'allemand Braut, fiancée, en lieu de nurus, qui a ser\â aux autres langues romanes? — Les êtres de la maison sont en réalité les aitres (atrium). - — Tout en nage est pour tout en âge, âge et aige étant de vieilles formes de aqua (eau), et dont la signification est pleine dans aiguière, Chaudes- Aiguës, Aigues-Mortes. — Mal de mort est mole mort (mauvaise mort). — Charcutier est chair cuitier (vendeur de chair cuite). — Cordonnier est cordouanier (cuir de Cordoue). — Coq d'Inde est

devenu dinde. — Les espèces des droguistes du Moyen-Age (poivre, girofle, cannelle, muscade) sont maintenant épices. — Bimbelots se dit bibelots. — Clinquaillier (germ. klinken) est quincaillier. — Sens dessus dessous est en réalité l'ancien ce en dessus dessous. — - Les femmes se décoltent, se jarientf et leurs bonnes époustent. — Les pipes en écume de mer sont des pipes inventées par Kummer (silicate de magnésie hydratée). — La pantoufle de verre de Cendrillon, c'est en vair qu'elle était, (fourrure légère, chatoyante). On veut mettre un sens quand on ne voit plus le vrai. — C'est comme dans la chanson : a Au clair de la lune, mon ami Pierrot ». C'est « au clair de ta lume » (lumière) (ju'il faut chanter ça. — Il y a encore l'extraordinaire choucroute (allemand sauer, sur, aeide, et Iraut (chou), — le chou est mis devant et de croûte il n'y en a point. — Vasistas, prétend-on, est l'allemand ivas ist das (qu'est-ce que c'est), interrogation posée par le concierge lorsqu'il ouvre le carreau

mobile de sa loge.

Pour en finir avec les corruptions, il en est une d'espèce tout pai-ticulièrement agaçante. C'est la manie d'aller chercher des mots savants ( !) quand, pour dire la chose, il y en a d'ordinaii-es, d'excellenls, bien accrédités. Pourquoi clôturer, émotion ner, concurrencer, démissionner, perturber, solutionner, irrévérencieux, pourcentage, alors qu'existent clore, émouvoir, faire concurrence à, se démet-

trc, troubler, résoudre, irrévérent, tant pour centf Et d'autres par centaines. Pourquoi moyenâgeux, une horreur, quand il y b, médiéval? Bondieusard, banlieusard, sont-oe des créations à encourager et i\\\i cadrent avec le génie de la langue française, pas allemande f On peut pardonner midinette, fêtard, arriviste, veinard et quelques autres. Il y a aussi un relâcliement absurde quant à la suppi^ssion du trait il'union dans les composés de pure juxtaposition. Est-ce que bel esprit est la même chose que bel- ( sprit, ou petit maître que petit-maître, ou lieUtV <-()nimuns que lieuœ-eonimuns, ou talon rouge que talon-rouge ?

IN'ous avons déjà parlé ailleurs de l'absurdité prétentieuse qu'il y a à aller chercher des mots étrangers pour exprimer ce qui s'exprime parfaitement en mots français excellents.

C'est la presse à outrance, la presse à bon marché (>t tous les petits folliculaires dedans, qui nous vaut ( ela. L'instruction, certes, est admirable et désirable, mais, vrai, à bien examiner, l'effet en varie énormément selon l'esprit sur lequel elle tombe.

Pour clore ce chapitre déjà trop long je relève quelques étymologies curieuses, un peu moins rebattues que certaines.

La moutarde est un condit de la graine du « sinapis », le a mustum ardens » des anciens. Le pape Clément YIII en faisait un si grand cas que chaque

riIILOLOGIE FRANÇAISE

fabricant de ce produit ambitionnait le titre de « moutardier du pape ».

Avant le voyage de circumnavigation des Portugais et leur établissement aux Indes Orientales, le poivre se vendait encore comme au temps de Pline (v. livre xii), au poids de l'or. D'où poivré pour très cher.

En voici deux, prises cliez A. Darmesteter :

Bock vient de l'allemand bockbier, bière de bouc, nom donné à une bière à cause de la marque de fabrique prise par l'industriel qui la fait : un t-onneau, à droite et à gauche duquel se tiennent deux boucs dressés sur leurs jDattes de derrière. Et voilà un bouc changé en une chope.

Truie est le latin populaire troia, le nom même de la ville de Troie. Les Romains appelaient porcvs troianus un porc servi à table, farci de viandes d'autres animaux, par une allusion comique au cheval de Troie. Grâce à sa terminaison féminine, le mot est arrivé à la signification actuelle. Il y a ici quel- (lue analogie avec l'origine de foie (lat. ficatum), foie gras préparé aux figues.

Los deux étymologies qui suivent appartiennent au philologue anglais Sayce :

Le nom du mont Pilate en Suisse est en réalité Pileatus, le mont a coiffé », à cause des nuage* qui en cachent le sommet. La légende populaire fait venir Pilate de la Galilée; poursuivi par les remords, il se serait noyé de désespoir dans un petit lac que forment les neiges près du sommet de la montagne. Il est remarquable de voir la même chose

s€ produire ù propos d'une chaîne de collines près de Vienne, en France, et qui porte le même nom que la montagne suisse et pour le même motif. Or, Vienne est justement l'endroit où Pilate fut banni, et près de cette ville est une ruine appelée la « Tour de Mauconseil » (une vieille tête de pont en réalité) d'où Pilate se serait jeté dans la rivière.

Le mot anglais ivig est un exemple frappant jusqu'où l'altération phonétique, la loi du moindre effort, peut aller. Le latin pilus (poil) a passé par les divers états de l'espagnol peluca, de l'italieix perruca, du français perruque, et du vieil anglais periviche, puis perhcig, pour aboutir au moderne wig.

CHAPITIIE XXI

Page 1