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CHAPITRE II

SYNTHETISME ET ANALYTISME

Comme ce petit livre n'est pas précisément à l'usage des savants et des latinistes, il importe, avant de procéder, d'élucider un point capital, encore nuageux peut-être pour le grand nombre.

Les mots en tête de ce chapitre sont tirés du grec. Synthétique veut dire a tendant à unir », analytique « tendant à disjoindre ». Le grec et le latin sont des langues synthétiques ; le français est éminemment une langue analytique ; l'anglais et l'allemand occupent une position intermédiaire, le premier plus rapproché du français à ce point de vue, le second plus rapproché du latin à ce même point de vue.

Prenons un exemple aussi simple que possible :

Français : F homme conduit le garçon. Latin : homo ducit puerum.

Anglais : the man îeads the hoy.

Allemand : der Mann filhrt den Knahen,

^^4 l'IlILOLOr.IE FltANC^'AISE

Nous avons partout : nominatif sujet, verbe, accusatif objet.

Mais en français, en anglais aussi, nous n'avons que cette seule manière d'exprimer cette idée avec ces mot«; il nous faut absolument commencer par Vhomme, the man, et ce n'est qu'après que peut se pla-cer le garçon, the boy, c'est-à-dire l'objet, le verbe intercalé exprimant l'action entre le sujet et l'objet. Il n'en est pas tout à fait ainsi en allemand. On peut encore à la rigueur dire d'une seconde manière: de II Knahen fûhrt der Mann. Quant au^latin, il y a plus de manières que de mots : homo ducit pueriim, puerum ducit homo, homo pueruin ducit, puerum homo ducit, ducit homo puerum.

Et l'explication n'en est pas malaisée :

Le français et l'anglais ont écarté la déclinaison. Lliomme, Venfant, est aussi bien sujet qu'objet; le mot ne fléchit pas, sa forme ne varie pas, et c'est uniquement sa position dans la proposition qui détennine s'il est sujet ou objet. Il n'en va pas de même en allemand où nous avons la déclinaison fléchie : der Mann, des Mannes, de m Manne, den Mann. Chaque fois que je dis der Mann je dis le sujet de Faction, non l'objet, et chaque fois que je dis dcn Mann je dis l'objet de l'action et non le sujet. Je vois lequel c'est dans la flexion, dans la forme, et la position dans la proposition est d'impoi-tance moindre. De moindre importance encore est-elle dans le latin entièrement synthétique. Nous avons la déclinaison : homo, hominis, ho mini, Jiominem, — nous avons : puer, pueri,

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piicro, inicruin. En sorte que, dans quelque position que nous placions hovio et puerum, nous connaissons par la flexion du mot, par sa fo.me, s'il est sujet ou bien objet.

Sans entrer pour le moment dans des exemples plus compliqués (la suite y pourvoira), résumons :

Les langues synthétiques sont celles qui, comme le grec, le latin, le sanscrit, possèdent un vaste assortiment de flexions de déclinaison et de conjugaison. Elles s'inquiètent en premier lieu de l'accord flexionnel, dans la proposition, des mots dépendants l'un de l'autre, et, à moins d'un but idiotique, littéraire, artistique, elles se soucient peu de la position, de l'arrangement des mots dans la proposition. Ces langues se prêtent à l'inversion, elles sont libres, synthétiques.

Les langTies analytiques sont celles qui, comme le français, le plus analytique des idiomes de la famille indo-européenne, ou l'anglais, assez avancé dans l'analytisme, ne possèdent pas du tout de déclinaison flexionnelle, avec une conjugaison flexionnelle bien plus réduite que celle des langues synthétiques. Ces langues analytiques procèdent dans leur marche au moj^en de prépositions pour la déclinaison et de pronoms pour la conjugaison. Leurs vocables ne rarient pas dans leur forme, ou varient moins, et par conséquent ils sont astreints à occuper des positions définies, rigoureuses, dans la proposition. Ces langues sont bien moins capables de tournures ihversives, bien moins libres, analytiques.

riIILOLO(;iE FRANÇAISE

Comme nous aurons à revenir à différentes reprises sur l'idée scientifique que rien n'existe dansce qui est s'il n'a d'abord existé dans ce qui a été,. indiquons ici que la maiche analytique du langage n'était pas chose inconnue, insoupçonnée, auprès des Romains lettrés. Leuçs grammairiens savaient très bien opposer « l'ordre logique » des mots,^ construction descendante, à leur manière à eux^ construction ascendante. Ils différenciaient très bien « la raison raisonnante » et « le pathétique ». Quintilien se plaint qu'on abandonne les constructions transpositives pour classer les mots dans un ordre simple et a naturel ». Cicéix)n lui-même parle de deux manières de construire les périodes : par inversion et directement, — la première étant artificielle et inaccessible à des illetrés.

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