PREMIÈRE ÉVOLUTION S
colons, le latin de la jjlebs, le castrcnse verhuriv (langage des camps), le sermo vulgaris, rusticuSy sordidus, objet permanent de moquerie pour le& grammairiens et les classes lettrées. Cette sorte do latin s'entendait profusément à Rome même, où les étrangers affluaient, où les esclaves fourmillaient, et les artisans, et les trafiquants, au point que, dès avant la fin de la République, leur nombre l'emportait sur celui des citoyens. Le pa^'ler importé en Graule fut le jaxgon du camp et de la rue, mélangé à des vocables pris dans les autresdialectes de l'Italie, l'osque, le volscien, l'umbrien, etc.. Nous en possédons des échantillons dans lescomédies de Plante, et Aulu Gelle mentionne toute une compilation de ces mots sordides, un livre malheureusement perdu.
Même en l'absence de ces témoignages, il ne nous serait pas interdit d'admettre l'existence d'un latin double chez les Romains. A un degré plus ou moins accusé, toutes les langues sont doubles. De pair avec l'idiome littéraire et cultivé marche partout le parler des masses ignorantes, parler qui prononce mal, fait bon mai^ché des règles gi^mmaticales, se laisse aller à des tournures syntaxiques et idiotiques de son crû, et met au monde une nuée de vocables dont &e garent les écrivains et qui restent inconnus du public choisi.
D'autre part, il n'est pas incorrect de présumer que nous ne possédons du latin qu'im très grand fragment, et que la civilisation complexe à laquelle les Romains étaient arrivés implique une étendue
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de vocabulaire et de locutions plus grande que celle qui nous a été transmise par les auteurs et les glossaires.
Quoi qu'il en soit de ces considérations, et pour n'envisager ici que le vocabulaire, les exemples authentiques abondent quant au passage des vocables sordides latins dans l'idiome roman. Ainsi :
Classique
Sordide
Français
Caput
Testa
Tête
Os
Bucca
Bouche
Pugna
Battalia
Bataille
Equiis
C ah ail us
Cheval
Edcre
Manducare
Manger
Via
C ami nu s
Chemin
Cascum
Formaticiim
Fromage
Quand le classique avait des synonymes ou des nuances de sens, le populaire ne gardait qu'un des vocables : entre janua et porta il a choisi porta; oppidum^ urbSf ont cédé le pas à viHaj ville.
Des dérivés ont eu la préférence sur les simples: diitrnus sur dies, jour; fontana sur fons, fontaine.
Des diminutifs remplacent les simples : flwr/.s auriciila., oreille; acus^ acacnla, aiguille; vulpes, rnipecula, goupil, vieux français pour renard; d'où goupillon, aspersoir fait à l'origine d'uiue queue de renard.
Il suffit pour l'instant, car nous aunms à i^evenir sur ces considérations de la formation populaire, inijxiif :n)f<' ,'ni ]>T(Min'<'T- f'h<'f.
PREMIÈRE ÉVOLT'TIOX 41
Passons maintenant à l'antr-e facteur.
Le gouvernement et l'administration des Romains avaient répandu en Gaule le latin pur et lettré. Les plus notables parmi les indigènes l'adoptèrent instantanément. Tous les yeux s'habituèrent à se tourner vers Rome, la dispensatrice, qui récompensait les fidélités et distribuait les privilèges. Au deuxième siècle de notre ère les écoles gallo-romaines étaient célèbres. Les écrivains romains étaient appréciés et commentés au-delà des Alpes comme chez eux. L'éloquence brillait d'un éclat vif, et Juvénal désigne la Gaule comme une a pépinière d'avocats et d'orateurs ». La Gaule vivait sous l'emprise morale, sovis la séduction de Rome. Lyon, avec ses palais, son cirque, son amphithéâtre, en offrait une image, diminuée certes, brillante néanmoins, centre d'un vaste afflux de délégués et de commerçants.
.]S'ous observons déjà, à cette date lointaine, deux traits dominants du tempérament français : la réconciliation prompte avec les ambiances politiques et autres — avantage et défaut à la fois — et cet amour foncier du a bien dire » en soi, qui constitue un charme et une grâce, un peu chers souvent, parce que acceptés en substitution de qualités d'un autre ordre. " Amoureux de guerre et de beau langage ", disait Caton à propos des Gaulois. Divers traits du parler latin s'adaptaient au pli inné de l'esprit gaulois, tandis que sa sonorité oratoire emplissait et charmait l'oreille sensuelle. L^ celtique n'était qu'un héritage bien vague, obs-
cur, non ens-eigné, non écrit, et comment donc aiirait-il pu résister aux influences colossales en jeu ?
Ajoutons que le latin, déjà langue de l'Etat, devint langue de l'Eglise, • — renforcement puissant.
Ce latin double, ces deux langues latines, la sordide et la lettrqe, poursuivirent uiue marclie parallèle. Tune dans les campagnes, l'autre dans les villes, — cette dernière primant encore sans doute. Mais leur position respective avait déjà changé bien avant l'invasion franque. L'Empire était battu en brèche de divers côtés, les destinées de la ville aux sept collines chancelaient. L'influence et l'action en Gaule se relâchèrent et la langue littéraire subit le contre-coup. Le parler vulgaire s'avança au premier rang et se développa de plus en plus en roman, noyau premier de la langue française actuelle. Le latin lettré, raide, sévère, rébarbatif, était incapable d'un pareil développement. Nous parlons du latin écrit, classique, seulement. Le latin familier, celui que, d'après le témoignage de Cicéron, le grand orateur, après être descendu de la tribune, parlait à sa femme, à ses enfants, à ses esclaves, ce latin-là avait sans doute en soi les gemies de changements ultérieurs,mai8 oes changements ne s<^ seraient peut-être développés qu'à une date bien lointaine si Rome avait continué de vivix'. Ce fut le rôle du verbe abject, sordide, de pi-endix? les