‹ Aphasie syphilitiqueChapitre 13 sur 46 · XIII. — Observation de M. Vinogradoff · texte numérisé non relu

XIII. — Observation de M. Vinogradoff

Le malade est âgé de trente ans. Il est admis dans la clinique le 10 septembre 1867.

A l'âge de dix-huit ans, il a contracté un chancre qui n’eut pas de suite. Un an avant son entrée à la clinique, chancre à la verge avec induration, tuméfaction des ganglions inguinaux et empâtement sans douleur. Au printemps 1867, [céphalalgie et douleurs quasirhumatismales du bras droit.

Le 5 août, violentes douleurs dans la moitié gauche de la tête affectant un caractère d’intermittence. Soulagement sous l’influence du quinine.

Le là août, le malade s’aperçoit que l’extrémité droite n’est plus soumise à sa volonté.

Le 22 août, éruption sur le cuir chevelu ; les symptômes de paralysie du bras droit augmentent d’intensité, et le 2U, le bras est complètement paralysé.

Les mômes phénomènes se sont répétés pour la jambe droite. Peu

(1) Moniteur de médecine, 1868, Saint-Pétersbourg,

à peu vers la même époque, embarras croissant de la parole, au point que le malade ne peut plus parler.

État actuel : le malade d’une taille moyenne, à musculation faible, surtout des extrémités supérieures; peu de tissu adipeux ; téguments pâles.

Dans la région cervicale gauche, on constate un gonflement dur des ganglions. Les muscles de l’extrémité droite, flasques et grêles, présentent à la face postérieure de l’avant-bras un certain degré d’atrophie.

Le malade ne peut plus mouvoir son bras droit, remue légèrement la jambe du même coté quand on le prie de lever le bras paralysé.

Le bras droit est fléchi vers l’épaule; à l’articulation du coude, on éprouve de la résistance quand on essaie de le remettre en ligne droite ; les doigts excepté le pouce sont continuellement en flexion, ils peuvent être facilement étendus, mais reprennent aussitôt leur position première.

Pour plier l’extrémité droite à l’articulation du genou, le malade, alité, fait de vains efforts. Il lui est également impossible de croiser les jambes, les étendre ou les lever. La plante du pied droit ne se plie point, les doigts sont immobiles, toujours en flexion; muscles en général grêles, surtout ceux de la région jambière. On ne constate aucune altération des viscères ni dans la région thoracique. L’urine, qui réagit sur l’inoxanthine, est riche en phosphates salins. Sensibilité tactile normale dans les muscles paralysés. Sous l’influence du courant électrique, les muscles des extrémités affectées se contractent faiblement, surtout ceux de l’avant-bras,

A son entrée à la clinique, le malade ne pouvait guère parler, et l’on aurait pu croire qu’il était tout à fait sans connaissance ; mais à l’expression des yeux, et aux différents mouvements que le malade faisait des lèvres, de la tête, et du bras gauche aux questions qu’on lui posait, on voyait qu’il avait conservé l’usage de ses facultés intellectuelles. On pouvait supposer une altération des muscles concourant à l’articulation des sons, mais le mouvement normal de la langue et des lèvres contredisait cette hypothèse. Par la suite, on constata que le mutisme provenait de la perte de la mémoire des mots.

Au bout d’un mois de traitement à l’iodure de potassium, le malade put énoncer quelques monosyllabes, et plus tard répondre même aux questions qu’on lui adressait. Il répétait les mots contenus dans la question qu’on lui adressait, mais de lui-même il n’entamait jamais un entretien, se contredisait souvent dans ses réponses aux mêmes questions, et paraissait mécontent de ne pas dire ce

RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.

qu’il fallait. Enfin, il ne désignait pas toujours par les mêmes mots les objets qu’on lui présentait, mais leur donnait des noms qui ne différaient pas pourtant beaucoup de leurs usages ; ainsi^ il appelait un verre une bouteille, une cuiller une fourchette, un drap une couverture, etc.

Le développement lent de l’hémiplégie, attaquant d’abord l’extrémité supérieure, puis l’extia'imité inférieure, la perte de la parole, par suite de l’oubli des mots, tous ces symptômes réunis semblaient favoriser la supposition d’une altération lente et profonde de la substance du cerveau. Les symptômes de syphilis, qui ont précédé la paralysie autorisent également à admettre que l’affection cérébrale était due à la syphilis.

Pour ce qui concerne le cerveau et la moelle allongée, on y distingue trois formes d’allératiou : la forme congestive, inüarnraatoire avec ramollissement, et la forme à productions plastiques à laquelle se rapportent la sclérose et les tumeurs.

Il est ditlicile de décider laquelle de ces trois formes a donné lieu, dans le cas présent, aux phénomènes que noms constatons. Ün peut supposer avec quelque vraiseiriblance que c’est la seconde. Ce cas est surtout remarquable sous le rapport du traitement, qui obtint une guérison complète.

Vu les accidents syphilitiques précédents, et en partie les accidents actuels qui se manifestent par une tuméfaction des ganglions inguinaux et cervicaux, je lui prescrivis dans les premiers jours de novembre le sublimé et l’iodure de potassium. Amélioration notable dans les premiers jours de ce traitement : le malade parlait, pouvait mouvoir librement la jambe paralysée, et le 3 décembre il peut quitter le lit.

Aujourd’hui, en février 1868, il marche sans aide, il est vrai avec peine encore, parle beaucoup mieux et ne s’arrête que rarement pour chercher certains mots.

Page 1