DEUXIÈME OBSERVATION
Le 15 juin 1867, je fus consulté par le lieutenant J. Z..., homme d’une trentaine d’années, de belle taille, d’une constitution robuste, au teint frais, remarquablement fort; en un mot, il semblait jouir d’une santé excellente. Seulement une cicatrice au front, renfoncée,
(I) A l’heure qu’il est la dame F... jouit d’une excellente santé.
(Dernière communication de l’auteur.)
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d’un rouge cuivré, attirait l’altention de l’observateur, et faisait soupçonner que Mars avait été maltraité par Vénus.
M. Z... m’avoua avoir eu, en mars 1866, un chancre sur le prépuce. Jusque-là il avait toujours joui d’une bonne santé, n’a pas eu la syphilis, mais eut deux blennorrhagies fort légères, dont il guérit sans traitement. Le chancre se déclara le sixième jour après un coït suspect. Le malade eut de tout suite recours à un médecin qui lui prescrivit de l’iodure de mercure en pilules, et des lotions sur l’ulcère. En quatre semaines le chancre fut cicatrisé, et laissait un endurcissement notable. Le malade continua à prendre les pilules et, vers la fin d’avril, il eut encore des rapports sexuels. Le lendemain môme, il se forma un nouvel ulcère au frein qui en fut percé. Des cautérisations répétées à la pierre infernale et l’application de charpie imbibée d’un liquide non spécifié amenèrent la cicatrisation de l’ulcère. Au commencement de mai, tandis que le malade suivait encore le traitement mercuriel, tout son corps se couvrit d’une roséole syphilitique. En même temps il se forma dans plusieurs endroits des papules qui se recouvrirent plus tard de croûtes.
A l’apparition de l’exanthème, le médecin fit remplacer le mercure par l’iodure de potassium ; vingt-quatre jours de ce traitement ne firent pas diminuer l’exanthème ; on fit au malade des frictions mercurielles et en quinze jours la roséole disparut, laissant des taches à peine visibles qui s’effacèrent complètement par la suite.
M. Z... se crut guéri et cessa tout traitement. Au bout de quelques semaines, sans avoir eu de rapports sexuels, il eut une balanite qui céda facilement aux remèdes e.xternes. Pendant tout l’hiver 1866/67, Z... se porta bien, ne suivait aucun traitement, et se croyait complètement rétabli. Mais vers la fin de mars il eut sur le front, à droite, un bouton, qui, pressé à plusieurs reprises, finit par sécher et se recouvrir d’une croûte fort tenace, que Z... arracha. La croûte se reforma, et fut encore enlevée parle malade; en même temps la déglutition devint plus douloureuse et la voix voilée. Le malade commença à éprouver des douleurs rhumatismales (comme il le disait) à la nuque, aux pieds, aux mains, à la poitrine, maux qui s’aggravaient à l’approche de la nuit. 11 eut encore recours au médecin qui l’avait soigné précédemment ; celui-ci ne trouvant pas dans tous ces symptôme une syphilis bien déclarée, prescrivit des gargarismes astringents, des cautérisations de la gorge au nitrate d’argent et à l’intérieur de l’acide muriatique dilué.
Il faut remarquer que Z... avait servi dans la marine trois ans avant sa maladie, et que pendant tout le temps des navigations il coucliait dans une cabine, où il contracta de violents rhumatismes à
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répaule gauche et à la nuque. Ces douleurs, quoique souvent renouvelées, cédaient facilement aux remèdes externes;du reste, elles n’inquiétaient plus le malade depuis qu’il avait quitté la flotte.
Les maux de tête, malgré les remèdes indiqués par le médecin, devenaient de plus en plus violents. 11 souffrait d’insomnies, ce qui l’entretenait dans un état d’irritation continuelle et lui occasionnait un malaise général. En même temps il commença à s’apercevoir que sa jambe droite s’engourdissait. Cette sensation, qui se renouvelait d’abord rarement et se dissipait promptement, par la suite se répéta fréquemment et devint à la fin permanente.
Z... souffrantde plusenpiusde maux detète etde bourdonnements dans les oreilles, s’adressa au professeur Botkine, qui, après un examen attentif, conseilla des frictions mercurielles et la décoction d<^ Zittmann. Ces avis ne furent point écoutés; le médecin qui traitait le malade se contenta de lui appliquer un vésicatoire sur la nuque, ce qui soulagea les maux de tête pour quelques jours; les douleurs repiirent ensuite avec plus d’intensité. Le caractère du malade en fut affecté, de gai et communicatif qu’il était, il devint morne et taciturne, évitant la société et surtout les longues conversations. Il sentait, disait-il, une certaine langueur, une répugnance particulière à former des phrases un peu longues. Il bégayait même légèrement, surtout lorsqu’il lui arrivait de dire quelque mot difficile ou peu usité. Enfin, dans les derniers jours de mai, il eut, sans cause apparente, l’accès suivant : toute la moitié droite du corps devint tout à coup paralysée, le côté droit du visage s’abaissa, c’est avec peine que le malade put mouvoir le bras et la jambe droite; il perdit à peu près connaissance. Tl ne comprenait qu’imparfaitement ce (|ui se passait autour de lui ; ne prononçait mot. Lorsqu’il voulait dire quelque chose, il articulait des mots incohérents. Ce premier accès ne dura qu’un quart d’heure. La paralysie cessa, le visage se remit, les facultés mentales se rétablirent et le malade put parler librement. Pendant tout l’accès, il sentait un léger frisson, qui se dissipa avec les autres symptômes. Au bout de deux jours, l’accès se renouvela. Quelques jours plus tard il eut deux accès en vingt-quatre heures, dont le premier ne dura qu’un quart d’heure, et le second survenu deux heures plus tard environ une heure. Après ce dernier accès le malade, pendant quelques jours, ne put marcher en ligne droite ; il déviait toujours sur la droite. Au bout de cinq jours, il eut un nouvel acccès qui dura une demi-heure. L’accès suivant survint quelques jours plus tard.
Dès le commencement de ces accès, les maux de tête se concentrant dans la région frontale et à la nuque, devinrent insupportables.
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Le désespoir s’empara du malade, qui, souffrant autant de corps que d’esprit, croyait devenir fou.
Ne trouvant aucun soulagement dans les remèdes externes prescrits par son médecin, M. Z... recourut à moi. 11 faut ajouter que, dès le commencement de ces accès, Z... perdit tout désir de rapport sexuel et n’eut plus d’érections. A l’examen du malade, je constatai : Au côté droit du front, une cicatrice ronde, renfoncée, de la dimension d’une pièce de 50 centimes, d’une couleur caractéristique. Les cheveux de la partie antérieure de la tête étaient entièrement tombés dans plusieurs endroits, et devenus très-rares dans d’autres. La cicatrice du premier chancre sur le prépuce était tout à fait molle, et à peine perceptible; celle du second, au frein, était plus visible.
La surface antérieure de l’humérus droit présentait, à son tiers supérieur, une tumeur de la grosseur d’une noisette, qui n’adhérait ni aux tissus, ni à l’os, et n’était pas douloureuse à la pression; la peau qui recouvrait cette tumeur avait conservé sa couleur normale. Depuis environ un mois, le malade s’aperçut de cette tumeur lorsqu’elle était de moitié moins grosse. Les ganglions des aines, quoique mous au toucher, étaient tuméfiés et disposés en chapelets; ceux des coudes et de la surface postérieure du cou, étaient également tuméfiés, et durs au toucher.
Les amygdales étaient fortement augmentées de volume.
Sur la paroi postérieure du pharynx, en déprimant fortement la langue, on apercevait du côté droit un ulcère rond, delà dimension d’une pièce de 20 centimes, en voie de cicatrisation. La surface du crâne ne présentait ni exostoses, ni renfoncements ; le malade se plaignait d’une douleur à la bosse frontale gauche, douleur que l’on pouvait reproduire en pressant modérément sur ce point. En outre, le malade se plaignait de pesanteur et de douleur constantes dans la tête, qui, vers la nuit, devenaient insupportables. Le bourdonnement des oreilles semblaient avoir diminué dans ces derniers temps. 11 entendait des deux oreilles le tic-tac d’une montre, à la distance d’un mètre. Bien qu’il pût mouvoir sa jambe droite, et qu’elle ait conservé sa sensibilité, il y éprouvait un engourdissement et un fourmillement continuels. Lorsque le malade essayait de fermer les yeux et de lever le pied gauche, il s’apercevait qu’il ne pouvait se tenir sur le pied droit aussi fermement qu’il pouvait le faire sur le pied gauche, en relevant le pied droit. La main droite, dont il prenait facilement une aiguille, les yeux toujours fermés, lui paraissait être plus froide que la main gauche, ce qui n’était pas, en réalité. Les mouvements du bras droit n’étaient point gênés; la force
musculaire point affaiblie ; les muscles de toute la moitié droite du corps conservaient leur sensibilité et leur contractilité électrique. La moitié droite du visage n’était point abaissée, le malade n’y sentait rien d’anormal. La vue également bonne des deu.\ yeux.
Z. ..faisait le récit de sa maladie par saccades, prononçant quelques phrases très-rapidement, et traînant d’autres avec une lenteur singulière. Il s’arrêtait parfois comme pour prendre des forces, avant de dire certains mots. Du reste, toutes ces défectuosités de la parole ne se remarquaient de prime abord, que parce que le malade luimême y faisait attention.
Tels étaient les symptômes de la maladie, car, à l’examen des autres parties du corps, je ne constatai aucune lésion.
Le choc de la pointe du cœur se percevait dans le cinquième espace intercostal, entre le bord externe de la poitrine, et la ligne mammaire. La matité du cœur commençait dans le troisième espace intercostal, ne s’étendait pas au delà de la ligne mammaire, à gauche et à droite, et était limitée par le bord gauche du sternum. A l’inspiration, la limite de la matité se déplaçait. Les bruits du cœur, au sommet et à la base, étaient normaux. Dans l’aorte, on ne percevait aucun bruit. Les artères accessibles à l’examen, ne présentaient pas de sclérose; pouls régulier, soixante-quinze pulsations à la minute; assis, le malade faisait dix-huit inspirations à la minute; à l’auscultation et à la percussion, les poumons furent constatés parfaitement sains. La matité absolue du foie commençait sur la ligne mammaire droite, à la sixième côte, et sur la ligne axillaire à la huitième; le foie ne débordait point les côtes, et l’on ne pouvait pas en palper les bords. Je constatai la matité de la rate, dans le neuvième espace intercostal ; on ne pouvait pas la toucher, même au moment d’une profonde inspiration. L’urine n’offrait point de dépôt, ni d’albumine. L’appétit était bon, selles peu régulières; — dans les dei'niers temps, le malade a souffert de constipations.
Ainsi, on voit que M. Z... n’a eu d’autres maladies que la syphilis, et quelques douleurs rhumatismales, passées depuis longtemps. Ce sentiment anormal qu’éprouvait le malade dans le bras et la jambe, les accès d’hémiplégie de toute la moitié gauche du corps, la contractilité électrique des muscles conservée, cet embarras croissant de la parole avec dérangement dans les fonctions intellectuelles, ayant pour résultat le changement de caractère du malade; — tous ces symptômes démontraient une lésion centrale du cerveau, provenant à son tour d’une affection syphilitique.
On ne pouvait admettre, dans le cas présent, un rhumatisme de la tête. Les douleurs se manifestèrent d’abord la nuit ; puis
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tout en augmentant d’intensité, les douleurs devinrent intolérables la nuit; elles ne rendaient pas pénibles les mouvements des muscles frontaux et temporaux; ne se déplaçaient pas ; n’occasionnaient aucun mouvement fébrile, étaient sans tiraillement ni élancement, et s’étaient déclarées en môme temps que les autres s;^'mplômes d’une syphilis constitutionnelle; — de semblables douleurs ne ressemblaient nullement à celles dont se plaignent les malades dans les cas de rlnnnatisme ordinaire. M. Z..., qui lui-môme avait souffert du rhumatisme, comme je l’ai dit plus haut, établissait une grande différence entre les douleurs de sa première maladie, qui cédaient généralement à la chaleur, et celles qu’il éprouvait aujourd’hui, que ne pouvaient calmer ni la chaleur, ni le froid.
D’un autre côté, on ne^pouvait non plus supposer une névralgie de la première branche du nerf trijumeau; à la pression, la douleur était localisée à la bosse frontale, qui ne présentait pas les points douloureux caractéristiques; et quoique, pendant les exacerbations nocturnes, la douleur se répandît sur toute la tête, l’arcade sourcilière gauche, et la tempe, en étaient exceptées. 11 n’y avait également point de rougeur de la conjonctive oculaire, ni de larmoiement, etc.
Les maux de tête augmentant d’intensité vers la nuit, ayant précédé les accès parétiques dans la moitié droite du corps;la douleur limitée à la région frontale gauche, et augmentant d’intensité à la pression de la bosse frontale gauche, — tous ces symptômes favorisaient la supposition d’une exostose sur la surface interne de l’os frontal.
La périodicité des accès, qui au premier abord pouvait réfuter mon hypothèse, était accompagnée, en réalité, de symptômes qui ne faisaient que confirmer davantage mon diagnostic. L’engourdissement de la jambe, qui avait précédé les accès, devint de plus en plus permanent; il s’y joignit un continuel tintement des oreilles. Ces symptômes, au lieu de disparaître après les premiers accès, se compliquèrent d’une sensation continuelle de froid à la main; les accès suivants ne firent qu’augmenter tous ces symptômes.
Enfin le changement de caractère du malade, son élocution devenant de plus en plus vicieuse, dont il s’apercevait lui-même, tous ces faits démontraient qu’une rémittence parfaite de tous les symptômes morbides n’avait pas lieu; — rémittence qui, suivant plusieurs auteurs, accuse une tumeur qui se développe lentement dans la substance même du cerveau indépendamment de l’intégrité des os du crâne et des méninges. La marche rapide de l’affection cérébrale, et l’époque récente de l’infection syphilitique (quatorze mois), indi-
quaient plutôt une exostose à développement rapide, qu’une tumeur gommeuse à développement lent.
Considérant la compression qu’exerçait la tumeur sur le cerveau comme cause des accès et des symptômes que j^avaislieu d’observer, je résolus de combattre la maladie par un traitement énergique, autorisé par l’état général de M. Z...
Je prescrivis la liqueur forte et faible de Zittmann à la dose de trois quarts de litre par jour de chaque. A la suite de diverses circonslances^ le malade ne put entreprendre le traitement avant huit jours. Dans ce laps de temps il eut un nouvel accès, qui dura près d’une heure. Enfin le 22 juin, il commença sa cure. Le premier temps, il eut jusqu’à dix selles par jour. Les maux de tête n’avaient point diminué d’intensité.
Le 25 juin, étant surexcité dès le matin, il vomil la décoction. A quatre heures de l’après-midi, après dîné, il eut un accès. Ayant visité le malade immédiatement, je constatai l’état suivant ; l’angle droit de la bouche était un peu abaissé ; la bouche fermée, les deux joues ne s’enflaient pas également. Lorscjue le malade tirait la langue, elle^ se portait un peu à gauche; le goût sur le côté droit de la langue paraissait un peu émoussé. Le malade prononçait distinctament les lettres h et p; pouvait froncer les sourcils, fermer l’œil droit; il mâchait sur le côté droit, et avalait facilement; la luette n’était point inclinée à gauche. L’épaule droite était un peu plus basse que la gauche; de la main droite le malade amenait au dynamomètre Mathieu à5 degrés et de la main gauche 60 degrés. Quand le malade marchait sans y «prendre garde, il déviait constamment à droite, mais en faisant attention il pouvait suivre la ligne droite. De la jambe droite le malade amenait au dynamomètre 30 degrés et de la jambe gauche àO degrés. Le malade restait de préférence couché sur le dos, quoiqu’il pouvait facilement se lever, marcher, et s’asseoir.
L’expression de la figure du malade, à la suite de l’hémiplégie droite, était étrange, sans toutefoismanquer d’intelligence. Il ne comprenait pas toujours de prime abord ce qu’on lui disait. Aussi, il a fallu lui répéter et même lui montrer plusieurs fois de suite ce que l’on entendait par marcher en ligne droite. Aux diverses questions qu’on lui posait, il répondait en prononçant distinctement par monosyllabes : « oui », « non » , « c’est ça », quoique pas toujours à propos, ce dont il s’apercevait tout de suite, mais ne pouvait se reprendre et trouver le mot correspondant à sa pensée. Dès qu’on lui disait ce mot, il le répétait aussitôt. 11 ne disait pas de phrases composées de plusieurs mots, cependant il pouvait répéter correctement et lentement tous les mots qu’on lui disait. Il prononçait difficilement les mots
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composés de plusieurs syllabes, comme métachromotypie , etc. ; il ne les disait pas sans s’arrêler, ou bien oubliait quelques syllabes, ou quelquefois ne pouvait pas du tout les prononcer. Il ne répondait pas tout de suite aux questions composées de plusieurs phrases un peu longues, désirant qu’on répétât ce qu’on venait de dire, ou bien il donnait pour réponse immédiate le dernier mot prononcé, imprimant à sa voix diverses intonations affirmatives ou négatives selon le sens de la phrase.
Il avait oublié les noms de ceux qui l’entourait, se souvenait avec beaucoup de peine de son nom et prénom. Il ne savait plus lire. Tournant dans tous les sens un livre qu’il lisait une heure avant son accès, il examinait attentivement les lettres tantôt de côté, tantôt de bas en haut, et disait avec étonnement : « j’ai oublié ». Il no pouvait plus écrire. Prenant une plume, il voulait signer son nom et son rang. Il forma promptement les deux premières lettres Po, puis au lieu de mettre routchik, ce qui signifie lieutenant^ il mit blrr. Il ne pouvait même pas copier correctement le mot poroutclnk. Malgré tous ses elforts, il ne parvenait qu’à reproduire « pordchik, porkoutchik». En outre l’écriture du malade se modifia; au lieu d’être belle et régulière comme avant l’accès, elle devint incertaine, semblable à celle des enfants qui apprennent à écrire; il copiait aisément les lettres séparées, mais elles ne lui réussissaient pas mieux sous le rapport de l’écriture. Il avait également oublié la forme des chiffres, quoiqu’il en ait retenu la valeur, selon les apparences. Ainsi il répétait après moi 10, 8, 6, etc., et montrait sur les mains le nombre correspondant de doigts. Mais au lieu de 10, il écrivait 312 ou à527,etc. Le malade n’avait cependant pas complètement perdu la mémoire. 11 se souvenait de l’endroit où il serrait son linge ; que son lavabo se trouvait dans la troisième chambre de sa chambre à coucher. En lui énumérant les jours de la semaine, je le priai de nommer le jour suivant, il dit dimanche, ce qui était effectivement vrai. On voulut lui faire accroire que l’année courante était 1866, il hocha négativement la tête et montrait sept doigts à la main. Il se souvenait aussi qu’il prenait la décoction depuis quatre jours, qu’il avait eu un chancre il y a deux ans. Sa mémoire pour la musique était relativement bonne : ainsi quand on lui fredonnait quelque motif d’opéra, il le reprenait immédiatement, mais il était incapable de trouver lui-même un air.
La mimique ne paraissait pas modifiée; à ma prière, il montrait volontiers comme on joue de la trompette et comme on bat du tambour.
On voyait qu’il soulfrait de violents maux de tête, car il appliquait
consltimment la main au front et répétait : « mal, mal,» mais expliquer où il souffrait et ce qu’il éprouvait lui était impossible.
Après une heure de conversation, Tattention du malade se fatigua, il ne suivait plus des yeux son interlocuteur, et graduellement ses réponses se limitèrent au mot : « mal », qui ne répondait nullement à la question.
Dès le commencement de Taccès le pouls était à 80, la respiration de 18 à 20 par minute. L’urine, évacuée trois quarts d’heure avant l’accès, analysée le même jour, offrait une couleur d’ambre, une réaclionfaiblement acide, sans dépôt,ne contenait ni albumine, ni sucre, et avait une densité de 1006. La quantité moyenne d’urine observée pendant trois jours s’évaluait à 1300 centimètres cubes par jour. Le malade avait l’habitude de boire peu généralement. Le cœur, les poumons, le foie, la rate, les organes de la vue, de l’ouïe et du toucher n’offraient aucune lésion et ne différaient en rien de ce que j’avais constaté il y a dix jours.
Les phénomènes de compression du cerveau, comme je l’ai dit plu? haut, à la suite d’une exostose syphilitique siégeant à la partie supérieure de la lamelle interne de l’os frontal,- s’étaient donc manifestés par une légère parésie de tout le côté droit du corps, et par l’aphasie, tenant à l’ouhli des mots ou mieux à l’oubli des mouvements musculaires indispensables à la prononciation des mots. Le malade sentait, pensait, désirait transmettre sa pensée par des paroles, et de tous les mots de sa pensée qu’il cherebait à prononcer, il ne pouvait se souvenir que d’un seul : « mal » qu’il réussissait à prononcer, grâce au secours des centres coordinateurs des mouvements musculaires. 11 voulait ajouter encore quelques mots pour compléter sa pensée, mais ces mots, ifles avait oubliés. On devinait sa pensée, et quand on lui disait : la tête vous fait mal, il répétait : la tête me fait mal.
La perte de la mémoire nous prouvait que l’activité d’une certaine quantité de la substance grise corticale du cerveau était abolie, toutes les fonctions intellectuelles du malade s’en ressentaient essentiellement; aussi l’attention du malade se fatiguait-elle très-vite.
Vu le dégoût qu’éprouvait le malade pour la décoction de Zittmann, je changeai le traitement. Je prescrivis à l’extéi’ieur ; frictions mercurielles d’après la méthode de Sigmund ; à l’intérieur, iodure de potassium; à la nuque, un vésicatoire; badigeonner le front avec de la teinture d’iode. Le soir même, je vis le malade sans constater de changement.
Le 26, 27, 28, il se trouvait dans le même état. Le vésicatoire fut pansé à l’onguent mercuriel; la teinture d’iode sur le front, et les
autres médicaraents n’amenèrent aucun soulagement sensible aux maux de tète. Les compresses d’eau froide que le malade appliquait sur la tête le rafraîchissait sans calmer ses douleurs qui l’empêchaient de dormir.
En augmentant graduellement la dose de l’iodure de potassium, le malade atteignit vers le 2 juillet celle de 3 3/4 de grammes. Point d’iodisme, le malade supportait bien la dose prescrite. A partir de ce jour les maux de tête se calmèrent, le malade put dormir quelques heures pendant la nuit, l’appétit reprit. La mémoire des mots revenait, le malade se souvenait de son nom, et il put lire trois ou quatre mots de peu de syllabes.
Le 6 juillet, l’état du malade s’était sensiblement amélioré, les maux de tête diminuèrent d’intensité. A partir de ce jour je suspendis les frictions mercurielles, ainsi que l’usage de l’iodure de potassium. Je prescrivis :
Bromure de potassium 3 gr. 3/4.
Eau distillée 180 gr.
deux cuillerées par jour.
Le 9, au soir, le malade se sentait si mal qu’il voulut me voir. Mais il ne put dire que les mots : « là-bas, vite, donne » . Une demi-heure se passa ainsi en vains efforts pour exprimer son désir. Personne ne le comprenait. Irrité et sentant que ses efforts inutiles ne faisaient qu’aggraver ses maux de tête, il se tut et se mit au lit. Ce fut alors que les personnes qui l’entouraient se doutèrent que son état empirait, et devinèrent son désir. Je me rendis en toute hâte auprès du malade, que je trouvai presque dans le même état que le 25 juin.
Il répétait continuellement « mal », se plaignait de violents maux de tête, d’incapacité de lire trois mots de suite, de fatigue à la moindi’e tension d’esprit, etc. J’ordonnai de nouveau l’iodure de potassium à la dose de 3 3/4 de grammes par jour, ainsi que les frictions mercurielles.
La nuit suivante le malade dormit quelques heures. Au bout de deux jours, les maux de tête diminuèrent d’intensité, et le malade se rappelait plus facilement des mots.
Vers cette époque, je priai le professeur Eck de visiter mon malade. A la consultation, nous résolûmes de continuer le traitement prescrit.
Le 16 juillet, le malade lisait couramment une page, écrivait correctement son nom, mais n’était pas encore en état d’écrire quelques
lignes suivies. Les maux de tête se calmèrent si bien que le malade put dormir neuf lieures de suite. Le tintement des oreilles diminua d’intensité. De la main droite, le malade amenait au dynamomètre 50 degrés et 3.3 degrés du pied.
II pouvait énoncer des phrases de cinq à six mots, et comprenait tout ce qu’on lui disait sans faire répéter. Cependant c’était avec beaucoup de peine qu’il fit une addition et une soustraction de cinq chiffres. A la fin de ces exercices, le malade, qui connaissait parfaitement les mathématiques, se trouva si fatigué qu’il fut obligé de se reposer une demi-heure. Il faut encore remarquer que lisant couramment à haute voix et comprenant ce qu’il lisait, il disait ne pouvoir lire bas plus d’une page par jour tant son attention se fatiguait promptement.
A la suite d’un usage persévérant de l’iodure à dose moindre et des frictions, l’état du malade s’améliorait graduellement. Le 25 juillet, il eut une légère salivation qu’on fit cesser facilement, et le 28 on reprit les frictions mercurielles.
Ouelque temps après, le malade s’irrita à la suite de contrariété, ce qui eut une très-mauvaise influence sur son état général. De sourdes douleurs s’annoncèrent dans la tête; lüO pulsations à la minute, le soir il eut un peu de fièvre. L’iodure de potassium fut suspendu, et je prescrivis une infusion de digitale.
Le malade se calme au bout de deux jours; je repris l’iodure de potassium.
Vers le 17 août, le malade avait usé en frictions 150 grammes demercure et pris à l’intérieur près de 1 05 grammes d’iodure de potassium.
La santé de M. Z... se rétablit parfaitement. 11 pai letoutà fait librement; les mots lui sont complètement revenus à la mémoire. Il peut lire, écrire, compter, aussi facilement qu’avant sa maladie. Plus de trace de l’hémiplégie droite. Les maux de tête, et le bourdonnement dans les oreilles ont complètement disparu. La cicatrice du front a pâli, à la place de la tumeur gommeuse de l’épaule droite, on sent un épaississement presque imperceptible. Les ganglions du cou et des coudes sont mous au toucher et ont diminué de moitié. Aucune douleur à la pression de la bosse frontale gauche; les érections reparurent.
En général, Z. ..a unpeu maigri, les gencives sont un peu ramollies et il éprouvait de temps à antre une sensation de froid dans les doigts de la main droite.
Le 20 août, recommença son service militaire.
Il vient souvent me voir, et aujourd’hui 15 septembre il jouit d’une santé parfaite.
Je crois nécessaire d’ajouter que jusqu’au commencement d’octoûre, l’état de santé de M. Z.. . n’a subi aucun changement. La sensation de froid dans la main droite diminuait de plus en plus, et enfin disparut complètement.
Le 2 octobre, à la séance de la Société des médecins russes, j’exposai l’histoire de mon malade.
Le 6 octobre, M. Z... vint me voir et je lui constatai une dilatation de la pupille de l’œil droit.
L’examen le plus scrupuleux des nerfs sensitifs et moteurs du côté droit de la tête, de la face, du tronc, et des extrémités, donna un résultat négatif. Le côté gauche du corps était également normal. Plus de céphalalgie, facultés intellectuelles et parole normales.
On pouvait diagnostiquer, vu la dilatation modérée de la pupille de l’œil droit, que le malade était menacé d’une paralysie de la branche du nerf oculo-moteur (racine motrice du ganglion ciliaire) et précisément de cette branche seulement, car le malade n’était pas affecté de diplopie, les mouvements du globe oculaire et de la paupière supérieure s’exécutaient librement. Je prescrivis l’iodure de potassium; la pupille se rétrécit graduellement. Le 1" novembre, quand je présentais le malade, qui eut la complaisance de m’accompagner, à la séance de la Société des médecins russes, la différence entre les deux pupilles était à peine visible. Z... voyait également bien des deux yeux, ne prenait plus d’iodure de potassium et jouissait d’une bonne santé.
Au printemps 1868, M. Z... se maria. Il prit un embonpoint trèsconsidérable et jouit pour le moment d’une excellente santé.