TROISIÈME OBSERVATION
Au printemps de l’année 1 864, je fus consulté par M. G. ., jeune homme de vingt-six ans, de taille moyenne, maigre et d’une santé délicate. Sujet à la fièvre et aux indigestions surtout, il craignait de contracter la syphilis. Malgré toutes les précautions, vers la fin de l’année 1862, après un coït non infectant, comme l’affirmait plus tard le malade (1), G... eut sur le prépuce un ulcère, sur la nature duquel les médecins consultés par G... ne se trouvaient pas d’accord. Les uns, prétendant que c’était un chancre, proposèrent le traitement mercuriel; les autres, affirmant qu’il n’y avait point de chancre, prescrivirent l’huile
(1) La femme fut examinée au spéculum, et le médecin, dit-on, l’a trouvée
saine.
de foie de morue. En présence de cette divergence d’opinions G.. ,, d’un caractère craintif, résolut de ne prendre ni mercure, ni huile de morue, mais suivit les conseils d’un paysan e.vpérimenté en pareilles matières (le malade se trouvait à la campagne). Il se mit à cautériser l’ulcère avec de la couperose et à boire une macération d’herbes non spécifiées. Trois semaines de ce traitement suffirent pour amener la cicatrisation de l’ulcère, à la place duquel il se fît une induration. Pendant deux mois, G... jouissait d’une santé comparativement meilleure.
Au mois de mars 1863, il prit froid et eut la fièvre. A la môme époque il se forma des abcès dans la gorge ? la voix devint sourde et voilée, et des douleurs rhumatismales s’emparèrent des extrémités. Ne prêtant pas beaucoup attention à ces douleurs, les attribuant au refroidissement ou à quelque écart de régime, M. G... passa trois mois dans un état de malaise presque continuel. Enfin en juin, il se décida à partir pour la Crimée afin d’y mettre à profit la saison des bains de mer.
Après les premiers bains tout son corps se couvrit de pustules, la voix redevint voilée, et la déglutitionfut pénible. G... quitta l’établissement des bains et se rendit en toute hâte ii Odessa où les médecins, à sa plus grande terreur, lui constatèrent tous les symptômes d’une syphilis constitutionnelle. On lui prescrivit le traitement mercuriel sublimé en pilules. A l’insu de son médecin, G... prit un nombre de pilules supérieur à celui que comportait l’ordonnance, observa une diète rigoureuse, ne sortait plus de sa chambre où il lisait continuellement quelque traité de syphilis.
G... se rendit aux bains de boues de Sak^i, en Grimée.
Faible, épuisé, démoralisé. G... revient en septembre dans sa terre, où il commence à prendre de l’iodure de potassium à la dose de deux cuillerées par jour pendant deux mois :
lodure de potassium 4 gr.
Eau 180 gr.
Pendant ce temps il parait que le malade n’eut pas d’accidents syphilitiques, mais éprouvait continuellement des douleurs à la racine du nez, et dans la voûte palatine, qui selon son dire allait s’écrouler. Ayant lu quelque part que la vaccination pouvait faire manifester la syphilis dans le cas où elle serait à fétat latent, G... se fit vacciner pendant un mois soixante fois. Aucune trace de syphilis ne s’étant manifestée ni sur la peau, ni sur les membranes muqueuses. G... eut recours h un autre bon réactif, selon son expression : il prit de
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riodure de fer à dose progressive (de 6 à 36 centigrammes par jour), pendant quinze jours sans succès, fi... se rendit à Pétersbourg; en route, il consulta un médecin spécialiste, qui lui déclara, après un examen attentif, qu’il n’avait jamais eu de véritable syphilis.
Bercé de cette douce illusion, fi... arrive à Pétersbourg dans l’intention de s’y donner du bon temps, car depuis neuf mois il ne voyait plus de femmes et ne buvait plus de vin. Les mois de février et de mars se passèrent en excès de toutes sortes, et surtout en excès vénériens. Mais vci’S le milieu du mois d’avril, après quelques nuits consécutives passées sans sommeil, fi... se sentit fort mal et vint iiie consulter.
Il se plaignait surtout d’une gi'ande faiblesse dans les jambes, ne pouvait plus rester debout, ni monter à cheval, ni danser. De plus, les dix derniers jours il n’avait plus d’érections. Les derniers coïts étaient accompagnés de vives douleurs dans toute la verge, s’étendaient jusque dans la région lombaire. En n)ême temps fi... sentait une pesanteur continuelle dans la région frontale, devint très- distrait, oublieux, et perdit tout à fait le goût de la lecture à haute voix, ce qu’il aimait beaucoup auparavant. En outre, il remarquait que dans les derniers temps, les mouvements de la langue s’exécutaient avec plus de ditiicultés. Aussi, il était incapable de prononcer plusieurs fois de suite le nom Zinaïde, ce mot se transformait chez lui en Zinda. Après un repos de quelques minutes, il prononçait ce nom correctement, mais bientôt après il retombait dans la même faute. Des conversations un peu longues , surtout les discussions, le fatiguaient très-vite. Irrité, il bégayait et prononçait souvent la lettre ri pour m et réciproquement. Les personnes qui ne connaissaient pas G... avant sa maladie, ne s’apercevaient guère de ce défaut de prononciation, et moi même, qui ai entendu l'exposition détaillée de sa maladie, je n’ai pas remarqué de prime abord cette confusion de lettres qu’il commettait en parlant.
A l’examen du malade, je constatai les faits suivants : sensibilité excessive le long de la colonne vertébrale; faiblesse des extrémités inférieures surtoutdu côté droit; douleurs au périnée à la moindre pression. On voyait sur les bras et les jambes des taches provenant de la vaccination.
La cicatrice de l’ulcère du prépuce était peu visible et non dur au toucher. Les ganglions cervicaux postérieurs étaient augmentés de volume.
Des sangsues à l’anus, des compresses d’eau froide et des frictions à la glace le long du rachis, diminuèrent l’hyperesthésie du dos. Le malade supportait difticileraent les frictions d’eau froide.
Sous l’inlluence de ce traitement la faiblesse dans les jambes ne diminua pas, et les érections ne se renouvelèrent point.
Vu l’épuisement du malade, les bruits anémiques que je constatai dans les carotides, j’ordonnai l’iodure de fer et des badigeonnages àla teinture d’iode sur la colonne vertébrale, des bains de siège depuis 20 degrés Réaumur à 10 degrés. Quinze jours de ce traitement n’amenèrent aucun soulagement favorable; les jambes faiblissaient toujours. Pendant quinze autres jours je remplaçai sans succès le fer par des pilules de nitrate d’argent et de quinine. Quelques vésicatoires volants le long du rachis ne changèrent rien à l’état du malade.
G... demeura convaincu qu’il était atteint de tabes dorsalis, conséquence des excès vénériens auxquels il s’était livré dans ces derniers temps, et surtout de l’onanisme qu’il avait pratiqué dans son enfance, vice auquel il attribuait en grande partie son état actuel. Fermement persuadé de la véracité de ce diagnostic qu’il avait porté lui-même, G... insistait sur l’usage de l’électricité et des bains de mer.
Il quitta subitement Pétersbourg pour chercher du soulagement à ses maux à l’étranger. En Allemagne, il se traite par la faradisation. Puis il fait un voyage de deux mois dans le midi de la France aux bains de mer; revient à Paris, où il emploie de nouveau la faradisation. Peu après il abandonne ce mode de traitement pour essayer de l’hydrothérapie : il s’enveloppait dans des couvertures, prenait des bains de vapeur, des bains hydrofères et des bains aromatiques. Comme médication interne, on lui prescrivait alternativement de l’arsenic, du fer, de la strychnine, de la conicine; le tout sans succès. La maladie s’aggravait.
Au commencement de l’biver 186A, la face se couvrit d’une éruption, que le médecin prend pour une syphiiide et prescrit l’iodure de mercui-e. Les pustules se sèchent au bout de trois semaines. G..., effrayé par la lecture d’une brochure excentrique du docteur Joseph Hermann, refuse net toute espèce de traitement mercuriel. Au commencement de mars de l’année 1865, il revient en Russie.
Passant quelques jours à Saint-Pétersbourg, il me pria de venir chez lui, non point pour me consulter, car il se croyait incurable, mais pour lui préciser combien il lui restait encore de temps à vivre. C’est du moins ainsi qu’il s’expliquait dans son billet autographe. Cette lettre, que j’ai conservée par hasard, était écrite d’une main tremblante et mal assurée. Les grandes lettres inclinées dans tous les sens étaient, comme on pouvait le voir, formées par une main faible et tremblante. Quelques mots étaient défectueusement écrits, et la lettre m était fréquemment remplacée par n.
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Je trouvai G... dans un état déplorable. Il avait beaucoup maigri, avait un teint terreux, et était presque devenu chauve. Parésie du côté droit. Il faut cependant remarquer qu’il avait les mouvements assez libres à la main droite ; ainsi, il mangeait, tenait une plume et pouvait se moucher de la main droite; tandis qu’il traînait la jambe droite en marchant et était incapable de se tenir sur la jambe gauche sans aide. Mais ce qu’il avait de plus frappant, c’était son langage. En me voyant entrer il quitta son fauteuil , fit quelques pas vers moi et dit d’une voix chevrotante : •< aamm ». Il tremblait de tout son corps, et fût infailliblement tombé, si son domestique n’était accouru à temps pour le mettre dans son fauteuil. Le domestique, qui se trouvait depuis quelques années au service deG. .., m’expliqua que son maître avait fréquemment de ces accès qui se passaient au bout de dix minutes; que ces accès apparurent la première fois il y a deux mois, et que dans les derniers temps, ils se renouvelaient à la moindre émotion occasionnée soit par la joie, la frayeur ou le mécontentement. En effet, au bout de dix minutes, le malade, qui était assis la tète penchée sur la poitrine et les yeux fermés, trembla moins, releva la tête, ouvrit les yeux, me regarda fixement et fondit en larmes.
Quand il se fut calmé, on lui apporta un crayon et du papier, et il écrivit scs courtes réponses. D’abord, il formait les lettres avec peine, et écrivait souvent b au lieu de d; k au lieu de n ; puis il se mit à écrire plus vite et avec moins de fautes. L’écriture était la même que celle dont il m’avait déjà donné un spécimen. Pendant une demi-heure, il ne prononça pas une seule parole, et écrivit toutes ses réponses. Puis, aux questions que je lui posais, il répondait «aamm», et écrivait: oui ou non. Il était incapable de répéter un mot prononcé à haute voix, même un mot commençant par « aamm » comme ami (1 ). De môme, il ne pouvait prononcer ce qu’il avait écrit lui-même. Il appelait Kam, son domestique, du nom de Jacques, mais il ne pouvait prononcer la lettre k séparément. Quelquefois, voulant interrompre celui qui parlait, il disait promptement « moum » « maoum», mais ne pouvait dire ou tout seul. Par la suite, quand le malade fut soulagé, il disait qu’il lui semblait faire avec la langue et les lèvres divers mouvements, prononcer des mots différents correspondants à sa pensée. Ce n’est qu’en prêtant une grande attention aux sons qu’il émettait, et en voyant l’étonnement de son interlocuteur, qu’il s’apercevait de son langage défectueux. Outre les sons « aïe » « Kam », « maoum », le malade disait certains jours « mou »
(1) Avant sa maladie, G... parlait couramment le français et l’allemand.
au lieu de « nou ». Quand il riait, il commençait par dire distinctement « ba, ba». Le seul mot qu’il prononça correctement en ma présence, fut le mot « merci », et encore, ne fut-ce pas sans peine. Avant d’y parvenir, il fit des pieds et des mains des gestes d’impatience, tendit les lèvres et enfln parvint à prononcer « merci ».
Le frère du malade, que l’on fit venir à l’étranger pour ramener M. G... en Russie, me communiqua qu’il y a trois semaines, il prononçait avec beaucoup moins de difficulté le mot «merci», et qu’en outre, il pouvait dire « oui » « bien ». Le voyage lui fut préjudiciable; — il y avait des journées entières où il ne prononçait pas un mot. Aujourd’hui, comme le fait remarquer son frère, le malade parle mieux que pendant le voyage, mais moins bien qu’il y a trois semaines. Le peu de mots qu’il pouvait prononcer, il l’employait à propos. Il ne disait jamais « merci » pour dire « oui », etc. De même les mots « aeii », « moum », etc., avaient chacun leur signification, qu’il ne confondait pas.
Les facultés intellectuelles et la mémoire du malade ne paraissaient pas trop affectées. 11 calculait bien, exécutait les quatre règles de l’arithmétique, et se souvenait fortbien de la manière dont il avait passé son temps à Saint-Pétersbourg, il y a un an; enfin, il se proposait de partir pour sa terre dans l’intention d’y mettre ordre à ses affaires, et de passer le reste des jours qu’il lui restait à vivre dans le sud de la Crimée. Il pouvait lire, mais bien moins facilement que naguère. Il était obligé de se reposer après chaque page, et ne lisait pas plus de deux feuillets par jour.
Après sa guérison, G... me dit qu’en parcourant les livres qu’il avait lus pendant sa maladie, il s’apercevait qu’il y avait omis plusieurs passages, qu’il avait en général peu ou mal compris ce qu’il avait lu, et dans un tout autre sens. Il m’assurait aussi, qu’en faisant ses calculs il n’agissait pas à bon escient, et n’était nullement convaincu de la justesse des opérations d’arithmétique qu’il exécutait. Tout se faisait, suivant son expression, comme par habitude.
La main formait les chiffres, disait-il, et je regardais. «A chaque instant, je craignais que les chiffres ne réussissent plus, et que je sois obligé de les former après avoir réfléchi , ce dont je me sentais incapable. » Il se figurait encore que 10-3 n’était point 7, comme il l’écrivait, mais bien tout autre chose, il ne pouvait s’expliquer pourquoi plutôt 7 qu’un autre nombre. Dans le cas de grand doute, il vérifiait ses calculs au moyen de ses doigts, ou bien par des points et des barres qu’il traçait sur un bout de papier. Du reste, ce degré d’affaiblissement des facultés mentales ne se manifesta que vers la fin de la maladie, quand il disait lui-même : « encore un peu, et je
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deviendrai fou ». Il devint de plus en plus impatient, capricieux, et évitait toute société; très-impressionnable, la moindre contrariété lui faisait venir les larmes aux yeux. Les dernières semaines de son séjour à l’étranger, il les passa dans sa chambre, ne voyait personne et pria même le niédecin de ne plus venir le voir.
A l’examen attentif du malade, je constatai ; sur le front et suite cuir chevelu des cicatrices de syphilide ; sur les fesses et sur la face postérieure des cuisses, des croûtes foncées, entourées d’une auréole rouge. Les croûtes, sur les cuisses , étaient épaisses et coniques; sur les fesses, elles étaient minces et légèrement déprimées au centre. Les croûtes étaient tombées dans plusieurs endroits, et l’on découvrait des ulcères de la dimension d’une pièce de .50 centimes. Ces ulcères étaient ronds, assez profonds, à bords taillés à pic, et présentaient un fond gris sale. Un ulcère semblable, quoique plus considérable, siégeait sur la face externe de la jambe droite. Au dire du malade, cet ulcère débuta par un bouton qui se recouvrit bientôt d’une croûte. La nuit, il enlevait involontairement la croûte, ce qui contribua à l’élargissement de l’ulcère. En outre, les trois orteils du pied gauche étaient altérés.
L’ongle du gros orteil n’était pas entièrement aüécté, la partie malade (la plus étendue) était séparée de la partie saine, par un liséré bien prononcé; elle commençait un peu plus haut que la lunule, était très-épaisse, d’un gris foncé, et présentait nne surface rugueuse. L’ongle du second orteil était épaissi en entier, moins uni et d’une couleur foncée; les deux angles étaient douloureux à la pression. Le malade entendait mal de l’oreille gauche, éprouvait continuellement une sensation de pesanteur dans la tête, et surtout à la nuque.
Parfois, il se plaignait de palpitations de cœur, quoique je n’aie constaté aucune altération dans cet organe , ni dans les artères. Les maux de tête devenaient si intenses à l’approche de la nuit que G... ne pouvait dormir. — L’appétit devint capricieux; constipation. Point de mouvement fébrile. Urine normale.
En présence de cet ectbyma syphilitique profond, de l’onyxis, des cicatrices d’une ancienne syphilide, enfin en présence des antécédents du malade, je ne pouvais mettre en doute, un seul instant, que M. G... ne fût affecté d’une syphilis constitutionnelle invétérée. Mais il restait à résoudre une autre question d’une plus grande importance : l’aphasie et l’hémiplégie droite dépendaient-elles d’une altération syphilitique siégeant dans le cerveau, ou bien l’affection cérébrale s’était-elle manifestée en dehors de Pinfection spécifique ?
Jusqu’à cette époque (1865), je n’avais pas encore eu, comme plus
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tard, l’occasion d’observer l’aphasie à la suite d’affection syphilitique; aussi étais-je très-réservé dans mon diagnostic.
Quoique d’un coté„ l’état normal du cœur, des vaisseaux, l’absence de cause traumatique et de lièvre, l’époque de l’apparition et la marche de l’affection cérébrale, et les symptômes concomitants, eussent beaucoup plaidé en faveur d’une affection syphilitique du cerveau; — d’un autre côté, cette crainte continuelle, cette inégalité dans le caractère, et en partie les excentricités auxquelles, d’après le dire de son frère, M. G... s’était livré, ces excès de toutes sortes, précédant sa maladie, cette marche peu commune de la paralysie, se manifestant d’abord avec le plus de netteté dans la jambe, et de là, s’étendant à la moitié droite du corps ; — cette surdité de l’oreille gauche, ces accès accompagnés de tremblements, pouvaient faire supposer une simple affection cérébrale non spécifique, une encéphalite limitée.
Néanmoins, je déclarai au malade qu’il avait d’abord à se guérir de la syphilis, que tout portait à croire qu’avec la disparition des symptômes syphilKiques et l’amélioration de l’état général, l’aphasie et les phénomènes paralytiques s’amoindriraient d’eux-mêmes, et finiraient par disparaître complètement à la suite d’un traitement régulier, soit hydrothérapique, soit de faradisation, car le malade professait jusqu’à présent une grande confiance dans l’etficacité de ces deux modes de traitement.
Je lui conseillai de consulter des médecins s’occupant spécialement des maladies du cerveau. M. G... se refusa obstinément à ma proposition, étant fortement convaincu de ne pouvoir jamais guérir. Il ne voulut prendre du mercure sous aucune forme, disant qu’il ne voulait pas s’empoisonner, Rien ne put résoudre le malade à se soumettre à mes prescriptions. Il eut un nouvel accès à la suite de l’instance que mettait son frère à le persuader de suivre mon conseil. La-dessus, je quittai le malade.
A ma seconde visite, je vis que G..., imbu des théories antitnercurielles du docteur Joseph Hermann, ne connaissait pas la composition de la liqueur de Zittmann, quoiqu’il eût bien entendu dire qu’on administrait ce remède après le traitement mercuriel, dans le but de faciliter l’élimination du métal. Aussi, lui conseillai-je d’essayer la liqueur; après bien des hésitations, il consentit et promit de suivre mon conseil une fois dans sa terre, aussitôt que la saison le permettrait. Je lui prescrivis la décoction, lui lis les recommandations nécessaires, et quittai G..., qui partit bientôt pour son bien.
Dix-huit mois plus tard, je rencontrai le frère de G..., qui m’apprit que le malade était complètement rétabli. Les deux premières
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semaines qui suivirent son arrivée dans sa terre, me dit son frère (et plus tard le malade lui-même), G... ne prit aucune médecine, et son état allait en s’aggravant : la jambe droite se paralysa presque entièrement, il ne prononçait plus que le mot « kam »; il se forma un ulcère au menton. C’est dans cet état qu’il résolut d’avoir recours à la décoction.
Après avoir pris la liqueur pendant une semaine, il remarqua que la plupart des pustules sur les fesses perdirent leurs croûtes, quelques ulcères se cicatrisèrent^ et quoique le malade ait eu de huit à douze selles par jour, l’appétit revint. Il suspendit l’usage de la décoction pendant un jour, et la reprit avec ferme confiance en son etticacité.
Pendant douze jours, il prit 720 grammes de liqueur forte toutes les vingt-quatre heures. Les gencives enflèrent, ce qu’il attribua à l’élimination du mercure sous l’influence de la décoction, et reprit de nouveau la médecine après un repos de six jours.
A cette époque, tous les ulcères sur le corps disparurent ; les mouvements dans la jambe droite devenaient plus libres, — et surtout la parole revint peu à peu.
Vers la fin du traitement, on lui prescrivit l’iodure de fer, et lui conseilla de s’envelopper dans des draps mouillés.
En septembre 1865, le malade pouvait librement parler, marcher, monter à cheval ; en un mot, — il était bien portant.
Je vis G..., il y a de cela quelque temps; il était de passage à Saint- Pétershourg et se rendait à Paris, non plus pour se traiter, mais pour voir l’Exposition de 1867. Il avait pris de l’embonpoint, et paraissait bien portant.
11 prononçait correctement tous les mots, et la construction de ses phrases était régulière. On remarquait cependant quelque chose d’étrange dans sa manière de parler, qui était plus lente; chaque mot, qu’il prononçait très-distinctement, était suivi d’une courte pause, comme les personnes qui veulent se déshabituer du bégayement. Ce défaut ne s’apercevait pas au premier abord; les personnes qui connaissaient G... avant sa maladie, pouvaient seules remarquer ce changement. 11 sentait qu’à la moindre accélération de la parole il commençait à bégayer et à traîner certains mots.
Les facultés intellectuelles lui revinrent complètement. Il pouvait lire, travailler, et vaquer à ses occupations tout comme avant sa maladie. Plus de trace de l’hémiplégie droite; point de surdité de l’oreille, les érections revinrent. (Aujourd’hui G... est affecté d’un écoulement blennorrhagique.) De toute la maladie, il ne lui reste que des cicatrices d’une couleur pâle, traces des syphilidos passées.
RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
Dans les trois cas que nous venons d’exposer, les dérangements fonctionnels du cerveau étaient accompagnés d’accidents manifestes d’une syphilide dite invétérée.
Les tumeurs gommeuses et les exostoses de la 1" observation, les tumeurs gommeuses et la cicatrice d’une couleur spécilique de la deuxième observation, enfin l’ecthyma sypbilitique dont était affecté le malade de la troisième observation, tous ces symptômes concomitants ne laissent aucun doute sur la nature spécifique de l’altération. Il est évident que ces malades avaient la syphilis à la période dite des formations gommeuses, période dans laquelle les organes internes sont fréquemment affectés.
Les signes-'anamnestiques rapportés dans ces trois oliservations démontrent, s'il est permis de s’exprimer ainsi, la succession graduelle des phénomènes syphilitiques. D’abord des ulcères primitifs (deuxième et troisième observation), ensuite des syphilides légères (dans toutes les trois observations), puis enfin toutes les formes d’une syphilis invétérée : tumeurs gommeuses, exostoses, syphilides profondes, etc.
D’un autre côté, nous avons pu voir que les malades n’étaient affectés d’aucune autre diathèse, qu’ils n’avaient ni cancer, ni sarcome, ni autre hétéroplasie ; grâce à un traitement actif mixte (iode et mercure) dans les deux premiers cas, et de fortes doses de la liqueur de Ziltmann, j’obtins des succès éclatants.
Sous l’influence de ces remèdes, l’activité intellectuelle des malades se rétablit, l’aphasie de même que les phénomènes paralytiques disparurent; les malades, en un mot, recouvraient la santé.
Sous ce rapport, l’histoire de madame F... offre un certain intérêt. D’une constitution faible, épuisée par de longues soufrances, affectée d’une circulation vicieuse due îx une maladie de cœur, elle se remit sensiblement grâce à l’usage du mercure et de l’iode administrés à haute dose. 11 y eut non-seulement résorption des tumeurs gommeuse et des exostoses, mais même la circulation s’exécuta plus librement. Les symptômes d’une altération dans la circulation veineuse (albumine dans l’urine) diminuent et finissent par disparaître; le volume du cœur droit s’amoindrit, et le bruit produit par le passage du sang à travers la stegnose de l’orifice veineux gauche faiblit, comme si avec la résorption des tumeurs il y avait en même temps diminution de volume des produits qui
rétrécissaient l’orifice auriculo-ventriculaire. Il est probable, presque certain dans le cas donné, que l’alTection du cœur tenait à la même cause que les tumeurs gommeuses, les exostoses, etc.
Il faut remarquer que cette amélioration constatée dans la circulation, commencée sous l’influence du mercure et de l’iode, continua avec lenteur, mais graduellement pendant six mois (depuis mai jusqu’à novembre). La malade, affaiblie considérablement par l’usage de 3 grammes 3/4 d’onguent mercuriel par jour, reprit en force et en embonpoint (1), et put enfin faire deux verstes à pied sans se fatiguer, ce qui ne lui était guère possible un an avant sa maladie.
Les symptômes concomitants, les antécédents des malades, le résultat heureux d’un usage persévérant du mercure et de l’iode sont des preuves irrécusables que dans les cas présents l’affection cérébrale avait une origine syphilitique, et que l’aphasie chez nos trois malades s’était développée à la suite de la même cause. Cependant on peut m’objecter que, puisqu’il n’y a pas eu d’autopsie, on ne peut guère insister sur l’existence d’une affection syphilitique du cerveau.
Certes l’autopsie, dans un grand nombre de cas, peut nous apprendre la nature de l’affection qui fil succomber le malade et les différences que présentent certaines lésions. Un foie caracléristiquement altéré par la syphilis, un morceau de la substance cérébrale affectée de gomme, pourront déterminer à l’instant, et sans plus d’information, la nature syphilitique de la maladie.
Mais il n’en est pas toujours ainsi ; il n’est [)as rare de voir des autopsies habilement pratiquées ne donner aucune solution au sujet d’une lésion d’origine syphilitique, lorsqu’on manque complètement de données anamnesli(iues et de renseignements sur le traitement subi par le malade, etc. Par exemple, il est à peu près impossible de décider, rien qu’à un examen macro- ou
(1) Plusieurs médecins ont remarqué le prompt rétablissement des forces, chez les personnes atteintes de syphilis, sous l’influerice d’une cure mercurielle. Autant que j’ai pu observer ce fait par moi-même, je l’ai surtout vu se produire chez les individus faibles et épuisés, qui ne s’étaient point traités du tout, ou quiavaient peu employé de mercure . Dans le compte rendu que j’ai imprimé il y a environ trois ans sur le traitement de la syphilis par les fumigations mercurielles, j’insistai principalement sur ce fait que je confirmai d’observations très-probantes.
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raicroscupique, sans autres données, si l’hyperplasie du tissu conjonctif et l’atrophie consécutive des libres musculaires tiennent à un rhumatisme, à une cause traumatique ou à la syphilis. Au contraire, chacun sera prêt à admettre une origine de ce dernier genre dans le cas de contracture d’un membre quelconque chez un ancien syphilitique, contracture qui aurait promptement cédé à un traitement mercuriel. Souvenons-nous enfin des paroles de Virchow.
« Les altérations de la substance du cerveau sont très-nom- » breuses; mais il est prouvé que dans les paralysies d’origine » syphilitique, les autopsies, jusqu’à présent, n’ont souvent donné » que des résultats négatifs (1). »
Pour ce qui concerne l’altération de la parole, les observations rapportées nous offrent l’exemple de trois formes diverses d’aphasie.
Dans le premier cas, la malade sentait tout, se souvenait de tous les mots, savait en composer des phrases qu’elle voulait prononcer, mais ne pouvait mettre en jeu l’appareil qui sert à modifier les divers sons de la voix en paroles articulées. Cet appareil était cependant intact. D’autres incitations indépendantes de la volonté pouvaient le faire fonctionner, les mots pouvaient être articulés d’une voix haute et distincte. Ainsi les conduits qui servent à transmettre la volonté aux centres coordinateurs étaient seuls affectés. Le centre restait normal.
Nous voyons tout autre chose dans la IP observation. Le malade comprenait chaque mot qu’on lui disait. Une suite de mots qu’il entendait éveillait dans son esprit une série d’idées et de représentations. Mais dès qu’il voulait fixer ces idées qui effleursaient son cerveau, afin de les énoncer, il ne pouvait y réussir. Les mots ne se formulaient pas; l’appareil modificateur des sons, quoique parfaitement intact, ne recevait pas les incitations habituelles et bien déterminées.
Les voies par lesquelles les incitations de la volonté pouvaient être transmises à cet appareil coordinateur étaient également intègres. Il ne manquait au malade qu’un seul élément, la mémoire de la sensation des mouvements musculaires qui accompagnent
(1) Virchow, ConüU. Syphilis, p. 129.
l’arliculation des mots; les mots ne se formaient donc pas dans son esprit, il était par conséquent aphasique, rien que par la perte de la mémoire des mots. Il se souvient même, jusqu’à présent, des désirs qu’il éprouvait pendant sa maladie sans avoir pu les exprimer par des mots. Ainsi, il me parlait un jour de la sensation pénible qu’il avait éprouvée, lorsque, pendant un de ces accès, il voulait me voir et ne pouvait l’expliquer à son domestique. Il avait oublié tous les mots nécessaires pour exprimer son désir, qui était cependant si vif, que, ne se voyant pas compris, il en fut très-vivement affecté. Sa mémoire a donc fidèlement gardé le souvenir de ce désir, ainsi que la peine qu’il avait ressentie de ne pouvoir être satisfait.
L’état du troisième malade était moins fâcheux : il pouvait exprimer ses pensées et ses désirs par écrit; les mots et les phrases se formaient dans son esprit avec facilité; le désir bien déterminé de les prononcer se transmettait au centre coordinateur, qui, sous l’influence de cette incitation, commençait à fonctionner, mais fonctionnait d’une manière défectueuse ; la série des mouvements combinés, nécessaires à l’articulation des mots , ne se produisait pas, et l’activilé du centre coordinateur se traduisait seulement par des sons monotones et uniformes. La coordination était altérée et, par conséquent, l’articulation normale des mots devenait impossible. L’aphasie dépendait d’une affection de l’appareil nerveux coordinateur des mouvements musculaires concourant à l’articulation des mots. De prime abord, la différence entre l’aphasie du premier et du troisième cas ne semble pas très-marquée. Dans l’un comme dans l’autre, les malades comprenaient les mots mais ne pouvaient pas les prononcer.
Cependant, un examen plus attentif nous montre une différence immense. M"’" F..., objet de la première observation, malgré tous ses efforts, ne pouvait prononcer le mot voulu, et ce n’était que sous l’influence d’une grande excitation à laquelle, pour ainsi dire, participait tout son être, qu’il lui échappait le seul mot bien articulé « Sachinka ». Dans le troisième cas, au contraire, le moindre désir de G... suffisait pour le faire pousser un « a aa » prolongé, quoique parfaitement inintelligible. Or, il est impossible d’admettre que le malade voulait précisément dire « aaa », car tout en émettant ce son il traçait le mot qu’il voulait dire.
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Dans le premier cas, la malade ne pouvait pas répéter à volonté le mot qu’elle avait une fois prononcé, tout en étant capable de l’articuler involontairement, comme nous l’avons vu à propos du mot « citron ». Le malade de la troisième observation pouvait répéter tant qu’il voulait son «Kap », et il ne lui échappait jamais des mots bien articulés qu’il ne puisse répéter ensuite à volonté. Dans ce dernier cas, le mot correctement formé se transmettait facilement au centre coordinateur qui, sous l’influence de celte incitation, devenait actif à son tour. Le défaut de la parole tenait à ce que cette activité n’était pas normale. Au lieu d’un mot bien articulé, l’activité du centre nerveux se manifestait par des mouvements musculaires mal combinés, qui produisaient des mots incomplets, comme « met, mourn », etc.
Dans la première observation, le centre coordinateur n’était pas altéré, les mots étant toujours bien articulé. Mais cette coordination ne se trouvait pas aussi intimement liée à la volonté que la parole normale l’exige. Les incitations de la volonté ne parvenaient pas jusqu’au centre coordinateur, vu l’altération des conducteurs. Il est probable donc que dans la première observation, la lésion qui produisit l’aphasie, se bornait aux fibres nerveuses de la couche sous-corticale des lobes antérieurs du cerveau. Dans la troisième observation, la lésion occupait les régions postérieures du cerveau, dans la proximité des corps olivaires.
Tout en différant énormément par les symptômes essentiels, ces trois formes d’aphasie présentent quelques traits communs. Les facultés intellectuelles des trois malades étaient relativement affaiblies; ce symptôme était à son maximun chez le malade affecté d’amnémonomie, et au minimum chez celui dont les centres coordinateurs étaient seuls altérés. A l’état de convalescence, lorsque le premier se ressouvenait déjà de la valeur des chiffres, il ne put qu’à grand’peine faire la moindre addition ou soustraction, et encore, en ressentait-il une lassitude extraordinaire. Tandis que le dernier, au plus fort de sa maladie, étant à peu près incapapble de prononcer une parole , faisait sans fatigue des calculs ordinaires et lisait même un peu pour se distraire. Cette différence dans l’affaiblissement des facultés intellectuelles de ces deux malades s’explique en partie : chez le malade affecté d’amnémonomie, d’après les données susmentionnées, l’altération
RECHILRGHES SUR L’APIIASIE SYPHIEITIQUE.
occupait les lobes antérieurs et commençait à la superficie de la substance grise corticale. D’un autre côté nous savons quel est le point (|u’occupe le centre coordinateur delà parole.
Il faut remarquer que dans ces trois cas il y avait affaiblissement relatif de la mémoire , qui se manifestait surtout dans l’oubli de la valeur des mots. Ce symptôme était surtout prononcé chez le malade affecté d’amnémonomie. Il priait fréquemment de lui répéter la question qu’on venait de lui adresser , afin de se rappeler tous les mots qu’elle contenait. Dans les deux autres cas, les malades convenaient eux-mêmes, après leur ladablissement, que pendant la période la plus intense de leur maladie, ils ne comprenaient pas la signification de certains mots et ne se ressouvenaient de leur valeur que dans la suite. Ainsi G..., en reprenant les lectures qu’il avait faites pendant sa maladie, s’aperçut qu’il n’avait pas bien compris quelques passages, précisément parce qu’il avait oublié le sens de plusieurs mots.
Il ne me reste plus qu’à faire une dernière observation. Dans la majorité des observations décrites par différents auteurs, les malades, au lieu de répondre à la question qu’on leur adressait, ne disaient que quelque juron. Souvent, tout leur discours se bornait aux jurons. Le docteur Gardner, qui insiste spécialement sur cette particularité des aphasiques, essaye même d’en donner une explication. Il dit que les mots n’échappent ordinairement à ces malades que sous l’incitation motrice involontaire, d’une façon automatique par suite de l’habitude. Gomme les jurons appartiennent à la catégorie des mots, qui, n’ayant pas de sens déterminé, se disent quelquefois par habitude, ou pour donner plus d’énergie à certaines phrases; il est clair qu’un individu qui jurait et disait de gros mots en se portant bien, ne fera que jurer devenu aphasique. Des trois malades que j’ai eu occasion d’ohserver, et dont j’ai rapporté l’histoire détaillée, aucun ne jurait. Or, en admettant que l’explication du docteur Gardner soit juste, il s’ensuit qu’aucun de mes malades, quand il se portait bien, ne se permettait de jurer pour rendre son discours plus expressif. Une semblable bienséance, de la part de mes aphasiques, contredit l’opinion très-répandue qui accuse mes compatriotes d’être amateurs de gros mots.
J’ai déjà dit que le but de cet article était d’indiquer les diverses
formes d’aphasie qui accompagnent les affections syphilitiques du cerveau. Je me suis permis de faire remarquer que c’est précisément la diversité de ces formes d’aphasie, que les observateurs avaient souvent négligée. En effet, dans les nombreux écrits sur la syphilis cérébrale, il ne se trouve que peu d’observations plus ou moins précises où le groupe de symptômes, connus sous le nom d’aphasie, dépendait des affections syphilitiques de la substance du cerveau ou des méninges. J’ai réuni autant que possible les observations de>ce genre, en y ajoutant une description sommaire des cas d’aphasie syphilitique publiés pendant ces trois dernières années. Ce petit travail pourra faciliter les recherches ultérieures sur les diflerentes formes d’aphasie syphilitique.
Avant d’entrer dans l’exposition des cas d’aphasie syphilitique que j’ai pu recueillir dans différents auteurs, je trouve indispensable d’énumérer les noms divers qu’on prête aux déviations de la parole, que j’ai désignées sous le nom général d’aphasie.
Àlalie (î) (Franck, Sauvage, Coullin,Jaccoudetautres);aphasie (Trousseau); aphémie (Broca et Chauveau); aphrasie, disphrasie, paraphrasie, disaphasie, paraphasie, dislalie, paralie, aphthongie, diphthongie, paraphthongie (Fleury, Fissen et autres); amnésie (Aberl) ; amnesia verbalis (Lorda, Moreau) ; amnémonomie (Piorry); anarthrie (Leiden) ; lalophégie (Lichtenstein); ataxie de la langue (Schultz). D’autres auteurs se servaient du nom d’alexie et d’agraplîie pour désigner des accès semblables à l’aphasie. Dans les observations qui précédèrent le célèbre débat sur l’aphasie à l’Académie de médecine de Paris, on désignait souvent sons le nom de paralysie du nerf hypoglosse les alterations de la parole, connues maintenant sous le nom général à' aphasie. Enfin, dans certains cas cités plus bas, les symptômes d’aphasie s’expli(iuaient par un genre de bégayement particulier. On les prenait encore pour un commencement de mutisme causé par la paralysie, sans toutefois spécifier cette paralysie.
Quelques mots encore sur la littérature de la syphilis du système nerveux.
(1) Voyez Fleury, Gaz. hebdomad. , n° 15, 1865 (Mémoire sur la pathogénie du langage articule). Voyez Rapports sur Vaphasie dans Çanslatt's Jahresbericht, années 1865 et 1 866.
Sans approfondir la questionde priorité parmi les auteurs sur le sujet qui nous occupe, sans décider, par conséquent, si c’est Ulrich Van Gutten (1) en 1519, ou bien enfin, Read (2) en 1837, comme il cherche à le prouver dans la dernière édition de son ouvrage, qui fut le premier à admettre la possibilité des paralysies, des névralgies, etc., produites par les affections du système nerveux, — je me bornerai à indiquer les principaux ouvrages modernes qui traitent de la syphilis du système nerveux.
Sans s’arrêter au vaste traité deBenjamen Bell (3), au livre de Charles Bell (4), à certains articles riches de titres, mais pauvres d’observations, tels que : Bud (5), Ebrard (b). Ch. Bedel (”), Lucas Championnière (8), Duval (9), etc. Il faudrait, selon moi, commencer la recherche des observations depuis l’année 1853.
C’est à cette époque que le docteur Prosper Yvaren présenta à l’Académie de médecine de Paris un ouvrage remarquable: Des métamorphoses de la syphilis ; Recherches sur le diagnostic des maladies que la syphilis peut simuler^ etc. Paris, 1854. En 18(50 parut le livre de Gustave Lagneau fils: Medadies syphilitiques du système nerveux., Paris. Cet ouvrage contient 234 observations recueillies principalement parmi les auteurs français et anglais. Toutes les observations y sont rapportées avec une précision et une exactitude remarquables. Quelques mois avant la publication des recherches de Lagneau fils, Gh. Hildebrand (10) soutenait à
(1) Ulrich Gutten dans le troisième chapitre de'son livre «de morbo Gallicon dit entre autres : « Contrahuntur et nervi ac indurantur, non nunquam distenduntur et » laxifiunt. Interdum morbus in meram podagram exit, quibusdam in paralysiii solvilur » et apoplexiam.
(2) Read, Syphilitic affections of the Nerv. System, etc., 1867.
(3) Benjamen Bell, Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne, Paris, 1802.
(4) Charles Bell, The nervous syslem of the buman Body with on appendice of cases and consultations on nervous diseases. London, 1836.
(5) Bud, Cases of apoplexy conséquent of syphilis, 1842. {Lond. med. Gaz., 1842.)
(6) Ebrad, Névroses syphilitiques (Gaz. méd. do Paris, 1843).
(7) Ch. Bedel, Syphilis cérébrale. Strasbourg, 18.61, thèse.
(8) Lucas-Championnière, Journal de médecine et de chirurgie pratiques, 1851.
(9) Duval, Traité de l'amaurose.
(10) Ch. Hildebrand, Delà syphilis dans se.s rapports avec l’aliénation mentale, thèse. Strasbourg, 1859.
Strasbourg sa thèse : De la syphilis dans ses rapports avec l'aliénation mentale. L’auteur, outre ses propres observations, cite plusieurs écrivains allemands et anglais (Flemming, Duschek, Gammernick, Read, etc.). Nous nous permettrons d’observer, cependant, que les citations du docteur Ilildebrand ne sont pas aussi exactes, par rapport aux originaux, que celtes des deux auteurs précédents.
Quelques mois après l’édition du livre de Lagneau, Ladreit de Lacharrière (1) soutenait sa thèse, qui présente un travail plein de renseignements bibliographiques sur la syphilis du système nerveux. Presque en même temps que Ladreit de Lacharrière, MM. Gros et E. Lancereaux ('2) publièrent leurs Recherches sur les affections nerveuses syphilitiques. Cet ouvrage fut présenté au concours pour le prix Civrieux, et contient un grand nombre d’observations recueillies en France et en Allemagne (Knorre, Esmarck, Jessen, etc.). En 186’2, Zambaco (3) publia un ouvrage traitant le même sujet.
Nous voyons ainsi que les cinq ouvrages susmentionnés (Yvaren, Lagneau, Lacharrière, Gros et Lancereaux, et Zambaco) contiennent toutes les observations plus ou moins remarquables sur la syphilis du système nerveux depuis Ulrich van Gulten jusqu’en
Quant aux publications des sept dernières années sur la syphilis et les maladies nerveuses syphilitiques, les rapports publiés dans le Rundschau Gravel’s Notizen, Canstatt's Jahresbeiicht, Schmidfs Jahrbücher, m’indiquèrent les articles suivants qui se rapportent au sujet qui nous intéresse ; J. Goodwin {h), Duncan (5), de Morgan et Fergusson (6), Russel (7) , E. Wagner(8), Neumann (0),
(1) Ladreit de Lacharrière, Des paralysies syphilitiques, thèse. Paris, d861,
(2) L. Gros et E. Lancereaux, Des alf'eciions nerveuses syphilitiques. Paris, 1862.
(3) Affections nerveuses syphilitiques.
(4) J. Goodwin, Lancet, 1862. July 3.
(5) Duncan, Cases of syphilitic Insanity and Epilepsy (Dabi. Quart. Journ. of Med,, 1863, p. 48.
i6) De Morgan and Fergusson, Med. Times and Gaz., 1864.
(7) Russel, Syphil. affect, of the Nerv. Syst. {Med. Times, Oct. 17, 1863).
(8) E. Wagner, Das Sijphilom {Arch. der Heilkunde), 1863.
(9) Neumann, Reitbangang aus syphil. Ursache {Wicn. Med., Halle n“ 2 et 3, 1863).
Ih RECUl-RCEES SUR L’aPHASJE SYPHILIllQUE.
Leberl (î), G. Passavant (2), Jacksh (3), Loidesdorf (Zi), et autres (5).
En outre, j’ai parcouru les sept dernières années de \ Allgemeine Zeitschrift far Psychiatrie (articles de L. Meyer, Westphale et autres), et les Annales rnédico-psychologiqties de MM. Baillarger et Cerise.
Les observations faites par les médecins danois (Hassing, Engelstedt) ne me sont connues que par des extraits publiés dans la Behrend’s Syphilidologie.
J’ai examiné les observations des médecins norwégiens depuis 1826 jusqu’en 1856 dans l’ouvrage remarquable de Boeck (6) qui contient 3560 cas de syphilis constitutionnelle malheureusement fort brièvement racontés.
Quant au travail de Gjor (7), j’ai pu en juger dans un article inséré dans Schmidt' s Jahrbücher, 185P, page 299. De même j’ai lu les rapports du médecin hollandais Huet, non d’après l’original, mais d’après de courts extraits publiés dans Schmidt’s Jahrbücher des années 1864 et J 865, où sont brièvement mentionnés queD ques cas d’affections syphilitiques.
(1) Lebert, Wien. med. Wochenschrift, 1858, n°50.
(2) G. Passavant, Syphililische Lahmungen, etc. {Virchow’ s Archw, vol. XXV, cahier I et II, page 152 ; 1862.
(3) Jacksh, Klin. Vortr. über d. Lehre v. d. Syph. innerer Organe {Prug, médecin, Wochenschr. 1864).
(4) Leiilesdorf, Einige Faite ah lieilr. zur Gehirnsyphilis [Zeitschr. der Gcsellsch. d. Aerlze in Wien, XX Jahrg, II vol.
(5) Je n’ai pu me procurer à Saint-Pétersbourg les articles suivants ;
1“ Jul. Stein, Geistes Krankheifen in Folgevon Syphil. Memorabilien, VII, 10.
2° Aller, Ueber Gehirnsyphilis und über nervose und psychische Affect. Syphil. Ursprnngs.
3° Ladame , Symptomatologie und Diagnostic der Kirngeschwülste. Wurtzbourg,
4" Ludwig Dienier, Die Aachner Schwefelthermen, etc., 1862. Aachen.
Dans les articles de Ladame et Ludwig Diemer, on trouve des observations sur la syphilis cérébrale avec perte de mémoire, etc., d’après les comptes rendus du Jahrb.
(6) Boeck, Recherches sur la syphilis appuyées de tableaux de statistique tirés des archives des hôpitaux de Christiania, 1862. Christiania.
(7) Gjor, Bidrg tü kundskaben om de Sygdomme i Nervesystemel der kunneapstac som Fatge of Syphilis.
Dans le grand nombre de manuels sur la syphilis publiés pendant les dernières sept années (Melchior Robert (1), Belhomme et Martin (2), E. Langlebert (3), Bavasse (/i), A. Micbaelis (5), Zeissl (6), E. Bazin (7), Bollet (8), etc.), je suis redevable du plus grand nombre d’observations sur ce sujet au bel ouvrage de E. Lancereaux (9). Outre les nombreuses observations de l’auteur lui-même, ce livre en contient beaucoup d’autres appartenant aux ailleurs anglais et allemands (Tungel, Diibe Hutchinson, etc.).
Dans la littérature médicale russe, je n’ai trouvé qu’un seul cas d’aphasie syphilitique, c’est celui d’un professeur à l’université de Kazan, M. Vinogradoff (10). En général, les revues médicales russes présentent peu de cas d’aphasie (11).
Je me permets de répéter en même temps que les observateurs précédents n’ont pas assez insisté sur les diverses formes que présente l’aphasie. Le malade se bornait-il à ré|)éter un seul et même mot toutes les fois qxiil voulait parler; ou bien ce mot lui échappait-il involontairement seulement clans un état d' excitation ; le mutisme du malade provenait-il de V oubli total des mots, ou bien ses réponses consistaient-elles en sons différents, mais mal articulés incompréhensibles, etc.? La majorité des observateurs ne notait pas ces nuances délicates de l’altération de la parole. Ils ne voyaient que le fait principal et saillant : le malaile avait perdu la faculté de parler par suite d'alVection syphilitique; par conséquent, il était aphasii|ue. L’analyse des symptômes de la maladie se bornait habituellement à cette définition géné-
, (1) Melchior Robert, Nouveau traité des maladies vénériennes, etc. Paris, 18ül.
(2) Belhomme et Aimé Martin, Traité pratique et élémentaire de pathologie syphil. et vénér. Paris Î86i.
(3) Ed. Langlebert, Traité théorique et pratique des maladies vénér. Paris, 1864.
(4) ,1. Davasse, La syphilis, ses formes, son unité. Paris, 1865.
(5) A. Michaelis, Compendium der Lehre von der Syphilis, etc. Wien, 1865.
(6) Zeissl, Traité de la syphilis constitutionelle, 1866, trad. russe.
(7) E. Bazin, Leçons théoriques et cliniques sur la syphilis et les syphilides. Paris,
(8) S. Rollet, Traité des maladies vénériennes. Paris, 1866.
(9) E. Lancereaux, Traité historique et pratique de la^ syphilis. Paris, 1866.
(10) Moniteur de médecine, 1868. Pétersbourg.
(11) Observations de MM. Kostareff (Gaz. méd.de Moscou) Merjeewsky (.irchives de méd. légale, 1867, n° 1) et Steinberg {Protocoles de la- Société des médecins de Kiew, année 1866).
raie et malheurensement fort élastique. Il s’ensuit que les observations que nous citons plus bas manquent souvent de détails essentiels. Du reste, le lecteur aura lieu de s’en assurer. C’est ce qui me permit de faire observer au commencement de cet article que les observations que j’ai rapportées plus haut auraient peutêtre droit à quelque intérêt, à cause de certains détails concernant l’altération de la parole.
Dans le but de faciliter l’aperçu des observations diverses queje présente, je les ai groupées en plusieurs catégories, ba première contient les cas où, à mon avis, il y avait tout lieu d’admettre que la perte de la parole dépendait de l’altération des conducteurs qui transmettent les incitations motrices volontaires aux centres coordinateurs. J’ai pris pour type de ce groupe ma première observation (voy. p. 27).
La seconde catégorie se compose d’observations où l’aphasie était vraisemblablement produite par la perte de la mémoire des mots. Ma seconde observation peut servir de type à cette forme d’aphasie (voy. p. à7).
La troisième catégorie comprend les exemples où la perte totale de la parole, ainsi qu’une grande difficulté dans la prononciation des sons articulés, se manifestaient sous forme d’accès qui se dissipaient rapidement. Je n’ai pas eu l’occasion d’observer ce genre d’aphasie intermittente.
La quatrième catégorie contient différents cas de perle de la parole ou de difficulté dans la prononciation des sons articulés, accompagnés d’une déglutition pénible. Ce genre d’affection dépend, d’après l’opinion du professeur Leiden, de l’altération des centres coordinateurs des mouvements musculaires indispensables à l’articulation des mots. Pour distinguer ce genre d’affection de l’aphasie proprement dite, le professeur Leiden le désigne sous le nom à'anm'thrie.
Ma troisième observation semble pouvoir servir de type à l’aphasie proprement dite causée par la seule altération des centres coordinateurs (voy. p. 58).
Enfin la cinquième caétgorie comprend tous les cas qui, vu l’insuffisance des données, ne peuvent être rapportés avec certitude à l’une des formes d’apliasie susmentionnées.
Les observations de chaque groupe ne sont pas exposées par
RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE. 77
ordre chronologique, mais d’après le degré de probabilité qu’ils présentent par rapport à leur origine syphilitique et d’après le nombre de détails concernant les symptômes d’aphasie.
J’observerai en outre que je me suis permis d’abréger plusieurs détails superflus et n’ayant pas de rapport avec le sujet que nous traitons. Quelques faits racontés d’une manière trop prolixe sont rendus plus succinctement, mais tout ce qui concerne l’altération de la parole a été textuellement reproduit.
Plusieurs observateurs attribuaient, comme on pourra le voir plus bas, les affections des centres nerveux à des causes syphilitiques sur des données peu probantes, tandis que d’autres refusaient d’admettre l’influence de cette maladie dans des cas où l’ensemble des symptômes dénotait indubitablement la présence de produits syphilitiques dans le cerveau, c’est ce qui m’engagea à joindre à quelques-uns des faits observés de courtes réflexions.
PIIEMIERI' CAïEGOfUE.