EN CALCAIRE
(Musée du Louvre.J {Cliché Giraudon.j
clair-obscur. La perspective est Ignorée à tel point que, lorsque deux personnages sont censés l'un à côté de l'autre, le second est généralement dessine au-dessus du premier. Aussi les compositions égyptiennes, sculptées eu peintes, ne méritent-elles guère ce nom, car toute idée d'arrangement et de belle ordonnance y fait défaut ; ce sont des réunions de motifs qui sont, aux groupements de l'art grec, ce que la plus sèche des chroniques est à l'histoire.
En dehors de l'architecture monumentale, dont ils ont donné l'exemple, le plus beau présent que les Egyptiens aient fait à l'art est leur système de décoration. De tous les types sculpturaux qu'ils ont créés, un seul, celui du Sphinx, ou lion à tète humaine, n'a pas cessé d'être reproduit (fig. 23) ; mais nous avons gardé, en les transformant à peine, les motifs de décoration que les Eg>'ptiens ont empruntés à la flore du Nil, notamment à leurs deux plantes favorites, le lotus et le papyrus. Dépaysés en présence de bas-reliefs égyptiens, de statues égyptiennes, nous saluons comme des images presque familières un groupe d'ornements égyptiens (fig. 24). C'est pourquoi les admirables bijoux égyptiens ont pu de nos jours, sans vaine recherche d'archaïsme, inspirer nos orfèvres et nos ciseleurs.
En résumé, si l'on voulait exprimer d'un mot le caractère de l'art de l'Egypte, on pourrait dire qu'il répond surtout à l'idée de la durée.
La nature, d'abord, a fait que tout dure dans ce pays, depuis le granit inusable jusqu'aux objets les plus fragiles p,^, ,3 ^^„,^^ égypti™ en granit rose.
de bois et d étoffe, que COn- (Musée du Louvre. J
EGYPTE. CHALDEE ET PERSE
serve la sécheresse duclimat. Mais rEg\'ptienlui-même est épris de durée. Il construit des tombeaux gigantesques comme les Pyramides, insensibles à la morsure des siècles ; des temples aux colonnes multipliées et massives, aux murs inclinés comme des remblais de terre ; il embaume les cadavres pour l'éternité ; il place auprès d'eux, dans la tombe, des statues et des statuettes en matières dures, qui doivent leur servir de compagnons et, au besoin, les remplacer, si la momie venait à disparaître ; il sculpte ou peint, sur les parois des temples et des tombes, des scènes historiques religieuses, familières, qui doivent perpétuer le souvenir de l'histoire des dieux, des hauts faits des rois, du rituel, de la vie de tous les jours. A cette idée de la durée se joint naturellement le respect de la tradition et du passé. L'art égyptien n'est pas immobile, car rien de vivant n'est immobile, mais il est assersi aux conventions et aux formules ; il n'a trouvé
la liberté que pai le hasard d'inspirations individuelles et, même au contact de l'art grec, il a persévère dans la voie étroite qu'il avait choisie.
Ornements égyptiens.
L'Egypte primitive a-t-elle exercé une influence sur la Chaîdée. ou a-t-elle été influencée par elle? La question est litigieuse; peut-être n'y a-t-il pas eu d'influence. Ce qui est certain, c est que les plus anciennes œuvres d'art découvertes depuis 1877 par M. de Sarzec à Tello, non loin de BasSorah, dans la Basse-Chéildèe, qui se placent entre l'an 4000 et l'an 2500 avant notre ère, ne présentent aucun caractère ég>'ptien, mais contiennent deja en germe les quahtes et les défauts de l'art assyrien.
Jusqu'à présent, l'art des vallées du Tigre et de l'Euphrate nous est surtout connu par deux groupes de monuments : ceux de Tello, remontémt à une haute antiquité, et ceux de Ninive, la capitale des rois assyriens, datant du \lll' et du vu siècle avant J.-C. Les premiers sont appelés babyloniens ou chcildéens. Il existe encore un nombre infini de
r'iG.25. — L'architecte de Tello
(SiRPOURLA).
f Musée du Louvre.)
petits objets, notamment des cachets cyhndriques en pierre dure (dits cylindres), qui sont ornés de gravures représentant des scènes mythologiques ou rehgieuses et nous font connnaitre les arts de la Chaldée et de l'Assyrie à toutes les périodes de leur histoire, du temps des rois de Babylone comme de ceux de Ninive.
Les monuments principaux de l'art chaldeen, découverts au palais de Tello et a Suse, sont tous au Louvre. Ce sont des bas-reliefs, comme la fameuse Slele des Vautours, qui représente Eannadou, roi de Sirpourla, triomphant de ses ennemis que des vautours dévorent, et les grandes statues en dolérite dont huit portent le nom de Goudea, prince de Sirpourla (flg. 25). Ces statues ne sont pas seulement d'un merveilleux travail, qui se joue des difficultés techniques ; elles témoignent d'une conception particulière de la forme humaine, qui est tout opposée à celle de l'Egypte. Alors que la sculpture égyptienne aime a atténuer les détails, à adoucir les modelés, à allonger les figures, l'art chaldeen préfère les types trapus, robustes, aux muscles très accusés, aux épaules larges. Bien que postérieurs de quinze siècles, les bas-reliefs des palais de Nimve sont la continuation du même art. Les musculatures assyriennes, dit M.
Heuzey, détachées comme des pièces d'armure et découpées de pratique dans la pierre tendre, ne présentent que l'exagération systématique des qualités de venté et de force que la sculpture chaldeenne tire Fig. 26. -Tête en dolérite
|. , , ., DECOUVERTE A TeLLO (BaBYLONIE).
directement de la nature. rsiusée du Louvre.)
EGYPTE, CHALDEE ET PERSE
FiG. 27. —
Ukrclle assyrien.
iMusée du Louvre.)
Pour se rendre compte des particularités de cet art réaliste et presque brutal, en même temps que raffiné par la recherche du modelé expressif, il suffit de regarder attentivement au Louvre une des statues, celle dite de Xarchitecte à la règle (fig. 25). En vente, il ne s'agit pas d'un architecte, mais d'un des princes du pays représenté en qualité de constructeur ; il a sur les genoux une règle longue de 0 m. 27, dimension qui répond à celle du pied babylonien, avec des subdivisions en seize parties égales. Le modelé du bras et celui du pied en disent assez sur les tendances de cet art ; il n'y a rien de tel en Egypte, si ce n'est les têtes, postérieures de près de 2000 ans, de l'école saïte. En Grèce même, on citerait difficilement une sculpture présentant les mêmes caractères de force musculaire outrée.
Une tête bien conservée a été recueillie au même endroit (fig. 26). C'est celle d'un homme gras, complètement rasé, coiffé d'un turban que décorent des enroulements en relief. Les sourcils épais, les yeux très ouverts sont des caractères communs à tout l'art de la Chaldée et de l'Assyrie. La structure carrée de la face et la
saillie des pommettes répondent au même idéal de vigueur physique que nous avons deja constate dans la statue de l'architecte à la règle. Dans l'expression, aucune bienveillance, pas l'ombre d'un sourire ; ces gens de Tello devaient être de fâcheux voisins.
Le goût de la force brutale, associé à celui de spectacles cruels, se retrouve dans la longue série des bas-reliefs d'albâtre, datant
POT- • des années 800 a 600 envi-
FiG. 28. — Taureau aile assyrien.
(■Musée du Louvre.) Ton, que Botta et Layard
FiG. 20. — Bas-relief assyrien.
CMusée Hritaiiniqite. )
(Cliché Manselt, Londres.)
îPOLr.O
ont découverts à Nlnlve et rapportes au Louvre et au Musée Britannique. C'étaient les décorations intérieures des palais, commémorant les victoires et les plaisirs des rois. Alors qu'en Egypte la divinité est au premier plan, en Assyrie, c'est la royauté, une royauté éprise de gloire militaire, qui se complaît a rappeler de sanglants triomphes. Il y a des scènes révoltantes de carnage, de supplices affreux infligés à des vaincus sous les yeux du roi. Les inscriptions cunéiformes qui accompagnent ces bas-reliefs célèbrent comme des exploits les plus horribles tueries. Toutefois, les représentations de divinités tutélaires ne font pas défaut. Le Louvre possède l'image colossale d'un dieu barbu, probablement Gilgamès, l'Hercule assyrien, qui serre un lion contre sa poitrine (flg. 27). Ailleurs, les sculpteurs assjTiens ont figuré des génies ailés, tantôt de puissants taureaux a face humaine, qui veillent a l'entrée des palais (fig. 28), tantôt des monstres a face d'aigle qui accomplissent des cérémonies de part et d'autre d'un arbre sacre. Les déesses, fréquentes sur les cylindres, ne paraissent guère sur les bas-reliefs ; sauf de rares exceptions, reines ou captives, les sculpteurs assyriens n'ont pas figuré la femme. Un autre sujet favori de ces artistes sont les chasses royales. La représentation des animaux, chevaux, chiens, lions, est le triomphe de l'art assyrien (fig. 29). L'antiquité grecque n'a nen produit de supérieur au lion et à la lionne blessés que 1 on voit au Musée Britannique (fig. 30) : ce sont des images d'un réalisme saisissant.
Les hommes, avec leurs faces osseuses et dures, leurs barbes carrées, semées d enroulements symétriques, Ta-
FfO. 3o.
BaS-REI lEF ASSYRIEN. LiON BI.ESSÉ-
f Musée Hritannique.j
EGYPTE. CHALDEE ET PERSE
natomie indiscrète de leur musculature, ont à la fois moins d'élégance et de vérité que les anirnaux. Cependant le dessin est plus correct que dans les bas-reliefs de l'Egj'pte ; si les j'eux sont encore dessinés de face dans des têtes vues de profil, les épaules ne se présentent pas de face comme celles des figures egj'ptiennes.
L'art assyrien ne nous a laisse qu'un très petit nombre de statues en ronde bosse. Son objet essentiel était la décoration des surfaces, que l'on revêtait aussi de stucs peints, de briques émaillées et de plaques de bronze historiées. Une expédition allemande a récemment découvert à Babylone un lion colossal en briques émaillées, très semblable aux grandes frises que M. Dieulafoy a rapportées de Suse au Louvre ; mais l'exploration des temples et des palais de Babylone ne fait que commencer.
Les Assyriens n'avaient pas de pierre de taille ; ils construisaient en briques leurs vastes palais, composés de salles rectangulaires et de longs corridors entourant une série de cours intérieures. Pour décorer ces immenses surfaces, ils avaient recours à la peinture et à la sculpture. Nous savons peu de chose sur leurs temples, sinon qu'ils affectaient la forme de pyramides a degrés, surmontées d'une chapelle où était l'image du dieu (fig. 3 1 ). C'est le type traditionnel de la fameuse Tour de Babel temple a degrés du dieu Bel, élevé à Babylone par Nabuchodonosor vers l'an 600 avant J.-C.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'architecture assyrienne, c'est I importance qu'elle a donnée à la voûte. Les Egyptiens ne l'avaient pas complètement ignorée, mais n'en ont fait qu'un usage assez restreint. Au contraire, les Assyriens ont construit non seulement des voûtes, mais des coupoles en briques, lancées hardiment au-dessus de salles carrées. C est donc par erreur que l'on attribue souvent à l'art romain cette invention d origine orientale, que l'art grec de la belle époque n'a pas adoptée, mais qui parait avoir passé d'Assyrie aux Lydiens, des Lydiens iux Etrusques et de l'Etrurie à Rome, puis à l'art byzantin et a l'art moderne.
Fig. 3i. — Temple chaldéen.
(Restitution de Ch. Chipiei^.J
Fia. 3'j. — Archers basanés
DE SosE.
(l'rsc émaillce ait Mtisce
du Louvre.)
En effet, bien plus que l'art égyptien. Tari chaldeen et assyrien a rayonné au delà de son pays d origine ; son influence s'est fait sentir sur la Perse et sur une grande partie de l'Asie Mineure. L'art perse n'est, à proprement parler, que l'art officiel de la dynastie dite des Achéménides, qui commence avec Cyrus pour finir avec Darius Codoman ; il dure à peine pendant deux siècles (550-330 avant J.-C). Ce qu'il nous a laissé de plus important sont les ruines des palais de Suse et de Persépolis. L'architecture de ces palais est déjà toute pénétrée des influences exercées par la Grèce ionienne, c'est-à-dire par les Grecs de la côte d'Asie ; la décoration, bas-reliefs, frises en briques émaillées, dérive de l'art assyrien. Le monument capital de l'art perse, la frise des archers basanés que l'on voit au Louvre (fig. 32), trahit, à côté de son origine assyrienne, une délicatesse de dessin et une sobriété de motifs dues au voisinage, sinon a l'intervention directe, de l'art grec. De la Syrie du Nord jusqu'à l'Arménie, s'étend une vaste région où l'on a rencontré des bas-reliefs, des statues, des bijoux d'un style particulier, portant des inscriptions encore impossibles à déchiffrer (fig. 33). On attribue ces objets au peuple des Hittites, mentionnes dans la Bible, qui furent en relations tantôt hostiles, tantôt pacifiques, avec les Egyptiens et les Assyriens, et qui paraissent avoir formé un empire en Asie entre l'an 1600 et l'an 600 avant J.-C. L'art hittite est imprégné d'influences assyriennes ; celles de l'Egypte y sont beaucoup moins sensibles. Cet art manque de vie comme il manque d'originalité ; c'est a peine s'il mérite d'être mentionné dans l'esquisse rapide que nous traçons.
La côte de la Syrie, à laquelle se rattache l'ile voisine de Chypre, était habitée par les Phéniciens. On a voulu faire des Phéniciens, qui étaient d'habiles commerçants, les maîtres des Grecs ; on leur a attribué un art formé a l'école de l'Assyrie et de l'Egypte, dont on a prétendu retrouver la marque non seulement en Grèce, mais en Italie, dans l'Europe centrale et jusqu'en Gaule. Ce sont là autant d'erreurs. 11 a existe une pacotille phénicienne ; mais on cherche en vain, depuis cent
EGYPTE. CHALDEE ET PERSE
ans qu'on en parle, un art phénicien. Tant en Phénicie qu'a Chypre, les Phéniciens ont été, vers l'an 1000, de médiocres imitateurs des Assyriens ; vers l'époque de la renaissance égyptienne, sous la dynastie saîte, ils ont imité les Egyptiens, en même temps qu'ils imitaient les Grecs. On peut leur reconnaître, toutefois, une certaine habileté dans la fabrication de verreries multicolores et de coupes gravées en métal ; mais ces produits industriels, ou les motifs sont d'inspiration étrangère, ne suffisent pas a constituer un art.
Les descriptions que fait la Bible du temple de Jérusalem et du palais de ScJomon prouvent que ces monuments étaient d'inspiration assyrienne ; on y voyait notamment des Kherubim, identiques aux taureaux ailés de rAss3Tie. Le mot chérubin, qui désigne aujourd'hui un ange, un enfant aile, est un terme assyrien qui a passe en hébreu et de la dans toutes les langues modernes. C'est aussi de l'Assyrie, ou plutôt de la Chaldee, que l'art moderne a reçu, par lentremise de la Grèce, ces figures ailées d'hommes et d'animaux qui y tiennent encore une grande place, en particulier dans la décoration.
Ainsi, SI l'on fait abstraction de l'art infiniment ancien des chasseurs de rennes, le monde n'a connu, avant la floraison du génie hellénique, que deux grandes écoles d'art, l'une en Egypte, l'autre en Chaldée. La première exprima surtout l'idée de la durée, la seconde celle de la force ; il était réservé a l'art grec de réaliser 1 idée de la beauté.
Si je ne dis rien ici de l'art de l'Inde, ni de celui de la Chine, c'est que la haute antiquité qu'on leur attribue est une illusion. L Inde n*a pas eu d'art avant l'époque d'Alexandre le Grand et, quant a l'art chinois, il n'a commencé a produire ses chefs-d'œuvre qu'au cours du Moyen Age européen. Les plus anciennes sculptures chmoises dont on
puisse indiquer la date sont
de l'an 1 30 environ après notre ère ; ce sont des œuvres influencées par une forme abâtardie de l'art grec qui s'était répandue peu a peu, des rives de la mer Noire, vers la Sibérie et l'Asie Centrale.
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