‹ ApolloChapitre 14 sur 100 · DE DÉLOS · texte numérisé non relu

DE DÉLOS

(Muste d'Athènes.)

L'ART GREC AVANT PHIDIAS

DE SaMOS.

(Musée du Louvre.)

l'indication sommaire dune tête, de cheveux, de bras, d'une ceinture ; c est plus primitif que l'art ég>'ptien avant l'âge des Pyramides. Les Grecs appelaient ces figures des xoana (de xéein, racler du bois), c'est-a-dire des images taillées dans le bois, qui paraît avoir été la première matière des grandes statues. Trente ou quarante ans plus tard (580), nous trouvons un autre type de femme, la Hera découverte à Samos, qui appartient au Musée du Louvre (fig. 42). L'aspect général est encore celui d'une colonne ; mais regardez le châle dans lequel s'enveloppe la déesse : il y a là des plis observés sur la nature, une grâce sévère, une aurore de liberté. Au milieu du \ r siècle, F'g. 42. — Héra archaïque voici la statue assise du roi Charès, découverte aux Branchides près de Milet (Asie Mineure) et conservée au Musée Britannique (fig. 43). C'est une œuvre typique de l'art grec d'Asie, de l'art ionien, avec une tendance aux formes trapues ; mais les lignes du corps s'accusent déjà sous les draperies, dont le jet n'est pas dépourvu de hardiesse. La même lourdeur, jointe à une grande délicatesse d'exécution, caractérise les Caryatides et les frises du petit édifice dit Trésor des Cnidiens ou des Siphniens, datant de 530 environ, qui a été exhumé par M. Homolle a Delphes et reconstitué en plâtre au musée du Louvre, à gauche de la Victoire de Samothrace (fig. 44).

Aux environs de l'an 550, une famille de sculpteurs, dont les auteurs anciens nous ont parlé, travaillait dans 1 ile de Chios. L'un d'eux, qui s'appelait Archermos, imagina un type nouveau, celui de la déesse ailée. Victoire ou Gorgone, s'avançant d'un

T, , c- n • mouvement rapide. On a retrouvé

Fig. 43. — Statle de Chares. ^ ■ 1 1 l'-i 1

(Musée Britannique.) Une statuc de Cette école dans 1 ile de

FiG. 44. — Façade d'un trésor

A Delphes.

lieslituce ail Musée du Louvre. (Cliché Giraudon)

Délos (fig. 45). Cette figure marque vraiment une révolution dans la sculpture. Songez que l'art égyptien ne connaît guère que la femme aux jambes serrées comme dans un fourreau, que l'art assyrien ne la représente presque jamais ; or, VOICI, 1 50 ans à peine après les premiers balbutiements de l'art grec, une femme qui court, laissant voir le haut d'une jambe bien musclée et — chose plus nouvelle encore dans l'art — une femme qui sourit !

Elle sourit gauchement, sans doute, avec un rictus trop accusé, une bouche sèche, des pommettes trop saillantes (fîg. 46) ; mais enfin le sourire est là, et nous ne l'avions pas encore rencontré. Les divinités égyptiennes, chaldéennes, assyriennes sont trop peu humaines pour sourire ; elles sont grimaçantes ou indifférentes. Avec la Niké de Délos, l'art ne se contente plus d'imiter des formes, il cherche, il commence à exprimer des sentiments, la vie intérieure. C'est une grande découverte et l'annonce d'un art nouveau.

Les œuvres des sculpteurs de Chios s'introduisirent à Athènes et y trouvèrent bientôt des imitateurs. Grâce aux fouilles pratiquées sur l'Acropole depuis 1 886, dans la couche des débris accumulés en 480 par les Perses, nous possédons toute une série de statues de cette école. Comme elles ne représentent m des Gorgones, ni des Victoires, mais des Orantes, elles sont

sévèrement drapées et ne courent

ne ■ V Fig. 45 — Restitution

. , es sourient parfois dune ^^-^^^ n.ké archaïque de délos.

manière charmante, avec le désir évi- (Musée d'Athènes.)

L'ART GREC AVANT PHIDIAS

FiG. 46. — TÈTE DE LA NlKÉ DE DÉLOS.

(Musée d'Athènes.)

dent de plaire (fig. 47). Toutes raides qu'elles sont dans leurs longues tuniques, elles sont vivantes, et personne, après les avoir vues, ne les peut oublier. Cette apparence de vie était complétée par une coloration vive dont il s'est heureusement conservé plus que des traces ; preuve que la sculpture grecque archaïque ne se contentait pas de tailler le marbre, mais le peignait. Un type vinl analogue, celui de l'homme nu, debout, les bras collés au corps, a probablement été créé dans l'ile de Crête avant l'an 600 et s'est développé au Vl-^ siècle, en Attique et ailleurs. Ce fut le type que l'on prêta d'abord à Apollon et aux athlètes vainqueurs (fig. 48). On en possède toute une série d'exemplaires, qui permettent de jalonner les progrès de l'art. Ici, c'est le dessin du corps, l'indication des muscles qui a surtout préoccupé les sculpteurs ; comme l'école de Chios a fait progresser l'expression des visages et le rendu des draperies, celle des athlètes, que nous ne pouvons désigner autrement, a enseigné ce que l'on appelle l'académie.

Ces statues d'hommes et de femmes, malgré leurs qualités naissantes de dessin et d'expression, ont le grand défaut d'être des types abstraits, de ne pas être individualisées par l'action. Le sculpteur a beau donner des attributs à ses personnages, ils ne semblent y prendre aucun intérêt ; ce ne sont guère que des étiquettes. Le progrès capital, qui fut accompli au tournant du VI siècle, consista à briser les moules des types pour représenter des individus, dans la diversité croissante de leurs occupations et de leurs attitudes.

Ce progrès s'est accompli rapidement, mais non pas d'un seul coup. 11 est probable que la peinture, toujours plus libre que la sculpture, y a

Fig. 47. — Orante DE l'Acropole.

[Musée d'Athènes.)

FiG. 48.

Apollon archaïque.

(Musée d'Athènes.)

beaucoup contribué. A défaut des fresques de cette époque, qui ont péri, nous avons les derniers vases a figures noires et les premiers vases a figures rouges, ou la rupture avec les motifs traditionnels est très sensible. L'habitude de représenter en sculpture les athlètes vainqueurs aux jeux dut aussi exercer une influence salutaire, car il fallait que ces images se distinguassent les unes des autres et qu'elles rappelassent les divers exploits de force ou d'adresse par lesquels les vainqueurs aux jeux s'étaient illustrés. Les grands événements historiques de 490 a 479 surexcitèrent toutes les facultés du génie hellénique, en lui donnant la pleine conscience de sa force et de sa supériorité sur les civilisations serviles de l'Asie. De cette crise bienfaisante sortirent les chefs-d'œuvre de la poésie grecque, les odes de Pindare et les tragédies d'Eschyle. Mais, au lendemain de Salamme et de Mycale, il n'y avait pas seulement des victoires a chanter, il y avait des ruines à réparer. La plupart des temples grecs et tous ceux d'Athènes avaient été détruits par les Perses. Riche du bien conquis sur les envahisseurs, la Grèce, après leur avoir imposé la paix, s'occupa de rebâtir ce qu'ils avaient saccagé ou démoli.

On se mit a l'œuvre, et l'art classique naissant trouva une occasion exceptionnelle de se manifester sur bien des points à la foie.

Entre 480 et 470, nous rencontrons les premières œuvres qui présagent l'affranchissement complet du génie grec : ce sont les frontons du teniple de la déesse Aphaia à Egine (aujourd'hui a Munich) '. Ces groupes de grandes statues re-

FiG. 49. — Guerrier blessé.

Figure du fronton oriental du temple d'Aphaia,

à Égine. (Cliclié liruckmunn, d Munich.)

1 . Invasions de la Grèce par les armées perses de Darius et de Xerxès. batailles de Marathon, de balamine. de Platées (guerres dites médiques).

2. On sait depuis 1901 que ce temple était dédié à la déesse locale Aphaia (Combles rendus de I Académie des Inscriptions. 1901, p. 523).

L'ART CREC AVANT PHIDIAS

FiG. 5o. — Partie centrale du fronton ouest

DU temple de Zeus a Olympie.

Restitution de M. Treu à Dresde.

présentent des combats entre Grecs etTroyens, allusion au duel récent entre la Grèce et l'Asie ; les guerriers grecs sont protégés par Pallas Athéné. Il reste plus d'archaïsme dans les têtes que dans les corps, comme si 1 émancipation de ceux-ci, qui était la plus récente, avait été, pour cette raison même, plus complète. Le corps d'un guerrier tombé (fronton oriental) est déjà presque a la hauteur des chefs-d'œuvre (flg. 49). Une quinzaine d'années plus tard, vers 460, se placent les frontons

du temple de Zeus à Olympie, découverts au cours des fouilles allemandes de 1 875 a 1 880 (flg. 50, 51). Celui de l'est représente les apprêts de la course où Pélops et Oenomaos devaient concourir ; celui de l'ouest figure la lutte des Centaures et des Lapithes, où Apollon parait comme le protecteur des Lapithes, pour lesquels combattent Thésée et Pirithoos (fig. 50). Quelques belles métopes du même temple, exhumées par l'expédition française de Morée, sont au Musée du Louvre ; d'autres morceaux, retrouvés depuis, sont restés à Olympie (fig. 52). Les frontons sont des œuvres vigoureuses, un peu rudes ; on en a comparé la simplicité puissante à celle des tragédies d'Eschyle que l'on applaudissait, vers la même époque, à Athènes. Ce qui est plus nouveau, dans l'histoire de l'art, que la science de la forme, c'est le

Fig. 5i. — Tête d'uke femme Lapithe.

Fronton oitest du temple. (Musée d'Olympie.)

mérite de la composition. Les Egyptiens et les Assyriens ont réuni et juxtaposé des figures; ils n'ont pas songé à les disposer comme en équilibre autour d'une figure centrale. La composition, telle que l'ont entendue les Grecs au V siècle, n'est pas une symétrie rigoureuse, qui serait une servitude pour l'art, mais cette symétrie artistique où se révèle la liberté par excellence, puisqu'elle est a la fois l'ordre et la liberté.

Le fronton oriental ne contient que des figures au repos ; dans le fronton occidental, elles sont presque toutes en mouvement. Pausanias, qui a décrit le temple d'Olympie, attribue le premier fronton à Paeonios de Mendé (Thrace), le second à Alcamène, dont les textes font tantôt l'élève, tantôt l'émule de Phidias. 11 est probable qu'il y eut deux artistes de ce nom et que le fronton d'Olympie est du plus ancien, dont on connaît, par de

FiG. 52. — TÊTE d"Héraklé'

Métope du temple d'Olympie.

iMitsée d'Olympie.)

FiG. 52 A. — NiKÉ DE Paeonios.

liestitulion au Musée de Dresde.

(Musée d'Olympie.)

FiG. 53. — Copie dl- Discobole

DE MyKON.

(Palais Lancelolti, à Rome.)

L'ART GREC AVANT PHIDIAS

FiG. 54. — TÊTE d'lse copie DU Discobole de Myron.

(Palais Lancelotti, à Rome )

bonnes copies, une tête d'Hermès de 450 environ. De Paeonios, on a retrouvé a OljTnpie même une statue de Niké (fig. 52 a), dédiée et signée vers 454. C'est une figure puissante que l'on doit attribuer a la maturité de l'artiste ; jeune, il a pu sculpter le fronton oriental, encore un peu sec et raide dans sa vigueur.

J'ai parlé, à propos de l'Egypte, de cette loi de frontalité découverte par Lange, qui, dans tous les arts primitifs, condamne la figure humaine à se mouvoir suivant un plan vertical. L'art grec de la première moitié du V' siècle brisa cette entrave. Celui qui s'en affranchit avec le plus d'éclat fut l'Athénien M}Ton, célèbre par ses statues d'athlètes. L'une d'elles, le Discobole, nous est connue par une belle copie conservée à Rome ; elle représente un jeune homme qui se courbe

dans un vigoureux effort pour lancer le disque (fig. 53). Son corps se rejette vivement vers la gauche, par un mouvement de torsion auquel participent tous ses muscles. Alors que le buste est si expressif, si vivant, la tête est encore froide ; elle semble indifférente à l'acte énergique qu'accomplit le corps (fig. 54). C'est la un des caractères de l'archaïsme grec, qui fut le plus lent à disparaître ; on en trouve encore des exemples isolés après Phidias.

Polyclete d'Argos, qui, avec MjTon et Phidias, forme la triade des grands sculpteurs du v siècle, était l'auteur d'une image colosscJe de Héra, que nous ne connaissons pas, et de plusieurs statues en bronze dont nous avons conservé des copies — le Doiy-

FiG. 55

Copie du Doryphore de polyclète.

(Musée de Saples.) (Cliché Alinari, à Florence.)

APOLI.O

phore, éphebe portant une lance (fig. 55, 56 a), et le Diadumène, athlète ceignant son front d'une bandelette (fig. 56 b). Le Dory^phorc était appelé par les anciens le Canon, c'est-à-dire la règle, parce que les proportions du corps y semblaient plus exactement rendues que dans toute autre statue. La tête, dont il existe une réplique en bronze, trouvée à Herculanum, nous paraît aujourd'hui un peu dépourvue

Fig. 56, a, b, c, — Athlètes et Amazowe d'après Polyclèti:. iXaples, Musée Hrilannique, Vatican.)

d'expression ; mais c'est un des exemples Iso plus anciens de cette perfection classique du type grec où la beauté et l'énergre vont de pair (fîg. 55).

Les anciens ont signalé, comme un trait particulier des statues de Polyclète, qu'elles portaient sur un seul pied. C'est là encore une émancipation dont le mérite revient à l'art grec du V siècle. En Egypte, en Assyrie, dans l'art grec primitif, les figures, en ronde bosse ou en relief, posent égeJement sur les deux pieds ; il en est encore de même dans les frontons d'Egine. On renonça d'abord à cette attitude pesante pour les figures en mouvement, comme le Discobole de Myron ; mais c'est Polyclète qui paraît avoir introduit, dans les figures au repos, l'attitude que l'on pourrait appeler ' de la jambe libre ". Le plus bel «-•cemple qu'on en puisse citer est la figure en bronze d'Amazone, autrefoi: à Ephèse, dont i! nous reste plusieurs copies en marbre (fig. 56 c). Le type de ces guerrières viriles fut très en faveur dans l'art grec du V sièclo, à cause des légendes qui les faisaient venir de l'Asie pour se

L'ART GREC AVANT PHIDIAS

mesurer avec les Grecs ; les combats de Grecs et d Amazones étaient une cillusion transparente aux grandes luttes que la Grèce avait soutenues contre les Perses. En outre, le t>'pe de l'Amazone était c Dmme le pendant féminin de celui de l'athlète et permettait à l'art grec de créer, à côté des tj'pes de déesses, un idéal purement humain de force féminine. Cet idéal a été réalisé par Polyclete avec une telle perfection que, jusqu'à la fin de l'antiquité, toutes les statues d'.A.mazones dérivent plus ou moins de la sienne ; il a fait pour l'Amazone ce que Phidias a fciit pour Jupiter.

Polyclete et Myron furent les contemporains de Phidias ; si je les ai nommés avant lui, c'est qu'ils semblent se rattacher davantage à la tradition archaïque, en particulier par ce reste de froideur sur lequel j'ai déjà insisté. Phidias lui-même ne s'est pas complètement détaché de cette tradition, et sa gloire consiste surtout à en avoir ete l'expression la plus haute, comme le génie de Raphaèl fut l'expression la plus complète de la Renaissance. L'évolution de l'art n'est jamais achevée ; parler de la perfection de l'art est une erreur dangereuse, car c'est le condamner, par voie de conséquence, a reproduire sans cesse les mêmes modèles, à renoncer au progrès. Le rôle des artistes de génie est bien plutôt de préparer l'avènement des tendances nouvelles, en donnant une forme adéquate et définitive a celles de leur temps.

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FiG. 57. — Vue restaurée de l'Acropole d'Athènes. De gauche a droite : Érech- THÉioN, colosse d'Athéna Promachos par Phidias, Parthénon, Propylées, temples

d'Athéna Ergané et de Niké Apteros.

(D'après Springeh et Miciiaelis, Kunstgeschichtc)

(Seemann, édiieur).

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