SUR LE PORTAIL DE LA CATHÉDRALE D'.\UTUN
(Cliché Ciiraudon.)
FiG. 177. — Jésus, les Évasgélistes
ET les 24 vieillards DE lApOCALYPSE.
Portail de l'église abbatiale de Moissac. (Cliché Giraudon.)
SCULPTURE ROMANE ET GOTHIQUE
influences de l'art romain persistant — surtout en Italie et dans le midi de la France — influences byzantmes, arabes et persanes, transmises par le commerce et la guerre, influence de l'art des pays du Nord (Scandinavie, Irlande), où régnait le goût des formes compliquées et des ornements entrelaces dits entrelacs (fig. 1 74, 1 75). Une seule influence fciit à peu près défaut dans cet art composite : celle de la nature étudiée directement.
Les sculpteurs romans avaient des yeux pour ne point la vo.r. Leur art est quelquefois majestueux, puissant, décoratif ; mais il est toujours abstrait, en marge de la réalité et conventionnel.
Un des exemples les plus caractéristiques qu'on en puisse citer est le tympan de la cathédrale d'Autun, représentant le Jugement Dernier (fig. 1 76). Cette vaste composition, datant de 1 1 30 environ, ne manque pas de grandeur ; elle témoigne même d un goiit remarquable pour la vivacité des mouvements ; mais quel dessin ! quels corps d une longueur invraisemblable ! quelles draperies raides et étriquées ! Il n'y a guère moins de barbarie dans le tjtnpan de l'eglise de Moissac (Tam-et- Garonne), postérieur d'une vingtaine d'années à celui d'Autun (fig. 1 77).
Mais, la encore, a côté d'un dessin très défectueux, on constate une mobilité et une variété où s'affirme la vigueur de tendances indigènes que l'hiératisme byzantin n'a pas étouffées.
A cet art roman encore prisonnier des conventions.
Ignorant ou dédaignant la nature, l'art gothique épanoui du XIII' siècle s'oppose comme une renaissance éclatante du
Fig. 178. — Chapiteau dit " des Vendanges Cathédrale de Reims.
(Cliché Thuillot, à Reims.)
FiG. [79. — Rencontre
d'Abraham et de Mei.chisédecii.
Cathédrale de Reims.
(Cliché Giraiidon.)
réalisme. Les grands sculpteurs qui ont orné de leurs ouvrages la cathédrale de Pans, celles d'Amiens, de Reims, de Chartres, étaient réalistes au sens le plus élevé du mot. Ils cherchaient dans la nature non seulement la connaissance des formes humaines et des draperies qui les recouvrent, mais celle des principes de la décoration. Sauf aux gargouilles des cathédrales et dans quelques sculptures secondaires, nous ne trouvons plus, au XIII' siècle, ni ces figures d'animaux irréels, m ces ornements compliqués comme des «auchemars qui surchargeaient les chapiteaux des églises romanes ; seule ou presque seule, la flore du pays, étudiée avec amour, fournit des éléments aux décorateurs. C'est là, dans cette charmante profusion de fleurs et de feuillages, que se déploie le plus librement le génie de l'art gothique. Une de ses œuvres les plus dignes d'admiration est le célèbre Chapiteau des Vendanges, sculpté vers 1250 à Notre-Dame de Reims (fig. 1 78). Depuis le l"^ siècle de l'Empire romain (voir p. 90), l'art n'avait pas su imiter ainsi la nature ; il ne l'a jamais imitée depuis avec plus de grâce et de candeur.
La cathédrale gothique est une véritable encyclopédie du savoir humain. On y trouve des représentations empruntées aux Livres Saints et aux légendes pieuses ; des motifs du règne animal et du règne végétal ; des figurations des saisons, des travaux agricoles, des arts et des sciences, des métiers ; enfin des allégories morales, par exemple d'ingénieuses personnifications des vertus et des vices. Au XIII" siècle, un savant dominicain, Vincent de Beauvais, fut chargé par saint Louis de rédiger un grand ouvrage, résumé de toutes les connaissances de son temps. Cette
Fig. 180. — Groupe
DE LA Visitation.
Cathédrale de Reims.
(Cliché Giraudon.)
SCULPTURE ROMANE ET GOTHIQUE
compilation, intitulée le Miroir du monde, est divisée en quatre pcUties : le Miroir de la nature, le Miroir de la science, le Miroir moral et le Miroir historique. Eh bien ! un archéologue contemporain, M . E. Mâle, a pu montrer que les œuvres d'art de nos grandes cathédrales sont comme la traduction en pierre du Miroir de Vincent de Beauvais, sauf les épisodes de l'histoire des Grecs et des Romains, qui n'avaient aucun titre a y figurer. Ce n'est pas que les imagiers aient lu Vincent de Beauvais ; mais, comme, lui, ils ont voulu reunir tout ce que les hommes de leur temps devaient connaître. Leur art a pour premier objet non de plaire, mais d'enseigner par l'image ; c'est une encyclopédie à l'usage de ceux qui ne savent pas lire, traduite par la sculpture ou par la peinture du vitrail dans une langue claire et précise, sous la haute direction de l'Eglise qui ne laisse rien au hasard.
Elle est là, toujours et partout, conseillant, surveillant l'artiste, ne l'abandonnant à son inspiration que lorsqu'il modèle les animaux fantastiques des gargouilles ou emprunte des motifs de décoration au règne végétal.
Il existe sur cet art admirable, bien qu'incomplet, divers préjugés difficiles à détruire. On dit souvent, par exemple, que toutes les figures gothiques sont raides et émaciées. Regardez, pour vous convaincre du contraire, cette scène étonnante, sculptée à la cathédrale de Reims, la rencontre du roi Melchisédech et d'Abraham (fig. I 79) ; voyez encore, à la même cathédrale, la Visitation ', le Prophète assis, l'Ange debout, puis la délicieuse sainte Madeleine de la cathédrale de Bordeaux (fig. 180-183). Qu'y a-t-il la d'étriqué, de raide, de maladif? L'art que rappelle le plus le bel art gothique n'est ni l'art roman, ni l'art byzantin, mais l'art grec d'entre 500 et 450, dont il a même retrouvé, par une rencontre singulière, le sourire un peu stéréotypé.
On dit encore que l'art gothique est empreint d'une dévotion ardente, d'un mysticisme attendri, qu'il exprime avec une piété doulou-
1. L'auteur de ce groupe extraordinaire a certainement connu et étudié des statues antiques. Mais lesquelles ? mais où ?
Fir,. i8i. — U:\ prophète
Cathédrale de Reims.
(Cliclic Giratidiin.)
reuse les souffrances de Jésus, de la Vierge et des martyrs. Ceux qui croient cela n'ont jamais étudié l'art gothique. Non seulement ce n'est pas exact, mais l'art gothique de la belle époque, celui du Xlll' siècle, n'a jamais exprimé d'autres souffrances que celles des damnés. Ses Vierges sont souriantes, jamais douloureuses. Il n'y a pas un seul exemple gothique de la Vierge en pleurs au pied de la Croix. Les paroles et la musique du Stabat Mater, qui semblent parfois comme l'expression la plus haute de la religion du Moyen Age, datent au plus tôt de la fin du Xlll' siècle et ne devinrent populaires qu'au xv'. Jésus
lui-même n'est pas figuré souffrant, mais avec une expression sereine et majestueuse ; il suffit de citer la statue célèbre connue sous le nom de Beau Dieu d'Amiens.
Faisons observer, à ce propos, que lart gothique n'a traité qu'un petit nombre d'épisodes empruntés aux Livres Saints, ceux où l'on croyait, au Xiir siècle, trouver matière à la glorification de la foi. Telle était la rencontre d'Abraham et de Melchisédech, parce que Melchisédech, en offrant a Abraham le pain et le vm, semblait préfigurer l'institution de l'eucharistie. En revanche, comme l'a dit avec raison M. Mâle, tout ce qu'il y a d'humain, de tendre ou simplement de pittoresque dans les deux Testaments ne paraît pas avoir touché les artistes du Moyen Age. Ces artistes n'étaient pas des théologiens ; mais c'étaient des théologiens qui les dirigeaient. Or, la théologie de cette époque, représentée par la Somme de saint Thomas d'Aquin, n'était nullement sentimentale ; c'était une science aux allures hautaines et positives, très férue de logique, qui prétendait assurer le salut des hommes en s'imposant à leur raison et ne songeait pas à faire appel à leur cœur. 11 est singulier qu'on ait commis la même erreur en jugeant Dante, le plus grand poète du XI H siècle. Parce qu'il y a, dans son oeuvre, une Françoise de Rimmi, une Béatrice, on lui a prêté des idées modernes, une mélancolie sentimentale, alors qu'il était surtout un théologien, un logicien, un politique. Le Moyen Age édulcoré et larmoyant est une invention de notre école romantique du XIX^ siècle.
FiG
— Anoe dk la cathédrale
DE Reims.
iClichê (iimudon.)
SCULPTURE ROMANE ET GOTHIQUE
Non moins fausse est l'idée popularisée par Victor Hugo que les imagiers échappaient à l'influence de l'Eglise, que c'étaient des esprits indépendants et frondeurs, que la liberté de l'architecture, au Moyen Age, fut l'équivalent de la liberté de la presse chez nous. En réalité, au Moyen Age, il fut toujours dangereux de paraître indépendant ou frondeur, surtout lorsque l'autorité de l'Eglise était en jeu ; on risquait le bûcher ou la prison perpétuelle. De 1234 à 1239, sous saint Louis, au moment où s'élevait la Sainte-Chapelle, l'Inquisiteur de France, Robert, fit brûler vifs en Flandre, en Picardie et en Champagne, 222 individus soupçonnés d'avoir des opinions ". Les imagiers, je le répète, n'étaient libres que pour le choix des décorations insignifiantes ; pour tous les sujets religieux ou profanes qu'ils traitaient, les clercs, c'est-à-dire l'Eglise, guidaient leur main. On allègue certaines caricatures de moines figurant parmi les reliefs de nos cathédrales ; mais ces caricatures ne paraissent pas avant la fin du XlV siècle et sont, d ailleurs, beaucoup plus innocentes qu'on ne l'a dit. La conception de Yimagier anliclérical est peut-être piquante, mais c'est un roman.
La sculpture gothique n'a pas seulement décoré des cathédrales ;
elle a, surtout depuis le XlV siècle, exécuté des images funéraires, qui devinrent progressivement des portraits.
C'est le portrait — dont on trouve des exemples isolés dès le XIII' siècle — qui conduisit l'art gothique à la recherche de l'expression individuelle ; il y fut aidé par la pratique du moulage sur nature. De cette époque date le type des gisants et des gisantes, c'est-à-dire des défunts couchés ; ce type ne fut remplacé qu'au XVI'' siècle par celui du défunt en prière, emprunté à celui des donateurs, qui a duré presque jusqu'à nos jours. Corbeil et Saint- Denis conservent les belles figures
FlG. l83. — SaUJTE M.VnFLEINE.
CaTIIKORALE de BORDEAIX.
((Cliché Giraiidon.)
FiG. 184. — Statue tombale de IIavmon,
COMTE DE Corbeil. Eglise Saint-Spire, a
Corbeil (Seine-ei-Oise). \'ers i32o.
Fio. i85. — Statce tombale de Robert
dArtois. par Pépin de Huy, Église de
Saint-Denis (Seine). Vers i32o.
gisantes de Haymon, comte de Corbeil, et de Robert d'Artois (fig. 184, 185); on voit au Louvre et à Saint- Denis celles de Philippe VI et Charles V, œuvres d'un sculpteur et miniaturiste du Hamaut qui travaillait en France, André Beauneveu.
Les principaux chefs-d'œuvre de la sculpture gothique, en dehors de la décoration des églises, sont les statuettes et les bas-reliefs en bois et en ivoire, souvent peints et dorés, dont les plus beaux spécimens connus sont en France (fig. 186, 187). L'ivoire, très recherché au XIV' siècle surtout, se prête fort bien à la sculpture ; mais la courbure des défenses d'éléphant obligea souvent les artistes à faire hancher les figures debout, à rejeter la tête et à faire saillir le milieu du corps. J'ai parlé plusieurs fois de la sérénité de l'art gothique ; c'est un mot que je n'avais guère eu l'occasion d'employer depuis ma leçon sur l'art grec. En effet, plus on y réfléchit, plus on s'aperçoit que l'art grec et l'curt gothique sont des frères, longtemps ennemis, aujourd'hui réconciliés. Mais la supériorité de l'art grec est indéniable. Elle tient surtout à ce fait capital que l'art gothique est essentiellement un art habillé. Les préjugés du temps et la nature des monuments religieux qu'il décorait lui ont interdit, d'une manière presque absolue, la représentation du nu. Même lorsqu'il se permet de le figurer, il est médiocre et timide ; l'art gothique n'a produit aucune image satisfaisante m de Jésus enfant, ni d'Adam et Eve. En outre, l'art grec a évolué pendant cinq cents ans, tandis que l'art gothique, dès le début du XIV siècle, donne des signes de lassitude, devient maniéré et compliqué. Au milieu du XIV siècle se dessine une renaissance, d'abord dans la sculpture funéraire. Un souffle d'au delà des Alpes apporte alors les leçons du Trecento italien ; les tableaux vivants des Mystères font prévaloir la réalité sur le symbolisme et introduisent des motifs nouveaux. Ces éléments se combi-
FiG. i86. — Vierge
et enfant.
(Ivoire du Musée du Lowi-i;.)
iCliché Giraudon.)
SCULPTURE ROMANE ET GOTHIQUE
nèrent et se développèrent à Pans, autour de la cour de Charles V, pour s'épanouir dans l'école flamande de Bourgogne pendant le dernier quart du XlV'^ siècle. Toutefois, il n'y a pas de solution de continuité dans l'histoire de la sculpture ; le génie des imagiers du XII l" siècle, devenu seulement plus varié et plus expressif, se continua dans la grande école franco-flamande et exerça une féconde influence sur la pemture de ce temps.
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FiG. 187. — Vierge et EnfaNi.
(Ivoire français ) (Collection Martin Le Roy, à Paris.)