LES ORIGINES DE L'ART
FiG. 3. — Bison gravé et peint sur paroi.
Caverne de Fond de Gatime (Dordognc).
Revue de l'École d'Anthropologie, juillet 1902
(Félix Alcan, éditeur).
sévissait alors pendant neuf mois de l'année, il s'amusait à graver et à peindre des animaux, avec une sûreté de main extraordinaire (fig. 2, 3 et 5 a). Depuis quelques années, on a découvert des peintures préhistoriques, d'un intérêt capital, dans plusieurs cavernes du Péngord et de la région des Pyrénées.
Là où l'on a pu observer, dans les cavernes de France, la superposition de couches de civilisation, on a constaté que les figures en rondebosse, sculptées dans la pierre, les os de mammouth ou de renne, étaient plus profondément enfouies, par conséquent plus anciennes que les figures en bas-relief et les dessins. Les dessins à la pointe, qui témoignent de la plus grande perfection de l'art, sont contemporains des peintures, qui présentent les mêmes caractères et méritent la même admiration.
De ces caractères, le plus frappant est le réalisme. Aucune part n'est faite à la fantaisie ; isolés ou groupés, les animaux sont figurés avec une correction dont l'art des sauvages modernes n'offre pas d'exemple. Le second caractère est la sobriété. 11 n'y a pas de détails inutiles ; quelques figures d'animaux, gravées ou peintes à cette époque, peuvent soutenir la comparaison avec de beaux dessins d'animaux dus aux artistes modernes. Enfin — et c'est peut-être ce qu'il y a de plus extraordinaire — l'art des chasseurs de rennes est épns de vie et de mouvement ; il aime à représenter des animaux dans des attitudes vives et pittoresques ; il saisit et reproduit leurs allures avec une exactitude étonnante (fig. 4).
Bien entendu, toutes les œuvres de l'art des cavernes ne méritent pas ces éloges ; ils s'appliquent peut-être à trente ou quarante objets, sculptures, gravures ou peintures, sur des centaines qui ont été recueillis et publiés. Il y eut alors, comme de tout temps, d'excellents artistes et des artistes médiocres. Mais dans cette course rapide à travers l'art de tous les âges, je ne dois parler que des chefs-d'œuvre, et les chefs-
d'œuvre de l'âge du renne sont vraiment dignes de ce nom. Comment et ou cet art s'est-il formé ? Evidemment, ses plus beaux produits sont le terme final d un long progrès. L'homme quaternaire, comme Ihomme moderne, est peut-être né avec le goût de l'art, mais il n'est pas né artiste ; il a fallu des séries de générations pour qu il pût apprendre à dessiner correctement la silhouette d'un animal avec un silex pointu, pour que ses premiers essais, ses premiers griffonnages arrivassent a la hauteur de véritables œuvres d'art. Nous connaissons encore beaucoup trop peu cette époque pour pouvoir retracer les étapes du développement dont je vous parle ; il est d'ailleurs possible et même probable qu'il avait commence dans une autre partie de l'Europe, car le renne, qui n'existe pas en France pendant la phase chaude du quaternaire, devait abonder dans les régions plus septentrionales, et il y a toute apparence que les ancêtres des chasseurs de rennes du Péngord et des Pyrénées vivaient alors avec leur gibier favori. Cependant, l'évolution de l'art, dans ce foyer primitif, n'a pas dû être poussée bien loin ; c'est sans doute dans le bassin de la Garonne qu'elle s'est accélérée et accomplie.
Lorsque la période de froid eut pris fin, le renne disparut presque subitement et fut remplacé par le cerf. A cette époque, qui marque la fin des temps quaternaires, les gravures deviennent rares ; bientôt elles disparaissent complètement. La civilisation des chasseurs de rennes semble s'être éteinte sur place, ou avoir émigré, à la suite du renne, vers le Nord de 1 Europe. Mais, jusqu'à présent, on n'en a encore trouvé aucune trace, de même qu'on n'a pu établir sérieusement de connexion entre 1 art des chasseurs de rennes et celui des civilisations très anciennes,
quoique certainement bien plus récentes que la leur, de l'Egypte et de la Babylonie.
Ainsi la civilisation de la France quaternaire forme, à l'entrée de l'histoire de l'art, un domaine distinct. On y voit successivement apparaître le goût de la symétrie, la sculpture, le bas-relief, la gravure et la peinture ; de FiG. 4. — Gravure slr bois de (,ehi . toutes les formes élevées de
Caverne de Lorihel (Hautes-Pyrénées). j'^^j^ gç^jg larchitecture fait
(Musée de Saint-Cermain.) . .
L'Anthropologie, 1894 (Masson, (îdiieur). ceraUt.