RENAISSANCE SIENOISE ET FLORENTINE
d'hyperesthésie. On a parle du surhomme, création du cerveau malade
de Nietzsche ; Botticelli est même viser à l'être, il sait faire vabir, par la couleur, le trémolo continu et contagieux de ses lignes. Quand il est admirable, comme dans le Printemps, a Florence, il offre l'expression la plus parfaite de l'humanisme et la quintessence de la distinction florentine. Botticelli a trouve ses fidèles les plus enthousiastes parmi les neurasthéniques du XIX' siècle finissant. On s'est pâmé (car c'est ainsi qu'adm.rent les neurasthéniques) non seulement devant ses défauts, mais devant ceux de ses plus grossiers imitateurs. Pour sentir
le surpeintre. Sans être coloriste, sans
KiG. 240. — Botticelli. La Vierge
AVEC l'Enfant et des Anges.
(Musée Ambrosien, à Milan.)
(Cliché Alinari, à Florence )
ce qu'il y a en lui de vraie force et de subtilité vivifiante, il faut une éducation de connaisseur (flg. 239, 240).
Deux peintres d'une étonnante facilité, ingénieux, élégants, aisés à
— ^ comprendre, exprimèrent à merveille les
qualités aimables de la haute Renaissance italienne. Le plus âge, Domenico Ghirlandajo (1449-1494), est un V'errocchio un peu adouci, dont les grandes compositions religieuses sont embellies par une couleur gaie et transparente. Nous avons au Lou\ re un de ses chefs-d'œuvre, la Visitation (fig. 241-243). De l'autre, Filippino Lippi, le Louvre n'a rien. Fils de Fra Filippo et élève de Botticelli, il fut à son maître ce que Ghirlandajo est a Verrocchio. A cet artiste doué et fécond, quoique peu inventif, la peinture doit toute une série d'œuvres délicieuses, dont la plus belle peut-être est l'Apparition Je la Vierge à saint Bernard, à la Badia de Florence (fig. 244-246). Au même groupe d'artistes i5i
Fio 241. — D. Ghirlandajo.
La Visitation.
(Musée du Louvre I
appartiennent Piero di Cosimo, créateur de charmantes idylles, portraitiste subtil, et le condisciple inégal de Léonard, Lorenzo di Credi, dont un grand tableau, fait en collaboration avec son maître Verrocchio, est l'ornement de la cathédrale de Pistoie (fig. 235).
Nous reservons pour plus tard les deux géants de la Renaissance florentine, Léonard de Vinci et Michel-Ange. Mais il est deux maîtres de la Toscane méridionale et de la Romagne dont il faut dire quelques mots ici : Piero dei
Franceschi et son élevé Luca Signorelli. Piero (1416-1462), maître
du séduisant Melozzo da
Forli, occupe une place a
part dans l'art italien ; impersonnel et froid, avec ses
figures droites et pâles, il a
quelque chose d'inquiétant
et de spectral, joint à une
nuance de tristesse et de
dédain (fig. 247). Signorelli
(1441 -1523) est le Dante
de la peinture du XV" siècle ;
triste aussi, et d'une énergie
presque farouche, jusque dans f"'«- =43- - D- Ghirlandajo.
di I • La Naissance de saint Jean.
mirables vierges au Écise de Sa.nte-Mar.e-Nouvelle.a Florence. menton puissant (fig. 250 a). (CUché AUnari, à Florence >
Fig. 242. — D. Ghirlandajo. Adoration des Mages.
Église des Innocents, a Florence.
(Cliché Alinari, à Florence.)
RENAISSAX'CE SIÉXOJSE ET FLORENTINE^
FiG. 244. — FiLIPPINO LlPPI.
L'Adoration df.s Mages.
iMusée des Offices, a l-lurence 1
I! y a de l'émotion sous ce masque de force, mais elle se cache. Sa Fin du Monde, a la cathédrale d'Orviéto, annonce le Jugement dernier de Michel-Ange a la Chamelle Sixtine (fig. 250) ; son Education de Pan, au musée de Berlin, est un chef-d'œuvre de dessin sévère et sculptural (fig. 248).
Ainsi, la peinture florentine se meut entre deux extrêmes :
la suavité mystique et la vigueur attristée. Elle est bien le reflet d'une société agitée, ardente dans ses discordes civiles, où le fanatisme chrétien d'un Savonarole coudoie l'humanisme presque païen de la cour des Medicis. L'art antique lui a donné des leçons de dessin, lui a fourni des exemples de l'interprétation correcte des formes, mais ne lui a rien
communique de son esprit. L âme florentine plonge toutes ses racines dans le Moyen Age ; elle n'est ni grecque ni romaine, parce qu'elle est encore profondément religieuse, illuminée et assombrie tour a tour par les visions rayonnantes ou terribles de l'au-delà.
La sculpture florentine commence avec Lorenzo Ghiberti (1378-1465). Entre 1405 et 1 452, il modela les étonnantes séries de bas-reliefs à sujets bibliques qui décorent deux grandes portes en bronze du Baptistère Fig. 245. - FiLippiNo Lippi. jg Florence. Michel- Ange disait
La Vierge APPARAISSANT A SAINT Bernard. 1 1 1 • 11 -, •. r
c- DE- de la seconde qu elle était digne
Eglise de la Badia, a Florence. ni- rr nAtW
(Cliché Aiinari.) de figurer au Paradis (,hg. 249),
Fio. 246. — École de Filippino Lipim.
La Vierge adorant l'Enfant.
Palais Pitti, a Florence.
iCliclié Alinari, à h'iorence.)
Ces bas-reliefs sont traités à la façon de tableaux, avec des plans en perspective et des personnages d'autant moins saillants qu'ils sont plus éloignés. Ils ont été, comme les fresques de Masaccio, une source d'inspiration pour toute l'école florentine.
A la même époque, le grand Donatello ( 1 386- 1 466) donnait l'exemple d'un naturalisme aigu dans ses statues de saints, dans ses portraits et dans ses bas-reliefs, en même temps que d une grâce exquise dans la représentation de l'enfance (fîg. 251-254). Le naturalisme de Donatello consiste à faire vivre, dans le bronze et dans le
marbre, des modèles conformes à 1 idéeJ florentin, élancés, fortement
musclés, énergiques et expressifs des pieds à la tête.
Cet idéal est presque l'opposé de l'antiquité classique, mais c'est
bien celui de l'art moderne , émancipé
du joug académique : Rodin et
Constantin Meunier sont les héritiers
de Donatello, qui se rattache luimême à la tradition gothique bien
plus qu'a celle des sculpteurs grecs
et romains.
Un des élèves de Donatello,
Verrocchio (1435-1488), fut a la
fois peintre et sculpteur. Maître de
Léonard de Vinci, de Lorenzo di
Credi et de bien d'autres, il a créé
la plus belle figure équestre de la
Renaissance — sans en excepter le
Gattemalata de Donatello à Padoue
-^ la puissante image du condottiere
Colleone a Venise (1479 ; flg. 255).
Un autre élève de Donatello,
FiG. 247. — PIERO DEI FrANCESCHI.
Le Songe de Constantin.
Kglise Saint-François, a Arezzo.
RENAISSANCE -SiÉXOISE ET FLORENTINE
Desiderio da Settignano, mort très jeune en 1464 (fig. '256),fut le chef
FiG. 248. — L. SiGNORELLI. L'ÉdLXATION DE PaN.
iMusée de Berlin. I (ClichJ llanfstaengl, Munich.)
d'une école charmante de marbriers, a tendances plus suaves et plus idéa'es que Donatello, qui nous a laissé des têtes de Vierge, des portraits de femmes et d'enfants, d'une douceur un peu voilée de tristesse et d'un sentiment que l'art antique n'a pas connu. A cette école appartiennent Mino da Fiesole (7 1484).
Antonio Rossellino ("tMJS) et Benedetto da Majano (7 1497). Leur talent s'employa surtout à sculpter des portraits, des bas-reliefs votifs, des autels et des tombeaux dans les églises
(fig. 257-259).
En même temps que Donatello, flonssait à Sienne Jacopo délia Quercia, sculpteur original et puissant, certainement influencé par
Fig. 249. — Ghiberti.
Histoire d"Isaac et de Jacob.
Deixiè.me porte du Baptistère, a Florence.
Fi<;. 25(1 a. — Signorelli. Marie Salomé.
l-^RAGMENT DINE CRUCIFIXION
A BOROO Sansepolcro.
iClichc Minari )
FiG. 25o. — Signorelli. Les Damnés
Fragment d'une grande fresque
AU dôme d'Orvieto.
(Cliché Anderson, à Rome)
le réalisme flamand et bourguignon, qui fut le modèle de Michel-Ange (fig. 260). A Florence même, travaillait le délicieux artiste Lucca délia Robbia, dont les bas-reliefs émaillés et polychromes furent une des sources du génie de Raphaël ; d'autres membres de la même famille, Giovanni et Andréa, continuèrent cette industrie d'art jusque vers 1530 (fig. 261, 261 a).
Jacopo Tatti,dit San-
sovino (1486-1570), élève d'Andréa Sansovino (fig. 264), exprima noblement le génie sculptural de la Renaissance, parce qu'il sut, comme Raphaël dans la peinture, concilier l'esprit classique et l'esprit chrétien (fig. 263).
Presque toutes les grandes œuvres des sculpteurs florentins sont restées dans leur pays
Fig. 25i. — David.
par donatello .
a Florence.
Fig. 252. — Saint Jean.
PAR DoNATELLO.
DÔME DE Florence.