L'ÉCOLE ESPAGNOLE
FiG. 440. — Velasquez. Vénus et l'Amour. (Galerie Xatiotiale de Londres.)
" L'ciir qu'il respire est le nôtre, son ciel celui sous lequel nous vivons. On éprouve, en face de ses personnages, l'impression que 1 on ressent devant des èlres vivants. " " Devéuit une œuvre de Velasquez, écrivait Heuri Regnault, j'cii ,
l'impression de la réalité vue par une fei.êire grande ouverte. " Les portraits de Velasquez sont des merveilles de vérité, de puissance, d'implacable analyse psychologique ; dans ses grands tableaux, il joint à ses qualités éminentes de peintre une clarté de composition, une simplicité grandiose. 11 enveloppe ses modèles d'air ambiant et les place si exactement au plan qu'ils doivent occuper qu'on croit circuler autour d'eux.
Velasquez n'a pas seulement peint des individus, mais toute une société, toute une époque. La cour et l'aristocratie espagnole revivent dans ses toiles, avec leur fierté, leur tristesse, les stigmates de leur dégénérescence ; quelle leçon d'histoire que ce Philippe IV maladif, que ces infantes prématurément graves, aux attitudes figées, a la mine malsaine ! D'autre part, pour peindre ses tableaux de mythologie ou de genre, Velasquez a pris ses modèles dans la robuste canaille madrilène, qui intéressera aussi Murillo, quand il sera fatigué de peindre la Vierge et les saints ; une fois même, il osa représenter Vénus sans voiles, d'après une belle fille de l'Andalousie (fig. 440). Velasquez, peintre d'une cour anémiée, s'en détourne cJlègrement et va au peuple, où il retrouve, avec la santé physique, une joie de vivre qui fait écho a la sienne. Si ce grand observateur, cet ouvrier prodigieux, a senti battre un cœur dans sa poitrine, s'il a éprouvé de la sympathie ou de l'antipathie, de l'amour ou de la haine,
Fig. 440 a. — Goya. LA MAJA VESTIDA.
(Musée de Madrid.)
il ne nous en a jamais fait la confidence. C'est un génie serein, un peu hautain même, dont l'âme ne se révèle jamais dans sa peinture ; il se contente de vivre et de faire vivre. Le plus chaud des peintres avait, du moins en apparence, la froideur d'un objecuf de pl.otographe (fig. 431-434, 440).
Tout autre fut le doux Murillo (1618-1682), égalem.ent de Séville, qui étudia Rubens et Van Dvck a Madrid même et se fit un style a. lui, souvent dévot et sentimental, comme dans ses nombreux tableaux
représentant la Vierge, parfois réaliste, mais avec une pointe de pitié et de tendresse, comme dans ses charmantes figures de gamins et de gamines du bas peuple. MuriUo est un dessinateur faible et sans accent ; ses Vierges, tant admirées, sont au fond assez vulgaires; mais c'est un maître de la couleur vaporeuse, tantôt argentée, tantôt dorée, toujours suave et caressante. Cette couleur n'es^ pas seulement répandue sur ses figures, mais autour d'elles ; c'est comme un nimbe dont elles émergent et dont l'éclat les embellit encore. Murillo a été l'interprète le plus éloquent de cette piété tendre et sensuelle qui s'associe, dans le pays des contrastes étranges, au goût des spectacles sanglants et à l'indifférer ce dédaigneuse des /i/c/c/gos (fig. 435-438). L'art espagnol n'a pas perdu le fil de ces traditions. Goya (1746- 1828) fut comm.e un second Veîasquez a une époque où presque personne, en Europe, ne savait plus peindre ; les coloristes français du XIX' siècle ont subi son influence, comme celle des successeurs anglais de Titien et de Rubens. S'il poussa trop souvent le goût du réalisme jusqu'aux confins de la vulgarité, il sut y joindre, dans ses tableaux comme dans ses gravures, l'instinct dramatique et la verve acérée du satiriste (fig. 439-441)- Aucun peintre n'a moins ménagé les vices et les laideurs de son temps.
L'Espagne a très peu souffert des atteintes de l'académisme, qui exerça ses ravages en Italie, en France et en Allemagne ; le goût de la vraie peinture y est resté vivace. Ceux de nos contemporains qui ont vécu en Espagne, Regnault, Bonnat, Carolus Duran, en sont revenus
Fig. 441. — Goya.
Portrait de fe.m.me espagnole
(Galerie Natioiule de Londres )
LECOLE ESPAGNOLE
coloristes. J'ai été élevé dans le culte de Velasquez ", écrivait Bonnat en 1898. Et nous avons vu, aux dernières Expositions, des tableaux signés de noms espagnols — ceux de Zuloaga et de Bilbao, par exemple — qu'aucun Italien, aucun Allemand, aucun Anglais ne serait capable de peindre, témoignages irrécusables de la vitalité d'une école qui se réclame du grand nom de Velasquez et qui réserve peut-è;re à l'Europe du XX-' siècle la surprise de quelque nouveau génie du même ordre.
BIBLIOGRAPHIE — C. Ricci. L'art de rilalie du \ord. P., 1911 (p. 329); G. Ebe. Die Spât-Rena'ssance. Kunsteeschichle der europaischen Lànder von der Mille der XK/''" bis zum Ende des XK///' " Jahrhunderls, 2 vol.. B. 1886 ; C. Gurlitt. Geschichte des Barocksliles, 3 vol., Stuttgart, 1887-1889: A. Riegl. Enislehung der Barockkunsl.V .. 1912: Ch. Scherer. Elfenbeinplastik der Barochzeit, Strasbourg. 1898 ;J. Strzygowski, Das Werden des Baioch bei Raphaël und Correggio. Strasbourg. 1898: L. Serra, // Dominichino, R.. 1909; L Ozzola. Salcalor Rosa, Strasb. 1909; M. von Boehn. Guido Reni. Bielef. 1910; W. Rolfs. Gesch. der Molerei Xeapels, Lp.. 1910: M. Reymond. Lécole bolonaise iRev. des deux Mondes, l' janv. 1910.)
M. Reymond. Le Bernin. P., 1910; La SainteCécile de Maderna {Gazelle, 1892, I, p. 37) ; E. Steinmann. .basso/erra/o's Madona del Rosario ' Kunslchronih. 1901-1902, p. 27A
C. Justi, Miscellaneen (an espagnol et portugais^ 2 vol., B., 1909; P. Lefort. La Peinture espagnole. P., 189-1 ; S. Sanpere v Miquel, Los Cualrocenlislas catalanes, 2 vol.. Barcelone. 1906 (cf. Burlington Magazine, nov. 1906, p. 99) : C, S. Ricketts. The Prado, L..1904 ; C. G. Hartley, A record of Spanish painlins, L.. 1904; Roblot-Delondre. Portraits d infantes (XVT siècle), Br. X.. 1913: A. L. .Mayer. RÏbera. Lp., 1908 ; Seàllaner Malerschule. Lp., 1911 ; N. Sentenach. Paimers o) Sevilla. L., 1911 ; .Manuel Cossio, El Greco. Madrid, 1908: Meier-Graefe. Spanische Reise. B.. 1910 (Velasquez sacrifié à Greco); Barrés et Lafond, Le Greco, P.. 191 I ; A. F. CeJvet. El Greco. L., 1909 ; P. Lefort, Zurbaran (Gazette, 1892, I, p. 363) : A. de Beruete, Velasquez P.. 1898 : The schoolof Madrid (e'cole de Velasquez '. L.. 1909; L. Bonnat Velasquez (Gazette, 1898, I, p. 177^; \V. Gensel. Velasquez. Stuttgart 1903 Ttoute l'oejvre en phot.) ; C. Justi, Diego Velasquez. Bonn. 1889 (trad. anglaise de Keane. L., 1890) ; R. Stevenson. Velasquez. 2" éd., L., 1899; E. Faure, Velasquez, P.. 1903; A. Bréal. Velasquez. L.. 1903; P. Leprieur. La Vénus au miroir, acquise par la Galerie de Londres en 1903 (Gazette. 1906, I, p. 432); C. Justi, Murillo, L., 1892 ; A. L. .Mayer. Murillo, Stuttg.. 1913 (toute l'œuvre en phot.) ; H. Knackfuss. .Murillo, 2- éd., Bielefeld. 1896; Ch. Yriarte. Goya, P., 1867 ; P. Lafond. Goya, Evreux. 1902 (cf. Reçue de FArt, 1899, I, p. 133); V. von Loga, Francisco de Goya. B., 1903; A.-F. Calvert. Goya. L., 1909; p. Lafond, Ignacio Zuloaga (Revue de l'Art, 1903, II, p. 163); G. de Frenzi. Zuloaga, R.. 1912.
P. Lafond. Li Sculpture espagnole. P.. 1908; B. Haendcke. Studien zur Geschichte der spanischen Plaslik. (Monlanez, Alonso Cano, Pedro de Mena. Zarcillo), Strasbourg, 1900; A. Dieulafoy, La statuaire polychrome en Espagne (Monuments Piot, t. X, p. 171 et P., 1908.)