Suidas, au mot 7 yrannion
4. Περὶ τῆς Ῥωμαϊκῆς διαλέκτου (Athénée, Dipnos., XV, p.680).
Ὁ. Περὶ τῆς παρὰ Ῥωμαίοις ᾿Αναλογίας. Quelques fragments qui en restent ont été réunis par M. Lersch, Sprachphil. der Alten, I, pp. 142, 143.
lon de Byblos' et Philoxène*, écrivent sur la langue des Romains; c'était peut-être même sur ce sujet que Didyme avait argumenté contre Juba, dans des livres de controverse savante, qui sont indiqués par Suidas *. Bien plus, on trouve mentionné, sous le nom d'un auteur presque contemporain d'Apollonius, Philon de Byblos*, un traité « sur les Lettres phéniciennes ; » et soit que ce titre désigne, comme il est probable, l'alphabet de la langue phénicienne , soit qu’il désigne seulement l'antique alphabet phénicien appliqué à la langue grecque , et qu'ainsi ce livre füt analogue à celui d'Apollonius de Messène « sur les anciens Caractères de l'alphabet*, » en tout cas, un tel ouvrage témoigne des efforts louables de l'érudition pour méler à l'histoire des peuples celle des langues qu'ils ont parlées. Mais tous ces eflorts, il faut bien l'avouer, ue paraissent pas avoir eu d'influence considérable sur les progres de la philosophie du langage dans l'antiquité; Apollonius, du moins, n’a aucun souci, on dirait presque qu'il n'a pas la moindre connaissance des travaux de ses devanciers et méme de ses
1. Etrmol, magn., s. v. ᾿Ἀλτήρ. Cf. J. Lydus, de Mag. Rom., p. 28, éd. Fuss et Hase.
2. Schol. ad Hom. Odyss., H, 90, éd, Buttmann. C'etait peut-être un chapitre de son grand traité sur les Dialectes.
3. Il est vrai que Suidas attribue cette polémique à Didyme l'Ancien, le contemporain de Juba (notice sur Juba).
4. Fragment 9 ,t. II, p. 560 des Fragm. hist. grœc. de M, Müller (Zib/, græca de Firmin-Didot).
5. Schol. Dionys. Thr. ap. Bekker, Anecd. gr. , p. 784. Τὰ φοινιχήϊα (s.-ent. γράμματα) désigne le texte mème de l’inserip-
tion dans un célèbre monument de ‘Téos, Corpus Inser. gr., n. 3044,
50 APOLLONIUS DYSCOLE. — CHAPITRE I, S 1,
contemporains sur les langues étrangéres'. On peut soutenir sans exagération qu'il ne savait pas le latin; car il néglige de l’invoquer dans les occasions les plus naturelles qui s’en offraient à lui. Ainsi, dans 16 traité du Pronom, il remarque que toute consonne qui disparait au commencement d’un mot laisse la voyelle initiale avec l'aspiration douce*, mais que, dans ὗς, pour σῦς, l'esprit rude vient de ce que l'aspiration forte est une propriété del'vinitial. Quoi de plus simple que de citer alors les mots latins correspondants, où cette aspiration est représentée par une consonne sifflante, comme dans sus, ser po, SOMnus, sex, seplem, super, et tant d’autres, dont quelques-uns sont signalés par les grammairiens latins”. Mais, sans recourir aux Latins, Apollonius ne pouvait-il pas lire ces mêmes rapprochements dans l'ouvrage du Grec Tyrannion, consacré précisément à prouver que la langue latine est d’origine grecque‘. À propos de l'Article, dont il parle si souvent dans les écrits qui nous restent de lui, et dont la définition et l'analyse sont presque des lieux communs de sa théorie grammaticale, ilne remarque pas une seule fois que cette partie du dis-
1. Consulter, en général, sur ce sujet, la dissertation de M. Cramer, de Studiis quæ veteres ad aliarum gentium contulerint linguas. Sundiæ, 1844, in-4.
2. De Pronomine , p. T4 : Αἱ ἀφαιρέσεις ψιλὴν καταλιμπάνουσι τὴν ἄρχουσαν, λείόειν — εἴδειν, φημί — ἡμί, γαῖα — aix.
3. Voy. Varron, de Lingua latina, V, 96, 97 ; VI. 14, etc. ; et l'excellente discussion d’Aulu-Gelle sur suculæ et sur somnus, dans les Nuits Attiques, XIII, 9.
4. Περὶ τῆς Ῥωμαϊκῆς διαλέκτου, ὅτι ἐστὶν ἐκ τῆς “Ελληνιχῆς τοῦ ἀντιγένους (lecon corrompue; ne pourrait-on pas lire, avec M. Gaisford : ὅτι.... ἀρτιγενὴς,, récente, qui vient de se former?) ἡ Ῥωμαϊκὴ διάλεχτος. Suidas, à l’article Tyrannion le Jeune.
nn.
cours manque à la langue des Romains. Traitaut, dans sa Syntaxe’, des propriétés de l'infinitif, il me résoläment que ce mode puisse avoir des nombres, ignorant sans doute un idiotisme de la langue latine, où le futur ἀφίξεσθαι, par exemple, peut se traduire, selon le besoin, par venturum ou venturos esse*. D'un autre côté, lorsqu'il marque la propriété qu'a ce même mode de se construire avec l'article, comme ferait un nom, eût-il manqué, s'il eüt connu la conjugaison latine, de nous faire voir, dans le gérondit et le supin, une véritable déclinaison de l'infinitif ?
Une ou deux fois, il est vrai, Apollonius emploie le mot langues au pluriel’; mais on s'aperçoit bien vite qu'il ne s'agit, dans sa pensée, que des dialectes et des variétés de l'hellénisme. Aussi, quoique Priscien se donne pour un fidele imitateur d’Apollonius, nous rapporterons sans crainte à une autre source que les écrits du savant grec tout ce que le grammairien latin nous offre de renseignements sur la comparaison des deux langues grecque et latine, et à plus forte raison les rares endroits des /nstitutiones grammaticæ où ces deux langues sont comparées avec des idiomes sémitiques”. 1] a fallu les progrès du christia-
1. ΠῚ, 13 : Ἢ τῶν ἀπαρεμφάτων ἔγχλισις ἀναγχαίως λείπουσα τῷ παρεπομένῳ ἀριθμῷ. CF. I, 8.
2. Voyez précisément sur ces formes de l'infinitif futur en latin un chapitre d'Aulu-Gelle, Nuits Attiques, I, 7, où l’on voit que, dans ces infinitifs, la terminaison wrum était primitivement invariable.
3, Du Pron., p. 63. Synt., 1, 17. Cf. Du Pron., p. 35 : Οὐχ ἐξωμάλισται τὰ τῶν διαλέχτων, μάλιστα δὲ τῶν ᾿Αττιχῶν,
4. T. 1, pp. 25, 33 (où il cite pour autorité Pline l'Ancien; surtout p, 173 : « Cum lingua Pœnorum, quæ Chaldææ vel Hebrææ similis est et Syræ, non habeat genus neutrum. » Cf, Bekker, “περ. gr., p. 773.
52 APOLLONIUS DYSCOLE. — (ΠΑΡ. IL S 1.
nisme et le vif intérêt d’une polémique où la littérature hébraïque était sans cesse en jeu , pour atürer sérieusement sur les langues orientales l'attention des philologues de l'Occident. Encore leurs travaux en ce genre ont-ils laissé bien peu de traces’. Les philosophes, comme les grammairiens d'Alexandrie et de Pergame, ont cru volontiers que leur propre langue suffisait à révéler tous les secrets du langage humain. On ἃ gravement soutenu, dans certaines écoles, que les dieux parlaient « ou le grec ou un langage fort approchant du grec. » C'est le naïf témoignage d'un écrit récemment déchiffré parmi les papyrus d’'Herculanum*. Comment s'étonner après cela que la littérature latine elle-même, avec les chefs-d'œuvre de Cicéron et de Virgile, n’ait pu vaincre l'indifférence de la Grèce, et qu'Apollonius ait tenu pour universels les principes de sa langue nationale ?
Après cette digression , qui nous a semblé nécessaire pour bien caractériser l'érudition et la critique d Apollonius, achevons de passer en revue les règles qu’il suit dans ses recherches.
Dans tout mot qu'il s’agit de classer ou de définir, on doit considérer deux choses : la forme ou le son, et le sens’. C’est à la seconde qu'on doit faire le plus d’attention*, car ce n'est pas la forme, mais le
1. Voy. saint Jérôme, Préfaces de ses traductions des livres de l'Ancien Testament ; Isidore de Séville, Origines, I, 3, 4 et 28.
2. Καὶ νὴ Δία γε τὴν “Ἑλληνίδα νομιστέον ἔχειν αὐτοὺς διάλεχτον, À μὴ πόῤῥω... Philodème, Περὶ τὴς τῶν Θεῶν εὐστοχουμένης διαywyñs, col. 14, dans 165 Volumina Herculanensia, τ, VI.
3. De l’Adv., Ὁ. 529: Πάσῃ λέξει -παρέπονται δύο λόγοι, ὃ τε περὶ τῆς ἐννοίας χαὶ ὃ ken τοῦ σχήματος τῆς φωνῆς. Ε΄. pp. 536 et 556.
4. De la CP: 5 D: GLTÉ Τῆς PE οὖν eus χανόνες οἵδε εἶσί * τοῦ δὲ δηλουμένου, ὅπερ καὶ μᾶλλον ἀναγκαῖον ἦν, πάραθετέον,
sens et le rôle d'un mot dans la phrase qui déterminent à quelle classe il apppartient ‘; toutefois la forme elle-même est un indice utile, et, dans la forme d’un mot, la terminaison est ce qu'il importe le plus d'étudier, car elle exprime souvent à elle seule une idée tout entière *.
De ce que deux mots ont de l'analogie ou s'emploient quelquefois l’un pour l’autre, il ne s’en suit pas qu'ils soient une seule et même partie du discours”. Le sens figuré d'un mot ne peut faire autorité* ; un emploi accidentel ou extraordinaire ne prouve rien contre l'attribution d’un mot à telle ou telle classe". Une simple variété de forme ou d’accentuation ne prouve pas davantage ἡ. Certains mots
1. Du Pron., p. 85 : OÙ φωναῖς μεμέρισται τὰ τοῦ λόγου μέρη, σημαινομένοις δέ, CF. Syne., 1, 19, où le mème principe est développé à propos d’uneconstruction de l’article ; de la Conj., pp. 480, 481; de l’Adv., p. 564. De l'Adv., p. 575 : Οὐ πάντως παρὰ τὰς ἀποξολὰς τῶν στοιχείων 6 μερισμός, παρὰ δὲ τὰς συντάξεις.
2. Synt., II, 2 : Εἰ τὰ τέλη ἐπιχρατεῖ τῶν μερῶν τοῦ λόγου, τὸ δὲ τέλος τῆς ἀντωνυμίας πτῶσίς ἐστι, ἐπιχρατήσει ἄρα διὰ τοῦ τέλους τὸ χαλεῖσθαι ἀντωνυμία. Du Pron., p.36 : Τὰ γὰρ τέλη τῶν λέξεων ἐπιχρατεῖ χατὰ τὰς συνθέσεις. ἹΡῆωαα γοῦν τὸ δημαγωγῶ χαὶ παιδαγωγῶ, καὶ ὄνομα τὸ εὐγενὴς χαὶ εἰ ἐξ ἐπιῤῥήματος σύγχειται. Cf. pp. 39, 46, 81 ,et, plus bas, chap. vr, 5.3, ce qui concerne les terminaisons adverbiales en θι, θεν, etc.
3. Du Pron.,p. 6 : Οὐχ εἴ τί τινι χατά τι χεχοινώνηχε, τοῦτο πάντως ἐχείνῳ χοινόν ἐστι. 7ῥίεἰ.,, p. 7 : Οὐχ εἴ τι ἀντί τινος παραλαμθάνεται, εὐθέως ταὐτὸν ἐχείνῳ ἐστίν. CF. p. 80.
4. Du Pron., p. 31 : Οὐ τὰ ἐν σχήματι λαμθδανόμενα χαὶ ταῦτα ὀλιγάχις, χανὼν τῶν πλείστων. Cf. p. 81.
D. Syne., 1, 91 : Οὐ παρὰ τὰς ἐξαιρέτους συντάξεις ἀποστήσεται τὰ μόρια τῆς ἐννοίας. Cf. du Pron., p. 88.
6. Del Ade,, p. S44 : Οὐ γὰρ τὰ παρὰ πνεύματα À τόνον ἥ τι τῶν παρεπομένων ταῖς φωναῖς ἐχφερόμενα περιγράφεται τοῦ δέοντος μερισμοῦ. CF. de l Ade,, p. 575,1 13.
passent quelquefois, par le sens qu’on leur donne, d’une classe dans une autre’. Deux. parties du discours , en s’unissant l’une à l’autre, forment quelquefois une locution qui rentre dans une tout autre classe ?.
En général, il ne faut pas demander à la grammaire plus de régularité qu’elle n’en comporte. Les formes grammaticales ne constituent pas des séries complètes et sans lacunes; le hasard ἃ souvent fait négliger des formes et des locutions que l'usage aurait tout aussi bien pu admettre”, Ce n’est pas qu'une sorte de sagesse ne semble avoir présidé à la création du langage. Soit négligence de style, soit intention d'exprimer ce qu'il croit une vérité historique , Apollonius dit souvent que telle ou telle forme ἃ été « inventée » ou « imaginée » pour remplir tel
1. Synt., II, 8 : Καὶ ἄλλα μέρη λόγου πάλιν μετατεθέντα τῆς ἰδίας συντάξεως καὶ ἄλλων ἀναπληρώσαντα τὰς ἰδιότητας, πάλιν τῆς τούτῶν ὀνομασίας ἔτυχεν. À quoi se rattache l'observation suivante : Παρυφίσταται ἔν τισι μέρεσι δηλούμενα ἑτέρων μερῶν λόγου (Jbid., IT, 42). Cf. de l’Adv., pp. 592, 593,
2, Synt., IV, 10 : Δύο μέρη λόγου ἐστί (eico, composé de εἷς et 8), τῇ μέντοι ἐξ ἑκατέρου συνόδῳ ἕν τι παρυφίσταται.
3. Du Pron,, p. 63 : Οὐχ ἐξωμάλισται τὰ τῶν διαλέκτων, μάλιστα δὲ τὰ τῶν ᾿ΑΑττιχῶν. Ibid., p. 91] : Καὶ ἄλλαι λέξεις κατὰ τύχην ἐσι-γήθησαν. 1bid., p. 14 : Ὑπολαμόάνω δ᾽ εὐλόγως τὰς πτώσεις τῶν τοιούτων σεσιγῆσθαι, etc. Cf. Syrr., IT, 29 ; IIT, 30, où le même verbe σιγῶ exprime ces lacunes que laisse l’usage dans les séries de formes grammaticales. Apollonius emploie aussi dans un sens analogue ὀλιγωρῶ, Syrt., ILE, 27, 30 ; du Pron., p. 69 ; de l’Adv., p. 369. Ce sens des deux verbes σιγῶ et ὀλιγωρῶ ont échappé à H. Estienne et à ses derniers éditeurs, Pour désigner une locution inusitée ou qui ne peut exister, Apollonius dit où ῥητὸν, Synt., IT, 24 ; ΠΙ, 29 ; ou bien où συστατόν, Synt., II, 27 ; ou bien ἀσύστατον, Synt., II, 22.
ou tel rôle’; et c’est à cela que se réduit tout ce que nous pouvons savoir aujourd'hui de son opinion sur la grande controverse relative à l'imposition des mots, controverse dont nous avons un si curieux monument dans le Cratyle de Platon.
Telles sont les règles de méthode qui dirigent Apollonius dans ses études sur le langage. Sans lui en faire honneur à l'exclusion de tout autre de ses devanciers ou de ses contemporains, on ne peut méconnaitre que ces principes témoignent d'une science déjà solidement constituée. Comme d’ailleurs Hérodien parait s'être plus spécialement attaché au détail technique de la grammaire et qu'on ne lui attribue aucune théorie nouvelle de quelque importance; comme aucun des compilateurs qui se succédent depuis la décadence païenne jusqu'à la renaissance des lettres ne mentionne un seul grammairien philosophe après Hérodien et Apollonius, il est permis de croire que ces deux hommes representent, dans l'antiquité, la grammaire savante à son plus haut degré de perfection, et que dans un travail, qui sur quelques points leur est commun, Apollonius a, comme philosophe, la meilleure et la
plus belle part.
1. Synr., IL, 8 : ᾿Ἐδείξαμεν ὅτι où δυναμένων τῶν ὀνομάτων παραλαμβάνεσθαι χατὰ τὸ α΄ χαὶ τὸ β΄ πρόσωπον ἐπενοήθη τὸ μόριον. Même expression, Zbid., II, 7, Synt., 11, 10 : "ἔνθεν παρεισέδυον αἵ ἀντωνυμίαι τὸ ἀδύνατον τοῦ ὀνόματος ἀνταναπληροῦσαι.... ἴσως ἂν ἐγένετο μηδὲ τὴν ἀντωνυμίαν προσηυρῆσθαι. Du Pron., p. 182 : Προνοητιχώτατα ἄρα χατὰ τὸ ἄρχον χινεῖται, ἵνα ἄχραντος ἡ πτῶσις μείνη.
56 APOLLONIUS DYSCOLE. — CHAP. I. S 2.
. 2. Du style d’Apollonius.
Une chose toutefois a lieu d’étonner les lecteurs de ses écrits, c’est la rudesse et Pobscurité de son style.
Le siècle d’Hadrien et des Antonins est, par excellence, le siècle des Atticistes. Jamais, depuis la décadence des lettres grecques, on ne s'était plus curieusement occupé de remonter aux vrais modèles, surtout en prose. C’est alors que Lucien écrit ces dialogues d’une finesse de style et d’une correction qui brave souvent la sévérité des plus habiles connaisseurs; que le rhéteur Aristide renouvelle, non sans succès, avec un surcroit de pompeuse élégance, les lieux communs d’éloquence et d'histoire tant de fois traités depuis Isocrate et Platon; que le polygraphe Arrien s’'attribue et se fait pardonner le surnom ambitieux de nouveau Xénophon; que Phrynichus, dans un recueil de mots attiques, relève et condamne avec une rigueur parfois excessive les formes douteuses et les irrégularités de construction propagées par la négligence ou par le mauvait goût. Apollonius ne se montre pas moins isolé de cette brillante pléiade d'écrivains qu'il ne l'est de toute littérature et de toute langue étrangère; et, quoiqu'il vive dans un commerce particulier avec les meilleurs écrivains de l’ancienne Grèce, il ne songe guère à s’en rapprocher par le charme du langage. Ce n’est pas qu’on regrette beaucoup, dans des sujets comme ceux qu'il traite, cette forme du dialogue, peu propre, en définitive et malgré d'immortels exemples, à l'exposition de vérités scientifiques. Le
Cratyle reste une exception dans l'histoire de la science; et le Cratyle même prouve combien il est rare que la science ne perde pas quelque chose de sa rigueur dans ces jeux d'imagination dont on veut l'embellir. Le Lexiphane de Lucien et son Procès des Consonnes devant le tribunal des Voyelles sont des plaisanteries plus ou moins heureuses sur des sujets grammaticaux; ce ne sont pas des traités de grammaire. Ce qui convenait à des traités de ce genre, lorsque la grammaire venait d'atteindre un tel degré de précision philosophique, c'était l'ordre, la simplicité, la sobriété d’un style grave et clair, et, de temps à autre seulement, l'expression vive qui peint en quelques traits un grand écrivain, et qui dans le grammairien nous montre le critique et l'homme de goût. Or, de ces qualités, Apollonius n'a que les plus sévères. Il est, avant tout, sérieux, et sérieux, comme nous l'avons vu, jusqu'à une sorte de morgue hautaine à l'égard de ses adversaires; d’ailleurs sans élégance ni grâce dans le choix des termes ou des tournures* ; négligeant les plus faciles ornements de la phrase’, multipliant sans mesure
1. Voy. aussi plus bas, chap. van, $ 4, p. 274, de quel ton il expose et défend les principes de l’accentuation greeque.
2. Un exemple suflira ici. Je transcris les premières lignes du traité sur le Pronom : Παντί rw προῦπτόν ἐστιν, ὡς ἡ σύντομος ἕρμηνεία μετὰ τῆς δεούσης σαφηνείας πολλῷ χρεῖττον χαθέστηχς τῆς οὐχ οὕτως ἐχούσης φράσεως, Ὅθεν χατὰ δύναμιν τὴν ἰδίαν πειρασόμεθα, τὸν περὶ τῶν ἀντωνυμιῶν λόγον διεξιόντες, τὰ μὲν παρέλχοντα παραπέμπεσθαι, τὰ δ' ἐλλείποντα προσαναπληρῶσαι, τὰ δὲ μαχροπεριοδεύτως ὑπ᾽ ἐνίων εἰρημένα ἀνιλλιπῶς ἐπιτομώτερον φράσαι.
3. C'est à peine si l’on trouve chez lui quelques exemples de l'attraction des cas, qui est un des moyens de varier le style dans le dialecte attique. Sync, ΠῚ, 10: Ὡς ἐν τῷ χθές, αὔριον καὶ
les mots techniques, et quelquefois en créant de sa propre autorité, pour le besoin de ses idées’, plein de répétitions et de digressions laborieuses, trèsinhabile, en un mot, à nous faire aimer cette langue qu’il connaît si bien, mais dont il manie si péniblement les ressorts.
On s’est plaint souvent que les grammairiens écrivent mal, et l'exemple de leur mauvais style a infirmé l'autorité de leurs préceptes. Même en France, où nous comptons parmi les grammairiens et d’excellents écrivains de Port-Royal, et les Duclos, et les Condillac, on a souvent signalé ce désaccord de la
ἄλλοις οἷς παρεθέμεθα. En revanche, il offre des anacoluthes étranges, comme, Synt., II, 9 : .... Οὐχ ὥς τινες φήθησαν, δι᾽ ἄγνοιαν τῶν ὀνομάτων.... ἀλλὰ σαφὲς ὅτι où δυναμένων τῶν ὀνομά-των.... χαταγίνεσθαι, OÙ σαφὲς ὅτι semble être employé pour ànλονότι. Il supprime souvent les particules de liaison, si fréquentes et d’ün usage si commode dans la prose grecque. Synt., IL, 8: Où γὰρ θεματιχή ἐστιν, ὥσπερ τινὲς ᾿ζήθησαν * σαφὲς ἐκ τῶν παρεπομένων. Ἀπὸ παντὸς ἀρσενικοῦ... γίνεται, etc. II, 9 : .... καθὼς δεδεί-ξεται, Φήσει τις, οὐχὶ οὖν, etc. II, 22 : Πᾶσα ἀνάγχη.... παραστῇ-σαι. Ἔστι χαθολικώτερον φάναι χἀχεῖνο, etc., et un peu plus bas, après un point. Eort πλεῖστα παραθέσθαι. III, 32 : Οὕτως ἔχει....., ἄλλα πλεῖστα τῆς ἴσης ἐννοίας ἐχόμενα. Εἰκός τινα φήσειν ὡς, etc. M. Bekker ἃ signalé quelques-unes des locutions vicieuses d’Apollonius dans une de ses notes sur le traité du Pronom, p. 204.
1. Mots anciens, employés dans un sens nouveau : Συυμονὴ (τῶν πτώσεων) καὶ συνέμπτωσις, de P Ado., p. 615. Πεισμονή, Synt., ΠῚ, 32. Συμόαρύνω et συγκαταδιδάζω, en parlant de l’accent, de ων... p. 581, 586, et p. 584. Συμπληθύνω, « mettre au pluriel en même temps, » Synt., 1Π|, 11. Συναναφέρω, « rapporter ensemble à une notion antérieure, » Synt., 1, 38. Γινώσχειν, connaître, « c’est-à-dire connaître l’usage de... » Synt., IL, 19, Ρ. 140, 144, Bekker. ᾿Κπεξεργάζεσθαι, « examiner, traiter avec soin, » Syzt., IT, 14, 15. Mots qu'Apollonius emploie seul ou le premier : ᾿Απαναγινώσχω, admettre une mauvaise lecon (dans un texte), d’où le nom ἀπανάγνωσμα, δγπέ., II, 14, 19 (fin), 21,
science et du goût, de la théorie et de la pratique". L'antiquité, je crois, ne fut pas plus heureuse à cet égard. Platon, il est vrai, a écrit le Cratyle, et César a composé deux livres de Analogia, simples récréations de leur génie au milieu de bien autres études ; mais les grammairiens, les érudits de profession, tels que Varron et Apollonius, nous fatiguent par la végligence et quelquefois nous rebutent par l'âpreté du langage, malgré le vif intérêt qui s'attache à tant de théories ingénieuses et savantes. Hérodien, en cela, parait suivre de près les traces d’Apollonius. Son petit traité sur les Mots hors de classe, περὶ Μονήρους λέξεως, le seul peut-être de ses ouvrages qui nous soit parvenu intact, est le chef-d'œuvre d'une érudition à laquelle il semble que rien n'échappe dans les innombrables richesses de la langue grecque ; mais le
22, ᾿Εξεργαστιχώτερον, Synt., ΠΙ, 31, Ἐγχλιτιχώτερον, Sy. IE, 18. Δωριχώτερον, Synt., Il, 21. ᾿Εναλλχσσομένως, Syrnt., II, 27, Δυσανασχέτως, Srat., II, 8. (Cf. Pollux, Onomast., II, 130, où le mot n'est appuyé d'aucune autorité.) Κοινολεχτοῦμαι, de ἢ “εἰν, Ρ. 580. Προσξιευχρινῶ, Srat., ΠῚ, 32. Προσδιασαψῶ, Synt., IV, 10. Διχσαφητιχός, Synt., Il, 14, "Euroioù ‘de ἐμποδῶ), de l'Adv., p. 398 et ailleurs. Ὑποπαραίτησις, Synt., Il, 19; ΠΙ, 32; IV, 10, On peut signaler encore comme une innovation qui s’introduisait alors dans la langue l'emploi de l'article uni à un comparatif pour exprimer le sens d'un superlalif : τὸ μεῖζον, pour τὸ μέγιστον, Synt., IE, 19, 25; ΠΙ, 2; IV, 8; du Pron., p. 7. Cf. Syne., IL, 21 : Αἱ πλείονες ἐχδόσεις. Au reste, quelquesuns de ces vices de langage remontent peut-être à des auteurs plus anciens qu'Apollonius, mais dont les ouvrages sont aujourd'hui perdus.
1. Voy., par exemple, les remarques sévères, mais justes, de Voltaire sur le style de l'abbé Girard ( Frais principes de la langue française), daïis l'opuscule intitulé : Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de l'éloquence dans la langue française, τ. XXXIX, p. 238, éd. Beuchot.
style en est singulièrement pénible et obscur ‘. Et cependant rien ne peut faire soupconner chez ces grammairiens l'intention de dérouter leur lecteur par l'emploi de mots étranges et de tours difficiles. Nous sommes bien loin encore de ces latinistes du moyen âge qui se créaient, dans l'intérieur des écoles, un jargon barbare à leur usage et à l'usage de leurs adeptes *. Ce n'est pas non plus comme chez les stoïciens, dont la langue, d’ailleurs, offre quelques ressemblances avec celle d’Apollonius *, ce n’est pas l'effet d’un dédain réfléchi pour toutes les grâces du langage; c’est plutôt, à ce qu'il me semble, une préoccupation tellement vive de leur thèse gramma-
1. On peut citer encore, à l’appui de ce jugement, la définition de la Prosodie par Hérodien, qui nous a été conservée dans les Scholies sur Denys le Thrace, p. 676 : Προσῳδία ἐστὶ ποιὰ τάσις ἐγγραμμάτου φωνῆς ὑγιοῦς, χατὰ τὸ ἐπαγγελτιχὸν τῆς λέξεως ἐχφερομένη μετά τινος τῶν συνεζευγμένων περὶ μίαν συλλαῤήν " ἤτοι χατὰ συνήθειαν διαλέκτου ὁμολογουμένης, ἄτοι χατὰ τὸν ἀναλογιχὸν ὅρον χαὶ λόγον. Arcadius, dans la préface de son manuel d’Accentuation , se plaint aussi de la mauvaise méthode d’exposition suivie par Hérodien dans son traité général de Prosodie.
2. Voyez Ozanam, de la Civilisation chrétienne chez les Francs, p. 426 et suiv.; et les textes publiés par M£"°* À, Mai : Auctores classici e Codicibus Vaticanis, τ. V.
3. Phrynichus, relevant comme incorrects le mot ἐπέστησε (pour προσεῖχε τὸν νοῦν) et la locution ἐπιστάσεως ἄξιον, accuse particulièrement les stoiciens de l’avoir introduite dans l’usage (p. 281, éd. Lobeck). Or, ce mot et cette locution se trouvent très-fréquemment dans Apollonius. Voyez , par exemple : Syrt., I, 3 ; IT, 22; III, 12 et 32, etc. ; de la Conj., p. 408 ; de ? Adv., p. 544, etc. On peut voir dans Diogène Laërce (livre VII) et dans Apollonius lui-même, de Pron., p. 146, 147; de Conj. p. 518, 19; Sy, 1Π, 31, 32, etc., combien d'innovations les stoïciens avaient introduites dans le vocabulaire grammatical. Apollonius et Hérodien n’en sont ni le premier ni le dernier exemple.
ticale, qu'elle leur ôte jusqu'au moindre souei de la forme littéraire ; c'est un pédantisme naïf, en quelque sorte, qui, à force de chercher l'exactitude , s’alourdit et se hérisse d'expressions techniques, sans s'apercevoir que les plus belles vérités perdent beaucoup de leur valeur à être mal exposées’.
Dans les analyses et les extraits qui vont suivre, uous avons fait effort pour atténuer autant qu'il nous était possible ces défauts du style d'Apollonius, et surtout l'obscurité qui souvent en résulte, Mais on trouvera, nous le craignons, que nous avons assez mal réussi. Une réflexion, toutefois , nous rassure à cet égard contre les sévérités de la critique : c’est que le portrait du grand philologue que nous essayons de faire revivre devra paraître d'autant plus fidèle qu'il aura moins d'agrément.
1. De là sans doute certaines épigrammes que nous ἃ conservées l’Anthologie et qui ne manquent pas de justesse, XI, 130, 279, 321, 222. Voyez aussi Athénée, Dipnos., V, p. 222.