DU NOM, DU PRONOM, DE L'ARTICLE
Quelque importance qu'Apollonius attache à sa classification des parties du discours et aux raisons dont il l'appuie, on me permettra de ne pas la suivre exactement dans cet examen, et de rapprocher l'une de l’autre trois espèces de mots qu'il n'avait pas étudiées dans le même ordre, mais dont la théorie sera, grâce à ce rapprochement, plus facile à comprendre et à juger.
S 1, Du nom.
« Le nom, dit Apollonius dans un chapitre de la Syntaxe qui nous ἃ conservé la substance de sa doctrine sur cette matière’, le nom a été inventé pour exprimer les qualités générales ou particulières, par exemple lomme, Platon; et, comme il n'a ni la valeur démonstrative ni la valeur relative, de là vient qu'il a reçu beaucoup de formes, pour que chacune d'elles exprimât la qualité de chacun des êtres nommés. On voit, en eflet, que les coin-
1. I, 7 : Ἢ τῶν ὀνομάτων θέσις ἐπενοήθη, εἰς ποιότητας χοινὰς ἢ ἰδίας, ὡς ἄνθρωπος, Πλάτων, etc. Cf, 1,12, 22, 37. Dans ces traductions et ces analyses , les exemples d'Apollonius sont ordinairement mis en français, à moins que le texte original ne soit nécessaire pour comprendre la pensee de l’auteur.
Xe
cidences de formes ne troublent pas médiocrement dans l'usage des noms appellatifs et des noms propres. Par exemple, le mot 4yax peut désigner deux guerriers différents, si l’on n'ajoute pas un adjectif pour déterminer la personne à qui on entend l’appliquer ; sans cela, en effet, la personne à qui l’on pense demeure indéterminée. Voilà pourquoi le nommatif, ayant pris des formes spéciales, a exigé des cas obliques répondant à chacune de ces formes’. De là aussi l'introduction des genres qu'il a bien fallu inventer pour distinguer le sexe après les autres qualités déjà caractérisées. De là encore l'invention des formes adjectives qui s'ajoutent aux conceptions générales ou particulières pour les compléter : ainsi, « cheval blanc ou rapide ; » « Platon le sage ou le bon, » et autres additions du même genre. De là enfin l'invention des mots composés, comme 7r1santhrope, philologue, produite par le besoin d’exprimer des idées accessoires au nom. »
Apollonius avait donné ailleurs une définition plus complète, et, en même temps, plus précise, que Priscien ἃ traduite et dont le texte même se retrouve, sans nom d'auteur, chez un grammairien du moyen age” : « Le nom est la partie du discours qui montre
1. Καὶ ἕνεκα τοῦ τοιούτου ἰδιάσασα ἣ εὐθεῖα xa0” ἕχαστον χαραχτῆρα ἀπήτει τὰς πλαγίας ἀνηχούσας πρὸς τὸ ἴδιον τῆς εὐθείας.
2. Super xu versibus Æneidos, p. 312 (1. II, éd. Krehl) : « Nomen est... secundum Apollonium, pars orationis quæ singularum corporalium rerum vel incorporalium sibi subjectarum qualitatem propriam vel communem manifestat. » — Chæœroboscus apud Bekk., Anecd. pr., p. 1177 : "Ονομά ἐστι μέρος λόγου πτωτιχόν, ἑκάστου τῶν ὑποκειμένων σωμάτων À πραγμάτων χοινὴν À ἰδίαν ποιότητα ἀπονέμον. Le mot ἀπονέμειν se retrouve précisément avec le même sens dans la Syntaxe, IE, 7 : Ἵν᾽ ἑκάστου τὸ yapa-
DU NOM, τ la qualité propre ou commune du sujet corporel ou incorporel (des personnes ou des choses } dont on parle. » On s'étonne de ne pas trouver comprise dans cette définition l'idée d’étre ou de substance (οὐσία) ; mais Apollonius tient expressément à s'en écarter et il en fait le caractère distinetif du pronom. « Quand nous désignons une personne par le nom, observe-t-il ailleurs, nous laissons désirer l'idée de sa substance , nous ne marquons que les qualités qui s y rattachent; et cela est vrai, même du nom propre, à cause de lhomonymie, qui fait qu'un même nom propre s'applique à plusieurs personnages. Au contraire, les pronoms ne signifient par eux-mêmes que la substance, et c'est seulement en nous faisant voir la personne ou le sujet qu'ils en montrent les qualités accessoires ‘. » Cette distinction le conduit à des remarques ingénieuses, mais un peu obscures, sur l'usage et le sens des mots interrogatifs. « Une preuve nouvelle que le nom et le verbe sont les parlies les plus vivantes du discours, c'est que lorsqu'ils sont mal connus ils appellent tout de suite une ques-
χτηριστιχὸν ἀπονείμη τὴν ἑχάστου ποιότητα. Cf. Priscien, Il, ὃ, Ρ. 70 : « Nomen est pars orationis quæ unicuique subjectorum corporum seu rerum communem vel propriam qualitatem déserebuit, » Il traduit donc plus exactement Apollonius dans l'endroit méme où il ne le cite pas.
1. Synt., 1, 31 : Διὰ τῆς ὀνοματιχῆς συντάξεως τὴν οὐσίαν ἐπιζητοῦμεν τοῦ ὑποχειμένου. ... «ταύτην γὰρ μόνον αἵ ἀντωνυμίαι ἐμφαίνουσι, τῆς ὑπ᾽ αὐτῶν δείξειως συνεξηγουμένης τὰ παρεπόμενα, Priscien s'écarte donc d’Apollonius , quand il dit ailleurs (IE, #, p. 68 « Proprium est nominis substantiam et qualitatem significare. » — Je fais ce rapprochement pour montrer que les textes de Priscien doivent être invoqnés avec une certaine defiance, quand on ma pas une preuve certaine de leur conformité avec celui d’Apollonius. Sur l'oùix, voyez pourtant ci-dessous, p. ΤᾺ
tion pour les éclaircir; ce qui se fait au moyen de plusieurs formes nominales et adverbiales. Voulant connaître l'existence (ὕπαρξιν) d’un sujet, nous disons : Qui se meut ? Qui parle ? car le fait du mouvement ou de la parole est connu, mais nous ignorons la personne qui l’a accompli. Voilà pourquoi la réponse se fait par un nom appellatif ou par un nom propre, ces derniers désignant aussi la substance ou plutôt l'existence (τὴν οὐσίαν, employée ici comme synonyme αἰ ὕπαρξιν) ; et, comme les notions accessoires qui se rattachent à ces noms peuvent n'être pas claires, de là de nouvelles questions : Lequel? — Le grammairien, le musicien, le coureur. Au mot Qui, on a répondu par le mot 7ryphon; de là une nouvelle question : Lequel des deux ? — Ce sera ἐδ grammairien Où le rhéteur ; » et ainsi de suite pour la couleur du personnage, pour sa patrie, etc. *. L’adverbe interrogatif joue à l'égard du verbe le même rôle que les noms interrogatifs à l'égard du nom; par exemple : « Comment a-t-il lu? — Bien, » etc. ὃ.
Une autre idée qu'Apollonius expose avec beaucoup de soin relativement à la nature du nom, c’est que cette espèce de mots exprime toujours la troisième personne et répugne à exprimer les deux au-
1. Synt., 1, 3. p. 19, Bekker : Καὶ αὕτη ἀπόδειξίς ἐστι τοῦ τὰ ἐμψυχότατα μέρη τοῦ λόγου δύο εἶναι ὄνομα καὶ ῥῆμα, ἅπερ οὐχ ἐν γνώσει ὄντα τὴν χατ᾽ αὐτῶν πεῦσιν ἔχει συνεχῶς παραλαμόανομένην. Ἦν δὲ (Znveniuntur autem, dit Priscien, t. II, p. 18, qui traduit presque mot à mot tout ce passage, sans l’éclaircir beaucoup par sa traduction) καὶ ἐν πλείοσιν ὀνοματιχοῖς καὶ ἐν πλείοσιν ἐπιῤῥηματιχοῖς διὰ λόγον τοιοῦτον, etc. Cf. I, 37, où se retrouve une partie des mêmes idées.
2, Synt., 1, 8, p. 21.
tres '. Les noms ne peuvent être pris à la seconde ni à la première personne, parce qu'ils n'ont pas de formes particulières pour y répondre. Nous ne nous adressons pas par le nom à la personne qui est devant nous, et nous ne l'employons pas pour nous désigner nous-mêmes. Il faut cependant excepter le vocatif qui donne au nom la signification d'une seconde personne. « Cela posé, il en résulte que les locutions comme ᾿Απολλώνιος γράφω, Apollonius J'écris, sont irrégulières , parce que l'un des deux mots est à la troisième personne et l'autre à la première. Mais cette regle n'est pas sans exception. Les verbes qui désignent ou l’existence ou quelque qualité propre au sujet, admettent l'apparente irrégularité qu'Apollonius vient de signaler : εἰμὶ ᾿Οδυσσεύς, je suis Ulysse; Τρύφων ὀνομάζομαι, Je me nomme Tryphon ; et autres locutions semblables. Au contraire, le verbe ne peut attribuer à un mot commun cette forme de la qualité propre *; on ne dira pas : 76 me nomme, Je m ‘appelle, ἐγώ ὀνομάζομαι, Sans rien ajouter au pronom ἐγώ, Je, qui désigne tout sujet à la première personne du singulier. Mais on pourra dire : Je suis ou J'existe , ἐγώ ex, car le verbe ici marque l'existence d'une maniere générale et non pas une qualité particuliere, et cette idée générale concorde avec celle du pronom. Le même raisonnement s'applique aux autres personnes. Il est donc évident (Apollonius abuse fort de ces déclarations que contredit l'obscurité habituelle de son style) que les verbes, ne pouvant altérer la forme spéciale