‹ Apollonius DyscoleChapitre 50 sur 90 · Synt., III · texte numérisé non relu

Synt., III

DU VERBE. 159 positif accompagné de z#rmus'. Du reste, on ne peut assez remarquer l'esprit d'ingénieuse analyse que montre Apollonius dans ce chapitre. Un pas de plus el nous toucherons à la distinction du radical et du suffixe dans les langues synthétiques : caractériser ces terminaisons et ces particules qui ont le méme sens et jouent le même rôle, c'est, en réalité, faire de la linguistique selon les méthodes modernes. Le germe de nos méthodes était déjà dans ces antiques monuments; mais il ἃ fallu bien des siècles pour qu'il se développät.

Apollonius applique à l'impératif la même distinction : dans γράψον il reconnait le sens de la particule impérative ἄγε. Mais ce mode lui offrait d'autres difficultés à résoudre. ἃ la différence de tous les autres modes personnels, il manque de première personne : singulier caractere, qui ἃ fort tourmenté les grammairiens. Nous allons voir comment Apollonius essayait de résoudre cette question délicate *,

« Les deuxièmes personnes des impératifs suivent une règle très-claire de syntaxe, quand bien même elles se confondraient pour la forme avec celles de l'indicatif : car l'addition du vocatif qui s’y joint détruit déjà toute ambiguïté. Les troisièmes personnes, ayant une forme distincte, n'offrent jamais la moindre obscurité. Quant aux premières personnes, quelques grammairiens n'en admettent même pas l'existence, et cela pour les raisons suivantes :

« Ils disent que celui qui commande doit étre distinct de celui à qui il commande, ce qui ne peut avoir

1. Priscien, I, 2, p. 413, a fait une remarque analogue au sujet des comparatifs latins qui ont la valeur du diminutif. 2, Synt., IL, 25 et 26. Cf. du Pron., p. 28 , 24.

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lieu à la première personne. La premiere, en effet, est celle qui parle d’elle-même, la seconde celle à qui on s'adresse en lui parlant d'elle-même, et c’est à la seconde personne que se rapporte le mode impératif dans les mots : μεσ, dis, écris. Il est évident aussi que les vocatifs supposent deux personnes, celle qui parle et celle à qui l'on parle, d'ou il résulte que les pronoms de la première personne n'ont pas de vocatif, tandis que ceux de la seconde en ont un.

« Cet usage du vocatif démontre donc qu’il n’y a point d'impératif de la première personne, car l'impératif se construit avec le vocatif, et nous avons démontré que ce cas est incompatible avec la première personne. Comme on ne peut imaginer queiqu'un se parlant à lui-même, parce que chaque personne est indivisible, on ne peut non plus imaginer que l’on se commande à soi-même, tout commandement supposant un supérieur qui donne l’ordre et un inférieur qui le reçoit. — Ceux qui admettent le commandement à la première personne, sans réfuter les raisons qui précèdent, s’autorisent del’usage en citant les exemples d'Homère (Zliade, 11, 140).

« Fuyons avec nos vaisseaux dans notre chère patrie ;

... Χαζώμεθ᾽ ἐφ᾽ ἵππων. ν «νννν Fuyons sur nos chars ; » (Iliade, NV, 34 et 249.)

et les autres locutions vulgaires de ce genre ; d’où

ils essayent de déduire les formes correspondantes des impératifs singuliers. De même, en effet, que la

1. Οὐχ ἀνασχευάσαντες τοὺς προχειμένους λόγους. On lirait plus volontiers ὡς ἀνασχευάσοντες « pour renverser le raisonnement précédent ; » mais le texte de Bekker, autorisé par le ms. 2548, peut, à la rigueur, s'expliquer sans recourir à une correction.

DU VERBE. 161 pénultième des secondes personnes au pluriel, devient, en perdant τε, la finale des secondes personnes de l'impératif singulier : Aéyeze, λέγε, — νοεῖτε, νόει ; de même, la pénultième des premières, en perdant μεν, formera l'impératif singulier : Φέρωμεν, φέρω, — ἀριθμιήσωμεν, égurcw; et il n'est pas étonnant que ces finales coïncident avec celles de l'indicatif, puisque la même coïncidence ἃ lieu pour les deuxiémes personnes du pluriel, λέγετε. La syntaxe [ajoutent-ils], rend la chose évidente au pluriel; aux locutions ἄγε λέγωμεν, ἄγε φέρωμεν, répondra le singulier φέρε λέγω, φέρε ἀριθυνήσω. D'ailleurs, la seconde personne de l'indicatif, qui ne coincide pas avec l'impératif, n'admet pas non plus l'adjonction de ces particules; qui dirait , en effet, φέρε λέγεις OU φέρε ἀριθμήσεις ὃ...

« Quent à moi, je pense qu'il y a ici quelque désordre dans le système des modes, puisque deux modes se réunissent pour n'en faire qu'un. Voici comment on peut le démontrer. C'est un fait admis qu'on ne se donne pas à soi-même un encouragement, ni un ordre, selon le sens que nous attachons aux impératifs ; mais du moins peut-on se suggérer à soimême une idée, comme c'est le cas pour Jupiter ; car, partagé entre plusieurs idées, et en concevant une comme la meilleure de toutes, il peut se dire :

« Que j'envoie à Agamemnon un Songe funeste; »

ce qui, dans la narration, revient à une tournure par l'infinitif :

Ἥδιε δέ οἱ χατὰ θυμὸν ἀρίστη φαίνετο βουλή, Πέμψαι ἐπ᾽ ᾿Ατρείδη, Ἀγαμέμνονι οὖλον "Overpor. « Le meilleur avis lui parut, en son âme, d'envoyer ἃ Agamemnon un Songe funeste. »

(Homère, /liade, 11, 6.) : 11

« Dusingulier, πέμψω, s’est formé le nombre pluriel, πέμψωμεν, ἀριθμιήσωμεν, qui résume aussi en soi la conception des deux autres personnes", et cette forme me semble très-commode pour les personnages supérieurs, puisque ceux-ci ne peuvent figurer directement comme subordonnés à des personnages subalternes : or, nous avons dit que le commandement suppose deux personnes, l’une supérieure, l’autre inférieure, qui est celle qui reçoit l'orûre d'agir.

« Ainsi donc, pour éviter le commandement qui se ferait à une seconde personne, on admet que tout se passe à la première, qui, au singulier, a, comme nous l'avons prouvé, la valeur d’une suggestion?, Il est évident que c’est aussi la prédominance de la premiére personne qui fait quelquefois employer la méme forme pour les personnages qui l'accompa- ‘gnent, comme par exemple lorsque Sthénélus dit, [dans ᾿ς, V, 249]:

« Allons, fuyons sur nos chars, »

il évite l'emploi du singulier fwis, pour ne point paraître commander à son supérieur. De même dans ce que dit Nestor :

AN ἄνδρας χτείνωμεν,

« Tuons les guerriers , » (Iliade, VI, 70) en se comprenant sous ce pluriel, il rend les Grees plus ardents au combat qui les appelle. Je ne

1. Ἐπισπώμενος τὴν ἐχ δευτέρων καὶ τρίτων προσώπων σύλληψιν. Ce qu'explique un passage du Traité sur le Pronom (Ρ. 23) traduit plus haut, p. 106; cf. 101, 103.

9. Ἥτις χατὰ τὸ Évixdv ἐδεί,θη ὑποθετική. Priscien, XVIII, ὃ, t. Il, p. 134 : « Imperativi primas personas singulares non habent, quia nemo sibi ipse potest imperare, nisi figurate, quasi ad

crois donc pas que ces sortes de suggestifs aient une seconde et une troisième personne; car c'est évidemment pour éviter la seconde personne [et la troisième] que la première est employée, dans le sens que nous avons vu, au singulier.

« On peut aussi démontrer cela par l'étude méme des mots, En effet, les deuxièmes personnes du pluriel terminées en τε ont toujours une pénultième de méme quantité que les premières personnes ; Λέγωμεν, λέγητε, — λέγομεν, λέγετε. Aussi rapprochons-nous ῥιπτεῖτε de ῥιπτοῦμεν, et ῥίπτετε de ῥίπτομεν. 1] est inutile de démontrer cette regle, qui est générale. Or, le principe étant posé, comment φεύγετε pourrait-il répondre à φεύγωμεν ?

« [En outre|, les secondes personnes en θε ont toujours une syllabe de moins que les premières en 0x, et, par conséquent, à πεπονηχώμεθα ne peut correspondre la seconde personne πεποιῆσθε, [qui aurait deux syllabes de moins]. D'où il résulte que l'impératif n'ayant pas de premiére personne, et le suggestif n'ayant ni seconde ni troisième personne , ces deux modes, s'accordant d'ailleurs par le sens, se réuni-

alium loquens, in secunda persona se ipsum proferat…. Pluralis vero numerus apud nos omnes habet personas, Potest enim per connumerationem aliquis sese 1llis quibus imperat adjungere, ut dux suos milites jubens cowmittere prælium aptissime dixit : Pugnemus, confligamus. Græci tamen ea ὑποθετιχά nominant , id est hortativa , dicentes quod quasi ad similes et socios hujuscemodi verba solent diei, imperativa vero ad subjectos ab eminentioribus ; quod minime est verum, cum etiam ad deos frequentissime imperativo modo in supplieationibus et invocationibus utamur, et ad reges et imperatores, » Ce prétendu suggestif n’est pas admis par tous.les grammairiens grecs. Voyez les ob jections de Chæroboseus , dans Bekker, Anecd. gr , p. 1178.

ront pour se compléter l’un l’autre et n’en former qu'un seul. Que si l’on veut soutenir à toute force que les suggestifs ont aussi une seconde personne identique pour la forme avec la seconde personne de l'impératif, nous pourrions répondre que l'addition de la particule ἄγε mettra toujours en relief le rôle de l'impératif; en effet, l’adverbe de commandement en augmente la valeur impérative. »

L'auteur ne s'aperçoit pas qu'on peut faire à cette idée d’un mode suggestif la même objection qu'il fait lui-même à la première personne reconnue dans l'impératif par quelques grammairiens. En effet, 1° le conseil, comme le commandement, suppose toujours deux personnes, dont l’une le donne et l'autre le reçoit; 2° peu importe la différence du rang entre les deux personnes, car l'impératif luimême exprime souvent de tout autres rapports que ceux du commandement à l’obéissance, et Priscien, en résumant l’opinion des Grecs sur ce prétendu suggestif, fait observer avec raison que l’on met souvent à l'impératif les prières et les invocations adressées aux dieux ; 3° enfin, il suffit que , par une fiction intérieure, l’homme se divise en quelque sorte en deux êtres, dont l’un commande et l’autre obéit, pour que le langage reproduise cette fiction, et pour que, par conséquent, l'impératif puisse avoir une première personne‘. Toutefois l'absence de cette premiere personne du singulier, dans presque toutes les langues, ne peut être un effet du hasard; elle mé-

4. Voyez sur ces sortes d’allocutions les observations de M. Patin, Études sur les Tragiques grecs, t. 1, p. 429-430, à propos des dernières paroles d’Hercule mourant, dans les Z7rachiniennes de Sophocle.

rite qu'on en cherche l'explication, et cette explication, Apollonius nous la fournit, ce me semble, dans ce qu'il dit de la valeur collective du pluriel, même à la premiere personne. Un impératif, à la première personne du singulier, n'exprimerait que la moitié du fait intérieur qu'il s'agit de traduire par le langage ; mais au pluriel, il implique volontiers et le moi qui commande et le #07 qui obéit ou qui va obéir. Voila pourquoi l'usage aura consacré en grec et en latin cet emploi de la première personne du subjonctif pluriel dans le sens d'un impératif, sans consacrer également l'emploi de la premiere personne pour le singulier.

Quant à la bizarre invention d’Apollonius, qui veut faire de πεποιήχωμαι une forme passive correspondant au subjonctif actif πεποιήχω,, nous l'apprécierons plus loin dans notre chapitre vrit; poursuivons ici avec lui l'anaiyse des modes, qui n'est pas encore épuisée.

La troisième personne de l'impératif a un caracτὸν particulier; elle renferme une double allocution et comme un double commandement: 1° à la personne à qui lon parle; 2° à la personne absente qui doit accomplir ou recevoir l'ordre exprimé. Δεγέτω équivaut à : « commandez lui de dire, ou qu'il dise’. » Ce n’est pas toutefois le seul exemple de ces locutions complexes sous lesquelles on découvre deux idées. Le mot mien, ἐμός renferme un double singulier, celui du possesseur et celui de l'objet possédé; et à vrai dire, toute troisième personne, même

LA . ᾿ / ᾿ ” ᾿ ” προσώπων πρόσταξιν, ἀναγχτίως δευτέοον πουσώπου ἐναλλασσάμένως παραλαμβανομένου εἰς μετάδοσιν τῆς προστάξεως. Syrur., ΠῚ, 27,

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celle de l'indicatif, implique deux personnes , celle à qui l’on parle et celle dont on parle.

Le mode subjonctif, ὑποταχτικὴ ἔγχλισις, est appelé par quelques-uns dubitatif, δισταχτυκή, parce qu'il se construit souvent avec des conjonctions dubitatives comme $7, ἐάν. Mais si l’optatif et l'indicatif s'appellent ainsi, parce que , sans aucune conjonction, ils expriment, l’un le vœu, et l’autre, l’assertion pure et simple, le subjonctif ne peut pas tirer son nom du sens de la particule dubitative qui ne lui est pas inhérente, Il se construit tantôt avec cette particule, tantôt avec d’autres; ét même ces diverses particules, en s’adjoignant à l'indicatif comme dans : Εἰ ἔγραψα, ou à l’optatif, comme dans : Γρἄψαιμι ἄν, leur communiquent le sens d’un mode tout différent. Le subjonctif est donc bien nommé d’après la propriété qu'il a de se subordonner toujours à des conjonc: tions'. Cela ne veut pas dire d’ailleurs que la conjonction fasse partie du subjonctif äuquel 6n la joint : le verbe au mode subjonctif demeure distinct de la particule, qui en varie la signification, et dans les cas d'homonymie (comme λέγω; à la fois indicatif et subjonctif présent), sert à déterminer à quel modé appartient réellement la forme verbale”. Au reste, l’optatif ayant une série plus complète de formes qui le distinguerit des atitres modes, Apollonius le plaçait, pour cette raison, avant le subjonc-

A: Ὑγιῶς ἄρα ἀπὸ ἑνὸς τοῦ παρακολουθοῦντος τῇ προχειμένῃ ἐγχλίσει, τοῦ μὴ συνίστασθαι αὐτὴν εἰ μὴ ὑποταγείη τοῖς προχειμέvois συνδέσμοις, εἴρηται ὑποταχτιχή. ὁγπί., III, 28. Même remarque, IV, 1. Cf IIL, 20. Sur la particule ἄν jointe à l’indicatif, voyez, IIT, 6.

2, Comparez Synt., IV, 8.

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tif, On ne voit pas bien l'utilité de cette espèce d'hiérarchie entre les modes; mais les grammairiens qui cherchaient si scrupuleusement le meilleur ordre des lettres de l'alphabet et des parties du discours, de: vaient porter le ménre goût de classification dans l'étude des formes verbales.

En résumé, l’auteur reconnait donc et caractérise, dans ce qui précède, cinq modes du verbe : l'infinitif, l'indicatif, l'impératif, le subjoncetif et l'optatif. C'est avec intention qu'il n'y ajoute pas le participe : il en avait fait l'objet d'un traité spécial; où, à l'exemple de Tryphon, il considérait ce mot, à lui seul, comme une partie du discours, et cela, pour diverses raisons qui, aujourd'hui, nous semblent presque toutes assez faibles, mais dont l'une du moins peut nous rhettre sur la voie d'une plus juste théorie du participe ἡ,

Le participe, μετοχή, ainsi nommé à cause de son double rapport avec le nom et avec le verbe, comme tant d'autres mots qui doivent leur dénomination au rôle qu'ils jouent à l'égard de ces deux parties principales du discours”, le participe, disait Apollonius,

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