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UTILITÉ DES ÉCRITS D'APOLLONIUS POUR L'ÉTUDE DE LA GRAMMAIRE GRECQUE

Dans les chapitres qui précèdent, nous avons souvent remarqué combien les théories philosophiques d’Apollonius se confondent avec sa philosophie grammaticale. Toutefois, comme nous avons pris soin d’écarter, autant qu'il était possible, les théories particulières pour nous attacher surtout aux idées qui forment chez lui une véritable philosophie du langage, il nous reste à traiter, dans ce chapitre, de l'utilité qu’offrent ses écrits pour l'étude de la langue grecque. C’est là un sujet trés-vaste encore, car on pourrait, avec les ouvrages d’Apollonius eu à l’occasion de ces ouvrages, refaire un cours presque complet de grammaire grecque; aussi nous bornerons-nous à en traiter quelques parties, celles qui mettent le mieux en relief l’érudition de notre auteur et les qualités comme les défauts de sa méthode.

$ 1. De l'accent, de l’aspiration et de la quantité.

Quelques savants modernes ont mis en doute si l’accentuation grecque, telle qu'on la trouve aujourd'hui dans les manuscrits du moyen âge était bien une tradition de l'antiquité classique‘ : ce doute n’est

1. M. Longueville, Traité de l Accentuation grecque (1849), p. vuret 1x, résume et combat quelques-uns de ces doutes exprimés sur ce sujet par les critiques.

pas permis à tout critique impartial qui aura seule ment parcouru les écrits d'Apollonius. On y voit clairement que l'accent tonique est une des propriétés les plus essentielles des mots grecs, qu'il varie avec le sens et le rôle de chacun d'eux, qu'il anime le langage tout entier d'une harmonie particuliere. On y voit surtout que celte harmonie tenait au fond même de la langue, et que, malgré bien des caprices, elle obéissait, en général, à des lois régulières et simples, produit d'un instinct que le grammairien observe et quelquefois dirige , mais auquel certainement il n’aurait pu suppléer par les artifices d'une théorie arbitraire.

Ce n’est pas qu Apollonius s’exagere l'importance de l’accentuation; il reconnait volontiers qu'un changement d'aspiration ou d’accent ne change pas toujours le caractère grammatical d'un mot’, Mais il montre avec beaucoup de justesse que, dans les polvsyllabes, l'accent relie l'une à l'autre les diverses parlies du mot et en forme la véritable unité. S'il veut distinguer entre un composé, σύνθετον proprement dit, et une locution dont les éléments ne sont que juxtaposés, c'est l'accent surtout qu'il invoque : la juxtaposition laisse à chacune des parties son accent particulier, la composition crée un tout qui a son accent propre et presque toujours distinct de celui des mots composants : ainsi Νέα-πόλις, Ayaüv-iuv ne sont que des noms juxtaposés; mais ἀναδρομος, περιφύρητος,

1. De l'Adv., p. D44 : Οὐ τὰ παρὰ πνεύματα À τόνον, À τι τῶν παρεπομένων ταῖς φωναῖς ἐχφερόμενα περιγράφεται τοῦ δέοντος μεοἰσμοῦ" où γὰρ ἐπεὶ μὴ δεόντως τὸ πούς ὀξύνεται, οὐχ ὄνομα " ἢ ἥτι τὸ ἅπαξ βαρύνεται χαὶ πέριξ, τῶν ἄλλων ὀξυνομένων, οὐκ ἐπιῤῥήματα. Cf, De la Conj., p. 526,

πάνσοφος, νεάοιδος sont des noms composés. Quelquefois aussi l'accent du premier élément vient se fondre avec celui du second , comme dans καθῆψα (de κατὰñŸ+); quelquefois enfin le premier mot perd son accent et le second le garde à la place où il le portait avant la composition, comme dans : περικλυτός, Παναχαιός, ἀντεραστής. Mais, en général, l'accent, dans les composés tend à remonter vers l’antépénultième, et quand il ne remonte pas, c’est que le composé est plutôt de ceux que les Grecs appelaient παρασύνθετα ".

1. Du Pronom, p. 89, 90. Syntaxe, IE, 32, p. 292; IV, 3 : Πρόδηλον ὅτι τὸ... ἀνάδρουος, περιφόρητος σύνθεσιν τὴν τῶν γεγῶν (]. μερῶν. Cf. p. 321, 28; 324, 17) ἀνεδέξατο, οὐ μόνον διὰ τὸν ἀναδραμόντα τόνον χατὰ τὴν σύνθεσιν, ἀλλὰ χαί, etc., IV, 8 : Ἀλλὰ μὴν καὶ ἐν συνθέσει μονὴ τοῦ τόνου γίνεται, περ!χλυτός, x. τ. À. Τό γε μὴν ἀναδιδάζειν τὸν τόνον ἴδιόν ἐστι συνθέσεως. Οὐχὶ οὖν ἐν τῷ ποθ. de …. μᾶλλον σύνθεσις ἢ παράθεσις χαὶ γὰρ ἀμφότερα δύναται εἶναι. ΕΤ γε μὴν τοῖς dvab: ιδαζομιένοις τὸ ἐξαίρετον τῆς συνθέσεώς ἐστι. Μ. Ο. Schneider : Apollonit Dyscoli de Synthesi et Parathesi placita, in Zeëschrift [. d. 4., 1843, p. 643, croit reconnaitre dans Apollonius l'indication d'A troisième procédé, qui serait la συνέπεια ou la συνέχεια, comme dans εἰσδ, ἐνῷ, ἐξοῦ, etc. (voy. Sy, I, 12 ; IV, 10), mais il i invoque à l'appui de sa conjecture un passage du traité de ἢ Adverbe, p. 569, 1. 8, qu'il est obligé de compléter aussi ΤῊΣ CORJÉCHURE : To πᾶν μονοσύλλαδον ἐν ἐκτάσει τοῦ α ἐστίν᾽ ὑπὲρ μίαν δὲ συλλαδὴν χαθεστηχός, εἴτε χαὶ κατὰ σύνθεσιν εἴτε χαὶ... εἰαν τοῦ ἐλλείποντος a * ἐν συστολῇ, σύμπαν, πρόπαν, ἅπαν, passage Où il lit χαὶ χατὰ συνέπειαν OÙ συνέχειαν, et λήγοντος au lieu de ἐλλείποντος. Mais le ms.n’a point de place pour le second xat que lisait M. Bekker, et me semble offrir, encore assez lisibles, les lettres : εἴτε χα]τ᾽ ἐντέλειαν, ainsi coupées par la ligne. Le supplément proposé par M. Schneider est donc inadmissible. M. K. Lehrs a été plus heureux endevançant par conjecture la restitution méme que je propose ici d’après autorité du manuscrit ( Rheinisches Museum, 1842, τ. IE, p. 354).

2. Synt., IV, 8, p. 330 : Παρασύνθετον δὲ τὸ μὴ ἀναθιδάσαν τὸν

Priscien a de même considéré, dans la langue latine, l'accent comme le signe et le critérium de l'unité du mot, et il nous a signalé, à cet égard, certaines différences remarquables entre la langue grecque et la langue latine".

Tandis que dans les compilateurs , dans Arcadius et Jean d'Alexandrie , les regles de l'accent sont simplement énoncées, mais ne sont pas ramenées à des principes, Apollonius cherche toujours la raison des règles et souvent il la trouve de manière à les fixer d'autant mieux dans la mémoire, C'est surtout dans sa théorie des enclitiques que j'admire en cela 501) ingénieuse sagacité.

L'enclise, car il faut bien l'appeler de ce nom, qui manque à nos grammaires de l'Occident, est, en apparence, un des jeux les plus capricieux de Faccentuation; au fond, elle est l'effet du sentiment le plus délicat appliqué aux convenances du langage. Certains mots, qui n'ont jamais plus de deux syllabes, et jamais plus de trois temps, c'est-à-dire d’une bréve et d’une longue”, perdent leur accent pour le repor-

τόνον, καθὸ οὐδὲ συνετέθειτο, συνθέτῳ δὲ ῥήματι παρέχειτο,... τῷ λυραοιδῶ τὸ λνραοιδός, ele.

1. ὅγε, NI, 3,.101, p.227 : « De Aujuscemodi.,. et aliis talibus multi dubitaverunt utrum composita sint, an non; sed ea composita esse ipse accentus docet, qui in fine præcedentis dictionis (c’est-à-dire sur ce) poni non posset, nisi essent composita, » Mème observation, à propos des verbes, VII, 7, p. 385, Voyez aussi, V, 12, p. 205, 206, une remarque importante sur la différence d’accentuation entre les noms composes en grec et en latin,

2. Synt., A1, 18, p. 133: Τὸ μέγιστον μέγεθος τῶν ἐγκαλιτιχῶν τρίχρονόν dar... ᾿Γὰ ἐγχλιτιχὰ μόρια χατάφορα ἐπὶ τοὺς ἐλάττονας χρόνους, x. τι À. Raison de cette règle, I}, 17, p. 190 :

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ter sur le mot qui les précède; mais ils ne perdent leur accent que parce qu'ils ont perdu une partie de leur importance dans la phrase et qu'ils y ont pris comme un rôle subordonné. Ainsi quand le pronom est à la même personne que le verbe et au nominatif, c'est-à-dire quand il est le sujet du verbe, il ne devient Jamais enclitique ᾿. Quand le pronom de la premiere personne n'est pas formellement opposé à un autre pronom, et sert de simple complément à un verbe, on emploie le monosyllabe μοί ou μέ, qui suit ie verbe et est enclitique; dans le cas contraire, on emploie le dissyllabe ἐμοί ou ἐμέ qui n’est jamais enchtique et qui ainsi fait mieux ressortir la personne désignée; par exemple : Δός μοι, ἐμοὶ δός, Διονυσίῳ ἐλάλησε χαὶ ἐμοί, Διονύσιον τιμᾷ καὶ ἐμέ, où la seule force de la conjonction qui précède le pronom a suffi pour Je mettre en relief, tandis que dans : Ἐχαρίσατό σοι χαὶ Διονυσίῳ, ἐτίμιησέ σε καὶ Διονύσιον, les pronoms σοί et σέ se sont étroitement unis par l'enclise au verbe précédent*. Si la conjonction précède le pronom, mais cela par l'effet d’une hyperbate, sans que le pronom

w 3 ὦ / ΩΣ CE Ὁ , Es ΜΡ \ A Hxovo” ἥμων λέγω ἀπολύτως, τῆς τάσεως μετατιθεμένης χατὰ τὴν ἄργουσαν * ἠδυνάτει γὰρ ἐπὶ τὸ προχείμιενον μόριον προελθεῖν, εἴγε DL τ Pe τωὭ LA αέχρι τριῶν χρόνων τὰ τῆς ἀμοιύῆς τοῦ τόνου ἐγγίνεται. A 7 , Σ F τ 4. Synt., IL, 19: Ἀδύνατόν ἐστι τὰς ἀντωνυμίας ἐγχλιθῆναι συν- AUS i ἢ LU \ , \ À ’ὔ ἐρχομένας τοῖς ῥήμασι κατὰ τὸ αὐτὸ πρόσωπον " καὶ ἕνεχά γε τούτου μόνως af τῆς εὐθείας ὠρθοτονοῦντο, ἐπεὶ πάντοτε συμφέρονται τοῖς δήμασι κατὰ τὸ αὐτὸ πρόσωπον.

2. Synt., II, 14 : "Eoriv 6 γενικώτατ τος τρόπο: τῆς ἐν αὐταῖς ὀρθῆς τάσεως ἐπὰν ἔμφασις ἑτέρου προσώπου παραλαμδάνηται. CF. 11,10 : ς - 7 / [κ᾽ DL. € \ 2 ,ὔ (0 H ἘΞ υβένη Sonia αἰτοῦσα cat FE Here not χαὶ τὴν τάσιν, τουτέστιν ἐγχλ ιτυκὰς αὐτὰς καθίστησιν; ñ δὲ πρός τι

ἐν ἀρ χῊ παρεδέξατο τὴν ἀντωνυμίαν, À σύνεστι χαὶ À ὁλόκληρος φωνὴ καὶ À παρεπομένη γραφή ᾿ πρόδηλον ἐκ τοῦ " Δός μοι καὶ ἐμοὶ ςός. Cf. IT, 22, p. 182; du Pronom, p. 50-52.

eesse d’être étroitement rattaché au verbe qui va suivre, comme dans : Καί por τοῦτ᾽ ἀγόρευσον, | Odyssée, IV, 645] ou dans : Καί με φίλησεν, | [liade, IX, 484] qui sont pour : Καὶ τοῦτ᾽ ἀγόρευσόν μοι, et χαὶ φίλησέν ue, alors le pronom peut être monosyllabique et enclitique*.

Les prépositions, comme les conjonctions, et méme plus constamment que les conjonctions*, ont la propriété de relever l'accent des pronoms qui les suivent : zur ἐμέ, du ἐμέ, περὶ ἐμοῦ, sans doute parce que ces pronoms gardent alors une valeur plus expressive que la préposition , simple signe d'un rapport”.

Une autre conséquence des principes de l’enclise, c'est qu'un pronom qui change de quantité, soit en passant du singulier au pluriel, comme ἡμῶν pluriel de ἐμοῦ, soit par un simple allongement poétique, comme ἐμεῖο pour ἐμοῦ, cesse de pouvoir être enclitique ; car si un mot de quatre temps pouvait reporter son accent sur la finale du mot précédent, on aurait ainsi trois syllabes après la syllabe accentuée, ce qu'une oreille grecque n'aurait pas souflert. Alors cependant la force de l'enclise se faisait quelquefois sentir encore; elle reportait l'accent de la finale du pronom à sa première syllabe. On n'aurait mi pro-

1. DuPron., p. NO, 82; Srnt., Π, 14,p. 125: Καί μ᾽ ἐφίλησεν où συμπλέχεται χατὰ τὸ ἀντωνυμιχόν, κατὰ δὲ τὸ ῥῆμα, καὶ ἔστι τὰ τοῦ λόγου ἐν ὑπερθατῷ.

2. Synt., Il, 14 : Σύνδεσμος ὁ ὅτι ἐπὶ ῥήματος φέρεται μόνον, ὅθεν οὐδὲ ἀναγχαίως διεγείρει τὰς ἀντωνυμίας, εἰ μὴ τὰ τοῦ λόγου ἀπαιτήσῃ * οἷόν τε γὰρ φάναι Ὅτι σε ἐτίμησα ὑδρίσθην" καθόλον γὰρ οὐχ οἶδε τὴν ἀντωνυμίαν " εἰ δὲ χατ᾽ ὀρθὴν τάσιν φαίημεν Ὅτι σὲ ἐτίμησα, δῆλον ὡς οὐ διὰ τὸν σύνδεσμον, ἀλλὰ διὰ τὴν ἐπαχολονθήσασαν ἀντιδιαστολήν.

3, Du Pron., p. 52, Synt., LI, 1,

noncé ni écrit : "Hxoucéy ἡμων Διονύσιος, Mais On prononçait et on écrivait : Ἤχουσεν fuwv'. Au contraire, les pronoms monosyllabiques qui ne précèdent jamais le verbe, comme σφέ, uiv, et l'accusatif dorien τύ sont des enclitiques*.

Du reste, toutes les règles n’ont pas cette rigueur. Il y ἃ des cas douteux, où l’inclinaison de l'accent se justifie sans être tout à fait nécessaire ; il y en à où elle répond à des nuances de sens fort délicates et qu'il est permis de négliger. Apollonius ἃ de merveilleux détours d’expression pour excuser ces divergences de sentiment et les leçons diverses qu’elles autorisent dans les manuscrits des auteurs*; mais sur les principes il est inflexible , et il s'écrie quelque part avec une vivacité qui nous fait sourire : « Qui d’entre Jes Hellènes oserait prononcer ἕνεκά μου en inclinant le pronom sur la particule? » Il est donc vrai qu'une faute d’accent pouvait équivaloir à un barbarisme ; Apollonius ne prononce pas ce mot, mais d’autres srammairiens ne craignent pas de le prononcer”.

4. Synt., ΤΠ, 17 et 19, Voyez aussi, II, 18, p. 135, 156, les observations relatives aux formes du pronom αὐτός qui n’est enclitique que, dans certains cas, à l’accusatif singulier. Cf. du Pron., p- 41, 77.

2. Synt., Il, 18 : Μόνως ἐγχλιτικαὶ ἐπενοήθησαν........ où γὰρ ῥημάτων ποτὲ προηγήσαντο.

8. Synt., Π|, 18, à la fin : Οὐ τοῦτο δέ φημι ὡς οὐχ οἷόν τε χαὶ ἐπὶ τῆς τοιαύτης συντάξεως ὀρθοτονεῖν, ἀλλ᾽ ὡς ἀφορμὴν ἔχει ἐγχλίσεως ἣ τοιαύτη σύνταξις. Du Pron., p. DA : Καὶ φαίνεται ὡς μονοσυλλα - Éncaca ἣ μέ δελεασμὸν ἐποίει τῆς ἐγχλιτικῆς ἀναγνώσεως. Voyez aussi, δγπέ,, Π, 20, une discussion très-subtile sur cet hémistiche homérique : ᾿Επεὶ ἕο κήδετο λίην, et comparez plus bas le δ 3 de ce chapitre.

4. Synt., 1, 17 : Ὑίς γὰρ ἂν θαῤῥήσειεν Ἑλλήνων ἐγχλίνειν τὸ Ἕνεχά μου. δγπέ.,1, 26 : Οὐδὲ αἱ τῶν “Ελλήνων συντάξεις ἀναδέ-

Nous avons peine à comprendre tant de subtilité et surtout tant de passion pour de si petites choses. Apollonius, qui nous semble avoir épuisé les difficultés de l’enclise, surtout dans le traité du Pronom et dans la Syntaxe, les avait pourtant traitées avec plus de détail encore dans son ouvrage sur l’Accent : c'est qu'elles répondaient à un besoin réel de ses compatriotes dans l'étude de leur langue, et qu'elles étaient prises au sérieux par le plus grand nombre de ses lecteurs. Si l'accent n'eût pas été chose vivante, en quelque sorte, dans le langage des Hellènes; s'il eût été imaginé par quelques grammairiens pour l'usage des lettrés et pour l’ornement des manuscrits de luxe, tout le zèle de ces gens d'école n'aurait pas réussi à faire vivre jusqu'à nous une théorie si épineuse et si peu utile, et Apollonius ne serait que ridicule lorsqu'il l'analyse avec une telle complaisance et qu'il en exprime les aphorismes avec tant de hauteur.

On ne peut méconnaître toutefois que la doctrine de l’accentuation n'ait donné lieu à quelques décisions arbitraires des grammairiens , mais on distingue assez facilement ce qu'ils ont constaté d'après l'usage populaire et ce qu'ils ont inventé, avec plus ou moins de raison, pour corriger certains caprices de l'usage et fixer l'orthographe. Nous citerons pour exemple la théorie de l’anastrophe, qu'Apollonius résume dans le quatrième livre de sa Syntaxe.

« Quant au changement d’accentuation dans les prépositions, nous dirons d'abord qu'il y a pour toutes

&ovrar x, +. À. Polybius ap. Boiss, 4necd, Gr., vol. ΠῚ, p. 230 : Περὶ δ᾽ ἐναλλαγὴν γίνεται βαρθαρισμὸς χαὶ περὶ τὰς προσῳξίας. Anon., ibid, p. 238 : Γίνονται δὲ καὶ βαρδαρισμοὶ χατὰ προσῳδίαν.

les parties du discours certaines propriétés accessoires qui, considérées isolément, semblent inexplicables : tel est l'usage de faire certains mots enclitiques, de placer l'accent sur l’avant-dernière syllabe dans les noms interrogatifs [comme τίνος], sur la dernière dans les noms indéterminés [τινός]. Il n’y a donc rien d'extraordinaire à ce que la préposition ait, elle aussi, un double accent, puisque cette propriété lui est commune avec les pronoms susceptibles d’enclise..…. Les autres parties du discours ne se prêtent qu à une seule construction. Ainsi l’adverbe se porte toujours sur le verbe, même quand il en est séparé par plusieurs autres parties du discours; l'article se porte sur le nom décliné ; le nom, sur le verbe avec lequel il s'accorde... Mais les prépositions, se construisant de deux maniéres, c’est-à-dire tantôt avec le nom | par OU tantôt avec -le verbe | par composition |, se prêtent, en conséquence, ἃ deux accentuations différentes : quand l'accent naturel se déplace, c’est que la préposition elle-même ἃ remonté d'un rang dans la phrase; si l'accent n’est point déplacé, c'est que la préposition a conservé la construction qui lui est propre. Ainsi dans [cette phrase d’'Homère] :

Ἰθάκην κάτα χοιρανέουσι ( Odyssée, 1, 247),

l'accent placé sur la première syllabe de χάτα, ou, en d’autres termes, l’anastrophe montre que la préposition se déplace pour se rapporter à Ἰθάκην, tandis que κατά, accentué sur la finale, se porterait sur κοιρανέουσι. ... De même dans [cet autre hémistiche d'Homère | :

Μάχη ἔνι κυδιανείρη (Jliade, IV, 124),

[on ἃ ἔν: au lieu de ἐνί, parce que la préposition se rapporte au nom qui précède et non à l'adjectif qui suit |; et ainsi d'autres exemples dont on donnera le détail, quand on expliquera quelles prépositions sont susceptibles d'anastrophe et quelles ne le sont pas. Nous n'avons en ce moment d'autre but que de faire voir que si les grammairiens ont imaginé la double accentuation de ces mots, c'est pour satisfaire à une véritable nécessité ; les prépositions étant d'ailleurs, par leur son, toutes appropriées à ces changements, puisque toutes ont l'accent aigu sur la dernière syllabe, tandis que les autres parties du discours ont une plus grande variété d’accents, et ne rencontrent pas, si elles changent leur accent, la même régularité d'inversion que les prépositions ᾽. Voilà pourquoi aussi les prépositions monosyllabiques , lorsqu'elles s’allongent d'une syllabe, reportent en méme temps leur accent sur la dernière, comme par exemple ἐνί, allongement de ἐν, et προτί, allongement de πρός. C'est pourquoi aussi Aristophane lui-même ne voulait pas qu'on appliquät à ces formes l’accentuation éolienne , en reportant leur

1, Synt., IV, 2, p. 309 : Τὸ γὰρ νῦν προχείμενον ἡμῖν ἐστὶ παραστῆσαι ὡς ἀναγχχίως οἵ στοιχειῶται ἐπενόησαν τὴν ἐπ᾽ αὐταῖς γενομένην δισσὴν τάσιν, ὁμολόγως χαὶ τῶν φωνῶν προευθετισμένων εἰς τὸν προχείμενον λόγον (9), εἴγε ἁπάσαις παρεπόμενόν ἐστι τὸ ὀξύνεσθαι, τῶν ἄλλων μερῶν τοῦ λόγου ποιχιλωτέρων ὄντων χατὰ τὰς τάσεις" οὐ γὰρ τὸ μεταπῖπτον τῆς τάσεως εἰς τὸν αὐτὸν εὐθετισμὸν ὑπῆρχεν, ὅς ya καὶ παρηχολούθει ταῖς προθέσεσι. Le mot στοιχειῶται demeure ici très-obscur (voyez plus haut, chap. 1, p. 12, 13); mais si Senèque (Æpist. 36) appelle par dérision elementarit senes les vieillards à qui l’âge n’a rien appris, et qui en sont restés à l'ABC, Apollonius a pu désigner sérieusement par un mot semblable les grammairiens législateurs de l'alphabet.

accent sur la seconde syllabe, parce qu'elles auraient ainsi perdu ce qui est la propriété distinctive de la préposition, je veux dire l’anastrophe : si elles devenaient des mots barytons, quand, attirées par le verbe ou par le nom contrairement à leur construction naturelle, elles auraient à déplacer leur accent pour la cause que nous avons vue, | cela en ferait de nouveau des oxytons, en dépit des règles particulières au dialecte éolien, et ainsi l’on n'aurait rien gagné au premier changement].

« La même raïson explique pourquoi les prépositions n’ont que des syllabes brèves, soit au commencement , soit à la fin; en effet, les temps brefs se prêtent au déplacement de l'accent, et la preuve, c'est que le dialecte éolien, qui transporte l'accent de la finale à la pénultième, abrége presque toujours la quantité des syllabes finales’. Du moins, lorsque la finale d’une préposition devient longue, comme dans [les formes poétiques] καταί, dirai, et autres semblables, le mot cesse de se prêter à l’anastrophe.

« Au reste, toutes les prépositions ne sont pas capables d’anastrophe. Mais il en est de même des pronoms qui ne sont pas tous susceptibles de perdre ou de garder leur accent; c’est là seulement une propriété du plus grand nombre. De même tous les mots interrogatifs ne reculent pas l'accent. Beaucoup d’autres règles ne sont pas sans exception”. »

4. IV, 2, p. 309 : Ὁ γὰρ βραχὺς χρόνος εὐμετάθετος χατὰ τάσιν, ὅπου γε χαὶ ἣ Αἰολὶς μετατιθεῖσα τοὺς τόνους τοὺς χατὰ τὸ τέλος εἰς βραχείας συλλαῤὰς μετατίθησι κατὰ τὸ πλέον.

2, Comparez avec tout ce chapitre sur l’anastrophe, les Τονιχὰ παραγγέλματα de Jean d'Alexandrie ( p. 25 et suiv.), qui parait avoir eu sous les yeux le texte d’Apollonius, et

On voit assez bien, par ce témoignage d’Apollomius, comment s'est constituée dans les écoles grec ques la théorie si complexe de l'accentuation. L'usage a fourni les règles générales, mélées de quelques exceptions. Comme d'ailleurs l'usage variait avec les dialectes, il présentait quelquefois des contradictions difliciles à résoudre ; le devoir du grammairien était d'enregistrer les règles et de respecter la tradition‘ toutes les fois qu'elle ne consacrait pas un usage déraisonnable. Mais si la tradition semblait se contredire elle-même ou s'égarer, le grammairien alors intervenait contre elle et en appelait à la logique pour rétablir, au moins dans l'écriture, l'autorité des principes violés par la prononciation. Il y a bien loin de la, ce me semble, à l'ambition dont on accuse Aristophane de Byzance et ses disciples, quand on veut faire d'eux les inventeurs et les patrons d'une législation tout arbitraire.

Ce qui est plus ambitieux peut-être que les hardiesses des Alexandrins en pareille matiere , c'est de vouloir aujourd'hui, comme ont fait quelques savants, suppléer dans ses lacunes ou contrarier dans ses aphorismes la doctrine que l'antiquité nous ἃ transmise sur la théorie de l'accent.

l'excellente dissertation de K, Lehrs (Quæstiones epicæ, p. 68 : Veterum præcepta de Anastrophe).

1. De l'Ade., p. 582 : Ἧ χρῆσις À παρ᾽ “Ἕλλησι. Synr., VIE, 9 : Ἡ χρῆσις χατέλειψεν. Synr., 1, 10 : Πολλή ἐστιν ἡ εὐχρηστία τῆς χατὰ τὸν ἑλληνισμὸν παραδόσεως... τινὰ τῶν χατὰ παραδοχὴν οὐ διεσταλμένην ἔχει τὴν προφοράν. Cf. de l'Ade., p. 571, 74. Ibid, p. 579 : Ἢ χαχία γενομένη ἐν ἑλληνισμοῦ rapañoyr. Cf. Srne., I, 31, etc, L'exception est désignée par le verbe συμειοῦν, τὰ σεσημειωμένα, ὅν», IV, 5, 8; où par le verbe ἀλογεῖσϑαι, τὰ ἠλογημένα, ὅγε, 11, 21 ; de L'Adr., p. 572, 383, 630, etc.

Parmi les innovations de ce genre, il en est une qui prétend, mais à tort, s appuyer, entre autres autorités, sur celle d’Apollonius et qui mérite d'autant plus d'être examinée dans ce chapitre que, depuis longtemps introduite dans les livres de grammaire, elle n’a pas, à vrai dire, rencontré jusqu'ici de contradicteurs.

Les premiers éditeurs de livres grecs ont trouvé dans les manuscrits un certain nombre de monosyllabes ordinairement privés d’accent, et ils ont fidelement reproduit cette particularité d'orthographe, sans chercher à s’en rendre compte. Les mots ainsi écrits par les copistes du moyen âge étaient : ὁ, ἡ, oi, αἱ, εἰ OÙ αἰ, ἐς OU εἰς, ἐκ OU ἐξ, ἐν Où εἰν, ὡς, enfin où avec ses deux variantes orthographiques οὐχ et οὐχ. On y ajoute quelquefois le mot φή, synonyme épique de ὡς.

Fort occupés d'exposer des règles plus générales et plus importantes, les auteurs de Grammaires grec ques négligèrent longtemps ces dix ou douze petits mots : ils consacraient à peine quelques pages aux règles des enclitiques; à plus forte raison devaient-ils s'inquiéter peu de quelques faits qui ressemblaient tant à des négligences ou à d’insignifiantes exceptions. Ainsi les mots sans accent passent presque inaperçus dans les grammaires de Lascaris et de Gaza, dans celles d'Urbain de Bellune et de Clénard, et dans les éditions ou abrégés de Clénard qui succèdent jusqu'au milieu du xvnr° siècle.

En 1655, l’auteur de la Méthode de Port-Royal, dans son IX° livre, après vingt-trois règles sur les accents, rédige un dernier quatrain pour les « mots qui n’ont point d’accent, » et ille fait suivre de quel-

DE L'ACCENT, DE L'ASPIRATION, ETC. him 28h

ques remarques assez justes, mais incomplètéÿ, sur l'orthographe de ces mots et sur leur usage. Ἂ

Au χυ π" siècle, Lambert Bos, dans son petit traité sur les Accents, joint comme appendice à une édition hollandaise de la Grammaire de Weller, est encore plus laconique ; il se contente de dire que tout mot grec reçoit un des trois accents, excepté « quelques petits monosyllabes , qui en sont tout à fait dépourvus , » et il les énumére en faisant remarquer que où peut être oxyton à la fin d'une phrase.

Le premier, je crois, en 1775, dans son ingénieux opuscule de Prosodiæ græcæ accentus inclinatione, Reiz nomme ces particules ἄτονα, sans remarquer qu'il introduit ainsi dans la théorie de l'accent un mot que les anciens n'ont jamais employé en ce sens, et qui n'appartient qu'au style de la philosophie morale. Le premier aussi, Reiz soupçonne et signale , dans l'orthographe de ces mots, une difliculté jusque-là inaperçue. ἢ] s'étonne de cette exception à la regle qui veut que tout mot grec ait un accent, et surtout il demande comment quelques particules peuvent être dites ἄτονοι, quand Apollonius aftirme que toutes les prépositions portent l'accent aigu .

En 4801, M. G. Hermann, reprenant le problème soulevé par Reiz, le résout par une théorie qui a fait fortune et qui a passé après lui, presque sans contestation , dans tous les livres de grammaire grecque. Selon Hermann, de même que les enclitiques , dans le plus g grand nombre de cas, reportent leur accent sur la dernière syllabe du mot qui les précède , de même certains monosyllabes se montrent à nous sans

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