‹ Apologie du christianisme (volume 2)Chapitre 3 sur 26 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ce que démontre l'histoire. ~ L'Eglise et la science. — Le christianisme a subi l'épreuve de la science avec tant de succès que la science est forcée de parler pour lui et comme lui. — Développement des principes. — S'éloigner du christianisme, c'est nécessairement rétrograder. — L'idée du progrès. — Les sciences rationnelles avant les sciences expérimentales.

— Civilisation chrétienne et civiUsation arabe. -- La géographie, l'histoire naturelle, la linguistique et l'histoire dans l'Eglise. — L'humanisme.

— La Réforme. — L'économie politique dans l'Egli-e. — L'instruction pour tous. — Prédication et prière. — Lutte de l'Eglise contre l'incrédulité. — Les procès pour sortilèges. — L'art dans le christianisme. — L'architecture, la peinture, la musique, la poésie. — Le christianisme et la morale. — Traits fondamentaux de la vie chrétienne. — Les saints. — La morale publique du chrittiauisu». «-; .L'idée du droiL — Notes additionnelles.

«La seule voie rationnelle et logique à suivre pourcom- «Il battre le christianisme, s'il peut y avoir pour cela une a voie rationnelle, c'est de faire .voir que les expériences « faites exactement d'après les préceptes de l'Evangile, « n'ont pas réussi. Et de même la seule voie rationnelle « de démontrer invinciblement le christianisme , c'est « aussi la voie des expériences. Cela revient à dire : « Essayez si par la mise en pratique des préceptes évan- « géliques on parvient à porter certains fardeaux de l'hu»

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« manité, qu'il ne serait pas aisé de porter autrement ; a si par le même moyen on développe en soi-même des « forces qui ne se développeraient par aucun autre ressort. a Voyez si certaines aspirations, correspondant à des be- 0 soins sérieux et profonds de la nature humaine, sont < par là satisfaites et comblées, qui ne le sauraient être a par un autre moyen d'une manière complète et durable, « Essayez si la foi en Jésus-Christ, si la fidélité au chris- « tianisme a la propriété de nous faire jouir de certains « biens nobles et élevés. Démontrer cela, c'est démon- « trer le christianisme ; prouver le contraire, c'est réfua ter le christianisme » .

Eh bien, rexpèrience a été faite, mille fois faite. Les dix-huit siècles d'existence de l'Eglise catholique, tout ce qu'elle a fait de grand, tout ce qu'elle a versé de bénédiction sur le monde, telle est la démonstration du principe surnaturel et divin qui agit en elle. Qu'est-ce que l'histoire depuis Jésus-Christ, sinon une nouvelle création sur tous les terrains de l'existence, de l'inteUigence et de la morale, de la science et de l'art, création dans l'âme de chaque individu, création sur le théâtre de l'histoire , création dans l'intérieur paisible de la famille, création dans la grande vie agitée des peuples, dans le droit public, dans la conscience des nations ? Il est vrai que l'Eglise est demeurée fidèle à cette parole de son divin Maître : Cherchez premièrement le royaume de Dieu ' ; il est vrai qu'elle n'a jamais cessé de se proposer avant tout pour but la gloire de Dieu et le salut des âmef,

» ilaîlh., VI, 33.

qu'elle a toujours regardé la terre du point de vue du ciel ; mais la source qui est ouverte pour elle en Jésus- Christ a débordé sur la vie temporelle et inondé la terre des bénédictions d'en haut. Les nouvelles vertus que Jésus- Chtist a apportées sur la terre, l'ordre de choses surnaturel qu'il y a établi, ne peuvent déployer leur activité, leur énergie, sans embrasser aussi l'ordre de la nature, sans le pénétrer et lui communiquer une certaine consécration surnaturelle ' . L'Eglise a travaillé à l'acquisition du royauir.e de Dieu, et le reste lui a été accordé par surcroît * ; elle a exercé une influence civilisatrice qu'aucune autre institution n'a égalée, elle est devenue le principe civilisateur le plus élevé, le plus large, le plus puissant, le plus durable du monde moderne qu'elle a créé, tellement q-e la civilisation européenne est essentiellement chrétienne».

11 ne pouvait en êlre autrement: «Les grandes époques a de l'histoire du monde », dit M. Mûller *, a ne se déter- « minent puint par la fondation ou la ruine des empires, « ni par les migritions des peuples, ni par la révolution a française. Ce n'est là que l'écorce de l'histoire, écorce a formée d'événements qui ne paraissent gigantesques et « prédominants qu'à ceux dont le regard n'a ni portée, ni

'Saint Grégoire le Grand disait {Pastoral, ii, 7) : Sva ergo Tpastores ergu inferiora studia subditorum suorum ferveant, ]uate' nuA in eis exkrioiis quoque vitœ providentiam non relinquant

^Luc, XII, 31.

* Cf. Fallmerayer, Œuvres complètes, u, p. 202. Goizol Four* d histoire moderne, iv^ leç.

* Essais, lom. 1", Leipsik, 1867, p. 17,

« profondeur. La véritable histoire de Vhumanitéy c'est « l'histoire de la religion, l'histoire des voies admirables a par lesquelles les différentes familles humaines tendi- « rent à connaître Dieu et à s'approcher de lui par la cona naissance et l'amour. Voilà le fondement sur lequel t repose toute l'histoire profane ; voilà la lumière, voilà a l'esprit, voilà la vie propre de l'histoire ». Le Christianisme est la plus haute manifestation de Dieu dans le monde, c'est la religion parfaite et absolue. Il devait donc, avec une puissance jusque-là inconnue, diriger les forces de l'humanité, ses énergies, ses tendances et ses besoiiis, et leur donner un développement tout nouveau qui ne pouvait pas même être soupçonné dans l'antiquité, et qui ne saurait encore l'être en dehors de Jésus-Christ et de sa religion.

Insistons sur cette pensée. La révélation de Dieu en Jésus- Christ est la pleine manifestation de la raison divine, s'introduisant par la parole et l'action dans la vie et l'histoire de notre race, non de manière à gêner la raison de l'homme, mais de manière à l'élever ; non pour la contrarier, mais pour la transporter, en lui faisant franchir les limites de sa force propre, dans une sphère où elle ne parviendrait point si tUe était réduite à voler de ses propres ailes. Aussi l'Eglise, à laquelle Jésus-Christ à légué le dépôt de la vérité, est-elle le chef-lieu et le sanctuaire intellectuel du monde. Elle est l'école du genre humain. Le vrai savoir est nécessairement d'accord avec elle, et tout progrès véritable rapproche d'elle. Nulle contradiction, de quelque lumière menteuse qu'elle puisse un instant briller,' ne tient devant elle. Ainsi l'Eglise est le plus haut principe d'intelli-

geace qui soit dans le mcade et pour tous les temps.

La révélation clirétienne a découvert à l'homme le seul objet qui soit digne de lui et de ses désirs, elle a ainsi donné un but à sa volonté et à son activité en général, un ressort, une règle, une mesure ; elle a placé devant lui un idéal de perfection morale et de sainteté, tel qu'aucune religion , aucune philosophie n'en avait jamais connu ni su imaginer ; et, comme l'homme était trop faible pour exécuter seul ce qu'on demandait de lui, comme la perfection du modèle proposé à son imitation était de nature à le désespérer, elle l'a armé de la force d'en haut. C'est ainsi que l'Eglise, en qui le Cbrist continue de vivre et sa grâce de régner, est devenue la maîtresse des esprits et la gardienne des mœurs dans le monde, depuis l'avènement du Verbe dans la chair. Et, tandis que les religions païennes n'enseignent aucune morale ', que les philosophies n'ont fait qu'étaler leur impuissance, l'Eglise chrétienne a régénéré l'Europe et et renouvelé la face de la terre.

Venu sur la terre pour chercher ce qui était perdu et sauver ce qui avait péri, le Cbrist a réuni autour de lui ceux qui étaient fatigués et chargés pour les soulager ". Et il est arrivé qu'un torrent de bénédictions même temporelles est sorti de lui pour se répandre sur la terre, et tous ont pu dire avec Montesquieu* : « Chose admirable î « la reUgion chrétienne (i.ui ne semble avoir d'objet que

* Cf. August., Civit. Bei, ii, 6.' *Matth , 11, 28.

• Esprit des Lois, xxiv, 3.

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a la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans a colle-ci B.

Et comme toute vérité et toute vie procèdent de l'unité, et tendent à l'unité, et créent Tuaion,. le Christ est venu réunir ceux qui étaient dispersés ' , et rassembler ceux que Terreur et le péché avaient divisés. Fondée sur l'unité et forte par l'unité, son Eglise est devenue la puissance sociale par excellence, qui partout où elle apparaît dans l'histoire édifie et associe.

Centre et destination souveraine de l'homme, la religion se saisit de lui jusque dans ses entrailles, pénètre toutes ses forces et ses puissances , et l'élève à une sphère de vie surnaturelle ; et les choses ne se ])as5ent pas autrement en grand dans la vie de l'humanité. Le développement religieux ne s'accomplit pas en un instant, et soudainement dans l'individu ; c'est avec le temps et progressivement que ce principe de lumière et de chaleur envahit toutes les couches de la vie intérieure, pénètre toutes les sphères de son activité ; la uièine marche progressive a lieu dans la vie de Thumanité. C'est pourquoi l'histoire de l'humanité n'est que l'histoire du progrès, du déploiement et du l'application successive des idées et des forces qui ont fait leur apparition sur cette terre avec le christianisme. Tandis que nous passerons rapidement en revue ce que l'Eglise a fait dans le domaine de l'intelligence, de la morale, de la prospérité publique des Etats et de la culture sociale, nous verrons encore une fois éclater dans ce tableau d'ensemble

* Jom.j II, S2.

la divinité de cette œuvre du Christ, nous aurons une nouvelle démonstration de sa mission salutaire, qui nous apparaîtra avec toute son importance et dans sa haute et pleine majesté.

Qu'est-ce que l'Eglise a fait de remarquable dans le domaine de l'intelligence ? Chaque religion porte en soi de* germes de vérité, une philosophie gagne d'abord des disciples par l'ascendant que lui donne sur les esprits la somme des vérilés, si petite qu'elle soit, qu'elle oppose à l'erreur. Mais bientôt contre ces œuvres de l'homme se lève la critique, qui en fait voir la nudité et la misère à ious les yeux. La philosophie enterre elle-même ses morts ; l'intervention de la vérité n'est pas toujours nécessaire pour dissiper le mensonge ; et l'erreur détrône l'erreur. Tout nouveau système, à peine né, ensevelit ses devanciers et les envoie rejoindre ceux qui, dans le cours des siècles, ont eu en si grand nombre une semblable destinée. Et c'est avec raison. Toute œuvre humaine, par cela même qu'elle est humaine, est justiciable de la critique. Car rien de ce qui est œuvre de l'homme n'est absolument bon ni absolument vrai. C'est donc la ciitique qui se charge de faire entendre à la science humaine son Mémento mori, et cela souvent alors même; que celle-ci se croit sûre de l'immortalité.

Phiiosophies et religions humaines résisteraient à celte î première épreuve, qu'elles n'échapperaient point pour cela à leur sort. Aucune n'y a échappé. Elles subissent nécessairement une seconde épreuve qui détruit inexorablement, infailliblement ce qui est le fruit des pensées de l'homme, ce qui n'est pas fondé sur l'éternelle vérité. Rien de ce que l'homme fait ne résiste au temps. Le

temps exerce une dernière critique sur tout ce qui est de la terre ; tôt ou lard, si ce n'est après des années, ce sera après des siècles, tout finit par lui être sacrifié ; seule la vérité du Seigneur demeure éternellement'. Toutes les chaires, autour desquelles une nombreuse jeunesse se pressait, avide d'entendre la parole de tel ou tel maître, ont été brisées. Des religions qui comptaient leurs sectateurs par millions ne sont plus rien maintenant que l'objet des savantes recherches d'un penseur solitaire, qui déchiffre péniblement leurs dogmes d'après quelques documents à demi effacés, et l'on ne comprend plus comment de telles religions ont pu exercer une telle domination sur les esprits. Seule l'Eglise a résisté à cette double épreuve. Les opinions humaines ont changé, l'intelligence générale s'est développée, la vie sociale a fait des progrès, de nombreuses découvertes ont été faites dans le domaine de la nature, et la foi de l'Eglise est demeurée durant des siècles inébranlable comme la vérité divine. Cette foi de l'Eglise est comme un centre où tous les rayons de la vraie science, toutes les découvertes de l'expciience, toutes les pensées de la saine philosophie, toutes les conquêtes légitimes de l'esprit viennent se rencontrer et reconnaître leur parenté et leur corrélation. C'est là qu'aboutissent finalement, si opposées qu'elles soient en apparence, toutes les voies que suit l'esprit humain dans la recherche de la vérité. Soit qu'il s'élève jusqu'aux étoiles pour en mesurer les orbites, soit qu'il descende dans les entrailles de la terre pour en étudier

* £S. CSTI, 2.

94 CUAl'ITRK XIX,

la formation et en compter les couches superposées ; soit qu'il analyse les derniers éléments de la nature pour approfondir l'essence du monde des corps ; soit qu'il suive le développement de la pensée humaine jusqu'à son origine, pour scruter sa nature et déterminer ses lois ; soit qu'il s'élance jusqu'à ces extrémités de la terre où règne un silence de mort, où toute vie s'arrête glacée ; soit enfin qu'après avoir étudié avec soin certains caractères gravés depuis des siècles sur un rocher ou sur un bloc de marbre à demi rongé par le temps, il ressuscite comme par miracle, de la poussière où il était depuis longtemps enseveli, tout un monde qu'il remet sous les yeux éblouis de ses contemporains ; pourvu qu'il travaille au service de la vérité, il travaille aussi au service de la religion chrétienne. Tout ce que l'activité de l'homme a tiré durant le cours des siècles des profondeurs non encore épuisées de la science, est devenu la propriété de notre foi, et a servi à la confirmer, à l'éclaircir, à l'établir. L'enseignement chrétien renferme des difficultés, mais qui se dénouent les unes après les autres avec le progrès des études. Ainsi la doctrine de l'absolue simplicité et de l'immuable unité de Dieu, de sa puissance créatrice qui donne le branle à l'universalité des choses créées, celte doctrine renferme des définitions qui, à première vue, semblent se contredire ; ainsi encore, quand on examine la question de l'origine de ce monde visible, celle de la nature de l'espace et du temps, et de leurs limites, on voit surgir de toutes parts d'apparentes contradictions, et les représentations de notre fantaisie se croisent en tout sens comme les fils d'un écheveau embrouillé. Oui, bien que la lumière de la divine vérité soit une, il

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n'est pas rare qu'en passant d'un milieu scientiflque dans un autre, ses rayons semblent se briser ; oui, il peut arriver que, sur une question donnée, les investigateurs partis de points opposés arrivent à des résultats qui semblent vouloir se combattre : mais le temps n'a jamais manqué d'aplanir les difficultés, et les oppositions apparentes ont toujours fini par se résoudre dans la plus belle harmonie. Que d'objections soulevées contre la foi se sont déjà changées en démonstrations qui ont prouvé sa divinité. L'Europe chrétienne accomplit en ce moment un admirable progrès qui nous apporte tous les dix ans de nouvelles découvertes, qui à chaque génération étend le^ vues de l'esprit et lui ouvre des horizons toujours plus larges; eh bien! c'est une règle invariable que ce progrès approfondit, élargit, confirme de plus en plus la vérité chrétienne par ses résultats définitifs. Un écrivain • impartial a porté sur ce sujet un jugement dont la vérité éclate chaque jour davantage : a Les écrivains du a xviii* siècle, si pleins de haine et de mépris pour les « livres saints, n'ont réussi, en voulant les avilir, qu'à 0 montrer pleinement leur propre ignorance de l'anti- « quité. Pour plaisanter sur la Genèse à la manière de a Voltaire, il ne faut pas moins d'ignorance que de fri- « volité».

Les fausses religions, elles aussi, ont vécu dans Is cœur des peuples; mais jamais elles n'ont fait alliance avec la science. Elles célébraient leurs fêtes, bâtissaient tfds temples et des autels ; les chants des poètes, leschefs-

* Benjamin Constant, Be la religion considérée, etc., t. iv, ch. n. Cf. Notes addit. du xix« ch. > > >

d'œuvre des artistes ajoutaient de l'éclat au culte des fausses divinités ; mais la science ne les connaissait pas, ne daignait pas s'incliner devant elles, encore que les princes et les peuples leur rendissent hommage. La science cachait dans son sein un germe de haine et de ruine contre la fausse religion, et le jour où la philosophie eut acquis la conscience de sa mission et de sa dignité, ce jour-là, le plus nohle représentant de la philosophie dut être sacrifié comme une victime à la religion de sa patrie. A partir de ce moment la guerre fut déclarée entre la foi populaire et la science, et elle n'a fini qu'avec la ruine des vieilles divinités. Cela est vrai de toute confession séparée de l'Eglise. « Je n'ai jamais haa bile la Grèce », dit J. de Maislre*, « mais j'ai longtemps a habité le monde, et j'ai le bonheur d'en connaître quelaques lois. Un mathématicien serait bien malheureux, 0 s'il était obligé de calculer, l'un après l'autre, tous les a termes d'une longue série ; pour ce cas et pour tant a d'autres, il y a des formules qui expédient le travail. 0 Je n'ai donc aucun besoin de savoir (quoique je n'a- 0 voue point que je ne le sais pas) ce qui se fait et ce qui 0 se croit ici ou là. Je sais, et cela me suffit, que si la foi a antique règne encore dans tel ou tel pays séparé, la a science n'y est point encore arrivée, et que si la science « y a fait son entrée, la foi en a disparu ; ce qui ne s'ena tend point, comme on le sent assez, d'un changement « subit, mais graduel, suivant une autre loi de la na- 0 ture qui n'admet point les sauts, comme dit l'école. —

* Du Pape» Liv. iv, ch. n.

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« Voici doue la loi aussi sûre, aussi invariable que son a auteur : aucune religion, excepté une, ne peut supa porter l'épreuve de la science. La science est une « espèce d'acide qui dissout tous les métaux, excepté a l'or * » .

Comment le christianisme a-t-il pu exercer un tel empire par tous les temps et assurer son influence sous tous les régimes, malgré tous les changements, et dans les conditions extérieures les plus diverses ? La foi chrétienne n'est pas seulement vraie, elle est la vérité même ; c'est pourquoi non-seulement elle n'a rien à redouter de la science, non-seulement elle se l'est conciliée, mais encore elle porte renfermés dans son sein les principes et les lois suprêmes de toute véritable science. Il n'existe pas une question fondamentale dont s'occupe l'esprit qui pense, sur n'importe quel ordre de choses, à laquelle on ne trouve une solution dans l'admirable organisme de la foi chrétienne. Il faut en convenir, l'intelligence humaine n'aurait pas trouvé, n'aurait même pas soupçonné une religion qui allât si bien à chaque homme et à chaque état de la vie, qui eût ainsi sa racine dans les besoins de notre esprit^ dans les désirs de notre cœur, qui fût si solidement fondée sur l'essence même de notre raison. Cette religion a été annoncée par des hommes étrangers à la sagesse hellénique, et néanmoins elle nous met en possession de vérités que les plus beaux génies ont longtemps cherchées en tâtonnant dans les ténèbres;

* Ceci n'est pas contredit par la conservation apparente de la foi dans l'Eglise Byzantine. C'est qu'eflectivement lacide oe l'a pas encore touchée.

Apol. do Christ, -— Tome V. î

elle nous donne la solution je problèmes que le vieux monde s'est en vain essayé à résoudre ; elle nous communique sur toutes les questions qu'elle touche des idées si iTofondes et si sublimes, que l'esprit de l'homme ne les eût jamais acquises seul, ni même soupçonnées. Il n'y a pas un esprit vraiment profond, noble et juste qui, lorsqu'il arrête sop regard sur cette religion, ne soit saisi d'étonnement et ne se sente pour elle un attrait mêlé de vénération ; et ce goût qu'il conçoit d'abord pour elle, augmente à mesure qu'il se livre à sa divine vertu et qu'il subit son empire. Il est vrai que l'Eglise professe des dogmes que la raison ne peut approfondir, que l'esprit de l'homme ne comprend point, sur lesquels s'étend un voile que nulle intelligence créée ne lèvera jamais. Mais avant d'introduire le fidèle dans le mystérieux sanctuaire de ses dogmes, elle lui montre ses droits et ses titres, elle étale ses motifs de crédibilité, motifs qui, étant empruntés à la sphère des connaissances naturelles et rationnelles, doivent, avec le secours de la grâce, conduire à la foi la raison qui voudra rester fidèle à ses propres lois. Et après avoir parcouru jusqu'à ses limites extrêmes le domaine de la vérité naturelle, l'esprit prête volontiers l'oreille à la parole de la foi, seule capable de lui résoudre l'énigme de l'existence ; il trouve même dans l'ordre naturel des images et des analogies qui l'initient à l'ordre surnaturel; il y a d'ailleurs l'attrait de l'infini et le pressentiment du divin qui le poussent dans la même direction.

Il y eut toujours du mystère dans le monde ; mais au lieu qu'il n'était auparavant pour l'esprit qu'un fardeau, qu'un tourment, qu'une source d'erreurs, le christia-

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nif.me s'en est servi pour donner des ailes à l'âme et pour faire prendre l'essor à toutes ses forces et ses puissances les plus sublimes.

Le christianisme a subi son épreuve du feu, l'épreuve de la science, et la science s'est inclinée devant sa divinité. Ce n'est pas tout. Le christianisme a encore engendré la science. « L'Eglise », dit M. Guizot *, a a exercé une très- 0 grande influence sur l'ordre moral et intellectuel dans « l'Europe moderne, sur les idées, les sentiments et les « mœurs publiques. Le fait est évident; le développca ment moral et intellectuel de l'Europe a été essentielle- « ment théologique. Parcourez l'histoire du x° au xvi' « siècle : c'est la théologie qui possède et dirige l'esprit a humain; toutes les opinions sont empreintes de théo- « logie ; les questions philosophiques, politiques, histo- « riques, sont toujours considérées sous un point de vue a théologique. L'Eglise est tellement souveraine dans « l'ordre intellectuel que même les sciences mathéma- « tiques et physiques sont tenues de se soumettre à ses « doctrines. L'esprit théologique est en quelque sorte le a sang qui a coulé dans les veines du monde européen, «jusqu'à Bacon et Descartes... A tout prendre, cette in- « fluence a été salutaire ; non-seulement elle a enlre- « tenu et fécondé le mouvement intellectuel en Europe; « mais le système de doctrines et de préceptes au nom a desquels elle imprimait le mouvement était très-su a périeur à tout ce que le monde ancien avait jamais M connu 9.

^ Eistoire de la Civilisation en Europe, Leçon Ti'i

Wachler* lui-même fait cet a /eu : o La théologie était, 0 comme par le passé, le principal objet de l'activité lit- « téraire en Occident ; ses productions furent extrême- « ment nombreuses, circonstance qui les rend difflciles a à énumérer, d'autant plus que la plupart n'ont pas été « imprimées ; chaque monastère apportait son continc gent, et il y en avait un certain nombre pour lesquels c écrire était une affaire de vocation ', notamment les Do- « minicains et les Franciscains. Les hommes qui, au a temps de la réforme, figuraient dans les assemblées, « dans les colloques et au concile de Trente comme déa fenseurs de la doctrine catholique, firent paraître une « érudition vraiment digne d'être admirée et estimée. La € science par-dessus tout était alors aimée et considérée ^ »,

* Manuel deVhistoire de la littérature, Francfort, 1823, il» part., p. 290.

* « Les œuvres liltéraires », écrit Pierre de Blois, « peuvent seules assurer aux mortels une renommée immortelle, qui brave les ondes et les flammes et la violence du temps ». En conséquence il avertit les princes de cultiver la science comme la meilleure portion de la vie. Les notices sur les écrivains de son siècle (le xii*) remplissent six volumes inquarto. {Hist. littér. de la France, ix, l, 2.)

Selon Bœhmer c'est une sottise de croire que la philosophie n'ait commencé en Allemagne qu'avec Kant, que les grands siècles du moyen âge qui ont exécuté des chefsd'œuvre si admirables dans le domaine des arts et des lettres, aient été stériles dans celui des sciences spéculatives. Il n'y A pas encore longtemps que l'on méconnaissait et que l'on méprisait beaucoup les œuvres littéraires, la peinture, l'arcliitecture et la sculpture de nos pères; c'est ainsi qu'en atten-» dant qu'on la connaisse, on continue de mépriser souverainement la philosophie scolastique. « Que n'examine-t-on d'abord pour juger ensuite. Pour moi je ne puis m'empècher de préférer l'ancienne méthode philosophique à la nouvelle, malgré les prétentions de celle-ci ». Voy. Janssen, Vie de Bœhmer, 1868, i, p. 88.

* £n Allemagne, les monastères de Fulda, de ReichenAU et

Et en effet, qui est-ce qui avait gardé le feu sacré de la science, lorsque rompant enfin les digues qui les avaient longtemps contenus, les flots de la barbarie se précipitèrent sur le imonde civilisé, détruisant , anéantissant tout? Qui est-ce qui défricha et cultiva de nouveau le champ de la science devenu désert et stérile? L'Eglise avait ménagé une retraite à la science, à l'ombre de ses cloîtres*; c'est elle qui a fondé également et l'école de ■village, qui répand dans un cercle restreint les premiers éléments de l'instruction, et les universités, ces boule-

de Saint-Gall se distinguèrent parmi tous les autres par leur activité liltéraire. Les monastères de femmes rivalisaient avec ceux d'hommes pour Tamour des lettres. Roswilha de Gandersheim fournit la preuve que les femmes n'étaient pas demeurées étrangères à la culture liltéraire de leur époque. «Un cloître sans bibliothèque, c'est un château sans salle d'armes», était un proverbe très-répandu. Quelques monastères étaient spécialement destinés à servir d'asile aux lettres, par exemple l'archevêque de Lund, Absalon, donna cette destination àSoroc et à d'autres (Holberg, Histoire du royaume de Danemark, i, p. 272). Cf. Hûrter, Innocent III, tom. m, p. 576.

Les écoles épiscopales de France ont été longtemps célèbres, particulièrement celles de Paris, d'Orléans, du monastère de Corbie, de Cambray, de Chartres, de Reims, de Toul, de Cluuy. Cf. Maître, Les Ecoles de l'Occident depuis Charlemagne jusqu'à Philippe- Auguste, Paris, 1866.

Les prélats les plus distingués enseignaient ou avaient enseigné. Hume lui-même reconnaît {Richard, m, ch. 23) que si la nation anglaise l'emporte sur toutes les nations de l'Europe par le grand nombre de ses annalistes et par ses monuments historiques, elle le doit exclusivement au clergé catholique qui nous a gardé ces trésors... Quiconque a feuilleté ces chroniqueurs, reconnaît çà et là dans ce style barbare des réminiscences et des allusions empruntées aux classiques, surtout aux poêles. — Giesebreckt [Kaiserget' chichte) loue la diction latine des annalistes comme ne maûquanl ni de pureté ni de force. Clerc en français etPfaff en allemand signifiaient un homme instruit. En italien un laico voulait dire un ignorant. Cf. Vico, Scienzanmva, p. 201.

* Cf. Hist. littér. de la France, ix, p. 92, 113.

102 CHAPITRE XLX.

vards de la science contre lesquels sont renus se briser îâs flots de la barbarie, et d'où les sciences ont débordé sur le monde. Si rfiglise élevait les fils des princes dans ses sanctuaires, elle instruisait aussi l'enfant du manouvrier en vue d'une récompense céleste et non pas d'un gain sordide, comme les sophistes et les rhéteurs de l'antiquité. En même temps qu'elle introduisait les esprits éclairés dans les profondeurs de la sagesse chrétienne, elle s'inclinait aussi vers les pauvres d'esprit, vers les simples, afin que chacun eût sa part dans le bienfait de l'éducation chrétienne. L'instruction pour tous ! telle est la devise que les insurgés de ces derniers temps avaient mise sur leur drapeau. L'instruction pour tous , ce mot est éminemment chrétien ; le christianisme a fait plus que de le proclamer; il l'a mis en pratique. Innocent III avait lui-même prononcé ce mot. L'antiquité qui voyait fleurir la culture intellectuelle sur le sol de l'esclavage, où par conséquent elle ne pouvait et ne devait être qu'un privilège réservé à la très-petite fraction des heureux de l'humanité; l'antiquité, qui achetait les jouissances esthétiques de quelques-uns au prix des larmes, des sueurs et du sang de la masse déshéritée, ne nous aurait pas compris, si nous avions exigé d'elle l'instruction pour tous. Il fallait d'abord qu'une bouche divine prononçât cette autre grande parole : L'Evangile est annoncé aux pauvres, avant que le monde comprît que la vérité ne peut pas être le privilège d'une classe favorisée*. Selon

* Cf. Hurler, Innocent Illy t. m, p. 572. Les écoles, tant celles des cathédrales que celles des cloîtres, étaient ouvertes à tout le monde. Selon le témoignage de Tabbé Guibert de Nogent il n'y avait pas en France une bourgade qui n'eut

l'église et la civilisation. 103

Gilsebrecht, le clergé franc ne représentait pas seulement l'élément intellectuel dans les hautes sphères de la société ; mais encore il le faisait descendre j usque dans les dernières couches sociales, et là en même temps qu'il faisait partout pénétrer le flot de la vie chrétienne, il jetait aussi les fondements d'une culture et d'une civilisation plus haute que celle qui existait alors. Tout ce qui s'est fait au ix* siècle pour donner aux arts et aux sciences une salutaire impulsion, c'est à l'Eglise qu'on le doit autant qu'au grand empereur.

La propagation de la religion chrétienne parmi les races germaniques, qui s'accomplit par l'action de Rome et en coïncidence avec les migrations de ces peuples, prépara le sol de l'Europe à recevoir les germes d'un nouveau développement intellectuel et moral , d'une nouvelle civilisation qu'on peut appeler romano-germanique, et qui a imprimé son caractère dans la langue et la constitution politique, dans les mœurs et dans la législation, dans la manière de concevoir et de penser, et jusque dans le tour d'imagination de toutes les nations modernes. Nous sommes tellement les enfants de l'Eglise que le pape peut en toute vérité dire à tous : « Sans moi a vous ne seriez pas devenus ce que vous êtes'», et la preuve de cela se voit dans les langues de tous les peuples de l'Occident. Le christianisme s'est tellement insinué dans les langues indo-germaniques, il les a si

son école. Dans un capitulaire de Charleraagne il est dit : Presbyteri per villas et vicos scholas habeant et cum summa chariiate Tparvulos doceant. Maître, op. cit. supr.

Paroles de Herder : Idées pour la Thilosophie de rhistoire de ^humanité. Stuttgart, 1827, il, p. 108.

complètement pénétrées de son esprit, qu'il est impossible à un chrétien de s'identifier par la pensés avec un Démocrite, un Arislippe, un Epicure, ou bien avec les stoïciens panthéistes; en voulant s'assimiler leurs sentiments, il leur fait toujours subir une métamorphose , il ne sait leur emprunter que leur incrédulité. Condorcet désespère de voir se former une langue purement scientifique et athée, tant le christianisme, dit-il, a infecté nos langues*.

Pie IX a énoncé avec autant de brièveté que de justesse la cause de ce phénomène* : « La connaissance des a choses divines », dit-il, o éclaire, fortifie et perfectionne « admirablement la raison humaine ». Et il doit en être ainsi. C'est la raison souveraine, la raison divine qui se manifeste à nous dans la foi ; elle dissipe donc les ténèbres de l'esprit ; elle retranche ce qu'il y a de prédomi-

* Cf. Kckstein, Askesis, p. 155. La profondeur et la propriété de ridée chréticune amena la formation d'une nouvelle langue, laquelle, cnez les chrétiens qui parlaient grec, consista moins en termes de création nouvelle, qu'en mots anciens et ordinaires, mais pris dans un sens tout nouveau. Des idées récemment introduites dans le monde, ou modifiées, épurées, transfigurées comme celles à'i-^ia.c^i.ôi , sanctification; TaweivÔTviç , humilité; ouveiS'r.aiî , conscience ; wv£û(*,a, esprit; ij/uxii, âme; *û»|a»ç, monde; àfaTrvi, charité; oap^, chair, et beaucoup d'autres devaient avoir une expression correspondante. La langue latine fut christianisée de même principalement par Tertulhen, saini Cyprienj, Arnobe, saint Jérôme, saint Augustin et la Vulgate, C"est ce qui a eu lieu à un plus haut degré encore pour les langues modernes (romanes et germaniques); l'esprit chrétien les a marq lées à son coin d'une manière inetiaçable. Plus abstraites i «ur s'accommoder au besoin de la réflexion, plus protonde ) et plus analytiques pour représenter la vie de l'âme, elles ont le miroir où se réflécliit l'image de l'Europe chréiienm CL Wedewer, Le Christianismi: et les Langues, 1867, p. 10.

* Encycl. du li Novem. 184tî.

nant dans la partie sensible de notre être, elle rompt le charme des représentations sensibles qui troublent l'intelligence de l'homme charnel et même la retiennent captive, et alors la raison éclairée et soutenue par la foi peut opérer sa restauration. Une seule erreur qui tombe en entraîne beaucoup d'autres dans sa chute ; la solution que la foi donne d'une question, est aussi la solution de beaucoup d'autres questions. A la base de toutes les vérités de foi, je ne parle pas seulement de celles qui apimrtiennent à Tordre naturel, mais encore de celles qui ont les mystères pour objet, se trouve une vue déterminée de Dieu, du monde, de la nature, de l'origine et de la destination de l'homme. Elle forme un point de repère, elle offre une direction dans les investigations scientifiques qui, parvenues à leur résultat, conflrment à leur tour la vérité dogmatique.

La raison s'affranchit ainsi de toutes les entraves qui empêchent son développement ; et, portée dans les plus hautes questions par la certitude, il lui devient facile de parcourir la sphère de la science humaine dans toute son étendue. Dans les questions scientifiques, principalement dans celles où il s'agit des principes mêmes et des conditions fondamentales de toute la vie intellectuelle et morale de l'homme, la science chrétienne a pu marcher d'un pas ferme et sûr; car la lumière de la foi, qui donne une certitude absolue, se reflète jusque dans le domaine des connaissances naturelles, elle dissipe le doute qui paralyse si aisément les forces de l'esprit et arrête son élan, toutes les fois que, présumant trop de lui-même, il tente de s'élever dans ces régions élevées de la vérité où l'éblouissement est si facile et

l'erreur si dangereuse. C'est donc la foi qui ouvre à la science ses voies et qui lui indique comme du doigt ses derniers résultats ; c'est la foi qui donne à la science la possibilité de saisir et de représenter non plus des fragments de la vérité, mais toute la vérité, un ensemble complet de principes religieux et moraux capable de porter toute la vie humaine ; c'est la foi qui rend la raison naturelle apte à régner pleinement sur toute l'étendue de son propre empire.

L'œil éclairé par la lumière de la foi apercevra toute chose dans son rapport avec la règle suprême, c'est-àdire qu'il en verra l'essence véritable et la définition esacte, il connaîtra et nommera les choses comme Dieu même les connaît. Tout ce qui se meut dans le monde de l'intelligence, tout ce qui apparaît dans la nature n'est qu'une partie du grand ensemble qu'embrasse le plan divin, a sa place et sa fonction marquées dans l'organisme grandiose qui s'appelle l'ordre de la grâce, dans ce Cosmos surnaturel dont Dieu portait en luimême le dessein dès le commencement, et à la réalisation duquel concourent la nature et la grâce, le divin et lîhumaiD, le libre arbitre et la nécessité. Celui-là seul qui se tient au centre est en état d'apercevoir toute la circonférence, tout autre point de vue ne lui laisse voir que des fractions plus ou moins restreintes. Pour comprendre une œuvre dans toutes ses parties, pour en saisir la signification dans toute sa profondeur et sa plénitude, il faut auparavant avoir pris connaissance de l'esprit de l'ouvrier et pénétré au fond de sa pensée *. Or, cet uni-

* M. Cousin a dooc eu raison de dire : a Nulle science par-

vers est rattaché au surnaturel par de nombreux rapports, le surnaturel le domine et l'attire comme sa fin ; coninieut donc l'apprécier sainement en dehors de ce point de vue ?

La foi nous dévoile la raison première ainsi que la fia dernière des choses; or, l'objet de la science comme telle est de comprendre les choses dans leurs premières raisons', et la connaissance de la raison première implique en même temps le but et la fin de toutes les actions libres, et la connaissance de la fin constitue essentiellement la sagesse*, la foi contient donc les fondements mêmes de la véritable science et de la vraie sagesse '. Il n'est pas rare que l'on cherche à ravir à l'Eglise la palme qui lui appartient comme puissance civilisatrice, sous prétexte que dans ces temps-là la vie intellectuelle se concentrait toute dans l'Eglise et n'en sortait pas. Mais c'est la précisément ce qui caractérise l'Eglise ; elle ne peut rien autre chose que donner l'impulsion aux intérêts spirituels et s'élever au rang d'une puissance qui alliie à elle tout ce qui lui est sympathique. La loi pri-

ticulière n'est possible qu'au sein de la science générale, laquelle emprunte ses di^rnières explications à la science de Dieu ». [Cours de i8l9, p. 339) ; et Malebranche {Recherche de la vérité, Prêta-, p. vi) : « L'esprit devient plus pur, plus lumineux, plus tort et plus étendu à proportion que s'augmente l'union qu'il a avec Dieu, parce que c'est cette union qui lait toute sa perfecUon ».

* Aristole, Metaphys., i, 1,2. Tbom. Aquin., in hoc loe.

•Id., Contr. Gent.y i, i.

•Vérité que nous démontre l'expérience de tous les jours. Voyez l'homme de foi et l'incrédule, tous deux eu présence des catastrophes qui frappent soit les peuples, soit les individus, combien le jugement qu'en porte le chrétien même

mitive de toute civilisatior est une loi éternelle ; partout c'est du sanctuaire qu'elle sort ; partout c'est la théologie qui a relevé l'esprit abîmé dans la matière.

Ce qui se déduit ainsi a priori de la nature même des choses, l'histoire des sciences le démontre a posteriori à chacune de ses pages. Le progrès scientifique des temps chrétiens et surtout le progrès de la science des sciences, de la philosophie, est incontestable. Dans les questions fondamentales de la science de Dieu et de l'âme, de la morale et du droit politique et civil, combien saint Thomas, Leibnitz, laissent loin derrière eux un Aristotel combien saint Augustin, avec toute l'école chrétienne, s'élève au-dessus d'un Platon et des meilleurs esprits de l'antiquité I Ils n'égalent point la perfection artistique du dialogue platonicien, pour la pénétration et l'exactitude Aristote demeure leur maître, et cependant ils surpassent Platon et Aristote pour la sûreté, la sohdité et la clarté de leurs résultats. Ce n'est pas la supériorité de leur génie qui leur a assuré un pareil avantage; ils traitaient les mêmes questions dont Platon ne faisait qu'entrevoir la réponse avec tant de difficulté qu'il les comparait ' à une navigation dans un frêle esquif sur une mer orageuse et sombre ; et cependant ces chrétiens ne disposaient pas de plus grandes ressources humaines que Platon ; humainement parlant ils ne possédaient toujours que le frêle esquif de Platon, la raison humaine. Mais la

peu instruit, est profond, vrai, élevé et simple en môme temps en comparaison de fa manière de voir de nos esprits forts qui sont sages au jour le jour et n'ont rien d'arrêté dans l'esprit.

• Cf. Phœdon., p. 85.

l'église et la civilisation. 109

foi était devenue pour eux une étoile brillante sur laquelle ils s'orientaient. La révélation leur marquait le but, le point d'arrivée, de sorte que, sûrs désormais de ne point s'égarer, ils accomplissaient leur traversée plus facilement, plus vite et avec plus de bonheur que ne pouvait le faire l'ancienne philosophie*.

Cela explique pourquoi un progrès en dehors de la voie tracée par la foi, un progrès en sens inverse des principes du christianisme est simplement impossible. Il est bien vrai qu'à partir du xvi* siècle, depuis qu'une immense apostasie eut fait sortir du sein de l'Eglise la moitié de l'Europe, on a essayé, ici sous l'apparence mensongère d'une réforme de l'ancienne foi, là en annonçant pompeusement une nouvelle ère philosophique, un siècle des lumières, de reconstruire la science de l'homme et de Dieu sur de nouvelles bases. D'abord le rationalisme, cette doctrine des faibles esprits, cette marque infaillible de médiocrité et d'indécision sembla un instant devoir rester maître de l'avenir. Mais ses jours étaient comptés. Vint le panthéisme, qui tira seulement les conséquences rigoureuses devant lesquelles celui-là reculait. Et en effet, si la raison de l'homme est la mesure de toute vérité même divine, ainsi que le veut le rationalisme, s'il n'y a de vrai et de réel que ce que le sens commun comprend, puisque la raison de l'homme est Dieu , l'homme a raison de n'en pas vouloir admettre d'autre. Mais l'éclat que jeta le panthéisme fut aussi de courte durée. Le matérialisme parut^ il renversa

* Cf. t. n, p, 55.

no CHAPITRE XIX.

rijomme qui s'égalait à Dieti, de son trône usurpé, et du haut de cette grandeur qu'il avait rêvée, le ravala sans transition jusqu'au niveau des brutes.

Le rationalisme, le panthéisme, le matérialisme sont les trois degrés successifs que l'on descend dès que l'on s'éloigne du Christ. La troisième erreur a corrigé de la seconde, qui n'était que la conséquence rigoureuse de la )jremière. Ces trois systèmes auraient pu être nouveaux, sans pour cela constituer un progrès ; mais ils n'ont pas même l'avantage d'être nouveaux ; ce ne sont que de vieilles erreurs païennes rajeunies, dont la lumière chrétienne avait dès son aurore dissipé les ombres. Longtemps avant notre rationalisme la sophistique des Grecs s'était attaquée à la croyance en Dieu, ainsi qu'à la différence réelle entre le bien et le mal, base de la morale. Plus de deux mille ans avant Spinosa, la doctrine de l'unique substance avait été enseignée dans les écoles des Eléates, et dès avant Jésus-Christ la corruption antique avait produit chez les Grecs et les Romains, comme son fruit naturel et empoisonné, le matérialisme d'un Epicure et d'un Lucrèce. C'est donc quelque chose que le monde avait déjà vu, quelque chose qui avait été vaincu par l'esprit du chrétien, c'est le paganisme même qui sort plus ou moins cyniquement de son tombeau avec ces systèmes. C'est l'esprit du mensonge, l'ennemi de Dieu qui, s'alliant avec l'orgueil, la passion et le péché, combat dans le cœur de l'homme pour la possession du monde jusqu'à la fin. C'est tout autre chose qu'un progrès.

L'idée même de progrès est une idée spécialement chrétienne et catholique. Le paganisme ne l'avait pas.

l'église et la civilisation. 411

Marc Aurèle', Sénèqiic », Juvénal*, Pline*, tous ceux qui de leur temps occupaient les sommets des choses humaines, et qui par conséquent étaient en position d'en pronostiquer le mieux, ne songeaient à aucun progrès, et surtout ils n'y comptaient point; quant à un avenir meilleur, le sentiment qu'ils en avaient, c'était le désespoir. La vie de l'ancien monde était essentiellement et dès le principe, nationale et par conséquent renfermée dans un cercle limité ; elle devait donc s'user, épuiser sa matière et sa force. C'est le christianisme qui conçut l'idée du progrès. Cette espérance du monde fut pour la première fois exprimée dans l'Eglise qui ne s'en est jamais dessaisie, parce qu'elle possède un idéal, un idéal infini, l'Infini personnel. Les peuples de l'ancien monde étaient tout ce qu'ils pouvaient être, ce que leur religion permettait qu'ils fussent ; ils valaient même mieux que leurs dieux. Aussi leur grandeur déclina dès qu'ils eurent épuisé la somme de leur vie qui n'avait aucune source perpétuelle où s'alimenter. Il en est maintenant tout autrement. Le théâtre sur lequel se meuvent les nations chrétiennes s'est étendu immensément; il embrasse l'ensemble de la création dans sa hauteur, sa largeur et sa profondeur ; une carrière d'une incommensurable ampleur leur a été ouverte ; un but leur a été indiqué dont ils se rapprochent toujours davantage dans

Tôv wpoç lauT&'v. V, 33*

* Qu. Nat., m. in fin.

* Satir., xrii. 19 et seqq.

* Hist. nat., vu, 6. Plin. Sec, Ep. vu, 20.

un progrès indéfini sans jamais pouvoir l'atteindre, je veux dire la perfection même de Dieu et de son Clirist'. Et cet idéal, l'Eglise le propose à tous, à celui qui est assis sur le trône comme au mendiant. Elle pouvait concevoir cette idée du progrès, parce que son horizon n'est pas borné aux qudques jours de cette existence terrestre ; son regard pénètre par delà, dans une autre vie sans limites, vie de l'infiniment intelligible et de l'infiniment aimable.

Certainement cette idée regarda tout d'abord la religion et la morale, mais une fois proclamée elle ne tarda pas à envahir les domaines de la science et de la vie. Le progrès dans l'ordre de la vie extérieure, le progrès économique, industriel et commercial est indissolublement uni au progrès moral, quelque paradoxale que paraisse cette assertion ^ Malgré les éminentes qualités de leurs citoyens, l'intelligence de leurs hommes d'Etat, la richesse de leur sol, l'avantage de leur situation sur la Méditerranée, Rome et la Grèce ont péri^ c'est un exemple instructif placé au début de l'histoire de l'Europe. La corruption morale a fait de l'Italie un désert et a mis l'ancien monde dans le tombeau. Il est donc vrai : à toute violation de l'ordre moral correspond une ruine dans Vordre physique, et la prospérité matérielle décroît dès que les mœurs se corrompent. Et c'est tout simple,

* Qui ne connaît la raison première et dernière de l'ascétisme chrétien, la tendance à une perlectioa toujours plus haute ?

* Cr. Vincent de Lérins, Commonit., c. 27 ; Suarès, De Fid., Disput. II, sect. VI, lé. Thom., C. Gent., \, 8. August., De Triiiit., Yiii^ 8.

L ÉGLISE ET LA CIYILISATlOlf. 113

car celle-là est subordonnée à celle-ci, et les lois vitales de Ihumanilé reposent sur une grande unité de plan. Si l'affaiblissement des principes chrétiens coïncide aujourd'hui avec un immense déploiement industriel et commercial, il ne faut pas se presser de conclure comme font quelques-uns, que ces principes sont indifférents au progrès matériel, ou même qu'ils le retardent. Nos expériences sont encore trop jeunes pour donner des résultats déflnitifs. D'ailleurs, notre pensée publique et toute notre existence spirituelle est encore assez profondément enracinée dans le sol chrétien pour en tirer à notre insu sa substance et sa force. La civilisation antique qui porta si haut les lettres et les arts comme la prospérité matérielle, et qui néanmoins a péri si complètement, suffit à elle seule à nous montrer la loi d'intime dépendance qui existe entre l'ordre matériel et Tordre spirituel, elle nous l'a révélé avec une incontestable évidence, dans un vaste tableau historique de mille ans de durée. C'est une expérience faite assez en grand. Parmi les peuples encore vivants la Chine peut nous montrer où conduit le principe de l'utile exclusivement suivi et jusque dans ses dernières conséquences. Rome et la Chine se sont appauvries en dépit, ou plutôt à cause de ce principe. Ce qu'il y a d'éprouvé, de vrai et de durable dans les théories de ceux qui, sous prétexte de progrès, font la guerre à la religion chrétienne et à l'Eglise, appartient à l'Eglise, lui A été emprunté, a été, par mille ans d'influence ecclésiaslique, introduit et mêlé dans le courant des idées du monde moderne.

Le progrès dans toutes les directions s'accomplit donc dans l'Eglise et par elle. Le désir du savoir d'abord s'é- Apol. du Christ. — Tome V. g

veilla dans son sein, puis l', curiosité scientifique étendit sans cesse ses investigations en tous sens , entraînant tout dans son tourbillon, a Le xV siècle », dit M. Guizot S « est un siècle de voyages , d'entreprises, a de découvertes, d'inventions de tous genres ». L'art de l'imprimerie, le compas et la poudre à canon, inventés par l'Europe chrétienne, lui ont donné l'empire du monde.

Ce ne fut pas sans une disposition providentielle que l'étude expérimentale de la nature prit seulement l'essor après que l'Eglise eut pendant mille ans tenu les peuples sous ses ailes. Plus il était facile d'abuser de cette étude, plus il importait qu'elle fût fondée par des hommes de l'Eglise, par des catholiques. La science de Dieu et celle de l'homme, de sa nature et de sa destinée, furent tout d'abord l'objet des méditations de l'esprit humain. Les matériaux immenses que l'on devait à l'antique philosophie et aux travaux des saints Pères, préparés et disposés par une dialectique rigoureuse et une méthode sévère, servirent à composer ces grands monuments de la théologie et de la philosophie du moyen âge, semblables aux cathédrales et aux monastères que le même esprit créa dans le même âge, deux espèces de chefs-d'œuvre qu'une génération aveugle a quelque temps méconnus et méprisés, mais auxquels on a fini par rendre complètement justice. Il fallait que la pensée philosophique, après avoir si longtemps flotté, se fixât dans une ferme assiette et sur un fondement solide. Il coavenait que les pilotis sur

•loc. ciY., Leçon xi%

lesquels devait s'asseoir rédifice de la civilisation européenne fussent enfoncés assez avant pour ne pas craindre les orages. Il était nécessaire que cette civilisation prît une direction et un caractère qui ne changeassent plus, et c'est ce qui eut lieu. C'est ainsi que s'opéra cette fusion des peuples en une grande communauté de biens spirituels, de tendances, d'idées, de principes surnaturels et de caractère, qui fut si bien nommée la chrétienté, et qui assura à tous ces peuples la supériorité sur les autres. A partir d'alors le regard de l'observateur put interroger la nature avec plus de sûreté et de bonheur. Le danger de perdre l'unité spirituelle au milieu de la variété des phénomènes, de voir la matière, devenue prédominante, étouffer la saine vie de l'esprit, et l'âme se laisser prendre à la fascination des puissances de la nature jusqu'à les diviniser, ce danger n'était plus à craindre.

C'est ici que se montre la supériorité de la civilisation chrétienne : forte de cette idée fondamentale que toutes les sciences doivent former un tout organisé, elle sut, à chaque nouvelle découverte qui se fit, lui marquer sa place dans ce grand tout et continuer, sans l'interrompre jamais, le tissu de la science, bien différente en cela de la civilisation des Juifs et des Arabes, qui ne fît aucun progrès, ne prit aucun développement, quoiqu'elle possédât d'abord un fonds expérimental plus considérable en littérature et en histoire naturelle. La civilisation des Arabes devança en Espagne et en Sicile la civilisation chrétienne de l'Occident, et néanmoins, à l'exception de quelques monuments, elle a entièrement disparu du sol de l'Europe, bien qu'elle ait été prolégée et cultivée ,

HQ CHAPITRE XIX.

notamment en Sicile^ par les rois normands et par ceux de la maison de Hohenstaufen. Elle fut vaincue non-seulement par la chevalerie espagnole et la royauté germanique, mais encore et surtout par la supériorité de l'esprit chrétien qui tira la civilisation delà religion, et dont les créations portèrent partout une empreinte unique et originale. La civilisation mauresque se développa sans la religion et même contre la religion de Mahomet. Ses constructions ne forment aucunement une épisode originale dar.3 l'histoire de l'art, et ne montrent aucun développement vigoureux. Son gouvernement, ses arts et sa littérature portent l'empreinte de l'aventure, du caprice et du désordre. La confusion de l'Etat et de la religion qui ne faisaient qu'un, de l'autorité religieuse et de la puissance matérielle réunies dans la même main, l'idée de la domination exclusive d'une race à établir par la guerre contenait le germe d'une dissolution prochaine et inévitable '. La dévastation, par les tribus berbères, d'un pays à la défense duquel leurs coreligionnaires les avaient appelés comme des auxiliaires naturels, est la preuve historique de l'opposition intime qui existait entre la vie religieuse et politique des mahométans, et cette civilisation dont l'éclat trompeur fut de si courte durée.

Citons à ce propos des réflexions très-justes de deMais-

• Les princes livrèrent eux-mêmes les places tories. A Grenade deux rois se livrèrent des combats sanglants. Paralysés par leur fatalisme et plongés dans leur prostration flegmatique, les Arabes offrent un contraste parfait avec les Espagnols enthousiasmés par la religion chrétienne. Cf. Oscar Peschel, Histoire du siècle des découvertes, 185b, p. 147.

l'église et la civilisation. 147

fre * : « La religion est la mère de la science. La théorie et « l'expérience se réunissent pour proclamer cette vérité. « Le sceptre de la science n'appartient à l'Europe que « parce qu'elle est chrétienne. Elle n'est parvenue à ce 0 haut point de civilisation que parce qu'elle a com- € mencé par la théologie, parce que les universités ne « furent d'abord que des écoles de théologie, et parce que « toutes les sciences, greffées sur ce sujet divin, ont ma- « nifesté la sève divine par une immense végétation, c L'indispensable nécessité de celte longue préparation « du génie chrétien est une vérité capitale qui a totalet ment échappé aux discoureurs modernes. Bacon « même, que vous avez justement pincé, s'y est trompé « comme des gens bien au-dessous de lui. Il est tout « à fait amusant lorsqu'il traite ce sujet , et surtout « contre la scolastique et la théologie. Il faut en con- « venir , cet homme célèbre a paru méconnaître en- « tièrement les préparations indispensables pour que « la science ne soit pas un grand mal. Apprenez aux t jeunes gens la physique et la chimie avant de les avoir « imprégnés de religion et de morale i envoyez à une na- « tion neuve des académiciens avant de lui avoir envoyé c des missionnaires, et vous verrez le résultat». « La « religion est Tarome qui empêche la science de se cor- « rompre , a dit excellemment Bacon lui-même. Male- « branche n'a-t-il pas dit qu'une fausse croyance sur Pe/jî' c cacité des causes secondes pouvait mener à l'idolâtrie ? < C'est la même idée ; il a dit encore que les hommes

' Soirées, tom. il, p. 224.

f {iSr CHAPITRE XIX;

a peuvent regarder Tastrono jiie, la chimie et toute? les «sciences naturelles comme des divertissements èun « honnête homme ; mais ils ne doivent pas se laisbcr a surprendre par leur éclat, ni les préférer à la science c de l'homme ».

Que serait-il advenu si, dès le xV siècle, ou même dès le xrv* et le xiii', l'expérience avait déjà pris place en tête des préoccupatioas de l'esprit humain? Goethe et Liebig affirment que l'influence de Bacon a été plus nuisible qu'utile. En poussant encore dans la voie de l'expérience les esprits déjà lancés de ce côté, il fit qu'ils s'y abandonnèrent désormais sans aucun frein, conçurent un dédain absolu de la méthode, et prirent le désordre et le chaos pour le seul élément où le savoir pouvait vivre et prospérer *.

La science catholique n'avait pas exclu l'étude de la nature, et la méthode empirique, à son avènement, n'eut pas à remettre cette étude en honneur, comme si elle eût été auparavant délaissée. Telle qu'Aristote * l'avait faite

* Gœthe, Histoire de la théorie des couleurs, CEuv. Stuttgart et Tubingue, 1847, p. 1008.

* a Si Aristote ressuscitait et qu'il se trouvât transporté au milieu de nous, il se sentirait d'abord en face de noire astro- Domie, de noire mécanisme, de notre physique, comme un enfant qui n'a pas l'usage de la parole. Si on lui metlait en main nos traités actuels sur l'histoire naturelle, il trouverait, en les comparant aux siens, que le nombre des classes et des espèces a considérablement augmenté depuis lui ; il remarquerait aussi des descriptions anatomiques beaucoup plus précises et plus exactes. Mais un moyen nouveau de pénétrer de la sphère visible dans la sphère invisible de la vie, voilà ce qu'il ne trouverait pas dans nos livres. Il se convaincrait bien vite que son propre point de vue dans Tétude de la nature organique n'a pas été essentiellement dépassé,... et en

fin continuant méthodiquement les résultats des investigations antérieures et contemporaines, la science de la nature faisait une partie intégrante du corps des sciences ecclésiastiques, en même temps qu'elle formait le soubassement sur lequel s'élevait la science de Dieu et de l'homme *.

Le prince de l'école 'affirmait positivement que l'étude de la création était salutaire et nécessaire tant pour instruire dans la foi que pour préserver de l'erreur ; parce que nous contemplons la sagesse et la puissance de Dieu dans ses œuvres, parce que l'amour divin s'allume en nous à la vue de la beauté des choses créées, beauté qui, sortie de Dieu, son premier principe, nous apparaît partiellement dans les créatures et répandue comme les rayons du soleil sur le monde. En acquérant la connaissance des choses créées, nous devenons de plus en plus semblables à celui qui se connaît lui-même et tout ce qui n'est pas lui. De plus la connaissance de la nature préserve du paganisme et de toutes les illusions païennes, telles que l'astrologie, le fatalisme, la magie et la superstition. Enfin cette science met l'homme

comparant ses propres vues sur ce sujet avec celles d'aujourd'hui il aurait de la peine à se sentir humilié. Lorsque ensuite il entendrait les physiologistes agiter la question de savoir si une àrae immatérielle et substantielle habiie dans l'organisme VQatériel, ou bien si l'atlraciiou et la répulsion des atomes es! à même d'expliquer la formation de l'organisme, alors il es; vraisemblable que, se reportant à sa propre conception de Ventéléchie, il exprimerait son étonnement sur la grossièreté de celle qui y a été substituée ». Snell, Controverses matérialistes, 1858.

* Cf. Thom. Aquin., Summ., I, qu. xii, p. tôt.

• Cont. Gentes, ii, 2, 3.

en état d'apprécier sa propre situation dans l'univers. Déjà en plein moyen âge, Gerbert de Reims, Albert le Grand, le franciscain Roger Bacon avaient eu des vues assez profondes de la nature. Certainement nous ne nierons pas que ces hommes ne spéculaient sur la nature plus qu'ils ne l'observaient. C'était là un effet de l'im- 'pulsion spiritualiste que le christianisme avait imprimée au monde. On se dirigeait alors en tout d'après des fins idéales. Le principe utilitaire qui maintenant gouverne le finonde, et qui consiste moins à observer la nature qu'à l'exploiter au profit de nos jouissances et de nos plaisirs, n'avait pas encore fait son apparition, ou du moins il était ^core loin d'absorber à lui seul toute l'activité et toutes les préoccupations des hommes. Mais cela même éloignait ]ë danger d'un retour à la barbarie et à la grossièreté matérialiste '. Formé, fortifié, aiguisé pendant mille ans à l'école du spiritualisme chrétien, l'esprit humain put enfin s'engager sans crainte dans la voie de l'observation empirique; il put, dominant la multitude des faits matériels qui allaient surgir de toutes parts, les coordonner et s'avancer à pas de géant dans le chemin du progrès scientifique. Les artistes japonnais ne sont pas inférieurs aux européens pour la perfection de l'exécution ; peut-être même les surpassent-ils. « Les Chinois a ont connu un siècle avant les Européens l'art de l'ima primerie, avec la poudre à canon et l'aiguille magnéti- «que, évidemment il y avait en Europe à côté de ces « découvertes quelque autre chose qui leur communiqua

* Voir tom^i, p. 253.

l'église et la civilisation. 121

f une importance qu'elles n'avaient point par elles- « mêmes ' » . a Toute cette lumière dont nous jouissons c aujourd'hui et dont l'européen, par son génie actif et « entreprenant, fera jouir toutes les parties du monde, c vient de ce qu'à la chute de l'empire des Césars il y « avait une hiérarchie qui resta debout. Celle-ci, par le « moyen de la religion chrétienne, communiqua à l'es- « prit européen, jusque-là misérablement resserré dans t un cercle étroit, une sorte de commotion électrique, t par laquelle, doué de mouvement et d'expansion, il est fl devenu, après avoir triomphé de maints obstacles, ce « que nous le voyons aujourd'hui * ».

Il était réservé à notre temps de mettre fin à un préjugé de deux siècles qui faisait de Bacon de Yérulam le fondatear des sciences naturelles. L'esprit humain s'était dégagé des langes de la scolastique plus d'un siècle avant le fameux Chancelier, né en 1361, et l'on vantait déjà l'expérience dans toutes les langues de l'Europe avant qu'il eût vu le jour. A la fin du xv* siècle, nous trouvons déjà l'algèbre et la trigonométrie toutes formées, les fractions décimales employées dans le calcul, le calendrier amélioré et une révolution complète préparée sur le terrain de la médecine. Le travail des mines, l'art du fondeur, du teinturier, du tisserand, du mégissier, du jerrier, de l'ingénieur, ont fait d'admirables progrès. Le papier, la lunette d'approche, les armes à feu, les horloges, les cloches, la gravure sur bois et en taille

• Liebig, Bacon de Verulam, Munich, 1863, p. 63.

* J. de Muller, Histoire de la Suisse. Liv. m, cb. 1.

douce, la préparation de l'acier, le verre en iable, les moulins à vent, les bocards, les moulins à scie furent alors inventés, et les moulins à blé, le métier à tisser, perfectionnés *. Aureum esse hoc sœcuhimminime dubitabity dit Marsile Ficin (né en 1433), qui prœclara sœculi hujiis inventa considerare voluerit. Léonard de Vinci en Italie, Paracelse en Allemagne avaient fleuri un siècle avant le chancelier Bacon, qui eut pour contemporains et pour compatriotes Harvey et Gilbert. Copernic * (un prêtre, qu'on ne l'oublie pas), Galilée ' et Kepler venaient de fonder la vraie astronomie, Guido Ubaldi (t577) avait déjà donné les lois du levier et du centre de gravité, et Simon Stevin (4596) développé celle du mouvement et de l'équilibre des liquides. Les expériences de Galilée sur le pendule et la chute des corps étaient généralement connues dès le commencement du xvn* siècle. En 1580 Giordano Bruno enseignait la rotation et le mouvement delà terre. Les ouvrages d'Agricola (1494-1555) nous montrent quelles connaissances étendues on possédait déjà en minéralogie et en métallurgie. Paracelse renversa le système médical de Galien et émit des vues toutes neuves sur la nature des maladies et sur les effets des remèdes. Chaque jour presque apportait une nouvelle découverte, pendant que Bacon niait encore la rotation de la terre et son mouvement de translation autour du soleil *. Nulle

*Cf. Liebig, Gazette génér. (ÏAugsb., 18CG, n" 226.

'Né en 1472. Son ouvrage : De Revolutionibus orbium cœles tium, parut eu 1543, l'année de sa mort.

•Né en 1564.

* Cf. Liebig, Fr. Bacon de Verulam., 1863, p. 33, 37.

terre ne fut plus fertile en in-ventions importantes que l'Italie. Avec ses Paolo Toscanelli, ses Lucca Paccioli, ses Léonard de Vinci, l'Italie était sans contredit le premier peuple de l'Europe pour les sciences mathématique? et naturelles; et les savants de toutes les autres nations s'avouaient ses disciples, comme Régiomontanus et Copernic *. Maso Finiguerra de Florence inventa la chalcographie, Toricelli le baromètre. Galilée fut pour quelque chose dans l'invention du télescope et du microscope. Le thermomètre appartient aussi à l'Italie, par son origine comme par son perfectionnement. Harvey, en poursuivant les recherches de son maître Fabricius de Padoue, découvrit la circulation du sang (1610-1618). L'école de Salerne, fondée par des disciples de saint Benoît, qui prêtres et médecins donnaient leurs soins aux âmes et aux corps des malades, fut depuis le viii* siècle jusqu'au XIV* l'unique établissement de ce genre. Les moines bénédictins s'appliquèrent avec zèle à entretenir les établissements d'eaux minérales. Les bains de Bade, connus des Romains et détruits par les barbares, furent rétablis en 873 par les Bénédictins de Weissenfels. Kissengin, Marienbad, Pfœffers, Pyrmont, Rippoldsau et d'autres bains encore furent de très-bonne heure des propriétés monastiques. Des sources nouvellement découvertes devinrent des établissements sanitaires, toujours par le soin des mêmes religieux qui construisirent aussi des chapelles aux mêmes lieux, comme à Pétersthal, à Gries-

' Cf. Burkhardt, La Renaissance en Italie. Bâle, 1860, p. 287. Libii, Histoire des sciences mathém. en Itah, 1841. — Wkewell, Histoire des sciences inductives, m, p. 450.

bach, à Rippoldsau. « Les services rendus à rhiimanité « souffrante par les Bénédictins, dans ces temps d'affreuses « maladies, demeurent à jamais dignes de mémoire ' ».

Galilée et ses disciples Cassini, Êianchini et Maraldi enrichirent Tastronomie de découvertes précieuses. Les travaux des savants catholiques, parmi lesquels se dis« tingue le jésuite Clavius *, rendirent possible au pape Grégoire XIII la réforme définitive du calendrier.

L'Eglise donna une vigoureuse impulsion à la géographie et aux sciences qui s'y rapportent •. Le chanoine Henri, de Mayence, exécuta une mappemonde pour l'empereur Henri V *, Jacques de Vitri parle d'une carte de l'Orient qu'il avait devant les yeux en composant sa description de cette région*. Un dominicain dessina la terre sur douze feuilles de parchemin •. « Aujourd'hui », dit Ritter ', a c'est l'intérêt commercial et scientiflque qui « pousse à connaître de plus en plus la terre ; au moyeu « âge c'était la religion et l'Eglise ». Un pape ordonnait à

* Gazette de Bavière, 1866, n» 346. Tous les grands médecins jusqu'à Harvey vivaient et enseignaient en Italie, par exemple celui qui a été le père de l'anatomie moderne, Mondino, f 1326; Achilllni, né en 1463; Fallopio, né en 1323, Kustachius, f 1574, à Rome; Besallus et ses disciples Realdo Colombo, Fabricius, né en 1537.

* Lalande a fait une longue liste d<^s astronomes distingués de la compagnie de Jésus.

• Cf. Zurla, Dei vantaggi délia religione catholica a la geogtafa ti le science annesse. Roma, 1822.

♦ Vogt, Histoire de Mayence, p. 97.

* nistor. Orient., i, 91.

• Cf. Hurter, op. dt.

' Histoire de la connaissance de la terre et des découvertes géogrof jphiques, 1861, p. 141.

l'Apôtrede la Germanie, saint Boniface, de décrire le genre de vie des peuples qu'il avait visités '. Les Cordeliers et les Dominicains avaient, dès le milieu du xiii* siècle, parcouru la Mongolie et la Tartarie et écrit les relations de leurs voyages *. « Tout ce que nous savons de la Chine», disait Sprangel • à la fin du siècle dernier,* nous le tenons « des missionnaires jésuites et de leurs relations accua mulées depuis deux siècles ; l'ouvrage le plus volumi- « neux que l'on possède sur ce pays, les Mémoires con- Il cernant la Chine, Paris, 1718, 13 volumes in-4', est « tout entier composé de ces relations réunies». Les missionnaires révélèrent donc à l'Europe l'existence du pays de Cathaï (la Chine) habité par un peuple poli et industrieux. Ceux qui portèrent l'Evangile dans les Indes au commencement du xiii* siècle dissipèrent la croyance erronée où l'on était qu'un continent se trouvait en face des côtes méridionales de l'Asie *. Un jésuite allemand, Joseph Titifenlhaler, écrivit une géographie complète des Indes en langue latine, ouvrage par lequel il fit plus pour la connaissance de ce pays, où il vécut près de cin-

^Biblioth. man.y PP., tom. xiii, p. 233.

* Dès l'an 1246 trois Franciscains parurent avec une bulle papale devant l'empereur des Mongols, et plus lard des missionnaires envoyés par le roi saini Louis pénétrèrent jusque dans la capitale du Grand-Mongol à Caracorum sur l'Orchos, située par 47° de latitude nord et 99° de longitude orientale. Cf. Mémoir. de l'Académie des Inscript., t. vi, page 447, 1822. Le cordelier Rubruquis demeura six mois à la cour de Mangou-Clians.

* Sprengel, Histoire des découvertes géographiques importantes, 2» éd., Halle, 1842, p. 25.

* Cf. Kunstmann, in den Gelehrten Anzeigen der Bayr. Académie, 1855, n° 21.

i26 CHAPITRE XIX.

quante ans, qu'on n'avait fait jusqu'à lui depuis la décou- Terte des Portugais. Un autre jésuite allemand, Thomann, fit connaître le premier, en i788, la configuration exacte de la côte orientale de l'Afrique. L'auteur de cartes géographiques le plus célèbre du moyen âge fui Fra Mauro, religieux Camaldule du monastère de Saint-Michel à Venise : il mourut en 1459. Il entreprit ses travaux les plus importants pour la république de Venise et pour Alphonse V de Portugal, sous le règne duquel commencèrent les grandes découvertes des Portugais. Sa mappemonde est, au jugement de Ritter, ce que le moyen âge possède de plus remarquable en ce genre. Ces cartes durent fournir des indications nombreuses et précieuses à Vasco de Gama et à Christophe Colomb. Le monastère d'Alcoçaba possédait une carte qui était vieille de 120 ans en 1528, et sur laquelle se trouvait déjà indiquée la route maritime des Indes par le cap de Bonne-Espérance *. DéjàavanlChristopheColomb, un ecclésiastique portugais, Herman Martinez, avait suggéré l'idée à Alphonse V de chercher VOrient dans la direction de l'Occident ; il avait longtemps auparavant agité ce problème, par lettres, avec le célèbre astronome Florentin Paolo del Pozzo Toscanelli (né en 1397). La guerre interrompit l'entreprise. Tout récemment encore les missionnaires Hue et Gabet, et ceux qui les ont suivis dans le Tibet, ont jeté beaucoup de jour sur l'état géographique et ethnographique de ces pays restés jusque-là étrangers à la science européenne *.

* ÂDtonio Galvaô, Tratado dos Descoprimentos. Lisbonne, 1731, p. 22.

* Cf. IIuc et Gabet, Souvenirs d'un voyage en Chine, et Le

l'église et la civilisation. 127

Deux événements ou séries d'événements rendirent surtout possibles et préparèrent particulièrement les grandes découvertes qui éclatent coup sur coup au xv" siècle : les croisades et la découverte de l'Amérique , deux fruits du génie chrétien. L'intérêt commercial et la passion du gain matériel agissent fortement sur les hommes, il est vrai ; jamais cependant ils n'auraient poussé l'Europe à cette entreprise grandiose dans laquelle, au XI' siècle, elle se jeta tout entière sur l'Asie. Ce ne fut pas l'égoïsme, mais l'esprit de sacrifice, qui fit de tous les peuples chrétiens un seul et même peuple de Dieu. La paix de Dieu elle-même n'avait pas réussi à produire chez les chrétiens la même union, le même concert qui fut provoqué par les guerres des croisades ^ Le cri : Dieu le veut l en indiquant un but commun à tant de belliqueux barons, fut un signal de paix dans la chrétienté divisée en mille factions ennemies, et en même temps il donna le branle aux plus grands mouvements de peuples qu'on eût vus depuis les jours de la chute de Rome. Aucune des croisades n'a réussi et toutes ensemble ont réussi. Elles fondirent tous les peuples de l'Occident dans l'unité d'une pensée commune et de dangers communs, et rompirent la barrière qui avait jusqu'alors séparé l'Orient de l'Occident. Elles ouvrirent au commerce des voies nouvelles qui servirent encore à une plus ample diffusion du christianisme. Les villes han-

Christianisme en Chine. Paris, 1858. — Annales de la propaçiation de la foi, t. 36, 37.

' a La religion, qui animait tous les cœurs, veillait àTordr© public ». Micliaud, Bisîoire des Croisades^ i, p. 123.

séatiques du nord, Amalfi Gênes, Pise et Venise, aussi bien que les ports de la France méridionale, acquirent dès lors une importance, une activité commerciale qui devait répandre notamment sur l'Italie l'éclat d'une culture intellectuelle toujours croissante '.

Ce fut donc l'idée religieuse qui rouvrit l'ancien monde aux peuples germano-chrétiens; et la découverte du nouveau monde, signal d'une si grande révolution dans la vie universelle de l'humanité, c'est peut-être aussi à une pensée, à une impulsion religieuse que nous en sommes redevables. Un des principaux motifs qui poussait Colomb, c'était la conversion des Indiens qu'il désirait avec le zèle d'un fervent chrétien, comme l'indique le journal de son premier voyage '. Il était résolu à quitter l'Espagne, lorsqu'il va frapper à la porte du couvent des Franciscains de La Rabida à Palas, pour demander un morceau de pain et un verre d'eau pour lui et pour son fis épuisé de fatigue. Il captive en lui exposant ses des-

* Voici, selon Heeren [Œuvres historiques, ii, p. 23) quelles furent les conséquences des croisades : Elles inspirèrenl à la noblesse son esprit religieux et chevaleresque et créèrenl la chevalerie ; elles provoquèrent la naissance des communes, favorisèrent TatTranchissement des paysans, firent naître le commerce maritime, développèrent l'industrie, étendirent les connaissances géographiques et d'histoire naturelle.

Cf. Kohi, Importance des Croisades au point de vue de la civilisa* tion, 1866 ; Béer, Histoire générale du commerce, Vienne, 1860. — Schérer, Histoire du commerce, i, p. 284. Arnold, La renaissance du commerce au moyen âge. Bàle, 1861. — La chanté chrétienne construisait des ponts et des asiles sur les sommets inhospitaliers des Alpes, et les Papes favorisaient ces œuvres de piété et de civilisation par des indulgences. (Cf. Cibrario, Dell' £00nomia politica del med. ev., 11, 3.)

« Cl. Peschel, op. cit., p. 394, 157.

L'iCLISE ET LA CIVILISATION. 129

soins le Franciscain Juan Ferez de Marchena, qui s'intéresse sérieusement à l'étranger, et détermine Isabelle, peut-être par des motifs religieux*, à entrer dans ses \ues*. 11 avait demeuré chez les Dominicains de Saint- Estt.ban, où les savants de l'université de Salamanqne examinaient son projet; les moines lui accordaient une généreuse hospitalité, et un précepteur de l'héritier du trône, le dominicain Diego de Deza l'avait pris sous sa protection spéciale.

L'archéologie et la linguistique* ont été de tout temps cultivées avec soin dans l'Eglise ; c'est même l'Eglise qui a mis au jour l'étude comparative des langues, l'orgueil du XIX' siècle*. La paléographie, la numismatique, l'épi-

• Elle se trouvait alors au camp devant Grenade, dernier retranchement des Maures. « Dussé-je vendre mes joyaux », dit-elle, «je n'abandonnerai pas cette œuvre ».

* Peschel, op. cit. sup., p. lo8. Schérer, Histoire du commette, II, p. 187.

' Lorsque le roi Contran fit, en 540, son entrée dans la ville d'Orléans, les écoliers le complimentèrent en la'in, en grec, en espagnol, en iiébreu. Alcuin s'occupait avec Charlemagne à comparer deux textes de la Bible, l'un en l.itin, l'autre en grec. (Theiner, Geichichte der Geistl. BUdunijsanstalten, pages 24, 28, 41, 44, 63, 66). Les controverses avec les Grecs (Léo Allalius, Grœcia orthodoxa, i, p. 37 et seqq.), comme aussi le besoin d'une bonne traduction d'Aiislote poussèrent à l'élude du grec. Cf. Jourdain, Recherches sur làge et l'origine des traductions d'Aristute, Pans, 1818. Le cardinal Ximenès édita la première bible polyglotte. Au concile de Vienne (1311) il fut décidé que les Universités de Rome, de Paris, d'Oxford, de Bologne, de Salamanque, entretiendraient deux profesircurs pour chacune des langues hébraïque, chaldaïque, arabe et grecque. Clément. V, Tii., cl.— Pic de la Mirandole, Palmier, Augustiniani, Toseo Ambrosio prouvent que ces mesures ne furent pas sans porter des Iruiis. Cf. Tiraboschi, Storia délia Litteratura ital., 2* éd., t. vi, p. 591.

*Ce fut l'œuvre des jésuites ^espagnols, et du missionnaire

Apol. du Cqrist. — TOUE V. 2

graphie et particnlièrement la critique historiquCj existaient déjà toutes formées et élevées à la dignité de sciences dans TEglise, qui en usa pour ?a propre histoire longtemps avant qu'on n'eût encore songé à défricher le champ de l'histoire profane. Il suffît de nommer Baronius et ses continuateurs, mais surtout les Bénédictins de Saint-Maur. Et lorsque la scolastique eut rempli sa mission d'habituer les peuples à la logique, de traiter les dogmes d'une manière rigoureusement méthodique et de les garantir ainsi contre les interprétations abusives, lorsque la dialectique toute-puissante parut devoir exagérer son empire en excluant toute autre forme, alors du sein de l'Eglise sortit une autre méthode plus douce, plus souple et plus polie, en un mot plus humaine, et appelée pour cette raison la méthode des humanistes. Protégé par les papes, Nicolas V et Léon X\ l'humanisme fleurit d'abord en Italie *, puis en France, en Allemagne et en Angleterre. Il s'imposa, dès le principe, la tâche, en étudiant à fond et sous toutes ses faces l'antiquité grecque et latine, d'animer d'une vie nouvelle la philosophie et la théologie, d'épurer le goût, d'augmenter encore, et

Hervas. Cf. M. Muller, Science du langage, p. ii'6. Il collectionna des exemples et spécimens de iiois cenis langues, et composa des grammaires pour plus de vingt langues. Le carme Fra Paolino di San Bartolomeo composa la première grammaire sanscrite, qui parut à Rome eu 1790.

* Depuis le xiv« siècle rien ne conduisait plus sûrement aux dignités ecclésiasiiques, à la cour des Papes, que TiastruclioQ classique.

* Surtout grâce àLaurenlins Valla et à Fr. Poggio (1380i4o9), à Jean de Ravenne, et plus tard à Pomponius Lœtus, à Andréas Alariensis et au cardinal Bembo.

L'ÉGLI&B et lA CIVILISATIOIC. ioi

surtout de reTêtir d'une forme convenable le trésor de savoir accumulé par les siècles : travail indispensable pour que l'école de civilisation ouverte par l'Eglise au genre humain ne laissât rien à désirer. Les études classiques, Hagen* lui-même en fait l'aveu, ne s'éteignirent jamais entièrement dans l'Eglise ; les meilleurs humanistes furent chez toutes les nations des prêtres et des hommes d'Eglise*.

On érigea des chaires pour l'enseignement de la littérature classique, dès le xv* siècle, à Mayence, àTubingue, à logolstadt, à Fribourg, à Bàle, à Wittemberg, à Francfort, etc. A côté de ces chaires publiques il y avait une multitude d'écoles particulières où les études classiques trouvaient accès. Des sociétés littéraires se fondèrent, telles que celle du Rhin qui le fut par C. Celtes et Dalberg, et celle du Danube. Wimpheling fonda celle de Strasbourg. Les monastères d'hommes et même de femmes prenaient part au mouvement. Charité Pirkheimer, abbesse des religieuses de Sainte-Claire, à Nuremberg, au commencement du xv* siècle, écrivait avec aisance le latin classique- On étudiait avec non moins d'ardeur l'histoire, la géographie, la physique. Les universités étaient extraordinairement fréquentées. Oxford avait en 1340 trente mille étudiants ; Prague , trente-six mille étudiants et sept cents professeurs, en 1408 ; en 1338, d'après un renseignement fourni par Luther, l'université

* Situation littéraire de l'Allemagne au temps de la Réforva,

E.'kugeu, 1841, t. I, p. 37.

« Mœlher, Œuvres compl, ii, page 10. Dœilinger, La Hdforme f i.

de Paris comptait encore \in3t mille étudiants. Toutes les libertés, tous les privilèges possibles étaient accordés à la jeunesse des écoles. Le pape Urbain V entretenait mille jeunes gens à la fois dans différentes universités. A côté des universités les écoles monastiques continuaient d'être florissantes. Le mérite d'avoir provoqué cet immense mouvement littéraire et scienliSque appartient presque en totalité à l'Eglise '. Le pouvoir spirituel cbercba même par des lois à faire avancer les éludes*. En Espagne, les nobles se faisaient gloire de monter dans les chaires des universités, ou de témoigner ouvertement de l'intérêt qu'ils portaient à la science. De nobles dames donnèrent publiquement des leçons d'éloquence et de littérature classique '. La reine Isabelle montrait l'exemple, car elle était versée dans la connaissance des langues. Elle fit venir d'Italie les humanistes P. Martyr et Marineo Siculo. La plupart des écrivains espagnols du xvu* siècle et les meilleurs, étaient des ecclésiastiques, comme Cervantes, les poètes, Lope de Véga, Moreto et Montalvan, les historiens Solis, Sandoval, Mariana, Minana, DaviJa, Antonio, Carillo ; ajoutons encore Gracian , Caldéron, Paravicino, Zamora, Gangora, Argensola, Rioja, Villaviciosa. L'Allemagne, à cette époque, n'est pas non plu? dépourvue d'illustrations littéraireis, elle possédait Celtes (flSIC), Asricola 114585), Henri Bebel (f 1516), Iler-

* Cf. Hagen, op. cit., p. 152. — - Feuilles historigves et polit. ^ t. XIX, p. 20.

* Philips, Droit ecclésiastique ^ ïj p. 463.

* Iléfélé, Le cardinal Ximenès, Tubingive, 1844.

man de Busch (f 1534), Villibold Piikhcimer (f 1530), Rtuchlin (f 1522), Erasme ' (f 1536).

En Italie , Gianozzo Manelti (f 1459), traduisit de riiébreu la Bible, par l'ordre de Nicolas V ; son fils Angelo étudiait le latin, le grec, l'hébreu dès l'enfance. Pic de la Mirandole possédait tout le savoir talmudique d'un savant rabbin. Andréa Mongajo de Bellune demeura longtemps à Damas pour apprendre l'arabe, et à son retour il l'enseigna dans Venise aux frais de la république.

Les papes Paul III et Paul IV parlaient encore couramment le grec dans leur vieillesse. Outre Florence et Rome, d'autres villes comme Bologne, Ferrare, Venise, Pérouse, Pavie, etc., avaient des cours publics de langue grecque. L'imprimerie d'Aide Manuce, qui hasarda toute sa fortune dans ses éditions , contribua beaucoup à la diffusion de ces études*. Des princesses, par exemple la fille de Fr. Sforza, en vinrent à parfaitement parler et écrire en latin. Victoria Colonna, Cassandra Fedele se formaient à la poésie.

Pic de la Mirandole défendit avec vigueur la vieille science scolastique contre Tengcuement toujours croissant de l'antiquité classique. Il fait ainsi parler ks scolastiques : a Nous vivrons perpétuellement, non p:is « dans les écoles des éplucheurs de syllabes, mais d.ins a les cercles des sages, où l'on discute, non sur la mère a d'Andromaque ou sur les filles de Niobé, mais sur les

* Erhard, Eistoire de la renaissance en Allemagne, ilagOobourg, t m, p. 270, 340.

• Cf. J. Buickhardt, La renaissance en Italie, ITiiO, y, 196.

434 cnAPiiRE xnt.

« raisons profondes des choses Jivines ei humaines. Qui c voudra venir à nous s'apercevra que les barbares aussi a avaient de l'esprit, non point sur la langue, mais dans « la poitrine* ». En possession d'un latin vigoureux, d'un style clair, il dédaigndt le purisnie des pédants, d'autant plus que l'excessive préoccupation de la forme portait à négliger le fond des choses.

Guatino de Vérone, qui enseignait à Ferrare les langues anciennes et la rhétorique, réunissait et entretenait des écoliers pauvres, dans sa maison, asile de la religion, de la science et de l'art. Victorino da Fellre en faisait autant à Mantoue, par pur amour de Dieu. L'un et l'autre étaient précepteurs dans les cours de Mantoue et de Ferrare. Sannazar, par son poëme De parta Virginis, montra que l'on pouvait être à la fois classique et chrétien en poésie. Vida se plaça à côté de lui j>ar sa Christiadc.

Le décri dans lequel tombèrent les humanistes au ivi» siècle ne vint que d'eux-mêmes. Les plaintes qui s'élevèrent de toutes parts contre leur présomption et leur sufûsance, contre leurs jalousies et leurs calomnies réciproques, contre leurs écrits licencieux et leur vie déréglée, n'étaient pas sans fondement. On leur reprochait aussi avec raison leur engouement ridicule pour 1& paganisme. Gyraldus les traite de vains parleurs sans conviction, d'épilogueurs de mots, de vils pédants qui ne savent que ramper devant les grands et se révolter contre leurs maîtres. On doit dire cependant que beaucoup d'humanistes des plus distingués étaient en même

* Ang. Polilian. Epist. lix, Pici, De hamini» dignitate.

temps des hommes d'une piété exemplaire. Tels furent Fra Ambrogiô Camaldolèse, Niccolo Niccoli, Gannozzo Mannelti, Donato Acciajuoli, le pape Nicolas V, Vittorino da Feltre, Maffeo Vegio. Le but auquel tendaieut ces hommes et qu'ils atteignaient était le même que s'était formellement proposé l'académie platonicienne de Florence : faire revivre les formes antiques en les pénétrant de l'esprit chrétien. Le paganisme du style peut paraître chez plusieurs une simple affaire de goût; cependant cette manière ou cette manie n'était pas sans exercer une fâcheuse influence sur les idées qu'elle égarait. L'astrologie, le fatalisme, la fortune substituée à la Providence, tels furent les fruits immédiats de cette irruption du paganisme en pleine civilisation chrétienne*.

La langue allemande fut reléguée à l'arrière-plan par les humanistes de la renaissance ; c'est à l'Eglise qu'elle est surtout redevable de sa formation ; ses plus anciens monuments, tels que la traduction de la bible par l'évêque Ostrogoth Ulula (iv* siècle), le livre des évangiles d'Olfried (ix' siècle), sont sortis du sein de l'Eglise et furent dus à son influence*. La langue poétique commença par bégayer les légendes des saints qui lui communiquèrent peut-être cet accent profond et mystérieux qu'elle a conservé, et qui refondirent l'esprit du peuple germanique. La prose, de son côté, se forma par l'organe des grands prédicateurs du moyen âge, Berthold de Regeusbourg,

* Gyrold, Progymnasma adversiis Utteratos, cf. Burckhardt, op. cit., p. 270.

* Baunier, Influence du christianisme sur le haut allemaivdy StuUgard, iUo.

13G CHAPITRE Xir;

Jean Tauler, Geiler de KaiSersberg, ainsi que par \ps écrits des mystiques, Suso, Tauler, Eckhart, Ruysbrocb, Otto de Passau, etc. On en peut dire autant de toutes les langues de l'Europe *.

L'influence de l'Eglise sur le terrain politique et social nous occupera plus tard ; qu'il nous sufflse ici de dire que les plus importantes questions de l'cconoraie politique avaient déjà fait au moyen âge l'objet des méditations des théologiens'. Nicolas Oresme, évoque de Lisieux (1382), exposait déjà a une théorie de la monnaie a à laquelle le xix* siècle ne trouverait rien à reprendre, 0 et cela avec une brièveté, une clarté, une précision et 0 une simplicité de langage que le xix® siècle lui enviea rait peut-être, et qui en tout cas témoigne de la haute tcapaci'é de l'auteur' ». A cela Roscher ajoute une

• Cf. Lindemann, Histoire de la littérature allemande, 1840, p. 304. Grâce à la mystique ctirélienne, la langue noii-seulemcut s'éleva à une dignité qu'aucune autre matière ne lui aurait donnée, mais elle acquit des éléments nouveaux d'une trèS'liaute importance : elle devint éminemment propre à exprimer les pensées méiaphysiques et abstraites. Cf. Th. Mundt, Vart de la prose allemande, 148. Voir dans Wedewer (Le Christianisme et la langue) une liste des mots qui te sont formés sur le modèle des mots latins et grecs qui doivent au christianisme un sens particulièrement profond. Frankfort, 1867, p. 27.

*Cf. Contzen, Histoire de la littérature économique au moijen âge, Leipzig, 18t)9. Il indique parliculièremeut saint Thomas d'Aquin, Fr. Patricius (f 1460 à Gaële), iNicûlas de Cusa, Gabriel Biel et le jésuite J. AJariana.

•W. Roscher [Revue des sciences politiques, 1863, p. 303) donne l'exposé des principes politiques et économiques de l'évèque du xiv» siècle, et il les trouve d'une sagesse aussi profonde que simple. Selon lui l'adminislratiou habile et bienfaisante de Charles V, dit le Sage, est due en partie à l'influence (i'Ûresme, précepteur de ce rui.

l'église et la civilisation. 437

remarque très-importante : a Certainement », dit-il, « la a précocité d'Oresme comme économiste, a quelque « chose de remarquable, mais en y regardant de près on « cesse de s'en étonner beaucoup. Les scolastiques, sura tout Scot, sont allés plus loin qu'on ne pense généralea lement dans la voie des études économiques. Volona tiers ils consacrent à cette matière la partie de leurs « vastes in-folio dogmatiques, dans laquelle ils traitent « des sacrements, principalement du sacrement de péni- 0 tence. Là on recherche à quelles conditions Tabsolulioii 0 peut être donnée à un pécheur, en tant qu'il est obligé 0 de réparer le mal qu'il a causé : nécessité dès lors, à « propos de tous les péchés qui touchent à l'économie, « de pénétrer dans l'essence même des institutions éco- « nomiques. Gabriel Biel, qu'on a nommé le dernier des « trois scholasliques, est aussi un économiste en ce sens » . Patricius passe en revue toutes les branches de l'activité humaine, l'agriculture, le commerce, l'industrie et les métiers, qu'il considère comme parties intégrantes dans l'organisme de l'économie politique. Il se rend compte de l'importance des forêts et de leurs produits. Salnl Thomas et saint Bernardin formulaient déjà le principe de la division du travail '.

Ce fait n'a pas de quoi nous surprendre. Les intérêts matériels sont indissolublement liés au progrès moral, et celui-ci est réglé par la doctrine de la foi, de sorte que les vrais principes fondamentaux de l'économie politique s'imposent d'eux-mêmes aux esprits avant toute réflexion,

DeRegim. frinri'p., i, ^. BcrnardiD., Summ., m, lit. viil, ip. 1.

cbap.

instinctivement, et se fout leur place dans la vie des peuples à côté des principes fondamentaux de la foi. Les philosophes du siècle dernier parlaient bien d'une économie rationnelle, d'usages et de lois conformes à la raison. Mais ce qu'ils appelaient raison n'avait rien de commun avec le sentiment populaire qu'ils méprisaient aussi bien que le peuple; ce n'était rien que leur opinion propre et personnelle dont ils étaient idolâtres. Si leurs prévisions furent trouvées fausses, si leurs expériences eurent des conséquences terribles, il n'y a pas lieu de nous en clnmer. Considérée à ce point de vue , la morale chrétienne qui a pour elle le consentement universel du genre humain, sans compter une longue et décisive expérience, offre déjà une garantie infiniment supérieure. Le mérite propre des écrivains du moyen âge, dans les questions d'économie politique, c'est qu'ils les traitent constamment au point de vue de la morale, c'est que chez eux la science économique est toujours marquée au coin de l'éthique. Au contraire, tous les modernes qui, depuis Adam Smith, ont écrit sur ces matières, se sont renfermés dans le mercantilisme pur. De nos jours on revient à la méthode du moyen âge, et plusieurs travaux iajportauts ont de nouveau fait pénétrer la morale dans l'économie politique ^ Si l'idée fondamentale que le moyen âge se faisait de l'argent, si la haute estime qu'il avait pour la pauvreté, peuvent être considérées comme un idéal propre à ce temps, et qui réagisaait certainement sur les conditions économiques

• Par exemple ceux de Roscher, Schaelfle, Périn, cîc;

l'église et la civilisation. 139

ie la vie, il ne faut pas oublier non plus que c'était là lussi une nécessité dans un inonde qui avait eu tant à ;ouirrir de l'avarice et du luxe [luxuria et avariiia] des ;{oinains. Le inonde avait besoin de se former un nouvel dcal pour suffire aux néccsL^tés de la vie de chaque oiir. Par les vues économiques qui lui étaient propres e droit canon produisit l'idée du travail libre qui ne disait rien perdre de sa considération politique et sociale i celui qui s'y livrait \

C'est ainsi que le dogme de l'Eglise jette sur tout ua rayon de sa lumière, qu'il prolonge la portée de notre regard dans toutes les régions du vrai, sans rien exclure je ce qui attire et met en mouvement l'esprit humain. L'Eglise enseigne que le Christ est vraiment homme, :'e5t pourquoi elle cherche à pénétrer de l'Esprit du Christ tout ce qui est vraiment humain ; puis, étant catholique, elle embrasse tout ce qui est au ciel et sur la lerre. « L'Eglise avait remué d'ailleurs toutes les grandes t questions qui intéressent l'homme ; elle s'était iuquié-

• tée de tous les problèmes de sa nature, de toutes les « chances de sa destinée. Aussi son influence sur la civi- « lisation modwne a-t-elle été très-graude, plus grande a peut-être que ne l'ont faite même ses plus ardents

• adversaires ou ses plus zélés défenseurs* ». Avec la mission et le pouvoir qu'elle a reçus de Dieu d'enseigner et de juger, l'Eglise seule a su stimuler l'esprit humuin

* Cf. Eademann, Les principes d'économie politique du droit tanonique dans Eiîdebrand, Annales d'économie et de stati^tin^ue, i, p. 37.

* Gui20t, loc. cit., v* leçon.

et le brider en même terjps, lui donner à la fois liberté et mesure. Elle cultiva toujours à côlé de la scholaslique la mystique, la vie contemplative et la vie active tout ensemble, l'ascétisme le plus austère trouva toujours place dans son sein.à côté des joies pures et saines de la ▼ie. Chez elle on voit habiter et marcher ensemble la pénétration du savant et la simplicité de l'enfant, le froid de la justice de Dieu qui pénètre jusqu'à la moelle des os et une charité miséricordieuse qui jamais ne se lasse, l'esprit chercheur du savant qui creuse toutes les questions, et l'enthousiasme du poëte; elle a des paroles d'humilité pour les saints et de consolations pour les plus grands pécheurs. Non-seulement ces contrastes furent toujours exempts de danger pour l'Eglise vivante, modérant, tempérant, réglant toute chose, mais encore ils agirent de la manière la plus efficace et la plus heureuse sur tout le développement de sa vie intérieure. En dehors de l'Eglise, et dès qu'ils ont secoué son frein modérateur, ces contrastes deviennent des forces ennemies qui luttent entre elles et contre le christianisme qu'elles dévorent.

Que l'on soit un enfant à la conscience incomplètement développée, qu'on soit de ces âmes d'élite qui contemplent dans la solitude et \ivent de mortification et d'amour de Dieu, que l'on soit assis sur un trône et que l'on gouverne les peuples, on trouve toujours dans l'Egli les lumières dont on a besoin ; il n'y a pas un point dans la sphère de la vie où elle n'envoie un rayon de sa lumière, pas une position où elle ne fasse parvenir les secours de sa vérité et de sa sagesse. Toute vérité mène à Dieu et en vient, voilà ce que l'Eglise a toujours dit ;

l'église et la civilisation. 141

G. de Humboldt n'a fait que lui emprunter cette parole; et l'idée de considérer toutes les sciences humaines comme formant un vaste ensemble dans lequel l'une aide, éclaire et soutient l'autre, et comme s'appuyant sur une pensée fondamentale commune, celte grande idée appartient en propre à l'Eglise ; c'est l'Eglise qui l'a mise en pratique par la création des grands centres scientifiques appelés du nom significatif d'wa'versilés, et qui au temps de la prétendue réforme étaient au nombre de soixante-six pour l'Europe chrétienile. Elles tiraient leur origine des écoles de théologie. Elles représentaient l'universalité du savoir humain, ou la raison divine telle que la reflète l'intelligence humaine, avec ses branches, ses formes et ses degrés divers, qui tous convergent vers leur commune origine, vers le soleil de vérité^ vers la source absolue de toute lumière. Plus tard le lien qui resserrait les sciences en un seul faisceau se relâcha, cl l'on vit celles-ci se soustraire à l'influence immédiate de l'Eglise ; mais l'esprit chrétien n'a pas cessé de pénétrer l'Europe et d'être l'âme de ce grand corps ; c'est toujours lui qui inspire tout le bien qui se fait même par ceux qui croient s'en être le plus affranchis. C'est comme une source toujours pure qui purifie toutes les eaux qui y loml.eut, sans pouvoir eu cire troublée.

Parmi les modernes qui ont écrit l'histoire de la civilisation, je trouve Buckle, qui accorde certainement un grand rôle à la religion, mais un rôle purement négatif. 11 aurait dû faire attention qu'une institution si grande, capable selon lui de tourner sa force contre le progrès, cLM. cerlainement aussi en état de l'aider. D'ailleurs tous

442 CHAPITRE mx.

les ressorts moraux ont leurs racines en elle, et comment la morale pourrait-elle demeurer infructueuse pour le progrès de la civilisation, comme il le prétend ? Que la Tolonté humaine soit susceptible d'amélioration et de discipline, ce n''est pas là une illusion, mais un fait; passer du sentiment à la conscience du droit, n'est-ce donc pas un progrès de la civilisation? Il est de la civilisation non-seulement d'augmenter la science proprement dite, mais encore de cultiver le cœur et le sentiment. L'histoire de la civilisation par Buckle n'est que l'application d'une théorie exclusive, étroite et fausse du progrès ; l'auteur n'a pas vu qu'à côté de son histoire de la civilisation se pouvait très-bien placer une histoire de la corruption, laquelle mettrait mieux en lumière toute l'importance des forces morales. C'est aux oreilles d'un Buckle qu'il faut répéter bien haut ce mot d'Alexis de Tocqueville : La restauration de la science historique est la restauration de la grandeur de l'Eglise.

L'assertion fondamentale de Buckle, que la civilisation n'est pas produite par la religion, mais la religion produite par la civilisation, contient une parcelle de vérité. ■C'est pour cela que les missionnaires, quand ils ont affaire aux sauvages, commencent déjà par en faire d( hommes avant d'en faire des chrétiens, parce que là aussi la grâce suppose la nature. Il est vrai aussi qu'en une civilisation plus haute la religion est mieux comprise, mais cette vérité n'est rien moins que neuve. Où Buckle est absolument dans le faux, c'est lorsqu'il consulèrc la religion comme dépendant entièrement de l'étal intellectuel du peuple qui la suit. Il n'y a pas une religioii païenne à laquelle une telle assertion puisse s'appliquer

l'église et la civilisation. 143

sans restriction. Il cite l'Âbyssinie * pour prouver son dire, mais l'isolement politique et religieux de cette contrée suffit pour expliquer l'altération qu'y a subie le christianisme. Ses récriminations contre l'Eglise vont toutes à soutenir qu'elle n'a pas élevé assez vite les hommes du viii' siècle à la civilisation du xtiu", que l'immobilité est sa loi, c'est-à-dire qu'il lui reproche ce qui fait sa gloire. Il prétend enfin que le climat est la raison dernière de tout ce qu'est un peuple comme de tout ce qu'il fait, mais cela ne vaut pas la peine d'être réfuté.

Que le protestantisme ait retardé d'un siècle la civili- «alion en Allemagne, c'est un fait constant. « Le protes- « tantisme, ditGrimm ', qui provoqua par réaction l'éner- « gie des peuples néo-latins, ne fit que paralyser les «forces des peuples qui l'embrassèrent d. On sait en quel état l'Eglise trouva les peuples de l'Europe lorsqu'elle les visita pour la première fois. Or, au commencement du xvi' siècle, l'Europe est transformée, l'européen est un autre homme. Il cultive la science dans toutes ses branches, son ancienne apathie pour la culture intellectuelle est devenue de l'enthousiasme ; tous les états, toutes les conditions prennent part et contribuent au mouvement général de la civilisation qui avance toujours régulièrement. La réforme paraît, tout s'arrête. « Les libraires racontent », écrit Erasme ',

* Histoire de la civilisation en Angleterre, i, p. 228.

» Vie de Michel-Ange, 2* édil. Hanovre, 1864, p. 67J.

* Ep. ad Fr. Germ., citée par Dœllinsrer, La Reforme, i, page 348.

m CHAPITRE XIX.

0 qu'autrefois avant le déchirement de l'Evangile ils 0 avaient plutôt vendu trois mille volumes qu'aujour- « d'hui trois cents ». o Ce siècle», s'écrie douloureuseniciit Mélanchthon *, a est devenu un siècle de fer, les « sciences se perdront infailliblement, à moins que les «princes * ne les sauvent ».Le diplôme autorisant la fondation de l'université de Marbourg, en 1529, reconnaît et constate la décadence continue des sciences •. Les mêmes aveux sortent de la bouche de Luther, de Bucer, de S:;rcerius *. Les écoles furent détruites ou désertées. Les éludes ayant perdu la considération dont elles jouissaient avant la réforme, le courant scienliûque fut nonseulement suspendu, mais refoulé*.

C'^pendant, même en faisant ce que nous venons de dire qu'elle a fait, l'Eglise n'a rempli qu'une moitié de sa làclie. Comme principe de développement et de perfectionnement intellectuel, elle n'a pas seulement déployé son activité dans les rangs élevés de la société, parmi les esprits d'élite ; le bienfait de la culture chrétienne devait être commun à tous, même aux plus humbles et aux plus petits, auxquels le paganisme n'avait jamais songé.

* JEp. ad duc. Megalopoî. Wileb., looô, p. 169 et adEenric. Angliœ regem, p. 71.

' Ce rôle de Mécènes qu'on invilaii les souverains à jouer, leur était ricliement p.iyé. On leur donnait l'absolutisme et on no leur ménageaii point les flatteries. La littérature se lit courtisane. Les humanistes avaient déjà travaillé à l'avilir.

' Dœllinger, op. cit., p. 492.

♦ Feuilles histor. et polit., t. xix, p. 200.

' Voir les pièces juslificativ^'S Jans Dœllinger,op. cit., Feuilles histor. et polit., t. xix, p. 257. Huber, Histoire des universités d'Angleterre, t. ii, 2*= seci. Dœilinger, op. cit., i, p. 470.

LÉGUSÛ ET LA CIVILISATIOIT. M5

Platon veut que les enfants de l'aristocratie soient élevés pour l'Etat par des mercenaires étrangers * ; le riche père de famille romain conûe ses enfants à quelque esclave impropre à tout autre service. La connaissance des lois de l'Etal pour les garçons, le travail manuel pour les filles, telle était la matière de cet enseignement mesquin, qui laissait l'esprit et l'âme également incultes '. Lorsqu'une fois l'Eglise se fût chargée du soin d'élever les peuples, l'enfant même du dernier serf ne resta plus sans enseignement. Pour la première éducation religieuse, elle la confie à la mère com^me son devoir le plus important '. Les églises et les cloîtres furent les premières écoles de l'enfant du pauvre *. L'Eghse remettait entre les mains du maître un livre qui faisait la base de l'enseignement, a 11 y a un petit livre qu'on fait c apprendre aux enfants, et sur lequel on les interroge à a l'église : lisez ce petit livre, qui est le catéchisme ; vous 0 y trouverez une solution de toutes les questions que «j'ai posées, de toutes sans exception. Demandez au a chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait ; où elle a va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant, qui de t-a «vie n'y a songé, pourquoi il est ici-bas, et ce qu'il

* De Republic., v, p. 274. De Legg., vii, p. 804.

* Plalo, De Legg., ii, 216. Aiislot., Eth.'Vic, X, 9.

' Cf. Chrysost., Hcmil. ix in Col, per tôt. Eomil. de Viduis. "Ozanam, La civilisation chrétitnne chezles Francs, ch. ix.

* Basil. Régula fusius tractât, interr., XY, 23. Héfélé, Documents pour servir à l'histoire de l'Eglise, etc., i, p. 180. — Brauun Mûller, Documents pour servir à l'histoire de la civilisation durant les trois premiers siècles de notre ère.'- De Zezschwitz, Système a 4:atéchétique. Leipzig, 1863, i.

.VPÛL, DU CqiUST. ~ TOilE V. 2.0

«deviendra après sa mort; il vous fera une réponse « sublime, qu'il ne comprendra pas, mais qui n'en est « pas moins admirable. Demandez-lui pourquoi le monde « a été créé et à quelle fin ; pourquoi Dieu y a mis des ani- « maux, des plantes ; comment la terre a été peuplée ; a si c'est par une seule famille ou par plusieurs ; pour- « quoi les hommes parlent plusieurs langues ; pourquoi a ils souffrent; pourquoi ils se battent, et comment tout «cela finira: il le sait. Origine du monde, origine de « l'espèce, question des races, destinée de l'homme en <' cette vie et en l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, t' devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de « l'homme sur la création, il n'ignore rien ; et quand il « sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit « naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens; c car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et 0 comme de soi-même, du christianisme... La grande « religion que celle qui est en état de donner un réponse a à toute question que l'homme peut poser I ' »

La prédication était encore une véritable chaire d'enseignement que l'Eglise avait érigée pour tous. Là elle offrait une doctrine claire et bien définie aux esprits qui auparavant se repaissaient de mythes nuageux et obscurs ; elle obligeait les fidèles à se réunir, à concentrer leur attention sur un objet, à distinguer, à définir, à disposer, en un mot à penser. Après avoir défini le dogme, elle avait soin de le démontrer; et tout en enseignant la foi, elle enseignait aussi l'art de penser. Elle apprenait à ces

Jouffroy, Mélanges philosophiqiœsj p. 424.

l'église et la civilisation, m

barbares à inéditer sur la vie, sur la mort et sur l'éternité ; elle les accoutumait à réfléchir et à examiner, en leur proposant à tous des questions dont ne s'occupaient dans l'antiquité qu'un nombre très-restreint de privilégiés de l'intelligence et de la fortune ^ La métaphysique chrétienne était un champ d'exercices pour tous, même pour celui qui était resté jusque-là étranger à toute culture intellectuelle. La prédication et la prière étaient donc ainsi un moyen de développement pour l'esprit, en même temps que de rénovation morale, un principe de civihsation universelle.

La vieille erreur païenne ne se laissa pas vaincre, il est vrai, du premier coup. Elle se perpétua sous forme de superstition, et retranchée dans certaines idées, certaines mœurs, certains usages auxquels l'Eglise fit une guerre incessante. Les vieux livres pénitentiaux, les conciles v^ nationaux et provinciaux, et surtout le droit canon, contiennent de nombreuses déclarations dirigées contre la magie et la sorcellerie, contre la divination et l'astrologie, contre les amulettes et même les ordalies. Que de malheurs et de hontes eussent été épargnés aux nations chrétiennes, si l'on eût mieux observe ces préceptes du droit canon * 1 « A en croire quelques femmes vicieuses, 0 elles chevauchent aux heures de la nuit avec Diane, o déesse des païens, ou avec Hérodiade et beaucoup 0 d'autres sur de certains animaux qui se mettent à leur

* Ozaiiam, op. cit., 2S2.

» I, c. i2, § 1, n. 2, 1. XIV, qu. 5. Cf. Gerlach, Le droit canonique contre la superstition (Archives du droit ecclésiastique, t. XIV, p. 102).

I4b CHAPITRE XIX.

« service... Les prêtres doiv^rit, dans leurs sermons, mettre « le peuple en garde contre ces mensonges... Qui est-ce a qui ne voit pas dans le sommeil beaucoup de choses a que nul n'a jamais vues dans l'état de veille? Qui serait a assez fou pour croire qu'une chose, pour s'être [lassée 0 dans l'imagination, s'est aussi passée dans la réalité? a Quiconque prend ces sortes de rêves pour des réalités et «r croit aux métamorphoses et les attribue à Dieu, est cer- « tainement un mécréant » . Alexandre III interdit pendant une année un piètre qui voulait découvrir l'auteur d'un larcin au moyen de l'astrolabe MJne assemblée générale dos Cisterciens défendit, sous les peines les plus jrraves, aux membres de cet ordre, de se livrer à la divination*. Si l'on a cru des choses extraordinaires à une époque où la nature était si peu connue, et chez des peuples naturellement amis du romanesque et du merveilleux, il n'y a

pas lieu d'en faire un repror^he à l'Eglise, o L 0 les

« temps les plus éclairés », dit Lœbell ', « avec les prédia cateurs les plus instruits, il n'est pas toujours facile a d'écarter ces idées et ces pratiques superstitieuses qui « proviennent des opinions erronées que l'on se forme a des rapports du monde sensible avec le monde supraa sensible. Combien plus abondamment l'ivraie de la 0 superstition devait-elle pousser dans une terre qui ren- « fermait encore en son sein tant de racines du paga- 0 niôiue soit hellénique, soit germanique? o.

» Décret. Grcg. IX, L. v, lit. xsi.

*Holslen., Cod. reguL,ii, 402.

8 Grôgoire de Tours et son temps, Leipzig, 1030, p. 2Tli

l'église et la civilisation. 149

Le capitulaire de Grégoire II, en 715, interdisait la ningie, la divination et l'interprélation des songes. Le concile national germanique de l'an 752 faisait des usages superstitieux l'objet de ses délibérations. Le concile de Leptine (vraisemblablement en Lorraine) renouvela celte défense et donna en trente articles une liste des usages superstitieux et païens '. L'active surveillance de l'Eglise s'étendit encore aux abus dont le culte des saints ', la fréquentation des pèlerinages ' et la vénération des reliques * étaient l'occasion. Les rois francs donnèrent force de lois aux décisions de l'Eglise et veillèrent de leur côté à leur observation. L'Eglise ne cessa pas dans les siècles suivants de porter son attention sur ce poinî. Le livre X* du Volumen Decreiorum AeVéyèqueBnTkdiYd de Worms ( •}• 1025), contient sur celte matière une série de dispositions énonçant chacune un point de doctrine avec citation des saints Pères à l'appui \ Le concile de Lalran, sous Innocent III, défendit à tout prêtre de bénir l'eau froide ou l'eau chaude ou le fer rouge pour le jugement de Dieu. Celte défense fut répétée en Allemagne'. Le con-

* Cf. Fehr, La superstition et V Eglise catholique au moyen âge. Slutlgart, 1857, p. 50. Seiters, saint Boniface, 1845, p. 352. Eckhard, Franc. Orient., t. i, fol. 411 el seqq,

» Conc. Francofort. (794), can. 42.

• Concil. Cabilon., a. 813, can. 4.

* Fehr, op. cit., p. 93.

» Ce hvre, ainsi que les définitions du concile national, fournissent des détails très-intéressants pour l'histoire de la civilisation.

• Can. XVIII, Binterim, Histoire des Conciles d'Allemagne, t. iv, page 501.

cile provincial de Trêves (1227) ordonnait de renfermer avec soin Teau baptismale et le saint chrême, de peur que Ton n'en abusât par superstition K Pendant le xV et le XVI* siècle, les synodes de Trêves (1310), de Mayence (1310), d'Utrecht .(1310), de Wurtzbourg (1329 et 1446), de Jlagdebourg (1370), de Cologne (1336), de Misnie (1413), deLubeck (1420), d'Eischtadt (1447,1453 et 1484), de Breslau (1497), de Bâle (1504) etc., élevèrent la voix contre la superstition.

Quant aux procès de sorcières , ils ne commencent qu'après le moyen âge, et ils sévissent dans les pays catholiques beaucoup moins que dans les pays protestants. Les juges étaient des séculiers, et l'on a la preuve par les actes, que les prêtres catholiques s'employaient en faveur des innocents persécutés ; on sait ce que Fréd. Spée, né en 1595, et son frère d'ordre Conrad Tanner ont fait pour guérir cette plaie sociale. Soixante-dix ans plus tard (la cautio criminalis de Spée est de 1631), le protestant Thomasius de Halle éleva aussi la voix dans des écrits intitulés Dissertatio de crimine magiœ^ 1701, et "De. origine et progressu processus inquisitor. contra Sagas ". Déjà même avant Spée, un curé catholique, Cornélius Loos de Mayence, (f 1593) avait déployé son zèle contre l'inhumanité des procès de sorcellerie '•

* Binterim, op. dt., p. 484.

' Les obsessions diaboliques auxquelles Luther fut assujéti, et la teinte gnostico-manichéenne de ses doctrines ne contribuèrent pas peu à fortifier cette erreur chez les protestants.

' Parmi les catholiques qui combattirent les procès de sorcellerie il faut encore nommer Hermann Lœher et Andr

l'église et la civilisation. 4B1

Ce n'était pas seulement en la condamnant directement que l'Eglise cherchait à détruire la superstition. Se fondant sur cette vérité dogmatique, que l'homme après sa chute a conservé ses facultés naturelles, que tout n'est pas péché et ne vient pas du mauvais dans la nature humaine, ainsi que l'enseignaient les prétendus réformateurs, l'Eglise accomplissait ainsi sa mission civilisatrice, cherchait partout où rattacher le fil des idées chrétiennes soit dans l'histoire, soit dans les mœurs et les coutumes des peuples.

Partout où la vérité chrétienne a été annoncée, le mensonge et l'erreur ont dû fuir devant elle; mais chaque fois que les mœurs et les usages des peuples ont été compatibles avec la doctrine de l'Eglise, l'Eglise, au lieu de les détruire, les a fait servir sagement à ses fins. Ainsi la destruction des temples païens n'était pas nécessaire, pas plus que la mort de l'homme qu'il fallait gagner à Dieu. Dès qu'un temple sert au culte de Dieu, il est dans sa destination propre ; il ne fallait donc qu'en chasser les fausses divinités et leurs images. C'est ainsi que l'Eglise prend l'homme avec toutes ses qualités naturelles, mais elle exige de lui qu'avec son secours, il ennoblisse sa nature, subjugue ses passions et devienne un vrai temple du vrai Dieu. C'est encore dans le même esprit qu'elle substituait les fêtes de ses saints aux solennités païennes, qu'elle érigeait des croix à la place des arbres honorés par les

Schweygel à Rheinbnch près de Bonn, le Dominicain J. Freyllnck de Cologne, le curé Mich. Stapirius, d'Hirschberg en Weslplialie. Cf. Junkmann, Voix catJioliques contre les procès de sortilèges. Magasin catholique, Mûusier, 1M47, m, p. 589; iv, page 297.

païens et qu'elle employait le bois de ces arbres à construire des chapelles, qu'elle donnait un sens chrétien aux .oracles des païens, en un mot qu'elle cherchait à rendre chrétien tout ce qui restait de l'ancien paganisme. Rien de plus instructif sous ce rapport que la lettre que le pape saint Grégoire le Grand adressait à l'abbé Mellitus K A la place des sacrifices que les païens offraient à leurs idoles on instituait des fêtes chrétiennes célébrées par des réjouissances et des banquet-. « Tout retrancher d'un seul coup a à ces âpres natures serait sans aucun doute une chose « impossible ; d'ailleurs, quand on veut atteindre le som- « met de la perfection en n'importe quel genre, c'est mal « s'y prendre que de vouloir s'y élever d'un seul bond, il a faut monter par degrés et pas à pas * ».

Quelques formes liturgiques païennes ont pu de la sorte passer dans le culte chrétien, quelques règlements ou usages d'un caractère noble et élevé ont pu être empruntés à l'Ancien Testament ou même au paganisme : toutes ces choses devenaient chrétiennes dès que le christianisme les avait pénétrées de son esprit. La prudence des missionnaires sut faire de la forme extérieure de l'erreur un véhicule pour la propagation de la vérité

* Ep. XI, 76 : Diu mecum de causa Anghrum cogitavi, quia fana iâoîorum destrui in eadem gente minime debeant, sed ipsa quœ in eis sunt idola destmantur . Aqua benedicta fiât, in eisdem fanis aspergatur, altaria construantur, reliquiœ ponantur... necesse est, ut a cultu dœmonum in obsequium veri Dei debeant commutari, ut dum gens ipsa eadem fana non videt destrui, de corde errorem deponat, et Deum verum cognoscens ac adorans, ad loca quœ consueveiit famiîiarius concurrat.

• Saint Augustin pense de même, Epist. XLvn ad Publ. Theodoret., de Grœc. affcct. curand., t. iv, p. 483 et seqq.

l'église et la civiusation. 153

et de la vie. L'ancienne fête des semences, célébrée à l'équinoxe du prinfemns, coïncida avec la fête de Pâques; la fête du solstice d'été devint la fête de saint Jean-Baptiste. Dans la pierre des fonts baptismaux le néophyte vit la source sacrée, et le nom du Sauveur fut gravé sur le| pierres druidiques '. Les aspirations excentriques, mais non entièrement dénuées de raison des Pauvres de Lyon, furent réalisées selon l'esprit de l'Eglise par la fondation des Franciscains. «On ne peut refuser à l'Eglise», dit Augusti », « une rare sagacité à choisir un exact «milieu entre les opinions opposées». Tout ce qui se trouve de choses vraies et de bon aloi appartient à l'Eglise qui en fait son profit; le Christ étant vraiment homme, tout ce qui est véritablement de l'homme est proprement chrétien •.

Mais ce que l'esprit chrétien a surtout pénétré de son influence bénie, ce qu'il a complètement renouvelé en plusieurs sens et porté au plus haut degré de perfection, c'est l'art. « Toutes les religions nourrissent l'art » , écrivait Canova à Napoléon, « mais aucune ne le fait dans la « même mesure que la nôtre ». Le jardin de l'Eglise », dit Bœhmer *, a est aussi embelli par les fleurs des beaux «arts, que plusieurs aujourd'hui admirent et estiment

* Cf. Augusti, Denkwurdigkeiten, v, p. 198; m, p. 391 :î. page 89. ^ f } y f x^,

«Un bon résumé des usages populaires des peuples de la vieille Germanie qui ont passé dans le christianisme, nous a été donne par Stiefeltiagen, Théologie du paganisme, Regens-

*Ioc. cit., p. 215.

< fort, tout en travaillant à détruire, s'ils le pouvaient, la « souche qui les a portés, avec laquelle ils s'épanouissent « et sans laquelle ils meurent. C'est la robe multicolore a de Joseph, que les frères de celui-ci lui envient, dont a ils enchaînent- et vendent le possesseur, sans se soucier « de la menace suspendue sur leurs têles ». Si l'art est l'|xpression de l'idéal, sa manifestation sous une forme corporelle, une révélation du divin, si c'est l'inûni apparaissant dans le fini, le céleste dans le terrestre, alors on peut dire qu'au point de vue de la richesse et de l'élévation des idées, de la profondeur et de la chaleur du sentiment, le christianisme a ouvert à l'art un monde d'autant plus nouveau que sa doctrine sur Dieu et sur l'homme l'emporte infiniment sur les doctrines qui avaient cours auparavant.

Le christianisme met devant le regard de l'esprit un ordre de choses supérieur aux sens et à la terre ; il lui montre les idées éternelles de Dieu représentées d'une manière sainte et sublime dans les figures visibles du Christ et de ses saints ; c'est tout un monde intérieur qu'il crée dans l'âme et pour elle avec les plus pures et les plus puissants motifs qui émeuvent et ébranlent le cœur humain depuis le sentiment qu'un pécheur a de sa faute et la douleur qu'elle lui cause, jusqu'à l'enthousiasme qui ravit hors d'elles-mêmes les âmes livrées à la grâce ; il fait briller, comme une étoile polaire, au-dessus des agitations de la vie, l'idée du sacrifice, et avec elle l'espérance, la rédemption et la réconciliation finale ; il transfigure ainsi toutes les souffrances de la terre, il sanctifie la patience ; il a fixé l'attention sur le combat que se livrent les puissances célestes et terrestres, saintes et

pécheresses, provoqué l'effort de l'iionime sur lui-même €t développé au plus haut point l'héroïsme de la vertu ; il a donné à la nature qui était morne et sans vie une âme et une voix, si bien qu'elle est devenue un sanctuaire et qu'elle parle à l'homme la langue de Dieu : voilà ce que le christianisme a fait, et par tout cela, il a étroitement uni à la religion l'art qui doit à cette union ses plus beaux triomphes '. Par sa lumière répandue sur toutes choses, la vérité révélée a illuminé toute la sphère du beau ; elle a fait voir dans tout son jour et la beauté des êtres corporels qui ne sont beaux que pour l'esprit et par l'esprit, lequel voit en eux sa propre ressemblance, c'est-à-dire une pensée de Dieu, et la beauté de l'âme qui est dans l'harmonie de sa vie intérieure *, et la beauté de l'homme qui consiste dans le concert parfait de ses deux natures, dans la pénétration mutuelle et harmonieuse de l'idéal et du réel, de la pensée et de la forme, et qui, par une induction sublime, porte l'intelligence vers le prototype éternel de toute beauté, Dieu. Le culte de l'Eglise est donc le plus sublime et le plus parfait des chefsd'œuvre de l'art, ou plutôt c'est la réunion harmonieuse de tout ce que l'art inspiré de l'esprit chrétien a produit de plus grand et de meilleur.

0 Je n'avais jamais ressenti le pouvoir des arts », dit un personnage de Schiller, a l'Eglise qui m'a élevé fuit a ce qui charme le sens ; elle ne tolère aucune image. a Que devins-je quand j'entrai dans l'intérieur des églises,

^ Plat., De BepuiZ., m, p. 401. Plotin., De Pulchr., i, 6. ■* Plat., Phœdr., p. 255, Symp., p. 195, 2H. Tim., p. 47.

« et que la musique des deux y descendit, et que la mul- 0 titude des figures jaillit à profusion des murs et des « voûtes, que tout ce qu'il y a de plus grand et de plus « auguste parut et s'anima devant mes yeux ravis, quand «je les vis eux-«iêmes, les êtres divins, la salutation de « l'ange, la nativité du Seigneur, la sainte Mère de Dieu, « la Trinité descendue d'en haut, la transQguralion lumi- « neuse... Quand je vis ensuite le pape célébrer la grand' a messe dans toute sa pompe et bénir les peuples. Ah I 0 qu'est-ce que l'éclat de l'or et des joyaux dont se parent 0 les rois de la terre? Lui seul est entouré d'une majesté « divine. Sa maison est un véritable royaume des cieux, a car ce qu'on y voit n'est pas de ce monde * ».

L'architecture nous montre en premier lieu la basilique, l'église romane, avec sa construction qui respire le calme et la paix; avec le ciel de sa charmante coupole, hardiment suspendu sur le maître autel ; avec ses nefs éle- \ées et d'une simplicité majestueuse, où d'admirables peintures murales font passer sous nos yeux toute l'histoire de l'humanité ainsi que les gloires du ciel. Mais l'esprit qui toujours monte, tend à rompre les dernières entraves de la matière et à maîtriser de plus en plus celle-ci. Deuxceintresen s'entre-croisant donnèrent l'idée de l'ogive formée de deux segments de cercle réunis face à face ; les murs massifs se convertirent peu à peu en une sorte d'ouvrage consistant en fortes saillies et en intervalles

* Schiller, Marie Stuart. — L'idée de l'Eglise chrétienne se trouve exposée avec autant de clarté que de grandeur dans le Pontifical et dans le Missel romain {In Dedic. Ecdes.) C'est une vision de la Jérusalem céleste. Cœlestisurbs Jérusalem.

l'église lt la civilisation. 157

"vides ou trcs-lôgèrcment remplis, et voilà la cathédrale gothique qui se dresse devant nous hardiment et légère' ment appuyée sur ses nombreux faisceaux de colonnes élancées. La lumière, l'esprit et la vie pénètrent toutes les parties de Tédifice ; le mouvement qui est partout emporte tout de bas en haut. Tout le monument avec sa façade sublime, avec sa rose mystique, qui s'ouvre au milieu du vaisseau et s'illumine des feux du soleil couchant, avec ses hautes fenêtres dont les ogives ^ndissent de pilier en pilier, et par lesquelles entre une lumière magique, avec ses tours qui s'élèvent en pointe jusqu'au ciel, présente une symbolique grandiose, qui, se fondant sur la forme fondamentale de la croix, nous parle un langage significatif et puissant. Le regard se promène :ans s'arrêter d'arc en arc, de pilier en pilier, guidé qu'il est et entraîné par les lignes de la construction qui se '■?nnent et s'embrassent les unes les autres d'un bout à .autre. La grandeur de la perspective où l'œil se plonge sans pouvoir en atteindre le terme, éveille dans l'âme l'idée de l'immensité et du mystère. Les faisceaux de colonnes qui, semblables à des jets d'eau, s'élancent de terre et montent dans la lumière, les saintes images qui du haut de leur sérénité glorieuse abaissent leurs regards sur l'humanité militante et souffrante, tout cet ensemble contribue à remplir l'âme des pressentiments de l'éternité. C'est toujours l'église romane , mais agrandie, transfigurée, devenue svelte, légère, gracieuse : c'est l'expression architectonique par excellence de l'idée chrétienne. Sursum corda est la parole que l'édifice fait entendre à ceux qui entrent.

• La peinture décore Its murs et les fenêtres de la mai-

son de Dieu. C'est là que l'art chrétien a remporté ses plus beaux triomphes. Dans les premiers temps du christianisme, c'est la peinture principalement qui sert à l'ornementation des monuments, la sculpture ne vient alors Qu'au second rang. Par la distribution habile de la lumière et de la couleur, par la perspective dont elle posa et suivit rigoureusement les principes, elle parvint à donner une âme à la pierre, à la faire vivre et parler pour exprimer les choses du monde spirituel. Là l'œil est ouvert, et son regard nous dit tout ce qu'une âme peut sentir de grand, d'auguste et de sublime. L'innocence de l'enfant, le courage viril, la majesté du prophète, la pureté virginale se lisent sur tous ces visages pleins de vie.

Un mythe cache une idée sous une figure sensible. Le christianisme est plus qu'une simple idée , c'est un fait qui occupe la plus large place dans la vie et dans l'histoire de l'humanité, il a même formé l'histoire. C'est par là qu'il a procuré à l'art une matière inépuisable dans la vie du Seigneur et de ses saints; il a ainsi créé la forme supérieure de l'art de peindre, qui est la peinture historico-religieuse. Les progrès de l'exécution technique, principalement dans la peinture à l'huile, donnèrent la possibilité de confier à la toile les idées et les sentiments nouveaux dans toute leur profondeur et leur chaleur. Quel que soit l'objet sur lequel il s'exerce, le peintre a trouvé dans la religion chrétienne un idéal nouveau, et par les idées qu'il a de Dieu, de l'homme, de la nature, l'artiste chrétien laisse bien loin derrière lui l'artiste des temps antiques. Car Dieu s'est fait homme en Jésus-Christ, et Dieu a vécu parmi nous sous une figure humaine ; qui

l'église kt la civilisation. 159

\'oit le Christ voit le Père; en lui sont devenues visibles la sainteté et la justice de Dieu, sa miséricorde et sa sévérité de juge.

Maintenant toutes les conditions humaines ont élé consacrées et sanctifiées, et principalement la pauvreté et i l'humilité, la douleur et la mort. Comparez la douleur ' du Laocoon avec la douleur du Christ sur h croix : celuilà est broyé dans une lutte mortelle et désespérée contre la froide cruauté d'un sort inexorable; — celui-ci endure une souffrance plus aiguë, mais sa douleur est transfigurée dans le sacrifice d'un amour infini, et par derrière la sombre nuit de la souffrance on voit poindre le jour de la réconciliation et de l'éternelle paix. Entre Niobé, qui se change en statue sous l'étreinte d'un malheur inexprimable envoyé par la vengeance des dieux, et la mère des douleurs qui se résigne lorsque le glaive douloureux perce son cœur, quelle différence! Ces deux seuls exemples suffisent pour prouver qu'en donnant plus de profondeur au sentiment, en l'ennoblissant, en le transfigurant, le christianisme a donné à l'art moderne le moyen de créer des œuvres d'un caractère nouveau et plus sublime, et qu'il lui a ouvert une carrière qui était complètement fermée à l'art antique. Les peintures de Fra Angelico sont des prières. Les figures idéales d'un Léonard de Vinci, les conceptions grandioses d'un Michel-Ange, les vierges de Raphaël, merveilles de grâce et de majesté, toutes ces fleurs de l'art se sont épanouies sous un soleil que l'œil de l'artiste antique n'avait point vu. Là, en effet, les sentiments les plus profonds, les plus véritablement humains ont été fondus de manière à ne

ormer qu'un seul tout avec les plus sublimes idées do la

religion. Le peintre arrivait par la voie du beau à Celui qui est le plus beau des enfants des hommes.

Comment la peinture subit rinfluence de la foi chrétienne, c'est ce que nous montrent d'une manière trèsinstructive les peintures murales des Catacombes. On voit déjà paraître là un principe nouveau, des flgures d'un autre caractère ; à côlé de l'art païen des deuxièiiie, troisième, et quatrième siècles, un art nouveau se forme et se développe; la transformation est presque déjà complète. Ce qui reste de l'art antique est régénéré; ce qui frappe tout d'abord dans ce nouveau style, c'est la grandeur et la gravité; l'art chrétien a son objet, son expression et jusqu'à son ornementation propre. L'Ancien Testament et les Evangiles présentent tout un nouveau monde d'idées qui "veulent une expression nouvelle. Abraham qui sacrifie son fils, Moïse, qui fait jaillir d'un rocher des torrents d'eau vive ou qui gravit le mont Horeb, Isaïe prophétisant la Vierge, Mère de Dieu, quel précédent, quel modèle l'art antique avait-il à offrir au peintre chrétien lorsqu'il traitait ce sujet? Ce qu'il y a d'indécis, d'indéterminé en maintes œuvres, fait voir précisément que le peintre n'a pas encore trouvé la forme correspondante à l'idée, c'est la marque d'un art qui débute et qui tâtonne. Lorsque l'art antique représente la prière, quelle que soit l'altitude extérieure, l'expression est toujours froide. Aux Catacombes on remarque dans l'expression de la prière quelque chose de tout nouveau qui met ces peintures, malgré leur incorrection et leurs défauts, à côté des meilleures de tous les temps. Dans la peinture, mais surtout dans la sculj)ture antique le regard s'efface ; ici au contraire l'œil domine, le regard rayonne sur toute la

l'églis£ et la civilisation. Ibl

figure. Ce calme, celte compassion, celte sollicitude du bon Pasteur pour l'agneau qu'il porte sur ses épaules, le regard suppliant de l'agneau qui gît aux pieds du pasteur et désire que celui-ci le reçoive : tout cela marque une nouvelle époque qui commence dans l'art. Ce que l'art souterrain des Catacombes avait de commun avec l'art païen contemporain, le costume, la composition, nous apparaît, sous terre, purifié, ennobli, débarrassé de la surcharge de ce luxe de mauvais goût qui déshonorait, sur terre, le style officiel corrompu par la mauvaise influence et par la mollesse de l'art asiatique. Quiconque aura examiné d'un regard attentif et non prévenu ce que les fouilles de Pompéï et celles des Calacombes ont produit au jour de peintures, verra aussitôt les points de comparaison les plus intéressants se présenter en foule à son esprit. Sous le rapport de l'arl, com r.e de la religion et des mœurs, il régnait dans les Cttacombes une atmosphère plus pure, dans laquelle l'œil de l'artiste pouvait en quelque sorte mieux distinguer l'idéal. Tandis que l'art de bâtir érige des temples pour la piété chrétienne, que la peinture les décore de ses subhmes figures, la musique sacrée à son tour en remplit la ■vaste enceinte de ses ondulations sonores et de ses vagues puissantes qui saisissent et ébranlent, émeuvent et inspirent. La peinture et l'architecture sacrées font descendre le ciel sur la terre, la musique sainte ravit au ciel ce qui est de la terre. Mais bâtiment, statue, peinture et musique, tout reposait sur une pensée fondamentale, tout s'élevait tenant à la même racine et formait ensemble une grande œuvre d'art. C'est dans la musique tout particulièrement que nous apercevons l'essence et la direction Apol. do Christ. — Tcvf. V. ^^

i(i2 CHAPITRE Xlî.

de la vie chrétienne. Son l)erceau, comme celui de la musique, se voit aussi dans les Catacombes. Si dès son origine l'Eglise a donné une telle importance à l'art musical, cela tient à la nature de sa mission et aux moyens que la musique lui fournissait pour la remplir. Une religion qui, toujours tournée vers l'infini et l'immensurable, éveille dans l'âme des sentiments mystérieux auxquels il faut trouver une expression, devait nécessairement, en suivant le penchant de sa nature, s'emparer de la puissance musicale pour exprimer l'inexprimable, pour dire enfin ce que ni la pierre ni la couleur ne pouvaient rendre. Dès lors, sûre de l'avenir, la musique entra dans le chœur des arts religieux; l'esprit humain n'a rien créé de plus original. La peinture servit en quelque sorte de transition entre l'œil et l'oreille, entre le monde antique et le monde chrétien. Avec la musique ce fut presque l'immatériel, le spirituel, qui devint un moyen d'expression pour rendre les choses les plus subtiles de l'esprit. La musique devint tout d'abord une partie essentielle du culte, ce fut la voix mystérieuse de l'infini, de l'incompréhensible, du divin. Elle avait besoin de cette destination sublime pour devenir un art. En vérité, c'est tout un monde de sentiments que recèlent ces petites mélodies rassemblées par saint Grégoire le Grand ; et il le fallait bien, puisqu'elles contenaient le germe d'une musique comme celle de Paleslrina. Les premiers chants de ces âmes remplies de l'Esprit divin qui célébraient leur Rédempteur dans les Catacombes furent nécessairement sans aucun art: ils étaient étroitement liés au sens; mais à la fin l'esprit longtemps contenu s'échappa en torrenls lumineux à la faveur de l'art aui se tient dans une ré-

l'église et la civilisation. 463

iJjii supérieure au sens, et il se forma une poésie d'uno sublimité que rien n'égale. Déjà chez les Hébreux Tinspira/jon religieuse s'était fait jour par de légers os?a:.s de récitation musicale, mais qui n'étaient pas encore à proprement parler de la musique, non plus que les chants et les airs de la Grèce. Ces germes, les premiers chrétiens les développèrent et en tirèrent cette magniflque couronne de modes singulièrement expressifs que renferme l'Antiphonairede saintGrégoire leGrand. Les tons furent étendus pour mieux exprimer les aspirations de l'âme vers Dieu. On fît du sentiment qui vibre entre les mots, appuyé sur une voyelle, l'affaire capitale du chant.

La musique actuelle est un fruit delà civilisation chrétienne. Si elle a perdu de vue ses origines, cela n'empêche pas qu'elle ne soit issue du choral grégorien, musique essentiellement chrétienne qui s'appropria, en commençant, les mélopées antiques, et qui a atteint sa plus haute perfection dans les chefs-d'œuvre des Palestrina, des Orlando di Lasso, des Lolli, des Âllegri, des Pergolèse, des Scarlotti, etc. « Celle musique céleste qui « tour à tour abat et relève l'âme, qui exclut du cœur a toute malice et toute impureté, et qui le remplit de « sérénité et de lumière, de paix et de bonheur; ce raéc lange de grandeur et d'austérilé , de suavité et de 0 vigueur, de simplicité, de majesté et de délicatesse « pénétrante et aimable ; celui qui, une fois seulement « dans sa vie, a eu le bonheur de l'entendre dans la « chapelle Sixline, comprendra sans peine ce que disait « modestement un maître : Je n'ai fait qu'écouter les « anges et répéter ce qu'ils chantaient ».

Vivifier et élever, ces deux «^ots résument l'influence

du christianisme sur la poésie, et cette influence est facile à démontrer. La poésie lyrique fut la première à en éprouver le bienfait. La foi au Rédempteur a développé sur la terre une nouvelle vie intérieure, animée des sentiments les plus purs, les plus profonds , les plus saints elles plus enthousiastes; l'adoration, les pieux désirs , la douleur repentante, une certaine tristesse mêlée d'ineffables délices, l'amour délicat, tendre et confiant respirent dans les sacrés cantiques. Les psaumes adoptés par l'Eglise, et qui forment comme la trame de son culte , ces chefs-d'œuvre du genre lyrique qui pénètrent si avant dans le cœur humain, sont des chants composés pour l'éternité. Tant que sur la terre un cœur battra d'amour pour Dieu, aspirant à la lumière et à la vie du sein des ténèbres et de la mortalité, tant qu'une âme cherchera une expression à sa douleur ou à sa gratitude, la poésie des psaumes vivra sur les lèvres humaines. Et qui pourrait songer aux merveilles de la grâce, aux splendeurs du monde surnaturel, à la beauté de l'Eglise chrétienne, aux bienfaits de la Rédemption, sans que l'hymne de la reconnaissance et de l'adoration déborde de son cœur? La religion favorise jusqu'à la chanson vulgaire qui Jaillit vive et joyeuse d'une poitrine où vit une personnalité libre et qui ne tremble plus devant les puissances aveugles de la nature. Mieux qu'Orphée la religion chrétienne sait charmer la force par la douceur, unir le calme de la réflexion à l'activité dévorante, tempérer les emportements sauvages de la passion, purifier et spiritualiser l'amour charnel, adoucir l'amère tristesse, ennoblir la joie, transfigurer la douleur. Eu Marie, Vierge et Mère, il a été donné au monde

l'église et la civilisation. 165

chrétien un idéal de la femme qui a singulièrement honoré et comme consacré tout son sexe. Le culte de Noire-Dame et le respect de la femme qui caractérise les temps chrétiens ont entre eux le même rapport que la cause et l'effet. Dans la chrétienté il a été donné à la femme de participer à la vie intellectuelle de son siècle et de sa nation; il en est résulté que son cœur a infiniment gagné en richesse et en profondeur. Le sentiment de Tamour s'est ennobli avec la femme qui en est l'objet, et le mariage chrétien a gagné en intimité, en pureté, en idéalité. Les choses se passaient tout autrement dans l'antiquité classique, la femme demeurait exclue du banquet de la culture intellectuelle retenue qu'elle était à la maison dans une retraite quasi orientale, et par conséquent condamnée aune sorte d'étiolement moral. Nous voyons, chez les peuples du Nord, le christianisme donner l'éveil au sentiment de la nature, s'emparer du cœur, des mœurs, de toute la vie des nations germaniques, et les lancer dans une voie qui devait aboutir à l'épanouissement de la poésie chevaleresque. Lorsque le poëme héroïque chrétien expira dans le chant d'amour, tout efféminée et profane qu'était cette poésie, elle parut néanmoins tout à coup se ressouvenir de son origine et revenir à l'amour divin, au symbole de l'amour pur, au type parfait de la grâce féminine, et c'est alors que s'élevèrent les plus beaux chants en l'honneur de Marie. Les chants pieux de i'tiglise devinrent chants populaires , la joyeuse chanson du peuple fournit des modes et des airs au chant d'église. Ainsi un lien commun, lien spirituel, embrassait et conciliait tous les genres de poésie, en les rattachant à la religion comme au centre de la vie humaine.

166 CHAPITTiîi: X!X.

De même que dans l'Iliade d ilomàre se trouve comprise toute la nature et l'origifialié hellénique, ainsi la vie originelle et primitive des peuples germaniques est tout entière répandue dans ses poèmes héroïques des Niebelungerij de Gudrim^ de ParcivaL VHéliand est notre première épopée chrétienne ; elle nous offre la mélange heureux de la pénétration de la vigueur et de la profondeur germanique avec les idées sublimes du christianisme. Dans les Niebelungen se retrouve encore le caractère sauvage et féroce des géants légendaires des vieux âges, mais il y est adouci, et comme apprivoisé. La douleur et la mort régnent encore là, mais la douleur n'est pas sans espérance : on en voit poindre les lueurs consolantes par-dessus les ombres de la mort, par-dessus les ruines de la vie. Et Parcival, tombé dans l'incrédulité, lutte pour reconquérir la paix par la souffrance, le reiientir et la prière.

Mais comme on voit la cathédrale du moyen âge dominer les maisons environnantes, ainsi le poëme immortel de Dante s'élève au-dessus de toutes les productions semblables. Placé aux confins de deux âges, il exploite le passé et ses traditions au profit de son temps, de son pays et de la civilisation actuelle, et du même coup il crée pour sa nation une poésie et une langue. Sa divine comédie, monument construit sur le fondement large et solide de la théologie de saint Thomas, pénétré de son esprit et éclairé par sa lumière, embrasse tout ce que le inonde antique et le monde chrétien, l'Eglise et l'empire, la science et l'art, possédaient de trésors intellectuels. Les délices du ciel et les horreurs de l'enfer, la langue de Dieu et la langue des hommes, les paroles

l'église et la citilisation. 167

tonnantes de la Justice divine irritée, et les tendres soupirs de l'âme que la grâce possède, les transports de joie des bienheureux et les rugissements des damnés, voilà ce que l'admirable harmonie de ses vers nous fait entendre tour à tour. C'est en effet l'œuvre poétique la plus vaste que le génie de l'homme ait jamais créée, c'est l'épopée de l'Eglise dans ses trois états de lutte, de souffrance et de triomphe, issue de son esprit et véritablement digne d'elle.

Un genre qui appartient en propre au christianisme, c'est le poëme épique en prose, ou le roman. Quelques honteux abus que l'on ait faits dans notre temps de ce genre, on ne peut cependant méconnaître son origine chrétienne non plus que son aptitude à servir le principe chrétien. Dans l'histoire des âmes et dans ce dédale de la "Vie moderne, sujette à tant de vicissitudes et de complications, ne faut-il pas que l'on sente la présence de Téternelle sagesse et de l'éternel amour, qui purifie le cœur et conduit à la paix par la foi et la confiance ?

Au sommet de la poésie règne le drame. Le polythéisme antique se heurtait à une formidable contradiction qui finit par le briser et le détruire. D'un côté, ses dieux étaient tenus pour des puissances véritablement divines, sacrées, inviolables; de l'autre, c'étaient ces mêmes dieux qui soutenaient cet état de choses détestable et déjà reconnu pour tel par l'antiquité qui était le triomphe des impies et le malheur des âmes pieuses.

L''înigme de la vie ne fut point devinée par l'ancien mo de. Les humains sentaient alors sur leurs têtes le pied brutal d'une puissance inconnue, violente, inexorable, qui se plaisait à broyer tout ce qu'il y avait au

monde de grand et de noble, et qui se jouait des inspirations et du bonheur de l'homme. La religion chrétienne a été la première à nous donner la clef de cette •vie terrestre et de ses souffrances ; elle nous a montré l'idéal héroïque et tragique réalisé dans la personne de son fondateur, idéal qui n'est autre que la justice embrassant la miséricorde, l'action divine se combinant merveilleusement avec notre propre liberté. Elle nous représente l'homme comme étant déterminé de Dieu, sans laisser pour cela de se déterminer lui-même , et son sort, comme la résultante de l'action de Dieu sur l'homme et du travail de l'homme coopérant avec Dieu. La prétendue fatalité sous le joug de laquelle l'homme se courbait autrefois se réduit à une sentence de condamnation qu'il a encourue librement bien qu'à contre-cœur.

Les a. froisses du Vendredi saint et le triomphe du jour de laques, une mort ignominieuse, une résurrection glorieuse, Jésus-Christ qui en mourant a vaincu la mort et en succombant en apparence sous ce monde de mensonge, de péché et de mort, a en réalité assuré la victoire d'un monde nouveau, du royaume de la vérité, de l'amour et de la grâce : voilà des événements qui ont éclairci l'énigme de l'existence et donné son vrai sens à la tragédie de cette vie terrestre. La douleur n'a pas été bannie de la vie, les dures nécessités de l'existence n'ont pas été amoindries, elles ont au contraire été plus profondément comprises et ressenties; mais la douleur, les nécessités et la mort ont été expliquées, les dissonances se sont fondues en une belle harmonie : la fatalité, l'inflexible destin de l'antiquité, voilà ce qui a été aboli. La réconciliation dont le Christ est l'auteur n'est pas seule-

l'église et la CIVILISAT.ON. 169

ment une forme exquise donnée à une douleur qu'on ne saurait consoler ; cette réconciliation est plus qu'esthétique, elle est réelle, parfaite, entière, atteignant jusqu'aux dernières racines de la Tie qu'elle remplit de la paix de l'éternité.

Le culte de l'Eglise, qui n'est autre chose que la représentation du grand drame de la Rédemption, conduisit naturellement aux représentations de ces mystères dramatiques^ dont un nous est resté, vénérable relique d'un monde qui n'est plus et qui fut si différent du monde actuel, et ce poëme du moyen âge qui charme les yeux et rafraîchit le cœur peut soutenir la comparaison avec les drames modernes et braver la critique.

Ce genre a produit celui qui est la gloire de la poésie espagnole et même chrétienne, l'illustre Calderon, le poète des mystères de notre foi, que ses comedias et ses autos ont immortalisé, bien que l'on y remarque déjà des traces visibles de la décadence du goût, et qu'ils ne donnent pas toujours toute satisfaction à la conscience qui exige l'intervention effective dans le drame de l'ordre et de la justice de Dieu. L'élément chrétien est moins prononcé dans Shakespeare; néanmoins, au fond de toutes ses créations si naturelles et ^si vraies se retrouve une façon d'envisager le monde qui est en tout conforme aux idées chrétiennes. Le ressort tragique ne consiste pas chez lui en une puissance occulte et ténébreuse , faisant peser sur tous son oppressive domination , le destin aveugle ne plane point sur la vie de l'homme, mais celuici est le maître de sa conduite et de ses actions et fait luimême sa destinée. Cet humour, attribut ordinaire des natures saines et fortes, qui le caractérise, et qui s'atta>

che partout à ses caractères les plus sublimes, comme les figures grotesques dans les vieilles cathédrales , répandant la moquerie sur la vie présente et sur ses fastueux mensonges, jaillissait précisément de la conviction profonde que le poëte avait de la caducité des choses terrestres et du mépris qu'il en faisait en les comparant aux biens incorruptibles de la vie future.

J'avoue que Schiller a emprunté ses caractères et les lois de son monde idéal à la philosophie critique; mais j'affirme qu'il doit à l'esprit chrétien la vie et le fond vrai qu'il a su donner à ses figures. Dans une lettre à Gœlhe il apj»elle le christianisme une incarnation de la sainteté, et la seule religion esthétique qui existe, etcela, bien que de son temps l'esprit chrétien ne se manifestât nulle part dans toute sa force, dans la plénitude de sa vitalité. Les idées de Schiller sont chréliennes au fond, on peut le dire, mais il faut ajouter aussitôt que le cercle dos vérités chrétiennes est beaucoup plus étendu que celui des idées de Schiller, et qu'il eût beaucoup changé à ses opinions, s'il eût connu dans toute son amplitude le cercle des idées chréliennes. Son regard qui s'ouvrait de lui-même sur toutes les choses nobles et grandes, ne pouvait se fermer aux merveilles de la charité chrélienne, et dans ses Joannites il lui consacre une des perles de sa poésie : « Il n'y a que toi, religion de la a'oix », dit-il, « pour savoir tresser en une même couronne la double a palme de l'humilité et de la force ».

Le Faust de Gœlhe nous remet en mémoire le mythe antique des Titans. Goethe a su peindre le cœur humain, cet objet si altier et si bas, avec toutes ses sublimités et ses bassesses, ses désirs et ses passions; il a vu ks grands

problèmes de l'existence, le discord profond qui traverse toute notre vie et notre nature, d'une part l'ardent iésir d'une conciliation et d'une solution harmonique, le l'autre le désespoir de la victoire finale, aujourd'hui me élévation qui nous rapproche de Dieu, demain une )assesse qui nous met à côté du ver de terre; il a donc Il représenter au vif et de main de maître le sort de humanité non rachetée, il l'a fait avec plus de profonleur qu'aucun ancien ne l'aurait pu; or, à quoi est-il •edevable de cet avantage, sinon à ce fond de christiali me sur lequel se dessine en relief cette grande peiniire de nos luttes et de nos combats? Il fait dire à son léros une parole que le Verbe divin enseigne aux fidèles : Nul plaisir ne le rassasie, nulbonheurne le contente, et il court après toutes les figures qui passent ». Il appelle lonc de ses vœux une autre puissance d'un ordre supéieur, qui arrache l'homme à la domination du mal et au ésespoir, puisqu'il ne peut se sauver lui-même. Gœthe lose nettement le problème, mais il hésitait sur la soluion. Ce drame universel de Gœthe qui contient la subtance et l'essence de toute tragédie, est donc aussi en érité une préface humaine de VEvangile\ Ce que le christianisme a fait de l'éloquence, tout le nonde le sait*. L'antiquité classique nous a légué de >eaux modèles. Le génie trouvait un aliment dans les

♦ En France aussi la poésie a su faire parler la pensée chré-

ienne et biblique dans nos épopées et nos mystères au moyen ige, dans Polyeucte et dans Athalie au xvii« siècle, et même laos nos grands lyriques du XIX^ (Note de la traduction.)

"Oui, mais il faut venir en France pour l'apprendre. (Note le la traduction.)

grandes questions de 1?. vie publique en Grèce et à Rome. Les siècles chrétiens ont offert à l'éloquence soit sacrée, soit profane, une sphère d'activité non moins vaste, mais plus sereine et plus sublime. L'histoire constate que quand l'esprit chrétien s'affaiblit, l'éloquence, elle aussi, perd proportionnellemet de son éclat et de son ampleur.

Donc, en nous révélant le vrai, le christianisme nous a du même coup révélé le beau, et il a ainsi régénéré Tart. L'art chrétien a pour caractère évident l'infini, et Tart antique au contraire ne s'élève jamais au-dessus du fini. La religion chrétienne secondée par le sentiment du beau intellectuel, ne trouvant pas dans; l'art antique de quoi se satisfaire ni même de moyens d'expression suffisants, s'est créé une poésie et un art à elle. C'est ainsi qu'ont été données les conditions nécessaires à l'appréciation de l'art, même antique.

L'action exercée par le christianisme ne s'est point bornée au domaine de l'intelligence. « Nous vous a somn.es supérieurs par la connaissance de la vérité él « par la morale », disait Terlullien aux païens ^ Comme la religion chrétienne embrasse tout l'homme et qu'elle est entrée dans l'histoire comme puissance restauratric du monde, elle a non-seulement réformé rintelligence. mais avec l'intelligence, la volonté et l'ensemble de la vie. Elle a introduit un nouvel ordre de choses, principa-

* Apologet., c. 46. — Hasler, Comparaison de l'éthique palennl et de l'éthique chrétienne. Munich, 1866. — Zukrigl, Nécessité dt la morale révélée. Tubingue, 1850. Bautain, La morale del'Ev(m\ gile.

leriient sur le terrain de la morale, et tracé une voie nouvelle, la voie du salut, par laquelle il faut que le genre humain passe pour parvenir à sa perfection propre. C'est sous le rapport de la morale surtout que le christianisme a réformé et complètement renouvelé l'homme, et c'est aussi dans ce travail qu'il faut le contempler pour voir son caractère divin se révéler dans tout son éclat. Si la religion chrétienne est la religion absolue, c'est qu'elle est capable d'une influence sociale immense, c'est ' qu'en elle le dogme, le culte et la morale s'unissent harmonieusement et ne forment qu'un seul tout. Le brahmanisme et l'hellénisme comprennent une religion mythique, mais point de morale ; la philosophie grecque donne les principes fondamentaux de la morale, mais elle n'a pas de religion, et il en est de même du boudidhisme. Seul le christianisme offre tout ensemble la plus sublime métaphysique, le culte divin le plus pur et la plus parfaite morale.

Les bienfaits moraux du christianisme peuvent se

rr.i porter à deux chefs principaux : premièrement le

christianisme a fixé l'homme sur sa propre et vraie na-

tr.ro, il lui a révélé qu'il est un composé de deux sub-

siances, l'une matérielle et l'autre spirituelle, où le péché

p. introduit la discorde et la lutte ; il lui a indiqué le but

à alleindre et la voie à suivre pour parvenir à la perfec-

tiin morale, but et voie également éloignés d'un idéa-

lis;ne exclusif et d'un eiidémonisme abject. Secondement,

il a aux motifs naturels ajouté des motifs incomparable-

I ment plus élevés et plus forts, je veux dire ceux de la

j foi, de l'espérance et de la charité; et, ce qui vaut encore

I mieux, il a mis dans l'âme humaine des forces surnatu-

relies qui la protègent et l'alimentent, la corroborent et la rendent capable de réaliser l'idéal de la perfeation morale, qui n'est autre que la perfection même de Dieu et du Chrii>t'. A ce double point de vue, le christianisme s'élève tellement au-dessus de toutes les philosophies et de toutes les religions, que ses ennemis eux-mêmes, après avoir rejeté tout ce qu'enseigne la foi, ne peuvent s'empêcher de rendre hommage à la pureté de la morale chrétienne.

Nous savons maintenant que nous sommes les temples du Dieu vivant*, qui habite en nous, nous sanctifie, nous bénit et nous béatifie ; les tabernacles de l'Esprit-Saint qui ne cesse de nous enivrer du vin de l'amour de Dieu; que le Christ aussi réside dans notre àme, son éternelle possession'; que le Christ se forme en nous*, lui dont la. vie ne fut rien que sacriflce et dévouement, lui qui, étant riche, s'est fait pauvre pour enrichir ses créatures, qui s'est abaissé pour élever les autres, qui est mort pour les rappeler à la vie ; nous n'ignorons pas que nous avons été crucifiés aveclui et que nous soinmesraorts au péché ^ ayant renoncé absolument, sans arrière-pensée et pour toujours, à tout ce qui naît de la triple concupiscence des honneurs, des plaisirs et des biens terrestres; qu'ainsi nous conversons avec lui dans la lumière', dans le ciel,

» Matth., V, 48.

>I Cor., III, 16 ; II Cor., vi, J6.

yjoan., XVII, 11 ; Ephes., m, 17.

-'Gai, IV, 19.

''Rom., VI, 2.

■Ephes., V, 8 ; Fhil., m, 10.

l'église et la civilisation. 175

élaut complètement détachés par le cœur des choses de la terre ; que c'est par une soumission illimitée à la volonté de Dieu que nous échappons à la servitude et parvenons à la délivrance ^ puisque alors le cœur ne désire plus rien, sinon d'aimer iJieu de toutes ses forces ", et ses frères avec un héroïsme prêt à donner sa vie pour eux*.

Quelle noble et haute ambition que celle qui ne tend à rien moins qu'à imiter la sainteté de Dieu ! quelle netteté sincère dans cette âme que la grâce a renouvelée jusque dans son fond* I quelle pureté d'intention que de se proposer uniquement la gloire de Dieu en toute chose * 1 Si la morale chrétienne a renouvelé la face de la terre, c'est que, pour élever l'homme au-dessus de lui-même, elle prend son point d'appui dans le monde surnaturel. Combien elle est impuissante la morale dans laquelle c'est l'homme qui commande seul, législateur et sujet tout ensemble ! Quand nous avons la terre pour ainsi dire suspendue à nos pieds, qui nous tire en bas de tout son poids, est-ce qu'il ne faut pas nécessairement que l'âme, pour résister et triompher, soit sollicitée de bas en haut par une force contraire, c'est-à-dire par une loi sainte, inviolable, imprescriptible, commandant au nom du Dieu vivant et non par des motifs humains toujours

» H Cor., ijr, 17.

* Matth., XXI [, 37.

» ïJoan., IV, 19.

* Ephes., IV, 23.

» I Cw., X, 31.

légers ? Qu'est-ce qui fera pencher la balance de notre liberté du côlé du bien, sinon l'éternité heureuse ou malheureuse? La charité parfaite, ce feu que Jésus- Christ est venu apporter sur terre, qui se nourrit de sa grâce et de ses sacrements, voilà ce qui bannit l'hésitation et la crainte, ce qui fait embrasser avec ardeur toute espèce de sacrifice, voilà le principe énergique de la sainteté chrétienne, et aussi le principe de toute civilisation vraie et durable*.

La philosophie, qui sépare la morale de la religion et qui prétend la faire tenir seule sur sa propre base, n'aboutit qu'à la renverser et à la détruire. L'ancien protestantisme qui, prenant pour devise: La foi seule justifie sans^ les œuvres^ ne cessait d'opposer la religiosité qu'il vantait à la moralité qu'il méprisait, a précisément par ce moyen enlevé à celle-là toute vérité, puisque la foi sans les œuvres est une foi morte*. Ce qui fait la force et la vérité de la morale catholique, c'est que la religion est le premier devoir qu'elle commande, c'est que la foi conduit aux œuvres, que la religion devient vérité et vie dans les œuvres. Quant à la foi elle-même, ce n'est pas un système de conceptions abstraites, c'est l'ensemble des faits qui se rapportent au salut, à la réconciliation, à la rédemption el à la sanctification du genre humain, avec son centre tl son pivot, la manifestation réelle de Jésus-Christ, Dieu- Homme. Et la vie tout entière du chrétien consiste à recevoir Jésus-Christ en esprit de foi, à se donner à lui plei-

' Cette pensée se trouve remarquablement développée par Péi in. De la Richesse, Paris, 1861, Liv. i, ch. x, xi^ xii.

* Jac, II, 20.

l'église kt la civilisation. 177

nement, à entrer en communauté de vie avec le Père en Jésus-Christ et par lui. Et cet amour de Dieu par Jésus- Christ, et du prochain en Jésus-Christ, n'est pas simplement le fruit de la réflexion, du raisonnement, c'est bien plutôt le produit de forces mystérieuses qui agissent dans l'àme et opèrent l'œuvre de la régénération.

C'est ainsi que nous comprenons la grande parole de l'Apôtre ; Je vis, ou plutôt ce n'est pas moi qui vis, mais Jésus-Christ gui vit en moi '. Jésus- Christ, le modèle de la sainteté parfaite, l'idéal de la moralité absolue, eu ire dans l'âme Adèle pour la transfigurer à son image, par ine alliance admirable de la liberté avec la grâce, pour Pénétrer de sa vie divine tous les membres composant le jrand corps de son Eglise, pour tout concilier, tout con- ;ommer dans la perfection. Là se trouve réalisée la plus ntime union de l'homme avec Dieu, de là jaillit l'Esprit le vie et de sanctification qui consacre les œuvres exl^ieures, et fait de toute action une prière, et de la prière acte moral le plus sublime. Le Décalogue, cette somiue le la loi morale, qui contient les devoirs essentiels envers )ieu et envers les hommes, base de la vie religieuse, sociale, domestique, et que le Seigneur est venu non pas holir, mais parfaire et accomplir*, le Décalogue a fourni

• Gai, II, 20.

» Les trois premiers commandements règlent nos rapports ^ec Dieu, principe et fin de noire existence. Le quatrième ose les fondements des familles et des Etats. L^cinquiS .septième e le huitième fondent le droit personnel, proi gentla vie la propriété et la sécurité, le sixième sanct fie s sources de la vie, et pose la condit on du bonhein ànt

rticulier çiue conjugal; le neuvième et le dixième airacie îs cœurs jusqu'à la racine du mal. "^*^«"i« aiiduitnt

ApoL. DU Christ. — Tome V. ,c

178 CDAPITRE XIX.

à l'Eglise les grandes l-^nes de sa législation et de ses commandements qu'elle pratique en esprit d'amour et d'obéissance filiale, non pas avec une crainte servile '. D'un autre côté, il lui a été légué dans l'oraison dominicale un modèle parfait de prière, modèle qui comprend tout ce dont l'homme a besoin, tout ce qu'il peut demander à Dieu, et où le fidèle trouve l'expression qui convient à chaque nécessité de son âme, à chaque combat qu'il livre dans la vie. Dans les premières demandes apparaissent les saintes idéalités auxquelles aspire l'homme avec toutes les créatures raisonnables, qui ne seront pleinement réalisées que dans l'autre vie, mais qui marquent à la vie présente son but et son terme invariable; les autres demandes indiquent la voie qu'il faut qu( r homme suive pour arriver à sa destination au traven des nécessités corporelles et spirituelles, au travers de! tentations et des dangers.

Grande, lorsqu'elle publie la loi nouvelle, la religioi chrétienne no l'est pas moins lorsqu'elle nous apprend demander la grâce et la force de parvenir à la perfection Ce n'est pas en vain que le Seigneur a légué aux sien l'exemple de sa vie et de sa mort, de ses travaux et de s passion, de son humanité et de son amour qui n'a p£ craint la mort, mais c'est afin qu'ils marchent sur S( traces' ; ce n'est pas en vain qu'il a mis sur leurs lèvn les paroles sublimes de son oraison, mais c'est afin qu'i y [)uisent des forces surnaturelles. Son exemple a ei

1 IJoan., IV, 18 ; Jac, i, 2o. Catéchisme Rom. P. III, c. 1. August,, Epist. cxxx.

* I Vdr., Il, 2L

L'ÉGLISE ET LA CIVILISATION. 17y

flammé tous les cœurs, et son avènement a porté les peuples à un degré d'élévation morale qu'aucune force humaine n'eût jamais pu atteindre. Les Romains admiraient et louaient Scipion pour un acte de continence ; un tel éloge les couvre de honte, car ce que Scipion fit une fois, est le devoir journalier du chrétien. L'imitation de la vie humble de Jésus a créé des héros qui surpassent les liéros antiques de toute la hauteur de la cause pour laquelle ils ont combattu : je parle des saints de l'Eglise. Le monde s'inclinera toujours devant un Vincent de Pauls qui se mit dans les fers pour délivrer un prisonnier. C'est cet amour surabondant du prochain, admiré déjà des païens S qui a laissé au monde un capital inépuisable dont il continue de vivre. Mais le sol où fleurit cet arbre, où mûrissent ces fruits de la charité, c'est le saint amour de Dieu, qui occupait le cœur des saints de manière à n'y laisser subsister qu'une pensée, la pensée de Dieu, et qui s'écriait avec saint François Xavier : «Mon t Dieu est mon tout 1 » Mais aimer, c'est toute la morale, c'est la plénitude de la loi ». La charité ne se contente pas défaire simplement ce que le strict devoir commande, elle va beaucoup plus loin dans la perfection par la voie des conseils évangéliques, elle s'immole tous les jours et

Vincem d"?P^ni ^Tonl" P''' catholique pour s'incliner devant Vincent de Paul. Tous les rayons de l'active cliaiité oui Pair la gloire du catholicisme se réunissent autour du front de cet homme du peuple, qui fut eschive àTunis et dont I? cœur éprouva toutes les angoisses morales et toutes les smm-aucel physiques ». Dr. Heinrich Merz, Pauvreté et christianisme

» Tertullian., Apolog., c. 39„ Voyez comme ils s'aiment!

* hom., xni, 10.

à toute heure, elle se renonce elle-reême pour Jésus- j Christ jusqu'à se priver des choses nécessaires à la vie. Alors l'âme s'est donnée si complètement à Dieu dont l'amour la pénètre et l'embrase, que tous les désirs terrestres sont morts en elle. Toute la vie devient alors visiblement une anticipation du ciel. Et avec cela cette âme ne sait rien de sa beauté, elle voit seulement ce qui reste 2ncore de taches en elle ; elle évite la louause, elle veut vivre cachée et méprisée en ce monde.

El cet état de sainteté n'est pas l'œuvie d'un instant d'enthousiasme, il est choisi avec réflexion, conquis et maintenu à force de sacrifices et de combats durant toute une longue vie. Cet Esprit de sainteté souffle où il veut; il s'empare de la jeune vierge à sou entrée dans la vie, comme du meurtrier qui a blanchi dans la pratique du crime : il choisit dans tous les âges, dans tous les sexes, dans toutes les vocations, dans toutes les conditions ; le zèle de feu d'un saint Paul et l'amour plus calme d'un saint Jean viennent pareillement de lui; c'est lui qui sanctifie la vie active, c'est lui qui sanctifie la vie contemplative. Dans les cités populeuses comme dans les déserts, dans la paix du sanctuaire et dans la mêlée sanglante du champ de bataille, dans le palais du roi et dans la chaumière du pauvre, il va partout trouver ses élus. L'Eglise compte ses saints par milliers, mais qu'ils sont peu nombreux en comi-araison des myriades qui traversent la vie sans être aperçus ni connus , qui conversent de cœur dans le ciel, et dont le monde n'est pas digne! Dieu seuf les connaît et le jour de l'éternité les révélera.

Comme le christianisme a tout changé dans le secret du cœur, ainsi a-t il tout réformé dans la vie publique

l'ÉGLISE ET LA CIVILISATION. \Zl

et dans les institutions politiques; il a créé une morale chrétienne publique. Il est vrai que le bien aura toujours à livrer de nouveaux combats pour s'établir sur notre terre; l'homme est demeuré le vieil homme, avec toutes ses faiblesses, susceptible d'une effrayante dégradation et capable de tous les crimes. Quelque élevé que soit un idéal, et pur un principe, il faut toujours que des hommes l'appliquent, c'est pourquoi il paraît nécessairement plus ou moins obscurci et troublé dans la pratique. Mais le crime cherche du moins la nuit, il a peur du grand jour; la morale publique le condamne sans ménagement. Il en était autrement dans l'antiquité païenne: l'immoralité, la cruauté, la violence ouverte et l'égoïsme cynique y étaient sanctionnés par les usages et par les maximes religieuses, philosophiques et politiques'.

* On sait quelle était la condition de la femme, comment on la croyait d'une nature inférieure à celle de ibomme (Aristotel., Polit., i, 1, 5), et comment elle était traitée en conséquence (cf. Cicer., DeBepublica, m, 7) ; on sait aussi quelle basse idée l'on se Taisait du mariage à Spaite (Xenoph., Metnorab., ii, 2. (Mconom-, c. 3. Tertullian., Apologet., c. 39), et comment le commerce des sexes en dehors du mariage était tenu pour une chose indifférente. (Cicer., Qu. Tuscul., iv, 3.) Démoslhène disait devant le peuple athénien : « Nous avons des courtisanes pour le plaisir, des concubines pour le soin journalier de notre corps, des épouses pour nous donner des enfants légitimes ». [Contr. Neœram. Cf. Sallust., DôBe//o CatiL, ch. 13.)

L'homme pouvait impunément violer le mariage (Hieronym., £p. lxxvh. Augustin., Serm. ccxxiv). Les divorces étaient faciles et très-fréquents (Senec, Octav., c. 34). — « Je n'ignore pas », dit M. Troplong {L'Influence du christianisme sur le droit civil des Romaim, Paris, 1843), o ce que méritent d'admiration Porcia et la mère des Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et nobles ligures pour le type des fetnmes romaines. La conjuration des bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la paix publique, les divorces

Toute notre vie publique esl pénclrcc et réglée par la morale chrétienne, qui est laussi la mère et la mudératrice du droit, car celui-ci sort toujours des mœurs et pour ainsi dire des entrailles de la nation. Mariage, famille, autorité et liberté individuelle, toute la société en un mot se fonde sur les principes du christianisme ; et en somme notre état social est réellement un fruit de

indécents, les adultères audacieux, tout ce débordement des mauvaises mœurs, dont les liisioriens, les philosophes et les poêles satiriques nous font le tableau, et qui obligea l'empereur Auguste de chercher un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois domestiques n'en offraient plus aucun : voilà des signes plus certains de l'état général de la société romaine ».

Les peintures que Tacite trace des iemmes germaines sont systématiques et ne méritent aucune créance, ainsi que Balmès et Ozanam l'ont montré. Que l'on compare ce que César dit des mœurs des Gaulois [De Bell. Gallic, v). Tacite avait-il "VU ce qu'il raconte des Germains? c'est plus que douteux (Cf. Horrmann, Guide pour l'histoire de la littérature romaine. Magdebourg, 1851, p. 09). Baumstark {Eos, 1864, p. 39) démontre que Tacite très-vraisemblablement n'avait pas mis le pied eu Germanie, et qu'il a beaucoup idéalisé les coutumes conjugales, domestiques et religieuses de ces peuples. Le mariage était une vente et la femme devenait la propriété de J'h'^nime qui l'achetait; il pouvait en faire ce qu'il voulait, L. .iic la tuer. Quand il mourait, sa femme était brûlée et enienée avec lui (Griinm, Di'oit antique des Germains, p. 420).

Avec quel mépris les Grecs traitaient la femme, on pourrait le démontrer par une multitude de passages tirés de leurs écrivains. Voy. Hésiode, Theogon., v, 584, 589. « Cette engeance maudite, le plus grand fléau du genre humain ». 601. — Eschyl., Sept. c. Theb., v, 165, 169, 172. « Vous êtes pour la ville et la maison les pires fléaux. — « Lâchez la bride », dit Caton, a à cet animal sans raison, et flattez-vous ensuite de pouvoir modérer ses emportements». (Tite Live, Ilist. xxxiv, 2.) Pour faire opposition à majestas virorum, le romain parle sans cesse de Sexus imbedllis, levis, impar laboribus. Cf. Gai., Instit., I, 144, 145. Troplong, op. cit. Champaguy, Les Césars, IV, 83 et seqq., 190 et seqq.

Meurtre et exposition des enfants {Tabul. 4* des douze tables)

l'église et la civilisation. 183

ro^prit chrcticn, c'est un fait constant qui ne saurait être aacanti par quelques dissidences d'une nature secondaire. Forte de la puissante organisation de sa hiérarchie, l'Eglise reçut dans son sein maternel et dans l'ari'ple sphère de son activité moralisatrice les races et peuples de l'Europe qui tourbillonnaient dans le pêle-mêle du chaos et de la barbarie; et, sauvant les éléments de civi-

cf. Platon, De Bepublic, v, p. 272-274. Dionys. Halic, ii, 26, 27. Arislotel., Polit., vu, d4. Terlullian., Apolog., c. 9. Senec, Dé Ira, I, 15 : Liberos, si débiles monstrosique sunt, mergimus. Infans homo nondum est est un principe de la jurisprudence romaine. — Cf. Godofr., in leg. 8. Cod. ad leg. Cornel. — Le niiMne droit appartenait au père de famille chez les Germains, (Wiida, Droit pénal germanique, p. 725.)

La pédérastie régnait chez les Grecs et les Romains (Lysias, €. Sim. Orator. Atiic, i, 191), et les auteurs en parlent sans la îli'Uir, avec indifférence, comme d'une chose ordinaire. Com- Iju'u celle peste était répandue, on le voit aux défenses multiiiliées et sévères de la primitive Eglise. — Baruab. Ep., c. 19. Athenagor., Légat., c. 34. Constitut. Apostol., vi, 28. Al iiob. I, 64. Clirysostom. In I Cor. Hom. xiii, 5. Concil. Helvir. (303), can. 71. Xenoph., Conviv., c. 8. Senec, Epist., Ep. xlvii, xciv. Scorta virilia. Aur. Vict., De Cœsar., c. 28. Euseb., Vit. C'Jiïstant., m, 55. Plutarq., Amator., c. 4. Xenoph., Memorab., Yi;i, 2.

Pour les avortements provoqués, voyez Zumpt, De lapopulation, p. 67. Meiiiers, Histoire de la décadence des mœurs, de la littérature et de la langue des Romains. Leipzig, 1791, p. 98.

' Sur la cruauté envers les esclaves, voyez Plularq., Cato

• Maj., c. 4 ; Cic, in Verr., li, 3 ; Dig., 50, 17, 32). 0 démens !

s'écrie Juvénal [Satir., vi, 222), ita serms homo est ! Omniu in

servum licent. Ce mol de Sénèque [Clément., \, 18) exprime assez

bif n le son de l'esclave. Il n'a aucun droit. Tous les esclaves

d'une maison dont le mailre avait été assassiné étaient con-

' duits au supplice. Tacit., Annal., xiv, 42. On jetait un esclave

I aux murènes pour un verre cassé. Senec, De Ira, m, 40.

' Dans les festins, l'esclave passait les nuits entières à veiller

debout et immobile. Seneq , Epist. xlvii. L'esclave est traité

non comme un homme, m.ais comme une bêle de somme.

Senec, ibid. — Caton, l'idédl du romain, chassait ses esclaves

devenus vieux et mutilés. Plutarq., Yit. Caton., c. 6. — Un

184 CHAPITRE y.TX.

lisation d'un monde qui avait péri, elle créa sur ses ruines un nouvel ordre ^e choses dans l'Etat et dans la société, de telle sorte que des royaumes, auparavant étrangers les uns aux autres et ennemis, se fondirent en une grande république de peuples qu'on appela la chrétienté '.

L'idée elle-même du droit a été modifiée dans uu sens tout spirituel. La loi devra désormais, pour être loi, se rapporter à la religion, contribuer à l'éducation et servir

écrivain païen nous décrit ainsi les esclaves : « La peau est labourée de coups de Invières, le front a été brûlé avec un fer chaud, la tête est à demi écorchée, les pieds sont serrés dans un anueau de fer, il est pâle, maigre, décharné, il n'a plus la figure humaine (Apulei., Metam., ix, 198). — Le fouet, le r.hevalel, les fers aux pieds, la marque au fer chaud, la croix, voilà quels supplices on leur infligeait souvent pour le motif le plus futile. Senec, De Ira, ii, 23. Horat., Ep. i, 16. — Pendant que la femme romaine fait sa toilette ou s'entretient avec ses amies, elle enfonce par manière de passetemps de longues aiguilles dans le sein de l'esclave qui la sert. Ovid., Ars amandi, m, 239. Quiconque tue un esclave doit payer à son maiire le prix d'uue mule. Gai., Insfi^., iii, 2H, 213. Cf. Tholuck, Le caractère moral du paganisme, 3« édit., page 80.

L'immortalité romaine, celle des femmes comme celle des hommes [virorum licentiam œquaverunt. Senec, Ep. 115) est décrite par Juvénal [Satir., \i]. Les crimes contre nature, qui avaient été la plaie mortelle de la Grèce, s'étaient aussi partout répandus à Rome. Un mélange de sang et de boue, voilà ce qu'était Tempire des Césars. Un immense désir de nouveauté, un enrui profond de la vie avait tout envahi. Vitœ communis fastidinm. Epi st. cxxii. Cf. Dœilinger, Paganisme et Judaïsme, p. 680, 714. Schmidt, Essai historique sur la société citile dans le monde romain. Strasbourg, 1833, p. 30 et seqq. Tholuck, op. cit., p. 70.

* Vnam omnium rempiihh'cam agnoscimus mundum. Terlull., Aholog., c. 38. Omnium Chi-iitianorum unarespublica est. Augusl.f Le opère Monajch., c. 33. Nous voyons par là combien est fausse cette parole de Giesebrecht : «L'épéeet non l'Eglise a créé le saint empire romain ».

L'iCLISE ET LA CIVILISATION. 185

au salut '. Ainsi se trouvait vaincu en principe Tégoïsme du droit romain. Ce qui convenait à l'Eglise dans le droit romain, c'était son caractère d'unité, et son esprit d'analyse fine et pénétrante. L'Eglise prit donc la forme, mais non le fond. Le droit germanique au contraire ne lui offrait pas de forme qu'elle pût ado{)ter ; produit des mœurs et des usages populaires, il était trop restreint et n'avait de valeur que pour quelques races isolées. Mais l'Eglise s'appropria volontiers ce qu'il y avait de plus élevé, de plus libéral et de plus pur dans les coutumes et les institutions germaniques. Le droit canonique est donc un produit de l'esprit romain et de l'esprit germanique fondus ensemble et du christianisme qui a opéré la fusion. 11 comprend le romanisme formellement, le germanisme foncièrement, le christianisme substantiellement, les trois éléments dont se compose l'Europe moderne. Dépositaire de la révélation divine, l'Eglise possédait la source même et la synthèse du droit universel, le germe qui devait s'assimiler tout ce qui se trouverait de bon par le monde : elle pouvait recevoir dans son sein toutes les variétés juridiques de la terre *.

Au pape avait été déféré l'arbitrage entre le roi et son peuple, entre les différentes nations. Il est le gardien vigilant du nouveau droit public et international, qui était né des mœurs et des ucages chrétiens ••

» Dist. J. C. V., § 2.

' Cf. Buss, Revue théoîogique, Fribourg, 1840, t. iv, p. 283. Philipps, Droit ecclésiastique, i, p. 33.

• L'intérêt du genre nuraain veut qu'il y ait un frein qui retienne les souveraios et qui mette en sûreté la vie des

186 CCAPITRE XIX.

Les juges extraordinaires et le système de pénitence pratiqué en ces temps ancicLï offraient des voies pour pénétrer jusqu'au fond des âmes K L'Eglise parvenait ainsi à affermir les principes de la justice, de la liberté et de la charité chrétienne dans le cœur des peuples encore très-grossiers et toujours épris des pratiques et des coutumes du paganisme et de la superstition ; elle adoucissait peu à peu leur farouche orgueil par la mansuétude évangélique. Comme les plus grands crimes, même le crime de meurtre, pouvaient s'expier à prix d'argent, et que l'on n'avait recours aux peines affliclives qu'à défaut d'argent, il en résultait que le riche pouvait commettre

peuples; ce frein, la religion l'avait par une convention générale remis enU'e les mains des papes. Vollaire, Essai sur l'histoire générale, t. ii, ch. 60.

« Les peuples et les rois ont-ils gagné à la suppression de la juridiction universelle des papes? 11 est permis d'en douter, car la succession a éié recueillie par une terrible héri tière, la révolution ». (Nettement, Littérature de la Restauration, II, p. 181.)

L'Empire germanique qui se fondait sur le christianisme ne reconnaissait pour légiliuie membre de la société que le seul cbréiien et le lidèle sujet de l'Eglise. Se séparer de l'Eglise c'était violer cette loi fondamentale, et avait pour conséquence nécessaire le bannissement, la perte de tous les droits, du droit notamment de remphrune ionciioo publique, y compris la dignité impériale. I) en résultait que l'empereur qui s'opiniàtrait à demeurer hors de l'Eglise n'avait plus aucun pouvoir sur ses sujets chrétiens. Le jugement qui déliait les sujets du sermeni de lidélité n'était qu'une simple application du droit commun, mentionnée formellement dans le Miroir de Saxe (Liv. i, art. 1). — « Veut-on ramener Tàge d'or », a dit Leibuitz (Œuv., v, 05), « il faut ériger de nouveau un tribunal à Rome pour trancher les différends qui s'élèvent entre les princes, le Pape en sera le président, lui qui était autrefois TarbUre des rois chrétiens ».

* Cf. Wassorschlcben, Système pénitmtiaire de VEglise d'Occi' dent. Halle, 1851.

impunément tous les crimes. Mais les pénitences de l'Eglise l'atteignirent ; par elle, le cliâliment relrouYa sa base morale, et ne fut plus seulement une indemnité à payer: la criminalité fut mise devant les yeux de la conscience, et la diversité des peines accusa jusqu'au degré de la faute. Déjà les lois des Wisigoths distinguent entre le meurtre commis froidement et librement, et celui qui est l'effet de l'emportement soudain ou de l'inadvertance *.

a Le soin de former l'esprit et le cœur des générations » , dit Lotze % o regarda longtemps l'Eglise toute seule. S'il € n'eût pas été organisé en Eglise, le christianisme n'aua rait pas résisté aux tempêtes qui l'ont assailli ni exercé « la bienfaisante influence qu'il a réellement exercée sur c le monde. Par la civilisation antique dont elle était l'hé- « riiière, par des moyens à elle propres et par des moyens € étrangers que son autorité mettait à sa disposition, « l'Eglise réussit d'abord à arrêter l'envahissement de la « barbarie, puis envahissait à son tour les pays septen- «trionaux où n'avait jamais pénétré la lumière, elle les € remplit d'églises, de cloîtres, de sièges épiscopaux et € d'établissements charitables et économiques. Ainsi ins- « tallée elle apprit aux barbares à bâtir, à cultiver la c terre, à exercer les divers genres de métiers, elle les « initia aux éléments des sciences ; elle protégea et abrita € même le conmierce naissant, elle ne ferma jamais sa

* Lib. YL Tit. 5. D'après l'ancien droit, si des armes suspendues venaient à tomber par hasard et à blesser quelqu'un, le maître de ces armes devait payer le webigeld.

* MicrocosmuSj m, p. 162.

188 CHAPITRE XIX. •— l'Église et la civilisatioNv

a porte aux malades et aux infirmes qui trouvaient chei < elle soulagements et c<^nsolations. Partout au comc mencement du moyeu âge l'Eglise était à l'aijant-garde c du progrès »•

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