DU CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
« On ne peut contester que les théologiens catholiques n'aient montré, au moins dans les premiers temps, beaucoup plus d'intelligence que les théologiens protestants dans la question du système de Copernic. Les papes accueillirent ce système avec faveur ; le principal ouvrage de Copernic fut même dédié à Paul III, et s'ils l'interdirent un peu plus tard, ce fut uniquement par politique. Ils ne gênèrent les astronomes que très-rarement et par exception ' ».
« Les papes », dit le docteur Beckmann*, « n'ont jamais condamné le système de Copernic. Un tribunal inférieur le suspendit seulement jusqu'à plus ample informé, à l'occasioa et de l'hypothèse de Tycho qui naissait alors saluée avec enthousiasme en Allemagne et notamment à Wiitemberg et à Tubingue, qui était surtout prôné par Osiander, et des découvertes récentes de Kepler qui semblaient ébranler le système copernicien, particulièrement la découverte de la rotalion solaire ».
« Ce fut la découverte de Copernic », dit Apelt », « et non la révolte des réformateurs contre la hiérarchie ecclésiastique, qui ouvrit le siècle des lumières »
Schleiden dit de Kepler ♦ :
« Le peu qu'il obtint pour prix et pour encouragement de ses |[iands travaux, il le dut aux jésuites. Les papes cherchèrent a l'attirer à Bologne. Ses malheurs lui vinrent de ses coréli-
* Schleiden, Etudes, Leipzig, 1855, p. 272.
' Histoire du système de Copernic^ Braunberg, 1862, p. 38»
• Epoques de rhistoire de Inhumanité, léna, 1845, i, p. 307.
♦ Op. cit., p. 243.
nyv CHAPITRE XIX.
gionnaires, surtout des théologiens protestants de Tnbingue, qui croyaient à l'astrologie ît qui haïssaient dans Kepler le partisan déclaré du sysièrne de Copernic ».
« Lorsque le système de Copernic commença d'être connu », dit Ne"wman *, « c'était chose généralement admise que la sainte Ecriture enseignait que la terre était immobile et que le soleil, au contraire, avec toute la voûte céleste, tournait autour d'elle. La méprise ne dura pas longtemps, et par un examen attentif on se convainquit aisément que l'Eglise n'avait rien décidé sur ce genre de questions. C'est même, pour le dire en passant, une preuve en faveur de notre sainte religion. N'est-ce pas en effet une chose digne de remarque que jamais l'Eglise ne se soit laissée aller àreconnailre formellement l'interpi'élation si généralement et depuis si longtemps donnée de certains passages de l'Ecriture ? »
Au sujet de Galilée, voici ce que dit de Reumont ' ;
« Lorsque les vieilles fables au sujet de Galilée sont sans cesse rebattues en Allemagne sans malice, mais en Italie avec une intention manifestement hostile au Saint-Siège, lorsque le dictionnaire de Brockliaus raconte toujours que Galilée a langui quelques mois en pii?on, et (autre table) qu'il ré[iétait, en happant du pied et avec une rage concentrée, son Eppnr si muove, il n'est pas supeillu de dire encore une fois sur celte question la vérité qui sans cesse mise au jour est constamment mise de côté, tout comme si elle était inconnue. Il ressort clairement des lettres de Galilée et de celles de l'envoyé toscan Nicolini, aussi bien que des actes du procès, que jamais Galilée ne fut mis en prison, qu'il demeura une partie du t<^raps chez l'ambassadeur, et dix-neuf jours dans les appartements de l'avocat fiscal aux frais de l'ambassadeur et comme son hôte, que par l'ordre exprès du pape il conserva son entière liberté, qu'il fit sa rétractation dans l'église Sainte-Marie de la Minerve en présence de nombreux témoins, que quatre jours après il quitta Rome pour se rendre à Sienne auprès de l'archevêque Piccolomin', et qu'il se trouva assez bien portant (cinq jours après la torture à laquelle on veut qu'il ait été soumis !) pour faire lui septuagénaire, lui atteint de la goutte, quatre millesà pied, comme on le voit par la lettre qu'il écrivit de Viterbe à Nicolini. Tout cela est démontré par des dociimenls authentiques. Monsignor iMarini en a fourni anthentiquement la preuve par les actes du procès, ainsi qu'Albéri dans son
» Conférences, Cologne, 1860, p. 308 » Gazelle générale dAiirjshovrg, ISG
mrg, 1SG4, p. 1507.'
recueil des œuvres do Galilée. Tout cela a été reconnu pour vrai par Biol S par Alexandre de Humboldt en ma présence, quelque temps avani sa mort, par Trouessart dans la Revue de ïinstruction publique, 1860, par Ph. Chasles dans un écrit sur Galilée. Jarcke, dans un article publié par les Feuilles historiques et politiques, a parlaitemenl défini l'étal de la question et résumé tout le débat quani aux faits, quoique avec une sévérité excessive pour le savant. Moi-même enfin, en 1849, j'ai élucidé touic cotte question à l'aide des documents originaux dans un n)énioire iniilulé Galilée et Rome ^. Il est démontré que la lellro de Galilée à Ranieri, par laquelle on prétend démontrer la toiture, est un document faux, composé sur la fin du siècle dernier, une indigne plaisanterie du duc de Sermoneta, grand-père du duc actuel, — Mais rien n'y fait. Des historiens tels que Libri (qui savait la vérité !) et dernièrement l'archappe, des romanciers, desfeuilletonnistes, des poètes et des peintres continuent d'exploiter la torture de Galilée et, en calomniant la Rome du xvii" siècle, de manœuvrer contre la Rome d'aujourd'hui. — « Non ! » dit M. Trouessart, « Galilée ne fut pas physiquement torturé dans sa personne ; mais affreuse tut la {orture morale qu'il dut soutTrir quand il se vit miséiabloment contraint à se parjurer lui-même. Mais aussi, en honorant le génie et le malheur, la postérilé, dans sou impartiale justice, ne doit ni exagérer les violences exercées, ni taire ou dissimuler les agressions qui les ont si imprudemment provoquées' ».
Galilée enseignait le même système que Coperm'c avait déjà enseigné publiquement à Rome soixante -dix ans avant lui, et bien certainement personne n'y eût trouvé à redire, si dans un mauvais moment il ne se fût mis en tête de faire de son système une question de théologie. A plusieurs reprises on l'engagea à donner son système
* Journal des Savants, 1858.
' Beitrœge zur italienischen Geschitche, tom. U
* « [ e moyen de prendre encore au sérieux ces voix qne l'on entend toujours crier à l'obscurantisme z\ à l'inquisition, depuis qu'il est établi pour tous les gens instruits que Galilée fut simplement victime d'une de ces petites jaloiisies de professeur à professeur, qne l'on est encore exposé à rencontrer sur son chemin dans ce siècle de lumière ». {Gazette générale d'Augsùomg, 1867, p. Iii9, Le Galilée de Po-iGUid}.
pour une simple théorie * ^philosophique, on s'efforçait de lui faire comprendre que ses preuves n'atteignaient pas encore à une complète certitude. Selon le témoignage de Lalande, le système ne fut suffisamment démontré que quelques années plus tard. Galilée voulait imposera l'Eglise un système non encore démontré et en contradiction avec les lois physiques alors généralement admises. On lui enjoignit d'abord de garder le silence, et ce ne fut qu'après un écrit satirique publié sous son nom qu'il fut condamné non par l'Eglise, mais par un tribunal ordinaire *.
Que si les adversaires de l'Eglise ne veulent point lâcher prise, s'ils tiennent si fort à leur Galilée martyr, cela ne prouve rien, sinon que l'Eglise ne leur offre que bien peu de points vulnérables. Elle avait cependant tenu la direction des esprits pendant plus de mille ans, lorsque arriva l'affaire de Galilée. Quiconque connaît l'histoire de la médecine, de la jurisprudence, des sciences naturelles, sait qu'on pourrait tout aussi bien l'appeler l'histoire des erreurs humaines. C'est ainsi que, si on l'examine de près, ce reproche fait à l'Eglise prouve justement en sa faveur.
' Non per hypothesim tractare, sed ut verissima adstruere non dubitat, Décret. Ind, 1620.
2 Cf. Wiseman, L'influence du christianisme sur la science, p. 46. Whewell lui-même n'approuve nullement la conduite de Galilée. {Histoire des sciences d'induction, t. i, p 407.)
L'iGLISE ET LA CIVILISATION.
DECXIÈME PARTIE.
Les vertus qui appar(iennent en propre au catholicisme. — L'humilité — L obéissance. - La virginité. - La Vierge, le Christ et la virginité] - La virgini é e les femmes. - Les femmes dans l'histoire de l'Eglise - La virginité et le sacerdoce chrétien. - La chasteté sacerdotale et l'Eglise. - La chastelé et la prospérité des nations. - La chasteté, la virginité et LTT'.T.^' "^"f/? ^' la population. - La liberté de con-cience par la chasteté sacerdotale. - La chasteté et l'amour. - L'amour dasa
Hp^f fnf "' f.H ?'• ^' '^'^ItT^'- - ^'^^'^'^^ ^' 'a rai.on et l'homms t! J ;a~>, ., '^"""^ ^^ '^^'"^ '''""e '"stoire de la miséricorde. - La charité chrétienne envers les pauvres et les systèmes modernes - Ls travail dans le paganisme et le christianisme. - L'esclavage - Le irZ vail hbre et l'émancipation. - Mode d'action et législation de' l'Eglise I Leghse dans le monde moderne. - Les idées chrétiennes acceptées par h philosophie et la législation païennes. - Condition dans TEgÈe de S^ qui nourrissent, instruisent, défendent la société. - L'Eglise et le d«Î voir civil. - Le pouvoir des princes et les droits des peuples. - Le IZ testantisme et la liberté politique. - L'Eglise et la liberté^ croyancet 2,^1 "f' r^'}\^'' Etat». - L'empire romain germanique. ~Uv£
L'influence que l'Eglise exerce sur les mœurs ne nous sera qu'à moitié connue, tant que nous n'aurons pas confsidéré les vertus proprement et exclusivement chrétiennes, ces fleurs très-nobles et très-belles que la foi en iésus-Christ fait naître et épanouir sur le sol de notre vie rici-bas. Elles sont au nombre de trois et correspondent
APOL. DO Christ. — Tomb V. <•
494 CHAPITRE XSii
au triple rapport do l'hbmme avec lui-même, avec son corps, avec son prochain ; on les nomme l'humilité, la chasteté, la charité; en régénérant la moralité, elles ont régénéré la société.
L'humilité, qui ne la connaît, ne l'estime et ne l'aime? Nous qui sommes nourris de l'esprit chrétien, nous jugeons sans peine qu'il est grand, noble et beau d'être humble. Si rongés que nous soyons intérieurement par l'orgueil, l'humilité nous plaît encore comme un voile dont nous nous enveloppons. Quand même notre poliiesse moderne ne serait qu'une modestie, une humilité de convention, destinée à suppléer la vertu absente, toujours est-il que celte fausse humilité, comme dit Larochefoucauld, serait un tribut que le monde paierait à la vertu. Donc celte vertu règne encore à celte heure sur l'opinion publique.
Interrogeons au conlrair« le meilleur des païens, et demandons-lui ce que c'est que l'humilité. Il ne pourra nous répondre, n'ayant pas même l'idée d'une verlu qui est si familière au chrétien ; il n'aura pas non plus de ierme pour l'exprimer *. Nous avons déjà appris à con-
t jlmnilitas signifie en lalin classique bassesse de condition ou de sentiment Dans le langage de rorgucil aniiquo, le mol grec witeuiî a un sens qui se rapproche de celui de xa^co;, niau , vais méchant, abject. Arisloie l'emploie comme synonyme de t hhLoSioh' (Ethic. Eudem. m, 3). Platon en use pour qualifier le sentiment d'une âme qui se soumet à l'ordre absolu et invariable du monde. (De Legg., iv, p. 185). - Hœc aqmihumihaiionis cordis) in nuUis alienigenanm lilns est, 7iomnEpimreis, non in Stoicis, non in Manichœis, non in PlatomciS. micumqm etiam invernuntur optima p^œcepta morum et disciphnœ, humiiuas iamen ista 7wn invenitur. Yis humilitatis hujus aliunde mauat ; a Christo vmit. Augustin, in Fsalm. xxxi; Enar.j ii, 18.
naître l'égoïsme froid et la justice éfroite d'un Socrate *, nous savons que Dio^ène foulait aux pieds le faste do Platon, mais par un autre faste. Si elle est la plus belle et la plus aimable de toutes les vertus, l'humilité en est aussi la plus rare et la plus difficile. Elle a paru pour la première fois dans tout son éclat sur la terre, dans la personne de Celui qui, étant la grandeur même, s'en est dépouillé et s'est fait l'esclave et le serviteur de tous, et oui seul a pu dire : Apprenez de moi que je suis doux et hun.ble de cœur. Elle est le fruit de la vraie connaissance de soi-même, connaissance dont Thommeest redevable à la lumière chrétienne qui lui a montré combien il est faible par lui-même et fort par la grâce de Dieu. Elle est l'effet immédiat de la position sublime à laquelle le christianisme a élevé l'homme, de ce large horizon dans lequel celui-ci est monté par la connaissance de la grandeur divine. L'orgueil qui se complaît en soi-même rapetisse et fausse l'idée de Dieu et de la créature, mais l'humilité rétablit toute chose dans l'ordre et dans la vérité». L'humilité fait notre force. 11 existe dans toute poitrine humaine un mystérieux ressort qui éveille l'imagination juvénile de l'adolescent, et qui aiguillonne l'activité virile de l'homme fait ; mais chez l'orgueilleux, la triste réalité, c'est-à-dire le sentiment qu'il acquiert bon gré mal gré de son impuissance, brise bientôt celte merveilleuse puissance, et le cœur que plus rien ne soulève, retombe et s'affaisse sur lui-même dans une morue
* T. II, p. 4:i2.
*August., Ep. csvni.
\\jO CHAPlTilE XX.
apalbie. Tl n'en est pas ôe même de l'humble. Il ne possède rien de son propre fond, que faiblesse, désordre et î péché, et il le sait ; il sait qu'il est pour Dieu et l'Eglise un serviteur inutile. Quelques grandes choses qu'il ait faites, quelques riches dons qu'il ait reçus, il n'y arrête point complaisamment ses regards, trompé par un fol amour- propre; mais il rapporte tout à Celui qui lui a tout donné, ou plutôt tout prêté sans aucun mérite de sa j part. Il possède tout comme s'il ne possédait rien. Despotisme et servilisme, ramper dans l'abjection pour s'élever à la domination', telle est en bref l'histoire de ce monde. La grandeur subsistant même dans la position la plus abaissée, un surcroît de force sous l'apparence de la faiblesse, telle est l'histoire de l'âme, qui est la servante de Dieu. Se sachant en possession de Dieu, elle n'a garde de se faire l'esclave de l'homme, o La hberté ne succombe «point, parce que l'humilité s'abdique librement », dit un moine du viii* siècle*. Là où l'orgueil s'incline parce qu'il est à bout de ressources, l'humilité ne montre ni crainte pusillanime ni lâche condescendance. Se fondant sur la vérité et sur la justice de Dieu, l'humilité est forte dans le combat contre l'injustice des hommes; c'est elle qui forme les grands caractères, qui crée les cœurs fer» mes, les magnanimes» et fortes natures qui ne savent pas plier quand il est honteux de le faire. Serviteur de Jésus- Christ, le chrétien n'est l'esclave d'aucun homme, et pénétré de la crainte de Dieu, il ne connaît point la
1 SemVe et servtri.
« Ambres. Autp., dans Les moines d'Occident, introd. cb. m; Cf. Aiigust., in rs. xcii, £».
l'église et la civilisation. 197
crainte des hommes. « Jamais hommes », dit Montalembert ', a ne connurent moins que les moines, eux qui a sont humbles par état, la crainte du plus fort ni les a lâches complaisances envers le pouvoir. Au sein de la 0 paix et de l'obéissance du cloître, il se formait chaque «jour des cœurs trempés pour la guerre contre l'injus- « lice, d'indomptables champions du droit et de la véa rite. Les grands caractères, les cœurs vraiment indé- « pendants, ne se trouvèrent nulle part plus nombreux 0 que sous le froc*. Il y avait là, et en foule, des âmes 0 calmes et fières, droites et hautes, autant qu'humbles 0 et ferventes, de ces âmes que Pascal appelle parfaùe-
a ment héroïques Là j'ai connu, là j'ai goûté cette
c noble indépendance qui appartient aux âmes humbles a et magnanimes par leur humilité même... On verra a que ces prétendus oisifs étaient avant tout des hommes a dans toute l'étendue du mot, viri; des hommes de « cœur et de volonté, chez qui la charité la plus tendre 0 et la plus fervente humilité n'excluaient ni la persévé- « rance, ni la décision, ni l'audace. Ils savaient vouloir, a Le cloître fut, pendant toute la durée des âges chré- « tiens, l'école permanente des grands caractères, c'estc à dire de ce qui manque le plus à la civilisation moderne. 0 Et c'est pourquoi il faut le répéter sans cesse : la gloire 0 la plus éclatante et la plus durable de l'institution mo-
*Ioc. cit.
» Humilitas virtus magnorum est, animumque erigît ad attiora. Illustria aggreditur sine timoris periculo, ardua sine timoré dif(i' cultatis, excelsa, strenua, magnanima, eodem semper tenore subsistens. Bon a, Manuduct.,c. 34.
i98 CHAPITRE XX.
a naslique, ce fut la trempe vigoureuse qu'elle sut donner « aux âmes chrétiennes, ife fécoi:'ie et généreuse disci- « pli lie qu'elle imposa à tant de milliers de cœurs hé- «roïques».
L'humilité est invisible, mais ses fruits sont visibles. Sa racine plonge au plus profond de l'âme, mais elle donne des fleurs de l'odeur la plus suave, dont le parfum embaume toute la vie humaine. Telle est la modestie, cette vertu privilégiée de tous les hommes d'un vrai mérite, laquelle n'est autre chose que le sentiment qu'un homme a de son imperfection, et de l'inlervalle toujours immense qui sépare la réalité de l'idéal. L'humilité se fonde sur la connaissance de la faiblesse humaine et de la grâce divine, telle que le christianisme l'enseignOj c'est pourquoi elle croît à mesure que les dons augmentent. Partout où la modestie va de pair avec le talent, elle fait que les plus beaux dons sont vus de tous avec joie, même de ceux qui en sont privés. Dès que l'humilité fait le fond de la vie commune, il n'y a plus de grandeur intellectuelle méconnue, et le génie, dès qu'il se manifeste , n'est plus aussitôt envié , dénigré, traîné dans la boue : la religion a tout sanctifié. Celui qui n'a reçu que peu, admire en celui qui est mieux partagé les richesses de son Dieu. Tous glorifient non pas eux-mêmes, mais celui qui distribue ses dons comme il lui plaît.
Ainsi l'humilité embellit la vie, elle fait plus, elle la soutient, elle est l'indispensable condition de toute vie sociale bien ordonnée et vraiment humaine. Dès que l'humilité est quelque part, on y trouve aussi avec elle l'obéissance volontaire, ce lien des esprits, seul digne de l'homme, ce secret de la paix. « Savoir soumettre », dit
l'église et la civilisation. 199
Guillaume de Humboldt \ a sa volonle à la volonté d'un « autre et contre sa propre inclination, est nécessaire à a chacun, je dis même à l'homme fait. Cette vertu rend « les caractères plus doux et plus liants, et, chose singu- « lière, elle les rend aussi plus fermes, plus indépena dants et plus dignes de la liberté ». Otez de la famille et de la société la libre obéissance, et vous ne laisserez plus rien qu'un despotisme brutal et une bassesse servile. L'humilité ôtée, tout maître devient un tyran, tout serviteur un esclave toujours prêt à se révolter.
Là où l'humilité a reconnu un ordre de choses tout autre, à savoir, celui que le Christ nous a ouvert par sa manifestation humble , celui qui consiste à traiter l'homme selon ce qu'il vaut devant Dieu et l'éternité, là le plus haut n'est point trop haut, le plus bas n'est point trop bas, là le premier entre tous est le serviteur de tous '. L'humilité donc offre un facteur important pour la solution du problème social ; elle concilie ce qu'il y a de plus haut avec ce qu'il y a de plus bas, et fait taire l'envie toujours frémissante dans le cœur de l'homme. Athènes n'est pas seule à avoir son tribunal de l'ostracisme pour bannir un Aristide parce qu'il est à charge à l'envie qui s'impatiente de l'entendre appeler le juste. Si les princes chrétiens s'intitulent rois par la grâce de Dieu^ ce n'est pas pour trouver là une base où asseoir un pouvoir despotique et sans frein, mais c'est afin d'avoir san!3 cesse un signe qui leur rappelle leur devoir, qui les
* Lettres à une amie,
» Matth., XX, 26; XXIII,. II ; Joan., XIII, lii
fOO CHAPITRE XX.
fesse souvenir de leur propre indignité et qui leur soit Mne perpétuelle leçon d'Uumilité.
Et l'obéissance se trouve ainsi ennoblie, puisqu'elle est rendue, non à l'homme, mais à l'ordre établi de Dieu, et que le chrétien ne voit dans celui qui commande et dans celui qui obéit que le rôle assigné par Dieu à chacun dans le corps social *.
Que de fois déjà n'a-t-on pas dit : A quoi bon des ordres mendiants? Pourquoi ce vêtement grossier et singulier, et ces pieds nus? Ils existent pour consoler celui qui n'a rien qu'un mauvais vêtement et qui marche nupieds, pour relever par leur seule apparition la bassesse qui rampe et succombe sous le poids du mépris partout où Jésus-Christ ne règne pas; pour encourager les pauvres et les petits et leur faire comprendre que loin d'être wne ch.i ne d'esclavage qui les fixe dans la poussière, leur pauvreté est un lien qui les rattache au ciel et les rapproche de Dieu. Dans chaque siècle l'Eglise montre des myriades de chrétiens qui, étant riches et honorés dans le monde, ont volontairement renoncé à tout pour vivre obscurs, petits et méprisés, imitant l'infinie humilité de leur Maître qui est venu pour servir et non pour être servi, et par ce moyen elle a mis dans des milliers de cœurs, au lieu du désespoir l'abnégation, au lieu d'une rage impuissante, la douce et consolante espérance. « Dès le « berceau de l'institut, les Pères, les docteurs de l'Eglise « constataient déjà la consolation qu'éprouvait le pauvre « en voyant les fils des plus grandes familles revêtus de
* Joan., XIX, 1 1 ; Matth., xxii, 21.
l'église et la civilisation. 201
;c CCS misérables babils de moine que les plus indigents a auraient dédaignés, et le laboureur assis sur la même a paille que le seigneur ou que le cbef d'armée; les a uns comme les autres, libres de la même liberté, nobles a de la même noblesse, serfs de la môme servitude; tous a confondus dans la sainte égalité de l'humilité volon- G taire. Quelle leçon plus éloquente de résignation et « d'humilité a-t-on jamais pu imaginer pour les pauvref a que la vue d'une reine, d'un fils de roi, d'un neveu 0 d'empereur, occupé, par un effort de son libre choix, a à laver la vaisselle ou à huiler les souliers du dernier « des paysans devenu novice? Or, on compte par milliers « les souverains, les ducs, les comtes, les seigneurs de a tout ordre et les femmes de même rang, qui se lia Traient à ces vils offices, en ensevelissant dans le cloître « une grandeur et une puissance dont ne sauraient don- « ner une idée les grandeurs amoindries, éphémères et a déconsidérées de notre société moderne ' ».
La religion seule préserve l'homme de l'abus du pouvoir, de la richesse et delà position, abus que nulle combinaison humaine ne saurait empêcher. Que l'on échelonne les pouvoirs avec autant d'art que l'on voudra, on n'évitera pas que l'un de ces pouvoirs ne soit le plus élevé et le plus fort, et qu'il n'abuse de sa position, s'il n'est soumis à la loi de Dieu. Qae l'on divise, que l'on concerte encore, si l'on veut, ces mêmes pouvoirs, de façon qu'ils se fassent mutuellement équilibre, si la loi divine ne plane pas au-dessus d'eux, il arrivera néces-
* Montalembert, loc. cit., ch. iv.
sairement que l'esprit de haine et d'orgueil dominera ces pouvoirs humains séparés de Dieu, un pouvoir combattra l'autre , l'équilibre rêvé se rompra , le plus fort prévaudra, mettra les autres sous son joug et marquera chacun de ses pas par un abus de pouvoir. Mettez enfin tout le pouvoir entre les mains d'un peuple impie, et vous verrez la masse populaire étouffer sous son poids tout talent élevé, toute position sociale distinguée, toute noblesse de sentiment et de vertu ne s'accordant pas avec sa manière de voir, vous verrez les plus redoutables abus, les abus de la démocratie ^
Savoir être grand jusque dans une basse condition, et se maîtriser soi-même dans les grandeurs, c'est le premier fruit de l'esprit chrétien. La philosophie vante l'estime de soi-même; mais cette estime dégénère vite, comme il est arrivé dans l'ancien monde, en égoïsme, en déification de soi-même, excès trop prodigieux pour ne pas provoquer l'excès contraire, une haine et un mépris profond pour l'humanité * : deux manières de voir également fausses, et l'humilité chrétienne est seule dans le vrai.
L'homme n'est pas un pur esprit, c'est un esprit uni à
* Cf. de Krauss, Le principe politique chrétien. 1848.
* Le mépris de l'homme s'exhale dans Tacite et Sénèque en accents de mauvaise humeur et de colère. Lucien avoue que ]a plupart des hommes sont haïssables. Les Pharisiens s'exprimaient avec un profond dédain sur le compte de ce vil peuple qui ne connaissait pas la loi et qui était maudit. Pour les moralistes païens, la vertu était naturellement assaisonnée de misanthropie; ils manquaient du contre-poids des vertus chrétiennes spéciales, l'humilité et la charité. Cf. Dœllinger, Le christianisme et VE'jHse, p. 406.
l'église et la civilisation. 203
un corps. C'est en considérant le corps que l'on Toit le mieux apparaître toute la grandeur à laquelle le christianisme a élevé l'homme; car son fruit le plus beau, c*est la virginité. Qu'est-ce que la virginité? Rien autre chose qu'une chasteté éminente, une chasteté consacrée à Dieu, et par suite entière et éternelle. Elle consiste en un saint respect de l'homme pour lui-même, nous disons saint respect, parce qu'il vient de la connaissance que nous puisons dans le christianisme, de la nature et de la destination de notre corps, puriîié et nourri par le sang du Rédempteur, consacré par l'onction de la grâce, choisi par l'Esprit-Saint pour son temple ', membre de Jésus-Christ et devenu un avec lui dans le banquet sacrée apte et destiné à partager la gloire du corps transfiguré de son Sauveur*. La chasteté évite donc tout ce qui souillerait ce corps ainsi consacré, tout ce qui serait indigne de sa destinée. C'est un saint combat de l'homme contre lui-même, contre cette puissance ténébreuse toujours en révolte contre l'esprit, combat où il s'agit de sauver les qualités et les dons les plus saints, que le monstre détruit et corrompt, la moelle et le suc même de notre vie qu'il dévore et qu'il ne cesse de ravagerjusqu'à ce qu'il se soit tué lui-même. C'est une loi générale : dès que l'homme se sépare de la foi chrétienne, la fleur de la chasteté se flétrit en lui, et périt bientôt complètement. L'homme ne déshonore point Dieu sans se déshonorer lui-même. Emancipation de la chair, quelle parole de délire I
» 1 Cor., VI, 19.
* Fhilam., m, 21.
Comme si l'émancipation de la chair ne devait pas précisément amener la mcrt de la chair, puisque le corps ne vil que s'il est dans la dépendance et sous la direction de l'esprit, et qu'à peiire émancipé il est aussitôt dévoré par le feu des passions. Vivre dans une sainte continence, combattre la chair et ses dangereuses voluptés, c'est le commandement que prescrit le Seigneur, et il fait peser sa malédiction sur toute âme qui dégrade sa nature sainte et immortelle par des œuvres de ténèbres *.
Toute la vie publique et particulière dans l'antiquité était souillée par la luxure. La philosophie restait impuissante devant ce torrent destructeur de sensualité qui énerva la Grèce, et la livra en proie aux étrangers, qui mina les fondements du puissant empire des Romains. L'antiquité païenne cependant n'avait pas oublié la haute importance et la grandeur de la pureté virginale *. La pensée que Casta placent superis, est exprimée dans une multitude de légendes à demi effacées des anciens âges, et ne disparut jamais entièrement de l'esprit des hommes, même aux époques de la plus grande corruption morale. Le Romain comblait ses vestales des plus grands honneurs. Ce que toute l'antiquité avait entrevu dans ses pressentiments comme un idéal de perfection sans pouvoir le réaliser par la pratique, fut enfin pleinement accompli le jour où retentit dans tout le ciel cette parole : Le Verbe s'est fait chair. La chair devint le temple sacré de THomme-Dieu, elle Christ, en
* Cf. Coîoss., ni, 7 ; I Thess., IV, 5 ; Ephes., v, 3, B.
* Cf. De Maistre, Du Pape, liv. ni, chap. in.
l'église et la civilisation. 205
se revêtant de notre nature, l'a sanctifiée, comblée de grâces et gratifiée de vertus surnaturelles. 11 s'est fait chair afin que la chair se fît esprit. Alors commence une race nouvelle. Il n'y a qu'une Vierge qui puisse enfanter le Sauveur ; des mains virginales donneront au monde son Salut fait homme. Le fils de la Vierge, vierge luimême, fiancé à son Eglise pour l'éternité, devient le nouvel Adam, le Père de l'humanité sanctifiée ; la succession charnelle est remplacée par la génération spirituelle. Le disciple vierge repose sur la poitrine du divin Maître, et pour être apôtre il faut quitter femme et enfant pour se donner entièrement à lui.
a Notre-Seigneur étant né d'une vierge », dit saint Grégoire de Nazianze, « il convenait qu'il fût le législa- « teur de la virginité. Un sein virginal enfante le Christ, 0 que les femmes donc gardent la virginité afin qu'elles 0 deviennent mères du Christ ' ». « Pour quelle raison », dit saint Méthode ', a les prophètes et les justes de l'Ana cien Testament à qui nous devons tant de leçons et « d'exemples, ne nous ont-ils jamais prêché la virginité a ni par leurs discours, ni par leur vie? C'est quïl était a réservé au Seigneur de nous enseigner cette vertu, lui a qui en s'humiliant jusqu'à se faire homme a appris aux « hommes à s'élever jus(ju'à Dieu. Il fallait qu'il fût « aussi le roi des vierges, lui le roi des prêtres, des pro- • phètes et des anges *. Dans l'ancienne loi, l'homme
* Orat. xuil, 62; XXXVIII, 1; » Conviv, dec. Virgin., Orat. I, ^
a n'était pas assez parfait pour embrasser la perfection a de li virginité. Créé cependant à l'image de Dieu, il a devait s'élever encore jusqu'à sa ressemblance. Ce fut a pour amener ce résultat que le Verbe divin fut envoyé a en ce monde, et qu'il prit notre nature aûn de nous a donner la possibilité de prendre la sienne. Quoique « Dieu, il a donc pris la chair de l'homme afln de nous a ofTrir en sa personne, comme en une peinture, un 6 modèle divin que nous pussions contempler et imiter, a Tout ce qui pouvait ennoblir et sauver l'homme, il a l'a enseigné et pratiqué. Que fit donc le Seigneur, qui a est la vérité même et la lumière du monde, lorsqu'il a vint dans ce bas monde? 11 conserva son corps sans a tache dans la virginité. Voulons-nous donc ressembler «à Dieu et au Christ? soyons vierges: la pureté sans a tache du corps élève à la ressemblance de Dieu d. a Israël », dit saint Augustin *, a devait se multiplier par aune postérité nombreuse jusqu'à la venue de Jésusa Christ; c'est pourquoi l'état du mariage était pour ce <r peuple un devoir. Mais depuis que le Roi de toutes les a nations s'est manifesté, il a porté haut l'honneur de la a virginité, en considération de sa Mère qui l'a mis au a monde sans détriment pour sa virginité ».
Le sang, dont fut inondé sur la croix le corps sacré de l'Homme- Dieu, a ia^é de ses hontes, consacré et sanctifié tout le corps de l'humanité, et rompu le vieux charme de la sensualité. Avec le virginal Fils de la Vierge, un nouveau parfum de vie est descendu sur cette terre.
*Serm.u, {Q,
l'église et la civilisation. 207
Partout au souffle de la grâce ont germé les lis des âmes pures ; de toutes les merveilles sans nombre qui ont entouré le berceau du christiani:?me, c'est la plus éclatante et la plus sublime. « Que celui à qui il a été donné de a comprendre comprenne ^ »; cette parole a créé un monde nouveau, réalisé l'idéal antique d'une virginité surnaturelle et immortelle, et ouvert une source à laquelle tout ce que la terre voit de beau, de grand, de sublime, puise à longs traits la force et la vie. Maintenant toute âme d élite doit, à l'imitation de Jésus-Christ, faire le sacriQcd de la vie des sens, atln de s'unir avec lui à mais par le lien d'un amour pur, sans tache et sans partage. Il faut encore que cette âme soit l'épouse du Saint-Esprit, comme la \ierge Marie, mère féconde des vierges, qu'elle ne connaisse pas d'autre époux que le Saint-Esprit, qu'elle ignore la sensualité, qu'elle appartienne, pour l'éternité et dans sa beauté toujours jeune, à cet unique Epoux, qu'elle n'ait qu'une seule pensée, un seul désir, lui plaire. La virginité choisie librement, avec amour et en esprit de sacrifice, la virginité embrassée pour toujours, à laquelle on se lie par un vœu indissoluble, maintenue avec une persévérance héroïque , gardée avec une fidélité magnanime, voilà le beau lis qui embaume de ses divms parfums le jardin de l'Eglise, c'est la fleur précieuse de l'arbre du christianisme, c'est le noble fruit de l'esprit chrétien ^ Par ce sacrifice de lui-même que l'homme offre à Dieu, l'esprit de l'homme
* Matth., XIX, 11, 12 ; I Cor., vu, 1.
• Cyprian., De habit. Tirij., c. 3.
est divinisé ; son corps s"», spiritualise et se transfigure à son tour par le sacrifice de l'esprit; et la chair, cette chose caduque et fragile, tressaille déjà dans l'espoir de sa glorification. Car c'est la chasteté qui fait les anges dans la chair \ et de la terre un ciel anticipé, où l'on ne s'épouse point *.
* Matth. XX, 30 ; Cyprian., De habit. Virg. c. 23 : Cum castes perstveratis et virgines, angelis Dei estis œquales.
* Matth., XXII, 30. L'Eglise exprime en termes sublimes la dignilé des âmes virginales {Pontifie. Rom., De Benedict. et consecr, Virgin.) : Effusa in omnes gentes gratia tua ex omni naiione, quœ sub cœlo est, in stellaram innumerabilem numerum, novi TestarneJiti hœredibus advptatis, inter cœteras virtutes, quœ filiis tuis V071 ex saiiguinibus, nequeex voluntate carnis, sed de Spiritu sancto tuo Qenitis indidisti, etiarn hoc donum in quasdam mentes de largitatis tuœ fonte defluont ; ut cum homrem nuptiarum, nulla interdicta mimassent, ac super sanctum conjugium nuptialis benedictio perma^ neret, existèrent tumen sublimiores animœ, quœ in viri ac mulieris copula fastidirent connubium, concupiscerent sacramentum, nec imitarentur, quod in nuptiis agitur, sed diligerent quod 7iiiptiis prœnotatur. Agiiûvit auctorem suum beata virginitas, et œmida integritatis angelicœ, illius thalamo, illius cubiculo se devovit, qui sic perpetuœ tirgir.itatis est sponsus, quemadmodum perpetuœ virginitatis est fiîius.... Sit in eis, Domine, per donum Spiritus tui prudens modestia, sapiens beuignitas, gravis lenitas, casta libertas. In charitate ferveant, et nihil extra te diligant. Laudabiliter vivant, laudarique non appelant. Te in sanctitate corporis, te in animœ suœ puritate glorifvcent. Amore te timeant, amore tibi seniant. Tu eis sis honor, tu gaudium, tu voluptas ; tu in mœrore solatium ; tu in ambiguitate consilium ; tu in injuria defensio ; in tribulatione patientia ; in paupertate abundantia ; injejunio cibus ; in infirmitate medicina. In t. habeant omnia, quœ diligere appelant super omnia ; per te quod sunt professœ, custodiant.
La vierge Marie qui se consacra à Dieu comme vierge (Luc, 1, 34. Cf. August., De S. Virg., n. A), la naissance virginale du Sauveur et sa vie virginale, telle est la triple racine d'où s'est élevée dans l'Eglise la tleur de la virginité. L'éloge de la virginité, en tant qu'imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa sainte mère, se lit dans les ouvrages de beaucoup de Pères de l'Eglise, surtout dans ceux de saint Clément romain, de saint Ignace, de saint Cyprien, de saint Méthode, de saint Âtiictnase, de saint Grégoire de riazianze, de saint Ambroise,
Considérons maintenant ces myriades d'âmes virginales qui traversent toute l'histoire, longue et blanche procession conduite par le Fils de la Vierge; voyons-les ee grouper autour de l'autel de la Vierge des vierges. Dans tous les pays chrétiens s'élèvent d'aimables de-' meures qui sont celles de la paix céleste comme de la virginité, saintes pépinières de la vie intérieure et spirituelle, asiles bénis où se réfugient les âmes qui aspirent
jle^saiQt Jérôme, de saint Augustin, de saint Jean Chrysos-
Que la virginité doive être considérée comme le fait oronrp et exclusif du christianisme, c'est ce qu'avouent nettement d'c écrivains qu'on n'accusera pas de partialité envers leThrsti^^^
ejso^e&rc^l^&èr^^
tous '"e's'^eS tZ %\r'''''''''' ''^ proieslanUsmïïass? luub ses enorts pour efiacer ce caractère Aussi a-t nn vn
dans ces derniers temps les ennemis déclarés du christiânfsme
le convaincre d'enseigner le renoncement irsarrifiri^f
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' fe enTe' T^DdiuS" t *:T^^°'^^"« ''' tendlrfcesSdé , ^tbbeuce au primitif et sincère christ anisme Ils étaipnt ^
ApoL. DD Christ. — Tome V.
à un plus digne objet qi^e celui que leur offre l'amour terrestre, et qui se sentent intérieurement consumées d'un feu qui ne s'éte>nt plus. C'est là qu'on Toit paraître ces modèles achevés de la perfection féminine , ces femmes d'un héroïsme tout idéal, disant avec sainte Agnès : a Retire-toi de moi, proie de la mort ; depuis 0 longtemps déjà je suis fiancée à un époux céleste ; il a « mis son signe sur mon front afin que je n'en souffre
tisme a déjà par là même apostasie le christianisme dans ce qui le coQslilue essenliellemem. Cette apostasie devient visible aujourd'hui que le protestantisme se confond de plus en plus avec le plus plat rationalisme, avec ce pélagianisme moderne qui aboutit à cet enseignement qu'un Dieu commode, \in père aimable créa un jour le monde par manière de passetemps, le créa fort joli et s'occuperait déjà d'en faire un autre encore plus joli et plus plaisant. Ce peut être la une religion très-commode pour des pasteurs amis du confortable, hien mariés richement rétribués et fort instruits dans les sciences humaines, mais ce n'est point du tout le christianisme ».
«Pour ne rien laisser dire à Jésus qui fût en opposition avec les idées d'à présent (chez les protestants), on s est hâte d'atténuer sa pensée, en disant qu'il n'avait en vue que les circonstances présentes, et que s'il avait recommandé le célibat c'était afin d'affranchir ses disciples de tout ce qui pourrait les gêner dans leurs travaux apostoliques; mais le contexte ne permet pas de s'arrêter à ce sens, non plus que certain passage parallèle, par exemple, I Cor., vu, 23 ». Strauss : Vie d» Jésus Ern. Renan exprime la même pensée dans sa Vie a» Jésus; il dit que le parlait chrétien c'est le moine qui se soumet aux règles ayant pour objet de réaliser l'idéal évangelique. « La murale traditionnelle », dit Kirkegaard, a ne condamnelait pas assez fortement les passions de l'homme, si le renoncement au monde n'était ça et là présenté comme une absolue liécessilé, par exemple en ce qui regarde la virginité vouée à Dieu ».
Le protestantisme a semblé s'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose sous ce rapport de l'ascétisme, et il a crée l institut des diaconesses. 11 a enfin vu que le monde est trop misôrable et trop pauvre pour pouvoir se passer de la cnalilo, qu'il faut donc la sœur de charité, dont l amour virginal sait embrasser tout ce qui souflre, et qui, comme Marie.
l'église et la civilisation. 211
a pas d'autre que lui ; je lui garde ma fidélité à jamais, « je me donne à lui sans retour. Il s'est uni de corps à « moi; sonsanga empourpré mes joues. J'aime le Christ, « et j'entrerai dans sa chambre nuptiale, lui dont la mère a est vierge, et dont le Père ne connaît pas de femmes. 0 C'est à lui que je suis fiancée, à lui que les anges « servent, et dont la beauté efface l'éclat du soleil et de « la lune. Le royaume de ce monde et ses pompes, a j'ai tout méprisé pour l'amour de mon Seigneur Jésus- « Christ. Je l'ai vu, j'ai cru en lui, je l'ai aimé^ ». — Par la nature même des choses, la vie virginale se manifeste par la fuite du monde et de ses vanités, par le renoncement et le sacrifice. La vie régulière avec ses trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance était donc le fruit naturel que devait porter la virginité. Le vœu qui consacre le cœur à Dieu est le seul lien qui soit en état de le garder contre lui-même, contre sa propre inconstance et ses caprices.
C'est ici que réside le principe de toute noble et sainte ■vie, de tout amour intérieur ; de là vient ce caractère
devient la mère et la sœur de tous ceux qui n'en ont point. Par là du moins le protestanlisme de nos jours s'est en partie lavé de la honte que lui avaient imprimée ses londaleurs, qui par leurs outrages contre la virginité avaient mis leur religion au-dessous du paganisme, puisque celui-ci honorait la virginité jusqu'à en faire une institution politicoreligieuse. Mais il ne faut pas qu'il s'arrête à rai-chemin ; il ne peut honorer la virginité sans rendre un culte à celle qui est la Reine des Vierges, à celle en qui la virginité s'est manifestée dans toute sa beauté et sa grandeur. Dans le cas contraire, l'institut des diaconesses, au heu d'être une fleur vivace, ne serait qu'un rameau desséché, planté dans un sol incapable de lui rendre la vie.
î ireviar. Hom., in Fest. S. Agnet.
d'intime profondeur qui distingue notre civilisation chrétienne. On "vit autrefois dans ces demeures la patricienne romaine, la fille des Seipion, des Marcellu3, des Anicius, des Paul-Emile, dire adieu aux pompes mondaines, déposer sa robe de pourpre, ses riches parures de bijoux, se faire la compagne de celle qui, hier encore, était son esclave et ne se tenait devant elle qu'en tremblant, et lui dire : Viens, ma sœur, vivons pour le céleste Epoux 1 Et elle, qui auparavant se faisait porter par des esclaves, pour qui une robe de soie était un fardeau trop lourd *, ?a maintenant relever les malades gisant dans les rues, elle les porte elle-même sur ses épaules dans sa maison, elle lave leurs plaies *. Les Barbares eux-mêmes prirent de là une plus haute idée de la femme chrétienne. La Vierge avait projeté sur tout son sexe le reflet de sa beauté immaculée ; les vierges et les mères avaient reçu ane sorte de consécration sainte de celle qui est à la fois vierge et mère. « Réjouis-toi, ô Eve », dit saint Beraard ', « toi par qui le mal et le déshonneur ont envahi « ton sexe. Le ttmps est venu où cette honte sera lavée. «Parle maintenant au Seigneur, ô Adam, et dis-lui avec « un sentiment de profonde reconnaissance : La femme « que TOUS m'avez donnée pour compagne m'a donné du « iiuit de vie, et voici que je suis régénéré». Maintenant, £n effet, l'ignominie séculaire qui pesait sur la femme a disparu, et tandis que, auparavant, elle n'était rien que
* Hleronym., Ep. xxvi, ad Famach.
* Id. Ep. XXX, ad Océan. ; Ep. XXXYII, adEustûch.; Ep. xvi, aâ iiincip. ,
* Serm. xvii. De divers, i
la bêle de somme de la maison et qu'un vil instrument de plaisir, la voici devenue la reine honorée des cœurs, elle règne dans l'intérieur de la famille, protégée et défendue par sa sublime dignité de mère chrétienne.
La position des femmes * dans l'antiquité paraît avoir une connexion avec la vieille tradition conservée dans les livres sacrés de l'Inde et de la Grèce aussi bien que dans la Bible, savoir que la compagiie de Vhomme était devenue sa séductrice et qu'elle avait introduit le mal dans le monde. — Conséquemment la malédiction pesait sur la têîe de celle qui avait été la cause du mal. Exclue de la société civile, dont les lois la déclarait pour toujours ea tutelle et privée de tout droit, elle occupait la dernière place dans la famille: dégradée par une constante captivité, déshonorée par la polygamie et le divorce, elle descendait au rang d'esclave de l'homme, et d'une sorte de marchandise que l'on achète et que l'on vend. Lorsque, après cela, elle cherchait à adoucir sa dure condition, lorsque, rompant les liens qui la retenaient captive dans la maison de l'homme, elle parvenait par l'étalage de ses charmes à subjuguer les hommes d'état, les philosophes et les artistes, elle n'avait rien gagné sinon de se déshonorer avec eux; devenue courtisane, l'espèce de dominanation qu'elle exerçait n'était pour elle qu'une nouvelle honte. Entre l'esclavage et la domination honteuse d'une Phryné ou d'une Aspasie, il n'y avait plus de libre pour elle qu'une seule place, rester vierge en s'enfermant dans un temple comme prêtresse ou comme vestale. Et qui
* Cf. Ozanam : Etudes germaniques.
pourrait affirmer qu'il n'y avait pas là une faible réminiscence de l'antique oracle qui annonçait que le salut Tiendrait au monde par une vierge ?
Le christianisme, en'effet, en sauvant tout le genre humain, abolit tout spécialement, par la doctrine de la vierge-mère, l'ignominie qui pesait sur la femme. Et si toutes les suites du péché n'ont pas été anéanties pour elle non plus que pour nous tous, cependant les inconvénients moraux ont été corrigés. Il était impossible que la religion méconnût l'inégalité effective et réelle qui existe entre les sexes ; mais elle enseigna l'égalité des âmes'. La faiblesse des filles d'Eve aurait succombé sous le fardeau du sacerdoce, mais elles ont participé à la puissance de la prière, comme à la gloire et à la dignité de la vertu*. Elles ont été placées sur les autels, et les papes se sont agenouillés devant leurs images. Elles sont demeurées étrangères aux peines et aux travaux de la vie politique, mais elles ont eu part à toutes les libertés civiles. Elles] ont créé les mœurs plus puissantes que les lois. Elles ont' eu la première et la meilleure part de l'éducation ' d'où dépend l'avenir des peuples. La distribution des aumônes]
• Clem. Alexandr., Pedag. i, 4; Gregor. Nazianz., Or. xxxi.j Augustin., Serm. u, cxc, De civit. Dei, m, 21. Parlant de la loi] Voconia qui excluail les filles de l'héritage maternel, (Cicero,! De Republic, m, 7), il dit : Qua lege quid iniquius dià aut cogi-\ tari possit, ignora. — Moy, Le Droit matrimonial des chrétiensA p. 278.
• Gregor. Nyss., Orat. i. In verba : Faciamus hominem. Chrysost., Bom. XXX, 2, in Rom.y décrit leur constance dans le mar-| tyre ei leurs excellentes vertus. Eom. xxxi.
• Cf. Chrysost., hom. : Sur le choix d'une épouse, (tom. rv,] pag. 193 de notre traduction). Hieronym., Comm. in Tit., c. 2,1
Ep. CVII, CXXVIII.
l'église et la civilisation. 215
est leur fonction spéciale. Leur compétence embrasse trois choses qui pénètrent jusqu'au plus profond de la Tîe : la maternité, la pauvreté, la douleur '.
Même transformation dans la vie de famille. Devenue épouse par choix et librement', la femme siège comme une reine au milieu de ses enfants ; l'épouse exerce la fonction d'apôtre auprès de son époux*, les sœurs sont les anges gardiens de leurs frères. Même pour celles qui ont failli, la réhabilitation est possible, et la couronne de la sainteté est gagnée par les Afra, les Pélagie, les Marie l'Egyptienne, les Aglc.é, les Tbrïs*.
Désormais l'on pourra dire que rien ne se fera de grand dans l'Eglise, sans qu'une femme y mette la main. Dès le commencement on en vit un grand nombre affronter le martyre dans les amphithéâtres, d'autres se retirer dans les déserts pour y mener la vie mortifiée des anachorètes. Bientôt après Constantin planta l'étendard de la sainte croix sur le Capitole, et sainte Hélène éleva le labarum sur les ruines de Jérusalem. Clovis invoque à Tolbiac le Dieu de Clotilde ; sainte Monique achète par ses larmes la conversion de son Augustin ; sainte Nonne élève saint Grégoire de Nazianze; Anthuse, saint Chrysostome; saint Jérôme dédie sa traduction des livres
• Cf. La peinture de Placilla par Théodoret (H. E. v, 19}, Nil., Perister., i, 3.
• Clem. Alexand., Strom.. ii, 23. Augustin., Ep. cciiv.
• Teilull., Ai uxor. u, 7. August., De conjug. aduU., i, 17. Chrysost., Hom. lxi , in Joan. Asterius Amas., hom. An liceat dimittere uxorem.
♦Ctirysost., Hom. lxvii , in Matth., Ruinart, Ad. Martyr. ^ .p. 434. Act. SS. Bolland., xiv Mai, p. 201.
"Ib CDAFITr.E SX.
saints à sainte Paule et à sa fille Eusloquie; saint Basile et saint Benoît, les premiers législateurs de la vie monastique, sont aidés par leurs sœurs Macrine et Scoîastique, et saint François l'est par sainte Claire. Dans les siècles suivants, les chastes mains de la comtesse Malhilde soutiennent le trône chancelant de Grégoire VII. La sagesse de la reine Blanche dirige le gouvernement de saint Louis. La pucelle d'Orlt'ans sauve la France, sainte Catherine de Sienne va hardiment trouver le Pape à Avignon et le détermine à retourner à Rome. Isabelle de Castille préside à la découverte du Nouveau-Monde. Enfin, dans les derniers temps, nous voyons une sainte Thérèse figurer parmi la foule des évêques, des docteurs et des fondateurs d'ordre, par qui fut opérée la réforme intérieure de l'Eglise ; saint François de Sales cultiver l'âme de sainte Françoise de Chantai comme une fleur exquise, et saint Vincent de Paul confier à Louise de Marillac l'organisation des sœurs de charité '.
a Constantin », dit M. Troplong *, « abrogea la tutelle « contre nature à laquelle les femmes étaient assujélies, a il reconnut aux femmes majeures des droits égaux à « ceux des hommes. La même année (321), qui est déjà « mémorable par sa loi sur les affranchissements, il con-
* De quelle manière les prétendus réformateurs ont compris la vocation de ces femmes qui coopèrent à Tceuvre du salut avec les hommes, un passage des Cenluriateurs sur saint Boniface le montre [Cent, vm, c. 10, p. 431, éd. Bas., 1624) : Traxit secum ex Anglia mulierum gregem ; ut ubique locorwn suas inveniret arnicas... Ac aliis quibusdam abbatissis familiaris fuit... ad quas cum scribit, plerumque se peccatorem fatetur, conscius sibi sari' ctœ cum mis consuetudiriis (//).
*0p. cit., p. 293.
« céda à toutes les mères le droit général de prendre part « à la succession de leurs enfants. Entre Constantin et a Justinien "q placent des événements qui prouvent que a la femme a su s'élever à la hauteur de ses nouvelles 0 destinées. Il y a des femmes qui soutiennent les empires, a d'autres qui les convertissent j il y en a pour la culture « des lettres, pour les aventures romanesques, pour de a sublimes renoncements religieux, pour toutes les « choses enfin qui alimentent ce grand drame qui va se 0 dénouer par le moyen âge. Déjà donc les femmes mara chent à la tête de leur siècle, conduisent de grands a événements». Mais les femmes demeurèrent femmes, et les hommes, hommes; tandis qu'au déclin de la Grèce et de Rome les femmes marquantes renonçaient aux attributs propres à leur sexe, je veux dire la chasteté et la pudeur; les femmes prenaient les mœurs des hommes et les hommes celles des femmes *. Le christianisme n'a pas émancipé la femme ; l'émancipatioR de la femme remettrait de nouveau en question l'existence de la famille, elle ferait surgir la concurrence des sexes , qui aurait pour conséquence nécessaire l'asservissement de la partie la plus faible comme autrefois.
Chez les Germains, l'Eglise usa principalement de doux moyens pour mettre fin à la servitude dégradante des ftmmes : elle supprima la polygamie, et défendit le divorce. Le principe une fois posé que le droit est égal pour la femme et pour l'homme dans toutes les aSairea
* Apulei, i]etam., vill. Salvian . D( gubern. Deî, vil.
21iJ CHAPITRE XX.
conjugales et domestiques, ces deux abus durent tomber d'eux-nêmes *.
Mais son influence s'exerçait aussi sous une autre forme moins rigoureuse, en se modifiant selon les circonstances des temps et des lieux, pour s'accommoder autant que possible aux exigences des passions humaines, en gouverner les mouvements et en éviter les explosions dangereuses. Avant qu'elle eût dégénéré en galanteries insipides ou coupables, la chevalerie était une bonne et sainte institution. Tout ce qui était sans arme et sans force trouvait en elle aide et protection ; elle prenait la défense de la veuve lésée dans ses intérêts, de l'épouse trahie, de l'orphelin livré à un tuteur déloyal.
Puisque la virginité est le fruit le plus sublime de l'esprit évangélique, la plus forte preuve et l'effet le plus éclatant de ces vertus et de ces énergies d'en haut, dont le divin écoulement ne cesse de descendre dans notre vie d'ici-bas pour la consacrer et la féconder, où doit-on la trouver plus nécessairement et plus pure que dans ceux qui ont pour mission de prêcher l'Evangile * ? Il fallait un sacerdoce virginal pour célébrer les mystères du Fils de la Vierge; des mains virginales pouvaient seules toucher le corps virginal du Fils de la Vierge ; il ne convient qu'à des chastes de prêcher la chasteté ; celui-là seulement, qui a tout sacriûé par un renoncement volontaire, peut convenablement et avec autorité exhorter ses frères
» Una lex est de vins etfeminis. Harduin., m, p. 200S. Phillips, Eistoire germanique, I, p. 209. Tacit., Germ., c. 18.
* La virginité et le sacerdoce sont inséparables. -- Propria tacerdotis pudicîtia est, dit saint Jérôme {In Ephes., c. l).
L IIGLISE ET LA CIVILISATION. !2ia
à l'abnégation parfaite et au pur amour de Jésus-Christ. C'est à cette condition que les prêtres seront dignes da la mission que le Christ, le patriarche suprême de la nouvelle race, leur a confiée de régénérer spirituellement ce qui a été engendré charnellement, de continuer l'exercice de son sacerdoce éternel. Ils doivent être les pères des nouveaux-nés qui naissent en Jésus-Christ ; étant donc les pères d'une race spirituelle, il faut qu'ils soient exempts de la paternité charnelle. Liés comme Jésus- Christ, par un mariage mystique avec la virginale Eglise de Dieu, ils doivent lui susciter sans cesse de nouveaux enfants, fonder un royaume spirituel, et, par la parole et les sacrements, par la vertu sanctifiante que l'Ordre a mise en eux, propager la vie surnaturelle dans toutes les contrées et dansions les siècles *.
Il était hardi de la part de l'Eglise de ne vouloir pour
' rrœcepta hœc non de nostro exsculpsimus, sed antiquomm Faimm sanctiones propalamus, dit saint Grégoire VII. [Ep. ii, 67). Conciî. Illiber.f can. 33. Concil. Neocœs., cslu. 1. Epiphan., £a?pos. Fid., n. 21. Concil. Tolet., viii, can. 6. Augustin., serm. XLI, de Temp. Thomass., Vet. et nov. discip. p. i, 1. n, cap. 60-67.
Que la continence soit quelque chose qui rapproche du ciel et d'agréable à Dieu, c'est la conviction profonde de tout le genre humain, qui regarde les fonctions sacerdotales comme inconciliables avec le commerce charnel. Le prêtre Israélite devait être pur pour entrer dans le sanctuaire. Levitic,. xv, 18. Il en était de même chez les païens. Cf. Orig., C. Cels., vu, 48. Porphyr., De abstin., iv, 364. WvgW., JEneid., vi, 661. Just. Lipsius, De Vestalib., c. 6. Ovid., Fast., ii, 327 seqq. TibuU., Eleg., II, 1, 11, 12. Nous retrouvons les mêmes principes dans rinde, en Chine et jusqu'au Pérou et dans le Mexique. Cf. De MaisLre,Du Pape, liv. m, ch. 3. — Volk, Le Célibat, Ratisbonne, 1841. — Le protestantisme, en permettant à ses pasteurs les secondes noces, s'est mis en contradiction formelle avec un commandement deux fois formulé par l'apôtre (I Tim., m, 2. TU., I, 6) : « L'évêque ne peut avoir été le mari que d'une £eule lemme p.
prêtres que des vierges. On a dit quelquefois que le célibat sacerdotal exigé par l'Eglise catholique était l'effet d'un calcul purement humain. Les hommes ne calculent pas de la sorte, un calcul humain aurait aonné un résut tat tout contraire. Quelle autre religion que celle du Christ eût jamais conçu l'idée de composer exclusivement de vierges un clergé dont les membres se comptent par centaines de mille et sont répandus surtoute la face de la terre ? Quel homme eût osé demander un tel sacrifice au genre humain? Seule l'Eglise, se tenant à la porte de son sanctuaire, pose, à quiconque se présente pour y entrer, cette question : Voulez-vous être chaste comme un ange du ciel^l Seule, elle a tenu ce langage durant tous les siècles de sa longue existence, seule, elle peut le tenir. C'est qu'elle croit à la toute-puissance de la grâce, à un commerce incessant de Dieu avec l'âme à lui consacrée, de Dieu qui rend fort le faible et puissant l'infirme. Elle sait que, dans son propre sein, il jaillit des sources de force et de vie pour dompter la fougue de la nature et des sens, A cette question, plus d'un sujet richement doué cependant de toute sorte d'avantages, plus d'une vocation apparente s'en retournera triste comme le jeune homme de l'Evangile *. L'Eglise n'en tient aucun compte, dès que manque la condition capitale '. Ce que vaut une âme virginale, qui saurait le dire? Tous les autres avantages sont de la terre, la chasteté virginale n'est pas de la
* Cf. Tontif. Tiom., in ordin. subdiac; 2 Luc, xvni, 23.
» Lui, xvm, 22.
LEGLISE tT LA CIVILISATION. 221
terre*. Quand le Seigneur célèbre ses mystères, comme celui de la cène, il veut avoir à ses côtés au moins une âme virginale et chaste comme celle de Jean, l'apôtre vierge. Confiante dans la promesse de son divin fondateur, l'Eglise croit fermement qu'il y aura toujours dans le monde une multitude d'âmes qui brigueront l'honneur de se vouer à la virginité pour se mettre à son service, que la grâce du Seigneur, qui est assez puissante pour susciter des enfants à Abraham du sein même des pierres, saura bien lui trouver une élite sacerdotale même dans les temps de la plus profonde corruption.
Cependant cela ne devait se faire que progressivement. Lorsque les apôtres furent appelés, la virginité n'existait pas encore comme institution. Elle devait sortir de l'exemple du Seigneur et de celui de sa virginale mère. Ce qui pouvait se faire dès le commencement, se fit. On commença par mettre au ministère pastoral cette condition et cette règle : que l'évèque n'ait été marié qu'à une seule femme ; parmi les nouveaux convertis, l'Eglise ne prenait pour les élever à la dignité . de pasteur des 'âmes que ceux qui n'avaient jamais divorcé, ou qui, étant {devenus veufs, ne s'étaient point remariés. Puis nous trouvons la loi de la continence imposée aux ecclésiastiques jusque dans le mariage. Avec le progrès du temps, lorsque les principes chrétiens auront pris racine et porté des fruits, le choix de l'Eglise se restreignit aux hommes non mariés et pour le moins aux veufs. Enfin longtemps avant la cessation des grandes persécutions qui rempii-
^Frov., XXI, H,
rent les trois premiers siècles, nous trouvons le vœu de virginité admis comme règle absolue dans le clergé.
Ce vœu marque la ligne qui sépare la simple vie humaine avec ses inclinations naturelles, vie approuvée parmi les chrétiens, et sanctifiée, vie qui est nécessairement celle du plus grand nombre, d'une autre vie plus parfaite, librement choisie par un petit nombre et qui repose sur des inclinations et des espérances surhumaines, ainsi que sur un secours surnaturel. Parce vœu l'homme reporte une fois pour toutes ses aspirations du bonheur terrestre vers le sacrifice seul, et pour son partage il choisit Dieu seul. Comment le clergé, dont le seul nom signifie Dieu pour partage, pourrait-il avoir un autre partage que celui-là? C'est lorsque l'empire romain considérait l'Eglise comme son mortel ennemi et faisait tous ses efforts pour l'anéantir, c'est précisément alors que le clergé choisissait son unique partage sous l'influence sans cesse grandissante du spiritualisme chrétien, et sous l'impulsion du sentiment chrétien. C'est ainsi qu'on en vint à considérer la virginité comme une condition à remplir pour entrer dans la compagnie de ceux qui avaient pour mission de conduire et de paître le troupeau du Christ et qui pour cela même étaient les plus ei^o^és aux hostilités du monde.
Ainsi ce vœu de virginité que le juif avait en horreur, que tout le paganisme regardait comme une contradiction à la destinée de Thomme, est devenu une institution et une puissance sur la terre. 11 fut tenu pour la consé-j cration spéciale de ceux qui devaient continuer l'œuvre j du Seigneur, comme la condition et le gage de leur victoire sur le monde, de leur succès dans leur vocation eti
l'église et la civilisation. 223
h'ur mission, comme la condition de leur indépendance cl de leur durée, de leur courage et de leur esprit de saciiOce, comme une marque qu'ils sont dignes de conduire les autres et de servir de modèle à ceux qu'ils doivent gouverner.
Et il faut qu'il en soit ainsi dans tous les temps. Car ces principes sont fondés sur la nature des choses. Ceuxlà seuls sont capables de lutter avec succès contre le inonde, qui n'ont rien à redouter de sa colère ni à espérer de ses bonnes grâces. Tout pouvoir exercé sur les âmes suppose le sacrifice, et s'il est séparé du sacrifice, il devient infidèle à son origine et impuissant. Ceux qui t ennent la place du Christ dans le gouvernement des âmes sont obligés de le suivre ; or, suivre, c'est imiler, et c est cette imitation qui marque la limite entre le terrestre et le céleste, entre le naturel et le surnaturel ',
La confiance de l'Eglise n'a pas tourné à sa honte. 11 y a plus de dix-huit siècles qu'elle passe entre les rangs de ses ennemis qui l'observent avec des milliers d'yeux ouverts. Le monde sent que la virginité de tant de fils et de filles de l'Eglise est sa plus belle, sa plus sublime parure, 2e sceau étincelant de l'Esprit qui la gouverne, qu'il est sans force contre une institution qui dispose de puissances semblables, et qui le condamne lui-même. Un seul exemple de cette nature est une preuve de la divinité d'une religion, et une preuve que rien ne saurait réfuter, eir c'est l'effet d'une puissance surhumaine et qui se Louve au-dessus de tout, que peut faire une civilisation
* Allies, The formation of Chrisîanàom, p. 335.
224 CHAPITRE Xî.
purement humaine, même la plus riche et la plus haute. De là ce triomphe du monde quand il a découvert une tache dans le pur cristal d'une âme virginale, comme si l'EgUse vesait de perdre l'une des belles perles de sa couronne ; de là cette joie d'une malignité diabolique, quand par hasard un prêtre de l'Eglise a laissé se ternir en lui l'or pur de la chasteté, et que le monde peut lui dire : Te voilà blessé comme nous, tu es devenu comr4ô l'un de nous *.
*Sur l'importance du célibat ecclésiastique, Ozanam a écrit ces ligues: « Si répiscopal était une magistrature, le clergé formait une armée : il y fallait une discipline, et ce fut le célibat. Dès les temps apostoliques, la loi interdisait le mariage aux évêques et aux prêtres, et trois conciles du quatrième siècle, ceux d'Elvire (303), de Carlhage (390) et de Turiu (397), avaient imposé la continence au clergé d'Occident; d'où li suit qu'il n'y a rien de plus ancien que celte règle, qu'on a représentée comme une entreprise de Grégoire VII. Le sacerdoce chrétien voulait toute la vigueur de la virginité et toute l'indépendance d'une vie solitaire. Il était nécessaire que le prêtre put s'enfoncer dans des contrées inconnues, parmi les infidèles, sans regarder derrière lui. Il ne fallait pas qu'il eût besoin de la faveur des grands, ni de la complaisance de la foule, ni d'autre chose que du pain de chaque jour qui ne manque jamais. Il était aussi de Tinlérêt des nations que le sacerdoce ne pîit devenir héréditaire ; qu'il attendit ses recrues de la société laïque; qu'il y tînt pour ainsi dire par ses racines. Et cependant, si tout le monde pouvait se jeter dans l'Eglise, il convenait qu'en y entrant on y trouvât le célibat couime une compensation aux privilèges de cléricature, et que la grandeur du sacnOce fil hésiter sur le seuil ceux qui ne sciaient pas appelés. Rien donc n'était plus sage, mais pour les barbares rien n'éiait plus nouveau. Ce qui faisait l'orgueil et la force du barbare, c'était moins encore ses armes que sa famille ; c'était la fécondité de sa femme et la vigueur de ses his; c'était une nombreuse lignée de parentées qui liraient l'épée avec lui dans les batailles, qui juraient pour lui devant les juges s'il était accusé, qui devaient poursuivre la vengeance de sa mort. Quand donc les Germains convertis recrutèrent les rangs du sacerdoce, il ne renoncèrent pas sans muimuie à ces puissantes attaches de la nature humaine... Ce
La virginité a élevé comme une grande muraille, un puissant boulevard derrière lequel se sont abrités pendant dix-huit siècles les biens les plus précieux et les plus saints de l'humanité, et qui les a préservés et les préservera des flots dévastateurs de la sensualité que suivent toujours la violence cruelle et la destruction. Elle a -<;ommuniqué aux individus comme aux peuples une nouvelle jeunesse, elle a rafraîchi le sang des nations, elle a donné des ailes aux âmes pour s'envoler dans les ■régions de l'idéal. Elle a fait des millions de saints, fondé par milliers des asiles pour le développement des plus nobles facultés de l'homme, créé des établissements pour l'apprentissage et la pratique de tous les arts et de toutes les sciences; elle a prêché, enseigné, nourri les pauvres, soigné les malades, cultivé la terre et colonisé ». Avant tout^ ces fondations étaient des demeures de paix, des
•fut un spectacle profitable que celui d'un ffrand peunle sacpr- Kon"'"^^'^.' des insti.^cts de la chair, qu'ouScrSs si longlemps irrésistibles. Quand on vit ces hommes sans enfants, qui prenaient le genre humain pour famille eUp\ IT yons pour leur postérité, on commença à conTaitrequelau; ' ttZt 5'"^.P"^«t Je plus fort que rautoritTpaie rner Sue ?omm- la noS^lnï". ^T""'' ^'^'^^ ^'' l'^n^s du sang. On étroitr'anp^rpïv hI fo"^^ dévouement pour des intérêts Soins fnnn X? ^.^"^ ^^ ^ paienlé : et l'idée du bien nublic se fit
Spits c'était'cHmPHnîf'^^*-' '' ^"^ achevaU d'^éclaheries topijis, G était celui du cierge monastique ».
L'imporlance du célibat sacerdotal a été reconmip nar dp^
&S1 "'' ""'^ «"^ '^ 'o^»*™ ^' 1«'"^° des p'aUis AroL. DD Christ. — ToaE V, i.
22b CHAPITRE XX.
oasis de sainteté au inilieu du désert du monde; le cœur qui se renonçait lui-même pour vivre tout entier à l'amour éternel et travailler à se sanctifier, trouvait là un imperturbable repos eu Dieu, adressait de là ses prières au ciel pour le salut éternel et la bénédiction temporelle des hommes, pour le roi et pour le peuple, pour la patrie et l'Eglise, demandant à Dieu de faire descendre sur la terre la rosée de sa grâce. Et c'étaient là comme autant de centres vitaux d'cù rayonnaient sur le monde la civilisation et les bonnes mœurs^ la dignité de la vie et la paix *.
* « Les communaulés religieuses », dil Sa Sainteté Pie IX, « très-Don:>breuses dès rorigine, se sont fait remarquer de tout par le grand nombre de savants et de saints qu'elles ont produits, hommes qui, enflammés d'amour pour Dieu et leurs semblables, ne counaissaient d'autre plaisir que de mettre tous leurs soins à porter jour et nuit dans leur corps la moi tification de Jésus-Christ Notre-Seigneur, à propager la foi catholique d'un bout du monde à l'autre, à soutTrir avec joie toutes les amertumes, tous les tourments et la mort même; à arracher les peuples grossiers et barbares aux ténèbres de l'erreur, à la sauvagerie de leurs mœurs,à la tyrannie de tous les vices pour les conduire à la lumière de la vérité évangélique, à la pratique des vertus et de la morale chrétienne ; 1 cultiver, entretenir ou faire naître les lettres, les sciences ei les arts. Revêtus de la grande miséricorde de Jésus-Christ, il n'est pas un acte d'héroïque cbarité qu'ils n'aient pratiqué jusqu'à l'immolation de leur vie pour l'édiGcation de la piété chrétienne, pour le soulagement des esclaves, des captifs, des malades, des pauvres ».
Tous les genres de métiers, dit Neauder [Histoire ae l'Eglise^ t. II, II* Part., p. 53ti), qui se pouvaient concilier avec les habi-j ludes de la vie monastique étaient exercés là, et exercés selonj l'esprit chrétien qui devait animer chaque profession. Lai prière, la lecture de la Bible, les chants pieux alternaient aveci le travail corporel ou l'accompagnaient : ce fut le mona-j chisme qui mit surtout en lumière le point de vue chréiienj de l'égalité originelle de tous les hommes devant Dieu ; auxl distinctions admises dans la société civile, il opposa Timage' de Dieu dont tous les hommes portent cgalemejati'empreiuie..
« Les Bénédictins », a dit Guizot, « ont défriché « l'Europe » . « Une abbaye » , dit A. Thierry ', « n'était pas « seulement un lieu de prière et de contemplation, mais 0 c'était encore un asile public contre l'invasion de la 0 barbarie. Ce lieu de refuge pour les livres et les sciences « renfermait aussi des ateliers en tout genre, et ses terres « formaient une ferme modèle. C'était l'école où venaient « s'instruire ceux des conquérants qui, dans un intérêt 0 bien entendu, entreprenaient de cultiver et de coloniser a leurs domaines ». Mignet * et Cibrario appellent les monastères « des républiques agronomiques , indus- 0 trielles et économiques ». C'est à eux principalement que le commerce est redevable de son développement. Il fallait leur esprit de sacriflce, d'abnégation et de discipline pour transformer tant de friches stériles en terres
Le mépris des apparences terrestres et l'amour du prochain éclalèreni daus toutes les manifestations de la vie monacale... Les cloilres devinrent des écoles qui se distinguèrent par les soins qu'elles donnèrent à la culture religieuse et morale, dans ces temps où réducalioQ était si fort négligée.... Les moines méritèrent encore bien de l'humanité par la pratique de Thospitalité et de la bienfaisance. Les monastères d'Egypte répandaient des subsistances dans les déserts arides de la Libye, ils faisaient partir des navires chargés de blé et de vêtements pour être distribués aux pauvres ».
Il en a été dans notre temps des monastères comme des forêts. Une industrie à courte vue a défriché celles-ci pour planter des betteraves à la place, et a supprimé ceux-là pour les trausformer en fabriques. Mais le sol est devenu aride et stérile, dès qu'il a manqué d'un régulateur pour l'humidité et la chaleur, et les fabriques sont devenues d'affreuses bourgades qu'habitent la pauvreté, la misère et le vice.
* Essai sur V histoire du Tiers Etat, ch. i.
* Mém. sur Vintroduction, etc., Acad. des sciences morales, t. III, p. 813, 810. Cibrario, Bella œconom. polit, del mod. €V., II, c. 6.
cultivées et fertiles ^ Les moines percèrent les vieilles forêts, régularisèrent les cours d'eau, desséchèrent les marais, conquirent au moyen de digues des terrains fertiles sur les eaux. Dans le Nord ils activèrent les relations commerciales et fondèrent Tindustrie. Ailleurs ils entretenaient les forêts et en créaient de nouvelles. Dans les contrées septentrionales ils s'appliquaient de préférence à l'élève du bétail, et dans les climats tempérés à la culture des céréales, des légumes ou du vin. C'est par eux que les métiers ont progressé *. « L'agriculture perfectionnée « est originaire des cloîtres », dit Roscher'; «c'étaient « des écoles de progrès économique, en même temps que « spirituel. La Norwége a reçu d'eux tout ce qu'elle cul- « tive de fruits. Les travaux d'irrigation de la Lombardie « ont été pour la plupart faits par des hommes d'église». C'est dans les cloîtres qu'on a vu commencer la division du travail, a J'ai vu des livres d'opérations cadastrales «du xm" et du xiV siècle », dit A. de Tocqueville *, e lesquels sont des chefs-d'œuvre de méthode, de clarté, « d'exactitude et d'intelligence. Ils deviennent plus « obscurs, plus imparfaits, plus embrouillés, à mesure « qu'ils sont plus nouveaux, en dépit du progrès général « des lumières ». Les monastères appliquaient en grand
* Cf. PériD, De la richesse, i, p. 240 seqq.
* Cf. Hurter, Innocent III, p. 561. La Chartreuse de Paris donna l'élan à la culture des fruits en France et dans tout l'E rope. Béer, Histoire générale du Commerce, Vienne, 1860, p.ige 160.
' Op. cit., su p.
*0p. a^., supr. 18, cf. principalement Volz, Histoire de VAcjricuUwre, Leipzig, 1832, p. 158.
L'ÉGLISE ET LA CIViLlS\TION. 229
le principe de la division du travail. « Les habitants du « tanieux monastère de Bangor, dans le pays de Gall, a étaient divisés en sept sections, chacune de trois cents a personnes, ouvriers et manœuvres. Dans un monastère « Irlandais trois mille religieux se nourrissaient du tra- « vail de leurs mains. C'est ainsi que les moines frayèrent 0 la voie au travail libre, et préparèrent le développe- « ment de la bourgeoisie ' ». ot On peut affirmer », dit Mascher *, « que les monastères, institutions issues de la a plus pure doctrine évangélique, ont été les berceaux « des arts, et que c'est à l'ombre des cloîtres que l'art s'est « pour la première fois dégagé du métier » .
La flamme de l'amour divin, apportée sur terre par le Seigneur, était désormais allumée, et répandait partout ses clartés. Ses rayons tombèrent sur le mariage, et sur l'amour terrestre qu'ils ennoblirent et sanctifièrent, donnant ainsi à l'unité et à l'indissolubilité du lien conjugal sa plus sûre sauvegarde. Aux mœurs grossières des peuples barbares faisant irruption dans le monde civilisé, comme à la corruption et à la sophistique des temps postérieurs, l'Eglise opposa, dans ses âmes consacrées à Dieu et en première ligne dans son sacerdoce, l'exemple d'une chasteté absolue, comme une preuve irréfutable; elle renverse toutes les objections et donne à ses lois matrimoniales une consécration inviolable par le spectacle d'une continence entière et parfaite. Le protestantisme a essayé de condamner la virginité, sous prétexte qu'elle
• Cf. W. Kisselbach, le Progrès du Commerce universel. Stuttgart, 1860, p. lU.
* Mascher, Les métiers en Allemagne, 1866, p. 33.
était une insulte au mariage. L'histoire a mis en lumière îe lien essentiel qui les unit étroitement l'un à l'autrcr Tous les deux plongent leurs racines dans le même sol, s'abreuvent à la même source, reposent sur la même pensée fondamentale, savoir, qu'il y a des serments pro^ nonces devant Dieu et devant l'éternité, que l'homme ne doit point rompre, soit qu'ils obligent une âme envers Dieu, ou deux âmes entre elles devant Dieu pour toujours, savoir que la connaissance acquise par l'homme à l'heure de l'illumination, et l'état de vie choisi par lui restent une vérité et un devoir même dans ces moments où les nuages impurs de la sensualité se répandent sur son esprit ; enfin qu'il y a une grâce assez puissante pour résister à tous les assauts d'un cœur soulevé par les folles passions. Le protestantisme a sapé la virginité, et il a ébranlé du même coup les fondements sur lesquels repose le mariage chrétien *.
Cette terrible conséquence de l'erreur protestante s'est enfin montrée avec le temps, et l'hérésie aujourd'hui cherche avec anxiété, sans le pouvoir trouver, un moyen d'étayer la ruine imminente du mariage. Dès que les pasteurs et les docteurs des peuples n'ont plus exercé, par la pratique de la virginité, les facultés les
• « B n'est pas une des objections faites contre la vie du cloître, qui ne s'applique avec tout autant de force à la vie conjugale. Le chrétien, le vrai sage, sait bien que jamais les obligaiioQS volontairemeut perpétuelles n'ont rendu l'homme malheureux d'une manière permanente : il sait au contraire qu'elles sont indispensables au triomphe de l'ordre et de la paix dans son âme. Ce qui le torture et ce qui le consume, ce n'est ni la règle ni le devoir : c'est l'instabilité, c'est l'agitation, c'est la fièvre du changement w.Montalembert, Les Moines d Occident, ï, page 103.
! plus élevées de l'âme humaine, et que l'idéal de la chasteté n'a plus illuminé leur vie, alors le courage leur a manqué à eux-mêmes, et à leur parole, la force pour porter les autres à cette vertu. Et lorsque le sacerdoce virginal, qui seul est capable de proléger la pureté du mariage contre l'assaut et la pétulance des passions, eut disparu, alors fut rompue la digue qui avait jusque-là couvert la sainteté de l'union conjugale, et les eaux violentes de la sensualité en minèrent les derniers fondements. La loi conjugale cessa d'être sainte et inviolable dès quelle ne fut plus entre les mains d'hommes capables d'apprécier les choses de la vie d'un regard calme et impartial, d'un cœur libre et fort. Non, certes, si l'Eglise avait pesé avec la balance des hommes les forces dont dispose notre nature, ainsi que les difficultés à vaincre, si elle eût estimé avec un œil humain les probabilités pour et contre, jamais elle n'aurait fait un dogme de la virginité sacerdotale ni de l'indissolubilité du mariage. C'est dans les deux cas l'Esprit de Dieu qui l'a poussée, et qui a fait ce qui dépassait tous les calculs et tous les raisonnements humains. Depuis les réformateurs jusqu'aux modernes prédicants de l'émancipation de la chair, il a été démontré que qui touche à la virginité s'attaque aussi par le fait même à la sainteté du mariage. C'est elle seule qui élève une digue pour empêcher que les intérêts matériels et les jouissances sensuelles ne submergent toute notre vie ; c'est comme une voix qui appelle en haut, comme un témoignage toujours persistant de la nature supra-terrestre de l'homme.
Bien que la .virginité ait pour but principal de faire wivre de la vie spirituelle, il est vrai cependant qu'elle
contribue au bien-être physique et social. Seule elle a le secret de mettre des bornes à l'accroissement formidable d'un trop plein de population énervée par l'immoralité, la pression et la faim, et de créer par l'influence de mœurs chastes des peuples forts, sains, contents de leur sort, tandis que tous les moyens indiqués par nos économistes sont entachés de cruauté et d'injustice, et forment des attentats contre la nature et la morale. Le siècle dernier avait condamné le célibat religieux , et détruit les monastères par la raison que la force des Etats croissait avecleur population. Aujourd'hui l'épreuve est faite. Le paupérisme, en compagnie de l'immoralité, de la soif des jouissances, de l'envie, de l'orgueil, et issu en grande partie de ces vices, le paupérisme se tient debout comme un spectre menaçant dans le fond du tableau. Maintenant on entrave le mariage comme auparavant on entravait le célibat religieux.
Rousseau *, Warburtan * et Montesquieu ' combattenV le célibat, parce qu'il ralentit le mouvement de la population, et rend le travail plus dispendieux en diminuant le nombre des travailleurs. Aujourd'hui le problème est tout autre; avec Malthus a commencé la réaction. L'Etat n'a que trois moyens de s'opposera l'excès de population : le vice, la force, les influences morales. Qui oserait se prononcer pour les deux premiers * ? Rome périt par la
' Lettre à l'Archevêque.
' Bivin légat, of Mos. ii, S.
3 Esprit des Lois, xxin, 21.
* Cl. Eugel, La situation des classes laborieuses en Angleterre^
dépopulalion, et celle-ci était la suite des vices. Aucune loi ne pouvait plus créer le mariage chaste, cette source unique d'une population nombreuse et saine. La dépopulation et le surcroît de population sont deux périls que l'Eglise sait écarter. Elle favorise le mariage, mais elle en éloigne les abus ; elle n'en redoute point la fécondité, mais elle exhorte au travail. Elle modère indirectement la population , elle en prévient l'excès par le célibat des prêtres et des ordres religieux , lesquels , en servant de modèles aux personnes non mariées , sont une prédication continuelle de chasteté '. C'est encore elle qui éloigne le fléau des enfants illégitimes et celui des mariages contractés sans réflexion et prématurément. La prohibition du mariage pour défaut de moyens de subsistance Ole au pauvre ce dont il a le plus besoin : la consolation, l'attacbe morale de la famille, le bonheur du foyer domestique : le mariage légitime lui étant interdit, il se hvre au concubinage et surcharge la société de ses bâtards, semence malheureuse dont la multiplication ne peut avoir que des suites funestes *.
La prohibition étant démontrée impuissante en même temps que contraire à la morale, il ne reste plus d'autre ressource que le crime et les vices contre nature : deux
* « Le nombre des femmes que la disproportion des sexes empêche de se marier est, en Angleterre et dans le pays de Galles, d'environ 400,000. Les femmes vivant hors mariage dépasse 1,500,000 ». Gazette génér. d'Augsb., 1868, p. 153.
' Ces prohibitions ont été supprimées eu Prusse, en Angleterre, en France, dans b Palatmat Bavarois ; et les mœurs y sont en progrès, et la misère ne s'est pas accrue. Les Papes se sont toujours prononcés contre de telles prohibitions. Cf. Schulz, Revue d'économie folitique de Tubingue, 1848.
234 cuAi'iïRii xx.
moyens déjà proposés par Platon * pour sa république idéale, et admis également par Aristote *. Mais le crime d'infanticide autorisé amènera, excité par l'égoïsme et l'intérêt, infailliblement la dépopulation '. Dans les pays catholiques, tant que la foi y est vivante, nous voyons, en dépit ou plutôt à cause du célibat religieux, constamment monter le flot d'une population vigoureuse et saine *. Partout où le principe du bien-être matériel est arboré par une société comme son principe dominant, le nombre des mariages et des unions illicites pourra augmenter, mais leur fécondité diminuera dans la même proportion. Qu'un luxe exagéré passe encore dans les mœurs, nous verrons alors une désertion générale du mariage qui sera toujours en raison directe avec le progrès de la décadence des mœurs chez les deux sexes, et la décroissance de la population '. Les lois civiles sont
Leg§., p. 740, Rep., p. 460.
* Politic.,i\, 14.
' Cf. Rosclier, Système d'économie politique, i, p. 467, où il fait un parallèle entre les conditions et les professions anciennes et modernes. Périn, De la richesse, i, p. 560, seqq.
•Pour les pièces justificatives, voir Périn, op. ciY., p. 595. L'immoralité chez les peuples sauvages est une cause de dépopulation aussi bien que la polygamie. Roscher, op. cit., i» p. 4o2. Waitz, Anthropologie, \, p. 159.
' 0 La luxure aidant, le concubinage stérile remplaçant le mariage prolifique, nous marchons aux destinées de la Rome impériale ». Proudhon, de la Justice, t. i, p. 349. — La dépopulation delà Grèce et de Rome suit le même progrès que la décadence des mœurs, voir Slrabon (1. vm et ix), Pausanias (I. VII, VIII, IX), Polybe, (1. xxxvii, 4). Pluiarque (De de/fec*. Oraculor., p. 504). Celui-ci appelle la Grèce un désert. Polybe ne voit de salut que dans la réforme des raœui^. Cf. Roscher, op. cit., 1, p. 477.
aussi incapables d'empêcher cet état de choses d'empirer toujours, que le fut autrefois la loi Papia Poppaea chea les Romains •.
L'Eglise seule, par l'enseignement et la pratique de la chasteté, par la sobriété, la modération et l'amour du travail qu'elle favorise, par le principe de l'amour du prochain qu'elle pratique envers l'enfant délaissé et envers l'orphelin, comme envers le chef de famille tombé dans la misère, est capable de créer une population saine et forte, condition indispensable de tout progrès matériel. Et tout cela, elle l'accomplit en esprit de liberté, conformément au principe de l'Apôtre '. « Cest un triste triomphe de la moderne économie polia tique », dit Arnold ' à propos des ouvriers des fabriques du Sancaschire, « que d'avoir produit cette race a d'hommes étiolés et rabougris, aux yeux ternes et a stupides, au visage d'une pâleur maladive et amaigrie, a aux traits altérés, aux membres difformes ». L'indus-
• Rela^^m deinrîe de moderando Papia Pop'pœa... necideo conjxigia et educationes libeiûrum frequentabantur. Tacit. Awial. m, 23.
• I Cor., vu.
• History of the coton famine, 1864. « Ce qui est avant tout nécessaire, c'est la prévoyance de l'ouvrier, il faut qu'il sache se maîtriser et qu'il évite d'avoir trop d'enfants; sans celte vertu les conditions les plus favorables ne tarderaient pas à être altérées. Roscher, op. cit., p. 324. Mais où le pauvre puiseia-t-il celte vertu ? — St. Mill [Principe d'économie politique, II, c. i2, 13) déclare qu'il n'y a de remède à la chose, que si le fait de procréer des enfants dans la pauvreté est considéré et traité comme l'ivresse ou tout autre désordre physique. Il dit que l'obligation morale de ne mettre au monde aucun enfant qui doive être une charge pour la société, devrait être convertie en une obligation légale ». Kirchmann conclut pour le libertinage. [Sodal-Democrat., 6 Vevr. 1866.)
trialisme produit le surcroît de population et la dépopulation tout ensemble. « Durant toute une vie d'homme», dit Roscher *, a le public européen a cru que l'on poura rait encore planter des arbres dans le ciel, et qu'ils y « croîtraient, à la seule condition qu'on leur appliquerait 0 les moyens modernes d'amélioration, qu'ils seraient « arrosés et taillés. Malthus fut le premier à s'apercevoir 0 des limites naturelles de l'humanité; il démontra qu'il « ne tient pas seulement à certaines lois capricieuses que 0 toute la terre ne devienne pour tous un pays de coca- « gne, mais que cela tient aussi en partie à la parcimo- « nie de la nature, et en plus grande partie aux passions cet aux vices des hommes ». Les vues générales de Malthus peuvent passer pour un résultat acquis à la science. Déjà, en 1790, Ortès * avait afflrmé que dans une population convenablement développée le célibat est en proportion du mariage.
Le célibat sacerdotal est encore la base sur laquelle repose la prérogative la plus grande et la plus grosse de conséquences du monde chrétien, je veux dire la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Sans le célibat sacerdotal l'Eglise serait depuis longtemps confondue avec l'Etat, les dignités spirituelles se seraient perpétuées comme les fiefs temporels, le prince serait devenu en même temps évoque, et l'Empereur, Pape, et l'Europe aurait vu s'éteindre et disparaître dans son sein jusqu'à l'idée de la séparation et de l'indépendance des
* Op. cit., p. 247.
* Reflessiotii suUa popolazione, c. 4»
deux pouvoirs, celte idée que le monde païen n'a jamais
saisie nulle part. Or, c'est cette séparation qui a rendu
: l'Eglise libre, qui a protégé le droit de Dieu et de la
I conscience contre les entreprises du pouvoir politique ^
Tout ce qu'on peut dire à la louange de la chasteté et
* « N'était le célibat, il y a longtemps que le clergé catholique, avec son admirable organisaliou, serait devenu une caste sacerdolale héréditaire ». Riehl, La société civile. Stuttgart, Cotta, Ï853, p. 233.
« Dans la lutte de l'évêque de Beauvais contre ses chanoines €t ses prêtres, nous trouvons une raison capitale de la lutte soutenue par les papes. Les chanoines de ce temps croyaient pouvoir donner le jour à un chanoine, et les prêtres à un prêtre fort légitimement. De la sorte la succession spirituelle eût été transmise par le sang, tout comme dans le judaïsme, et dans les castes sacerdotales païennes.... Tout se divisait alors en castes, la noblesse dépendait uniquement de la naissance. L'Eglise devait nécessairement réagir. Sans le célibat, ce qu'on appelle les basses classes se seraient trouvées exclues de l'état ecclésiastique, comme il est arrivé dans toutes les confessions qui ont rejeté le célibat. 11 n'y aurait pas dans l'Eglise une seule place pour l'homme ou le chrétien comme tel. Dans l'Eglise catholique, et là seulement, règne la liberté Bt l'égalité devant la loi, en elle on ne trouve plus trace de ce Tiépris universel qui pèse sur les basses classes, nonobstant !î)utes les lois constitutionnelles. Dans les temps de la féodalité la loi du célibat fut la seule sauvegarde du respect de l'homme; le lils du serf devenait l'égal du comte en devenant §vêque ; on reconnaissait en fait que la science, et principalement le méiiie intellectuel, valait la noblesse héréditaire. Le sélibat empêchera toujours à l'avenir que les princes ne leviennent évêques, il maintiendra l'Eglise et l'Etat séparés ît libres chacun dans sa sphère. Si l'évêque pouvait se marier, ju'est-ce qui empêcherait le prince de devenir souverain Ponife? Vainement allègue-t-on certains exemples tirés de l'hisoire moderne, où, nonobstantlasuppression du célibat, l'Eglise (t l'Etat sont cependant restés séparés; il s'agit desavoir, non ;e qui arrive maintenant, mais ce qui serait arrivé sans le îélibat. Toutes les Eglises séparées ont retenu de l'Eglise îatholique, comme un bien héréditaire, l'idée de la liberté icclésiastique. Si l'Eglise catholique eût été déjà absorbée ilans l'Etat avant la séparation de ces Eglises, ce qui serait irrivé nécessairement sans le céhbat^ ces mêmes Eglises n'au-
'•3 la virginité se résume dans le mot par lequel la langue usuelle la désigne. C'est la moralité dans le sens éminent du mot. L'ancien protestantisme, en rejetant la virgmité, a complété l'œuvre de destruction des fondements de la vie morale, que son enseignement doctrinal avait seulement commencée.
Mais nous n'avons pas encore découvert la raison la plus profonde et dernière qui explique pourquoi la virginité fait le bonheur du genre humain. La virginité
raient pas emporté une ombre d'indépendance, elles n'auraient pas même pu naître ». Mœlher, (Euvr. complet,, i, p. 69. Regensbourg, 1839.
« Ceux qui combattent l'Eglise catholique n'ont aucune notion de la profonde pensée qui a présidé à sa fondation, ils ne se doutent pas que l'indépendance du pouvoir ecclésiastique soutient seule l'indépendance morale de l'homme, le plus grand présent qui pût être lait au genre humain et qui a suffi à lui seul pour élever la civilisation des peuples modernes, laquelle est son œuvre, si fort au-dessus de celle des peuples de l'antiquité ». De Fiquelmont. Le côté religieua; de la question d'Orient.
a Auparavant, c'est-à-dire lorsque l'Empereur était encore grand Pontife, le monde était plongé moralement dans la honte, la barbarie, la mort et la ruine, et pour quelle cause, sinon parce que les Romains laissaient un seul homme exercer sur tous les autres un pouvoir absolu, dans les choses tant spirituelles que temporelles... Jean de MuUer, Petits écrits historiques. Tubingue, 1810, p. 38.
La puissance des Papes, dit M. Coquerel [Eistoire du ChristiO'' nisme, p. 73), a seule empêché les excès du despotisme. C'est pourquoi, même dans les temps les plus troublés du moyen âge, nous ne trouvons aucune tyrannie que l'on puisse corn-' parera celle d'un Domilien à Rome. Un Tibère était devenu; impossible, Rome l'eiit anéanti. Les grands despotes vien-' nent de ce que les rois s'imaginent qu'il u'existe aucun pou-l voir au-dessus d'eux ; alors ils deviennent capables des plus! formidables excès, emportés qu'ils sont par l'illusion d'un] pouvoir sans limite. — C'est pour cette raison que l'empereurj Frédéric II trouvait son contemporain Saladin si heureux dej n'avoir point de Pape en face de lui.
M. Guizot exprime la même pensée {VEglise et la société chré-\
l'église et la civilisation. 230
n'est pas autre chose que le sacrifice que rhonime fait de son cœur qu'il remet tout entier et sans réserve avec toutes ses affections dans la main de Dieu. Celui qui n'a pas de femme n'a souci que d'une seule chose, savoir comment il i)laira au Seigneur. Mais celui qui a une femme a souci des choses de ce monde, il songe à plaire à sa femme et il est partagée Or, jamais un sacrifice n'est offert sur la terre à Dieu, sans qu'une bénédiction descende du ciel. La femme qui est mère, l'homme qui est père ne peuvent plus disposer de leur dernier morceau de pain en faveur du pauvre; il appartient premièrement et avant tout à leurs enfants ; à leurs enfants aussi appartiennent et leur amour et leur soin et leur travail ; la liberté de pouvoir se sacrifier comme le Christ s'est sacrifié, ils l'ont perdue. Du moment qu'un homme a femme et enfants, il est de son devoir de les nourrir : c Celui qui n'a pas souci des siens est pire qu'un païen * ». Prendre soin de sa famille et courir après la brebis égarée sont deux devoirs incompatibles ; ils ne doivent pas s'imposer au même, puisque l'un est ox^iisé à l'autre.
tienne en 1861) : La séparation des deux pouvoirs maintenue
Ear le Pape est selon lui le fondement de notre civilisation. f. Histoire de la Civilisation en Europe, par le même, p. 34 : « La Séparation du spirituel et du temporel a donc été la source de la liberté de conscieDce la plus rigoureuse et la plus étendue. Le grand principe de celte liberté était déposé dans le berceau de la civilisation européenne; et c'est l'Eglise chrétienne qui l'y a introduit et maintenu ».
* I Cor., Yir, 32, 33. — L'obligation imposée à tous, sous peine de péché, d'aimer Dieu, se distingue de l'amour plus paifait recommandé dans les conseils évangéliques. Cf. Lm., xviii, 20, 23 et TLiom., 0£juscuI. xviii et xix.
* II Jim., V, 8.
L'homme marié ferait nécessairement du ministère pastoral une profession, un moyen de gagner sa vie, ce qui est en contradiction avec sa nature. La mission du prêtre est de continuer le ministère du Christ parmi les hommes ; c'est pourquoi il devait de toute nécessité, et par la nature même des choses, être affranchi du lien matrimonial. Seule, la femme qui est restée étrangère à l'homme, peut se dévouer, se sacrifier, se consumer dans le service de la pauvreté, dans le soulagement de toutes les misères. Celui-là seul qui s'est donné tout entier à Dieu, peut devenir une hostie offerte pour ses i frères. Ainsi se découvre à nous la troisième fleur qui s'épanouit sur l'arbre de vie de l'Eglise catholique, le saint amour du prochain, qui est une émanation de l'amour de Dieu. « Je vous donne un commandement a nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres' ». Si nous jetons nos regards sur le monde antique, que j découvrons-nous ? d'un côté, un petit nombre de riches, de puissants, de privilégiés, d'heureux, de l'autre une masse, un troupeau d'esclaves ^ Le principe de sa rao-
^Joan., XV, 17 ; xm, 34, 35.
* D'après Bœckh [Etat politique et domestique des Athéniens, i, p. 39), l'Attique comptait quatre fbis autant d'esclaves que d'hommes libres. Pour l'Etal de Rome, voir t. n, p. 383. Combiei] donc est vrai ce mot de Lucaiii : Paucis vivit humanum genus. Sur le mépris des pauvres, voir Juvénal, Satire, in, 37. Les enfants du pauvre étaient d'avance voués à l'ignominie. Platon, De Repuhl., vi, p. 34-2, Le pauvre est repoussé de tous. Quinlilien, Declam. 301 : Possis tu fartasse hucusque descendere, ut non fastidias pauperes? S'il est honnête, c'est par exception. Demoslhen. in Midiam, c. 83; qui lui porte secours, ne fait que prolonger sa misère. Plaut. Trinumm., act. n, 30, 2 : De mendico maie meretur, qui ei dat, quod edat aut quod bibat. Nam et illud quod dat perdit, et illi producit vitam ad miseriam. —
rai/', le but de ses efforts, le ressort de toutes ses entreprises, c'élait l'égoïsme, qui pour les particuliers ne trouvait sa mesure que dans l'égoïsme de TKtat. Le païen aimait exclusivement celui qui l'aimait lui-même \ et il t liait pour naturel et commandé de haïr son ennemi*, I,'israélile lui-même, à qui le commandement avait été (ait d'aimer son prochain', demandait: Qui est mon prochain * ? Et maintenant le Seigneur dit : « Je vouf
«Devient-il malade, dit Platon {De Republic, iir, p. 168), A ptiit mourir, et le médecin ne doit point se donoer la peine do le guérir. Cf. Horace, Od. m, 18; Satir. ii, 3; Ep. ii, 2. L;i pauvreté est ingens vitium.
' Prœsidii et adjumenti causa, non henevoleniiœ neqiie chantatU^ amicitias esse expetendo.s. Cicero, De Amicitia, c. 13, c. 9.
^Eschyl. Prometh. vinct., v, 1005, Platon, Cnïon., p. 178. Qu\nnl., Instit., vu, 4. Plalon, Gorg., p. 354, Aris\olt\,,liheL, 11,2, 4. Quelques expressions semblent se rapprocher, d'une laçon générale, de la doctrine clirétienne sur l'amour des ennemis, par exemple dans Sophocle, Mlip. Col, v, H89. Pialon, Crit. p. 49 ; mais elles sont rares et complètement isolées. Les expressions de Sénèque , de Plutarque eî d Epiclète, sur ce sujet, prouvent simplement en faveur de la puissance de l'esprit chrétien, dont ces auteurs subissaient maigre eux l'influence. Le commandement d'aimer le prochaia apparaît à la vérilé dans l'ancienne loi {Levif., xix, 18) ; mais pour risraélite , le prochain c'était seulement son frère de race et nullement le Gentil. L'épouvantable cruauté des Romains se montre surtout dans les jeux sanglants de l'arène. Cf. Seneq., Ep. vii, xvii. Friedisender, Histoire des mœurs à Home, u, p. 250. — Cicéron reconnaît aux combats de gladiateurs cet avantage qu'ils endurcissent contre la douleur et ia mort [TuscuL, n, 17). La pitié était donc un sentiment que le cœur d'un romain ne connaissait pas. Virgile met au nombre des avantages de la vie des champs que l'on y est affranchi de la vue importune du pauvre. Avec quelle froide indifTérence Cicéron parle de la mort de son père ! [Ad AtHc^, I, 16). Saint Paul a donc bien caractérisé les païens, quand il leur a reproché de n'avoirni charité ni compassion. [Rem.^
' Deuteron., Ti, 5.
* Luc., X, 29.
Apol. no CanisT. — Tomb V. iq
242 CHAPITRE Xî.
«donne un commandement nouveau, le monde con- « naîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez « les uns les autres*». Sa parole s'est accomplie. Elle est devenue un principe de vie et d'amour dans des millions de cœurs. « Voyez comme ils s'aiment, s'écriait «avec étonnement le monde païen* » à la vue des œuvres de sublime charité et de dévouement sans borne des chrétiens pour leurs frères. Il faut bien en efîet que cet amour ait été puissant dans les chrétientés contemporaines des Apôtres, autrement la fusion d'éléments si disparates et si contraires, tels qu'étaient les juifs et les païens, des hommes libres et des esclaves, des pauvres et des riches, des savants et des ignorants, ne se serait Jamais opérée'.
Et partout où se rendaient les messagers de la foi, les messagers de Dieu qui est amour, cet amour sublime et divin accompagnait leurs pas. Il a élevé les sentiments de l'individu, pénétré et consacré la famille, régénéré la société, ennobli, embelli la vie. Maintenant l'esclavage est détruit en principe, la pauvreté enrichie, la bassesse relevée, toute misère soulagée. Maintenant l'époux n'est plus un despote au pouvoir illimité, la femme est la compagne de sa vie, et la confidente de son âme*. Maintenant maltraiter, exposer, mettre à mort ses enfants est un crime dans le monde devenu chrétien. Il n'y a plus
* Cf. I Joan., ni, 18; Jac., 11, 8 ; I Joan., m, H , i 8 ; Rom., xir, iO, 13; Gai., vi, 9,
* TerlulL, Âpolog., c. 39. Minuc. Félix, Octav., c. 9.
* Dœllinger, Le Christianisme et l'Eglise, p. 404.
* Ephes., y, 25.
l'église et la civilisation. 243
ni juif ni gentil, mais seulement une créature renouvelée, régénérée en Jésus-Christ'. Nous voulons, dit TertullienS faire une seule république de tout le genre humain, tandis que l'horizon du païen de son temps et de tout temps ne s'étendait pas au-delà des étroites limites de sa patrie, et que tout étranger était pour lui un barbare et un ennemi*. Les églises d'Asie saluent celle de Rome*, les chrétiens de Lyon et de Vienne sont en communion avec ceux de Smyrne • ; toutes les nations d'Orient et d'Occident, de Ctésiphon au-delà de l'Euphrate jusqu'au fond de l'Espagne ne forment plus qu'un seul peuple, tous se souviennent de l'unité originelle, tous se sentent frères. Et par là fut posée inébranlablement la pierre fondamentale sur laquelle devait «'édifier la civilisation chrétienne, a La Grèce et Rome a savaient tout au plus former des Romains parfaits et a des Grecs accomplis; la religion de ces peuples, même a à sa plus belle époque, était incapable de former « l'homme parfait. Pour l'Athénien, tout ce qui n'était « pas la Grèce n'était qu'un désert sauvage et barbare. € Aucun de nos Etats ne saurait se vanter d'avoir uq « droit civil comme celui des Romains ; mais au lieu M de cela nous possédons un bien qu'un Romain, s'il
* Rom., X, 12; Gai, v, 6-
' Apologet.^ c. 38 Origen, {in Epist. ad Rom. vin, page 1173,' «dit. MigD.), Augustiu (De opère Monachorum, c. 33).
» Cf. T. m, p. 269. Demosili., C. Micl^, C. 40. Platon, De Be- -xmbl, v, p. 470.
* Ignat., Ep. ad Rom.
* Euseb., n. F.,Y, \,
0 Toulait rester Romain , ne pourrait connaître * ». Mais les marques .de charité qui distinguent le monde moderne du monde ancien devaient briller d'un plus vif éclat. Le Seigneur a apporté un feu sur la terre, et l'incendie s'est déclaré. Les âmes des saints ont été embralées d'un amour héroïque, armées d'une puissance surhumaine, saisies d'une activité infatigable et portées à des sacriflces devant lesquels la nature humaine recule d'épouvante. Ce que raconte un évêque du tro.sième siècle, saint Denis d'Alexandrie', s'est répété une infinité de fois : « La peste nous a visités ; c'est le fléau le plus a terrible et le plus épouvantable pour les païens, pour a nous c'est simplement une occasion d'exercer et «d'éprouver notre foi. Un très-grand nombre de nos « frères dont la charité ne s'est pas épargnée, ont visité, « soigné, servi les malades pour l'amour de Jésus-Christ c et ont sacrifié généreusement leur vie avec eux. Beau « coup, après en avoir guéri d'autres à force de soins, 0 sont morts à leur place. Nous avons ainsi vu sortir de
* Cf. Sctiiller, les Migrations des peuples, les Croisades et le 'Moyen Age.
« Alors par le christianisme se fonda une société spirituelle à cô''^ df" \"i société civile et poiîlique, une société qui brisa les cliaînes de î'ey/îl».isivisme national antique, qui réunit Grecs, Romains et Baroares sous l'autorité d'un même maître, et qui portait en soi la tendance réfléchie à embrasser toute iliumanilé. Avec cette révolution naquit l'histoire universelle. Auparavant il y avait des histoires de peuples isolés, qui à la vérité avaient entre eux des points de contacts, une dépendance mutuelle extérieure, mais qui n'avaient pas conscience d'un intérêt universel, commun, dans lequel ils devaient chercher le centre le plus intime de leur vie )». H. Ritter, Histoire de la philosophie, v« part., p. 7»
«Eusèbe, H. £.,yii, 22.
L'ÉGLISE ET LA CIVILISATION. îiS
fl ce monde beaucoup de nos meilleurs frères, des prê- 0 très, des diacres et des laïques éprouvés ; ce genre de « mort qui vient de la piété et de la foi ne me semble « pas inférieur au martyre. Ceux aussi qui ont fermé la a bouche et les yeux aux chrétiens mourants, qui les ont a portés sur leurs épaules, lavés et enveloppés d'un lin- « ceul, ont éprouvé bientôt après le même sort. Il en a a été tout autrement chez les païens. Ils repoussaient « ceux qui commençaient à devenir malades, ils évitaient « leurs plus proches parents et jetaient leurs cadavres « demi morts dans la rue» tant ils redoutaient la cona lagion ».
Si nous envisageons l'homme à la lumière naturelle de la raison, que de choses repoussantes ! Quelle incurie dans les choses du corps et de l'esprit, quelles souillures et quelles misères, quelle stupidité et quelle cruauté, que de vices et de crimes, que d'ingratitude et de haine î Comment donc aimer une telle créature d'un amour sublime, saint, toujours prêt à se sacrifier, et qui ne se laisse jamais rebuter? Jésus- Christ a rendu cet amour possible, il l'a commandé et il en a fait quelque chose de réel. Il nous a fait connaître ce qu'il y a de bonheur à faire le bien, en dévoilant au monde la sublime dignité du pauvre. Il a jeté un voile sur toute celte misère, sur ces mille faiblesses et défauts de noire nature, il a répandu le charme d'une beauté surnaturelle sur cet homme défiguré, enlaidi affreusement par le péché et par la maladie. Maintenant l'homme, je dis le dernier des hommes, est plus qu'un esprit immortel, plus que le chef-d'œuvre de la création ; cela, Platon l'avait vu, et son cœur demeura étranger à l'amour du pauvre ; il est
quelque chose de plus encore que l'œuvre de Dieu, œuvre créée de sa main et destinée à le servir ; Israël savait cela sans même soupçonner cependant cet amour dont l'immensité embrasse le monde. Qu'est-ce donc que l'homme ? c'est une âme sur laquelle a coulé le sang du Rédempteur, qui l'a consacrée et sanctifiée pour en faire un temple du Saint-Esprit.
Origène raconte que son père Léonide, se levant dans le silence de la nuit et venant auprès de la couche de son fils endormi, baisait respectueusement sa poitrine, comme le saint tabernacle de Dieu. Tel est l'homme aux yeux de la foi. Le Fils de Dieu, en se faisant homme, a jeté sur les blessures saignantes et hideuses de l'humanité pécheresse le manteau de sa propre nature divine, il a couvert l'homme du vêtement de sa sainte humanité, il l'a revêtu de la gloire du ciel, a Ce que vous avez fait a au moindre de mes frères, vous l'avez fait à moi- «même' ». Donc la foi voit l'homme entouré de l'éclat d'une lumière divine, nous apercevons Jésus-Christ dans le dernier de nos frères. C'est ainsi que le pauvre, comme membre très-précieux du corps de Jésus-Christ, d'objet de mépris et d'horreur qu'il était auparavant est devenu maintenant un objet de vénération. L'antiquité avait le culte de l'héroïsme et du bonheur, le monde moderne a le culte du génie ; mais l'Eglise a le culte de la pauvreté*. C'est ainsi que nous comprenons jusque dans son essence propre et sa raison dernière, la sainte et salutaire puis»
* Matth., XXV, 40.
* Cf. Consl., Exiit. De Verb. signifie, in ô*';
l'église et la civilisation. 247
sance que l'Eglise exerce par la charité. Si l'on peut comparer la miséricorde à un fleuve qui arrose et féconde la terre de ses eaux bienfaisantes, il faut dire que ce fleuve a sa source au pied de l'autel de Dieu qui est dans l'Eglise. Là se trouve la crèche de Jésus enfant, lequel consacre et sanctifie les petits enfants, les préserve de la mort* et les remet comme un saint dépôt entre les bras de leurs parents *, assurant leur éducation et leur avenir*. Aussi était-ce principalement l'Eglise qui adoptait les enfants exposés. Les conciles d'Arles (412) et de Vaison, ainsi que le synode de Mâcon (581) enjoignent aux curés d'inviter les filles séduites à déposer leurs nouveau-nés aux portes de l'église, dans une niche destinée à les recevoir, et celui qui trouvait un de ces enfants devait le remettre aux administrateurs de l'église. A défaut de parents, les fidèles se chargeaient des délaissés*. La cruelle coutume d'exposer les enfants vient de la même source que l'esclavage et se retrouve chez tous les peuples païens. Personne ne voyait d'injustice à ce qu'un père jetât sa propre chair et son sang en pâture aux chiens*. Le droit ecclésiastique signala pour la première fois cette coutume comme un crime*.
* Cf. Lactant. Inst. div., vi, 20. Epist.ad Diogn., c. 3. Justin., Àpolog., I, 27.
* Ambros., De bono mort., c. 8.
» Ciirysoslom., Hom. ix, H in Col.
* Bes hospices d'enfants trouvés en Europe, par B. B. Remacle, : Paris, 1838.
' Lactant. Inst. div., vi, 20.
« Conc. Agalh., iiÛ6, eau. 2-i, Hard., ii, p. 777 et 1000, l, I p. 1790.
C*est qu'aussi l'Eglise possède la croix du Sauveur qui s'est donné au monde pauvre, comme la grande aumône du ciel, afin que tes hommes aiment comme il a aimé '. C'est qu'au milieu d'elle se célèbre le banquet céleste, où tous deviennent un, deviennent frères avec le Christ et par lui entre eux, ne formant tous ensemble qu'un corps et qu'une âme. Aussi la pensée de s'occuper des pauvres et de les secourir, complètement étrangère au paganisme, est-elle partie de l'Eglise. Déjà Julien l'Apostat cherchait à imiter en ce point l'Eglise qui est restée fnimitable même pour la philanthropie moderne '. Dès l'origine, l'Eglise prit sous sa protection les pauvres,, les Teuves et les orphelins ; dès les premiers jours de son existence, elle posa en principe que tous les dons qui lui étaient faits ap[tartenaient aux pauvres '. Ce fut elle qui durant tous les siècles bâtit partout des hôpitaux à côté de l'autci du Seigneur *, qui rassembla les frères et les
* i^oan., XIII, 15.
* Sozoïïi.jH. E.,Y, 3. Thomassin, Vet. et nov. Eccles. disciplina, m, 3, 26.
» Gregor , Ep. xi, 61. Justin., Apolog., i, 67. TertuUian., M., De Coron., c» 3.
* « Possessio Ecclesiœ sumptus est egenorum. Ambros., Ep. xviii, il, ad Valentinian.Constit. Apost.,y, 20; m, 4; il, 23. Dès le m' siècle, nous trouvons Rome divisée en sept didCOQies pour la distribution des secours aux pauvres dans les divers quartiers de la ville. La diaconesse partageait avec l'évoque et le diacre le soin des (emmes pauvres. Constit. Apost , m, Jo. — Saint Arnbroise vendait les vases sacrés pour racheter les prisonniers {Deoffic.,u, 28). Les moines admettaient les orphelins dans leurs cloilres (Basil., Reg. fus. tract., inter. 13); il y eut dès le ii^ siècle des orphelinats, oscpavcrpoï-eia, construits par des prêtres {Corp. Jur., i, lit. 3; j, 32, 35J, ainsi que des asiles pour les veuves, yj'f^'po'fsîa (Sozomen., II. E., v ,15).
amis du Christ autour de lui, qui a dit pour la première fois celle parole : Heureux les pauvres ! Que quelqu'un veuille écrire l'histoire de la miséricorde, il écrira, sans le vouloir, l'histoire de l'Eglise*.
Tel est le rapport intime et mystérieux qui existe entre le premier commandement : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, par-dessus tout, et le second qui est pareil au premier : et ton prochain comme toi-même. Quiconque brise ce lien et sépare la charité de la foi, l'amour de Dieu de l'amour du prochain, celui-là ne possède plus ■qu'un fruit mort-né, sans germe et sans vie. « Votre mi- € nistère », disait saint Ambroise* à son clergé, «brillera « d'un éc'at d'autant plus vif que vous empêcherez da- « vantage les puissants d'opprimer les veuves et les orphe- «lins, et que vous prouverez par votre conduite que les <j commandements de Dieu vous tiennent plus à cœur c que la faveur des hommes ». Une ordonnance ecclésiastique du troisième siècle contient l'exhortation suivante adressée au clergé : « Servez de pères aux orphe- « lins, soyez le soutien de la veuve, procurez du travail
Mêlante vendit ses immenses domaines et en donna le prix à l'Eglise pour être distribué aux pauvres (Pa'iad., Histor. Lansiac , c. 119); Paula, Fahiola, Placilla, soignaient les malades de leurs propres mnins (Siinl Jérôme, Ep cviri) CF. F. de Champagny, La charité chrétienne dans les prcnners siècles de rEglise, Paris 1836, et surtout 1%-xceUeiit ouvrage de P^at- ZiDgar, Histoire delà charité ecclésiastique, Fribourg, 1868, p. 26.
* Igoat. Ad Smyrn., c. 6- Clem. Alexand,, Strom, \i, 19. Gregor. Nazianz., Orat. xiv, 6 et seqq. Chiys., De Luzar. Orne, II. Cyprian. De opère et eleemosyn. Hieronym.,£p. lu, 6 : Gloria episcopi est pauperum inopiœ providtre. Ignominia omnium sacerdotum est propriis studere divttiis.
* De offic., II; 20.
2r>U CDAPITRE XX.
« à l'artisan et soyez miséricordieux envers ceux qui sont a dans le besoin; recevez l'étrauger sous votre toit, don- < nez à boire et à-manger à ceux qui ont faim et soif,' 0 donnez des vêtements à ceux qui n'en ont pas, visitez a les malades et assistez les prisonniers ». A l'approche des barbares, les malheureux qu'ils avaient dépossédés trouvaient partout un asile et des secours dans les églises et dans les cloîtres ' . La règle bénédictine contient cetta prescription : tous les étrangers seront accueillis comme le Christ lui-même. Les conciles d'Espagne, de France et de German:o reviennent sans cesse sur le devoir qui incombe aux évêques de prendre sous leur protection les pauvres, les veuves, les orphelins et tous les opprimés ; ils devaient pour cela faire usage des armes ecclésiastiques pour réprimer les oppresseurs. Afln de soustraire les pauvres aux persécutions des puissants ainsi qu'à la sentence injuste déjuges prévenus, on établit peu à peu en principe que les procès des pauvres, des veuves et des orphelins seraient de droit jugés par les tribunaux ecclésiastiques*. L'Eglise était aussi la tutrice ordinaire des orphelins de race royale*. Contre les effets désastreux de la vengeance du sang * qui bravait toutes les lois, et qui était si enracinée dans le caractère des Germains, l'Eglise créa le droit d'asile et les lieux de refuge pour dérober
1 Joan. Diacon., Vit. Greg. M. ii, 19. Thoiiiassin, Vet. et wo». diseipL, t. m, 3, 47.
* C. II, 15, X. De for. comp., il, 2; C. 2C, X. De verb. signif., T, 40.
' Tbomassin, l. c, ii, 3, 80.
♦ Tacite, Germ., c. 21.
L EGLISE ET LA CIVILISATION. ?3l
au moins quelque temps à l'épée ceux qui étaient poursuivis et rendre possible la réconciliation. La pénalité barbare en usage chez les peuplades païennes des bords de la mer du Nord ainsi que l'usage de tuer ses enfants et d'immoler des hommes ne furent supprimes que par le christianisme. Une des croyances superstitieuses des païens, c'était que les naufragés leur étaient envoyés par les dieux*. C'étaient là des maux qui pouvaient être déracinés par l'Eglise, mais non par les lois humaines.
Tous les malheureux avaient droit à la protection de l'Eglise. Les plus terribles peines n'empêchaient pas les femmes pieuses de visiter les martyrs dans leurs prisons et de venir bander leurs plaies*. La maison de l'évêque, les cloîtres et les églises étaient les asiles de tous les perféculés et des affligés ; le clergé élevait la voix en leur faveur ', fussent-ils les derniers et les plus méprisés des hommes. Lorsque ses avertissements étaient inutiles, il avait recours aux peines ecclésiastiques contre un orgueil intraitable *. On fit plus encore*. Saint Clément de Rome pouvait, dès la fin du premier siècle, écrire à l'Eglise : Kous en connaissons plusieurs d'entre nous qui se sont
'Eddius, Vita S. Wiîfndi, c. 13. Paul Venet., m, 33, •Euseb., H. E., X, 8. Terlullian,, Ad uxor., u, 8.
• Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne, p. 197, 164, 327. ThomassiD, n, 3, 87. Moy, Archiv fur Kirchenrecht, m, p. 27. Riff.'l, Exposition historique des rapports entre l'E'jlise et l'Etat. Alayence, 1836, p. 93. Concil. Sardic, can. x. Anibros. De offio., Uj 21. Chrysost., Hom. xxi, 2, seqq. De Stat.
♦ Basil., Ep. LXi. On connait la concluite de salut Ambrolsô à l'égard de Tliéodose (Tijeo'.loioi., IL E., v, 17.)
f j • Ep. i, ad Cor., c. 55.
"I^i""! CHAPITRE XX.
iiit volontairement esclaves pour en délivrer d'autres'. Et non-seulement des coreligionnaires et des proche?, mais des étrangers et des païens ont été l'objet de cette charité qui aime jusqu'à l'ennemi qui en veut à sa vie ^ Pratiquer la charité envers les malades et les environner des soins les plus tendres est une recommandation qui revient souvent dans les lettres des évoques '. Ce zèle ne s'eflraie de rien, pas même de la plus terrible des maladies, la lèpre, les malheureux qui en sont atteints étant ceux qui ont le plus besoin de secours*. Dès le iv* siècle s'élèvent des hôpitaux, inslitulion* entièrement inconnue
Ainsi Acace, évêque d'Amide, vendit les vases sacres pour racheler sepl mille Perses captifs des Romains (Socrat., H. E., vu, 21.)
*Terlullian., De patient., c. 3. Amicos diligere omnium est, ini' micos autem sùlorum christianorum. Id. AdScap., c. i.
' Saint Basile, Ep. cclxiii, 1 seqq.
♦ Gregor. Nazianz., Orat. xiv, 6.
* Augustin, Tractât, xcvii, 4 in Joan. — Julian., Ep. XLix. On les nommait TTTw/^oTfocpeîa, vt(jt«{xeï?.,^^"'â>veî,^e'«c^&);£ta.SaiiJl Basile bâtit à Césarée la plus maarniliqutî de ces maisons, elle était semblable à une ville, elle conienail des salles pour les malades, des logements pour les voyageurs, des ateliers pour les pauvres (Basil., Ep. cl). Vers la même époque nous rencontrons déjà les premières léproseries (Greg. xNiizianz., Orat. xiv, 9 seqq.). Sous le règne de Théodore," toute Eglise importante possédait une maison de ce genre qui était sous la directioB du clergé (Tlieodorel., H. E., v, 19). Il n'y avait pas de cloître qui n'eût son hospice des étrangers. Cassian., Diîins^if.cœnoô., IV, 7. Sozomen., H. E., v, 10.
Le Xenodochium de saint Pammaclius à Porto, près de Rome, a été découvert ces derniers temps, on en a mis à nu les fondements {Gazette générale d'Augsbourg). La cliarité chrélienne ( tenduit sou influence jusque sur le traitement des criminels. Saint Augustin [Ep. cliii. cxxxiii), saint Ambroise {Ep. xxv, 2 seqq.), et le concile d Elvire (C. Elvir., c. 56) exhortent â la d iuceur. Dans tous les cas la procédure criminelle, telle qu'on
l'église et la civilisation. 233
l'auliquitc, de même que les maisons pour recevoir les étrangers. Soigner les malades et secourir les pauvres était le devoir charitable par excellence '. Des Pèrej de l'Eglise ont exprimé le désir (jue tout chrétien léguât aux pauvres par son testament une portion d'enfant*; saint Chrysostome demandait pour eux une caisse d'épargne dans chaque famille *. Ce qu'un évêque ou un ecclésiastique laissait en mourant revenait aux pauvres ; ils leur devaient même léguer une portion de leur patrimoine*. Ces efforts constants de l'Eglise pour soulager la condition des classes pauvres, explique la faveur dont elle jouissait sous les empereurs chrétiens comme la bienveillance des souverains germaniques à son ésjard, laquelle ne con-
la trouve sur la tin du moyen âge, établie sur la hase du droit romain renouvelé, n'émane point do l'esprit de l'Eglise. Les peines des codes germaniques étaient très-dures et barbares. L'Eglise ne se lassa point de travailler à adoucir le sort des condamnés. Elle n'a jamais dissimulé son horreur de la cruauté et de l'eflusion du sang. Un juge ecclésiastique ne pouvait condamner à mort en aucun cas ; il était délenau aux clercs d'assister à une exécution (Hardouin, m, p. 446). Durant tout le moyen âge les évêques revendiquèrent et exercèrent la surveillance des prisons; ils empêchaient que l'on ne mallraiiàt injustement les prisonniers (Hardouin, ii, p. Hil); souvent ils intercédaient pour les condamnés à mon. A l'occasion des grandes létes, on rendait toujours la liberté à des prisonniers. Nous voyons les codes devenir plus humains à mesure que l'Eglise contribue à leur composition. Les capitulaires de Charlemagne ne parlent qje rarement de la peine de mort. Même pour les plus grands crimes, une péi.itence ecclésiastique très-sévère paraissait suftisanle. (Retlbi.'rg, Histoire de l'Eglise d'Allemagne, ii, p. 739.)
* Lactant., Instit. div.,\i, 12. Julian., Ep., 1. c.
* Thomassin, m, 1, 11.
» Ibid.
^Héfélé, Beitrœge zur Kirchengeschichte, Archéologie und Ii7ur» gik. Tubingue, 1864, i, p. 187.
tribua pas peu à l'accroissement de ses possessions *.
En refrénant l'usure, la législation ecclésiastique protégeait le pauvre contre la tyrannie du capital, et opposait une digue au paupérisme*.
« Le principe chrétien », dit Bensen', a que la grano deur consiste dans le renoncement, que là est tout or l'honneur aux yeux de Dieu, reste en vigueur durant le « moyen âge. On voit alors les plus nobles et les plus 0 puissants embrasser volontairement la pauvreté sans a rien perdre de leur considération, au jugement de qui a que ce soit. Et d'un autre côté on voit des fils de « pauvres, voire même de serfs, s'élever à la dignité de a princes ecclésiastiques de l'empire, et une fois là, per- « sévérer dans une pauvreté volontaire qui les rapproa chait de leurs familles. Des hommes de cette sorte a n'étaient certainement point disposés à favoriser une a aristocratie de naissance ou de fortune, comme ces « évoques et ces pasteurs de l'Eglise anglicane, tous caa dets de la plus haute noblesse dont ils conservent tou? « les goûts, par exe . pie le goût des chiens de chasse et « des chevaux de course. Cette disposition du clergé fut a la principale force qui lutta contre cet égoïsme polia tique, qui croissant à mesure que croissent les nations, a reconnaît à peine la dignité d'homme dans les pauvres « et les petits, et en abuse sans scrupule pour arriver à « ses fins. La prédication donnait satisfaction au plus
Schulle, Système du droit ecclésiastique, il, 93.
Can. apostol., c. 14. Benedict., XLiv.
• Les ProUtaires, Stuttgart, 1847, p. 172.
* Can. apostol., c. 14. Benedict., XLiv. De Synodo dioscesam, X, 4.
l'église et la civilisation. 255
; « petit, et le clergé, au tribunal de la pénitence, comme ! « dans les tribunaux extraordinaires, exigeait réparation ; « pour des otfcnses contre l'humanité, qu'aucune loi ; « civile ne réprimait ».
I Le socialisme part d'une supposition foncièrement [ fausse, savoir que la pauvreté n'est qu'un mal fortuit j et qui tient à l'Etat de la société. Il veut la supprimer ! par des réformes sociales ; mais à chacun des pas qu'il 1 fait dans la voie des réformes, le mal empire. Lorsque les familles, les corporations et les communes, ces membres importants du corps social, s'appuyaient encore sur une base religieuse, que le principe de la charité chréj tienne et de l'abnégation était encore en vigueur *, c'était i là une source inépuisable de soulagement pour le malheur
* Bona temporalia, quœ homini dirinitus conferuntur, ejus qui' dem sunt quantum ad proprietatcm, sed quantum ad ùsum non soîum debent esse ejus, sed etiam aliorum, qui ex eis sustentari possunt ex eo, qnod ci superfluunt. Saint Thom., Somm., II, II, qu. xxxii, art. 5 ad 2. Ct. Qu, xlvi, art. 7. Qu. lxxi, art. l. Rien de plus fort et de plus hardi que le langage des Pères sur ce devoir de la charité. Le mien et le tien, absurde parole, dit saint Clirysostome (De S. Philogon. inter Uom. cAmm., Eom. VI, I). Saint Anibroise, saint Basile et saint Augustin s'expriment de même. Là se trouve la solution des questions sociales. Ce que le droit divise, il faut que la charité l'unisse. La propriété a sa raison dernière dans le plan universel et éternel du monde, tout comme la pauvreté : l'une et l'autre sont pour servir au salut de celui qui possède comme de celui qui ne possède rien, du premier par la miséricorde, du second par la pratique de la patience et de la résignation. Saus le communisme de la charité chrétienne la propriété serait un tort fait à l'humanité. Quant au communisme forcé, ce n'est que la conséquence nécessaire d'un système qui ne laisse plus de place pour la charité libre destinée à unir ce que le droit et la naissance divisent. L'égoïsme du riche provoque Tégoïsme du pauvre. Si Platon avait connu la charité chrétienne, il aurait fondé la communauté des biens dans sa Jépubbque idéale sur une autre base que celle de la loi. Et
25b CHAPITRE XX.
et la pauvreté, c'était encore une digue élevée contre le paupérisme, laquelle devait nécessairement se rompre et disparaître avec l'anlique foi. a L'usage de la propriété a est lié à la supposition d'un besoin réel et raisonnable. «En dehors de cette supposition la propriété perd son a droit essentiel. Voilà ce que ne doit point oublier la « richesse opulente et immorale, lorsqu'elle veutdémonc Irer au prolétariat le droit de propriété. Le moyen « d'éviter les crises sociales lorsque l'opulence de quel- « ques-uns croit qu'il lui est permis d'être sans entrailles « en face de la misère des multitudes *? »
Certainement il est facile *, après les expériences que nous avons faites, de découvrir des moyens plus efficaces que par le passé pour secourir les pauvres et prévenir la pauvreté. Mais ce n'était point seulement par l'aumône directe et matérielle que l'Eglise avec ses monastères servait et sauvait la société chrétienne, et qu'elle exerçait sur elle une influence moralisatrice; ce résultat J-j s'obtenait surtout par l'honneur dont l'Eglise entourait le pauvre et la pauvreté. C'est en cela que consistait uq des plus grands avantages que le monde retirait des ordres religieux, mais c'est malheureusement aujourd'hui une des raisons principales qui les rendent insupportables
l'asristance légale des pauvres, qu'est-elle autre chose ellemême, sinon un communisme véritable quoique adouci dans les formes?
« Il ya, dil Blanqui, des questions d'économie politique,qui demeurent insolubles tant que la religion catholique n'y mettra pas la main p.
^ Schaeffle, Dos Gesellsch. System, menschl. Wirtfischaf., p. 232. • Cf. iSloDtalembert, op. cit., p. 72.
à cet esprit du siècle quiveut absolument exclure Dieu de la société moderDe. L'impie n'aime pas les pauvres : ils lui rappellent beaucoup trop l'idée d'une justice qui récompense et qui punit, la pensée d'un avenir dans lequel chacun aura sa place marquée selon ses œuvres, et pour l'éternité. Le mauvais riche , le viveur de notre temps beaucoup plus dur que celui de l'Evangile, ne veut pas même endurer Lazare à la porte de sol palaii.
Et c'est là précisément le contraire de ce que les ordres religieux ont voulu et fait. Ils ne se sont pas contentés de soulager la pauvreté, ils l'ont environnée de respect et d'honneur, sanctiflée et choisie pour leur partage, embrassée avec amour comme la chose la plus haute, la plus royale qui soit sur la terre. Les cloîtres continuaient d'offrir à la contemplation du chrétien l'idéal de la vie chrétienne sous toutes ses faces, en particulier sous celle où la distinction entre viche et pauvre n'existe plus, et qui s'était manifestée avec éclat dans la première communauté chrétienne ». Le devoir d'assister les pauvres était inculqué sans relâche aux fidèles*; et, indépendamment des diacres qui avaient pour fonction spéciale d'en prendre soin, les évoques considéraient aussi
T.nJJi Lt^^^^,^^ P'^'^^ ^^ pauvres parmi eux. Tout ce qu'ils ■possédaient en terres et en maisons, ils le vendaient ri en apportaient le prix aux pieds des Apôires, afin qu'il fûi dislri- Due a cliacun selon ses besoins ». Act., iv, 34, 33. Cf. v, 4.
, * Thomassiu, le, m, 1,12.- C'est sur ce principe formellement exprime dans IT.vangile {Matth., v, 42), que renose la doclrine de l'Eglise sur le pFèt. mutaïun, et la défènseT?elle ; laude la pratique de l'usure. Ce que le chréUen prête à un ;necessiteux ne doit comme tel lui rapporter aucun profit Un pm cessant, un dommage naissant et le danger de perdre le pimi" Apol. do CHaisr. — Tome Y. 13
2?iS CHAPITRE XX.
ce soin comme la plus belle partie de leur ministère ». La charité chrétienne a créé les trois grands ordres hospitaliers de Saint-Jean, de Saint-Lazare et de Sainte- Marie, ainsi qu'une multitude de nouvelles Congrégs tiens dont les membres fout vœu de passer leur \ie secourir les pauvres, à servir les malades, à assister les faibles et les opprimés, ainsi qu'à défendre le royaume de Dieu sur la terre, la sainte Eglise. Les histoires racontent avec soin la vie guerrière et les actions d'éclat des chevaliers de Saint-Jean, et sont muettes sur leur vie cachée et sur leurs œuvres d'humilité et de miséricorde. Pendant trois cents ans les Hospitaliers ne servirent pai avec moins d'honneur dans les hôpitaux que sur lei champs de bataille.
pal sont les seuls motifs qui puissent légil^J",^f..l'V"f'1Lo ?rêl demeure esseniiellement un contrat gratuit. Ct.Beno 5 V £«cyc/. de isura, d. d. 1 nov. 1745. Décret, ^nqu^s^'t>< 18 Âugust. 1830, 31 AugUSt. 1831, Thom., l C qu. LXXVII p. tôt.
« Quand il s'agit d'un prêt fait dans un simple but de co: sommation, et par lequel l'emprunteur ne devient pas pi licuTqu'i n'était, faire de ce prêt une occasion de luci exploUer le besoin et la gêne d'une Personne c est assur ment une chose honteuse, et Tantiquite la senti ainsi q rEglise «.F. Lassalle (Herr Bastial-Schulze von Dehlzsch, J CEconornische Julian. 1864, p. 164).
Lors donc que l'Eglise défend le prêt à intérêt c'est simp ment l'usure exorbitante qu'elle condamne. Elle ne se lai, point guider en cette matière par un rigorisme insensé, e. < ne tend point à paralyser le commerce ; elle ne lèse pas s droits de ceux qui possèdent au profil des classes pauvr-, elle n'est point dominée par les idées communis es ; elle e fait aucunement preuve d'ignorance en matière decoiiom, elle exprime la justice dans toute sa délicatesse. Cf. fl'^'i^^f et usure, 1868, p. 5b. Arnold, Zur Geschichte des Eigenthums, p. l
* ThomassiD, loc. cit., ii, 3, 87-90, 93-97.
l'église et la civilisation. 259
Vous êtes beaux sous la cuirasse, 0 chevaliers de noble rare, Mais plus beaux sous le tablier De l'humble frère hospitalier.
Les Lazaristes avaient la coutume, tant qu'ils restèrent' en Orient, de choisir pour leur grand-maître un lépreux. Leurs maisons, les Lazarets, se répandirent partout. La confrérie des constructeurs de ponts [Fratres pontifices)^: fondée au xii' siècle par un pauvre pâtre, s'engageait par) un vœu à protéger les marchands contre les voleurs de' grands chemins, à les aider gratis à passer les rivières, à ériger des asiles et des hospices pour les voyageurs pauvres et malades au bord des fleuves, ou dans leS; lieux écartés et périlleux, à établir des ponts et des, routes *,
Dans les temps modernes on a allégué l'intérêt même des pauvres et de prétendus principes d'économie politique pour attaquer l'aumône faite selon l'esprit de l'Eglise; on a prétendu qu'elle encourageait ri m prévoyance et la paresse, et qu'elle avilissait celui qui la reçoit. Nous très - éloignés , dans nos diverses institutions charitables, de considérer seulement et exclusivement le salut étemel. Nous savons que l'au-» mône, lorsqu'elle est répandue sans discrétion, ou assu-, rée comme un droit, est plutôt nuisible que profitable. Mais ce reproche atteint précisément, non pas la charité^ libre et chrétienne, mais l'assistance qui se fait au: moyen d'une taxe légale. Il est certain que l'aumône.
* Ralzinger, op. cit, p. 278.
g«0 CHAPITRE XX.
lorsqu'elle est faite sans délicatesse et demandée sans nécessité, avilit. Mais elle honore, elle concilie, elle touche lorsque, conformément au précepte de la religion, elle est un don généreux qu'un frère fait discrètement à son frère. Chacun de nous demande l'aumône et tous les jours, car qu'est-ce que l'aumône, sinon la charité chrétienne en exercice, la charité qui donne premièrement son cœur, puis ensuite de ce qu'elle possède ? C'est justement le christianisme qui a ennobli le travail. Notre civilisation moderne donne à beaucoup la possibilité de gagner leur pain par le travail, mais non pas à tous ni toujours. Il n'y a pas de loi civile, pas d'épargne ni de prévoyance individuelle qui puisse arrêter à coup sûr les jours de détresse ; et quand ils sont venus, il faut bien que la charité chrétienne guérisse les maux qu'ils apportent. La charité fait que le riche s'abaisse vers le pauvre et que le pauvre s'élève vers le riche. La loi de justice a sa tâche à remplir dans la société humaine, mais la charité libre y a la sienne aussi. Et toutes les fois qu'on a voulu obte- 1 nir par la contrainte ce à quoi la liberté pourvoit d'ellemême, l'ordre social en a été atteint et bouleversé. Pauvres et riches deviennent meilleurs par la pratique de charité chrétienne, laquelle seule contient le principe de la vraie fraternité, de la vraie égalité. Sans elle c'e/i la guerre de tous contre tous, ouverte ou cachée *.
Tous les reproches que l'on fait à la charité chrétienne atteignent bien plus justement encore l'assistance légale des pauvres. Celle-ci favorise l'imprévoyance, ôte au
i 'EXeracaûvYi, pitié , compassioD, aumône. Cf. Dupanloup, La chanté chrétienne et ses œuvres.
l'église et la civilisation. 2C1
pauvre le sentiment de l'honneur, pousse à la paresse ; la taxe des pauvres est un salaire donné à la corruption, une prime accordée au vice el une charge écrasante pour la population *. Dès que l'on veut obvier à ces inconvénients, on passe à la cruauté envers les pauvres. La charité chrétienne peut seule marcher sûrement entre ces deux écueils contraires. On impute à la charité chrétienne de favoriser la paresse, rien n'est moins vrai. « Travaillez sans relâche », est-il dit dans les constitutions apostoliques *. « Celui qui est devenu pauvre « par ses vices, ne mérite pas qu'on l'assiste ». o Que a l'on ne donne pas », dit saint Ambroise ', a au pauvre a débouté ce qui appartient à la pauvreté véritable ». Saint Jérôme * et saint Basile s'expriment de même. Tout cloître important avait son dispensateur des aumônes, dont le devoir et la fonction étaient de s'enquérir des besoins des pauvres, et de distribuer les secours avec charité) mais aussi avec circonspection '. Il faut être pauvre réellement ou du moins en esprit, pour savoir aimer les pauvres. Aussi les pauvres sont toujours les
» Naville, Be la charité légale, i, p. 68-84. n, p. 100 et 394. Pashley, Paupmsm. p. 272. Roscher, Grundriss., p. 96
^LeOffic., II, 15.
* Ad Paulin., Ep. LViii, 6. — Voir la peinture du mendiant de profession dans saint Basile in Ps. xiv, Hom. i, 6.
® Eleemosynarius ant per se reqiiirat aut per veraces et fidèles homines mm multa soUicitudine perquiri faciat, iibi cegri et débiles jaceant, qui non habeant, unde se sustinere valeant, et ingressus domum blande consoletur œgrum. et afferat ei quod melius habet. LaDfranc. in Décret, pro Ord. S. B. C, viii.— Que nous sommes loin de la philanthropie admiaistrative l
pins aumôniers. L'Eglise catholique n'a pas seulement honoré constamment la pauvreté, et proclamé bienhea- Touse la pauvreté en esprit : elle a passé à la pratique et donné au monde par ses ordres religieux une armée d'aumôniers et d'aumônières qui, pauvres eux-mêmes, savent cependant ouvrir sans cesse de nouvelles sources de secours pour le corps et pour l'âme *.
Sans l'intervention des forces morales il n'y a pas de mesure administrative, de quelque source qu'elle vienne, qui puisse supprimer le paupérisme dans sa raison d'être la plus profonde et la plus générale; quelle législation en effet donnera au pauvre l'esprit de travail, d'épargne, de prévoyance et de modestie-? La pauvreté ne disparaîtra jamais entièrement de la terre, puisque le dénûment est l'état naturel de l'homme, et la richesse le fruit du travail et de l'industrie, dont les travailleurs ne recueillent que la moindre portion. Quelque chose encore qui ne disparaîtra jamais, c'est le malheur et le vice qui font tant de pauvres. Il n'y a qu'une puissance morale qui soit en état de resserrer le paupérisme dans des limites aussi étroites que possibles, en coupant dans le plus grand nombre possible la racine même de la pau-
* « Sommer au nom de la religion le riche de remplir ses devoirs envers le pauvre, c'est resserrer les liens sociaux, c'est une œuvre de concorde et de fralernilé évangélique; soulever j le pauvre au nom du droit, c'est un tocsin de guerre civile; c'est augmenter ses souffrances et non point les soulager ». Baranle, Questio7is constitutionnelles, c. 5.
* Roscher, Système d'économie 'politique, i, p. 409. Chez ual peuple sain tout est sain jusqu'au luxe. Rendre un peuple sain n'est pas une œuvre dont l'Etat soit capable, puisque l'Etat est le produit et la résultante du peuple.
L'ÉGLISE ET LA CIVILISATION. ^tij
\reté, c'est-à-dire la soif des jouissances, l'imprévoyance, la paresse, etc.
Bien loin de faire disparaître la pauvreté, les systèmes socialistes y réduiraient toute l'humanité. « La commua nauté des biens ne peut exister », dit Roscher % a que « ctiez les bêtes ou chez les anges». Chacun voudrait ne travailler que le moins possible et jouir le plus possible; le résultat final serait la barbarie universelle '. La répartition serait injuste, puisqu'elle donnerait autant au fainéant et à l'incapable qu'au plus capable et au plus laborieux. On verrait aussitôt se rompre tous les ressorts de l'activité et du travail : un Etat communiste serait nécessairement un Etat pauvre ^ De plus il n'est
* Op. cit., i,p. 131. — L'égalité du conimanisme, dit Bastiat {Uarmon. économ., c. S), est la plus choquante des inégalités, puisque c'est rexploitation du fort et du travailleur au profit du faible et du paresseux.
* Cf. Proudhon, Contradict., c. 12.
'Saint Thomas réfute déjà le communisme. « Il est permis à l'homme, dit-il, de posséder des choses en propre. Cela est même nécessaire à la vie humaine, pour trois raisons : La première est que chacun donne des soins plus assidus à une chose qui le regarde, qu'il n'en donnerait à un bien absolument commun ou que plusieurs posséderaient ensemble... La seconde raison est qu'un ordre plus parfait règne dans les choses humaines quand le soin de chaque chose en particulier revient de droit aux individus ; tandis que la confusion régnerait si les soins de chaque individu portaient indistinctement sur toutes choses. La troisième raison est que la paix se conserve mieux parmi les hommes, chacun pouvant mieux se contenter de son bien ; d'où vient que parmi ceux qui possèdent une chose en commun et par indivis , on voit de fréquentes querelles». II, II, lxvi, art. 2. Voir la décision de lEglise touchant le droit de propriété dans Raynald, Aimai. ece/es.,xv,p. 241,283 et seqq. — Les idées socialistes sont plus vieilles que la révolution française. Cf. Morelly, Code de la nature. On tournait des regards d'envie du côlé de la Chine,
2«i CHAPITRE Xr.
pas douteux que la diversité des besoins et des talents ramènerait bientôt la diversité des foîtunes. Ce n'est que dans une atmosphère de liberté que se développent les forces '. C'est la charité, non le droit, qui donnera au monde, sinon la communauté des biens, au moins quelque chose qui en approchera; elle doit venir de la part du riche et non être exigée par le pauvre*.
L'instruction n'offrira pas davantage un remède efficace contre la pauvreté. Longtemps déjà avant la révolution française, on avait considéré l'instruction comme la panacée de toutes les plaies politiques et sociales. Turgot attendait tout des lumières de la science, ou, comme Hj s'exprime, « du mécanisme d'une éducation conforme] c aux vrais principes * d. Mais l'instruction multipliej démesurément les besoins et les désirs, et, sans l'influence de la religion et de la morale, elle n'est pas ei état de combattre le vice, père de la pauvreté. L'expérience l'a suffisamment démontré * : privée de bases reli-j gieuses, l'instruction souvent n'est qu'un instrument de crime, un aiguillon pour l'orgueil et pour toutes le^
où semblait fleurir l'idéal de l'Eiat. Montesquieu lui-mêm^ lait dériver le droit de propriété de la reconnaissance de l'Etat {Esprit des lois t xxvi, lo.)
* L'industrie privée est moins dispendieuse que l'indust
de TEtat.
* La communauté des biens chez les premiers chrétiens dans les ordres religieux est la réalisation de celte idée, maiJ elle est l'expression d'une charilé surhumaine et la conséj quence d'un conseil évaugélique. [Maith., xix, 21.)
' Voir Texcellent livre d'Alex, de Tocqueville : LancienRégi et la Révolution..
* iohnaloa, EiiQland as it is, p. C2.
passions. Ce n'est pas parmi les ignorants, mais dans les rangs des hommes ayant reçu de l'instruction que l'on rencontre les criminels les plus audacieux et les plus roués *. C'est pourquoi l'action de l'Eglise dans l'instruction du peuple est indispensable, puisque seule elle peut donner au travailleur cette instruction solide, armure d'acier pour le combat de la vie ; et plus la liberté politique et sociale de l'homme est étendue, plus aussi doit être affermie la loi intérieure et individuelle selon laquelle il se gouverne lui-même *. Dans le soin qu'elle prend des pauvres la charité chrétienne va droit à la racine du mal, elle s'attaque au vice, à l'incurie, à l'indolence, à la dissipation, dont elle délivre l'homme; pourvu que celui-ci lui ouvre son cœur. La bienfaisance officielle procède autrement, aussi est-elle sans efficacité aucune. Le don matériel n'a du prix que comme expression de la charité qui est dans le cœur. Dès que le pauvre s'aperçoit de ce sentiment, il donne toute sa confiance et se laisse conduire. La charité est si longanime et si patiente que nul cœur ne saurait lui résister *. La taxe légale produit des résultats tout contraires. Ce système a quelque chose de la dureté antique envers les pau-
' Moreau - Christophe , Essai sur la science de la misêrel page 45.
* La terre classique du paupérisme, c'est la Chine, c'est l'Inde. En Chine on ne connaît que le principe de l'utile, il étouffe toute morale, il n'en faut pas davantage pour faire pulluler les pauvres. C'est aussi la terre classique des Nababs. Klemm, Histoire de la civilisation, vi, 13.
» Cf. Périn, De la nchesse, u, p. 440. — La charité chrétienne, (par l'auteur).
•vres *. La religion seule apprend à aimer les pauvres. La législation anglaise et les projets des philosophes du siècle dernier en fournissent une preuve suffisante *. Elle démoralise le pauvre, lui conseille la paresse et la dissipation, éteint le sentiment de la honte et toute délicatesse, fait vivre l'homme sans vergogne dans l'abondance, pendant que le pauvre honteux meurt de faim. Outre qu'elle blesse la justice, n'est-elle pas encore de nature, comme le communisme dont elle partage le principe, à multiplier le nombre des pauvres? Tout le monde sait ce qui se passe en Angleterre. Elle ferme et scelle d'ailleurs la source si pure de la charité individuelle et de la compassion volontaire, tandis que d'un autre côté elle ouvre de toutes parts les sources de la misère, de l'imprévoyance et de la paresse, en faisant naître l'idée du droit à l'assistance. Cette assistance légale est un premier pas fait dans la fatale voie qui conduit nécessairement un peuple au régime de l'ancienne Rome, alors que l'Etat avait à fournir aux multitudes oisives du pain et àe?,jeux. Favoriser le luxe pour donner aux pauvres de l'occupation et du pain est un moyen désespéré mais conséquent, là où Ton a renié le principe de la charité chrétienne. L'égoïsme doit nourrir l'égoïsme. On oublie que ce système, semblable au sauvage qui coupe l'arbre pour en manger les fruits, dissipe le capital, procure des secours passagers et non durables et à une partie seulement de
* Cf. Platon, Legg., ix, p. 936. Naville, De la chanté légale, i, page 281.
* Nicholls, Eistor. of the Englishpoor law., ii, p. 100. De Tocquevilie, op. cit., p. 133.
Il population ouvrière, à celle qui est saine et qui peut tiavailier, qu'il aigrit les esprits des pauvres et accroît leurs besoins.
La rénovation morale du monde par le Christ fournit une base pour la régénération sociale. L'Eglise a donné la liberté à l'Europe en lui donnant les bonnes mœurs. « Que l'on nous donne », pouvait déjà dire saint Augustin', a des époux et des épouses tels que la doctrine cliré- « tienne les veut, des parents et des enfants, des maîtres « et des serviteurs, des rois, des magistrats , des soldats, c des citoyens, des fonctionnaires de tout genre, animés « des sentiments chrétiens, et l'on avouera que loin « d'être contraire aux intérêts des empires, la religion « chrétienne est la meilleure garantie de leur salut ».
La source d'où émane tout le bien-être d'une nation, la condition nécessaire de toute indépendance et de toute liberté vraie, comme de toute noblesse de sentiments, c'est le travail. Qu'étaitil avant Jésus-Christ? En Grèce, plus la civilisation croissante offrait de jouissance à qui avait du temps à lui consacrer, plus aussi l'on avait hâte d'en finir avec le travail qui couvre les nécessités de la vie et de s'en débarrasser sur d'autres. La vie humaine proprement dite ne commençait qu'avec le loisir : apprendre par conséquent à remplir agréablement ce loisir, savoir en jouir était le but de l'éducation hellénique, qui était le privilège des hommes libres *. Cette aversion instinctive et innée de l'homme pour le travail et
• Augustin., Ep. cxxxviii, ad Marcelîin., n, 2o.
* Le travail est chose illibérale, àvcXsjScpov. Arist., Polit., m, 3; vni, 2. Piat., De Repub., ii, p. 94; iv, p. 194.
26b CHAPITRE XX;
la peine, amena nécessairement après soi le mépris du travail*, notamment de tous les métiers mécaniques, voire même de l'art. Ce mépris de tout travail manuel, dont n'était pas exempt l'artiste même dont on admirait les chefs-d'œuvre, devait avoir des conséquences incalculables. Il produisit l'esclavage', ce fondement malheureux sur lequel reposait toute la vie politique et sociale de l'ancien monde, institution contraire à la vérité et à la nature qui corrompait le caractère de l'homme jusque dans sa racine. On ne connaissait point cet attachement de chacun pour sa vocation, cette fidélité au devoir, cette conscience qui est le fruit d'une profession déterminée et constamment exercée. L'orgueil d'une civilisation dédaigneuse, qui ne voyait d'objet digne d'elle que dans les assemblées du peuple, dans les tribunaux où toul athénien devait assister, recevant pour cela trois oboles chaque fois, et dans les théâtres, et qui méprisait tout U reste, n'était pas une des moindres causes de ces inter minables factions qui déchiraient l'Etat, ainsi que de celt déloyauté qui se vendait au plus offrant et trahissait le intérêts les plus sacrés de la patrie *. 11 n'en était pas au
* « Les manouvriers ne méritent pas le nom de citoyenî ils n'OQt aucune noblesse de sentiment, il n'y a aucune diflt' rence entre eux et les esclaves ». Arist., l. c, ii, 1 ; m, TI, 2.
2 « Il y a des travaux », dit Aristote [Polit., i, 3), « auxquci un homme libre ne peut se soumettre sans s'abaisser; c'e; pourquoi la nature a créé une certaine espèce d'hommes, ad qu'ils travaillent pour nous avec leur corps ».
3 Polyb., VI, 56; xviu, 17. Grœca fides. Horat., Sol, ii, Grœculus, Juven., Satir., m, 78. — « Quand un grec fournira dix signatures authentiques, avec autant de sceaux et ]U
trement à Rome. Cicéron exprime à plusieurs reprises et dans les termes les plus forts son mépris pour le travail el les travailleurs *. Le salaire est de sa nature avilissant. Les lettres et la philosophie, l'architecture et le haut commerce sont seuls compatibles avec la dignité d'un citoyen romain. De là cette multitude toujours toute prête à se soulever, et que les dépositaires du pouvoir se conciliaient en lui donnant du pain et des jeux*. De là des troupeaux de parasites, l'accumulation de la richesse dans les mains de quelques-uns, la disparition toujours croissante de la classe moyenne, alors que les travailleurs libres ne pou- Tant soutenir la concurrence du travail servile, devenaient de plus en plus rares '. Delà ces latifundia ou grandes propriétés qui, au témoignage de Pline, perdirent l'Italie, delà la décadence de l'agriculture et enfin le paupérisme *. Philippus affirmait (104 av. J.-C.) qu'il n'y
nombre double de témoins, il ne serait pas encore prudent de lui confier un talent d'or », dit Poiybe [Eist., yi, 54). — Vt quisque optime grœce sciret, ita esse'nequissimum. (Cicer., DeOrat., ii, 66)
* An qmdquam stultius, quam, quos singuîos sicut operarios
hxrbarosque contemnis , eos aliquid putare esse universos. (Qu.
Tuscul, V, 36.) — On ne peut vivre dans un atelier et être un
homme honorable. De Off., i, 42. — Cf. Térence, Eunuch., ii,
2, 26. — Mommsen, Eist. rom., m, p. 500. Le haut commerce
•et la grande propriété sont les seules professions qui ne dé-
'gradenl point. Les philanthropes du siècle dernier qui avaient
! toujours à la bouche le bien-être du peuple, ne laissaient pas
pour cela, Turgot lui-même, d'exprimer leur mépris pour le
peuple. (Cf. de Tocqueville, Op. cit., p. 215.) Tant il est vrai
qu'il faut être chrétien de cœur pour aimer le peuple.
* Panem et circensesl Juvénal, Satir., x, 81. ' Rossbach, Histoire de l'Economie politique, 4855, p. 210, 230. ? Chez les Israéhles, l'année jubiliaire qui revenait tous les
avait pas à Rome deux mille citoyens ayant de la fortune'. Toutes les mesures prises pour remédier au mal furent inutiles et inefficaces," par exemple, les nombreuses lois agraires portées en vue d'arrêter le développement de la trop grande propriété et de rétablir une classe de paysans libres (133, i23, 100, 91, 59 avant J.-C), le décret ordonnant que tous les grands propriétaires de bestiaux prendraient au moins un tiers de leurs pâtres parmi les hommes libres», etc. C'est une terrible leçon que l'histoire donne, lorsqu'elle raconte que six propriétaires seulement possédaient la moitié de la province d'Afrique, et que Néron les fit mettre à mort^
Cette aversion et ce mépris du travail se retrouvent partout dans le paganisme. L'indien de l'Amérique du Nord, comme autrefois le germain, hait le travail et l'impose à sa femme * ; les Gaulois* et les Lusitaniens te naient le travail, même agricole, pour avilissant. Les Scythes, les Perses, les Thraces, les Lydiens ne pensaient pas autrement «. Pour le Brahmine qui se livre exclusive
cinquante ans et qui remettait le propriétaire originaire en possession de son bien aliéné, rendait impossible l'accumulalion de la richesse dans les mains de quelques-uns, la spo lialion du pauvre et le paupérisme.
*Cicer., De Offic.,u,2l.
« Suet., Cœs., c. 42.
3 Pline, H. iV., xviii, 7.
* Tacite, Genn., c. 14, 1 S.
" Cicer., De RepulL, m, 6.
«Hérodote, ii, 161. « Comme une zone céleste », dit l'au teur de Ludnde, « le droit de ne rien faire sépare les honnête gens du vulgaire ». Nous voyons que le moderne paganism est demeuré conséquent avec lui-même.
'ÉGLISE fcf LA CIVILISATION. 271
ment à la contemplation, c'est déjà une souillure que de toucher le paria qui travaille. « La sagesse indienne », ditLotze*, « attribue à riiomme la fatigue et la jouis- « sance émouvante du champ de bataille, à la femme le o travail pénible et abrutissant. Les Grecs, il est vrai, ne « divisaient pas ainsi la vie ; mais ce problème du rapa port à établir entre la jouissance libérale et le travail « indispensabie, ils le résolvaient d'une manière non a moins superficielle et mécanique par l'institution de a l'esclavage. Au milieu de cette civilisation grecque si a florissante, une chose révolte, c'est le sans-façon avec « lequel les esprits les plus éminents considèrent l'escla- « vage comme une nécessité évidente de leur constitution a politique et sociale. Quand les navettes pourront se a mouvoir d'elles-mêmes , dit Aristote, nous n'aurons a plus besoin d'esclaves. Cette idée contradictoire d'une a machine agissant avec intention et intelligence sans « cesser d'être machine, on essaya de la réaliser par l'es- « clavage. Il est aisé de voir sous les raisons d'Aristote 0 l'égoïsme aristocratique qui posant en principe son « privilège propre et son besoin de jouissances, en tire a comme conclusion évidente la nécessité de la servitude 0 pour les autres. Ce philosophe reconnaît des âmes « royales et des âmes serviles. Cette justification de l'es- Œ clavage est pire que le fait lui-même. Les jeunes Lacé- 0 démoniens allant s'embusquer dans les bois et parcou- « rant les campagnes pour faire la chasse aux Hiloles c mécontents et les exterminer, quel tableau digne de
* Microcosme, m, p. 2o6.
« l'Inde au milieu de la Grèce tant vantée I Voilà le fond a sombre sur lequel Lrillait la civilisation du monde an- « tique. Le contentement, aùrapy-sla, que la philosophie a grecque célébrait comme le comble de la perfection « humaine s'appuyait sur ce régime social. La jouissance « de l'un se fondait sur le travail des autres. Quelque a brillante qu'ait été une civilisation , c'est l'avoir déa passée que d'être arrivé à un état où ce qu'il y a de défi raisonnable et d'insoutenable dans une telle constitution 0 sociale est devenu clair et évident pour la conscience c universelle » .
Cette question du travail a fourni à l'Eglise un de ses principaux points d'appui, c'est par là qu'elle a introduit le levier dans l'édiQce de la société antique. Le Christ, le Fils du charpentier, avait une fois pour toutes réhabilité, ennobli le travail, le travail manuel même le plus humble. Le commandement primordial : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front^ a reçu de lui une plus haute consécration, a été changé en une bénédiction, en un culte rendu à Dieu, en un témoignage d'amour par l'imitation du Seigneur*. Et en vivant du travail de leurs mains, les premiers prédicateurs de sa doctrine ont condamné aussi une fois pour toutes l'oisiveté qui dévore le fruit du travail d'autrui *. Dès lors le travail cesse d'être un déshonneur % et les Pères trouvent à peine assez de paroles pour en faire l'éloge *. Sans doute le travail est
* Gen., m, 19.
* IThessal, iv, H.
*Ep. ad Zen. et Seren., c. Il, inter opéra Justin. M.
* Augustin, De op. monach., iv, 3. Chrysost., Eom. isxî, S, in
une expiation pour le péché, mc::3 pour la volonté affai- . blie par le péché et inclinée vers le mal, c'est aussi un bouclier contre la tentation, un remède fortifiant pour sa nature morale ', une œuvre accomplie pour le service du Christ, l'exercice de toutes les vertus et l'école de la sainteté, le gage d'un riche salaire à recevoir de Dieu, une source de paix, l'honneur et la joie de l'homme % dont la vie doit être un effort continu pour être digne de l'homme et ressembler à la vie de Dieu. C'est le travail qui donne au pauvre le moyen de soutenir son frère, encore plus pauvre que lui '. Désormais le travail était ennobli par la charité chrétienne, elles mains des reines étaient occupées à soigner les malades, à faire des vêtements pour ceux qui étaient nus.
Avant tout les cloîtres étaient fondés sur le travail, el
tout spécialement sur le plus ancien et le plus conforme
à la nature, l'agriculture *. Celle-ci, avec les métiers, fit
Itoujours partie de l'enseignement monacal. Les moines
représentaient plastiquement au» yeux du monde et tou-
Matth. Ambr., De Vit. beat., i, 6. Theodoret., Orat. vu, p. 679 et seqq., éd. Migne.
* Chrysost., Bom. xxx, 3, in Rom.; Eom. i, 2, in Rom., xvi, 3.
^ I • a Si tu manges du travail de tes main?, tu seras heureux
itlçltu prospéreras ». Ps. cxxvn, 2. — Le droit sur le fruit de
Snotre travail pour nous et nos desceudauts, voilà la propriété.
Locke, On civil government, ii, § 23 seqq. Thiers, De la pro-
priétéy 18 i9.
*Constitut. apost.j Yii, 12.
* Cassian., De instit. cœnob., ii, 3; x, 8. Hieronyai., Ep, cxxv, .2. BasiL hegul. fus. tract, inter., xxxvii, 38. Augustin, De opère
,, )fnonach, per tôt. — La règle des BéûédiùiûS contient à cet égard "es prescriptions exactes.
Apol. du Christ. — Tome V. i»
g.^^ CHAPITRE XX.
jours l'importance et la signification du travail : le travail pour l'homme et l'iiomme pour Dieu. Ainsi fut introduite dans le monde l'idée du travail libre, ainsi le libre travail acquit une profonde base morale, le travail chrétien spiritualisa la matière, et sa haute position dans la grande vie de l'humanité fut fixée pour toujours. Le travail n'est donc pas un fardeau dont il faille se décharger sur un esclave, comme se le figurait l'antiquité, mais il n'est pas davantage la destinée unique et suprême de l'homme, comme il est dit dans les rêves des socialistes*. La position du travailleur a été déterminée pom toujours'. Le dimanche, ce jour béni où le travaiUeui
» 11 p^l devenu de mode de vanter comme le modèle du Ira vailleurlSder anglais, dont la vie entière se consume daa iT S erdTnlleftacullés supérieures iravail était le but et non le moyen d arriver au nui, ce a 'SL'dTvoirserail juste. SI Mai lui-^!j;%^«J ^^ï pas sans restrictionkt. ïliom. Il, U, qu-L, art. 3, et bcnœm( Economie politique, p. 20.
> « î a vi^rité e^^t ». dit la Revue d'Edimbourg (juillet 185 »u iU'Silerfuca'-i»., p. .00), que le mal don'^oumc Ips cla'^^es ouvrières est essentiellement un mal morai, nue c' A%ulement dans Tordre moral que l'on trouvera . S^vens de le euérir. Que demain l'on double es salauds, h SiScondUifns restant les mêmes, le mal n^en serait poi diminué il aurait peui-êue empire. ^0Ub ne \ouions p
d ™qu-i'l n-5 a pas un grand ««"'•'ji^lS'aïS SI
une vie convenable est impossible dans létal actuel QCb . Ss mais noiis affirmons que la cause principale de la k S'o^'s orplongées les\lasses laborieuses es dans dépravation de leurs mœurs, et ^^e tant que celle eau flnrpra tout ce que Ion pourra laire pour ame loiei leur bo soi^i en' élevant kis salaires, soil en abaissant le prix des de réis et des moyens d'existence, échouera contre leurs vie et leur imprévoyance ».
La question sociale appartient à laino^'^^le encore plus q réconomie : ou plutôt la morale et ^ économie ne peuN en aucune façon se séparer. « Quiconque vous dit, sccu,^
élève enfln librement son regard vers le ciel, où son âme, secouant la poussière du travail, s'abreuve de la rosée du ciel, le dimanche n'est pas moins nécessaire au développement harmonieux de la vie sociale que les durs jours de la semaine qui ne lui permettent pas de respirer un instant. C'est le jour du Seigneur, mais c'est aussi bien le jour de l'homme, le vrai jour de l'humanité. On a calculé les jours de travail qui se perdent dans les fêtes de l'Eglise catholique et dans les pèlerinages. Mais l'homme est-il donc une pure machine, un simple instrument de travail ? Non, et c est le propre du christianisme de vouloir que l'esprit du peuple puisse aussi s'élever librement vers la méditation de ses besoins éternels '.
Le travail honoré et devenu un devoir s'est mêlé d'une manière intime à toute la vie morale de la société nouvelle ; en devenant libre il est devenu incomparablement plus fécond que le travail servile des anciens \
B. Franklin parlantà des ouvriers, que vous pouvez vous enricùir autrement que parle travail et l'épargne, ne l'écoutez pas, c est un empoisonneur ». D'ailleurs l'expérience le démontre c est précisément celui qui gagne les plus gros salaires qui est le p us expose a l'indigence, faute de savoir modérer ses désirs el ses dépenses.
ir,l*!.''^"'®^^Pr®^^9""® ^"^ "6 voyaû:e pour son plaisir ou son instruction. Un pelermage n'est qu'un vovage entrepris dans une pensée de religion. Il est une Ijelle parole dont nous avons cent fois éprouvé la vérité :
La place qu'a foulée un homme vertueux Est désormais sacrée, et l'écho géaéreux De sa voix, de sa vie y retentit sans cesse.
Pourquoi ceci ne serait-il plus vrai quand il s'adt de religion ? » Hase, Op. dt., p. 538.
* Tous les connaisseurs sont unanimes à déclarer le travail
et par son moyen s'est accompli dans le bien-être matériel et la richesse des peuples, un progrès dont on n'avait pas l'idée auparavant. La richesse des peuples de l'Occident, qui n'a plus pour base l'esclavage, surpasse d'une manière démesurée celle du monde antique, parce que le principe du travail libre a éveillé des forces productives nouvelles. El le temps présent vit sous ce rapport, bien que sans le savoir, du capitiil que lui a fourni le principe chrétien. L'opinion publique honore et favorise le travail, mais cette opinion elle-même, c'est le christianisme qui l'a formée, bien que quelques individus, et dans certains centres les multitudes, aient en quelque sorte renoncé au christianisme. Aussi voyonsnous la joie et le bonheur, fruits du travail, s'enfuir à mesure que l'on s'écarte des lois de la morale chrétienne. Les systèmes anti-chrétiens ont beau flatter le peuple, exciter l'orgueil de l'ouvrier, il n'en est pas moins vrai que l'ouvrier est en mépris même à ses flatteurs, et chacun d'eux évite son contact, à moins que l'occasion ne se présente d'en faire un instrument de révolution. Tant il est vrai que le christianisme seul enseigne à aimer le pauvre. A la liberté du travail, la morale chrétienne avait associé une seconde pensée, celle de l'abnégation ; il est même vrai de dire que le travail a lui-même sa source dans l'abnégation, car l'homme des sens n'aime point le travail. En élevant l'homme au-dessus des jouissances sensibles, en tournant son activité vers un objet
servile comme très-mauvais. Coli rura ah ergastuhs pessimum est. Plin., Hist. natur., xviii, 7. Omne genus agn tolerabihus sub {ibms colonis, quam sub viUids. Culumelle, De re mttca, i, 7.
plus sublime, le christianisme a garanti le fruit du tra- Tail, et fait que toute jouissance d'un ordre inférieur étant écarté, le bien être matériel a pu se multiplier • aussi voyons-nous de bonne heure se développer chez les peuples chrétiens une aisance générale dont l'ancien monde n'avait aucune idée '. On a donc eu raison de dire que le capital est l'expression matérielle de la force morale d'un peuple ; car le capital ne se crée que par le travail, l'ordre, la prévoyance, l'épargne et la sobriété \ L'abnégation inspirée par l'esprit de charité et de sacrifice donne au riche les moyens d'assister les pauvres ; le travail et l'esprit de renoncement donnent au pauvre' la faculté de gagner de quoi subvenir aux nécessités de la vie. L'abnégation, le renoncement joint au travail sou^ tenu, voilà ce qui crée le capital, l'abnégation restreint et modère i'égoïsme et fait une vérité de cette fraternité 3U1 n'est trop souvent qu'un vain mot; l'abnégation enfin :ransmet le fruit des elTorts du passé aux générations à renir.
Le progrès moral est donc nécessairement aussi un >rogrès matériel. Celui-ci, s'il est poursuivi exclusivenent, peut, pendant un temps et dans quelques cas
.iL'ÏT'^^i^'^"^^''^^ ^(^'distrafusopulentam rempuhlicam habebant TgSu. ^^,^f ,P^'/^^;«^i^«"i^^'-^'"/«c.Y esscrcmUucam. Salvian?;
Lf: P^lîetan (Profesmn de foi du dix-nmvième siède p 2931
juice ae riciiiSbo.— « L ordre, la prévovance et l'empire aiip Wnp'^H '"' ^?i-«^ême, sont les cbiiditions Sales^de épargne du capital ». Roscher, op. cit., n. 70. - HobbesnP
27» CnAPITBE XX,
isolés, se produire sous une fausse apparence, mais il n'est en réalité qu'une décadence dont les suites terribles éclateront tôt ou tard aux yeux de tous, a Le peuple le «plus riche », dit Roscher », « deviendra pauvre, si 0 moralement il est en décadence ». Tandis que la richesse aux mains de l'égoïsme dégrade un peuple, l'appauvrit et le corrompt, la richesse dont on use chrétiennement est pour tous une source de bénédictions ; elle profite à toute la société, elle élève, elle soulage, elle soutient le pauvre, elle lui donne de mille manières la faculté de s'approprier les biens plus subUmes de la vie spirituelle. La richesse dans la main du chrétien sert à Dieu, à l'Etat, à l'Eglise, à l'humanité, et surtout aux pauvres. C'est pourquoi l'Eglise, qui a toujours condamné le luxe déraisonnable, grossier et immoral, se montre au contraire constamment favorable à la magnificence noble et de bon goût, digne de l'homme et capable d'élever les sentiments d'un peuple ; elle cultive par exemple l'architecture sacrée avec tous les arts auxiliaires, elle aime à fonder des bibliothèques, à bâtir des palais. Et ici encore la science ne peut que lui donner son approbation et son suffrage*.
En affranchissant et ennoblissant le travail, la religion chrétienne avait posé le principe de l'aifranchissement du travailleur, et brisé un appui, mais un appui extérieur sur lequel se fondait l'esclavage de l'ancien monde. Mais la virtualité de l'Eglise devait encore pénétrer plus
* Système d'Economie politique, l, p. 32,
* noîcher, ibid., p. 431.
avant, elle devait anéantir le principe même qui dans l'esclavage s'était formulé en loi et converti en réaliîo. Et cela, elle le pouvait seule, parce que seule elle apportait au monde des idées nouvelles.
Et c'est ce qu'elle a fait, mais non par des moyens matériels et violents, non par une proclamation des droits ie Vhojïime, non en brisant violemment les fers dans Icsinels la moitié du genre humain avait les mains rivées ^ Les chaînes tombèrent d'elles-mêmes à mesure que la foi t la morale chrétienne pénétrèrent dans la vie des peuples; ce fut la charité chrétienne dont la douce inluence , en s'avançant insensiblement mais sûrement, ►péra cette grande révolution. Il fallait premièrement aire tomber les chaînes du péché et conquérir la liberté les âmes en Jésus-Christ, sans laquelle la liberté extéieure n'eût produit aucun résultat heureux. Le premier t touchant exemple de l'esprit qui a opéré l'affranchisement des esclaves, nous est fourni par la lettre de apôtre saint Paul à Philémon'' auquel il renvoie son sclave Onésime qui s'était enfui et qu'il avait converti : Je te conjure en faveur de mon fils Onésime que j'ai engendré dans mes liens..., peut-être ne s'est-il enfui
*Cf. ICor., yii, 21. Un affranchissement subit aurait non- ulement bouleverse entièrement les relations et les intérêts Dciaux, mais encore aurait livré en proie à la faim et à un venir plein de péril des masses d'hommes non préparés ourla liberté. Le Concile de Baltimore (1866, Tit. xii) aurait ussi préfère un affranchissemenl graduel des nègres d'après
îs exemples d'Europe. Sur la question de savoir si l'esclavage ou être condamné absolument ou s'il peut être toléré dans 'riains cas , ..-t.... ^-.. tt- ■• .,
XIII, p. 177.
* Fhilem., x.
— . v,..,^ v.wiiuci.i.iio au.Toiuuicm uu s 11 peui eire toieré dans
srtains cas, Cf. Archiv fur Kirchetirecth. Bering et Mov
^ XIII, p. 177. Roscher, op. cit., p. 108. " ^'
2b>U CHAPITRE XX.
c pour un temps, qu'afin que tu le retrouves pour Téter- 8 nité, non plus comme esclave mais comme un frère cbien-aimé... Si donc tu me regardes comme ton ami, c accueille-le comme tu m'accueillerais moi-même. S'il c t'a causé quelque dommage, s'il te doit quelque chose, B mets-le sur mon compte. Moi Paul qui écris ceci de ma 0 main, je te le paierai pour ne pas te dire que toi aussi c tu m'es redevable de ton âme * ». Cette manière de parler de l'Apôtre n'était que la suite de la grande parole qu'il annonçait sans relâche au monde : Vous êtes tous les fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Car vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n'y a plus maintenant de juifs ni de gentils,
On peut comparer à cette lettre celle qu'écrivait Plioe dans un cas semblable à son ami Sabinianus : « Votre aflranchi, contre oui vous m'aviez dit que vous étiez en colère^ m'est venu trouver; prosterné à mes pieds, il y est demeuré collé comme si c'eût été sur les vôtres. 11 a beaucoup pleuré, beaucoup prié, il s'est tu longtemps ; en un mot, il m'a persuadé de son repentir. Je le crois véritablement corrigé, parce qu'il reconnaît sa faute. Je sais que vous êtes irrité, je sais que vous l'êtes avec raison; mais jamais la modération n'est plus louable que quand rindig;]ation est plus juste. Vous avez aimé cet homme, et, je l'espère, vous l'aimerez encore; en attendant il me suffit que vous m'accordiez son pardon. Vous pourrez, s'il y retourne, reprendre votre colère. Après s'être laissé désarmer une fois, elle sera bien plus excusable. Donnez quelque chose à sa jeunesse, à ses larmes, à votre douceur naturelle. Ne le tourmentez pas davantage, ne vous tourmentez plus vous-même; car, doux et humain comme vous êtes, c'est vous tourmenter que de vous fâcher. Je crains que Je ne paraisse pas supplier, mais exiger, si je joins mes supplications aux siennes. Je les joindrai pourtant, avec d'autant plus d'instance que les réprimandes qu'il a reçues de moi ont été plus sévères. Je l'ai menacé très-afOrmativement de ne me plus jamais mêler de lui; mais cela, je ne l'ai dit que pour cet homme qu'il fallait intimider et non pas pour vous. Car peutêtre serai-je encore une autre fois obligé de vous demander grâce, et vous de me l'accorder, si la faute est telle que nous
d'esclaves ni d'hommes libres, d'hommes ni de femmes. Vous êtes tous un en Jésus-Christ*. La doctrine de la croix, d'un Dieu qui s'étant fait homme est mort pour sauver les âmes de tous a pour jamais établi la dignité de l'âme, même de celle de l'esclave. La mort du Fils de Dieu, qui est mort de la mort des esclaves pour tous les hommes, même pour les esclaves, a détruit l'esclavage en principe. A l'autel, où l'amour infini fait homme se sacrifie, le serviteur s'assied au même banquet à côté de son maître, l'esclave auprès de l'homme libre, le mendiant avec le prince, parce que tous sont frères en Jésus- Christ. Renverser d'un seul coup les relations extérieures et la constitution sociale, en supprimant purement et simplem.ent l'esclavage, l'Eglise ne le pouvait ni ne le Toulait ', cependant elle en modifia essentiellement les
puissions honnêlement, moi intercéder, et vous oardonner ». Voilà certes une belle lettre, cependant ; conipaiée à c^^lle de saint Paul, elle permet de mesurer toute la'disîance qui sépare la pure humaniié de la charité chrétienne.
»Gato., III, 26, 27, 28.
• Saint Ignace {ad Polycarp. c. 4), exhorte les esclaves à persévérer sans murmure dans leur service. Le svnodc de Gangra (Ap. Mansi, u, p. 1101), défend aux esclaves de se soulever, de chercher à conquérir violemment leur llberlé. Le concile de Chalcédoine [Mansi, vu, p. 360), défendit d'admellre les es-
1 claves dans les cluitres sans la permission de leurs maîtres.
; Ce n'e&t pas que les Pères ne connussent bien les rigueurs de
i l'esclavage. Officùm durum, dit saint Hilaire [In Ps. cxxv, 4) ;
: Omnit servitus amaritudine plena est, dit saint Augu^-tin [Enarratio inPsal. xcix, 7. Voyez des exhortations semblables dans saint Jean Chrysostome {Homil. xin Epist.ad Coloss.; Homiî. xii in Epist. ad Ephes.), dans saint Jérôme, [Comment, in Epist. cit.); dans saint Augustin (De Civitate Dei, xix, 15). Un lait très-remarquable dans l'histoire de l'Eglise, c'est que, nonobstant ce grand nombre desclaves qu'elle reçut dès l'origine dans son sein, on ne ci!e pas une tentative de révolte.
conditions et améliora dès le principe le sort de l'esclaTe. L'esclave ne fut plus un mancipium, un instrument animé, selon l'idée que s'en formaient les Grecs et les Romains', il était chrétien et comme tel l'égal de son maître; et celui-ci n'eut plus sur lui un pouvoir sans limite ; il était responsable à TEglise * et à sa foi de la manière dont il traitait son esclave. Il n'y a pas d'esclavage de nature, Clément d'Alexandrie* et saint Basile* le prouvent contre un Aristote. Dieu, dit saint Chrysostome, n'a pas créé d'esclave, il a créé Adam et Eve, tous deux libres, avec même dignité, mêmes âmes, mêmes prérogatives*; il n'existe qu'un esclavage proprement dit, et c'est celui des passions*. L'injustice d'une part, le malheur de l'autre sont cause de l'esclavage^. Ainsi, bien
* La désignation moderne de l'ouvrier comme force productive, Arbeitskraft, le fait considérer comme une chose impersonnelle, et fait oublier qu'il est un homme et qu'il a une àme immortelle. Le matérialisme moderne ligué avec récciîomisme libéral tend nécessairement à exploiter ces forces productives à son protit; et cependant, même dans les temps ou la féodaiité était le plus oppressive, le rapport du seigneur et du serf était un rapport personnel.
'Plusieurs synodes, tels que ceux d'Orléans (511), d'Elvire (303), de Lerida (517), d'Epaone (524), de Tolède (675), de Worms (868), défendirent sous peine d'excommunication de maltraiter les serfs.
3 Pedagog., m, 12.
* De Spiritu sancto, c. 21.
^ Orat. in terras motum et Lazar. n. 7. Eom. xxii in Eph.t 11,2.
* IJ. Loc. cit., n. 1. Tatian., Orat. c. Grœc, c. 11. Tertullian., De Coron., c. 13.
' Ai;gust., 0". in Gent., I, qu. j53. Civ. Dei, XIX, 14, 15, 16. Saint Thomas, Summ. theolog., qu. xcvi, art. 4.
que les circonstances extérieures demeurent les mêmes, il n'y a plus parmi les chrétiens d'esclavage* ; servir Jésus-Christ, c'est maintenant ce qu'il y a de plus grand, c'est la preuve de la plus haute charité*, être serf du Christ est un honneur*. Le rapport intime du maître et de l'esclave devait ainsi changer entièrement. « On pourtrait nous objecter », dit Laclance*, « qu'il y a aussi a des esclaves parmi nous. On se tromperait, il n'y en a « point : nous nous appelons mutuellement frères, et c nous le sommes. S'il y a encore parmi nous une difféa rence de conditions, c'est une différence tout extéa rieure et toute matérielle qui disparaît et qui n'est a rien pour nous qui jugeons ces choses de la terre au « point de vue de l'esprit. Nous n'avons donc point d'es- « clave. Nous les appelons nos frèr. s et nous les tenons 0 pour tels, pour nos compagnons dans le service de Jé- 0 sus-Christ notre commun Maître ». Nous inspirons aux esclaves de nobles sentiments, et notre doctrine fait d'eux des hommes libres*, dit Origène à Celse.
Si d'une part l'Eglise contenait les esclaves et les empêchait de se précipiter dans la liberté par un élan subit et violent, elle enseignait d'autre part à leurs maîtres qu'ils devaient les traiter avec justice et humanité, avec mansuétude et charité, a S'il existe encore dans le monde
' Chrysost , in c. ix. Gen., Eom. xxix, 6. Cf. Mœlher, Gesarnr mclte Avfsœtze, u, p. 94.
* Ambres., Ep. xxxvii, 23.
* Eusèbe, H. E., v, 1. Macarius, Becharitate, c. ô,
* Instif. div., v, 16.
* CoJïtr. Cels., i, 54.
« une distinction entre un homme et un autre homme» dit saint ChrysostomeS a il est certain qu'il n'y en a plus c devant Dieu ». Le devoir des maîtres est de traiter leurs esclaves comme leurs frères», comme leurs fils», auxquels ils doivent donner l'exemple des vertus chrétiennes*. Le moyen âge nous a laissé environ trois cents décrets de concile, définitions synodales et ordonnances pontifi. cales en faveur des serfs ; il y est dit qu'ils ne peuvent être mis à mort qu'en vertu d'une sentence judiciaire, qu'il n'est pas permis aux maîtres de les accabler de travaux au-dessus de leurs forces, qu'ils peuvent ramasser un pécule afin de pouvoir se racheter plus tard*. Les mariages des serfs ne devaient pas être cassés.
* Eomil. XXII, 2 m Eph.
* August., Serm. LXiii^ 2; Const. Apost., Vf, 12.
•Arabros., Ep. ii, 31.
*Clém. Alexand., Pœdag. m, H. Hieronym. En. xxin et cvm (De Paula et de Fabiola).
' Cf. Balniès, Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilitation européenne. — Mœlher, Gesammelte Aufsœtze, n, p. 115; — Pour des exemples de lois se rapportanl à la proleclion des esclaves, voy. Gfrœrer, Zur Geschichte deutscher Volsrechte, u, p. 12. Allranchissemenls, p. 18permission de ramasser un pécule pour se racheter, p. 23: droit d'asile, p. 23; amende imposée au maître inhumain au profit de l'esclave maltraité, p. 75; défense de vendre aux Juifs les serfs chrétiens, p. 38. Concil. Rom. (625), c. H. Les jours de fête étaient aussi pour le serf un grand soulagement. L'Eglise combattit le principe de la mauvaise main, par lequel dans les mariages mixtes la partie la plus noble perdait son état, et les enfants issus de ces unions suivaient la condition de la moins noble partie. Gfrœrer, p. 44, 36. L'indissolubilité du mariage des serfs est soutenue par l'Eglise, p. 38. Le mariage chrétien rendit l'esclave à moitié libre, l'esclave devint le serf attaché à la glèbe. Le treizième Chapitre du capiiulaire de Verberie est une des lois les plus
Ce n'était pas assez néanmoins. La charité chrétienne fit encore tomber nécessairement les barrières extérieures qui séparaient le maîlre et le serf, et cela par 'affranchissement pour l'amour de Dieu, auquel l'Eglise ne cessait d'exhorter. Elle restaure ainsi peu à peu l'ordre naturel primordial', et réalise de plus en plus 'idéal de la vie chrétienne*. « Il est juste et salutaire », dit saint Grégoire le Grand *, a de restituer à l'homme
0 que la nature a fait libre le bienfait de la liberté priai niitive ». Celui qui le premier donna l'exemple de ces ilTianchissements fut Hermès, préfet de Rome sous l'em- Dereur Trajan, lequel mit en liberté ses 1250 esclaves le our de son baptême * ; ensuite vint Chromaco qui renvoya ses 1400 esclaves avec de riches présents, par la aison que « les enfants de Dieu ne devaient pas être les
1 esclaves des hommes^». Tandis que le romain [)aïea aciiîiait par disposition testamentaire des centaines i'esclaves aux jeux du cirque, l'Eglise invitait les fidèles i rendre la liberté à leurs esclaves et même à leur faire les legs ®. La cérémonie de raffianchissement avait lieu
lumaines mais les plus hardies qui aient été portées dans le ;ours du vin^ siècle. Tout liomu-e libre qui épouse sciemnent une et^cUive, l'élève à su condition. Des seri's qui sont SDtrés dans les ordres, p. 87.
* Greg. Naz., Orat. xiY, 26.
" Chrysost., Ilom. xix, in Ep., n. 5. In Phil, i, 1, •ip. V, 12.
* Acta Sanctorum, mai, t. i, p. 371.
'* Acta Sanctorum, janv. H, p. 273.
"? Chrysost., in Matth. Eom. xxii, 6.
280 CDAPITRE XX, I
dans l'Eglise, devant l'autel, sous la bénédiction du prêtre'. Saint Ambroise avait dit qu'il convenait dç vendre les vases sacrés pour en employer le prix au rachat des captifs, c'est un principe que nous trouvons souvent confirmé et réitéré par divers conciles tenus postérieurement, et qui fut souvent appliqué dans ces temps de perturbation universelle et de migrations d( peuples *.
Chez les Germains, l'opinion publique ainsi que U droit considérait l'esclave comme dénué de tout droit e comme l'égal de la bêle de somme *. Son maître pouvai le maltraiter, le tuer ou le vendre selon son bon plaisir On le mesurait au poignet comme on aurait fait pour ui cheval. Toute information â son égard commençait pa: la torture. Les plus affreuses mutilations étaient ses châ timents. Le clergé travaillait sans relâche à l'améliora lion du sort de l'esclave. La constitution sociale, l'état d^ la propriété territoriale, ce fait que le glaive seul avai fondé les Etats nouveaux, tout s'opposait à une abolitioi soudaine de la servitude, une semblable mesure aurai provoqué une révolution d'une portée incalculable empiré le mal. La société ne pouvait être reconstruit sur un meilleur plan que lentement et pierre par pierre L'œuvre commença dans l'Espagne soumise aux Wisi goths. La croyance s'était répandue parmi toutes le
» Canon. Ecoles. Afric, can. 64 (Mansi, t. m, p. 770).
* Conc. Malisc, c. 5 (585). C. Bhemens. c. 25.
» Lex Salica, Tit. XLVii, 1. Cf. Gfrœrer, Zur Geschichte deut cher Volksrechte im Bîittelalter. Schaffhausen, 1866, il, p. Kober, ïabiriQer Quartalschrift, 1858, p. 450.
personnes libres que raffranchissement des serfs aplanissait le chemin du ciel*. Dès lors ces émancipations devinrent, au témoignage de Salvieii*, un spectacle journalier dans l'Eglise. Tjn synode tenu en Angleterre en fît une loi en cas de mort d'un évèque '. Dans un synode tenu à Rome, le pape samt Grégoire décréta la liberté en laveur de tous ceux qui choisiraient la vocation monastique *. Il n'était pas rare que l'Eglise choisît ses prêtres parmi les serfs émancipés auparavant, soit par elle-même soit par leurs maîtres '. o On doit signaler avec recon- G naissance », dit Alex, de Humboldt, « les nobles et coua rageux efforts que fit le clergé ' sur la fin du moyen « âge, et dans les premiers temps du christianisme, pour a revendiquer les droits que l'humanité tient de sa « nature ». Dans la paix du cloître, où un fils de roi, de duc ou de comte, partageaient fraternellement avec un fils de serf toutes les peines et les joies de la vie, le
* Gfrœrer, op. cit., p. 21.
* Ad Ecdes. cath., m, 7. Usu quotidiano est, ut servi libertate donentur.
' Synod. Celichyîcn., c. X (816).
* Ann. 597. Cf. Gregor. M., Ep. iv, 44.
» Dist. Liv, c. 9. CoïKil. Tout. (655), c. il, et Concil. Tolet. (633).
•Et suriout les papevS ; cf. Rattinger, Papst und Kirchenstaat, Fribourg, 1866, p. 120. Même aveu de la paît de Biot. Montes- ' quieu, Babioglon, GibbOD. — Roscher {Op. cit., p. 110) dit que le pape permeltait encore au commencement du xvi* siècle que les prisonniers de guerre fussent vendus comme esclaves. 11 elle à ce propos le témoignage de Sismondi [Eisîoire des
■ républiques italiennes, xiii, p. 343), qui à son tour s'appuie sur ' la bulle rapportée dansRaynald, Annal, anu. 1506, § 25-27. Or
■ celte bulle ue contient pas un iola qui puisse donner lieu à une semblable accusation.
regard libre et pénétrant de l'esprit, perçant facilement tous les voiles et toutes les enveloppes qui cachent aux yeux du vulgaire la véritable noblesse de l'homme, savait la rapporter à son origine la plus haute, qui est la régénération par Jésus-Christ ^ Non-seulement un grand nombre de serfs parvenaient aux ordres sacrés et s'élevaient ainsi par leurs services et leurs mérites jusqu'aux plus hautes dignités ecclésiastiques, mais encore ceux qui s'étaient ainsi élevés n'avaient pas de repos qu'ils n'eussent procuré des lettres d'émancipation à tous leurs parents. L'ancienne noblesse franque voyait ces affranchissements et ces élévations avec un grand déplaisir. Tbéganu?, homme d'une haute noblesse, n'était que chorévêque à Troyes, tandis qu'un serf d'origine, Ebbo, occupait à Reims le premier siège de France.
L'Eglise protégeait les serfs affranchis ; beaucoup de conciles prirent des décisions à cette Cn \ Avant tout le clergé s'occupait de fournir des moyens d'existence aux émancipés, car là se trouvait le plus grand empêchement à l'abohtion rapide de la servitude. Ils devinrent propriétaires du sol et exercèrent des métiers indépendants. Dans beaucoup de testaments, des portions de terre étaient léguées à des affranchis*. Le commerce des esclaves fut flétri comme un crime et une cruauté *, et
* Mœlher, op. cit., p. US.
* Concile d'Orans^e (441), can. 7. Concile de Mâcon (385),' can. 1. Concile de Paris (014), can. 5.
^Gfrœrer, op. cit., 112.
* Concile de Londres (1103) : Nefarium negotium. C. Le commerce dss noirs condamné far Grégoire XVI, le 3 décembre 1839,
L'EGLISE ET LA CIVILISATION. "l^'à
dans le sein de l'Eglise se formèrent des ordres spéciaux, tels que celui des Trinitaires' et de la Merci, pour la rédemption des captifs et des esclaves en pay? infidèles ', qui vingt ans après sa fondation comptait environ 600 maisons dans les divers pays de l'Europe. C'est donc l'Eglise seule qui a opéré la suppression de l'esclavage '.
Dans le Nouveau Monde on ne vit d'abord paraître que les Franciscains, qui menèrent là une vie exemplaire et édifiante, mais qui évitaient de se mêler des affaires du siècle. En 1510, les Dominicains s'établirent à Haïti, et à peine un an après leur arrivée dans le Nouveau Monde, ils se vouèrent à la défense de l'ancienne population contre une oppression insensée. C'était une entreprise hardie, dit Peschel * , parce qu'ils devaient s'attendre à avoir à lutter contre tous les colons. Les moines se mirent à l'œuvre avec circonspection, en exposant d'abord leurs principes par écrit, et en proclamant solennellement leur dessein. Montesino commença l'att^ique du haut de la chaire, le bruit de cet affaire parvint jusqu'à la cour d'Espagne , intéressée au maintien de de l'ancien état de choses à cause des gros revenus qu'elle en relirait. Les Dominicains eurent beaucoup de peiiiy
dans les notes additionnelles du xx« chap. Spcdalieri, IdirUti delV uomo, t, 16. Scavini, Devirtutejusiitiœ, c. ii, art. 1, § 2.
* Fondé par saint Jean de Moiha, né en 1160 en Provence.
* Fondé par saint Pierre Nolasque el Raymond de Pennafoi! .
* Celte assertion, qui est celle de l'iiisloire, est aussi celle ùs Jtfacaulay, Histor. of England, ch. i
* Op. cit., p. 530.
Apol. du Cert£t. — TC'xE V. 13
£00 CHAPITRE Xî.'
pour se faire entendre du roi Ferdinand. On objectait dès lors que les Indiens étaient plutôt des animaux que des hommes, et que l'esclavage était ^..un.^^ji^a|ait \ pouî'^èuxV TTne assemblée de théologiens et de juris- 1-con^uïtes décida sur cette question que les Indiens \ seraient tenus pour libres et qu'on les emploierait à un travail modéré moyennant salaire. Sur les instances des Dominicains on ajouta à cette loi des dispositions encore plus favorables aux malheureux Indiens, a L'histoire a devra éternellement savoir gré aux courageux Dominia cains de leur hardiesse ' ». Lorsque, en 1584, Charles V érigea un conseil suprême des Indes, le premier président de ce conseil, le général des Dominicains, Garcia de Loaysa, acheva d'arracher les Indiens à l'esclavage. L'action de l'Eglise ici était double, c'est-à-dire extérieure et intérieure. Ainsi elle s'exerçait sur le terrain du droit civil. Un homme était-il esclave au regard de la loi, l'Eglise ne pouvait lui donner la liberté. Mais si, sous n'importe quel prétexte, un attentat était commis contre la liberté d'un homme, l'Eglise était la première à élever la voix pour rappeler la justice humaine à son devoir. C'était tantôt la voix d'un simple missionnaire, tantôt celle d'une communauté, tantôt celle du chef suprême de l'Eglise, qui faisait entendre une protestation et un blâme. Une série de lois salutaires portées en faveur de la liberté personnelle des Indiens
» Peschel, crp. cit., p. 554. Héfélé, Ximenês, p. 514. « Les défenses des papes, dit Béer [Uist. gén. du commerce, u, p. 108), reienlirent eu vain, et le trafic de la chair tiumaine conliDua sacs rései've aucune à cause des gains inattendus qu'il produî'
dans les colonies espagnoles et portugaises, forme un monument durable des efforts tentés par l'Eglise pour le bonheur de l'humanité. Tout ce qui a jamais été fait en faveur de la liberté des Indiens, l'a été par le clergé. La prédication, le tribunal de la pénitence, et les censures ecclésiastiques étaient les moyens employés par l'Eglise. Relativement à l'esclavage déjà établi (l'esclavage des nègres) l'Eglise était réduite à ses seules forces. Elle Pliait l'esclave au baptême, qui lui donnait une nouvelle mère, et lui conférait de nouveaux droits dans la cité de Dieu, qui améliorait diversement sa condition temporelle, et souvent le conduisait à l'émancipation. La liberté du mariage des esclaves fut toujours maintenue fermement par l'Eglise. De là vient que l'esclavage ne prit jamais dans les EJ^tsj;aiiiûii4Ufi&4k.rAaiéri4im les formes barbares et oppressives qu'il a prises dans les Etats protestants, ce que Marcaulay ' avoue, de même que tous ceux qui ont vu les choses de près. Les colonies espagnoles doivent immensément aux missionnaires, ^surtout aux jésuites, c'est l'aveu commun d'Alex, de flumboldt, de Roscher et de Béer «. Tandis que les gens \ de couleur ou bien ne sont point du tout admis dans les temples protestants, ou bien sont parqués dans un coin «ntièrement séparé de l'Eglise par une cloison, les cathé-
*Etstor. of England, eh. i. Le développement de ces idées forme la matière des excellents ouvrages de Margraf, Christen- 4T ^"f/'^^"^^''^' *^^^' ®^ ^^ Cochin, L'abolition de Vesclavage.
J ^- ^® Humboldt, Relation histonque, etc., i, p. 373; Roscner. J^lomenunâcohmal'politih. p. 158; Béer, AUgemoim Geschichtl les VVi^i/ia/idé/s,n, p. 158.
2ir2 CHAPITRE XX.
drales catholiques se remplissent de serviteurs de Dieu de toute couleur et de toute condition '.
« Ce qui fait le nerf de la vie politique », dit Hégèl ', a c'est la liberté individuelle qui se manifeste dans les a trois cercles concentriques de l'humanité, de la nation a et de la cité. Dans le despotisme asiatique, un seul est « libre et tous les autres sont ses esclaves , le sultan « règne par son grand-vizir sur la terre et sur les per- « sonnes, comme sur une masse homogène et confuse. « Dans le monde hellenico-romain il y a beaucoup de « personnes libres, mais les esclaves ' sont en majorité ; « dans le monde germano-chrétien tous veulent être a libres ». Ce n'est pas seulement l'affranchissement des chaînes de l'esclavage, c'est surtout la conscience de la dignité personnelle et de l'indépendance qui marque la vie des peuples modernes d'un trait si caractéristique. J^SiiUe^^eçjeUerpmmjyj
^'existe que ,co,ur.lâ,ni asse, la volonté de l'Etat doit être îa volonté de tous, et si le suicideeÈt~pïïnissabïe, c'est uniquement parce qu'il enlève un citoyen à l'Etat; chez les chrétiens, au contraire, on a pour l'homme en tan qu'homme une considération, un respect , enraciné si profondément dans l'opinion jDublique, qu'aucun pou
wi
' Cf. Ilrirailion, Vie et mœurs de VAmérique du Nord (SiODj Î861,u° 106).
* Leçons sur la phiîosoTphie de l'histoire, p. 23.
' La république d'Athènes complaît, au temps de sa plu» grande splendeur, environ 300,000 habitants, parmi lesquels 135,000 personnes libres et 3ti3,000 esclaves. Coi-intlie avait 460.000 esclaves, la petite île d"Egine 470,000. Cf. Lasaulx, Vcrsuch eincr philosoTohie der Ge:chichte, p. 103.
LEGLISE ET LA CIVIMSATLON. SJ'JJj
Toir n'oserait y porter atteinte, et que tous les pouvoirs cherchent à s'ai.piiyer sur ce qu'on appelle les droits imprescriptibles de l'humanité. Si l'on en croit M. Guifot S c'est à l'amour inné des Germains pour la liberté que le monde moderne est redevable de cette précieuse conquête ; Sybel la considère comme Je fruit de la révolution française. Deux opinions si opposées montrent qu'il faut aller chercher ailleurs le principe en question, c'est-à-dire dans l'Eglise *,
La bouche de l'Afiôtre a prononcé la grande parole qui a pour toujours mis en sûreté le sanctuaire de la conviction religieuse et de la conscience, et opposé une barrière infranchissable aux entri'prises du pouvoir séculier: On doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ». Trois siècles de persécution sanglante découvrirent et démontrèrent la signification importante de ce mot, ei la puissance du sentiment d'indépendance personnelle et de liberlô qui se fonde sur la foi et qui se puise dans k sein de l'Eglise. En faisant dépendre toute une éternité de la libre décision de chacun, le christianisme a relevé l'âme de la poussière. Tout chrétien dit avec saint Justin : « Nous méprisons ceux qui nous tuent, parce que t nous ne mettons pas notre espérance dans les choses « du temps, et que d'ailleurs la mort est inévitable ». Notre religion, en plaçant le centre de gravité de notre
* Histoire de la civilisation en Europe, xi* leçon.
» Geschichte der franzœsischen Révolution, Introduction.
,,.':f^^' "^^ 29. Ce que Dieu commande, c'est l'Eçlise et noE 1 individu qui en est juge. En dehors de l'Eglise ce principe pourrait donner lieu aux abus les plus funestes.
existence dans la détermination libre, a renouvelé et élargi la sphère de la vie intérieure, et lui a même ouvert un monde nouveau , c'est-à-dire le royaume du Christ qui est en nous. Il en est résulté que la vie privée et la vie sociale d'abord, puis l'art et la littérature, se sont empreints d'un caractère nouveau, celui de la vie individuelle, libre et personnelle, par opposition à l'antiquité dont les formes sont belles mais froides, et dépourvues d'originalité et de vie. Chez les anciens, le citoyen n'était qu'un instrument dans la main de l'Etat, et toute vie, toute activité individuelle, appartenait l'Etat, et devait se dépenser à son profit ; chez les chrétiens, au contraire, au couronnement des empereurs et des rois, la protection des veuves et des orphelins, la défense de l'Eglise mère des pauvres, la justice rendue à tous sans distinction de personne, sont proclamés solennellement comme formant l'idéal d'un bon gouvernement '.
Jamais auparavant les rois n'avaient entendu des paroles telles que celles que l'Eglise leur adressait le jour de leur couronnement * : « Ce qu'il y a de plus « auguste parmi les mortels, c'est la dignité royale, mais a elle est remplie de dangers, de fatigues et de sollici- « tude. Tout pouvoir vient de Dieu par qui régnent les « rois et par qui les législateurs définissent le droit, donc a vous aurez à rendre compte à Dieu du troupeau qui « vous est confié. Avant tout vous devez garder la piété
* Pfefîinger, Vitriarius illustratiis, i, 871. — Archiv fur Kirchmrecht, xii, p. 202.
» PoDlifical romain, De benedictione et coronatione régis.
a et servir Dieu votre Seigneur de toute votre âme et « avec un cœur pur. Vous devez confesser dans son inlé- « grité et jusqu'à la fia et défendre de toutes vos forces « contre ses ennemis la religion clirélienne et la foi a catholique que vous avez appris à connaître dès votre « enfance. Maintenez fermement envers tout le monde « la justice sans laquelle aucune société ne peut durer, 0 et distribuez aux bons la récompense et aux méchants « la peine qui leur est due. Protégez les veuves et les ora phelins, les pauvres et les faibles contreloute oppression. « A l'égard de tous ceux qui désirent s'approcher de vous, « montrez -vous gracieux comme il convient à votre « dignité royale, doux et affable. Remplissez tellement « votre fonction que l'on voie que vous gouvernez non a dans votre intérêt propre, mais dans celui de tout le « peuple, et attendez la récompense de vos bonnes ac- « lions non sur la terre, mais dans le ciel * » . Ainsi le couronnement et l'onction qui l'accompagnaient rappelaient au roi sa sublime dignité, mais aussi la grandeur de ses devoirs, au peuple ce qu'il devait attendre du prince,, mais aussi à quel honneur, à quelle obéissance celui-ci avait droit.
De ce sentiment de dignité personnelle et de liberté, fondé sur la dignité de l'âme chrétienne et sur le fait de la détermination propre, naissait tout naturellement la
* Ainsi Charles le Chauve promit ceci avec serment : Unicuique competentem legem et justitiam servabo. Et qui illam necesse habuerit et rationaliter petierit, ratmiaUlem misencordiam exhi- 6e6o. Pour les difTérenleslormiiles de serment par lesquelles les rois proiueitaient secours à l'Eglise elau peuple chrétien, protection à toutes les conditions sans distinclioa ni partialité, 'voyez Phillips, I, p. 75.
loi de l'égalité chrétienne, vérité qui nous paraît maintenant bien simple, mais à laquelle le monde avec ses plus sublimes penseurs ne s'était pas élevé, et qui surtout ne se serait jamais réalisée dans la pratique, quand bien même Aristote l'aurait reconnue. Tous sont sortis de la main de Dieu, tous ont été formés à son image, tous ont été l'objet de la charité divine et de la grâce de l'Esprit- Saint '. Il n'existe qu'une noblesse, celle de l'âme , qu'une prérogative, celle de la vertu *. Considéré en soi, c'est (|uelque chose de grand que Tbomme '. Tous les hommes sont frères, dit Terlullien *j bien que les païens qui nous persécutent ne soient pas de bons frères. C'est pourquoi nous devons nous aimer les uns les autres •, selon le commandement et Texemiile du Seigneur , comme étant tous membres du corps de Jésus-Christ, ayant tous été rachetés par lui et nourris de sa chair et de son sang •. C'est pourquoi, comme le remarque saint Augustin , il n'y a pas de liberté sans la charité, pas de justice non plus sans la charité '. Et les Grecs et
1 Cyprian., ad Demetr., p. 218. Lacianl., Instit. div., v, l^. Giegor. Nyss., De hom. i^ontific., c. xvr.
- Municius Félix, Octav., c. 37. Laciancc, Instit. div., v, 15 : "Nemo Egregius, nisi qui bonus et innocens fuerit; nemo Clarissimus, nisi qui opéra misericordiœ largiter fecerit : nemo Perfcdissimus, nisi qui omnes gradus virtutis impleverit .
3 Ai;\a âv6fwroç. Basi!., Ilom. in Ps. XLViii, 8.
* Apolog., c. XXXVIII, xxxix.
« Ifïnai., ad Magn., c, vi. C!em. Rom., Ep. i, ad Cor.; xux, Ep; adBiogn.,c,x.
« Clem. Alex., Strom., i. 9. Minuc. Félix, Octav., c. xxxi. August.. Tract. inJoan., u, 12. Terlullian., Apolog., c. xxxix.
' Lex lîbertatis, lex charitatis est. August., Ep. CLXVir, 19. Vhi
LEGIISE ET LA CIVILISATION. 2y7
les Romains, disait Lactance, ne pouvaient cultiver la vraie justice, puisqu'il existait chez eux une si grande intgalité entre les hommes , entre le pauvre et le riche, entre le petit et le grand, entre le sujet et le prince. Il n'y a plus de justice dès que tous ne sont pas égaux; l'inégalité par elle-même exclut la justice dont l'essence consiste précisément en ce que tous ceux qui sont entrés dans la vie sous les mêmes conditions soient raités de même *.
Avec quelle force les idées et les faits du christianisme s'emparaient de la vie, rien ^ne le montre si bien que l'influence que la pensée païenne en ressentait *. Tous les écrivains reconnaissent la différence qui se remarque entre la philosophie stoïque avant et après Jésus-Christ. A partir du jour où une église chrétienne se fut fondée à Rome, nous remarquons chez les philosophes de cette école, et notamment chez ses plus illustres représentants, des idées nouvelles et totalement inconnues aux temps antérieurs, telles que les idées de miséricorde, de sacrifice volontaire, et même un pressentiment de l'humilité.
tharitas non est,justitia esse nonpotest. là. Deserm. Bom. in mont.. L, 13.
^Instit. div.yV, 15.
• Cf. Villemain, De la philosophie stoïque et du christianisme, nouv. Mé). Paris, 1837, p. 273. Schniicii, 1. c, p. 189. — M. Ch. Aubertin [Etude critique sur les rapports supposés entre Sénèque et saint Paul, Paris, 1857), fait honneur à la philosophie de toutes les idées de Sénèque; mais de Reumonl [Hist. de la ville de Rome) tient les rapports du philosophe avec l'apôtre pour très-vraisemblables, à cause de la ressemblance trappante de ■leurs vues, surtout sur le terrain de la morale et de la politique. Mérivale, The conversion of the Roman empire. London,
-iiyîJ CHAPITRE XX.
Le droit personnel est pris en considération et entre décidément dans la législation. « Ce n'est point là simple- B ment un progrès naturel de développement » , dit M. Troplong, a ce sont au contraire des principes tout «nouveaux ». Sans le vouloir la philosophie subissait l'influence de la vérité chrétienne. Le vieux monde, si cruel et si pervers, revenait imperceptiblement à l'humanité avant d'avoir encore embrassé la religion chrétienne. La croyance à une providence qui connaît tous les hommes' et jusqu'à leurs plus secrètes pensées, S6 trouve exprimée dans Sénèque ; devant elle aucune dis tinction des personnes n'est valide '; la vertu seule fail la vraie noblesse *, la richesse et la liberté; l'homme esi un être sacré dont c'est un crime d'abuser * ; il y a donc des droits de l'homme •. Sénèque repousse le droi> absolu du père de famille •. Le riche doit exercer la bien faisance envers les pauvres ', puisque Dieu lui-même ne cesse de nous combler de ses bienfaits \ Il condamne h vengeance ', parce que le châtiment ne doit que guéri^ et corriger '^ Il recommande la douceur envers les es
» Ep. XLiV; De Provid., c. 2; Ep. i. . :xiii.
» Ep. XXXI.
3 Consol. ad Helv., c. 12.
* Ep. XGV.
^ Jus liumanum. {De benefic.) III, 18.)
« De Clem., i, 5.
' De vit. beat., c. 23. Ep. xGV : De benef., vr, 9;
« De Benef., c. xxvi, 31.
• Inhumanum Verbum est ultio. [De Ira, ii, 32.) "De Ira,i, 16.
claves* et blâme les jeux de gladiateurs*. Quand nous ne saurions pas que des gens de la maison de l'empereur se convertirent à la prédication de saint Paul ', que Gallion, qui le renvoya absous, et que Burrhus, préfet des prétoriens^ qui gardaient l'Apôtre, étaient les amis de Sénèque, rien que la nouveauté frappante des pensées, ainsi que certaines expressions * sufûraient pour nous donner la conviction que l'influence chrétienne s'est fait sentir par là.
Les écrits de Pline le Jeune, de Plularque, d'Epictète et de Marc-Aurèle donnent lieu aux mêmes observations. Les relations sociales et les mœurs s'épurent en se rap • prochant des principes du christianisme, bien que sous d'autres rapports la pensée païenne s'accuse encore avec beaucoup de vigueur. Les vues sur la vie sociale, sur la dignité de la personne humaine, sur le mariage et l'éducation des enfants s'élèvent peu à peu au-dessus de l'égoïsme, de la froideur et de la dureté des anciens temps. Les esclaves, les pauvres et les malheureux trouvent assistance et secours.
Bientôt le droit lui-même reçoit l'empreinte de l'esprit chrétien qui remplissait le monde et qui pénétrait partout. On reconnaissait l'extrême dureté du vieux droit romain '; la douceur et l'humanité doivent, selon Ulpien,
^BeBenef., c. 49,21, 2^
• Ep. xcv.
*Phil.,l\, 22;l, 13.
* Ainsi l'expression Caro pour sensualité. Consolât, ad Marc. €.24.
» Juns iniquitates. Caîns, in, § 25. Tacit., Annal., m, 34.
présider à l'application des lois*. La situation des femmes s'éleva, le pouvoir absolu du père de famille se limita, les divorces * et l'exposition des enfants reçurent des entraves. Nerva se chargea des enfants pauvres et ordonna qu'ils fussent nourris aux frais de l'Etat. Trajan en entretenait cinq mille à Rome, son exemple fut imité par Pline et même parFausline ; mais ces fondations périrent de bonne heure. Avec Trajan, une manière de voir plus humaine se fait jour à l'égard de l'esclavage, pénètre dans la législation et prend une consistance de plus en plus ferme sous Adrien, sous les Antonin, et sous Alexandre Sévère. Sous le règne de ce dernier, Ulpien déclare, ce qu'aucun jurisconsulte avant lui n'avait fait, que l'esclavage est contraire au droit naturel ^ Adrien enlève au maître le droit de vie et de mort, et sous Antonin, tuer son esclave, est qualifié de meurtre *. En même temps la loi assurait aux esclaves un traitement plus doux *.
Adrien voulait admettre le Christ parmi les dieux et bâtir des temples sans idoles '. Alexandre Sévère rendait
» Digest. XXXIV, Tit. i, 1, 14. L. Tit. XYii, 1, 192.
* Laboulaye, 'Recherches sur la condition civile et politique des femmes. Paris, 1843, p. 40.
^ Quod ad jus naturale attinet, omnes homines œquales sunt. Digest. i, Tit. i, 1. 4. Contra naturam... constitutio juris gentium, Digest. \, Tit. v, 1. 4.
^ Digest. XLViii, Tit. vin, 1. 1, § 2.
* Cf. Wallon . Histoire de l'esclavage dans Vantiquité, Paris, 1847. Tioplong/Z. c.
« Lamprid., Alex. Sev. c. 43. Aristide et Quadralus lui avaient adressé leurs apologies- 11 défendit de poursuivre les chré-
hommage à la sainteté du Christ et à la pureté de sa morale; il fît placer son image dans sou palais*; il suffît d^ndiquer ces noms et ces faits pour montrer l'influence croissante de la religion du Christ. Son action sur les mœurs qu'elle tendait à épurer, se montre clairement jusque dans son ennemi le plus acharné, Julien l'Apostat. Le fccntiment de la bienfaisance qui animait les chrétiens, leur charité mutuelle, qui s'étendait même aux païens, leur vie de famille exemplaire, tout cela excitait sa jalou-
liens tant qu'ils ne transgresseraient pas les lois de l'Etat. RufiQ, Hist. Ecoles., iv, 9.
Les apologistes chrétiens firent impression sur Adrien; ce qui le prouve, c'est sa lettre au proconsul d'Asie Minucius Fundanus, dans laquelle il se place déjà à un tout autre point de vue que Trajan ; cet écrit peut être considéré coraïue un véritable édit de tolérance, dans un temps où la haine que la muliiiude conservait contre les chrétiens semblait devoir ouvrir la porte aux persécutions comme aux jours de Pliue. « L'affaire doit être éclair(;ie », dit l'empereur, « si l'on ne veut pas égarer les esprits ni faciliter à la calomuie sou œuvre perverse. Si les habitants de la province ont contre les chrétiens des griefs qu'ils puissent faire valoir devant les tribunaux, qu'ils s'adressent aux juges au lieu de vociférer et d'exciter des tumultes contre eux soit au théâtre î^oit au marché. Il vaut mieux qu'un accusateur se présente et que tu l'écoulés. S'il prouve qu'un chrétien a violé la loi, qu'ii soit puni selon la gravité de son crime. Si la calomnie s'en m.èle, démasque-la pour la réprimer ensuite ».
Les apologistes en appelaient à la justice de Marc-Aurèle. Mais il ne put se soustraire à l'entrainement de son siècle, malgré la droiture de son naturel. Dans les calamités qui Irappaient l'empire, on voulait par la persécution ranimer la croyance aux dieux qui s'éteignait. La loi d'exception portée "sous Trajan, laquelle refusait aux chrétiens la liberté accor-
' dée à tous les autres cultes, pouvait d'un instant à l'autre fournir un prétexte à la persécution. Cependant Trajan lui-
'ir,è;i!e avait défendu de rechercher les chrétiens. Cf. Reu-
■ muut. Histoire de la ville de Rome, r, p. 466.
* Lamprid., Alex. Sev., c. xxix, 43, 51. Cependant il avait rigoureusement dél'cndu de changer de reliiiiua.
302 CDAPlïRE XX.
&ie, et il aurait voulu l'introduire chez les païens par la voie légale. Il songeait même à fonder des monastères d'hommes et de femmes. Mais c'étaient là des fruits mort-nés, parce que l'esprit qui seul viviGe manquait. L'Eglise était donc une puissance, puissance capable de créer des Etats, des sociétés. Selon l'expression de Gibbon, elle a formé les grandes monarchies de l'Occident comme des abeilles forment leur ruche, et marqué du sceau chrétien la civilisation européenne. Et pour accomplir toutes ces œuvres, elle disposait principalement de deux moyens : sa doctrine d'abord, puis l'exemple de ses vertus et de ses institutions. A l'exemple du clergé, les gens de guerre s'organisèrent en associations saintes, les ordres militaires, dans lesquels il y avait un ordre de chevalerie, comme dans l'Eglise un ordre de prêtrise, et pour y arriver, des degrés et des épreuves à franchir pour les écuyers comme pour les diacres. A l'exemple des communautés religieuses et monastiques, les gens de métiers eurent leurs corporations*, leurs ins-
• Voy. Blanqui, Histoire de Véconomie politique, eh. K.
Les corporations ont survécu à elles-mêmes, la libre concurrence a anéanti leurs privilèges et l'on peut ajouter qu elles ont péri par leur faute. La libre concurrence repose sur un principe essentiellement chrétien, celui de la liberté et de l'égalité des droits ; toutefois entre les mains de 1 egoisme qui en abuse, elle devient un instrument dont les forts se servent pour dépouiller les faibles. Comme toute liberté, la libre concurrence déchaîne toutes les forces, les bonnes comme les mauvaises, elle a donc pour eflet de précipiter la ruine d'une nation dans le sein de laquelle prédominent les forces du mal. L'association, la justice chrétienne et surtout la charité sont appelées à protéger les petits contre la puissance écrasante du capital. Il n'y a pas de milieu : qui veut la liberté, doit vouloir la charité chré'.vine: saus. eue ia literie n'est que ia voie qui mène à uj ucuvei eaCiavage. cw
l'église et la civilisation, 303
tilutions frateriulles, leurs bannières, leurs saints patrons ; les gens de science firent de même avec leurs grades de bachelier, de licencié, de maître ès-arts, et enlin les paysans eux-mêmes formèrent des confréries. Grâce à ces corporations et à ces ordres, il en fut des autres états comme de l'état ecclésiastique, l'homme libre et le serf, le riche et le pauvre se trouvèrent rapprochés [tar la communauté de leur vocation et reliés entre eux [)ar des devoirs réciproques. Ce ne fut plus le hasard de la naissance, mais le choix libre de la vocation qui de-
alers que deviendront les pauvres? Mais d'un autre côté, la seule loi que puissent admettre nos sociétés modernes, c'est oclle de la libre coucuiience; elle a ses défauts et ses dangers, mais elle imprime au travail une impulsion que nul monopole ne peut lui donner.
« Le christianisme », dit M. Périn {loc. cit., i, p. 366, cf. Rossbach, Histoire de Viconomie politique, 1855, p. 371), « nous a élevés dans la vie morale à une telle hauteur que nous ne pouvons plus vivre sans la liberté. Mais ce qui préserve la liberté de l'abus et l'empêche de dégénérer, c'est le principe de l'abnégation ».
Un fait constant, c'est que l'Eglise catholique a relevé le travail manuel du mépris où il était, et si l'on considère que les villes, séjours des ouvriers, se formèrent généralement autour des sièges épiscopaux, on peut même dire que l'Eglise a fondé le travail libre. Un autre fait non moins certain, c'est que toute ville saluait comme un jour de délivrance le jour où elle passait de la juridiction du comte à celle de l'évèque. « Sous la crosse il fait bon vivre. Les évêques n'étaient pas les oppresseurs, mais les protecteurs des cités, dont ils favorisaient le développement ». Arnold, Le développement de la classe ouvrière au moyen âge, Bàle, 1861, p. 16.
Les fêtes qui se célébraient en certains lieux attiraient aussi les marchands et furent cause de la fondation de plus d'une ville. C'est enfin encore un fait que les corporations ou jurandes, fondées sous les auspices delà religion, puisque chacune était placée sous le patronage d'un saint, prospérèrent grandement sous la protection de l'Eglise. Et comme il s'agi;?sait au moyen âge de proléger, par les jurandes, le travail individuel contre le iravaii étranger, ainsi le but à atteiudis
soi CHAPITKE XX.
cida de la place et des prérogatives de chacun dans la vie. Celui qui ne pouvait s'appuyer sur sa propre force, trouvait l'appui dont il avait besoin soit dans un plus fort, soit dans une corporation, soit en tout cas dans l'Eglise, et les liens indissolubles d'une fidélité mutuelle embrassaient ensemble le protecteur et le protégé. Sur le modèle des synodes ecclésiastiques et de ce qui se pratiquait à l'occasion des visites épiscopales, se formèrent les parlements, les assemblées nationales et provinciales, oii les chefs des différents ordres se mettaient en relation avec les souverains, pour délibérer et prononcer avec eux sur les grands intérêts de l'Etat, comme vocati in partem sol licitudinis en vertu de la portion de pouvoir et de juri diction dont ils étaient dépositaires. L'immunité ecclé siastique était, pour les divers ordres, l'âme et la sauve garde de leur liberté d'adhésion et de concession. Ce même droit se trouvait aussi gardé et déterminé par la conscience. La paix de Dieu protégeait le laboureur dans son champ, le marchand sur les routes ', etquand l'Eglise
dans l'âge moderne, c'est de luUer contre la prépondérance du capiuil par des associations de capitaux, et la solutioû complète du problème n'est peut-être pas possible sans l'influence de la religion et de la morale chrétiennes.
« Les corporations de ce temps-là », dit Mascher [loc. cit, p. 160), « étroitement unies à l'Eglise tendaient à des buts non-seulement éxonomiques et sociaux, mais encore humains et religieux. De même que les ecclésiastiques et la chevalerie, les jurandes fondaient des hôpitaux et des maisons de retraite pour les membres malades, pauvres et incapables de travailler. L;i jurande était une confrérie qui se réunissait les jours de lèies, enterrait ses défunts et faisait célébrer pour eux le service divin.
*■ Moy, Archiv fur Kirchenrecht, xii, p. 202. Kluckhohu, Histoire d-3 la paix de Dieu. Leipzig, 1837. Sémichon, La paix et la trévi
re pouvait empêcher la guerre, elle chercliaii du moins à la rendre moins inhumaine et à en amoindrir par tous les moyens les terribles conséquences». Elle n'autorisaH la guerre que pour des causes justes, elle condamnait celle qui était faite en vue du pillage, de la renommée, de la conquêtes et approuvait celle qui avait pour but de repousser la violence et de punir l'injustice. Elle interdisait rusage des armes trop meurtrières, ainsi que 1» îaccagements et la destruction de la propriété privée. Elle voulait que l'on gardât la parole donnée à un ennemi et les conventions conclues avec lui, que le vaincii, le captif fût traité avec douceur et modération \ Beaucots^^ de guerres commencées furent éteintes par l'interventico des évêques et du pape*.
Cest l'Eglise qui la première a déterminé clairemtaî: et fixé avec autorité l'origine, le domaine propre et 'm signification du pouvoir politique. Partout où l'Eglise catholique célèbre ses mystères on lit au-dessus" as
de Dieu. Toutes les personnes désarmées nrêtrp<! mnin^o femmes, marchands en vovaee DèlprinV iS^ w.r. "^^ lieurs troupeaux les paysanflv'ec^ ur l^élaf eUeuTou'tl^ devaient jouir d'une paix non interrompurét depuis lemér' '
' rrVoser'LVs^'2o?e"de cIL '°"'^^ lefaSTd'eS;
Tc icpubei. Le bynoae de Clerraont exierea en iM^ la naiv Hc
ion\'n^a?na u'ia tTnf'J' T ^^^'^'^ ch?é;iemé • sKolt peines^lem^orelr^^^^^ ^' i excommunication et ^ême de.
' Montesquieu, Esprit des lois, i, xxix. *Thomassin. ii, i, 70.
* tVdllcr, k'.irdenreeht, 34'i.
APOt. DD ChRISX. — TOMS V. ^^
l'autel : Craignez Dieu, honorez le roi*. Elle reconnaît la raison dernière du pouvoir en Celui qui a établi les princes et les souverains pour être ses vicaires en ce monde, et dont les droits sont écrits au livre des conseils éternels. Ce n'est pas qu'une forme particulière de gouvernement ait été voulue de Dieu, ou qu'un chef soit appelé au pouvoir par une institution divine positive, comme cela a lieu dans l'Eglise. Mais néanmoins, tout pouvoir vient de Dieu, par la raison que Dieu a créé l'homme pour la société et que la société ne peut se former et se maintenir que par la reconnaissance et l'institution d'un pouvoir souverain*. C'est pourquoi ]'ï]glise commande l'obéissance et la fidélité, le respect et îa soumission au nom de Dieu. Comme autrefois au milieu des plus ardentes persécutions, les chrétiens demeuraient fidèles à César et priaient pour lui dans Toblation du saint sacrifice ; ainsi l'Eglise, continuant cette tradition à travers tous les siècles de son histoire, n'a pas cessé de prêcher la fidélité et l'obéissance aux princes de la terre et d'en faire une obligation de conscience. Ce n'est pas à un homme que les chrétiens obéissent, l'homme est trop grand pour obéir à un homme. Le commandement ' d'obéir aux princes est de Dieu, et c'est à Dieu que nous rendons l'obéissance lorsque nous exécutons les ordres d'un supérieur, parce que le roi
» I TetT., II, 17.
•Thom. Aquin., Ce rcffiwîtnc pn'ncipum, i, \. Obedire superiori est secundum divinum ordinem rébus inditum. Id. II, II, qu. CIT, art. l. Cf. Bellarm. De Laids, i, 3, 6. BaJi/iès, op. cit., il, i'i.
* Rom., zm,^2.
llcul .le Dieu la couronne et le sceptre pour régner selon îa volonté divine, selon le droit et la justice. Ainsi l'autorité', qui est un droit qui émane de la raison et qui n'est que la volonté de Dieu même, prend la place de la force qui n'est qu'un fait». C'est pourquoi l'Eglise conferait le sacre et l'onction aux empereurs et aux rois, c'est pourquoi elle bénissait l'épée du chevalier et marquait les limites du territoire des villes libres avec la statue d'un saint. Elle sanctifiait donc et spirilualisait le pouvoir, lui donnant une signification morale et un but religieux : de ce qui n'était auparavant qu'une expression de la force brutale et l'instrument del'égoïsme, elle a fait un organe de la volonté divine. Et voilà pourquoi l'Eglise nommait ses rois, rois par la grâce de Dieu, parce que c'est de Dieu que vient tout pouvoir, et que c'est sa grâce qui seule a élevé l'homme au-dessus de l'homme, parce que toute domination relève de lui et doit la servir, servir la vérité et la foi, la justice et le droit».
« Rousseau avoue (Emile, iv), que les gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme une oins grande autorité, et des révolutions plus ra es Ses ci sont au^i devenues moius sanglantes. Pour en avoir la preuve " ^X^l^^^^^r '' P— Jourd'Uuiav^e'c^^riJ!
; mhtl ahud est nisi numeri et matcrialium virium^ûvma.
i,'An,V/w u ^- "^^"r^ ^^^ '°^^ d'Edouard le Confesseur, art. lo ! Apud Wiikcins, leges aHg/o-saa;omœ, Londinj, in\] ■ Bex oui i^icmiissummi régis est, ad hoc est constitutusutrem^^^^^^^ inmnet populum Domini etsuper omniasaactam venereUvËcesla^^^ tZrm? '^""^ '"^^''''*' '^'^"''^''^ '^ "^^'^/^''^ «^ ^0 dTvellat et I Selon le miroir de Saxe et de Souabe. Dieu ■ ^^-<^ ^a
Tandis que dans l'empire de Byzance le clergé luimême est tombé sous la servitude des empereurs, et que la peur combinée dans le cœur des évêques avec l'ambition et la cupidité, a établi là un Césaro-papisme trèsoppresseur, c'a été au contraire l'Eglise catholique qui, tout en proclamant le droit des rois, a aussi protégé et garanti le droit des peuples et empêché la souveraineté de dégénérer en tyrannie capricieuse, et l'autorité en pouvoir de fait. C'est elle qui disait à l'orgueil assis sur un trône, quand celui-ci ruinait un pays avec ses habi-
glaives sur la terre pour la protection de la chrétienté, aa pape, le glaive spinluel, à l'empereur, le glaive temporel. C'esl pourquoi les électeurs ne peuvent choisir pour empereur un homme difforme, un lépreux, un excommunié, un proscrit (Chap. xxn). Le pape peut excommunier l'empereur, mais t^eulement pour trois raisons : 1» en cas d'hérésie ; 2° s'il renvoie sa femme légitime; S» s'il saccage les églises et autres saints lieux. La peine de la déposition frappait l'empereur qui restait un an entier sous la sentence d'excommunication, et cela en vertu du droit public en vigueur dans l'empire longtemps même avant d'être défini et écrit. Cf. Christ. Lupus., Scholiain Greg. \'II, Dist., can. 12, p. 457.
Le pape Gélase (492-496), exprimait déjà la pensée des deux pouvoirs ou du double glaive dans sa lettre à l'empereur Anastase : Duo quippe simt, imperator Auguste, quibus principaïiter mundus hic regitur, audoritas sacra poniificum, et regalis potestas .' VI quibus tanto gravius est pondus sacerdotum, quanto etiam pro ■^^sius regibus Bomino in divino reddituri swit examine rationem.
Dans le célèbre Tnclinium de Lalran construit par le pape Léon 111, cette pensée se trouve exprimée par la peinture. Le Christ présente au pape (Sylvestre) les clefs, et à l'empereur (Constantin) l'étendard; à gauche de la voûte on voit aussi saint Pierre qui donne au pape Léon le pallium (l'étole?) et a l'empereur Cliarlemague), l'étendard. « L'Eglise pourrait encore aujourd'hui pour des motifs suffisants excommunier un prince catholique, mais le lien personnel qui unit un prince à l'Eglise serait seul rompu, et le prince ne serait pas par le fait déchu du trône, parce que l'Etat n'est plus essentiellement chrétien et catholique, il en était autrement au moyen âge; les princes étaient les premiers membres de la société pou*
tants, propageait rimmoralité, enchaînait la liberté de la conscience, contractait des mariages qu'il rompait ensuite : Cela n'est pas permis ! Elle protégeait le faible contre le fort, empêchait l'exécution de projets criminels; elle rétablissait la paix entre les Etats et garantissait la société grandissante contre les éclats furieux de l'ambition, de l'incontinence et de la barbarie*, a La « vieille Eglise », de l'aveu de Bœhmer », « ne se courba a jamais devant les Césars et fut toujours victorieuse « dans ses luttes contre eux ».
a Au moyen âge», dit Ancillon», a la papauté seule «peut-être sauva l'Europe d'une complète barbarie. « Elle créa des rapports entre les nations les plus éloi- « gnées ; c'était un centre universel, un signe de rallietique contenue dans l'Eglise ; il élait donc contre la nature des choses qu'ils fussent hors de l'Eglise ». Philipps. Droit ecclésiastique, m, p. 191. Maintenant encore le même principe règne, mais avec une application inverse, en Angleterre en IJanemark et en Suède. Un monarque qui embmsseraft le cainolicisme en ces pays perdrait légalement la couronne. 'Michaud, Histoire des croisades, 4« édif. iv, p. 97; vr, p. 230-
»Ioc. cit., p. 279. « Sur quoi reposait la situation politique du cierge, sinon sur ce point que l'on admettait son suffrage dans le conseil de la nation, comme celui d'hommes verses dans la connaissance du droit divin?... Comme la justice applique la mesure de la loi humaine aux actions des membres de la société politique et civile, ainsi et avec le même droit et le même devoir, l'Eglise applique la mesure de la loi divine aux membres de l'Eglise. Les moyens de correction dont I Lgii^-e dispose sont l'avertissement, la pénitence, l'excommunication. Renoncer à user de ces moyens serait de la part de 1 Eglise renoncer à son existence formelle, ce serait se réduire à n'être plus qu'une affaire de sentiment, une société invisible, insaisissable ». Bœhmer, /oc. cit., p. 318.
• Tableau des révolutions du système politique enEurone, Introd
p. 133-137. *» i- a i , luuuu..
310 CHAPITI E XX,
0 ment pour les Etats isolés... C'était une haute cour de «justice érigée au milieu de r.:narchie universelle. Elle c mit obstacle au despotisme des empereurs en appora tant le contre-poids qui lui manquait, elle atténua «les inconvénients du régime féodal ». Devant ceux qu'aucune autre barrière n'arrêtait plus, parce qu'ils n'avaient point de supérieurs en ce monde, l'Eglise dressait la loi éternelle du droit et de la justice chrétienne, elle avait une parole de menace contre tous les criminels, qu'ils fussent sous la pourpre royale ou sous la bure du mendiant. Ce que saint Thomas avait indiqué comme la règle du bon gouvernement, l'Eglise, usant de raulorilé qu'elle avait dans le droit public des peuples chrétiens, cherchait à en faire une vérité de fait : Le gouvernement n*est pas pour le roi, mais le roi pour le gouvernement. Dieu a établi les rois afin qu'ils régnent et gouvernent, et qu'ils maintiennent chacun dans la possession de son droit '. Agissent-ils autrement et font-ils servir leur posi* tion à leur avantage propre, ce ne sont plus des rois, mais des tyrans*. Elle rappelait au détenteur du pouvoir que l'obéissance a ses bornes, qui lui sont marquées par les lois% que si bie:» acéré et si puissant que fût soa
• Déjà le concile d'Aix-la-Cliapollo (836,Tn, i) déclaraitque le, nom (Je roi venant de regere, gouverner selon la droiture, celui-là est seul digne de ce nom qui conduit les peunles daus la piélé, la justice et la miséricorde. — Mais qui protège les peuples contre l'abus possible du pouvoir ecclésiastique? Les saints que l'Eglise enfante dans chaque siècle et qui attaquent tous les abus avec un courage apostolique.
• De Regim. 'princip,, c. H.
• Id. I, ir, qu. xc, art. 4. Lex est quœdam ratîonis crdinotio ai ]
bonim comTïiimej eî ab eo, qui curam cvtnirtunitatis habet. ■ûi-nnml. '
glaive, il ne l'était pas assez pour reliancber un seul des commandements de Dieu. L'autorité et la liberté sont les deux principes qui portent la société. La sociélé n'est possible que si ces deux principes coexistent et sont en équilibre. Or, l'Eglise les consacra l'un et l'autre, les mit en lumière et les protégea. L'essence et la nature de la loi furent complètement transformés. Le principe fondamental du droit romain : Quod principi pîacuit, legis habet viaoremi si veut le roi, si veut la loif
gâta. Ihid., qu. rviii, art. 1. Voluntas deiis, quœ imperantur, aa hoc, quod legis rationem habeat, oportet, quod sit aliqua ratione regulata... alioquin voluntas principis magis esset iniquitns quam lex. Ibid.,qu. xcvi, ait. 4. Lijustœ autem sunt leges dupliciter um modo per contrarietatem ad bonum commune, e contrario prœdictis, vel ex fine, sicut cum aliquis prœsidens leges imponit, onerosas subditis non pertinentes ad utilitatem communem, vel magis ad propriam commoditatem velgloriam. Et huiusmodi magis suntviûlentiœ quam leges.
La bulle In cœna Bomini, tant de fois attaquée, frappait d'excommunication « tous les pirates courant la mer sans lettre de marque, tout homme qui oserait voler quelque chose sur un vaisseau naufragé, tous ceux qui établiraient dans leurs terres de nouveaux impôts, ou se permettraient d'augmenter les anciens, hors des cas portés par le droit, ou sans une permission expresse du Saint-Siège, les fournisseurs d'armes et munitions de guerre de toute espèce aux ennemis de la chré tienté ». a 11 vaut la peine d'observer, dit de Maistre, que nos hardis novateurs ont lait couler des torrents de sang pour obtenir, mais sans succès, des articles consacrés par la bulle il y a plus de trois siècles, et qu'il eût été souverai- Dement déraisonnable d'attendre de la concession des souverains ».
La lettre que saint Augustin adressait au comte Boniface Deu de lempsavant la déva^tdtion de rAfriqueparles Vandales, «Aablissait conformément à l'Ecriture qu^^'tre obligations pour les princes : 1° Porter des lois justes et conformes à la loi de Dieu; 2° abolir celles qui sont opposées au culte des chrétiens; 3° pousser le peuple à servir Dieu; i° faire sn-vir le bras séculier au maintien de l'ordre tant intérieur qu'extérieur.
21 a CHAPITRE XX.
cessa d'être en vigueur *. L'autorité pour se faire valoii; fut obligée d'exposer ses titres et ses droits ; pour s'imposer à la raison et à la conscience , elle dut auparavant leur fait reconnaître ses droits à l'un et à l'autre. L'homme obéissait au nom de sa conscience, au nom de Dieu et à une loi divine, son obéissance était un acte de liberté qui relevait et l'ennoblissait, au lieu que sans cette consécration donnée à l'autorité, sans la base religieuse et rationnelle de la loi, la souveraineté <îevient despotisme et robéissance servitude.
« La domination laïque avait une nature barbare que a l'Eglise combattait de diverses manières. Elle avait « pour elle la constance et la fermeté, de hautes et « larges vues et sa belle ordonnance, voilà ce qu'elle « oppos.it à la mobilité capricieuse et puérile, à l'amour- «prop.'L ôlroit et à la grossière rapacité des princes de la « teirc. Lievé dans l'abnégalion et dans la règle, formé «par l'histoire de la religion et ()ar les faits si instruc- « tifs qu'elle déroule depuis la vie pastorale des palriar-
• chis jusqu'aux destinées héroïques des Apôtres et des a saints , journellement exercé au service de Dieu si
• rempli d'enseignements précieux, le clergé dominait de « bien haut les laïques, dont il avait à refréner la force c surabondante par l'exemple et par la parole, par la «.prudence et la fermeté. C'est à peine si nous pouvons « nous faire une idée de la difficulté d'une pareille tâche. 8 Mais l'effort qu'elle exigeait de la part de ceux qui
• tentaient de la remplir, ausmeniait aussi leur force. Ua
" uans la diète de Roncaglia Frédéric II essaya ae laire *ïivre le principe que le souverain est au-dessus de la loi.
l'église et la civilisation, 313
a monument trop peu remarqué de cette grandeur, ce «senties écrits religieux et politiques des papes, qui « surpassent pour le fond et pour la forme tout ce qu'on
a jamais fait en ce genre '. Qui le voudra, se convain- «cra aisément que le meilleur moyen pour défendre « les papes, ce serait de les montrer tels qu'ils sont * ».
a Si TEglise chrétienne n'eût pas existé», dit avec raison M. Guizot •, « le monde entier eût été livré à la « pure force matérielle. L'Eglise seule exerçait un pou- «voir moral. Elle faisait plus: elle entretenait, elle «répandait l'idée d'une règle, d'une loi supérieure à «toutes les lois humaines ; elle professait cette croyance, «fondamentale pour le salut de l'humanité, qu'il y a « au-dessus de toutes les lois humaines une loi appelée, « selon le tenïi)s et les mœurs^ tantôt la raison, tantôt le
• Bœhmer, loc. cit., p. 310.
* Bœhmer, loc. cit., p. 223. Cf. Pertz (Archiv cler fàsf. GeselUch. f,29).
« 11 n'y a que l'Eglise, dit encore Bœlimer, qui puisse sauver le droit et la liberté dans les orages qui nous menacent. Ceux qui veulent l'Etat sans religion, et qui pour cela foulent aux Ipieds tout ce qui tient à la religion et à l'Eglise, mais qui néanmoins ne se lassent point de l'aire des phrases sur le progrès et la liberté, méritent bien que la main de fer de quelque despote militaire ramasse un jour les morceaux de la crosse rastorale brisée par eux et s'en serve en guise de knout pour battre leurs serviles épaules. Et c'est ce qui arrivera... L'Etat a besoin de TEglise, et le '.empi: n'est pas loin , qu'il meudiera son secours. Au contraire, l'Eglise peut se passer de l'Eiat, tel qu'il est aujourd'hui... Le despotisme militaire, ce chancre de notre époque, ne pouvait naître tant que la pipaulé intervenait comme puissance dominante dans les choses de ce monde ; il gagne chez nous tout le terrain que perdent la religion et l'Eglise ».
(| ' Bistcire de la civilisation en Europe, 2* Leçon, p. £C,
0 droit divin, mais qui toujours et partout est îa même a loi sous des noms divers ». Attila s'inclinant avec respect devant saint Léon, Odoacre devant saint SéveriD,| Totila devant saint Benoît, sont la personnification cette pensée qui est toute l'histoire de l'Europe. Ecoutons encore sur ce sujet un témoin peu suspect de partialité.
«On tournera la question comme on voudra», dilj Fallmerayer ' , et on pourra se révolter contre la thés a de l'auteur, il n'en restera pas moins vrai que l'Euroj Œ occidenfa'e est dans son essence intime une créatioi a de l'Eglise latine, du Saint-Siège, du pontificat romain] « Tout dans la manière de penser et d'agir des peuple t de l'Europe, et même dans leur manière d'être, depuis c leur enfance jusqu'à l'heure présente, révèle celt a école latine sous la discipiiuc de laquelle ils ont et « formés :
Et docamenta dama? qua simus ong ne nati.
« La papauté a transformé spirituellement tous c peuples sur lesquels elle a régné, elle les a fondus ei^ a un tout désormais indissoluble. Grégoire VII et Ini a cent III étaient de plus grands conquérants que Char! Œ magne et Napoléon. Seule la Rome chrétienne a réalls « la monarchie universelle dans l'entière acception d^^ « terme. Le gouvernement des Pontifes romains a 0 former dans la partie du monde que nous habiton| • une pensée européenne universelle. L'esprit europé<
* OEuvres complètes, 1862, Ii, p. 202. {Critique d'un litre ds II. Cœlvœs.)
« nst immortel. La réforme elle-même iie l'a pas étouffé. « Elle a rompu le bien commun de la chrétienté, mois « seulement extérieurement et matériellement; au fond « les nations de l'Occident sont restées sœurs : ridée
0 d'opposer une résistance légitime, ne fût-elle que pas- « sive à la force, fut inspirée à ces peuples par le Sainta Siège, et avec celte idée fut déposé dans le cœur de « toutes les nations latines le germe de la liberté civile « et de Tordre moral véritable *. Les idées que Gré- « goire VII et les autres grands papes ses successeurs ont « répandues par leurs écrits politiques chez tous les peuc pies de l'Europe sur l'origine, la nature et la fin du « pouvoir séculier, ces idées vivent et régnent encore « aujourd'hui. En dépit de tous les germes de division c semés par l'hérésie, par la diversité des esprits, par c Torgueil du savoir et par Pinimitié, la direction intel-
1 lectuelle et morale prise dans l'acception la plus large I du mot, est demeurée la même chez tous les peuples I chrétiens. La répulsion intime pour le système bysan- I tin, le besoin d'opposer l'esprit à l'aveugle matière, le i mouvement et la vie à une immobilité de glace, la I lumière aux ténèbres, la civilisation à la barbarie, la 'I loi au bon plaisir d'un desposte insensé, voilà ce qui I caractérise l'esprit européen et ce que nulle force I humaine ne peut détruire». « Le christianisme ne I s'impose pas seulement à nous comme la règle de
î * Les ecclésiastiques formaient une corporatioa la plus inlépendante de la nation. Je n'ai pas l'intention de juger celte mcienue constitution de l'Eglise , je dis seulement qu'elle l'habituait pas l'esprit du prêtre à une soumission ser\ile. Ue .'ocqueville, op. cit., p. 130.
« notre vie », dit Savigny *, a mais nous devons avouer « encore qu'il a changé la face du monde, de sorte qu'i « domine et pénètre toutes nos pensées et nos sentimonU; « quelque hostilité que nous puissions faire paraître con- « tre lui ».
Etranges contradictions, et qui ne s'expliquent que par une haine aveugle contre l'Eglise î Lorsque les monarchies jouissaient d'un pouvoir qui allait à l'excès, lorsque, à l'occasion ou à l'aide de la réforme, l'absolutisme était devenu presque l'unique forme de gouvernement en Europe, l'Eglise était accusée de conserver les principes de la révolution dans son sein, elle passait pour être l'ennemie des gouvernements et pour dangereuse parce qu'elle ne s'inclinait pas devant l'idole du jour, l'omnipotence de l'Etat. Et lorsque la révolution a eu renversé les trônes et exilé les rois, on a encore accusé l'Eglise d'être l'alliée du despotisme, l'ennemie de la liberté, la vile adulatrice de la puissance illimitée des princes. D'où viennent des reproches si opposés, sinon de ce que l'Eglise protège également et tout ensemble les droits des rois et les droits des peuples? Et ces deux espèces de droits, comment les protége-t-elle ? En prescrivant aux deux parties leurs devoirs respectifs, dans lesquels tout droit et tout pouvoir trouve sa limite et sa mesure. Elle donne à César ce qui appartient à César, au peuple ce qui a[)partient au peuple, mais à Diei aussi ce qui appartient à Dieu. D'une voix incorruptibli et courageuse, et sans se laisser intimider par les menar
System., 1, 53,
LËGLISE ET L.\ CIVILISATION. * 317
ci>s des potentats, ni éblouir par la popularité, elle t i.-eigne les principes éternels du droit et de la justice. I/Kglise ne cessa jamais de rappeler le souvenir de la loi divine à ceux qui, appelés sur les hauteurs vertigineuses d'un tiône, oubliaient Celui qui les avait élevés iiis(]ue-là et à qui ils devaient rendre compte un jour. Mais elle rappelle constamment aussi les peuples à leur devoir, au respect et à l'obéissance, à la soumission et à la fidélité. Voilà pourquoi la révolution qui vient d'en haut • comme celle qui vient d'en bas, la tyrannie des rois et rinsubordinalion des multitudes, les parasites de la table royale aussi bien que les esclaves de la faveur populaire furent toujours les ennemis de l'Eglise, qui seule veut et veut toujours ce que les autres ne veulent point : la vraie liberté religieuse, politique et civile. Elle est, selon l'expression de M. Guizot, la plus grande école du respect de tout pouvoir légitime que le monde ait jamais vue, mais elle est en même temps la mère des peuples et l'asile de la liberté. Même sous Philippe II, en Espagne, là où tous les éléments aristocratiques et démocratiques n'étaient plus capables d'aucune résistance, la doctrine catholique touchant la base et les limites du pouvoir séculier, était encore enseignée ; on agitait encore publi-
* Al. de Tocqueville (loc. cit., p. 220) démontre comment, ' durant un siècle avant la révoluiion, toutes les réformes, même les meilleures, opérées par les rois, étaient gâtées par le caprice, par la violence et par la violation de tous les droits. Louis XiV, dans sesédits, établissait la théorie que toutes les terres du royaume appartenaient au roi. C'est justement l'idée fûQdameniale du socialisme. Presque toutes les fondations de bienfaisance furent en partie supprimées, en partie détournées de leur destination ; des expropriations étaient décrétées arbiitrairement et très-souvent sans indemnité.
quement la question de savoir quand il était permis de résister au roi, et pour quelles raisons il pouvait même être déposé ' ; et cependant la doctrine de l'obéissance illimitée et passive s'était déjà formée dans les pays protestants, grâce à la réunion des deux pouvoirs dans la même main *. C'est au clergé catholique que l'Angleterre est redevable de la plupart de ses iustitutions si admirées, de sa belle constitution qui a été l'instrument de SCS grandeurs, de ^sl grande Charte^, de son jury, de son parlement, de ses universités *; tandis que la réforme { ne lui apporta que l'absolutisme et la servitude, et fut j cause qu'elle dut recourir à des guerres longues et sanglantes pour reconquérir, affermir et étendre ses libertés] civiles et primitives. Ce que M. Guizot " a dit du protes-
* Cf. Balmès, le protestantisme, etc., p. \^Z. Université cath(h\ ligue, XXXH, 74.
Le déctiiremeut de l'Allemagne au xvi* siècle transporla eûl Espagne le centre de gravité des Etats européens. L'inqiiisitioQ politique espagnole mêla rinlérèt de l'Eglise avec celui de la monarchie espagnole et éleva le pouvoir royal à un tel degré! que l'ascendant du Saint-Siège s'en trouva amoindri maigréj les proleslalions de Paul IV et de Sixte-Quint. La guerre que] les rois avaient déclarée aux hérétiques mit tout dans leui mains. Si l'on échappait aux tribunaux politiques, on n'échappait pas à ceux de la foi. Cf. Ranke, Histoire des Papes, ij page 242.
* Dœllinger, L'Eglise et lesEglises, p. 143.
* Sous Jean-sans-Terre, en 1215. /jj
* Cf. Montalembert, L'avenir politique en Angleterre. Lingard Histoire d'Angleterre, u, p. 56.
* Histoire de la civilisation en Europe, Leçon xn«. Une cliose digne de remarque, c'est que les villes impérial*
de l'Allemagne jetèrent leur plus grand éclat au xtv* et au x^ siècle. La date de la réforme est celle de leur décadence| Roscher (Gri//i'ims, p. H6) fait aussi remontera la réforme
l'église et la civilisation. 319
me allemand, savoir qu'il avait pluiôt apporté la ilude que la liberté civile, Dœllinger l'a démontré ■ tous les pays protestants dans lesquels une Eglise , . it s^est formée*. Cette hérésie a partout entravé la l'uTté et fait rélrogader l'Europe pour des siècles. L'intoérance religieuse allait de pair dans le protestantisme vec le pouvoir absolu en politique. Et cela se com- •renJ: une fois l'Eglise tombée, c'est-à-dire le palladium e la liberté de conscience et de l'indépendance du pouoir spirituel une fois renversé, la contrainte imposée à \ conscience dut nécessairement donner un pouvoir ans limites aux princes et corroborer le despotisme. Ce furent les saiuts Pères et les théologiens du moyen ge qui établirent solidement ce principe que la foi est ne affaire de libre détermination, et que par conséquent île ne saurait en aucune façon être exigée, commandée ar ia force et par le pouvoir séculier*. A ce principe le
Jence des villes impériales de même que celle des petitt,.. aies des provinces. Le pape Pie II et Machiavel ne savent tez admirer la richesse et la prospérité des villes de i'Alle- !.agne avant la réforme.
j • Par exemple dans les Elats Scandinaves, dans la Néerlande, ;n Allemagne, en Angleterre, en Ecosse, Dœllinçer, îoc. cit., . 96-155.
* Infidèles, qui nunquam pdem siisceperunt, nullo modo sunt com,' ellendi, ut ipsi credant, quia credere voluntatis est. Thom. Aquin., i, 11, qu. X, art. 8. Cf. Suarès, De fide, Disputât, xvm, sect. 3. je dernier dit que la coaction en religion eslintrin-ece malum. \ l'égard des Juifs, voir Concil. Tolet. (635) c. 7 : Non vi, sed bera arbitra vohmtale, ut convertantur suadendisunt. CU Terlull. dScap., c. 2. Gieg. il., Ep. i, 3, 4. Philipps, Le droit ecclésias- ■gufi, II, p. 401.
L'an 1199, Innocent III prit les Juifs sous sa protection spéiale, et détendit de les contraindre à recevoir le baptême ou eles troubler dans leurs usages. En 1236, les Juifs de France
protestantisme en opposa un autre, inouï jusqu'alors ou même formellement condamné, je veux dire le dogme pernicieux de l'omnipotence de l'Etat : Cujus est regio, illius est religio. Ce qui veut dire que le droit et le devoir des gouvernements et des princes séculiers, c'est d'éla'oiir le pur Evangile, de fonder la nouvelle Eglise, d'arracher jusqu'à la dernière racine du catholicisme et de ne souffrir aucune doctrine importée du dehors. Il en résulta un despotisme tel qu'on n'en avait pas encore vu'. Dans
implorèrent la protection de Grégoire IX. Ils firent de même à l'égard d'Innocent IV, de Jean XXII, de Clément VI en diverses conjonctures. Saint Bernard déclarait qu'il ne fallait ni luer, ni persécuter les Juifs. VoUaire dit (Essai sur l'histoire générale, t. m, cti. 99) : Rome seule prit constamment les Juifs sous ta proiection. Ils n'étaient point troublés dans Avignon, qui était un domaine du pape. Dans le Sanhédrin de Paris, 1806, Samuel Avigdor désigna aux applaudissements de i'assemljlée Grégoire VU, Alexandre II, Innocent 11, Alexandre 11!^ Grégoire IX, Clément V, Clément VI, Nicolas II, Clément XIII, comme ayant été les protecteurs des Juiis. Pour la conduite des protestants envers les juifs, au temps de la réforme, voir Archixes de l'union historique, Wurlzbourg, 1833, m, 2, p. 153. Luther poussa à Pexpulsion des Juifs dans les dernières années de sa vie. Voir son écrit contre les Juifs : Vom Schem Eamphoras.
* Dœllingov, loc. cit., p. '6o. — La ville impériale d'Oppenheira avait dû charger dix fois de religion jusqu'à la paix de Westplialie. Pour les cruelles persécutions exercées contre les dissiuenis par les princes protestants, voir Dœllinger, Icc. cit., p. 60. Janssen., Schiller historien., p. 26. Daumer, Aus der mansarde, i" cahier. Luther,Mélaochihon justifiaient et praliquaieol de leur mieux la peine capitale contre les hérétiques, voir.' ce sujet Alzog, Histoire de l'Eglise, &"> édit. p. 666, 759, 796, 737, 738, 800.
« Je rends grâces au Fils de Dieu », écrivait Mélanchton Calvin (Schrœckh, Histoire de l'Eglise, v, p. 5, 7), de la victoir qu'il t'a accordée dans ce combat que tu as soutenu. Tu a bien mérité de l'Eglise qui te doit pour cela une éternelle re* counaissance. Je souscris au jugement que tu as porté, e j'affirme que tu t'es conduit selon la justice, en faisant jugei
les Etats du moyen âge aussi, il n'existait et ne pouvait exister aucune autre confession à côté de l'Eglise cathoique ; mais alors les circonstances étaient tout autres. La plupart des sectes hérétiques qui se montrèrent au moyen âge, notamment les sectes gnostico-manichéennes, celles même des Vaudois et des Hussites, attaquaient avec la doctrine de TEglisb les fondements de la vie politique et sociale. Pour ce qui est de plusieurs confessions chrétiennes différentes, ou si l'on peut se servir de ce terme, de plusieurs Eglises séparées, on n'en avait pas même l'idée, on n'en concevait pas la possibilité. On vivait gêné
rt condamner un blasphémateur. Gftliffe et Kampschulte (Jem baimn, i, page 423) ont mis à nu par des recherches aussi complètes qu'exactes, tous les faits el gestes de Calvin à Seoeve.
L'Eglise était livrée sans réserve au pouvoir absolu des princes. L ecclésiastique, selon Thomasius, n'est à l'égard du mnce qu un sujet qui n'a pas à raisonner contre son souve^ '*'«; T. Tholuck, L'Eglise au xvii« siècle, Berlin, 1863. ir >. 96. Menzel, Feuille littéraire, 1864, p. 13. « il n'y a pas dé *^l«'o?^°H6., Buckie lui-même {Histoire de la civilisation, i ►.228), ou il règne une telle intolérance qu'en Suède, état de ihoses doublement honteux, venant d'un peuple qui a pour tnncipe que la religion est affaire de jugement personnel » .es atroces persécutions auxquelles furent exposés les caiho^ iques sous le règne d'Elisabeth sont connues. L'Eglise an^li- Tn"f«?A^^P-^.L^^^ ^" général plus douce envers les dissidents. 1)6 1660 à 1668 on compta soixante mille victimes. Bogne et
n?°?^'/*f/' ^^*K^ ^*^*?^- ^' P- *08. Les protestants français urenl, de I aveu de Buckle (lac. cit., i, 6, p. 46), plus inioléanls que les catholiques. Cf. Benoit, Hist. de ledit de Nantes, t, p. 433, 434, 279. Tandis que les catholiques faisaient des :diis pour leur assurer l'exercice de leur culte, les protestants ie toléraient point l'exercice du culte catholique là où ils taient les plus forts. « C'est un fait incontestable que les ca- ^oiiques déployèrent au commencement du xvii« siècle un spnt de chanté auquel les protestants ne pouvaient préindre ». (Buckle, op. cit., p. 57). L'intolérance ne fut pas loiudre chez les protestants écossais qu'ailleurs. (Le même» } p. 384. [
Apol. du CsaisT. — TOilK V. M
ralement avec l'idée d'une Eglise clirétienne, une, sainte, seule vraie et répandue par toute la terre, on ne sortait pas de là. Cette Eglise clirétienne était considérée comme un bien indivisible que tous les hommes avaient reçu du ciel en commun. Une seule religion et une seule Eglise, une seule langue et une même civilisation, un même art et une même science, une même souveraineté spirituelle et temporelle; cela étant admis, comment une attaque contre ce grand et saint temple de Dieu sur la terre, regardé comme la colonne qui soutenait tout l'édifice social, îi'aurait-elle pas été considérée et jugée comme un attentat contre la société, comme un crime de lèse-humanité*? D'ailleurs l'Eglise a constamment maintenu la sépara-
» Kettelev, liberté, autorité, p. 140.
Les premières peines civilesdécrétées par Constantin contre
les hérétiques, consistèreûl dans le bannissement. Les luttes
Teligieuses troublaient aussi l'ordre dans KEtat. Apres que les
Ariens eurent employé des mesures de rigueur contre les ca-
iholiques, les catholiques eurent recours aux supplices pour
3a première fois contre les chefs des Priscilhanistes, qui s é-
laient d'ailleurs rendus coupables de crimes civils fort graves
et oui turent condamnés eu 386 par l'empereur Maxime i
Trêves Les plus grands évêques de cette époque, saint Martm
de Tours, saint Ambroise, le pape saint Sirice condamnèrent
celte mesure. Le concile de Carlhage, en l'an 404, demanda la
protection impériale contre les violences des Donatistes ; saiol
Augustin s'était d'abord prononcé contre tout moyen de con-"
trainte, cependant à cause de l'imporlance politique et sociale
de cette hérésie, qui s'était souillée par le meurtre, il changea
de manière de voir et il écrivit une justification des mesures
prises par l'autorité temporelle (Cf. Tract, xi, tn Joan., u, i*
Ep. xciii, CLXXXv); il conjura néanmoins le proconsul Aprin-
Kius de se souvenir de la mansuétude chrétienne [Commené
mansmtudimm mairie... ab eorum sanguine ettam jundtcum gM
dium cohibe propter Christum. Ep. CXXXIV, et. CXXXIX, Ep. C.)
Le moyen âge admettait l'unité de la foi comme loi fonds mentale de l'Etat, et l'hérésie comme un crime contre Etale
contre le souverain. D'ailleurs, l'histoire le démontre, le
tion du pouvoir spirituel d'avec le pouvoir temporel, elle n'a jamais érigé en article de foi l'obligation et le droit pour les princes de la terre d'étouffer toute croyance étrangère en vertu dû leur omnipotence \ comme on le voit dans les symboles du protestantisme. Encore moins avait-elle fondé son existence sur la condition d'une
papes protégèrent les dissidents contre les rigueurs delà nersecul.on Ainsi Innocent XI protégea les Huguenots (vKe
i\n^,Tn}.^ l'inquisition espagnole, elle était encore plus poli-'
ilt ^- ^'^T'^V'"® instituiion royale (Voltaire, Essai sur Ih^s'-
iuLuT \ A ^'-P- *^)- ^"^ '"^ souvent blâraée par les naoe^ {hRhiiïi LAmenca una volta Spagnuola, t. i, prêt ir n 3q? Paul lll soutint les Napolitains dans eur ré^ s Jje conire'inlroduciion de l'inquisition dans leurpays et PielV le. Mi anais Sixle ly aurait voulu adoucir les^^cédé^de a rnèm; Slp'n\^'°" ^ la désapprouvait {Pes?hel op! al., n "^0) înH ? Pp"c'Pe, ce n'était que la naiion espagnole qui se deendail elle-même contre les Maranos et les Moncos • el e av J pour bulle maintien de la rnonarchie chrétienne de iaÏÏ )opularité; plus tard elle devint une arme dans Ta main dP absolutisme (Ranke, Princes et peuples, % jl 248raus.1 »ombal en desirait-il le réiablissement. Elle régnaU alors ofe altteraiureet la civilisaiion espagnole é aienrdans leur lein épanouissement. Les auto-da-fé n'étaient le nîus son eiit que des actes de réconciliation publique avec I'eLiLl; ugement de beaucoup de crimes autres qurrhiés?é%iit nîi^ ?" ''''bunal de l'inquisition. Le tSin n'éUit oa. ornme, afin de le soustraire aux persécutions des amis^er llies que quefpis puissants de l'accusé, car rt?ibunali?èn-i? ?3iU"' *'f.P'",' Puissants, en même temps que pour fan me," ideleuse. Ranke, loc. cit., p. 247). Voilà ce aue nn ni 1 Vni I dire plus pour rendre lér^io^nage à la ve'dté'que dou? iu" fier^hnquisition politique espagnole. Cf!' H^filéfS;^;
I » L'autorité civile a le droit et le devoir d'aviser à ce nnp 1p.-. Pasphemes etles hérésies soient réprimés. UfJ^.Z^Ï fnp ;^''' pn/îctpes, disait le champion de rE-iise 1^1 m, Je^vel, procuratto7m Ecdesiamm ab officio suo nvnquan''pl^
liberté illimitée d'examen, puis empêché, contradiction énorme, par des moyens violents, par des châtiments corporels et par la peine de mort, toute dérogation, toute inOdélilé à la doctrine officielle. Après que Luther eut mis son Evangile sous la tutelle des princes, il n'y eut plus un prince si vicieux ou si misérable qu'il fût, qui ne se crût un être surhumain, depuis que le gouvernement des consciences lui était dévohi. Le roi Jacques d'Anglel^rre se décernait les attributs de la divinité '.
Quelque chose qui n'agissait pas d'une manière moins efficace que la doctrine de l'Eglise, c'était sa propre constitution qui servait de modèle. En toute espèce de développements, dit Roscher, l'Eglise a précédé l'Etat et lui a servi de modèle*. On a fait sonner bien haut, dit Lewin SchûckingS le morcellement de la nation allemande |
tasse aliemm (Dans Buckle, op. cit IV. f9*,|; »°t?is^prîa iraii ce droit des princes non point par la bible mc.iyaj^ la miçnn Le résultat était e même. Cl. Richter, Lv. mrcnenor m ; n 7à 237 247 Je ne puis pardonner aux lélormaH nS 'Aœmev((i i!,u, p. m, d'avoir mis l'Eglise qui i.a t V.PP Hhre sous le ious des princes comme un esciave ». Le nrinc pi <S" 4^ S est le fondement sur leque
.eSn^ élevées les Eglises d'Etat protestantes et il a liv vmle comme l'Etat au bon plaisir de la même bureaucratH liufdisposrde l'une et de l'autre pour en servir un vil inlé rêt de cour.
1 Hrpflpr Césarisme et vapanté, p. 203. « Mon bon plaisir fai h o??t r^vanS Jacques l. Cf. Forster, Eist. essays.
!p 227 La divinisation de l'Etat moderne se trouve de. rhÏ7 les économistes du dernier siècle... * LEiat lat û riiomme ce qu'il veut », disait Bodeau. La Chine, voila 1 idé n P T'nn noursui voilà e modèle qui a été cent ans plus tar Sfiau "p^^ Bffi.chli (A/^asia^iscftï Gottesidem) dans l'mterl de l'omnipotence de 1 Etal.
•Op. cit., 1, p- 414.
» Gazette générale d'Auoshourg, \ 85E
dont on a voulu rendre la papauté responsable, mais on a beaucoup moins recherché et dit ce que le clergé a fait pour habituer toutes les tribus germaniques à la pensée de l'unité politique et pour produire entre elles la fusion intellectuelle, et cependant c'est une œuvre à laquelle il alargement contribué en sa qualité de gardien de l'élément spirituel, de dépositaire du trésor des sciences et des lettres, de conservateur des traditions antiques ainsi que par ses visées et ses tendances universelles. Il est de l'essence de l'Eglise catholique de s'affranchir des vues étroites et particulières \ elle a donc admis l'union politique des populations germaniques comme la base nécessaire de l'empire germanique. L'Eglise avec sa hiérarchie et son unité fut toujours un excellent modèle pour toute domination temporelle qui se fondait, et tout empire qui s'est modelé sur elle s'est appuyé comme elle sur une base morale en même temps que sur une base matérielle et s'est suspendu aussi à une idée divine. Les peuples avaient sans cesse les yeux tournés vers le chef suprême de l'Eglise, vers celui qui avait la mission de gouverner le royaume de Dieu sur la terre et qui le gouvernait non d'après son bon plaisir et son caprice, mais d'après les lois éternelles, comme serviteur des serviteurs de Dieu et d'une main assez forte pour retenir dans le sein de Tunité de la foi, tant de millions d'hommes répandus sur t )ute la surface du globe ; ils voyaient encore avec lui et autour de lui ses frères les évêques, formant un sénat, le plus auguste que le monde eût jamais
fl.,!?î.^"°^ f *^ se distingue profondément du protestantisme qui forme autant d'Eglises que d'Eiats.
^u, une aristocratie qui ajoutait par ses conseils à la sa-j gesse du gouvernement sans en énerver la vigueur. Lî division en diocèses s'étendait sur la terre comme ui filet immense embrassant dans ses réseaux la diversité des peuples et des nations dans une unité d'un ordre supérieur. Les synodes provinciaux et diocésains, écoles où^ s'apprenait le maniement des affaires publiques, ouvraient à l'esprit de larges horizons et l'éveillaient pour l'examen des grandes questions', sans compter qu'il s'y exerçait aussi à la connaissance et à la forme de la résistance légale. Le principe de la constitution représentative n'était-il pas tout trouvé? Les cours de justice canonique servaient de modèles aux tribunaux séculiers, élargissaient, fortifiaient la conscience du droit et resserraient d'autant le domaine du caprice et de la violence. Sous le
* « J'ai eu la patience de lire la plupart des rapports et des débats que nous ont laissés les anciens étais piovi:iciaux, et parliculièremcnt ceux d'i Lanpucdoc^ où le cleigé ciail plus mêlé encore qu'ailleurs aux détails de raJininisiraiioii publique, ainsi que les procès-verbaux des assemblées provinciales qui furent réunies eu 1779 et 1787; et, .ipporiaul dans celte lecture les idées de mon temps, je m'étonnais de voir des évéques et des abbés, parmi lesquels ])lusieurs ont été aussi éminents par leur sainteté que par leur savoir, faire des rap-
{>orls sur rétablissement d'un chemin ou d'un canal, y iiaiter a matière en profonde cunnaissance de cause, discuter avec infiniment de science et d'art quels étaient ies meilleurs moyens d'accroiire les produits de ragriculture, d'assurer le bien-être des babitanls et de l'aire prospérer l'industrie, toujours égaux et souvent supérieurs à tous les laïques qui s'occupaient avec eux des mêmes affaiies. J'ose penser, coniraire- ©ent à une opinion bien générale et fort solidement établie, que les peuples qui ôient au clerg.é catholique toute participation quelconque à la propriété foncière et transforment tous ses revenus en salaires, ne servent que les intérêts du Saint- Siège et ceux des princes temporels, et se privent eux-mêmes d'un irès-grand élément de liberté ». Alex, de Tocqueville, CJ3. cit., p. 172.
l'église et la civilisation. 327
roi Récared, en Espagne, il fut ordonné aux juges laïques d'assister aux synodes pour s'instruire dans le droit et la législation ecclésiastique. La plupart des conciles de Tolède, et de ceux qui se tinrent dans le royaume de France étaient en même temps des assemblées nationales. Il sufût d'ouvrir le code des Visigoths, pour s'apercevoir que ce n'est pas une œuvre de barbares. Il fut composé par des ecclésiastiques. Tandis que chez les barbares le prix d'un homme était fixé d'après sa condition, ce code pose en principe que tous les hommes sont d'un prix égal devant la loi. Il repousse le duel judiciaire et exige la preuve par témoins. Toute l'œuvre porte un caractère savant, systématique et vraiment social '. Le fils du serf siégeait souvent comme juge à côté du fils du comte, il arrivait même que celui-ci n'occupait que la seconde place après celui-là, et qu'il lui rendait honneur comme à un plus haut placé que lui-même. Et ce principe d'un droit égal pour tous d'arriver aux fonctions et aux dignités , quelque déplaisant qu'il fût à la fierté des Francs de sang noble, l'Eglise l'a toujours fermement maintenu contre toutes les attaques dont il fut l'objet; elle a ainsi préparé la régénération politique. « L'Eglise «chrétienne», dit M. Guizot*, a a constamment main-
* Cf. Guizot, op. cit., Leç. v.
" Histoire de la civilisation en Europe, Leç. v.
non.^^^ï? T?*^^ ^^ !^^^^ ""^ ^^^^ juste des révolu lions que Kin?,o^^^^P>'' '^^^ hommes, par suite des changements
^lŒ "/ dans leur condition, il tant relire les cahiers de
(1 ordre du cierge en 1789.
L^nf*;^?^! -'y "^^"""^ souvent intolérant et parfois opiniâtrement attache a plusieurs de ses anciens privilèges; mais, du
* tenu le principe de l'égale admissibilité de tous les «hommes, quelle que fût leur origine, à loutes ses « charges, à toutes ses dignités. Autour d'elle tout était a placé sous le régime du privilège ; elle maintenait seule « le principe de l'égalité, de la concurrence. Elle appelait e toutes les supériorités légitimes à la possession du pou- « voir ».
L'Eglise ne pouvait se fonder et se constituer sans iorraer du même coup la société politique. Des corporations laïques se formèrent partout sur le modèle des monastères et des associations ecclésiastiques. Les maisons se groupèrent autour des abbayes et formèrent des villes, au milieu desquelles il se développa un intérêt commun, un principe d'unité, un germe de force. Les homme? ainsi réunis apprirent à se consulter entre eux, !
reste, aussi ennemi du despotisme, aussi favorable à la liberté civile, et aussi amoureux de la liberté politique que le tiers état ou la noblesse, il proclame que la liberté individuelle doit être garantie, non point par des promesses, mais par une procédure analogue à celle de X'Eabeas corpus. Il demande la destruction des prisons d'Etat, l'aboliiion des tribunaux exceptionnels et des évocations, la publicité de tous les débats, rinamovibilité de tous les juges, l'admissibilité de tous les citoyens aux emplois, lesquels ne doivent être ouverts qu'au seul mérite; un recrutement militaire moins oppressif et moins bumiliant pour le peuple, et dont personne ne sera exempt; le racbatdes droits seigneuriaux,qui, sortis du régime léodal, dit-il, sont contraires à la liberté ; la liberté illimitée du travail, la destruction des douanes intérieures ; la multiplication des écoles privées : il en faut une, suivant lui, dans cbaque paroisse, et qu'elle soit gratuite; di-s établissements laïques de bienfaisance dans toutes les campagnes, tels que des bureaux et des ateliers de cbarilé ; toutes sortes d'encouragements pour l'agriculture.
Dans la politique proprement dite, il proclame plus haut que personne que la nation a le droit imprescriptible et inaaénable de s'assembler pour faire des lois et voter libremenl
à se choisir de? magistrats, à leur obéir, à s'organiser. Familiarisés! par l'Eglise avec les idées d'autorité et d'obéissance, de légalité et de liberté, habitués par elle à la discipline et à Tordre, au dévouement et au sacrifice, ils possédaient tous les éléments de l'union civile et politique et les conditions de sa durée. Et c'est ainsi que sur un sol auparavant très-morcelé et habité par des populations souvent ennemies, se forma le saint empire romain germanique, la plus grande création de l'Eglise sur la terre et la plus glorieuse des monarchies, qui demeura plus de quatre cents ans le cœur de la chrétienté et le centre de toutes les grandes affaires du monde, autour duquel
'f Impôt. Nul fronçais, assiire-l-il. ne peut être forcé à pnycf uuo taxe qu'il D'à pns \oléc lui-même ou pur reprc::ei> taot Le olcig<>. demande «încore que ios Oîats généraux, librement <5l«s, soient réimis tous loi; ans; ([u'ils discutent en présence de la nation toutes les tiraudes affaires; qu'il:> lussent ries lois générales auxquelles on ne puisse opposer aucun usage ou privilège particulier; qu'iU> dieaneuî le budget et contrôlent jusqu'à la maison du roi ; que leurs députes soient inviolables et que les ministres leur demeurent toujours responsables, il veut aussi que des assemblées d'Etats soient créées dans toutes les provinces et des municipalités dans toutes les villes. Du droit divin, pas le mot.
Je ne sais si, à tout prendre, et malgré les vices éclatants de iquelques-uDS de ses membres, il y eut jamais dans le monde «n clergé plus remarquable que le clergé catholique de France AU moment où la Révolution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins retranché dans les seules vertus privées, mieux pourvu de vertus publiques, et en même temps de plus î^e foi : la persécution l'a bien montré. J'ai commencé l'étude .de l'ancienne société plein de préjugés contre lui ; je l'ai finie plein de respect. Il n'avait, à vrai dire, que les déTauts qui sont inhérents à toutes les corporations, les politiques aussi bi'n que les religieuses, quand elles sont fortement liées et bien constituées, à savoir la tendance à envahir, l'humeur peu tolé rante, et l'attachement instinctif et parfois aveugle aux droits particuliers du curps. (Tocqueville, L'Ancim régime et la Pitvomion, 1" édition, 1856.)
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se groupaient les autres royaumes et les autres Etats. Telle fut la société que l'Eglise forma, organisa selon sa propre ressemblance. De même que prenant de la chaux, du sable et de la pierre, elle faisait monter ces grossiers matériaux, après les avoir bénis, en voûtes élancées et majestueuses, et se convertir en ogives splendidement: coloriées, elle pénétrait toute cette masse de tant de vie et de sentiment que l'œuvre semblait être quelque chose de spirituel, et que sa propre pensée éclatait dans tout le! monument : de même elle avait pris toutes ces choses; matérielles qu'on nomme des armes, la puissance d'un grand peuple, les liens du sang ; et en les disposant suivant son plan et sa forme propre, elle en avait construit un édifice politique où se reflétait visiblement sa pensée. Lorsqu'au jour de son couronnement l'empereur parais-i sait la couronne sur la tête, tenant le sceptre d'une main, et de l'autre le globe du monde, faisant porter devant lui. la croix avec la lance et le glaive, entouré de chevaliers, ses vassaux, et des délégués des villes libres du Danube et du Rhin; alors, transporté à la vue d'un si grand spectacle, le peuple pouvait faire entendre le cri solennel-: Christus vincit, Christus régnât . Christus imperat ! Toute la constitution du moyen âge est dans ces mots, et bon gré mal gré, ils résument aussi l'idéal de la constitution de toute société politique même moderne, qui après toul ne doit pas être autre chose que le triomphe de l'espril sur la matière, la domination du droit et des idées divines que les lois humaines ont pour mission d'appliquer et de réaliser dans le monde *.
* Ozanam^ cp. cit., p. 220,
« L'empire reposait sur celte croyance que tous les fidèles devaient se réunir en un seul troupeau et ne former qu'une grande société. Outre la foi en l'unité de l'Eglise universelle, la Rome chrétienne nourrissait aussi la foi en l'unité de la république chrétienne, et elle la communiquait à tous les catholiques. Les chrétiens voyaient dans l'empire romain un établissement directement voulu de Dieu et pour toujours, et dans l'empereur le chef suprême temporel du monde , auquel toute autre puissance temporelle devait se subordonner de droit. Le devoir de l'empereur et sa mission présumée étaient de protéger la chrétienté contre tous ses ennemis, de faire régner l'ordre et la paix en tout lieu, de défendre l'Eglise et ses serviteurs contre les entreprises hostiles du monde , de prendre sous sa tutelle les veuves et les orphelins, les malheureux et les opprimés, de seconder la prédication de l'Evangile parla force de son bras , et de lui aplanir la voie jusqu'à la fin du monde, jusqu'à ce que le Christ fût devenu le roi de tout l'univers ».
« Ce qui surtout maintenait /'empire, c'était l'Eglise catholique romaine. Elle étendait une même foi, une même loi morale, une même religion sur des niions l jusque-là séparées par la langue, par les mœurs et par ; les lois, elle les enlaçait avec habileté dans les mailles serrées de sa puissante organisation' ». Les peuples wlmettaient l'Eglise dans leur sein les uns après les utres ; chaque société politique, devenue membre d'un
* Giesebrecht, Histoire de l'Empire germaniqtie. Braunschweig, i866,p. 128.
grand tout^ mettait son activité au service d'une idée; supérieure. L'égoïsme n'était plus, comme autrefois pouri ia Grèce et pour Rome, le fondement et le principe de l'Etat, et le dévouement des citoyens à la patrie s'inspira de motifs plus hauts. De même qu'elle donnait à manger à ceux qui avaient faim et à boire à ceux qui avaient soif, ainsi l'Eglise enseignait les sciences et les arts, et en même temps que la religion et la foi, elle procurait à; la société une base morale et une forme de vie politique durable. Les synodes et les diètes de l'empire se réunissaient fréquemment, et la voix du clergé exerçait une; influence très-considérable sur les affaires de l'Etat.
Ainsi, par la fondation de l'ordre politique et surtout par la création de l'empire d'Occident, l'Eglise mit la; dernière pierre à l'édifice nouveau qu'elle avait pour; mission d'ériger dans le monde*. La communauté ne. devait plus étouffer l'individu, comme c'était le cas dans l'ancien monde, ni s'élever sur le fondement de l'esclavage. Il fallait avant tout, d'abord proclamer et faire reconnaître au monde la dignité personnelle de l'homme,, même du plus petit des hommes. Cela se fit. Toute l'action de l'Eglise et toutes ses institutions, ont pour objet le développement et le perfectionnement de la personne humaine, cette immortelle image de Dieu. Il fallait aussi refaire, restaurer les formes primitives et fondamentales de toute société, le mariage et la famille, germe et prototype de toute association ultérieure et plus développée. Cela aussi^ l'Eglise le fit, en consacrant
* Cf. Nietiues, L'Empire et la Papauté au moyen âge, 1863, p. 589. — Hœfler, L'Empire et la Papauté, Pfag., 1862.
le mariage, et en le resserrant par le triple lien d'un saint amour, d'une humble soumission, d'une inviolable fidélité. Ainsi furent préparés les matériaux pour la construction de cet empire, la copie fidèle de l'Eglise de Dieu sur la terre, la grande famille des peuples de la chrétienté*, qui devait embrasser tous ceux qu'animait une même foi et qu'une même loi gouvernait. Comme l'Eglise garar.lit la personnalité de chaque homme, et loin de lui ôter son originalité la porte à sa plus haute perfection en la pénétrant de son esprit, ainsi conserve-t-elle soigneusement le caractère national et les mœurs particulières de chaque peuple, au lieu de les effacer. Chaque nalion est entrée dans l'Eglise, non pour y disparaître et s'y perdre comme les fleuves dans l'Océan, mais pour s'y retrouver plus glorieuses, plus fortes et plus riches. Un progrès véritable s'était accompli depuis les temps de l'empire romain : les divers peuples qui, depuis les invasions, avaient cherché à fonder des Etats, étaient enfin parvenus à une unité non plus simplement extérieure et matérielle, mais à une unité plus haute, qui, précisément parce qu'elle était plus haute, était commune à tous, ayant l'avantage de ne pas entraver la "Vie nationale de chaque race en particulier.
La loi do l'histoire ancienne c'est, non pas la coexistence harmonieuse et pacifîcjue des peuples les plus
* Voie' les titres que prend Charlemagne (Prset. Capital., i. Baluz., I, p. 475) : Gratta Dei et misericordia ejus douante Rex et rev.tor Fra7icorum et devotus sanctœ Eccksiœ defensor humilisqui adjutor. — 11 regardait corame de son devoir d'étendre sûr empire sur les peuples païens de l'Occident. — Cl". Eichhorn, Deutsche Staats und RecUtsgeschichte, i, § 130. — Son empire ctail Imperium christianitatis. — Cf. Klùber, Histoire du Congrcf
divers, mais l'absorption absolue par la conquête. L'empire romain les renferma tous comme des cadavres dans le même tombeau. Une loi contraire prévalut avec le christianisme. Des peuples jeunes et forts, qui portaient dans leurs mains les nouvelles destinées de la civilisation universelle, en possession d'un riche et glorieux avenir, se sentirent pour la première fois devenir les parties d'un même tout, les n embres d'un grand corps. Outre le royaume d'Allemagne, l'Etat Germanique embrassait les Slaves occidentaux divisés en sept duchés, le royaume d'Italie depuis Olhon I", le royaume d'Arles depuis Conrad II, avec la dignité impériale depuis» l'an 962. Du faîte élevé de sa dignité impériale, le monarque germain regardait les différents royaumes chrétiens comme des provinces de l'empire de la chrétienté, et les rois comme ses lieutenants [provinciales reges Cet empire comprenait les nations germaniques, romanes et slaves, c'est-à-dire les principales de l'Europe. L'antiquité qui, ou bieii ne connaissait que des Etats d'une seule nation et traitait de barbare tout ce qu n'était pas hellénique, ou bien ne savait pas réunir deuj ou plusieurs nations dans un seul empire sans exiger 1< sacrifice de leurs droits et de leur liberté, l'antiquité n'î rien à montrer qui ressemble à celte organisation politique du moyen âge». La formation des nationalités poli
de Vienne, p. 477. — Engelbert d'Admont (1300) dit : E^t im sola respvblica totius populi christiani, et unus solus princeps être: illius reipublicœ, statutus et definitus ad ipsius fidei et populi Chri stiani dilatationem et defensionem. (De ortu et Une Roman, imo. page 78). *^
* Cf. Hœfler, Empire et Papauté. Prague, 1862, p. 34.
tiques et leur égoïsme toujours croissant relâchèrent le lien universel créé par l'idée que réalisa l'empire qui a'élait qu'une grande famille des peuples ; c'est alors ]ue l'on voit paraître la haine nationale restée inconnue jusqu'au xiii* siècle, et qui fut bientôt suivie des guerres lationales.
L'Eglise a donc été en toute vérité la mère, la maî-
resse et l'institutrice des peuples, les ayant tous régé-
lérés dans son sein et comblés, non-seulement des grâces
lu ciel, mais encore des bénédictions et des prospérités
emporelles. Le Germain et le Normand, le fils de la
)arbarie et l'héritier de l'antique civilisation, l'Eglise
es a tous instruits et rassemblés, civilisés et fondus
msemble dans un grand empire de Dieu sur la terre,
uelque différents qu'ils fussent par leurs aptitudes et
eurs qualités, par leurs facultés et leurs besoins. En
idant au développement naturel des peuples par la
ommunication d'un élément surnaturel, elle a donné à
es mêmes peuples une vitalité que l'antiquité ne con-
aissait pas. Dès qu'elle s'est placée sur le terrain de la
)i et de la vie surnaturelle, une nation y trouve un
rincipe de durée qui triomphe du temps, un fond
'idées éternelles et de forces surhumaines où sa vie ne
esse de refleurir et de fructifier. Etant véritablement
miversel, le principe chrétien comprend tous les autres,
t tous : principe moral, principe politique, principe
conomique, principe humain, principe national, se ren-
ontrant dans le christianisme avec le principe religieux,
«çoivent de lui leur véritable sens et leur maintien
lurable. Religion et politique. Etat et Eglise, cosmopoli-
isme et patriotisme, science et art, commerce et industrie,
tout ce qu'il y a d'essenliel dans le développement de Ir vie de l'homme, loin d'être étranger à la conscience diretienne, ne se comprend bien qu'en elle et par elle, car c'est en elle que se trouve le centre commua de toutes ces choses, elle qui les pénètre de sa lumière surnaturelle, unissant, ennoblissant et glorifiant tout. En vérité, c'est un propos bien vain que de parler d'un antagonisme entre l'Eglise chrétienne et la civilisation moderne. Un tel antagonisme n'existe point ; il n'existe d'opposition que là où l'idée de l'Eglise est méconnue, que là où la civilisation altérée a contracté cet esprit anti-chrétien plein d'orgueil et de vertige qui adore l'idole du génie humain et précipite les masses dans le matérialisme, caricature de la civilisation.
Les nations chrétiennes, elles aussi, tombent et quelquefois d'une chute profonde ; mais à cause du fond immortel où leur existence s'appuie, elles conservent la possibilité de rajeunir et de se renouveler toujours. Il est faux que la vie des nations soit soumise au fatalisme, qu'après avoir été jeunes et vigoureuses elles doivent nécessairement vieillir et mourir comme les individus. Quelque empire que puisse prendre sur elles la nature avec ses lois nécessaires et fatales, la liberté conserve toujours une assez grande influence sur leur vie. a Pour a la satisfaction du sentiment de liberté qui est dans a l'homme », dit Roscher, « on peut affirmer hardiment « qu'aucun peuple religieusement et moralement fort et « sain, n'est tombé, tant qu'il a conservé sa vertu qui est € le premier de tous les biens... » Il est assez la mode aujourd'hui de comparer notre présent état avec celui des Grecs ou des Romains à l'époque de leur décadence
Mais on oublie le christianisme qui met à la portée de tous, des peuples comme des individus, la guérison et la régénération. Tandis que nous voyons les peuples de l'antiquité se développer rapidement, puis languir et enfin disparaître sans laisser de traces, le christianisme a déposé dans le sein du monde moderne un germe de durée qui, même dans la plus triste décadence, fait espérer un avenir meilleur. Les peuples peuvent cesser d'être chrétiens, perdre les bienfaits du Christ et tomber de la civilisation dans la barbarie ; mais ce n'est pas pour toujours. L'Eglise catholique reste, dernière espérance du genre humain égaré et malheureux. Lorsque les races germaniques étaient dans toute la vigueur de leur florissante jeunesse, elle formait le principe et le mobile de leur vie ; partout où elle a travaillé, elle a créé de nouveaux peuples, une science nouvelle, un art nouveau, €t même à l'heure qu'il est, ce qu'il y a de meilleur et de plus beau dans la vie sociale européenne, est étroitement lié à la foi chrétienne. Une chose n'est pas douteuse, c'est que si les menaçantes destinées que nous redoutons s'accomplissent dans l'avenir, la victoire ap- .partiendra à la foi la plus forie et la plus grande. « Car t l'histoire de tous les temps l'a démontré », a dit -A. de Tocqueville, a un peuple qui veut être libre et fort « doit croire, et un peuple qui ne veut pas croire, doit -^ nécessairement être esclave » .
hioL. DC en:.::.!:. — Tcme V. ^'^