DU CHAPITRE VINGTIÈME
Sur le sort des malheureux esclaves et sur ce que l'Eglise a fait pour l'adoucir et l'améliorer, voici comment s'exprime Grégoire XVI dans son admirable bref du 3 décembre 1839:
« Dès que la lumière de l'Evangile commença à se répandre, les infoilunés que les guerres alors incesbaules avaient léduits au plus dur esclavage, éprouvèrent une amélioration dans leur triste sort. En effet, poussés par l'Esprit de Dieu,, les Apôtres d'une part enseignaient aux esclaves à obéir à leurs maîtres comme à Jésus-Christ même et à se soumettre du fond de leur coeur à la volonté de Dieu ; et d'autre part ils recommandaient aux maîtres de se monirer doux envers leurs esclaves, de leur accorder ce qui était juste et raisonnable, de ne pas les maltraiter, sachant bien que le Seigueur des maîtres et des esclaves est au ciel et qu'il ne fait acception de personne.
« Bientôt la loi de l'Evangile fortifia partout le sentiment d'une sincère pitié pour tous ceux qui souffrent, comme Jésus- Christ avait déclaré que toutes les œuvres de miséricorde que l'on pratiquait ou que l'on refusait de pratiquer envers les pauvres, c'était envers lui-même qu'on les pratiquait ou que l'on refusait de les pratiquer, il s'ensuivit que non-seulement les chrétiens traitèrent leurs esclaves comme leurs frères, mais encore qu'ils étaient tout disposés à accorder la libertéà ceux qui s'en montraient dignes, ce qui avait coutume de se faire principalement à la fêle d-^ Pâques. Il se rencontrait même des hommes animés d'un zèle assez ardent pour se dévouer volontairement eux-mêmes aux fers, afin d'en délivrer leurs frères, et un Père apostolique, un de nos prédécesseurs, le Pape Clément I", atteste qu'il connaissait un grand nombre de chrétiens qui pratiquaient cette œuvre de miséricorde. C'est par là que les ténèbres de la superstition païenne se
sont pleinement dissipées avec le progrès du temps, que les mœurs des peuples sauvages se sont adoucies sous l'influonce de la loi qui agit par la charité, enfui les choses en sont venues au point qu'il n'y a plus maintenant depuis des siècles un seul esclave parmi les nations chrétiennes.
« Depuis ce temps néanmoins il s'est trouvé, nous l'apprenons avec une extrême douleur, des chrétiens qui, se laissant aveugler par la cupidité et Tamour du lucre, n'ont pas rougi d'emmener en esclavage dans de lointains pays des indiens, des nègres et d'autres malheureux peuples, ou du moins de prêter les mains à d'inlàmes pratiques, en dirigeant et en réglant le commerce qui se fait de ces malheureux, après que d'autres les on; chargés de fers. Des Pontil'es romains, en grand nombre, n'ont pas négligé de flétrir un si indigne trafic. A cet objet se rapporte la lettre adressée au cardinal évêque de Tolède, par Paul 111, sous l'anneau du pêcheur, le 29 mai 1537, une autre lettre beaucoup plus étendue adressée le 22 avril 1639, par Uibain VllI au nonce du Saint-Siège en Portugal, et dans laquelle sont sévèrement réprimandés et dénoncés ceux qui réduisent en esclavage les habitants des Indes occidentales ou méridionales, qui les achètent, qui les vendent, qui les échangent, qui les donnent en cadeaux, qui les séparent de leurs femmes et de leurs entants, qui les spolient, qui les emmènent ou les envoient en pays étrangers, qui les privent comme toujours de leur liberté, qui les retiennent en esclavage, ou qui aident de leur conseil, de leur appui et de leur faveur ceux qui font tout cela sous n'importe quel prétexte que ce soit, ou bien qui prêchent et euseignenî. que ces choses sont permises, qui enfin coopèrent à tout cela n'importe comment.
« Benoit XIV confirma et renouvela depuis ces mêmes instructions par de nouvelles lettres apostoliques adressées aux évêques du Brésil et quelques autres pays, en date du 20 décembre 1741, par lesquelles il les exhortait à redoubler d'activité etde vigilance. Longtemps auparavant un autre de nos illustres prédécesseurs. Pie II, sous le pontificat de qui la domination des Portugais s'étendit sur la Guyane et sur les pays des nègres, adressa sous la date du 7 octobre 1462, une lettre à l'évêque de Rouvo, qui était sur le point de se rendre dans ces parages. Dans cette lettre, le pape ne se borne pas à accorder au prélat les pleins pouvoirs nécessaires pour exercer le saint ministère dans ces pays avec tout le succès possible, mais il saisit l'occasion de blâmer fortement ces chrétiens qui réduisaient en esclavage les nouveaux convertis. Enfin, de nos jours, le pape Pie VII, animé du même esprit de charité et de religion que ses prédécesseurs, s'est adressé avec un grand zèle à tous les potentats pour proscrire dans la chrétienté le commerce des nègres. Ces instructions et celle sollicitude de nos prédécesseurs n'ont pas peu con-
if4U CHAPITRE XX. — NOTiiS ADDITIONNELLES.
Iribué avec l'aide de Dieu à proléger les Indiens contre la barbarie des conquéranlSj et contre la cupidité des marchands chréiiens. Néanmoins, il s'en faut encore de beaucoup que les efforls du Saint-Siège n'aient été couronnés d'un plein succès, puisque le commerce des nègres, en partie prosciit, est encore exercé par un grand nombre de. chrétiens. Voulant donc faire disparaître une telle ignominie de tous les pays chrétiens, après en avoir mûrement délibéré avec nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, en vertu de la dignité apostolique en Notre-Seigneur, marchant sur les traces de nos prédécesseurs, nous avertissons expressément tous les chrétiens, quelle que soit leur condition, et nous leur enjoignons de ne plus molester à l'avenir, ni les Indiens ni les nègres, ou tous autres hommes quels qu'ils soient, de ne plus les dépouiller de leurs biens, de ne plus les réduire en esclavage, de ne point aider ni favoriser ceux qui commettent de tels forfaits ou qui exercent un trafic inhumain, par lequel les nègres, comme s'ils n'étaient pas des hommes, mais des animaux nés pour la servitude, sont, contre toute justice et toute humanité, achetés, vendus et condamnés aux plus durs travaux; lunesle état de choses qui a fait nailre et qui entretient parmi ces peuples des guerres perpétuelles et d'extermination.
« En conséquence nous réprouvons, eu vertu de notre dignité apostolique, toutes ces choses comme entièrement indignes du nom chrétien, et en vertu de celte même dignité nous défendons et nous interdisons à tout ecclésiastique et à tout laïque de considérer ce commerce des nègres comme permis, sous quelque prétexte que ce puisse être, ou de prêcher et d'enseigner soit en public soit en secret et de toute autre manière une doctrine en contradiction avec cette lettre apostolique.
« Et afin que cette lettre parvienne à la connaissance de tout le monde et que nul ne puisse alléguer son ignorance, nous décrétons et ordonnons qu'elle soit publiée et que seloa la manière traditionnelle elle soit affichée par un de nos ofiiciers à la porte de la basilique du Prince des Apôtres, à la chancellerie apostolique et dans le champ de Flore.
« Donné à Rome, le jour de sainte Marie-Majeure, sous le sceau du pêcheur, le 3 novembre 1839, la neuvième année de notre pontificat».
CniUSTIANISME ET PAGANISME.
Les religions païennes. — Idées diffi^rentes que l'on s'en fait. — Elles ne sont quo des altérations de la vérité originelle. — De là leur force. — Formation des langues, des races, des religions. — Confusion des mythes-
— Babel et Pentecôte. — Les plus anciennes religions plus conformes à la vérité. — Le paganisme selon l'i-.criture. — Le péelié, raison la pins profonde et la dernière du paganisme. — Le paganisme veut dire divinisation de la nature, culte Je la nature , et jouissance de h nature. — De la multiplicité des dieux. — Le symbolisme, commencement du paganisme.
— Fétichisme, dernier terme du même. — Volupté et cruauté, double caractère du paganisme. — Le Brahmanisme, le Bouddhisme. — La religion de Confucius. — La r-ligion des Egyptiens. — La religion de Zoroastre. — Les dieux de Babylone et des Sémites. — La religion dei Grecs. — Les Romains. — Les Germains. — Parallèle du paganisme avec le chriilianisme. — La religion de Mahomet. — Le judaïsme modeine. — Le christianisme est la religion absolue.
La religion est l'affaire capitale de l'homme, une loi de l'humanité , l'expansion nécessaire et spontanée de notre nature morale et intellectuelle. Or, le christianisme est seul la religion vraie, parfaite, absolue. Lorsque nom jetons un regard sur l'histoire du monde, et que nous considérons les peuples et les nations qui ont paru sur la terre dès l'origine, nous voyons se présenter à nous le paganisme avec ses mille formes diverses et ses différents degrés de développement, avec sa puissance mystérieuse et profonde, qui envahit et qui régit toutes les sphères de la vie et l'histoire des peuples, second monde l'opposé du inonde chrétien, divisé intérieurement et en contradic-
3i2 CHAPITRE XXI.
lion avec lui-même, mais ne formant qu'un seul toui* dans son opposition à la vérité chrétienne. Une quesUorà donc Fe présente à nous nécessairement. D'où viennent ces différentes religions? Les fausses religions, le paganisme surtout, sont dans l'histoire du monde un phénomène qui appelle au plus haut degré l'attention de tout esprit qui pense, un des plus difficiles problèmes de philosophie reUgieuse et d'histoire. Aussi dans notre siècle, secondés par les progrès de la géographie, de l'ethnographie et de la science comparative des langues, les érudits les plus considérables ont-ils pris pour objet de leurs études, l'histoire des mythes des différents peuples, leur essence, leur origine et leurs rapports intimes; et cependant la science comparative des religions est encore loin d'être un édifice achevé, et parmi ses résultats il y a encore beaucoup de choses douteuses, incertaines, peu solides.
Mais ce n'est pas seulement l'intérêt général de l'humanité qui nous porte vers l'étude de ces questions. Le christianisme a vaincu le monde païen, donc nous ne connaîtrons pas parfaitement sa force et sa nature, tant que nous ne saurons pas quelles sont les puissances qui ont été brisées et vaincues par lui. La science des religions païennes, comme toute autre, finit, quoique après de longues et nombreuses erreurs, par ramener au christianisme. Au milieu de cette Babel d'erreurs, l'oreille distingue des voix qui révèlent un foyer primitif commun, un commun point de départ; les ombres de la mort^y où
* Luc, I, 79,
marchaient les peuples, se laissent traverser par un rayon lumineux. Cet hommage que les gentils sont venus rentlrc au Sauveur et que l'Eglise célèbre le jour de l'Epiphanie, Jésus-Christ le reçoit encore à chaque siècle de la part de la science, à mesure que celle-ci grandit et s'élend.
Et la main de la Providence se fait encore voir ici avec la plus frappante évidence et de la manière la plus admirable. Le génie de l'antiquité avait essayé, épuisé toutes les co:nbinai?ons possibles des éléments qu'il avait à sa disposition, usé tout ce qu'il possédait d'industrie et de force plastique. Depuis Tavénement du Rédempteur, pas un peuple païen n'a été connu qui se soit présenté avec des idées religieuses nouvelles. Le paganisme s'était usé lui-même. C'est après que ce génie de l'antiquité se fut complètement incorporé et manifesté, après que chacune de ses doctrines, de ses formes et de ses institutions eut éprouvé et consumé sa vitalité propre, c'est seulement alors qu'a eu lieu le grand avènement, inaperçu de la plupart et soupçonné seulement de quelques-un?, l'avéncment de celui qui venait clore l'antiquité et ouvrir l'ère des temps nouveaux'.
Cette étude sera éminemment propre à nous convaincre de la vérité et de la divinité du christianisme. lîous nous posons trois questions :
4° D'où sont venues ces différentes rehgions païennes ?
2° Comment se sont formées ces différentes religions ?
3* Quel est la nature de ces différentes religions ?
* Cf. Dœllinger, Paganisme et judaïsme. Avaut-propos.
D'où viennent les fausses religions et en particulier le prganisme? Si l'on en croyait le chef du panthéisme moderne, Hegel, le paganisme ne serait autre chose que le commencement nécessaire de la religion elle-même, qu'un moment fatal du développement de la conscience religieuse, qui partant du plus bas degré, ou du fétichisme, se serait élevée graduellement, en passant par l'hellénisme, jusqu'au christianisme. De sorte que le paganisme serait simplement un degré de l'échelle des destinées fatales de l'humanité, le degré précédant immédiatement le christianisme. Le christianisme ne serait lui-même qu'un fruit qui aurait mûri sur l'arbre de l'humanité en sa saison, et point du tout l'œuvre d'un Rédempteur venu d'en haut pour sauver le monde incapable de se sauver lui-même. Cette manière de voir, qui est issue des faux principes du panthéisme, et qui s'appuie sur une fausse idée que certains se forment de l'origine de l'homme et de son état primitif, ne trouve absolument rien dans l'histoire à quoi elle puisse se rattacher. Car la simplicité et la pureté sont les caractères qui distinguent les plus anciennes religions, et la multiplicité des dieux croît avec le temps. L'opinion hégélienne est contredite par cette juste remarque de Creuzer* : « Ils posent en principe que l'homme, excellent par naature, n'a pour parvenir au souverain bonheur, qu'à 0 perfectionner autant que possible son intelligence, c Mes investigations ont, au contraire, démontré que 0 chez tous les peuples de l'antiquité a régné la cGusr
Symbolique, 4« éd., p. il;
nco d'une dépravation, d'une déchéance intel-
j Icctuelle et morale, ainsi que le désir d'une réconciiia-
' tien avec Dieu, mais que seulement cette conscience
1 n'avait pas été jusqu'à concevoir l'ordre et le mode
: vrai du salut qui consiste dans la pureté morale, dans
le sacrifice volontaire de l'esprit et dans une foi vive
^ un amour éternel : ce que le christianisme était seul
capable de faire ».
L'ne opinion diamétralement opposée est soutenue par
ux qui, non-seulement ne voient pas dans l'histoire des lythes un développement normal de la vie religieuse, lais qui vont encore jusqu'à nier tout rapport entre le iganisme et le christianisme, entre la vie des peuples
l'action de la grâce divine, de sorte que mensonge et 5ché seraient toute l'histoire des peuples païens». Mais
tte manière de voir, qui est celle des réformateurs et lise fonde sur une fausse idée qu'ils se faisaient du ■ché originel, tombe avec celte idée. Séparer les chré- ' ns des païens par un abîme infranchissable, refuser à • ux-ci toute idée d'un ordre supérieur, toute aspiration Ts un état meilleur et divin, faire de leurs vertus I tant de vices brillants, c'était tomber dans un excès <ii n'a pas peu contribué à provoquer l'excès contraire, ni consiste à ne plus faire aucune distinction essentielle 4tre le christianisme et le paganisme.
. Conctî. Tndent. Sess.vi, can. 7. Mœlher, Symbolique, p. 53. Proposit. damn. ah Âlexandro VIII. prop. v : Pagani, Judœi iretici ahique hiijus generis nullum omnino a Jesu i hristo acci- Hnt injluxum : adeoque hinc recte infères, in iUis esse vohmtatem Jiam et ineiinem sine- onmni gratia sufficiente. CL Vivain hanc «s. Hrop. Quesû. xxvi, xxvii, xxix.
345 CnAPlTRE XII
Une opinion plus raisonnable est celle que nous trouvons exprimée par ces écrivains qui voyaient dans le polythéisme une altération des vérités bibliques ^ D'autres ont cru trouver dans les mythes des allégories philosophiques*, astronomiques, physiques, agronomiques, chimiques». D'autres, à l'exemple d'Evhémère*, expliquent les mythes par les grands hommes dont le mond( a conservé le souvenir, et qu'une légende poétique ! changés en dieux'.
Ces explications pourraient suffire pour quelques divi nilés et leurs attributs ; mais le fond même des mythe; l'essence propre du paganisme, elles ne ratleigner point. C'est pourquoi notre question revient encore D'où viennent donc les fausses religions ?
On pourrait répondre brièvement el d'une manière c apparence satisfaisante, en disant : La vraie religion t l'œuvre de Dieu, une révélation de Dieu ; les fauss religions sont l'œuvre de l'homme, des inventions et d fictions écloses du cerveau de l'homme. Les fausses re gions ne seraient plus alors qu'un mensonge immei:
* Joh Gerh. Vossius (De origine et progressu idololatnœ, 13f . Vomes'iPantheummytkicum, 1659). Huei, Demonstratio EvangeU, leiQ), J. G. Michaelis, Mirus, Bochart, Bossuet.
2 Weisse, G. Hermann.
3 Boulanger, Dupuis, Vœlker, Schweigger, ToU, etc. i» Stietelbagen, op. cit., p. 218. i
* Il vivait 300 ans avant Jésus-Christ.
s Varro apud Augustin., [Civ. Bei, vi, 5) : Tria gênera theok^ didt e.sse, idest, rationis, quœ de dits ^*f '»f *"»'' f^^^j^^'^^î appcllant quo maxime utunturpœtœ, mythicon quo phtlosoplit,c.i* quo populi.
CnRISTIAlSlSME ET PAGAMSME. 347
nlaçant des millions d'hommes en ses réseaux tromeurs. Mais cela ne peut pas être, car alors le mensonge lirait la même puissance sur les esprits que la vérité, ertainement, l'erreur et le mensonge ont une prodiieuse puissance, mais est-ce d'eux-mêmes et par euxlêraes ? Non, mais seulement par un reste de vérité qui 5ten eux et dont ils abusent, c'est comme l'escroc qui 3 réussit à faire des dupes que parce qu'il montre abord une monnaie de bon aloi, avec laquelle il en fait isser cent autres qui sont fausses ; comme le juge ique qui énonce un principe de droit qui est vrai, mais wt il tire une série de connaissances erronées. Et nourici cela ? C'est parce que l'esprit humain est fait pour vérité, et que l'erreur ne pourrait le dominer, si la as grande erreur ne conlenait encore certains restes vérité, fussent-ils mélangés et perdus dans le ménage comme quelques gouttes d'une exquise liqueur os un fleuve. Il n'y a pas d'erreur si discordante et si ifuse que l'oreille n'y démêle certaines notes quoique blés de la vérité, et ces quelques notes isolées trouvent l'écho dans l'esprit qui s'ouvre pour les admettre, lis à leur suite entrent aussi tous les bruits de l'erreur. la n'a pas besoin d'une plus ample explication. Aussi ïonnaît-on jusque dans les plus affreux égarements et 1 plus terribles atrocités des religions païennes quelt îs vestiges de la vérité primitive. C'est ainsi que, dans 1 fantaisie burlesque d'un poète, d'un artiste ou d'un F losophe qui serait devenu fou, on retrouverait encore • milieu d'un amas d'incohérences ces traces d'un g;nd esprit déchu, par exemple quelques belles et 8 ilimes pensées jetées çà et là.
348 CDAPITRE XXI.
Le naturaliste peut découvrir une loi de la natur( mais non la faire. Vous pouvez voir la lumière, mais no la créer. De même l'homme ne peut pas créer la vérit il ne peut que la reconnaître. Il peut cependant enco quelque chose, il peut abuser de la vérité, l'altérer, défigurer. Et voilà l'erreur, c'est la vérité altérée. Car vérité est d'abord. Terreur ne vient qu'après. Le oui ( avant le non, l'affirmation avant la négation. « Puisq « le faux», dit Tertullien *, « n'est qu'une altération ( « vrai , il faut nécessairement que la vérité précè «l'erreur ».
L'homme ne saurait donc fonder une religion, \ même une fausse. Dire que les prêtres, et par là entend nécessairement les prêtres des faux dieux, inventé la religion, c'est un non-sens. Ce qui sa^ l'homme jusqu'au fond de son être, nul ne le saui créer que celui qui a créé l'homme. Dieu seul est 1*^ teur de la religion *, dit l'Eglise. Mais ce que rhomj peut, c'est de corrompre, comme toute autre véritéJ vérité religieuse. 11 peut la conformer aux passions son cœur ; c'est ainsi qu'un breuvage d'abord pur devij impur dans un vase impur. L'homme peut défigure^ religion jusqu'à en faire une monstruosité. Il dépouiller la religion de sa beauté céleste et de sa | blime dignité, il peut la déshonorer et la souiller ; il la ravaler, elle, cette vierge auguste, cette fille du jusqu'à luik)**«^3§e d'une femme perdue, esclave du
* C. Marcion., iv, 4:
* Bew ipse auctor pietaîis. Orat. Eccleb.'
aiscréerla religion, Une le peut. Aussi apercevons-nous sque dans la religion païenne quelques rayons du type •imitif divin, mais ce type céleste est altéré plus ou oins par un mélange d'éléments humains et terrestres, devient chez les Hellènes, Apollon; chez les Egypîns, Osiris; ches les nègres, un fétiche. Et ces restes de rites, quelque faibles qu'ils soient, font cependant aie la puissance des fausses religions sur le cœur de lomme. Au fond c'est toujours la puissance de la vérité, i fait historique, une pensée morale, quelque grand énomène naturel, choses qui agissent toujours fortejnt sur les esprits, voilà ce qui paraît être le fonde- !nt d'un mythe. Mais jamais ni nulle part le mythe i st sorti fortuitement et uniquement d'un phénomène i Lurel, d'une fiction historique, d'une personnalité éclaite, d'une expression figurée mal comprise, d'un menige avéré. L'origine du mythe est plus profonde, il faut chercher dans le penchant naturel à l'homme d'exprir l'action divine d'une manière visible , sensible , pable, co- me un fait historique, comme le type des es et des états de l'humanité. L'analyse dun mythe iduit donc nécessairement à découvrir deux éléments: îentiment religieux inné, qui en est la racine, et une i lité naturelle, dans laquelle l'idée religieuse trouve 1 3 expression pour sortir de son mystère. Une explica- 1 1 encore plus fausse du mythe, c'est celle qui consiste Ibî considérer, ainsi que fait M. Renan », comme un jeu ï(rveilleux de la fantaisie de l'homme, comme l'expres-
Etudes d'histoire religieuse, Paris, 1836^ p. 50.
sion de son étonuement naïf au spectacle du monde déployé devant ses yeux. C'est là une explication doublement fausse, puisqu'elle nie à la fois les deux conditions nécessaires à la naissance et au développement du mythe. Il faut de toute nécessité que ce qui a été altéré ait existé auparavant sans altération. La vraie religion a para dans le monde la première, la religion primitive était pure et vraie. Le sauvage n'est pas l'homme primitif, comme l'a rêvé Rousseau dans sa vaine sentimentalité; le sauvage c'est l'homme dégénéré. Les religions des sauvages ne sont pas les religions originelles, les premiers commencements, les premiers essais de la vie religieuse, comme l'a prétendu une fausse philosophie, ce sont des dégradations de la religion, c'est la religion tombée en sauvagerie. Le fétichisme des nègres n'est pas le point de départ du développement religieux, c'est le dernier terme de la corruption religieuse. La famille nègre n'est pas non plus le premier degré du développement humain et social, c'est le dernier degré de la décadence de l'homme se ravalant jusqu'à la brute.
Ainsi la question : D'où viennent les fausses religions? nous conduit à un grand mystère, le mystère du pécbé, ie mystère d'iniquité. L'idolâtrie, nous dit l'Ecriture, n'était pas dès le commencement, elle n'existera pas non plus toujours *. Elle n'était pas dès le commencement, tt la division de l'humanité en plusieurs races, et celle de la langue primordiale et maternelle du genre humain en nombreux idiomes ne remonte pas non plus jusqu'à
*Sagi.,xiv, 13,
l'origine. La multiplicité des langues, des races et des religions substituée à l'unité suppose, démontre quelque événement préhistorique et mystérieux, quelque grand brisement survenu dans la vie la plus intime, au cœur même de l'humanité. Des fragments de l'unité prinjitive se montrent dans les langues, dans les mythologies, dans les peuples de la terre, oi Une puissance spirituelle », dit Schelling lui-même \ « avait jusque-là empêché toute « séparation, tout développement en sens contraire ; et, « malgré la division par tribus qui n'était qu'extérieure, « mainlenu l'humanité sur le pied d'une houicgénéi'é aba solue et parfaite. C'était une cause spirituelle et morale « qui produisait un tel effet, car il fallait à l'union persévé- « rante de l'humanité une cause positive, non moins qu'à 0 la séparation qui eut lieu plus tard... Si nous nousde- « mandons quelle force spirituelle était cai able de maina tenir l'humanité dans un état invariable d'unité, il est «aisé de voir que ce devait être un principe, principe « unique régnant exclusivement sur la conscience hu- « maine. En effet, deux principes dominants auraient « nécessairement fait naître des différences dans l'huma- « nité qui se serait partagée inévitablement entre les deux, c Mais un principe qui ne laissait de place à aucun autre « dans la conscience, qui en excluait tout ce qui n'était «pas lui, un tel principe ne 'pouvait être qu'un prin- «cipe infini, un Dieu, un Dieu qui remplissait toute la «conscience, qui était commun à toute l'humanité, un « Dieu qui rassemblait tous les hommes dans sa propre
* (Euvref, n* part., t. i, p. 02,
352 CQAPITKE XSI.
B unité, qui arrêtait tout mouvement, toute déviation « soit à droite, soit à gauche, comme s'exprime souvent d l'Ancien Testament. Cette unité du genre humain qui et a précédé la division, rien ne pouvait la faire durer a que la connaissance intime et profonde d'un seul Dieu, « maître universel et commun du genre humain * ». Ainsi le paganisme naît en même temps que le désordre et la confusion entrent dans l'intelligence et dans la volonté de l'homme. A la suite du désordre moral vint l'altération physique. La catastrophe de Babel, qui nous est racontée dans le plus ancien livre du monde, voilà l'histoire de la triple division de l'humanité en religions, en langues et en races. Les différences idiomatiques coïncident avec les variétés de l'esprit national, en sont l'expression adéquate et nécessaire *. La formation des; peuples qui exigeait comme condition préalable la formation d'idiomes particuliers devait donc sortir d'une
» « Son nom esl Babel, parce que là fut confondue la langue de toute la terre, et après avoir confondu leur langage. Dieu les répandit sur toute la surface de la terre ». Gen., xi, 9. Kaulen, Die Spachen verwirrungzu Babel. Mayence, 1861.
» Cl L'esprit particulier d'un peuple et sa langue sont dans un rapport si intime, que l'un étant donné on en pourrait toujours déduire l'autre rigoureusement. L'intelligence et une langue quelconque ne tolèrent et ne produisent que des formes qui'leur conviennent. Une langue n'est que la manifestation extérieure de l'esprit d'un peuple ; on ne dira jamais assez combien ces deux choses sont identiques. La structure des langues humaines diffère donc uniq.uement parce que l'esprit des peuples diffère dans la même mesure ». Guill. de Humboldi, Vber di Kawisprache, p. 53. La langue, la religion, TEial politique sont des productions organiques nécessaires de riiumanité ; la liberté préside à leur formation, mais non le caprice ni une pure convention. Invention des langues, des religions, contrat social, autant de non sens.
'■""ISTIANISilE ET PAGANISME. 3^3
crise intellectuelle radicale éclatant dans les entrailles de l'humanité , en un mot de déchirement religieux. Comme la conscience de l'unité de Dieu était le principe efficace de l'unité du genre humain, ainsi le polythéisaie engendra directement la multiplicité des langues, des peuples et des religions. Le principe unitif, je veux dire la croyance universelle en un seul Dieu, la religion une venant à se dissoudre en une multitude de religions qui avaient chacune leurs dieux, le déchirement de l'unité d'esprit entraîna fatalement celui de l'unité de la langue et de la famille humaine. On ne saurait imaginer un ébranlement plus violent ni plus profond que celui qui dut nécessairement se produire dans l'humanité, dès que d'autres dieux se furent intronisés dans la conscience des hommes. Le polythéisme n'eut qu'à se présenter pour rendre impossible la durée de l'unité. Le polythéisme est donc le grand coupable qui jeta la division dans l'humanité primitivement homogène. Des idolâtries diverses, opposées entre elles et s'excluant les unes les autres, devaient infailliblement diviser la terre en une multitude de peuples divers. On trouvera peut-être d'autres causes encore à ce fait, quoique à dire vrai nous en doutions; toujours est-il que ce qui a scindé le genre humain, puis amené la séparation complète, fatale, irrésistible des peuples, c'est nécessairement le polythéisme avec son cortège inséparable de théologies disparates, contraires, inconciliables '. C'est l'homme qui l'a voulu, Dieu n'a fait que permettre.
« Cf. SchelliDg, op. cit., p. iOi. Les éruptions volcaniques, les tiemblemeûts de terre, les cbangemeatâ du niveau de la
AfOL. tu Christ. — Toïs V. 2»
334 CUAPITRE XXI.
Le Seigneur brouilla, confondit la langue de toute la terre * ; la confusion du langage se réduit à la confusion des pensées ; et le résultat, c'est le mythe, la personnificaiion des forces et des choses de la nature, c'est-à-dire tout le paganisme. C'est pourquoi il ne faut pas chercher à découvrir un système arrêté, un sens suivi dans un mythe. De système, il n'y en a que là où toutes les pariies sont disposées par la vérité dans une concordance et ane harmonie vivante. Dès que les Grecs essayèrent de fixer par l'écriture, de rassembler, de passer au crible le thaos de leurs légendes bariolées, partout se montrèrent des contradictions insolubles , et une mutabilité qui déjouait tous les efforts tentés pour saisir là, et pour maintenir quelque chose de durable et d'un caractère universel *. Il n'y a là que des fantômes nés des rêves d'une vie adonnée à la nature, et tout entière plongée dans les sens, ombres changeantes, fuyantes, confuses ; c'est un monde de divinités fantastiques et indécises, offrant à l'imagination des images où la nature est représentée dans ses éléments les plus importants, et dans ses formes les plus grandes, mais où ne se trouve exprimée aucune idée déterminée et nettement circonscrite, aucune
mer, les déchirements des continents, quelque extension qu'on îeur accorde, expliqueraient la séparation, si les parties sépa- Tées étaient semblables; mais dès que les parties séparées sont dissemblables, ces phénomènes n'expliquent plus rien.
* Pott {Recherches étymologiques, 2' édit., i, p. 92; cf. Kaulen, «p. d«., p. 2H), avoue qu'il règne une véritable confusion dans les idiomes de toute la terre comparés entre eux. C'est précisément ce que dit la Vulgale : Venite confundamus... Quia ibi confudit Dominus labium universœ terrœ.
» Cl. Dœllinger, op. cit., p. 234. Stielelhagen., op. cit., p. 363.
CUniSTIANISJME ET PAGANISME. 335
pensée précise. L'affinité des idées, les rapports mutuels des éléments et des phénomènes naturels deviennent dans les mythes des rapports de personnes, par exemple de divinités de sexes différents qui s'unissent ensemble, qui ont des familles avec des ascendants et des descendanfs. De là vient que, si l'on veut un principe universel qui s'applique à tout et qui explique tout, il ne faut s'arrêter ni à celui de la philosophie ni à celui d'Evhémère. Dès les temps les plus anciens les combinaisons artificielles et allégoriques se substituent déjà chez les Grecs à l'intelligence des choses. Une première impulsion une fois donnée, la formation mythique suit son cours et se développe progressivement. Souvent, à la faveur d'une ressemblance trompeuse de noms, des mythes étrangers s'allient aux mythes nationaux qu'ils modifient. Chaque race a ses dieux, et les combats que les races se livrent entre elles deviennent dans la fée Morgane des mythes des combats que se livrent les dieux. Ceux-ci ont leurs chronologies, ils changent et se succèdent par suite de l'arrivée de nouvelles races. Le développement historique d'un peuple, la nature du pays qu'il habite, les qualités et les aptitudes propres à sa race exercent aussi une influence profonde sur la formation des mythes.
La confusion des langues, issue du déchirement de la conscience religieuse, a son contre-pied dans le miracle ûe la Pentecôte. Là nous voyons la source de tous les péchés, ici nous trouvons la rédemption dans toute sa plénitude, la fondation de l'Eglise destinée à rassembler de nouveau les hommes dispersés, en un même peuple, une même foi, un même Seigneur, a faire que Dieu soit
^«Q CnAPlTKIi XXI.
tout en tous ». « Je maintiens t , dit avec raison Creuzer », «mon principe fondamental dans toute son étendue. La « religion qui a précédé toutes les autres, c'est celle d'un a seul Dieu, et toutes les autres se rapportent à celle-là, « comme les rayons brisés et affaiblis se rapportent à « la pleine lumière du soleil «> . Plus un peuple vit divisé fct morcelé, moins il conserve des traditions primitives de la vérité. Il descend alors à une sauvagerie qui va jusqu'au fétichisme. Les peuples habitant de temps immémorial des contrées fermées sont ceux qui ont le mieux gardé ces traditions antiques, et leur état religieux est resté plus parfait que celui des nomades •. C'est une remarque qui a été faite par les écrivains païens euxmêmes, a Vous autres Grecs », dit le prêtre de Sais dans le Timée de Platon *, a vous êtes encore dans l'enfance, il . n'v a point parmi vous de vieillards ; vous n'avez aucune a sagesse blanchie par le temps ; de là vos erreurs r>. Les Athéniens ayant interrogé l'oracle de Delphes pour savoir quelle religion ils devaient suivre, l'oracle répondit : a Celle de vos pères ». - Mais nos pères, « répondirent-ils , ont souvent changé de religion. —
1 Hiiff Grotius . Adnmt. adAct. Avost.2, 8 : Fœm lingmrum disi^ersIiMZrdtmrnlingmrurn disperses in unrm vopulum
* Symbolique, I, p. H.
. .ce sauvage et misérable <'y^>^'!%'^'^[T'X^^^î!^[
* Tim.j p. 2a.
CURISTIAMSME ET PAGANISME. 357
a Alors, dit l'oracle, choisissez la meilleure ». — Or, la m.illeure, dit Cicéron \ c'est incontestablement la plus ancienne, parce qu'elle est la plus proche de la di- Tinité.
Nour arrivons à notre deuxième question : Comment la primitive et vraie religion s'est-elle altérée? Comment sont nées les religions païennes?
Pourquoi l'homme a-t-il troublé la source pure de la vérité qui coulait pour lui de la révélation originelle? La sainte Ecriture a elle-même donné la réponse : ail «n'y a que folie», dit-elle *, « chez les hommes qui 0 n'ont pas la connaissance de Dieu. Ils ne savent pas a s'élever des biens visibles au souverain Etre *, ils n'ont a point reconnu le Créateur par la considération de ses « ouvrages. Mais ils se sont imaginé que le feu , ou le a vent, Tair subtil, ou la multitude des étoiles , ou « l'abîme des eaux, ou le soleil et la lune, étaient les « dieux qui gouvernaient l'univers. Que si, ravis de la a beauté de ces choses, ils les ont prises pour des divini- « tés, ils auraient dû reconnaître combien le Maître de « toutes ces choses est encore plus beau qu'elles, car 0 c'est l'auteur de la beauté qui les a créées. Que s'ils ont « admiré le pouvoir et les efiets de ces créatures, qu'ils « comprennent de là combien est encore plus puissant a celui qui les a créés. Car la grandeur et la beauté de la « créature peuvent faire connaître et rendre en quelque
•* De legg , il, 16.
* Sagess., XUI, 1.
* Ibid.
c sorte visible le Créateur. Mais ceux-là sont vraiment mal- 4 heureux, et n'ont que des espérances mortes \ qui ont a donné le nom de dieux aux ouvrages de la main des a hommes, à l'or, à l'argent, aux inventions de l'art, aux a figures des animaux, à une pierre inutile, œuvre d'une a main antique. Un ouvrier habile coupe par le pied « dans une forêt un arbre bien droit j il en ôle adroite-
0 ment toute l'écorce, et exerçant son art, il en fait quela que meuble utile pour l'usage de la vie. Il se sert des a rognures pour préparer ses aliments. Et voyant que fce qui lui reste n'est bon à rien, que c'est un bois « tertu et plein de nœuds, il le taille avec soin dans ses « heures de loisir, il lui donne une figure, et il en fait « l'image d'un homme, ou bien celle d'un animal. Et, le «frottant de vermillon, il le peint en rouge; il en ôte «soigneusement toutes les taches et tous les défauts. « Après cela il fait à sa statue une niche à sa mesure, la
1 place dans la muraille où il la fait tenir à l'aide du fer. Il avise à l'empêcher de tomber, sachant qu'elle ne
«peut s'aider elle-même, n'étant qu'une statue qui a « besoin pour se tenir d'un secours étranger. Puis il lui < fait des vœux pour ses biens, pour un mariage, pour ses « enfants, n'ayant pas honte d'adresser la parole à un bois « sans âme. Il demande la santé et la force à quelque « chose qui est la faiblesse même, la vie à ce bois qui est « mort, du secours à ce qui ne peut rien. Il demande de «faire un heureux voyage à qui ne saurfàt marcher, « de réussir dans son métier à qui ne peu'i faire usage
* Sagesse, xm, l.
a de ses mains ». L'Apôtre ^ à son tour parle ainsi des païens : « Ils sont inexcusables parce que, ayant connu a Dieu, ils ne l'ont pas honoré comme Dieu ni remercié, 0 mais ils se sont évanouis dans le vide de leurs pensées, a et il a fait nuit dans leur cœur insensé. Ils se van- « talent d'être sages, et ils étaient fous, et ils transférèrent « la gloire du Dieu incorruptible à Timr'ige d'un homme « corruptible, d'oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles, a C'est pourquoi Dieu les livra aux désirs de leurs cœurs, a à l'impureté dont ils ont déshonoré leurs propres corps, a eux qui avaient changé la vérité de Dieu en mensonge, a vénéré, adoré la créature au lieu du Créateur. C'est a pourquoi Dieu les livra aux passions d'ignominie*». Les rehgions païennes sont une dépravation de la religion primitive, et cette dépravation, cet avilissement de la majesté divine, a été l'œuvre et le crime de l'homme. L'homme pouvait altérer, dépraver la religion primitive, il pouvait mêler des erreurs à la vérité, car l'homme est libre. Il est aussi libre de choisir entre la vérité et l'erreur qu'entre le bien et le mal. L'erreur qui flatte ses passions lui semble plus vraie que la vérité qui contredit son orgueil et sa sensuahté. L'homme croit volontiers ce qu'il désire, voilà une parole qui renferme un sens profond. Voiîà pourquoi l'homme est libre aussi de choisir entre la vraie religion et une fausse ; car la religion n'est point seulement science, la religion est encore vertu. Il faut, pour croire à la vérité de l'héroïsme, une grande âme,
* Rom., I, 21-26.
» Cf. Ps. CYii, 20.
qui ne marchande point, qui ne recule pas devant les exigences de cette même vérité. Dieu ne pousse point l'homme par forcé à la vertu, et pas davantage à la religion. Tant qu'il y aura des hommes vicieux, il y en aura aussi d'irréligieux ; car c'est toujours la même raison qui décide en dernier ressort de tout, c'est-à-dire la liberté de l'homme.
La lumière, dit la sainte Ecriture, était dans le monde ^; la lumière, c'est-à-dire la révélation divine primitive, la vraie religion. Mais les hommes ont mieux aitné les ténèbres que la lumière. Voilà le paganisme. Et pourquoi? parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Donc la raison du paganisme, c'est le péché. Et cela doit être nécessairement ainsi. Pécher, c'est s'éloigner de Dieu par la volonté. La volonté entraîne l'intelligence dans sa chuie, et la d'J iiéance de l'intelligence constitue le paganisme. Il ne pei.l en être autrement; car toutes les facultés de l'esprit sont unies entre elles par une connexion étroite et vivante. Voilà pourquoi, même dans le christianisme, l'incrédulité proprement dite commence presque toujours par l'incrédulité pratique, c'est-à-dire par le péché. Celui qui nie pratiquement la loi, la règle de l'ordre moral, ne tardera pas à nier aussi le législateur, le prototype et le fondateur de l'ordre moral ; et réciproquement, les lois morales conduisent insensiblement, mais sûrement celui qui les observe à la source la plus élevée de laquelle elles émanent. Le paganisme n'est point mort et il ne meurt point; le paganisme moderne a la même histoire
* han., m, ift»
tUlllSTIANlSMB ET PAGAISISiME. 361
que le paganisme antique. II est toujours vivant dans les cœurs. S'il ne donne pas dans les atFreux égarements de l'antique paganisme, c'est parce que dix-huit siècles de christianisme ont imprimé dans l'esprit public des traces trop profondes, et exercé une réaction trop forte pour que les dernières conséquences du paganisme puissent se produire parmi nous au grand jour. Et cependant le paganisme existe. Si autrefois l'esprit de l'homme, incapable de concevoir la nature spirituelle de Dieu, et esclave de l'imagination dont i3 propre est de donner à
ut une forme plastique, a fait de l'univers et de se^ ■ mystérieuses puissances autant de divinités; aujourd'liul
encore il est induit par ïà sagesse du siècle à chtrcber l'action divine immédiatement et exclusivement dans la vie physique et dans les phénomènes de la nature créée. Neptune, Eole, Flore, Aphrodite, ne sont plus les objets du culte de nos modernes païens ; rOcéan qui s'agite en fureur, la brise qui se joue, les fleurs qui parfument l'air, les fumées enivrantes de la volupté, voilà ce qu'ils prennent pourlamanifestalion du divin. Aux personnifications antiques le paganisme moderne a substitué les abstractions, il dit par exemple : la nature^ la force et la matière, etc. Le dernier terme du paganisme est toujours : vous serez comme Dieu, c'est-à-dire Vhumaniié divàusée. Le culte de l'humanité est la religion du nouveau dieu, et l'Etat-dieu est destiné à être l'Eglise de l'avenir. C'est alors que l'humanité sombre dans la barbarie, et que l'Etat n'est que la guerre organisée de tous contre tous.
Voilà comment s'explique la parole de l'Apôtre : Leur tœur s'obscurcit. Plus un homme se livre à la vie des
sens, et moins il devient capable de s'élever du visible à l'invisible, des choses sensibles aux supra-sensibles, jilus son esprit s'asservit et se courbe sous le joug des sens et de la chair. L'émancipation de la chair a pour conséquence nécessaire l'asservissement de l'esprit. Au lieu d'obéir à l'esprit, la chair est le maître qui commande, et l'esprit l'esclave qui exécute avec soumission tous les désirs de la chair. Une fois que la liberté a disparu dans l'ordre des faits, elle ne tarde pas à disparaître aussi dans l'ordre des idées. L'idée de la liberté se perd donc, et l'h mme se figure aisément la divinité comme plongée et perdue, ainsi que lui-même, dans la fatalité universelle , et comme formant un seul tout avec la nature. La nature est tenue pour Dieu, pour le principe primordial d'où tout est sorti et qui se manifeste dans les forces et les éléments divers, et ceux-ci passent pour des dieux d'un ordre inférieur. Ajoutons que le péché contient déjà un commencement d'idolâtrie. En choisissant le péché, l'homme le préfère à Dieu, il fait du péché son dieu, auquel il sacrifie.
L'origine des fausses religions se trouve donc résolue ; nous comprenons maintenant comment le paganisme a pu naître : le cœur, livré à la sensualité, plongé en elle, fou de plaisir et enivré des jouissances du monde visible, veut un dieu qui soit fait à sa guise et à sa convenance. Et l'esprit, qui est aux ordres de ce cœur ivre de volupté, cherche un dieu qui soit tel que le cœur le veut, il le cherche dans le monde des sens. Et voilà le paganisme tout formé. La vie des sens et des yeux est jugée digne de la divinité, ce qui est le caractère propre et universel du paganisme. Le péché avait engendré l'erreur, et celle-ci
CORISTIAMSME ET PAGANISME. 3C3
à son iour ne cessa d'enfanter de nouveaux péchés, jusqu'à ce que le paganisme eût étendu sur tout l'univers son formidable empire , avec toutes ses douleurs et toutes ses horreurs. Une fois la notion primitive de Dieu obscurcie dans la conscience par le crime de l'homme qui s'était volontairement éloigné du Dieu vivant , l'homme, courbé désormais sous le joug accablant de la sensualité et de la volupté sensuelle, affaibli ainsi dans sa liberté morale, ne pouvait plus concevoir la divinité comme un pur esprit, comme un être supra-sensible, séparé du monde, au-dessus duquel il est infiniment élevé par la souveraine perfection de sa nature. Alors il arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver, savoir que, restreignant en-deçà des limites de la nature son horizon intellectuel amoindri, l'homme s'efforça, en divinisant la nature matérielle, d'apaiser le besoin inné qu'il éprouve de reconnaître et d'adorer la divinité. Car, Justine dans l'obscurcissement du cœur, l'idée d'une divinité non plus connue à la vérité, mais toujours pressentie demeurait vivace et inexpugnable : on sentait toujours une grande vérité, savoir que Dieu ne cesse de se manifester partout dans la nature par sa présence active et efficace. Mais la nature se déployait aux regards de Fhomme comme un champ sans limites, et qui renfermait une plénitude inépuisable de forces, d'énergies, qu'aucun pouvoir ne saurait mesurer, calculer, dompter. Partout la nature se présentait à l'homme comme im mystère insondable, même dans les cas où, dépassant les premières impressions des sens, il avait déjà pénétré assez avant dans sa vie intérieure. De plus, les hommes se passionnèrent facilement pour l'état de nature et la pure
3Qi cnAPiTRE sxr.
vie des sens, quand ils y eurent une fois goûté; la passion les porta à se livrer avec encore plus d'abandon et d'entrain aux séductions puissantes et aux entraînements de la nature, de sorte qu'ils furent de plus en plus fascinés par la magicienne, de plus en plus enlacés dans ses filets, de plus en plus entraînés en bas par leur propre poids, tandis que leur conscience s'aveuglait et que leurs instincts physiques se déchaînaient aussi de plus en plus et dans la même mesure •.
La différence des temps, des lieux et des races, la manière particulière à chaque peuple d'envisager la nature , et qui ?e caractérise , tantôt par une sèche abstraction, tantôt par une fantaisie luxuriante, la variété même des impressions produites par les agents naturels, tout cela ne pouvait manquer de modifier très-diversement ridée du divin et de lui faire prendre les formes les plus multiples et les plus variées. « L'esprit humain « inventa la pluralité des dieux, dit Pline * ; incapable a d'embrasser l'idée de la perfection dans toute son a étendue, il la divisa en plusieurs parties, substituant à a l'idéal absolu des idéalités spéciales, et se créant des a objets particuliers de vénération ». Aussi voyons-nous les diverses théologies, d'abord assez simples, se charger de plus en plus avec le temps de bigarrures et de co;i pli" cations nouvelles. La confusion allait, se compliquant de génération en génération. Une fois le Dieu im divisé en plusieurs dieux ' , ceux-ci furent encore subdivisés
* Cf. Dœllinger, op. cit., p. oi.
* Jlist. imt., II, 4.
» Augusl., Ciu. Dei, iv, 11.
CnRISTIAMSME ET PAGANISME. 'S'ÔTi
n-'cessairement, et chaque qualité particulière, chaque minière nouvelle de concevoir la même idée fut person- 1 iTiée et divinisée. Le panlhéon allait donc s'élargissant t ijours, et la multitude des dieux exigeant un culte, ne cessait pas de grossir. Yarron, mort vingt-six ans avant la naissance de Jésus-Christ^ en comptait trente mille de son temps. Et cependant, ce grand nombre ne sufûsait pas encore à satisfaire le sentiment religieux ; on demeurait toujours dans la crainte d'avoir oublié quelque dieu qu'il eût fallu honorer '.
Le paganisme est donc principalement le résultat de deux ficleurs,run spéculatif et l'autre historique. La tendance à faire des dieux qui, toujours entretenue par le spectacle de la nature, multipliait sans cesse ses créations fantastiques, recevait encore dans son développement l'empreinte de la vie nationale et de l'histoire particulière de chaque peuple. Le commencement de toutes choses se confond pour le païen avec le commencement de sa propre nation ; ses dieux sont indigènes ; les familles marquantes sont issues des dieux, et paraissent dans le cycle légendaire transfigurées en dieux et demi-dieux. Quelques hommes passent au rang des dieux, comme Bouddha dans l'Inde, et Fo dans la Chine. Chaque religion païenne est donc nécessairement une religion nationale et fait partie de l'histoire d'une nation.
A l'aurore de l'histoire s'arrête la formation des mythes *. Alors la réflexion s'éveillant médite sur l'ori-
* Arnob. c. Gent., m, 5.
* Fuit Grœcis mythohgia ante Ilomeri et Ilcsîodi tempora ; hi r:-i € i-opulari traditione quœ ad deos pertinent, omnia diligentcr relata
gine et la nature des choses, et crée la philosophie. Celle-ci, prenant dès le principe une attitude indifférente ou hostile en face de la religion nationale, essaie plus tard, à l'aide de l'interprétation allégorique, de glisser sous les mythes quelque sens métaphysique et moral assez profond. Le symbolisme caractérise les commencements et rallégorie la décadence des mythologies. L'art dans ses créations dépouille de plus en plus le style hiératique primitif, il se rend le maître des mythes, et s'en sert comme de moyens, d'expression pour mieux rendre la beauté humaine qu'il a conçue ; il arrive ensuite peu à peu à mettre entièrement de côté le fond et la substance du mythe pour ne plus s'attacher qu'à ce qui est extérieur et qui charme les sens. La mythologie finit par fournir aux poêles une matière et des personnages au milieu desquels la muse se joue à son aise et dont elle fait ce qu'elle veut, ajoutant, retranchant, modifiant à son gré.
Celte déchéance effrayante et ces prodigieuses erreurs du paganisme sont précisément ce qui fait le mieux ressortir la grandeur et la nécessité de la religion. Pourquoi l'homme, puisqu'il s'éloignait de Dieu parle péché, i!(j l'a-t-il pas renié complètement, au lieu de se forger de fausses divinités? Pourquoi le paganisme a-t-il rendu le monde polythéiste et panthéiste, et non pas athée ? Pourquoi l'homme a-t-il mieux aimé amoindrir, altérer, fausser la religion, que de renoncer absolument à toute religion ?
<X)nfirmarunt et omata auxenint, ita ut dein fere soli in Grœcorum theologia principes haberentur etauctores. Teplra, Antiquitas home" Tica, Lug. Batav., 1831, i, 1, § 2.
CnRISTIANISME ET PAGANISME. 367
A cela il n'y a qu'une seule réponse. C'est parce que rhonime ne pouvait faire autrement, parce que sa nature l'obligeait à suivre une religion, parce que la religion est une loi de l'humanité. Il faut au cœur humain un maître <^u'il serve ; il ne saurait se sufOre à lui-même. Son égoïsme a beau se guinder le plus haut qu'il peut, il ne peut pas usurper la place de Dieu, et il sent toujours quelque chose de plus haut que lui, quelque chose qui le domine, de quoi il sait qu'il dépend dans son être et dans sa vie.
L'homme a donc en lui-même deux grandes forces, Tune qui l'attire vers Dieu et la religion, l'autre qui le pousse vers le monde et vers le péché par la sensualité. Si le cœur suit l'attrait d'en haut, et qu'il satisfasse le besoin religieux, alors l'homme renonce nécessairement au péché ; que s'il veut vivre pour le péché, il doit alors rompre avec Dieu, avec la religion. Mais ceci, il ne le peut pas. Le cœur humain ne saurait vivre sans Dieu et sans religion, il faut qu'il contente son besoin inné de religion. Que fait-il alors? Il fait ce que fit le paganisme. Il naturalise Dieu et divinise la nature. Par là il contente d'un seul coup le double instinct de sa nature. Du moment que le monde, la sensualité, le péché est Dieu, il sert donc Dieu, puisqu'il sert ces maîtreS-là. Il a dès lors la religion, le Dieu dont son cœur a besoin. A un cœur avili et sensuel il faut une religion avilie et sensuelle *. Un coup d'œil sur la religion des peuples classiques, les Grecs et les Romains, confirme ce que nous
' « L'homme se peint dans ses dieux ». Schiller.
avançons. Les dieux de la mythologie grecque éprouvent toutes les passions des hommes; ils sont soumis aux conditions de l'existence humaine, ils partagent les penchants des hommes, leur manière de vivre, leurs crimes. Ces dieux, l'homme ne les craint point; il trouve dans ces dieux et dans leurs actions l'excuse et le modèle de tous ses crimes. Sua cuique Deus fil dira cupido, dit le [)oële romain ^ « Homère », dit Cicéron *, a rabaissa les « dieux jusqu'à l'homme ; il eût mieux fait d'élever « l'homme jusqu'aux dieux ». Si donc nous rencontrons dans le paganisme des vestiges de la beauté morale, comme dans la vie d'une Lucrèce, d'une Cornélie, etc.,. ces quelques traits, loin d'être un effet de la religion, se sont produits malgré elle *. Les hommes valaient mieux que leurs dieux. Jean Paul * a dit à ce propos quelque chose de très-juste: a Nous plaçons, nous, le bonheur a sensible sur la terre, et nous attribuons la perfection a morale à la divinité ; les Grecs attribuaient aux dieux a le bonheur, et la vertu aux hommes ».
De là se déduit la réponse à notre troisième question t Quelle est l'essence de la religion païenne?
La foi en un seul Dieu, qui est au-dessus du monde,, qui a créé le ciel et la terre : voilà l'enseignement fondamental de la vraie rehglou, de la religion primitive telle qu'elle nous apparaît en Noé, Abraham, Moïse :
* Virgile, JEneid., ix, 185.
• Tuscul., I, 16, Le natura deor., ra, 21.
' Le souvenir de la religion primitive et l'espoir d'une meilleure n'éiaii pas encore enlièremement éteint dans les âme.<.
♦ Vorschule der Esthetik, t. i.
CnRISTIANISME ET PAGANISME. 3C9
C'est le monothéisme. Croire que Je monde est Dieu ot que toute vie dans le monde n'est qu'une émanation, un développement de la substance divine, voilà la doctrine essentielle du paganisme : c'est le naturalisme qui se présente sous des formes plus ou moins parfaites, c'est la vie naturelle divinisée. Et comme la vie naturelle se manifeste par des forces et des effets divers, l'idée primitivement une de Dieu se divise et se subdivise en une multitude de dieux, correspondant à ces diverses forces naîurelles et manifestations de la vie : c'est le polyihéisjne. L'Asie occidentale et méridionale a représenté symboliquement ces forces de la nature dans ses divinités monstrueuses aux formes moitié humaines, moitié bestiales, qu'elle honore comme les symboles de la puissance divine. C'est la forme supérieure du paganisme. Vient ensuite, et plus bas, le paganisme égyptien, ou le culte des bêtes. Le scarabée, le bœuf, le crocodile, semblaient à l'égyptien receler la vie et la puissance divines, et il les prenait pour l'objet de son adoration. C'est cette même vie de la nature qui forma originairement la base de la mythologie grecque; mais l'Hellène personnifia les forces de la nature et les représenta sous la forme humaine. La forme humaine parfaite est pour lui le divm. Celte origine des dieux païens qui n'étaient primitivement que des effets, des manifestations, des forces de la nature, a fait que ces dieux sont restés soumis à !a puissance aveugle de la nature; de là la croyance au destin, ■au fatum K Le dernier, le plus bas degré de l'aberra-
* « Le destin, !a fatalité forme le fond sur lequol s'acite pt «e meut tout ce monde fantastique de dieux et de hérol de il Apol. du Christ. — Tome V, c.^
tion païenne, c'est le fétichisme du nègre qui adore la divinité dans une pierre, un arbre, de l'eau ou du feu*.
Le symbolisme servit tout d'abord de transition pour descendre de la "vraie dcclrine lliéologique au polythéisme. L'homme voulut par le symbole représenter et saisir l'essence et la vertu divine. De là ces idoles monstrueuses où la figure humaine se môle bizarrement à celle des animaux, ces caricatures surchargées de mem- Lres qui forment le trait caractéristique des religions orientales; tandis que le grec, naturellement artiste, tient surtout à la perfection de la forme humaine, au point que la substance même du mythe passe tout entière là.
Quoique l'étymologie démontre suffisamment que Zeus * (Jupiter) signifie originairement /e c/e/, Yishnou le soleil^, il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que les mythes ne contiennent rien autre chose que des faits astronomiques. On devra auparavant répondre à cette question : D'où vient que l'on a divinisé ces choses ? Ne fallait-il pas déjà que l'idée de Dieu fût vivante dans l'esprit des peuples, pour que l'on ait songé à l'appliquer
mythologie grecque. Entre l'idée d'une providence divine qui gouverne le monde, et une certaine fatalité naturelle déterminant tout par des lois nécessaires et rigoureuses, l'esprit Ijellénique llotta toujours sans pouvoir se fixer, en s'élevant jusqu'à la vérité ». Pauly, Realencyclopedie der classischen Allerthumswissenschaft, m, p. 430.
* Le Zend-Avesta a gardé dans toute sa pureté la doctrine primitive de l'unité de Dieu. La religion du Zend-Avesta n'en €st pas moins une religion de la nature; son médiateur (Milhra) n'est autre que le soleil.
* En sanscrit, Dyaus, Jupiter.
* Proprement le Pénétrant.
CURISTIANISME ET PAGANISME. 371
à des choses créées ? Sans aucun doute, et ce n'est pas sans quelque raison que Preuner a dit * : « Les forces « naturelles et leurs manifestations dans le monde ne « furent à l'origine que les enveloppes des idées religieuses a et morales de l'homme, et c'était la divinité que l'homme « vénérait en elles. On a raison de rechercher derrière « les figures tout humaines et concrètes des dieux de la 0 Grèce, le fond naturel et abstrait d'où elles sont sorties. « Mais ce n'est là qu'un côté de la question. Considérés a en eux-mêmes, le soleil, le ciel, la mer, ne sont pas « des divinités, et l'homme ne les a jamais pris pour tels « en les considérant en eux-mêmes. Devant les puissances « naturelles comme telles, l'esprit ne conçoit aucun sen- « timent de craict.-. L'esprit ne rend hommage qu'aux a esprits. Les plus hautes idées et facultés de l'homme a s'éveillent en lui à la vue de ces manifestations grantt dioses de la nature, et c'est à ces idées qu'à son insu il « rend hommage parce qu'il les croit réalisées là ». Il n'est pas moins vrai cependant que, dans les religions postérieures, notamment dans celles des peuples sauvages, ce que nous appelons la nature apparaît à l'homme comme une multitude d'êtres individuels, mystérieux et tyranniques. La religion est un polythéisme grossier, étranger à tout système. L'homme se voit de toutes parts entouré de dangers et d'ennemis. La nature devient pour lui un monde d'esprits et de spectres. Ce qui contribue encore à l'altération de la religion, c'est que le vainqueur .adopte encore les dieux des vaincus, lesquels dieux sont
> Uestia-Vesta. Tubingue, p. 188.
eux-mêmes subjugués par ce moyen et réduits à l'impuissance'.
L'identification progressive des symboles avec les forces inconnues et les êtres mystérieux cachés sous l'enveloppe des phénomènes et les produisant, conduisit à la divinisation, non plus seulement des puissances occultes de la nature, mais encore des phénomènes euxmêmes, c'est-à-dire au paganisme*. On commença donc par donner un corps à la divinité, mais sans diviniser encore les choses corporelles et sensibles. Le soleil, l'armée des étoiles, passent dans le principe pour des manifestations du divin, les animaux le représentent et sont les instruments de son action. Même quand on commença à se prosterner devant les idoles, ce ne fut pas d'abord le simulacre, l'objet sensible et palpable que l'on adora, mais bien le dieu dont on voyait l'image. Cependant, au lieu de la puissance surnaturelle et divine, c'est déjà une simple force naturelle qui intervient ici, la divinité n'est plus pour ses adorateurs que l'âme du monde qui se manifeste et qui agit. Enfin l'âme du monde s'évanouit elle-même ; l'objet qui s'offre immédiatement aux sens, le soleil*, la lune, l'animal, devient le but de l'adoration, la créature nçoit les honneurs
* Cf. Clavigero, Eistoire du Mexique, yi, p. H. Garcilasso, Hist. des Incas, v, eh. 12; de même VEvocatio deorum, chez les Romains. Waiiz, AîiOiropologie, i, p. i64.
* Cf. Lepsius. Uber den ersten œgyptischen Gœtterkreis. Berlin, ISSl.Westergaard, Zend-Avesta. Copeuliague, 185i. Barthéleiiiy- Sainl-Hilaiie, Des Védas, Paris, 1854.
' Le soleil est le symbole le plus général de la divinité dans le pagaoisme. Chez les Grecs c'esi Hélios, Pliébus j chez les
divins. Il n'y avait plus que les collèges de prclres où l'idée de Dieu pût se conserver avec quelque pureté.
Voilà en quoi consiste l'essence du paganisme. Conservant le sentiment de sa dépendance à l'égard d'une puissance supérieure, à la souveraineté de laquelle il ne peut se soustraire, l'homme, au lieu de considérer celte puissance comme étant en dehors et au-dessus du monde, la considère comme éîant dans le monde. Les religions piiïennes, le culte de la nature soni en rapport direct avec la perversion du sens moral et la tyrannie exercée par les sens sur l'esprit. Or, la nature se manifeste quelquefois comme une mère tendre, enfantant, créant, répandant à flots la bénédiction et la vie j d'autres fois elle se montre menaçante et terrible et comme le génie de la desiruction. De là le dualisme des anciennes religions, et la double face du culte païen qui tantôt se précipite à corps perdu dans les jouissances sensuelles, tantôt tourne contre lui-même le couteau des sacrifices et déchire sa propre chair : luxure et meurtre.
D'après tout cela il est indubitable que, comme l'enseignent les saints Pères, le père du mensonge est aussi le père du paganisme, que c'est lui qui a induit rhomme à adorer la créature, afin de se faire dans le paganisme un royaume opposé à celui de Dieu. Après qu'elles eurent réussi à faire tomber le premier homme dans le péché, les puissances infernales ne se reposèrent point, mais elles travaillèrent avec un succès toujours crois-
Chaldéens, Bel, Molocli ; chezlesPhéDiciens, Melkartli. La lune c'est la déesse Baaltis, Astaroih, Mylilta. Le ciel c'est Uranus, la terre est aussi une divinité (Geea).
sant. La fraude avait commencé avec Adam, Caïn fit suivre l'iiomicide, ses descendants ajoutèrent l'impureté. Depuis son origine le paganisme n'a fait aucun progrès vers le bien, toute son histoire jusqu'à cette heure est une dégradation continue sur tous les points. Les races qui se dispersèrent de plus en plus descendirent aussi de plus en plus la pente de toutes les décadences, de la décadence religieuse surtout, et en vinrent bientôt jusqu'à l'état sauvage. Celles qui se cantonnèrent dans des régions fermées par des barrières naturelles, restant unies en plus grandes masses, prirent une meilleure direction et déployèrent à la vérité une riche et brillante civilisation ; mais c'était un édifice vermoulu intérieurement, quoique splendide en apparence, et qui devait nécessairement s'écrouler avec le temps.
A chaque religion son culte, à chaque divinité son sacrifice. Tel Dieu, tel culte. De là le double caractère du culte païen : la cruauté et la luxure.
L'homme avait oublié sa nature spirituelle et immortelle, parce qu'il s'était laissé entièrement dominer par la vie des sens. Et en effet, dès que l'on n'attribue plus à l'homme aucune dignité, aucune importance, aucune valeur spirituelle, la cruauté sanguinaire et la luxure deviennent choses permises ; car toutes les deux sont une seule et même abomination et viennent du même principe, le mépris de l'homme. Les peuples qui se sentent portés par leur nature à la férocité et qui ont soif de sang, attribuent leur propre passion à leurs idoles. Pour se soustraire soi-même à la rage de divinités sanguinaires, on leur jette une proie que l'on sacrifie. De là les sacrifices humains offerts chez tous les peuples païens.
Cnr.iSTIANlSME ET TAGAMSilE. 375
même chez les Grecs et les Romains'. Les Syriens avaient leur Moloch, affreuse idole de bronze, sur les bras brûlants de laquelle les mères venaient déposer leurs enfants sans oser laisser échapper un soupir. Spectacle terrible où le paganisme se montre dans toute son atroce grandeur. Mais, à côté de la soif du sang l'autre passion sommeille encore dans les profondeurs de l'âme humaine ; celle-là s'éveille la première, mais l'autre la suit de près. La sensualité monte sur les autels en même temps que la cruauté. A côté de Moloch s'élève l'idole de l'impure Astarté, dont le culte consistait dans toutes les abominations de la luxure ; et ce culte se pratiquait en Phénicie, à Babylone, dans l'Inde, à Chypre et jusqu'à Corinthe, au sein de la Grèce polie.
La luxure n'est qu'une autre sorte de cruauté ; elle foule aux pieds avec délices, meurtrit, tue la noblesse et la dignité de la nature humaine, semblable à l'homicide cruel qui trouve son plaisir et sa jouissance dans les angoisses mortelles et dans les palpitations de sa victime. D'afTreux phénomènes, des plaies profondes dans le grand corps de l'humanité se rencontrent partout où le paganisme a seulement mis le pied : le meurtre et les sacrifices humains, la dégradation de la femme et l'esclavage.
Nous comprenons maintenant la lutte du paganisme contre le christianisme. La nature était devenue dieu, et la jouissance de la nature le culte de dieu. Et le christianisme venait enseigner un Dieu qu'il mettait en de-
Iphigénie eu Aulide.
hors et au-dessus du monde, et un culte qui se résume dans le mot de renoncement ou de privation. Qu'est-ce que le paganisme et qu'est-ce que le christianisme? Celui-là est l'œuvre du péché, celui-ci de la grâce. CeUii-là, issu de l'abîme, y fait tomber; celui-ci, venu du ciel, y fait monter. Au lieu de la cruauté on voit paraître la miséricorde que le monde païen ne connaissait pas même de nom ; au lieu de l'impureté, la chasteté. Là où règne la miséricorde ne se montrent ni l'homicide ni l'esclavage, el là où la chasteté devient la loi de la vie, la dignité de la femme est sacrée.
Jetons maintenant un coup d'œii sur les différentes formes du paganisme :
Chez les aryas de l'Inde *, qui du haut pays d'Iran s'étendirent sur toute la péninsule, Indra (le ciel), Varouna (la mer), Agni (le feu), sont les trois principaux organes de la divinité * ; à côté d'eux se rangent d'autres divinités représentant diverses manifestations de ia nature et subordonnées à Indra : Rudra (l'ouragan), Yama (la mort), Mithra (le soleil), Soma (la lune). Les Védas renferment la notion d'une divinité unique, nommée d'abord Grand-Esprit (Mahan-Atma), et plus tard généralement désignée par le nom de Brahma '. De lui dérivent toutes les existences particulières, et sont sortis tous les autres dieux, a Comme les étincelles jaillissent
* Aryas, nobles [iy.azoï).
* Lassen, L'Antiquité indienne, i, p. 756.
3 L'indien sait que les dieux secondaires ne sonl pas éternels, Wultke, Le Taganisme, ii, p. 341-
CHRISTIANISME ET PAGAMSME. 377
0 des flammes, ainsi tous les êtres émanent de Braiima, « pour revenir se perdre en lui • ».
Dans les plus anciens hymnes des Védas de la période des Tschhandas ' (1000-1200 avant Jésus-Christ), la diviniié invoquée est toujours le Dieu un, maître de l'univers, Seigneur du ciel et de la terre, père et juge dans l'ordre moral. « L'hymne à Varouna suffirait seul à « prouver que les idées que l'on avait du monde dans «ces temps anciens sont encore reçues aujourd'hui». « Au milieu de cette multitude innombrable de dieux «que l'on invoque tour à tour, brille, semblable au « soleil lorsqu'il perce à travers les nuages, la mémoire «d'un Dieu unique et infini ».
Brahma est invisible, sans figure, sans limites, éternel, sans nom (Om). De lui sort, dans les épopées postérieures, la Trimourti ou Trinité, comprenant ; Brahma (la naissance, qui correspond à l'Indra védique), Vishnou (la durée de l'existence, qui correspond au Varouna védique), Siva (la destruction, correspondant à l'Agni védique). A côté de ceux-ci se pressent une foule de dieux et de déesses, anciens ou nouveaux. « Lorsque l'homme s'aper- « çoit dans son âme de la présence de l'âme universelle, «il entre en possession du souverain bonheur et ne fait «puisqu'un avec Brahma»». Ainsi la notion de Dieu devient de plus en plus panthéiste. Cependant la religion
^ législation de Manou, xu, i5.
Max MQllei-, A History ofar 1, 1839, p. 526.
Législation deManou,xn, US- 125.
*Max MQller, A History of andent sanscrite Literature. Loudon, 1839, p. 526.
j/{5 CHAPITRE XXI.
de Brahma était le secret de ses prêtres et ne Cut jS. mais la religion du peuple. Celle-ci était le pur polythéisme.
La Trimourti se reproduit dans l'humanité qui, née de la lêle lie Brahma, de ses hras et de ses jambes, se divise en trois castes, celle des Brahmines, celle des Xatryas (guerriers, gouverneurs), celle des Vaisyas (agriculteurs et marchands) ; quant aux Soudras , vraisemblablement les peuples primitifs, de couleur noire, qui habitaient la vallée du Gange, ils sont en dehors du peuple'. La métempsycose rend possible la purification, et l'âme souillée expie ses souillures et se régénère dans le corps soit d'une plante, soit d'un animal, soit d'un homme; elle peut ainsi toujours remonter du plus bas degré de l'échelle des êtres au plus haut. Après un nombre incalculable de siècles a lieu pour l'âme son affran chissement du corps et son union avec Brahma ' L'ascétisme des Brahmines n'a pas seulement pour bul l'expiation, il tend aussi à délivrer l'âme de son exis tence finie et à l'unir à Brahma. De là l'indifférence des ascètes indiens et leur mortification qui va jusqu'au suicide.
Sakya-Mouni, c'est-à-dire le solitaire de la familU Sakya, est le réformateur du brahmanisme, le fondateui
^Manou, i, 87-91.
* Un brahmine qui s'est enivré renaît sous la forme d'ui ver ou d'un insecte. S'il a volé de l'or, il renaît raille foi; comme araignée ou serpent. Celui qui vole du froment es changé en rat, etc. Cf. Manou, xn, 3. La vie présente n es qu'une suite des actions bonnes ou mauvaises d'une autre vie et les faits de la vie actuelle déterminent à leur tour la silualiOJ dans laquelle l'homme renaîtra ailleurs.
CURISTiANIiîJE ET PAGANISIJE. 'Sld
du bouddhisme (5M avanl Jésus-Christ *), de ce système religieux qui, avec le christianisme et le mahométisrae, compte le plus de sectateurs (plus de trois cents millions). L'inspiration lui vint sous un figuier, de là son nom de Bouddha. La douleur est la conséquence de l'existence, l'existence la conséquence du désir qu'on en a. Quiconque est parvenu à maîtriser complètement, non-seulement toutes les passions et tous les désirs voluptueux, mais encore tous les penchants les plus ordinaires de la nature humaine, obtient par là d'être affranchi de l'existence et de la nécessité d'une régénération ; il arrive donc au Nirvana^ c'est-à-dire à l'extinction, iJ s'éteint cormne la lumière d'une lampe. Selon qu'un être se trouve plus ou moins loin du Nirvana, il renaît parmi les dieux, les hommes, les animaux, les malins esprits, les prêtas et dans l'enfer. Ceux qui sont parvenus à la sagesse de Bouddha dans leur dernière naissance deviennent Bodisathvas. Ainsi le brahmine aspire à l'être en Dieu, et le bouddhiste aspire au néant. Tous les deux se sentent malheureux dans le monde. Le brahmine veut sortir du monde de l'apparence pour entrer dans celui de la véritable existence ; le bouddhiste veut passer de ce qui est à ce qui n'est pas. Le Brahma est le commencement de toute existence, le Nirvana en est la fin, c'est l'abîme où tombe tout ce qui existe. Cependant ils tiennent l'un à l'autre par un lien profond ; l'être indéterminé des brahmines et l'indéfinissable Nirvana sont tout un : c'est un être qui est aussi un néant.
• Selon Lassen.
3150 CHAPiTUE XÏI.
Le bouddhisme primitif est un système d'athéisme Mais dans le bouddhisme populaire, les dieux et les génies sont invoqués en loutes circonslances. Bouddha rie détrôna point les anciennes divinités et il fut plus lard honoré lui-même comme un dieu. L'importance capitale du bouddhisme, qui dans le principe n'avait pas la prétention d'être une religion, mais une simple école philosophique, consiste dans sa morale quiétiste, dans son amour universel pour tous les êtres, et dans son hostilité au système social des castes qu'il a miné et fait sauter. Tout le monde peut être admis dans la classe des bhixous et des moines, qui renoncent à la propriété et au mariage. Les cinq plus anciens commandements sont de ne point tuer^ de ne point voler, de ne point commettre d'impureté, de ne point mentir, de ne point s'enivrer. Un des moyens de s'atîranchir du joug de l'existence consiste dans la confession. Bien que le brahmanisme ait plus tard repris le dessus dans l'Inde, le bouddhisme ne s'en est pas moins répandu en Asie du soixante-cinquième au cent cinquième degré de longitude ouest, et du soixantième degré de latitude nord jusqu'à l'équateur *. D'après LassenMes Chinois l'auraient même porté au iMexique, d'où
* Cf. Schiaginlweit , Buddhism in Thibet. Leipzig, 1863. M. Baril'iélemy-Sainl-Hilaire, Le Bouddha et sa religion, 1862. Wdssiljew, Der Buddhismus, Seine Lehren wid Literatur, Pétersbouig, 1860. La ressemblance des pratiques rehgieuses du bouddhisme avec les inslitutions chrélienoes est tout extérieure et superficielle, elle vient en partie des relations que les bouddhistes eurent de bonne heure avec les chrétiens nestoriens, et plus tard avec les missionnaires.
* Op. cit., IV, p. 749. La même thèse est soutenue par G. d'Eiclital, Etudes sur l'origine bouddhique de la civilisation américaine. {Revue archéolog., 1865.)
CHRISTIANISME ET PAGAMSME. 381
il aurait été expulsé au xui* siècle (après Jésus-Chrisl) T)ar les Aztèques.
Chez les Chinois, descendus primitivement du haut pays dans les régions du sud-ouest qu'ils habitent, la religion d'Etat est celle de Confucius (Kong-fou-lsu, c'està-dire le sage de la famille Kong, 551 avant Jésus-Christ). Aidé de ses disciples Meng-tsu et Tschou-hi, il recueillit dans les Kings (Y-King, Schou-King, Schi King) les traditions religieuses deson peuple. La force primordiale(Yin) et la matière primitive — le ciel et la terre ^ — ont tout formé. La divinité se confond avec la nature, la conscience appartient à l'esprit humain lui seul. A côté de ces doctrines existe le culte des esprits, notamment des esprits des ancêtres. Le fond de la religion chinoise consiste dans une morale naturaliste qui a pour principe unique l'utile, et qui est muette sur la question du péché, sur la délivrance, et même sur l'immortalilé. Aussi cette religion n'a-t-elle point de sacrifices proprement dits, mais seulement des offrandes symboliques. Les divinités que les mandarins doivent honorer sont des divinités locales, les esprits des montagnes et des eaux (Schin), les mânes des anciens rois et des sages. L'Etat est leur église. Au lieu de jours de fêtes ils ont des jours de travail ; au lieu de temples, des halles commémoratives. Le chef de maison est prêtre, l'empereur, le
* Le ciel est le père, et la terre est la mère de toutes choses. ' SchouKing, i, 3, 4. L'ancien livre Li-Ki (200 avant J.-C), distingue entre le ciel matériel et le ciel spirituel, celui-là étant la copie de celui-ci. D'un autre côté Tao, rintelligence divine, est honoré comme le créateur du ciel et de la terre. Ici nous apercevons te l'analogie avec les idées indiennes; mais Coafucius les eftieure ^ peia-:-.
382 CnAPiTRE XXI.
Fils du ciel, le père et la u^.ère de tous *. Le livre Ta-Hio (la grande doctrine), composé par Confucius lui-même; leTschoung-Young (sûr milieu), composé par son petit-fils, traitent exclusivement de la morale, et d'une morale étroite, sèche, et ne s'élevant jamais au-dessus du lerre-àterre.
A côté de la religion d'Etat existe celle du Tao (doctrine de la raison) fondée par Lao-tsé, plus spéculative et plus ancienne que celle-là, mais moins développée et moins complète. Elle trahit son origine indienne en enseignant que l'âme humaine est une émanation de l'âme de l'univers, dans le sein de laquelle elle retourne après la mort. S'affranchir des passions est son principe fondamental.
La froide sécheresse de la religion d'Etat et les superstitions grossières dans lesquelles avait dégénéré celle du Tao aplanirent les voies à l'invasion du bouddhisme (Fo). A celui-ci appartient la majeure partie de la population chinoise, il règne surtout parmi les classes populaires, tandis que les mandarins sont tous attachés à la religion d'Etat. Encore le chinois ne conserve-t-il de la religion bouddhique que le scepticisme et le matéria lisme, les bonzes mêmes n'ont pas d'autres doctrines *.
Nous trouvons en Egypte plusieurs familles de dieux, et différents cultes locaux, néanmoins il y a un dieu qui s*élève éminemment au-dessus des autres. C'est Ra, le père des dieux, qui trône dans le disque du soleil, et qui
• Schou-King, iv, 1, 3.
* Cf. Hue, l'Empire chinois, ii, p. 203.
a sa principale résidence terrestre à Héliopolis (On) ; il a engendré tous les dieux*. Identifié avec le soleil par une confusion naturaliste, il a pour mère le ciel nocturne, Neith, honorée particulièrement à Saïs ; il n'a pas de père. Neith, c'est la matière primordiale du sein de laquelle Ra est sorli^ il engendre avec elle tout ce qui vit dans la nature. A Memphis il se nomme Phtah, à qui est consacré le scarabée comme symbole de la génération spontanée ; son épouse Pascht était principalement honorée à Boubaste. Le dieu-soleil nommé diversement, selon les lieux, Ammon, Ammon-Ra, Menton, Atmou, Kneph, Neph, Chnoubis, forme le centre du culte égyptien ; voilà pourquoi Ammon a passé chez les Grecs pour être le même que leur Jupiter. Osiris et Isis étaient également des divinités cosmogcniques de première importance, représentant le double principe, mâle et femelle, frères et époux, soleil et lune, et pour cette raison identifiés avec Ra. Osiris était aussi le dieu Nil, et l'Egypte est un don du Nil. Il avait inventé Tagriculture, et Tholh les arts et les sciences, en particulier l'art d'écrire. Set (en grec Typhon), vraisemblablement le dieu Baal venu en Egypte avec les Hycsos, et par conséquent l'ennemi des anciens dieux comme du pays, représentait le principe mauvais, c'était le dieu de la destruction. On se le figurait comme un vent brûlant et empesté, qui soufflait partout la désolation et la mort.
La vie mystérieuse de la nature se manifestant particu-
* 0 Que l'unité de Dieu était connue des Egyptiens, toute leur littérature le prouve ». Lauth, Manéthon et le papyrus royal de Turin, 1803, p. 58.
lièrement dans le règne animal, les animaux passèrent pour les symboles et les habitacles de la divinité et dans l'esprit du peuple pour la divinité même. Au premier"' rang sont les taureaux divins, Apis à Memphis, Mnevis à Héliopolis. C'étaient des incarnations de Phtahetd'Osiris. Le bouc servait de symbole au dieu de la fécondation, Mendès, analogue au dieu Khem de Thèbes.
Tandis que l'Egypte se déshonorait par le culte des bêtes, elle conservait, contraste frappant, les croyances les plus hautes sur l'état des hommes après la mort. Dans l'autre monde (Amenthi), Osiris siège comme juge avec quarante-deux assesseurs chargés de [>rononcer sur les quarante-deux péchés. D'une part l'âme demeure en perpétuelle relation avec son corps (les momies, les pyramides) que garde Anubis ; d'autre part elle parvient, après des pérégrinations plus ou moins nombreuses, à la pleine vision de la lumière divine. Les âmes pécheresses sont condamnées à passer par des corps de bêtes, jusqu'à ce que, après une période sothiaque, elles rentrent dans un nouveau corps humain.
Les fêtes étaient nombreuses ; elles avaient rapport au cours du soleil, au Nil, à l'histoire des dieux, surtout au combat d'Osiris contre Typhon ; on se servait de la crécelle et du sistre pour effrayer et mettre en fuite celuici. Tel était le caractère des dieux, tel était aussi leur culte, souvent mêlé d'impuretés. Un sacerdoce fortement organisé dérobait les plus profonds mystères de la doctrine à la curiosité des étrangers et même des indigènes. Ces mystères furent expliqués plus tard dans un sens tantôt matériel, tantôt spirituel, a Les monument* « religieux de l'antique Egypte, qu'ils consistent en édi-
CHRISTIANISME ET PAGANiSME. 333
« fices de pierre ou en feuilles de papyrus à demi rongées 0 par le temps, rendent tous ce grand et précieux lémoi- « gnage que la doctrine de l'unité de Dieu était parfaite- 0 nient connue des dépositaires de la sagesse sacerdotale, a et que les formes multiples d'un polythéisme très- « riche et très-varié, ne représentaient que les enveloppes a et les altérations d'une doctrine originellement pure et « plus lard renfermée dans les mystères. Cette doctrine a d'un Dieu unique n'était révélée qu'aux initiés : on la 0 déposait par écrit, quoique sous des expressions éniga matiques, auprès des morts^ dans un livre en forme de a rouleau. C'était le dernier adieu envoyé aux voyageurs a pour l'autre monde. Le nom de Dieu un n'est pas a marqué expressément dans ces rouleaux, mais seulea ment indiqué par ces mots profonds : Isouk pou nouk^, c (Je suis celui qui suis) »,
Si la religion égyptienne a bien compris la nature libre et personnelle de l'homme, à qui elle assigne une destinée immortelle dans laquelle il n'entre pas sans avoir auparavant rendu compte de sa vie et subi un jugement, il faut dire que sa théologie était des plus grossières et que la religion des Perses lui était infiniment supérieure sous ce rapport. Le Zend-Avesta, déjà connu sous les Séleucides, auquel s'ajoute le Boundehesch, qui a paru sous les Sassanides, honore en Zoroastre (Zarathustra, étoile d'or) l'auteur de la doctrine leud (1300 av. J.-C.)La Médie fut le théâtre où le magisme scylhique vint avec son culte du feu s'unir au
* Brugsch, Ans dem Oiient., u, p. 47.
Apol. dd CiinisT. — Tome V.
3St> CHAPITRE XXI.
dualisme arien, mélange d'où sortit la religion persique. La théologie des Perses reconnaît un seul vrai Dieu, personnel, Ormuzd; il produisit le monde par sa parole créatrice (Honover) ; il a pour adversaire le malin esprit Ahriman (Angro-Mainjus). L'essence de celui-ci, c'est le mensonge ; son empire, c'est la nuit et la mort « 11 fut a un temps où il n'était pas, et il viendra un temps où a il ne sera plus » . Zervan-Akaraua fut d'abord le ciel indépendant d'Ormuzd, et plus tard le dieu caché de qui procède Ormuzd. Les six Amschaspands (Amescba-Spenta), rangés autour d'Ormuzd, sont opposés aux six malins esprits nommés le«Dews. Les Izeds, dont le principal est Mithra, ou le soleil, sont des génies d'un ordre inférieur ; les Fervers sont des esprits gardiens. Un reste du culte des éléments, ce sont les honneurs rendus au feu et au soleil. L'histoire de l'humanité commence par le paradis et continue par la chute originelle et le péché. Depuis ce moment Ahriman s'occupe de tenter les hommes. L'ûme du juste est recueillie à la mort par les Izeds, qui la transportent par-dessus le pont Tschinevad dans le Gorotman, demeure^'d'Ormuzd. Les âmes impures sont précipitées dans l'enfer (Duzakh). Le Homa était le sacrifice et comme le sacrement des Perses. Dans leur exaltation orgiastique ils se croyaient rapprochés tout près de Dieu. De nombreuses purifications rendaient le culte difficile. Sosiosch, le Sauveur, apparaît à la fin des temps comme le vainqueur de la mort et le juge du monde '. Le premier des dieux de la Chaldée, c'est Bel, eu.
* Spipgel, Avesta, les livres sacrés des Parse». Leipzig, I8S2- I8S9. Cf. Doillingcr, op. cU., p. 351.
syriaque Baal, honoré sous diverses figures à Babylone, en Phénicie, à Carthage, en Sjrie et dans le pays de Chanaan, ainsi que son épouse Beltis (Baallis, Astarté, Mylitta). Hérodote raconte que le culte de celle-ci exigeait le sacrifice de la chasteté*.
Bel est le Seigneur du ciel, il a pour symbole le soleil, et Astarté, la lune. L'astrologie est étroitement liée au culte (sabéisme). Le Moloch cananéen c'était Bel envisagé comme puissance de destruction*. On lui offrait principalement des enfants, fruits de la nature féconde. Le Dieu particulier de la ville de Tyr était Melkarth ; Astarté y était aussi honorée de la même manière que Mylitta à Babylone. Cette divinité était connue des Grecs sous le nom de Déesse syrienne*. Des orgies extravagantes et infâmes, tel était l'hommage que l'on croyait devoir rendre a ces dieux que l'on faisait de sexes différents ; les impudicités et les homicides constituaient tout leur culte. Il était aussi pratiqué, ce culte, dans la ville hellénique d'Antioche en l'honneur d'Artémise et d'Apollon. C'est dans ce culte oriental qu'il faut chercher le point de départ et l'explication de certains récils de la légende héroïque de la Grèce, par exemple le combat de Thésée contre le Minotaure.
Dans les temps antéhelléniques, chez les Pelages, peuples d'origine asiatique, on honorait le dieu Zeus, le ciel, et la déesse Gœa, la terre, d'abord comme des puis-
* I, 199. Barucn, vi, 42:
*Jerem., xxxii, 35; xix, 3,1 ^ Lucian., De Deo Syra.
sances naturelles indéterminées', et plus tard comme des divinités personnelles. Les grossières idoles — des pierres brutes, des troncs d'arbre, un pieu fiché en terre — dont le culte se perpétua jusqu'aux temps des Hellènes, indiquent quelles idées régnaient à l'origine. Vinrent ensuite d'autres dieux : Hermès (Phallus) ou la vertu génératrice ; Hélios, ou le soleil divinisé ; Hestia, le foyer domestique, gardienne de la maison ; Océanos et Chronos, la vaste mer et le temps indéfini ; Proserpine, la déesse des enfers : mieux que tout autre peuple les Grecs sentaient la misère et la fragilité de la vie humaine. Les Cabires passaient pour des forces mystérieuses et puissantes qui dominaient toute la nature. Après plus de six cents ans de guerres et de déplacements de peuples, un nouvel état politique se forma, et avec lui le cycle des douze divinités helléniques. Travaillées et façonnées par l'esprit grec à sa propre image, les parties constitutives de la nouvelle religion, je veux dire les idées religieuses tant étrangères qu'indigènes, présentèrent comme un reflet de la vie hellénique, telle qu'elle nous apparaît dans Hérodote et dans Homère. Aux puissances naturelles et titanesques succèdent les générations des dieux, la personnalité se dégage du fond nuageux de la nature. Toutefois la puissance supérieure à toute autre, même divine, n'est pas Jupiter, mais bien le destin (Atê, Anankê, Moira). La forme humaine sans défaut et dans toute sa perfection était attribuée aux dieux; mais, parfaits physiquement, ils ne l'étaient guère moralement, car ils par-
Hérodote, II, 52.
CHR1STIA^MSUB ET PAGANISME. 389
tageaient tous les vices de Thomme. C'est un progrès particulier au mythe grec, que la divinité y soit conçue couime libre et personnelle ; mais en attribuant aux dieux la conscience et la personnalité, les Grecs ne surent pas les affranchir des faiblesses et des défauts inhérents à la personne humaine. L'idée de la création manqua aux Grecs, de même que celle de la sainteté et de Tamour divin'. Leurs divinités ne sont pas véritablement des puissances morales. Ce qui convient à l'homme par rapport aux dieux, c'est autpfoaûvYi, la modestie, la mesure gardée ; toute espèce d'outrecuidance ijSptî appelle nécessairement la justice vengeresse*.
Les mystères ne communiquaient aucune connaissance un peu approfondie de la divinité. Ils consistaient en grande partie en représentations symboliques et théâtrales de scènes tirées de quelques cycles légendaires plus anciens et inconnus du peuple, dans lesquels le moment naturaliste se présentait encore peu déguisé. Aussi les apologistes chrétiens et les philosophes ne leur accordent-ils aucune importance*.
La religion du romain était un produit de la réflexion et de la politique. De mythes cosmogoniques et théogoniques, il n'en connaît point. Il n'a pas même de poètes pour donner figure et vie à ses dieux, qui ne parvinrent
• NaBgelsbach, Théologie posthomérique, p. 7i.
* Eichotî, Die Vorstellung von dem Neid der Gœtter. Duisbourg,
» Platon, Phœdr., p. 248. Cicer., De natura Deor., ni, 21, 22, Tuscul.,1, 13. Tatian.. Orat. ad Gnrœc, c. ix, 29. Clem. Alex.^ Protrept., p. 6.
jamais jusqu'à la personnalité complète. Les forces universelles de la nature, ou même de pures abstractions des différents états de la vie humaine, avec une forte pente au monothéisme (Jupiter, Optimus, Maximus), engendrèrent un culte presque sans images. Mais le souverain Etre disparaissait, divisé en une variété infinie de forces et de fonctions diverses. Des vertus politiques et sociales, surtout des idées morales — Fides, Castitas, Fortima, — sont transformées en divinités. A mesure que prévaut l'influence de la civilisation grecque les dieux de Rome s'hellénisent aussi. L'accomplissement des devoirs envers les dieux et l'Etat — Pietas, — ou la pratique des vertus politiques et nationales, forme le trait principal de la vie religieuse — Religio, — laquelle ne néglige pas un iota des commandements divins, n'omet aucun des devoirs qui regardent les dieux.
La rehgion des Germains n'était, elle aussi, qu'un culte de la nature. Les forces qui exercent leur empire dans le monde visible, ainsi que les variations qu'amène le cours de l'année, étaient l'objet d'une vénération religieuse. Le Dieu suprême, Wodan (Odin),a fait son entrée dans le temps avec la création actuelle, et doit aussi disparaître avec elle. 11 n'est ni tout-puissant ni saint, mais il procure aide et victoire aux vaillants guerriers. A côté des dieux et des déesses (Thor, Hulda, Freya, Ostare) apparaissent les demi-dieux, les géants et les nains. Les Nornes annoncent l'avenir, les Walkyries, sorte d'Amazones, chevauchent à travers la tempête et la nuit. A la suite des dieux viennent les magiciens et les sorcières qui possèdent le don de métamorphose. Un jour cependant Wodan avec les autres dieux sera vaincu par ses en ne-
CflRISTIANlSME ET PAGANISME. 391
mis, le monde, la Walballa avec tous les héros, périra et sera consumé par le feu (Ragnarok); un nouveau monde, un ciel nouveau doit naître, et dans la Waldour régnera le meilleur fils de Wodan avec une nouvelle race d'hommes.
Si nous avons réussi à donner une idée des religions païennes, à les exposer dans leurs principaux traits, il nous est maintenant facile de répondre à la question que nous nous sommes posée au début de ce chapitre : Dans quel rapport le paganisme se trouve-t-il vis-à-vis du christianisme? Nous pouvons le dire, sans craindre de nous tromper, en dépit de toutes ses grossières erreurs, en dépit de son effrayante dépravation intellectuelle et morale, l'acUon de la divine Providence est encore visible dans le paganisme; et cela sous deux rapports. a Dieu avait laissé les nations marcher dans leurs voies *». Lorsque Jésus-Christ vint, le paganisme avait opéré son évolution complète et épuisé tout ce qu'il avait de vie. Comme les Gentils avaient cherché Dieu à tâtons dans la nuit , sous toutes les formes , images et figures , si par hasard ils le trouveraient*; toutes les formes, tous les degrés de l'erreur s'étaient montrés incapables de sauver le monde. L'humanité avait cherché un aliment pour son âme, la paix pour son cœur. Les mythes furent un rêve qu'elle fit et dans lequel elle s'imaginait qu'elle mangeait et se rassasiait '; mais lorsqu'elle
^ Act., XIV, ib;
* Acl., xvji, 27.
• Isaie, XXIX, 8.
s'éveilla son âme était vide. Ainsi l'histoire du paganisme, prise dans son ensemble, fut une démonstration, par l'expérience, de la révélation de Jésus-Ctirist, et les meilleures âmes de tous les temps appelèrent de leurs vœux un guide, un sauveur qui les tirât de l'erreur et les lit sortir du labyrinthe des opinions dont nulle raison, nulle puissance humaine ne pouvait trouver l'issue.
Le paganisme devait encore dans un sens plus élevé servir de préparation au christianisme. Les principes de la connaissance de Dieu, qu'éveille et alimente la considéralion réfléchie de la nature, sont si naturels à l'esprit de l'homme, tiennent si fort à son essence, qu'il ne peut s'en défaire. La loi morale reste, malgré le péché et malgré tous les aveuglements, imprimée d'une manière ineffaçable dans son âme '. Nous avons eu maintes fois l'occasion, dans le cours de cet ouvrage, d'invoquer en ce sens le témoignage des penseurs et des écrivains antérieurs à Jésus-Christ , et nous les avons entendus déposer en faveur du christianisme comme des vrais apologistes chrétiens. Outre la croyance à l'existence de la divinité, qui est universelle, il y a encore dans la conscience des peuples païens une trace bien visible d'un monothéisme primitif *. Certes l'idée de la sainteté de Dieu et la notion
•nom., II, 14.
* Cf. Cleanihe, Ilymn. Jcv. dict. Les auteurs ne font pas intervenir dans le gouveruemeni du monde nommément tel ou tel dieu, Jupiter, Apollon, Alinervp, mais ôeûv ne, eeo'î, 4 ôsc;';, ôBa.'.- |j.à)v, 70 ôîiov, Tô â'attj.ovtov, OU bieu ci ôsot. Neegelsbacl), op. cit., p. 13S. Cf. TerluU., De Testimon. anim., ei surtout supra, 1. 1, p. 392.
du péché s'étaient enveloppées de beaucoup de nuages; Tinnocence et le péché étaient plutôt compris d'après leur signification extérieure et physique que dans leur sens vrai et profond, qui est le sens moral; cependant le soin attentif de n'ofirir aux dieux que des victimes pures et par des prêtres purs montre clairement que l'on soupçonnait que rien d'impur ne saurait approcher de la divinité, et que l'on sentait le besoin que l'on avait d'un rédempteur. La nature de l'expiation était aussi comprise, puisque l'on savait que le sacrifice, pour être efficace, doit être volontaire'. Quelque affaiblie et altérée que fût dans l'homme la nature morale, l'homme n'avait cependant pas perdu toute sa force morale * ; l'histoire nous fait connaître une infinie variété de caractères religieux et moraux , depuis la dépravation monstrueuse jusqu'à la piété angélique; or, à tous les degrés de cette longue échelle se trouvent des exemples qui nous prouvent que l'homme, quoique déchu, est encore libre et doué de forces morales et religieuses qu'il peut plus ou moins exercer.
Enfin nous trouvons des traces , défigurées il est vrai jusqu'à devenir méconnaissables, et entièrement cachées comme sous une luxuriante végétation mythique, mais des traces certaines toutefois de la révélation primitive dans les poésies et dans les légendes de l'anti-
* Macrobe, Sat., m, 5, p. 15,
* Concil. Trid.. Sess. vi. can. 7. Le contraire est soutenu par les protestants. Solid. declar.l. De peccuto originali, § 10, p. 614; II. De lib. (u-bit., § 7, p. 629. Mélanclitli.,Ioc. theol., p. 22. Calv., Inst., II, c. 3. Cf. Mœlher, Symb., p. 53,
quité païenne. « Entre tous les peuples de l'antiquité a qui sont parvenus à une certaine culture il règne, sous a le rapport de leurs principaux usages religieux, de a leurs divinités et de leurs conceptions mythologiques, 0 un accord si unanime et si frappant, qu'on se voit con- « traint d'admettre une parenté universelle, un ensema ble systématique de toutes ces choses entre elles. Le a fondement sur lequel repose toutrédifice mythologique « et religieux de l'antiquité est le même pour tous les « peuples et ne peut avoir été jeté qu'une seule fois. Oui, « l'accord qui existe entre tous les peuples de l'antiquité « par rapport au plan fondamental de leur système reli- « gieux est trop exact ; trop grande et trop constante est « l'unité des principales parties de ce système, pour que a l'on puisse un seul instant admettre que les divinités, € les dogmes, les usages et les symboles qui composent « ensemble le fond du système, soient nés en dilTé- « rents lieux, isolément et indépendamment les uns « des autres ; ils ont eu, c'est impossible de s'y mépren- € dre, une naissance historique positive , commune et « qui est de la même heure * ». On ne saurait les dire inventéi par chaque peuple en particulier, puisqu'on les retrouve chez ceux dont la culture religieuse diffère le plus. Les traditions qui ont rapport aux grandes périodes du développement religieux et aux grandes catastrophes de l'humanité concordent aussi entre elles d'une façon remarquable, nous l'avons déjà démontré. Mais en un autre sens celte étude nous aura procuré un immense
* Hullemann, Recherches sur Vorigine des religions antîques,p. 1. » Lûkeo, op. cit., xi. SliefelliageU; op. cit., p. 416.
CnRISTIANISMK ET PAGANISME. 395
avantage sur lequel nous avons déjà attiré Tattention du lecteur *. Nous avons appris à connaître la valeur absolue du christianisme et son incomparable supériorité à l'égard de toutes les religions, même ds celles qui avaient en ces derniers temps excité de si vives attentes avant que l'on eût pénétré dans tous leurs secrets, « Parmi « les grands avantages que nous trouvons dans l'étude « des religions », dit l'un des premiers investigateurs du temps présent, « le plus grand est sans contredit qu'elle € nous apprend à mieux juger la nôtre. Nous ne sentons
• jamais plus vivement les avantages de notre pays qu'au « retour d'un long voyage en pays étranger, et c'est là
• précisément ce que nous éprouvons pour notre reli- « gion. Lorsque, à force de recherches, nous retrouvons 0 ce qui a servi et sert encore de religion à d'autres peu- « pies, lorsque nous avons soumis à un examen rigou-
• reux les observances, le culte, la théologie des peuples « même les plus policés tels que les Grecs et les Romains, c les Indiens et les Perses, c'est alors seulement que c nous savons apprécier le bonheur que nous avons eu « de respirer dès le premier instant de notre existence a l'air pur delà civilisation et de la religion chrétienne.
• Notre religion nous a si peu coûté, nous avons si peu a souffert pour conquérir ses vérités que, quelque estime « que nous ayons pour notre christianisme, cette estime « est toujours au-dessous de ce qu'elle doit être, tant que a nous n'avons pas comparé notre religion chrétienne « aux autres religions * ».
» Tom. II, p. 468.
» Max MûUer, Essays., tom. i, p. 163. Leipzig, 1869.
Le but que nou3 nous sommes proposé dans ce chapitre ne nous permet pas de conclure sans ajouter à cette revue sommaire des religions païennes deux autres formes religieuses qui n'appartiennent ni au paganisme, ni au christianisme : l'islamisme ou la religion de Mahomet et le judaïsme moderne.
Si, au temps de Mahomet, l'idolâtrie s'était fort répandue en Arabie parmi des peuplades appartenant à différents degrés de civilisation, si elle avait même envahi le sanctuaire national de la Caaba S il n'en est pas moins vrai que le monothéisme, entretenu et propagé qu'il avait été par les Juifs et les chrétiens depuis l'époque des patriarches', n'était nullement une doctrine inconnue dans cette péninsule. Mahomet avait trouvé toute taite sa fameuse devise: 11 n'y a pas d'autre dieu que Dieu •. Il s'en réfère lui-même aux traditions. Sa doctrine * est une sorte d'éclectisme ; les principes religieux et moraux de sa nation s'y trouvent mêlés avec des éléments empruntés au judaïsme, à un christianisme corrompu et même au parsisme (la doctrine des génies) ; compilés par l'auteur avec assez d'incohérence, ces éléments hétérogènes furent, après sa mort, réunis pour former le
* C'était une pierre noire originairement consacrée au Dieu unique, et plus lard entourée de trois cent soixante-cinq idoles. La garae de ce sanctuaire était confiée à la tribu des CoréischitcS, à laquelle appartenait Mahomet.
• Job était arabe.
• Parmi les parents de Mahomet se trouvaient des chrétiens.
♦ Islam, c'est-à-dire dévouement à la foi, d'où vient moslim, musulman.
Coran '. a Si le génie des Arabes est le père de l'islamisme, « Mahomet en a été la mère * ». Quant à l'unité et à la spiritualité du dieu de l'islamisme, ce qui montre bien le peu de prix que l'on doit y attacher , c'est ce fait que Mahomet hésita quelque temps s'il n'admettrait pas le service des anciens dieux conjointement avec le culte d'Allah comme un élément intermédiaire '. Quoiqu'il ait pu se faire à lui-même beaucoup d'illusions par suite de son tempérament maladif, l'histoire cependant ne peut pas l'absoudre du crime d'imposture. Mahomet savait qu'il trompait le genre humain, et il eut l'intention ferme de le tromper. 11 reconnaissait pour prophètes Abraham, Moïse et Jésus-Christ; mais il se donnait lui-même pour le dernier et le plus grand des prophètes. II avait, à l'en croire, reçu ses révélations de l'archange Gabriel. Il se refusait à prouver la vérité de sa mission par des miracles, bien que ses sectateurs lui en aient attribué plus tard. Comme doctrine fondamentale, il enseigne l'unité rigoureuse et stricte de Dieu, sa toutepuissance, l'inflexibilité absolue de ses décrets dans lesquels tout est arrêté à l'avance et fatalement prédéterminé. De métaphysique, sa doctrine n'en connaît pas, elle ne sait rien non plus de la liberté de Dieu, de sa charité, de sa grâce. La morale commandée par lui reste quelque chose de purement extérieur; une indulgence prononcée pour les faiblesses nationales, telles que la
• Ce livre est le chef-d'œuvre de la 'iangue arabe el en même temps le code civil des Musulmaus.
• Sprenger, loc. cit.
• Weil, Mahomet, p. 56.
■vengeance implacable, la polygamie, le concubinage^ l'esclavage, la caractérise. La soumission absolue à Dieu, la prière faite cinq fois par jour, le jeûne, l'aumône, et surtout la guerre sainte mènent infailliblement dans le paradis, dont le Prophète fait la peinture la plus matériellement voluptueuse. Sans autres dogmes que ceux qu'on vient de voir, sans culte proprement dit, sans sacrifice ni sacerdoce, sans lien d'unité, et quoique déchiré par les sectes, l'islamisme s'est répandu sur une grande partie de l'Asie et de l'Afrique, à la faveur du glaive toujours uni chez lui au pouvoir spirituel, et surtout grâce à ce qu'il n'exige de ses sectateurs aucune rénovation intérieure et morale. La leltre du Coran, à laquelle le musulman s'attache étroitement, tue la science qui demeura toujours chez les Arabes une plante exotique et ne farda pas à se mourir. L'interdiction dont ce même Coran frappe les images ne permet non plus qu'un développement partiel de l'art.
Mahomet fut certainement un adroit imposteur, mais aussi quelque chose de plus, et le mahomélisme n'est pas tout entier l'œuvre du mensonge. On ne trouve pas une seule religion, surtout telle que l'Islam, dans laquelle ne se montrent de fort beaux traits de piété. Une nation, une grande société religieuse ne peut vivre simplement de mensonge '.
Mahomet fut un fanatique. En lui apparaissent toutes les vertus de sa nation, mais aussi tous les vices d'un grossier enfant du désert, et ces vices et ces vertus, le
• Relaod, La religion de Mahomet, Avant-propos, § 12.
CHRISTIAni£UE ET PAGANISME. 399
Coran les expose comme la norme universelle. Le mahométisme est la religion des caravanes *. Le christianisme, au contraire, est la religion de l'humanité, et sa morale est la pure morale planant par-dessus toutes les particularités nationales. Ses principaux dogmes, celui de l'unité de Dieu, de la prière, de la résurrection des morts, du ciel et de l'enfer, Mahomet les a empruntés du christianisme. Mais tout cela chez lui s'est grossièrement altéré, tout est devenu impur et sensuel, sensuel le paradis, sensuel l'enfer, sensuelle toute la vie. L'approbation donnée à la sensualité et à la cruauté, à la cruauté surtout qui se satisfait par la vengeance sanguinaire, et par la guerre au service de la foi, voilà ce qui fait toute la force de l'Islam * ; en quoi il tient du paganisme. La soif du sang, l'esclavage et la dégradation de la femme par la polygamie et le divorce, forment le signe de Caïn que le mahométisme porte aussi sur son front. De là l'impossibilité de la vie de famille, qui est pourtant la mère de toute moralité ; de là une affreuse perversion de la femme, qui est dans le christianisme la dépositaire et la gardienne des mœurs. Voilà pourquoi le monde a vu se convertir en désert tout pays dans lequel les sectateurs du Prophète ont mis le pied. Le mahométisme n'est rien autre chose qu'une étiorme dose d'opium^ qui n'a durant quelques siècles enivré les peuples que pour
* Les Turcs sont campés en Europe. (Chateaubriand.)
• « Quelle efficacité attendre d'une religion qui ne sait pas imaginer un autre idéal de la souveraine félicité, qu'un harem immense, infini, avec des jardins remplis de voluptés sensuelles et ornés des plus brillantes couleurs? ». Fr. de Scbelgel, Philosophie de l'histoire.
les laisser ensuite retomber dans une prostration incurable, ce qui apparaît maintenant aussi clair que le jour. Fondé sur la double passion de l'homme, celle du sang et celle de la volupté, il devait comme ces mêmes passions s'enflammer rapidement, mais aussi bientôt s'éteindre. Aucune force régénératrice ne se cache dans les entrailles de l'Islam ; il ne pouvait pas plus élever les peuples que les religions actuelles de l'Inde ne sont capables de les réveiller de leur sommeil de mort. Le mahométisme étouffe de tant de manières le développement intellectuel et moral de ses sectateurs, que ceux-ci comparés aux peuples chrétiens seront toujours à un degré plus bas. Il n'y a que celui qui confesse la foi en Allah et au Prophète, que le musulman regarde comme son frère. Son dieu ne veut du bien qu'aux croyants, et il leur donne le monde en propre. Le musulman ne regarde pas le monde comme un, ni l'humanité comme une grande famille; pour lui tous les non croyants sont des ennemis de Dieu, des êtres absolument privés de tout droit. La permission d'avoir quatre femmes, jointe à la doctrine professée par beaucoup de sectes mahométanes que la femme n'a point d'âme, plonge celle-ci dans un avilissement profond '.
Que l'on compare entre elles les missions chrétiennes et les missions mahométanes, sous le rapport de l'étendue de leur action. L'islamisme a trouvé en Afrique le terrain qui lui convenait, comme jadis chez les Malais et dans le nord de l'Asie, parmi des peuplades barbares,
' Cf. Wailz, Anthropologie der naturvœlher, i, p. 468.
parce qu'il s'accommode à leur sauvagerie par la polygamie et le fanatisme ; mais il perd là son originalité, sans pouvoir convertir, changer une seule âme. Il fait de ces sauvages des caricatures d'Arabes; tandis que ceux-ci, sans rien changer à leur esprit propre, le déguisent simplement sous la forme arabe et musulmane. Partout où les Arabes sont entrés en contact avec les Perses, les Indiens et les peuples de même race, ceux-ci devenus en apparence mahométans sont demeurés païens dans le fond, comme tous les Schiites sans exception dans la Perse, dans l'Inde et l'Afghanistan. Que dis-je, dans rinde et dans la Perse, dans la Bactriane, la Transoxiane et la Sérique, les Arabes vainqueurs eux-mêmes se sont laissé imprégner profondément de théosophie paganoîndienne, de magisme, de manichéisme, de mysticisme et de philosophisme indiens, de même qu'en Syrie et €n Egypte, c'est la philosophie grecque qui les a gagnés et conquis. Le Propliète, en allumant la guerre sainte, devait servir d'instrument aux Turcs et aux Mongols pour leurs guerres, qui n'étaient rien moins que des guerres saintes, mais bien des guerres de conquêtes. La brutalité et l'ignorance firent le reste '.
Les religions païennes sont mortes. Ce qui est mort ne saurait communiquer la vie. Ce principe nous donne l'explication d'un autre phénomène qui forme un caractère distinctif entre le christianisme et les religions
* Cf. Eckstein, Die Askesis der alten heidnischen und der alten iùdischen Welt. Fribourg, 1862, p. i52. W. Muir, The Life o, Mahomet, 1861. Spreoger, Das Leben und die Lehre des Moharu' med, 1861. Barthélemy-Sainl-Hilaire, Journal des Savants, 1863, p. 20S.
Apol. dd Christ. — Tome V, 23
4UZ CHAPITRE XXI.
païennes. Jamais le paganisme n'a eu Tidée de propager sa religion ni d'envoyer des missionnaires. L'idée de propagande est essentiellement et exclusivement chrétienne. Nous envoyons nos missionnaires dans l'Inde, en Chine, jusque sur les côtes de la mer Pacifique. Quand a-t-on vu un bonze ou un brahmine paraître chez nous pour y prêcher sa religion? Et pourquoi n'en a-t-on vu aucun? parce que le paganisme est mort. La vérité et la vie sont nécessairement accompagnées du besoin de se répandre; c'est ainsi que le soleil ne saurait retenir ses rayons. Ce besoin de gagner les âmes, si nouveau dans l'histoire du monde, si puissant dans le christianisme, n'a pas encore été suffisamment apprécié. On a essayé avant le christianisme, en Asie et en Europe, chez les païens et dans les écoles des philosophes, de pénétrer le mystère de la destinée humaine après la mort, on a cherché à éclaircir l'obscurité de cette redoutable énigme ; mais cet amour brûlant des âmes, ce dévouement sans réserve au salut des hommes pour les gagner tous, s'il se pouvait, à Dieu, à la vérité et pour l'éternité, c'est là quelque chose qui appartient en propre au seul christianisme, et qui constitue l'une des marques les plus sûres de la divinité de notre religion*. C'est parce que l'Islam renferme des éléments chrétiens qu'il a cherché à se répandre. Il est redevable au christianisme de l'idée de propagande, mais sa propagande se fait au moyen de la force brutale ; son missionnaire c'est le glaive *. Le christianisme seul envoie ses
* Cf. Guizot, Méditations surVétat actuel de la religion chrétienne. Paris, 1861, p. 143.
* « Il D'y a pas de contraste plus frappant que celui qu'offre
CnRISTlANlSME ET PAGAIE ISME. -403
Apôtres pauvres et sans puissance, terrestre du moins, car la plus grande puissance est à leur service, la puissance de l'esprit et de la vérité.
Le judaïsme moderne est un édifice qui est tombé en ruines avant d'avoir été achevé, une institution déjà épuisée avant d'avoir atteint son développement complet; tenant de près au christianisme et néanmoins son adversaire ; originairement religion d'Etat et maintenant séparé de toute société politique ; religion particulière à un seul peuple, et cependant partout répandue ; essentiellement progressive et se rapportant à l'avenir, mais déjà vieillie et comme pétrifiée dans le culte de la lettre. Toutes les institutions théocratiques sont maintenant mortes, et les circonstances, l'état de choses en vue desquelles la foi fut autrefois donnée ont entièrement changé. Or, comme la prière et la lecture doivent former l'accessoire du sacrifice, la subtilité rabbinique s'exerce depuis des siècles à dissimuler, par une lecture qui exclut l'esprit pour ne s'attacher qu'à la lettre, la contradiction profonde existant entre l'idée et la réalité, entre le vieux rituel hébraïque et l'état actuel des Juifs. Cette hypocrisie, jointe à un zèle exagéré pour les observances extérieures, à ce pharisaïsme qui remonte jusqu'avant Jésus-Christ, à une casuistique méticuleuse, conduisit au talmudisme, mélange singulier de prescriptions et d'interprétations religieuses, juridiques et morales. Conserver et développer la
le christianisme se développant à rorigine avec un progrès doux, inaperçu, mais irrésistible, comparé à l'islamisme qui, àpeinefoudé, éclate comme une mine et, rapide incendie, dévore en un instant la moitié de la surface du globe». Fr. de Schlcgel, op. cit., u, p. 71.
4Ui CnAPlTK£ XXI.
Traie religion et surfout la conscience du péché et l'idée inessianique, telle a été la mission d'Israël, mission dont le christianisme a hérité et qu'il a remplie. Depuis lors le judaïsme, pétrifié intérieurement, est stérile extérieurement. L'attente du Messie place le judaïsme au-dessus de l'islamisme, mais cette même attente est la raison de sa décadence, parce qu'elle est de plus en plus désespérée et qu'elle donne occasion à une multitude de déceptions. En face de la science et de la civilisation actuelle quia pénétré aussi chez les Juifs depuis Moïse Mendelssohn, le talmudisme n'est plus soutenahle. Pas plus que l'islamisme il ne porte en lui-même le souffle de la vie spirituelle. C'est pourquoi chez l'un comme chez l'autre l'incrédulilé el la décadence se précipitent à mesure que les lumières augmentent. Qui est-ce qui se rapproche le plus du christianisme, de ceux qui en restent séparés par le mur du Talmud et des interprétations rahbiniques, ou bien de ce soi-disant parti de la réforme qui, renonçant au Talmud, a aussi abjuré la foi? La réponse est difficile. Mais la civilisation chrétienne mènera nécessairement celui qui en aime le fond et l'essence, et non-seulement l'apparence et l'éclat extérieur, à Celui qui en est le principe et la source, à Jésus-Christ. C'est pourquoi l'émancipation civile et politique des Juifs, à laquelle notre âge a tant travaillé, non point tant par amour pour le judaïsme que par haine pour le christianisme, et en général pour toute foi positive, pourrait être dans les conseils de la Providence une des voies par lesquelles Israël reviendra un jour à son Seigneur et à son Dieu *.
CDRISTIANISME ET PAGAKISUE. 405
Résumons-nous : La religion est nécessaire, c'est une loi de l'humanité. Les religions ne sont pas toutes ■vraies, ne peuvent pas être toutes vraies ; car si toutes étaient vraies, aucune ne le serait ; et si toutes étaient bonnes, aucune ne le serait. On a cherché à justifier la pluralité des religions, en disant : « Elles sont toutes « vraies, puisqu'elles répondent aux conditions intilleca tuelles, nationales, géographiques et climatériques des « peuples, en tant que formes diverses du sentiment a religieux ». Mais pareille thèse ne se peut en aucune façon soutenir. Le christianisme, l'islamisme et le bouddhisme ne se partagent point le monde selon les races et les familles de peuples; ils embrassent chacun différentes races des Ariens, des Malais, des Kègres ; le christianisme a des confesseurs chez toutes les nations. De plus, c'est précisément aux lieux où règne présentement l'islamisme que nous voyons le christianisme naître et briller du plus vif éclat. Et puis, d'ailleurs, la religion^ surtout la religion chrétienne, n'est pas, il s'en faut beaucoup, une pure affaire de sentiment. Dans ses dogmes se révèle la plus sublime métaphysique, et celle-ci ne s'accommode pas plus que les mathématiques d'une vérité relative, temporaire et locale.
Il y a de fausses religions, sans doute, mais c'est précisément parce qu'il en existe une vraie *. Le paganisme et
* « Les impies qui font profession de suivre la raison doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc? Ne voyez-vous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens. Cela est-il contraire à l'Ecriture? ne dit-elle pas tout cela? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour
l'islam sont indignes de l'homme, ils sont faux, ils sont morts; or, une religion est nécessaire, c'est une exigence de l'humanité : donc le christianisme est celte religion unique et seule vraie.
demeurer en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de ia connailre, ce n'est pas assez ; regardez au détail. C'ea serait peut-être assez pour une vaine question de pnilosophie; mais ici il v va de tout... Et cependant, après une réflexion légère de celte sorte, on s'amusera, etc. y>
lA DIVLNE PROVIDENCE DANS LE GOU\'ERNEMENT DU MONDÏ ET LE CHRISTl.LMSME
Pourquoi le christianisme a-t-il para si tard dans le monde? — L'humanité
avait besoin d'une double préparation. — Préparation intérieure par le désir et la purification. — Préparation extérieure par la destruction d'un triple mur de séparation. — L'histoire du monde est une preuve en faveur du Christ. — L'histoire universelle est déjà un tribunal universel. — Sort de ceux qui vivent en dehors du christianisme. — L'homme se damne par sa faute. — Le salut possible pour tous dès le commencement du monde. — L'espérance d'un Libérateur. — Triple révélation de Dieu — Révélation naturelle par la consciecce etla contemplation de la nature. — Seule, elle est insuffisante, — elle est une préparation au salut. — Révélation positive et proprement dite. — Mission d'Israël et sa place dans l'histoire du monde. — Le sacrifice chez tous les peuples. — Solution de la question. — UoiTersalité du christianisme.
Nous avons, dans le chapitre précédent, recherché l'essence des fausses religions. Nous avons séparé les parties saines des excroissances vicieuses et maladives ; nous avons reconnu que ce qu'il y avait de vrai en elles était un reste de la révélation divine primitive et une manifestation de la nature originelle et indéfectible de l'homme, et que le faux était l'œuvre de la liberté et du péché. Mais une nouvelle question se présente, qui exige une réponse; posons -la clairement en peu de mots.
La religion est inhérente à la vie de l'humanité, c'est une loi de l'humanité. La vraie religion élève l'homme,
la fausse le dégrade. La vraie religion conduit au bonheur, et la fausse au malheur. Maintenant, quel spectacle nous présente l'histoire du monde?
Nous voyons tous les peuples qui passent sur la scène de l'histoire, se plonger dans toutes les erreurs du paganisme, tomber dans une dépravation profonde et hideuse. Et cependant le ciel reste fermé, les hommes sont la proie du mensonge et d'affreux égarements, — et Dieu se tait. Une fausse religion s'élève après une autre, la terre se peuple d'idoles, — et Dieu se tait. A mesure que les siècles s'écoulent , les erreurs s'aggravent, — et Dieu se tait. Un premier millénaire se passe, tous les peuples se sont souillés d'iniquités, — et Dieu se tait.
Un second millénaire s'écoule, un large torrent de mort se répand sur la terre et entraîne tout après soi. Ensuite Dieu allume la lumière de la vérité dans un coin de monde, en Judée ; mais qu'est-ce que cela pour tout l'univers? Ce petit flambeau ne saurait éclairer le monde entier, il ne sert d'abord qu'à constater combien les ténèbres sont épaisses. Moïse, il est vrai, promulgue la doctrine de l'unité de Dieu, mais ce n'est là qu'une faible parole aisément couverte par la bruyante tempête de mensonges qui souffle sur toutes les natiozis Sa voix se perd dans les solitudes de l'Arabie. Les peuples continuent de marcher dans les voies de la perdition, — et Dieu se tait. Le troisième millénaire n'est plus, le quatrième penche vers son déclin; le monde est mort, est désolé, le mensonge a jeté son large filet sur tous les peuples ; l'erreur, comme un voile épais, pèse sur les nations, — et Dieu continue de se taire.
Dieu ne pouvait-il pas déchirer ce tissu d'erreurs et
de mensonges? ne pouvait-il pas briser ces autels élevés par l'idolâtrie? S'il ne le pouvait, alors il n'est plus le Tout-Puissant, il n'est plus Dieu. S'il le pouvait, mais ne le voulait pas, est-il encore le Dieu vrai et saint? Pourquoi Dieu reste-t-il si longtemps spectateur impassible de la corruption ? Pourquoi le cbristianisme est-il venu si tard dans le monde pour le délivrer du péché et du mensonge? Quel est le sort des hommes qui ont vécu avant le christianisme, et de ceux qui vivent encore en dehors de lui.
Telles sont les questions que nous avons maintenant à résoudre. Elles sont graves et importantes, puisqu'il s'agit de justifier Dieu des plaintes que l'on élève contre sa manière de gouverner le monde, et de défendre le christianisme contre les objections que les païens lui adressaient déjà *.
Pourquoi donc le christianisme a-t-il paru si tard dans le monde? L'avènement du Christ dans le monde s'est fait attendre quatre mille ans , parce qu'il fallait que le monde fût préparé à recevoir le christianisme. Cette préparation nécessaire était double , c'est-à-dire intérieure et extérieure. Nous traiterons de chacune en particulier.
Si nous jetons seulement un rapide coup d'œil sur les annales du monde, le christianisme nous apparaîtra aussitôt ce qu'il est en effet , c'est-à-dire comme le
' L'auteur de VEpltre à Biognête (fin du i*' siècle), saint Justin, mailyr, saint Irénée, Origène, saint Léon, se voyaient déjà obligés de repousser celte môme objection que les païens ne se lassaient point de répéter. Cf. Petav., De Incarnat., il, 17. » Straus l'a renouvelée.
point culminant de l'histoire universelle. Toutes les Toies que l'ancien monde a tenues, si embrouillées, si enchevêtrées, si différentes de direction qu'elles aient été, toutes cependant conduisent, aboutissent au Golgotha, au pied de la croix.
D'un autre côté, si nous voulons suivre les fils dont se compose le tissu de l'histoire de l'âge moderne depuis Jésus-Christ, ils nous mèneront encore vers le Golgotha, au pied de la croix. Le Christ est à proprement parler le centre des siècles, la plénitude des temps, selon l'expression juste et profonde de l'apôlre saint Paul*. Le christianisme est donc la raison dernière de l'histoire du monde, c'est pourquoi posséder l'esprit du christianisme est une condition indispensable pour Tintelligence de l'histoire. Jean de Muller a eu raison de dire que Jésus- Christ est la clef de toute l'histoire.
Il y a déjà là une première réponse à la question : Pourquoi le christianisme n'a-t-il paru dans le monde qu'après quatre mille ans? Quelque chose qui est le centre des temps et le point culminant de l'histoire ne saurait se placer au commencement des choses ; ce serait là une contradition évidente. Quelque chose qui est la plénitude et la consommation des temps ne peut se présenter qu'après un laps de temps considérable *.
* Bow., V, 6.
* Quoniam integritas et perfectio TJnîversi requirit, ut unîversa sint vrdinata quantum ad loca et quantum ad tempora, et hoc opus incarnaiionis erat perfectissimum inter omnia opéra divina, et prO' cesnis débet esse ab imperfecto ad perfec/um ; hinc est, quod opus iîlud debuit fieri in pie temporum, ut sicut primus homo, qui erat totius mundi sensibilis omamentum, ultimo f'uerat conditus, scilicet
Mais traitons ce sujet plus à fond. Un examen plus approfondi nous fera voir que ce que l'on reproche à la divine Providence est au contraire ce qui la justifie d'une manière admirable ; l'objection élevée pour détruire le christianisme se changera en preuve pour le soutenir: preuve puissante, aussi grande que le monde, aussi large et aussi durable que l'histoire de l'univers. Et comment cela?
Nous avons dans une précédente dissertation constaté la fin de l'homme. Le bonheur est la fin de l'humanité. Tendre à cette fin, lutter, combattre et travailler en Tue de ce bonheur, telle est la tâche de tous et de chacun. Le germe, la capacité du bonheur a été déposée dans la nature de l'homme. Il faut que le germe soit développé et la faculté formée ; il faut, en un mot, que l'homme soit élevé pour le bonheur, cultivé pour le ciel. La vie est une éducation. Et qui est-ce qui la fait, celte éducation? c'est Dieu. C'est à l'auteur d'achever son œuvre, à Celui qui a donné la vie de faire aussi l'éducation. Telle est la fonction de la divine Providence à l'égard de chaque homme qui croît et grandit sous sa tutelle : le former et l'élever progressivement à la perfection par tous les événements de sa vie intérieure et
texto die ad totius completionem, sic secundus homo, totius mundi reparati complementum, in quo primum principium conjwigilur cum ultimo, scilicet Deus cum limo, (ieret in fine temporum, hoc est in sexta œtate... Hinc est, quod in adventu Filii Dei dicitur esse plenitudo temporum, non propter hoc, quod in ejus adventu tempus finiatur, sed quia temporalia mysteria impîeantur.... Decebat Salvatorem inter tempus morbi et tempus judicii introducere tempus remedii. Decebat mediatorem quœdam suorum memlrorum prœcedere, quœdam sequi. (Boûavent., Breviloquium, iv, 4, edit. Hél'élé, p. 125).
extérieure, mûrir son âme pour réternité. Elle mesure à chacun l'espace de temps dans lequel il doit arriver à la maturité. Et lorsque le fruit est mûr à l'arbre de la vie, qu'il s'agisse d'un arbre à poison ou d'un noble plant de vigne, peu importe ; alors la plénitude du temps est venue pour cette âme.
La conduite que la divine Providence tient à l'égard d'une seule vie d'homme, elle la lient également à l'égard de l'humanité tout entière. La vie des peuples comme celle des individus a sa jeunesse et sa vieillesse, ils montent et descendent pareillement les degrés de la vie ; seulement on compte ici par heures et par jours, et là par années et par siècles. Qu'est-ce donc que l'histoire du monde ?
La réponse est déjà contenue dans ce qui précède. Ce n'est rien autre chose que l'éducation de l'humanité en vue de sa fin dernière, le gouvernement d'un nombre infini d'existences humaines s'enchevêtrant les unesdstns les autres, par la divine Providence qui les conduit selon les lois de son éternelle sagesse, de sa justice et de sa charité.
Maintenant donc, qu'est-ce que l'histoire du monde avant Jésus-Christ? Que signifient ces quatre mille ans, âge de l'humanité quand paraît Jésus-Christ ? Ce n'est rien autre chose qu'une préparation du monde à recevoir le Christ, une éducation de l'humanité en vue du christianisme, c'est même ainsi que l'Apôtre appelle les temps de l'Ancien Testament. Lorsque ce temps préparatoire fut écoulé et que l'humanité fut en état de profiler des leçons de la Sagesse éternelle, alors le Verbe descendit du sein du Père sur la terre, Dieu se fit homme afin de déifier
l'humanilé. A partir de ce moment l'humanité monte, monte, sans s'arrêter, vers les hauteurs, elle qui, en sui- Tant les voies du paganisme, n'avait pas cessé de descendre toujours plus bas dans les abîmes.
Maintenant, en quoi consistait cette préparation, cette éducation de l'humanité en vue du Christ? Elle était de deux sortes, négative et positive. La première consistait en ce que la Providence conduisait l'humanité tout droit à la connaissance de sa misère et de son impuissance, de manière à lui faire désirer un Sauveur. La dernière consistait à préparer directement l'humanité, à la rendre capable de recevoir l'enseignement divin. Qui donc, plantant une vigne aujourd'hui, goûtera de ses fruits dès demain? Il faut d'abord qu'il la cultive et qu'il la taille avec soin. Qui est-ce qui peut moissonner aujourd'hui s'il a semé hier? Il faut qu'il laisse aux germes le temps de croître et de se développer. Et la grande vigne de l'humanité, ainsi que l'Ecriture appelle le monde , ce vaste champ de l'univers n'aurait eu besoin de subir aucune culture préparatoire, avant de produire le fruit béni que la Vierge a porté dans son sein? Il faut d'abord que l'autel soit dressé, avant que le prêtre montre au peuple la divinité cachée dans le sacrement qu'il tient entre ses mains élevées. Il fallait de même, pendant des siècles, bâtir pierre à pierre un grand temple de l'humanité qui fût capable et digne de recevoir le Saint des saints, lorsqu'il y viendrait caché sous l'humble extérieur du Fils de l'homme. Ce que l'homme n'a point désiré n'est pour lui d'aucun prix. C'est pourquoi il fallait que tous les peuples le désirassent, que tous les yeux se tournassent vers lui. Le Messie promis des milliers d'années
à l'avance, est le désiré du monde et l'altente des nations. Mais celui qui est le désiré du monde, celui que l'humaniié appelle de ses vœux, après qui elle soupire, ne pouvait paraître à l'aurore de la création, autrement il eût paru sans avoir été désiré. Il fallait que l'humanité apprît auparavant par sa propre expérience qu'elle était impuissante à se sauver elle-même, qu'elle apprît à désirer un Sauveur. Il fallait que la maladie qui avait attaqué le grand corps de l'humanité, que les trois plaies toujours saignantes dont il souffrait, savoir : le mensonge, le meurtre et l'impureté, eussent déployé toute leur gravité, toute leur horreur ^ ; et c'est ce que nous voyons arriver au temps des Césars romains, où l'homicide et la luxure étaient surtout appelés à faire l'ornement et l'agrément des fêtes que l'on célébrait, afin que le cri poussé par l'humanité vers l'unique Médecin capable de la guérir, fût de plus en plus fort, de plus en plus suppliant. Il fallait que le péché et le paganisme se montrassent dans toute leur énormité, afin qu'il parût clairement aux yeux de tous de quelle importance le Christ et le christianisme
* « Pourquoi Dieu nous a-t-il fait si longtemps attendre son bienfait? Notre réponse à cette question est bien simple .-C'est un effet de sa sagesse et de sa soUiciiude pour nous. Dans les maladies corporelles, lorsque des humeurs impures et pernicieuses ont pénétré partout le corps, le médecin n'applique point son art avant que la matière de la maladie se soit toute concentrée quelque part; il attend que le mal intérieur soit venu a la surtace, et c'est alors qu'il a recours à ses remèdes. Dieu a fait de même. Il n'a pas envoyé tout d'abord à l'humanité le remède nécessaire à sa guérison ; il a laissé l'iniquité déployer toute sa malice, jeter tout son venin, et les hommes épuiser tous les crimes, puis ensuite il a remédié à la maladie, afin que la guérisoû fût complète ». Greg. Nyss., Orat Ltttech.j ZXH,
sont pour le monde. Il fallait qu'il en fût ainsi, afin que, lorsque aj»rès dix-huit siècles de christianisme des esprits égarés viendraient crier : A bas le christianisme, nous pussions leur dire, en leur rappelant les horreurs du monde païen : Montrez-nous d'abord une autre religion qui sèche les larmes, qui console les cœurs et qui musèle les deux bêtes féroces de l'humanité : la cruauté et la luxure *.
L'humanité est l'enfant prodigue de Dieu. Lorsqu'elle a eu dissipé tout l'héritage de vérité et de moralité qu'elle avait emporté avec elle dans les pays étrangers du paganisme^ le besoin Ta ramenée à la maison paternelle, à
* « Si Dieu a permis que l'homme, jusqu'à ces derniers temps, suivit à son gré ses désirs corrompus et se laissât emporter à travers tous les désordres par les voluptés et par les passions, ce n'est pas qu'il approuvât le crime, seulement il le tolérait. Non, il n'approuvait pas ce règue de l'iniquité ; il préparait au contraire daus les cœurs celui de la justice. Il ▼oulait nous laisser le temps de nous convaiocre, par nos propres œuvres, combien nous étions indigues de la vie, avant que sa bouté daignât nous l'accorder. 11 nous fallait en effet reconnaître que, par nous-mêmes, nous ne pouvions parvenir au royaume de Dieu avant que Dieu vînt nous en cSrir les moyens... il a voulu que nous eussions foi en sa bonté, et que désormais l'homme le regardât comme un Père qui le nourrit, comme un Maître qui le conseille, comme un Médecin qui le guérit; que dirai-je encore? comme son intelligence, sa lumière, son honneur, sa gloire, sa force, sa vie ». {Epitre à Diognéte, PP. Apost., c. 9.) — Quoniam, dit saint Bona- Venlure (Loc. cit., p. 133), ergo lihertas arbitrii hoc requint, ut ad nihil trahatur invito, sic debuit Deus genus humanum reparare, ut saîatem inveniret, qui vellet quœrere Salvatorem ; qui vero nollet quœrere Salvatorem, nec salutem per consequens inveniret. Nullus autem quœrit medicum, iiisi recognoscat morbum ; nullus quœrit doctorem, nisi recognoscat se ignorantem ; nullus quœrit adjutorem, nisi recognoscat se impotentem. Quia igitur homo in jjrincipio sui lapsus adhuc superbiebat de scientia et virlute, ideo jirœmisit Deus ttmpus legis naturœ, in quo convinceretur de iynoruntia. Et post, cognita ignorantia, sed permanents sujperbia de viïtute,,.. aàdidit legem
Dieu. De là ces différentes prophéties et celte attente d'un Libérateur que nous retrouvons dans l'histoire de tous les les peuples, d'abord en Orient, d'où elles se répandirent en Occident; de là cette voix unanime et universelle appelant dans toutes les langues du monde un Sauveur. Et cet appel se fait entendre de plus en plus clairement et puissamment, à mesure que le grand jour approche.
Cependant le simple désir, la simple attente d'un Rédempteur n'était pas pour le monde une préparation sufflsante.
Le Rédempteur est le Fils de l'homme, il devait sortir des entrailles de l'humanité. Etant la raison dernière de l'histoire de l'homme, comment ne serait-il pas sorti de l'homme? Comment celui qui porte la vie du monde et qui en est la condition pourrait-il lui être absolument extérieur et n'agir sur elle que du dehors ? Il devait être nécessairement la partie la plus intime de cette vie. Regardez, voici un lis d'une éclatante beauté 1 Fleur d'une irrépréhensible pureté, calice immaculé et sans défaut 1 Une claire rosée descend du ciel, elle tombe dans le sein très-pur de ce lis trois fois pur. Voici maintenant les Anges qui descendent du ciel, voici la grotte de Bethléem, voici Jésus-Christ, Fils de Dieu dans le ciel et Fils de la Vierge sur la terre. Ne faut-il pas que le lis croisse à la longue avant que sa fleur ne s'épanouisse? Hé bien I de même l'arbre de l'humanité devait croître lentement
firœcepiîs moralibus erudientem et cœremonialibus aggravantem, ut habita scientia et cognita impotentia confugeret homo ad divinam misericordiam et gratiam postulandam, quœ data est nobis in adventu Christi. Ideo post legem naturœ et Scripturœ subsequi debuit incarnatio Verbi,
lE GOUVERNEMENT DU MONDE ET LE CHRISTIANISME. 417
et loDguement, avant de produire et de porter le fruit divin qui s'appelle Jésus Christ. Car Jésus-Christ n'est pas seulement le Verbe de Dieu, il est aussi l'ouvrage de l'humanité, sans quoi il ne serait point le Fils de Thon; me. Le Christ est le Fils de Dieu et de la Vierge, et le christianisme à la fois l'œuvre du ciel et un fruit de la terre. Le Christ et le christianisme sont sortis de l'humanité, il fallait nécessairement que l'humanité enfantât le Christ'. il fallait donc aussi que, avant de porter cette fleur et ce fruit, l'humanité grandît, s'élevât de siècle en siècle, de génération en génération, se purifiant toujours davantage, se pénétrant, s'imprégnant de plus en plus de la divinité comme le lis de lumière, jusqu'au jour de Véimnouissement glorieux.
Marie est cette fleur que le grand arbre de l'humanité a portée après avoir mis quatre mille ans à croître, elle est ce lis qui élève vers le ciel sa corolle altérée d'amour. C'est ainsi que Marie ouvre son cœur virginal et pur à la lumière d'en haut. Elle est le calice pur que des millions et des millions de mains ont élevé vers le ciel depuis Adam et Abraham jusqu'à Joachim et Anne, en implorant le salut et la grâce. Cieux, répandez votre rosée ; nuées, pleuvez sur nous et nous donnez le Juste l tel esi
* « Jamais nous n'aurions été délivrés du péché et de la malédiction, si la cliair prise par le Verbe n'élait pas notre chair. Que pourrions-nous avoir de commun avec un être étranger à noire nature? Quelle société pourrait se fornier entre nous et lui?.. Le fondement doit être tel que ceux qui sont bVis dessus, afin qu'ils soient unis entre eux étroitement.... Comme Fils unique de Dieu, le Verbe n'a pas son semblable, mais le Verbe fait homme a pour ses semblable?, ceux dont il a pris la chair.... C'est ainsi qu'il est la vigne et
Apol. do Christ. — Tome Y, 21
le cri qui s'échappe du calice et de la poitrine de ces millions d'hommes qui élèvent le calice en haut, afin que le salut s'y répande. Et les cieux versent leur rosée, et les nuées pleuvent et le calice est rempli, et dans les bras d'une Vierge repose Jésus-Christ, repose tout le christianisme, le Fils de Dieu et le Fils de l'homme, le fruit du ciel et le fruit de la terre.
De même donc qu'une plante pousse et se développe lentement avant de fleurir et de fructifier ; de même l'humanité, destinée à produire Jésus-Christ comme son fruit, devait se former et croître insensiblement pendant longtemps, se purifiant d'âge en âge et de génération en génération, jusqu'à ce qu'elle fût assez pure en Marie pour que le Fils de Dieu vînt dans son sein prendre noire humanité, et pour que fût formé et tissé en elle le vêtement destiné à couvrir la majesté éternelle de Dieu. Après cette longue attente l'homme célébra enfin le banquet sacré préparé depuis le commencement du monde, il le célébra lorsque Dieu se fût montré dans la chair. Quand il s'agit d'une vie d'homme on compte ;des années de préparation, on compte des siècles quand il s'agit de l'humanité. Mais au regard de l'Eternel c'est la même chose ; car mille ans sont devant Dieu comme un jour.
La chose n'est donc pas douteuse, l'avènement tardif di , christianisme dans le monde est la plus forte preuve de sa divinité. Si le christianisme est divin, il fallait que l'humanité fût rendue capable de le recevoir. Or cela ne
nous les Dranclies, non par sa nature divine, mais par sa nature humaine ». (Allianas., Orat. ii, c.Arian., cap. 70, 7i. Cf. î. m, p. 438.)
LE GOUVERNEMENT DU MONDE ET LE CURISTIANISME. 4iy
pouvait se faire qu'à la longue, par suite d'un développement libre, lent et progressif ; car le monde ne devait pas être poussé au christianisme par contrainte, mais l'embrasser volontairement et librement.
Ceci nous mène à notre seconde question : Quelle fut la préparation extérieure du monde au christianisme ? Est-il donc vrai que l'histoire du monde avant Jésus- Christ soit telle que nous voyions partout la main de Dieu préparer la place du Sauveur à venir? S'il en est ainsi, c'est principalement en cela qu'éclate la divinité du christianisme. Que l'histoire du peuple hébreu, depuis le patriarche Abraham jusqu'à Jean-Baptiste, le dernier des Prophètes, n'ait été qu'une éducation continue, non interrompue, de ce peuple pour le rendre apte à recevoir le Sauveur qui devait venir, enfin que toute l'existence de ce peuple n'ait été essentiellement rien autre chose que l'attente du Messie, c'est là quelque chose qui n'a pas besoin de preuve, ou plutôt cette preuve est dans chaque mot de la Bible, dans toute la vie de ce peuple. Le judaïsme pris dans son ensemble n'est, comme un prophète se nomme lui-même, qiCun homme de désir. Le judaïsme actuel le prouve, lui qui considère son élat comme un état de préparation, de pénitence et de larmes, auquel il est soumis pour les fautes de ses pères, jusqu'à ce qu'il soit purifié et rendu digne de recevoir le Messie. Mais ce n'est pas tout, c'est encore l'histoire des peuples païens qui est une préparation au christianisme, qui est le développement d'un grand plan de la Providence faisant tout converger vers le christianisme , et par lui vers le but suprême qui est la glorification' du inonde.
420 CHAPITRE XXll. — LA DIVINE PROVIDENCE DANS
Nous serions menés trop loin, si nous voulions ici, en
exposant le plan divin et en suivant les grandes phases
de rbistoire universelle, montrer comment toutes s'en
vont aboutir à un centre commun qui est Jésus-Christ.
Les voix diverses, les sons confus que les mythologies de
tous les temps et de tous les peuples font vibrer à l'oreille,
nous seraient une énigme éternellement indéchiffrable,
sans un nom qui seul explique tout : Jésus Christ. Citons
à ce sujet le témoignage d'un des plus grands écrivains
de l'Allemagne, de Jean de Muller * : « Je remarque une
« si admirable préparation du christianisme par tous les
« grands ou petits changements politiques, militaires et
« moraux des Etals dans les siècles antérieurs, tous les
t événements de l'histoire cadrent d'une manière si mer-
8 veilleuse dans ce que les Apôtres ont donné comme le
1 fWuw comvl Yili, p. 245, Cl Lettre à Bonnet, XV, p. 218. . Re'^rjrqueTfousTs rivons'lumineu. qu, d've,|e,n au lom et au laree suivez-les jusqu'à leur origine. Loisque vous : rrezS'tousles rayJas'd'.un seul, vonnez-vonséo^^^^ que ce soit là le centre, c'çsi-a-dire la source de la lumière, S'est-à-dire le soleil? C'esl ce qui ^'est arme avec le^^^^^^^^ torieus et les Apôtres. Tant que 3^ n'ai considère leurs ré^^^^^^ Qu'isolément, et chacun en parliculier, ils ne me paidissaient ^as ce qu'Us me paraissent maintenant. Lorsque le prince m a ïn donïé le loisir de parcourir tous les âges et tous les temps daus leur ordre, je remarquais, a mesure ^^^J avança s une admirable DréDaration au christianisme... Cette pieuve est bo^ne pour^ ce^ux qui ont assez d'intelligence et de science DoSr s'apercevoir que non-seulement tout concourt et con- ?eiïe à Jésus-Christ, mais encore que tout lui est soumis et lubÇrdoonéTc'esrVuelque chose dont je me convaincs de T>hic pn nin<; à. TTipsure Quc 16 consideie 1 histoirc dans sou ^'^^,„\V'LÔr',ïej"e'u\'reco'DnuceU« merveille c^^^^^ moi un coup de lumière qui m'etonna et m atterra comme Ta?! l Paul sSr le chemin de Damas. L'acco°^Pljy^";f "^ ^.^ toutes les espérances, la PeifeçUon pra ique de oute la gagesse rêvée par la philosophie, 1 eclaircissernent ella reaii sauoQ de toutes les prophéties, la clef de toutes les apparentes
LE GOUVEKNEBIEIST DU MO^DE ET LE CnRISTIANISME. 421
c plan divin, que j'aurais dû m'aveugler de propos déli- «béré, si j'avais voulu méconnaître le doigt du Père « tout-puissant dans l'établissement et le maintien de la a doctrine chrétienne. Je ne m'étonne point des mira- « des ; un plus grand que tous ceux que Ton raconte a a été proposé à notre temps, je veux dire le spectacle que « présente l'ensemble de toutes les affaires humaines cona courant à rétablissement comme à la conservation de « cette doctrine ».
Ainsi s'exprime un grand écrivain. Mais le regard même le plus clairvoyant des hommes ne pénètre jamais jusqu'au fond des choses, il ne les voit jamais que comme dans un miroir et dans une sorte de demi-jour. Que serace donc, lorsque d'un seul regard nous verrons toute l'action de Dieu dans l'histoire ? lorsque, au lieu d'apercevoir simplement quelques vestiges qui nous indiquent seulement que Dieu a passé par là, quelques fragments pour ainsi dire de l'infini, nous verrons l'histoire telle qu'elle est, telle que Dieu la voit de son point de vue éternel? Tant les voies de Dieu sont admirables dans l'histoire de l'humanité 1
N'est-ce pas la plus grande preuve en faveur de la divinité du christianisme que de voir le ciel et la terre, les continents et les mers, tout l'univers se mettre en mouvement pour préparer la place au christianisme? Quoi plus sublime spectacle que de voir Gyrus et Dariu.-\
contradiclioDs du monde physique et du monde moral, de la. vie el de l'immortalité : voilà ce que je voyais dans un rayon de lumière. Je ne m'étonne plus des miracles, ils ont eu lieu pour réveiller les contemporains; un miracle beaucoup plus grand a été proposé à notre temps,]e veux dire, iespectoc/e, etc. «
422 CHAPiTRE XXII. — LA DIVINE PROVIDENCE DANS
Alexandre et les Romains, Pompée et Hérode, et les autres, travailler sans le savoir à la gloire de l'Evangile^ I Considérons l'histoire : nous voyons les peuples travailler durant des siècles à l'édifice de leur grandeur et de leur domination, et à la fin ils se trouvent avoir travaillé à là construction grandiose du temple du christianisme. Les nations se livrent pendant des milliers d'années à un travail assidu, afin de s'ériger à elles-mêmes un arc de triomphe ; voilà Toeuvre achevée, et c'est la porte d'honneur par laquelle le christianisme doit faire son entrée dans le monde. Ils établissent des fondements solides et profonds pour élever dessus leurs empires, et, la tâche achevée, c'est le Christ qui vient y asseoir son royaume. N'est-ce point là la plus grande merveille de l'histoire, que tout dans le monde doive, sans le savoir, servir le christianisme ? La vie spirituelle et surnaturelle de l'homme ne saurait demeurer saine et prospérer, que si les conditions corporelles, extérieures et naturelles sur qui elle repose, ont avec elle une exacte correspondance. Là encore la plénitude des temps avait sa raison d'être. Trois choses divisaient auparavant les peuples, et s'oppo- / saient par conséquent à la diffusion de l'Evangile : la multiplicité des Etats qui se traitaient entre eux en ennemis, la diversité de leurs langues qui les empêchait de s'entendre, et les limites naturelles, c'est-à-dire les forêts impraticables et les hautes montagnes qui rendaient difficile le commerce de peuple à peuple. Cette triple barrière venait précisément de tomber lorsque parut Jésus- Christ.
» Pascal, Perwéw, Part, ii, art. 13.
La barrière qui fut renversée la première, le fut par Alexandre le Grand, pour l'établissement de sa monarchie universelle. L'empire gréco-macédonien, en portant la langue et la civilisation grecque jusqu'aux bords de rinJus , créa un lien intellectuel qui embrassa tous les peuples civilisés d'alors. La langue grecque devint la langue usuelle en Asie, en Afrique et en Europe dans tout le bassin méditerranéen jusqu'à une grande distance dans l'intérieur des terres, au-delà des limites où régnait cette langue, s'agitait le monde de la barbarie. Des colonies grecques marquaient les stations des nouvelles grandes voies de communications qui couraient du Caucase à l'Indus. a Comment », dit Sénèque, a des cités a grecques se sont-elles élevées dans des contrées bar- 0 bares? Gomment parle-t-on la langue des Macédoniens « chez les Indiens et les Perses?» Alexandrie et Antioche de Syrie devinrent, après Rome, les plus considérables villes du mondes, et celle-là fut, à cause de son muséum et de sa bibliothèque, le centre et le foyer de tout le savoir antique.
L'empire d'Alexandre tombé, la domination passe aux Romains. Alors c'est vers Ron e, ville capitale et reine du monde, que tous les peuples ont les regards tournés. Mais lorsque les empereurs romains montaient en triomphe au temple de Jupiter Gapitolin, traînant enchaînés derrière leur char les chefs des peuples vaincus par eux, lorsqu'ils subjuguaient toutes les nations du globe et les rassemblaient sous leur sceptre , ils étaient loin de se douter qu'ils travaillaient pour une puissance supérieure qui ferait un jour son profit de toutes leurs victoires, que Rome la grande était choisie de Dieu et
424 CHAPITRE XXII. — LA DIVIKE PROVIDENCE DAÎ^S
marquée dans les conseils de sa Providence pour être la capitale de la dernière grande monarchie universelle, c'est-à-dire de la sainte Eglise.
... Roma e di suo impero...
La quale, et il qmle (a voler dir lo vcro)
Fur slabiliti per loco santo, U' siede il succcssor del maggior Piero *.
Lorsque Polybe* écrivait que «les événements allaient « à préparer l'unité du monde », il ne savait guère que par là le monde se préparait à cette unité religieuse, chrétienne, destinée à se substituer à toutes les dissidences du paganisme. Lorsque Caligula souhaitait que tout l'univers n'eût qu'une tête pour pouvoir l'abaltie d'un seul coup, il ne s'apercevait pas que son vœu se trouvait accompli. Dieu avait donné dans la personne de César Auguste une seule tête au monde, mais c'était afin de le sauver en r unifiant.
a On doit encore voir », dit Euscbe ', « une admirable « précaution de la divine Providence, en ce fait que " jamais l'on n'avait vu tant de peuples réunis sous une « même domination qu'au temps de Jésus-Cbrist. Son « miraculeux avènement en ce monde coïncide préciséc ment avec la plus haute splendeur de la puissance c romaine, avec le règne d'Auguste qui domina sur la a plupart des peuples connus. Cléopâtre était vaincue, la c dynastie des Ptolémée abolie , et l'empire égyptien,
* Dante, Eafer, u, 22.
'^mst., lib. I, praef.
* Demonstr. évang., m, 6.
« dont I'établi:?sement datait pour ainsi dire des prea niiers jours de la race humaine, renversé. Le peuple 0 juif était sous le joug, aussi bien que la Syrie, la Cap- « padoce, la Macédoine, la Bithynie, la Grèce et tous les a autres peuples sur lesquels s'étendit le sceptre de 0 Rome. Ce n'est pas sans que Dieu y ait mis la main, « qu'un pareil état du monde s'est rencontré dans le 9 même temps avec l'établissement de la religion chré- « tienne. Supposez les peuples divisés et sans lien d'unité
< entre eux, vivant dans l'isolement et sans commerce a les uns avec les autres, quelles difficultés les Apôtres « n'eussent-ils pas rencontrées pour pénétrer jusqu'aux «régions les plus reculées et parcourir toute la terre I 0 Mais maintenant ils pouvaient remplir leur grande « mission. Dieu leur avait aplani les voies ; ajoutons que
< la crainte d'une domination supérieure partout re- « connue empêchait, du moins en temps ordinaire, les « persécutions locales et arrêtait les explosions de colère a qui eussent éclaté sans cela dans chaque cité contre la 0 prédication et les prédicateurs ».
L'empire gréco- macédonien avait donc procuré au monde l'unité de la civilisation et des intérêts intellectuels ; cette unité reçut de Rome un centre avec une organisation puissante.
La seconde barrière dut aussi tomber lorsque Rome imposa à l'Occident sa langue que tous les peuples entendaient, au témoignage de Pline *. Les peuples con-
• Eist. nat., m, 5. La ConsHtutio Antmiana de civitate accorda à tous les hitbiianls des provinces le droit de cilé romaiue, sous Caracalla.
41i!b CHAPITRE XXII. — LA DIVINE PROVIDENCE DANS
quis par les armes de Rome avaient appris la langue de leurs vainqueurs, dit saint Augustin, afin de comprendre la prédication de l'Evangile qui allait leur venir de Rome.
La troisième barrière aussi tomba. Pour tenir le monde dans la soumission, les armées romaines construisirent ces grandes voies qui, partant de Rome leur centre commun, atteignaient à toutes les extrémités de l'empire, et reliaient celles-ci entre elles. Les légionnaires furent les pionniers de l'Evangile, en construisant ces routes sur lesquelles devaient passer les Apôtres pour le porter aux nations. La parole de paix suivit les Toies tracées par la guerre. De Milan partaient des routes stratégiques qui, passant par les gorges des Alpes, se dirigeaient vers Arles, Lyon, Mayence, le Tyrol et l'Istrie. A la ville d'Arles se reliaient Nîmes, Narbonne, la Gaule méridionale et l'Espagne jusqu'à Cadix. A Lyon se croisaient les quatre grandes voies de communication de la Gaule, aboutissant vers Marseille jusqu'à la mer, vers Saintes jusqu'à l'Océan, vers Boulogne jusqu'au détroit de Calais, et du côté de Mayence et du Rhin, jusqu'à la mer du Nord. De Trêves partait une route qui allait jusqu'à Sirmium, longeant le Danube et reliant la Rhétie, la Vindélicie, la Pannonie avec la Gaule. De là elle se dirigeait par la Mésie et la Thrace vers l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte. De l'Egypte elle reprenait sa course le long de la mer jusqu'au détroit de Gadès, qu'elle franchissait pour aller par Malaga et Carthagène jusqu'au pied des Pyrénées.
Quelques siècles après la naissance de Jésus-Christ commencèrent ces grands et mystérieux mouvements de
LE GOUVERNEMENT DU MONDE ET LE CURlSTrANISME. 427
peuples, tous compris sous la dénominalion commune d'invasion des barbares, et qui poussèrent les nations septentrionales jusqu'au fond de l'Italie et de la péninsule hispanique, et de là en Afrique. Ce fut un événement d'une portée considérable qui ouvrit à l'action et aux conquêtes du christianisme un champ immense, pour y bâtir sur les ruines de l'antique paganisme le grand édifice du monde moderne et chrétien. Au lieu d'une société vieillie dans la corruption, et toute rongée d'épicurisme et de scefiticisme, l'Eglise allait avoir afiaire à des générations florissantes de jeunesse et de vigueur. Des vaisseaux plus purs se présentaient pour recevoir la liqueur précieuse de la parole de Dieu.
Qui donc, en considérant toutes ces choses, ne s'écrierait pas avec l'Apôtre : o 0 profondeur de la richesse et « de la sagesse de Dieu, combien ses conseils sont in- « scrutables et insondables ses voies * ». Et cependant, ce ne sont là que des rayons épars de l'action divine, que l'histoire nous renvoie et qui ne viennent frapper nos yeux qu'après avoir été mille fois brisés dans leur course. Que sera-ce donc lorsque, du haut de l'éternité, comme d'un point de vue sublime, nous contemplerons toute l'histoire du monde, toutes ces voies qui nous semblent maintenant si enchevêtrées, et dont nous connaissons si peu l'origine et la fin ; lorsque ce labyrinthe de l'histoire du monde se déploiera sous notre regard comme un grand ensemble, roulant sur une seule pensée, coordonné selon le même plan ; lorsque enfin nous
» Rom., n, 33.
connaîtrons l'action de Dieu dans l'histoire, comme il la connaît lui-même ? Qu'est-ce que le jugement universel ? Le jugement universel, c'est la justification de Dieu, de sa sagesse éternelle, de sa justice et de son amour. Dieu se justifiera devant sa créature qui ose l'accuser, comme ce serviteur de l'Evangile qui se présente devant son maître et lui dit : Tu es un maître dur qui prétend moissonner où il n'a point semé, et qui exige de nous le bien lorsqu'il ne nous a pas donné la possibilité de le faire. Dieu se justifiera donc au jour du jugement devant sa créature qui l'accuse et lui dit: Tu es un père dur et sans entrailles, sans sollicitude pour l'œuvre de tes mains ; tu n'as donné au monde, lorsqu'il te demandait le pain de la vérité, qu'une pierre, la pierre lourde et accablante du paganisme; au lieu d'un poisson qu'il voulait, tu as mis dans sa main le serpent de l'erreur, qui s'est enlacé par mille replis autour du cœur de l'humanité.
Oui, Dieu se justifiera devant sa créature. L'histoire du monde est la justification de Dieu devant le monde. Venez, dit-il au monde par son Prophète *, et jugeonsnous entre nous. Et dans ce grand jour du jugement, devant les livres de l'histoire universelle ouverts au soleil de l'éternité, le monde s'écriera avec le Prophète : Ut vincas cum judicaris * I Nous avons accusé ta justice et ton amour, mais tu as jugé selon la justice. Tu en as Lien agi envers nous, c'est nous qui avons fait le mal.
^ Isa., XLI, 20.
* Vs. L, 6.
LE GOUVERNEMENT DU MONDE ET LE CHRISTIANISME. -i-U
Tu es le Juste, nous les méchants. Tu es le Saint, nous les pécheurs.
Résumons-nous ici. L'Incarnation du Verbe, qu'est-ce? C'est Dieu épousant l'humanité pour toujours en Jésus- Christ, l'Honmie-Dieu, qui a élevé l'humanité juiqu'à l'union intime avec Dieu, et l'a même déifiée. C'est le Roi du ciel qui choisit pour épouse une humble fille de la terre, qui l'élève, la purifie, jusqu'à la rendre digne de lui ; et, lorsque celte œuvre est enfin accomplie, alors les temps sont accomplis, l'heure si longtemps attendue est enfin arrivée. Il conclut avec elle une alliance éternelle et il l'introduit en sa demeure afin qu'elle ait part à sa puissance éternelle et à sa gloire. Telle est l'image sous laquelle l'Ecriture elle-même* nous dépeint l'éducation de l'humanité. Le désir de la fiancée, c'est-à-dire de l'humanité, s'enflammait nécessairement de plus en plus dans l'attente de l'Epoux qui devait venir , la lampe qu'elle tenait prête pour le recevoir devenait toujours plus brillante, son cœur plus embrasé et ses soupirs plus ardents, jusqu'à ce que, au milieu des applaudissements du ciel et des cris de joie de la terre, la grande union conjugale eût été conclue, que la terre fût devenue l'Eglise, la fiancée pure et immaculée du Christ.
Mais notre lâche n'est pas encore entièrement achevée. Tous ceux qui ont vécu durant les quatre mille ans qui ont précédé la venue du Christ, ceux qui maintenant encore vivent dans le paganisme, aux oreilles de qui l'Evangile n'a pas encore retenti, tous ceux-là ne sont-ils
Eiech., XVI,
pas livrés sans ressource au mensonge et au péché ? Et n'ont-ils pas une raison fondée d'accuser la Providence de n'avoir pas réparti à tous les peuples la même mesure de bienfaits ? Etre venu au monde mille ans plus tôt ou plus tard, dans le paganisme ou le christianisme, voilà d'où dépend le salut ou la damnation d'un homme, estce juste? Le christianisme sauve, le paganisme damne; donc, salut ou damnation, une circonstance de lieu ou de temps en déciderait, et le paradis et l'enfer seraient une simple question de géographie. Où est maintenant la justice de Dieu * ? En un mot, quel est le sort de ceux qui ne sont pas nés dans le christianisme? telle est la seconde question à laquelle nous avons à répondre.
Nous disonsque partout et toujours Dieu doit avoir donné à chaque homme des moyens suffisants pour parvenir à
* « Toujours est-il, dit Strauss {Glaubenslhere, i, p. 269) d'après Tiudal, Reimarus, etc., que peudant quatre mille ans un seul petit peuple fut exclusivement en possession de l.i révélation. Et même jusqu'à ce jour le christianisme est encore loin de s'être répandu sur toute la surface de la terre. Qui donc pourrait exiger d'un égyptien ou d'un grec des temps antérieurs à Jésus-Christ, d'un mahométan du milieu de la Turquie, d'un fétichiste du fond de l'Afrique, qu'ils connaissent la vérité du christianisme dont ils n'ont jamais entendu parler? D'un autre côté, quel mérite aie chrétien d'être né dans le sein du christianisme et de persévérer dans sa croyance. Le premier avantage vient d'un concours de circonstances indépendantes de sa volonté, et le second vient la plupart du temps de l'habitude pure et simple, car c'est à peine s'il y a un individu sur mille qui soit en état de se rendre compte de sa religion par un examen approfondi. Il reste donc à ceux qui admettent la nécessité d'une révélation extérieure pour le salut, à montrer comment cette opinion se concilie avec la bonté paternelle de Dieu, puisqu'il est constant que cette révélation n'a pas été communiquée égalem-^nt à tous les enfants de Dieu, qui en ont cependant tous un égal besoin ».
la vérité. Et ces moyens, nous démontrerons que Dieu les a mis à la portée de l'homme dans tous les temps et . ans tous les lieux. ^
Nous pourrions, sans entrer dans le fond de la quesiion, répondre de la manière la plus simple. On dit que le thristiani: me ne peut pas êlre la vérité, par la raison que tous ne le connaissent point. Mais je le demande, l'indien, l'océanien connaissent-ils toutes les vérités mathématiques, philosophiques, morales et politiques dont personne ne doute en pays civilisé ? Ces vérités cessent-elles d'être vraies parce que le sauvage ne les connaît point? C'est ce qu'aucun esprit raisonnable n'a encore afQrmé.
Mais passons à la solution directe de la question. Dieu doit avoir procuré à chaque homme des moyens suffisants pour parvenir à la connaissance de la vérité. C'est l'amour éternel qui a créé l'homme, c'est encore lui qui doit décider de la fin de l'homme, laquelle ne saurait être que la béatification de l'homme par l'amour éternel. Car, dit la sainte Ecriture, tu ne détestes rien de ce que tu as créé *. S'il est certain que l'homme Tient de Dieu, il ne l'est pas moins qu'il doit retournera Dieu pour atteindre en lui sa destinée et son bonheur. Mais s'ensuit-il que, s'il manque sa destinée et ne parvient pas au bonheur, c'est Dieu qui l'a rendu malheureux? Nullement; car Dieu, dit l'Apôtre, veut que tous les hommes soient heureux et parviennent à la connaissance de la vérité *. 11 ne laisse jamais personne manquer de ce qui lui est
« Sag., X, 23.
•i Tim.,U,i.
nécessaire pour son salut, lorsqu'il désire se sauver ; e. nul ne se perd que par sa propre faute '. Comment donc l'homme se damne-t-il? parce qu'il le veut, parce qu'il se sépare volontairement de Celui qui veut son salul et son bonheur ; parce que, dans son aveuglement insensé, il dédaigne la source de la félicité. Ce n'est point l'amour de Dieu, mais la faute de l'homme qui a creusé l'enfer. Et l'enfer cesserait d'être l'enfer, n'était ce ver qui ne meurt point et qui ronge éternellement, ver que chacun des damnés porte en son cœur et qui n'est autre que le remords de la conscience coupable.
Voici donc ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas de damnation là où il n'y a pas de faute, ni de faute là où n'est pas la liberté et le pouvoir de faire le contraire de ce que l'on a fait. Donc, pour que Dieu condamne l'homme à cause de son incrédulité et de son péché, il faut que son incrédulité et son péché aient été volontaires, il faut qu'il ait eu la possibilité de connaître Dieu et de se préserver du péché *. Telle est la doctrine de TEglise fori: ellement énoncée à rencontre des opinions
> Thom. Aquin., lîl Sentent., Dist.io, qu. il, art. 1,
• « Dieu, disent-ils, ou n'a pas voulu, ou n'a pas pu accorder à tous le bienfait de la vérité, ell'un eiTaulre sont blâmables. — Mais si tous sont appelés sans disiinciion de condition, d'âge, ni de nationalité, comment accuser Dieu si tous n'ont pas répondu à son appel ni reçu sa parole? Dieu qui est le maître de l'univers, mais qui respecte la nature humaine, a voulu qu'elle restât libre et maîtresse de toutes ses actions, il faut donc accuser, non pas celui qui appelle tous les hommes à la foi, mais bien ceux qui dédaignent sa voix et son invitation ». Gregor. Nyss., l. c. c. 30. Cf. Prop. Baii damn. lxviii : Infide-Utas pure negativa in his^ quitus Chrisius non est prœdicutus, feccatum est.
des prétendus réformateurs qui soutenaient que les païens étaient incapables de faire le bien et que leurs plus belles vertus n'étaient que des vices brillants. Nous remarquons encore ici combien TEglise catholique est libérale, elle qui n'a jamais cessé de sauvegarder leo droits de la raison et de l'humanité contre cette opinion révoltante et barbare qui damne les non-chrétiens par celte seule raison qu'ils ne sont pas chrétiens '.
Ainsi donc Dieu doit nécessairement avoir donné dans tous les temps et dans tous les lieux, à tous les hommes, les moyens de le connaître et d'éviter la damnation. Nous allons même plus loin, et nous affirmons que la source du salut, le christianisme, a commencé en mêm.e temps que le monde, que le christianisme est aussi "Vieux que le genre humain.
Qu'est-ce que le Christ et qu'est-ce que le christianisme? C'est le couronnement du temple de Dieu dans l'humanité, c'est la dernière pierre de l'édifice divin, et la première avait été déposée dans le cœur humain dès le premier jour de la création ; c'est l'arbre de la vie surnaturelle, dont la main de l'Eternel déposa le germe dans le paradis, germe qui devait se développer à travers les siècles, jusqu'à ce qu'il produisît son fruit, qui est
» Melanclît., Loc. theol., p. 22. Esto, fuerit quœdam in Socratè constantia, in Zenone temperantia,.. . non debeant pro veris virtutibus, sed pro vitiis haberi.... Negant [Pelagiani) eam esse vim peccati (ïïiginalis, vt omnia hominum opéra, omnes hominum conatiis siiit pcccata. Cf. Quenstedt, Loc. theol., i, p. 264. — Mais le Concile de Trente, au contraire, déclare (Sess., vi, can. 7 ) : Si guis dixerit opéra omnia , quœ ante justificationem flunt, quacumque ratione facta sint, vere esse peccata^ vel odium Dei mereï'ij ana- {hema sit.
Apol. du CeaisT. — Toui!: V. U
i2i CHAPITRE XXII. — LA DIVINE PROVIDENCE DANS
i Homme-Dieu, Jésus-Christ. Mais comme le fruit est déjà » contenu dans le germe, ainsi le christianisme était dès le commencement dans l'humanité. En réalité, qu'est-ce que
le christianisme? rien que la plus haute, la dernière, la plus grande révélation de Dieu à l'humanité. Et qu'est-ce que toute révélation? Nous l'avons vu, toute révélation a pour objet l'éducation de l'humanité, et tend à la former à l'image de Celui qui l'a créée. Donc la révélation se définit une conformation de l'humanité à l'image de Dieu, la déification de l'homme, résultat auquel le panthéisme antique et moderne a tenté d'arriver par la voie opposée. Vous êtes de la maison de Dieu \ dit l'Apôtre. Mais si elle veut conformer l'homme à son image, la divinité doit aller se présenter à lui. C'est pourquoi Dieu s'abaisse de plus en plus vers l'homme, afind'attiier celui-ci vers lui. Comme une nourrice attentive s'approche de son nourrisson, ainsi Dieu descend graduellement jusqu'à ce qu'il rencontre l'humanité. Il lui donne d'abord sa parole, c'est le commencement de l'Incarnation ; il lui donne ensuite ses Prophètes ; enfin il se donne lui-même. Dieu se fait homme. C'est là le dernier degré de l'abaissement de Dieu, et comment pourrait-il pousser plus loin la révélation? Tel est donc le couronnement, la consommation de toute révélation. C'est pourquoi après Jésus-Christ il ne peut plus y avoir de nouvelle révélation ; c'est pourquoi le christianisme est la religion la plus haute et la plus parfaite, celle après laquelle aucune autre religion supérieure n'est plus pos-
» JSpftes., II, 19.
LE GODVERNtMENT DU MONDE ET LE CnRlSHANISME. 433
sible. Le plus bas degré de l'abaissement divin a été le plus haut degré de l'élévation humaine. Dieu s'est faif homme dans l'Homme-Dieu, Jésus-Christ, afin (jue l'humanité continue d'habiter en Dieu, et Dieu dans l'humanité. Cette habitation de Dieu dans l'humanité et de l'humanité en Dieu, constitue le mystère du très-saint Sacrement de l'autel. Voici, dit l'Eglise en parlant de ce mystère, l'habitation de Dieu parmi les hommes. La sainte Eucharistie n'est rien autre chose que l'abaissement divin prolongé, que l'Incarnation continuée ; de sorte que chaque homme peut s'élever individuellement à Dieu et demeurer en lui. a Qui mange ma chair et boit mon « sang, demeure en moi et moi en lui ». C'est pour cela que le cycle des fêtes de l'Eglise commence par la fête de l'Avent, c'est-à-dire du temps de l'attente du Rédempteur, quand Dieu répandait les germes du christianisme parmi l'humanité, et finit par la fête du Saint Sacrement, qui est la couronne du christianisme et son fruit précieux *. Jésus-Christ est le fruit de l'arbre de la rédemption. Mais l'arbre contient déjà le fruit dans son germe, de sorte que l'humanité était déjà chrétienne au premier jour de son histoire. Ce germe fut déposé dans l'huma-
Quomam siihlimitas remedii requirit, ut oredatur fide firmis" sima et ametur chantate ardentis^ima, tanquam mystmum secretissitnum et sahiberrimim; ideo congm.entis&imumfuit, ut ante Chksti adventum prœirent multa testimonia Prophetanm, tam explicita tn verbîs qmm implicita in figuris, ut multis et flrmis testimoniis quod erat sea-etum, fieret certum et indubitabile ad crcdendum prœirent etiam multiplicia promissa et ardentissima desidcria ut promissum beneficimn exspectaretur , exs^pectatum differretur iilatum amphiis desideraretur et diu desideratum ferventius amaretur "t amatum gratiosius susdperetur et susceplum soUiàtius servuretur «(Bonaventuie, /. c, p. iU.)
nité dès le commencement, car il lui fui dit qu'il Tiendrait quelqu'un qui écraserait la tête du serpent», c'està-dire qu'un Sauveur lui fut promis, qui la délivrerait du péché et de tout mal. Et l'humanité crut et espéra en ce Sauveur, en ce Jésus, car Jésus veut dire Sauveur. Donc l'humanité a cru en Jésus dès les premiers jours de son existence *.
» Gen., m, 15.
« « F a .T1 àrp de Dieu ». dit très-bien à ce sujet saint Léon le Grand isSSiii 1 %a<m« Dom.). «par laquelle sont Sfié les" stese^ saints, fut augmentée par la naissance Eé ulchlist, mais ne commença pas avec elle ; et teU^^ éiait déjà refficacité de ce grand mystère de l amour dans les ivnpc nui le Dréfiguraient, que ceux qui croyaient a la proîn^esiïe recevaient pas mouis de grâces que ceux qui furent témoins de son accomplissement ».
n'inrès roDinion la plus vraisemblable des théologiens, il sumtïou% ff usliOcatîon, même depuis «a venue de Jésus- Christ, de la foi implicite aux mysieres de la Tunite ^ l'iDcarnalioû, foi contenue imphcitment dans a croyance a rexistence de Dieu et à «a Providence. ÇfHe6, ", 5^^, comme dit saint Thomas {Summ. theol 11, J^'^^-X/n^]' Tn Fsse divino includuntur omtiia quœ credmus m Deo œternaMer
hominum salutem, quœ mni ,^»«^""^f^2L "nf" 5xif |ect' iv. Fide, Disput. xii, sect. ivj Lugo, Be Fififf, Disput. xir, seci. iv.
n np fimirait fpoendant pas conclure de là que toutes les rel gioVf son égSent propres à conduire l'homme au ïa 11 far celui qui a la foi aiuhi qu'ii est dit Heôr., il, 5, innaftient à "È^ P«r 1^ désir ; c'est ce désir qui
Krt de baDlêrae et qui le jusiitie avec l'amour parfait. Ce nui le unifie ce n'est pas l'indinérence, mais l'ignorance in- Sirrfble et non coupable. - Proposit. lxiv, ab Innoceuiio XI
tZi^umM^^^^^^^ Per negligentiam etiam mlpabilem
nilS^^SeS Trimtatis et IncarnaUoms.
« Ceux », dit saint Chrysostome J^^^v^^^^J/' Vu"vS se « qui sont morts avant la venue de ^f ï|-<;J^"^.VP°''oTn^^^^^^^ sauver sans confesser explicitement Jesus-Chus. On nexi g.'uii poiût cela d'eux, mais seulement de ne point adorer tes
lE GOUVER^EMENT DU MONDE ET LE CHRISTIANISME. 437
Les peuples se dispersent sur la face de la terre, l'unité de la nature humaine se divise en cent langues et autant de nations, la confusion des langues à Babel est l'expression de la confusion des idées et de la confusion religieuse. Mais tous emportent avec eux ce commun héritage de leurs pères, cette foi, cette espérance au futur Rédempteur. Son nom retentit par toute la terre, dans toutes les mythologies, en cent langues diverses, sous toutes les formes, conceptions et figures. Cette attente d'un Rédempteur est un fait si incontestable, si uniforme et si universel, que Voltaire lui-même n'a pu le nier : « Il « n'y a pas un seul peuple », dit-il, « qui n'ait attendu son « Libérateur » . Quiconque a cru à ce Rédempteur à venir, a cru en Jésus-Christ, a été chrétien même avant la venue du Christ. La foi au Rédempteur est donc le patrimoine de tous les peuples, a Cieux, répandez votre rosée divine, a c'esL-à-dire le Juste par excellence ! » Cet appel prophétique ne retentit pas seulement en Judée, mais par toute la terre *.
jvioies, ae connaître le vrai Dieu et de le servir. Aujourd'hui c^^la ne suffit plus, il faut encore confesser Jésus-Chrisl explicitement.... Pour faire voir que ceux qui ont précédé Jésus- Cliîist, et qui sans l'avoir pu connaître ont fui l'idolâtrie et adoré le vrai Dieu en réglant leurs mœurs selon la justice, parviendront au bonheur éternel, il ne faut que considérer ce que dit saint Paul : Gloire, honneur el paix à tout homme qui lait le bien, au Juit d'abord, au gentil ensuite ». {Rom,, ii, 10.)
Si qui gentiles salvati fuerunt, quibus revelatio non fuit fada, non fuerunt salvati absque fide ilediatoris, quia, etsi non habuerunt fidtm explicitam, habuerunt tamen fidem implicitam de divina Providentia credentes, Deum esse liberatorem hominum secundum modos sibiplacitos. (Thom., l. c, II, II, qu. il, art. 7, ad. 3.)
' Omms, qui ab initia sœaili fuerant jnsli, caput Christumhabent. îllum enim venturum esse crediderunt, quem nos venisse jam credi-
Ce n'est pas encore assez. L'iiomme ne peut connaître Dieu, si Dieu ne se fait comaître à lui ; il ne peut croire, si Dieu ne lui présente la parole de la foi. L'homme a donc besoin que Dieu agisse pour éveiller et conserver en lui la foi, pour empêcher qu'il n'oublie Dieu. Hé bien I cette communication divine de la foi, le inonde antique en a-t-il joui? Oui, sans doute, car l'Apôtre dit : Il était la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Même au milieu des ténèbres du paganisme, et dans les rêveries confuses de ses théogonies et de ses mylhologies, nous voyons briller des rayons de la lumière éternelle ; de tout temps le Christ a répandu dans le monde le Verbe du Père, de tout temps la lumière du monde fut active et efficace dans le monde, pour éclairer le monde et empêcher le feu sacré de la vérité de s'éteindre. De tout temps Dieu s'est révélé au monde, et le monde a pu le connaître lorsqu'il l'a voulu. Les vestiges de la révélation s'enlacent au milieu des religions païennes, débris delà religion primitive, comme le lierre serpente parmi les ruines d'un temple. Ceux qui ont vécu conformément à ce Verbe, dit saint Justin ', et qui ont correspondu à l'illumination intérieure de la grâce, ont été chrétiens en un certain sens avant la venue de Jésus- Christ. Le même Père exprime à deux reprises cette même pensée, savoir que la semence du Verbe divin a été répandue dès l'origine dans le champ de l'humanité, que toute l'humanité a participé aux grâces du Premier-
mus ; et in ejus flde jam ipse sanati sunt, in cujus et nos, ut esset et ipse totius caput cMtatis Jérusalem. (Augustin., in Ps. xxxvi, 3, 4.)
* Juslin. M., Apoiog., i, 46.
né de Dieu, du Verbe divin fait homme dans la personne de Jésus-Christ, et que par conséquent les païens qui ont vécu conformément à ce Verbe ont été chrétiens dans une certaine mesure, quand même leurs contemporains les eussent persécutés comme athées, ce qui arriva parmi les Grecs pour Heraclite et Socrate*. Clément d'Alexandrie enseigne que le Logos, seigneur et maître des Grecs et des Barbares, et coryphée des deux Testaments, est aussi celui qui, par le ministère des Anges, a donné aux Grecs leur philosophie, afin que par elle le Tout-Puissant fût aussi glorifié parmi eux*; que par conséquent la philosophie ou la sagesse des Barbares et des Grecs contient la pure vérité, non pas tout entière, mais en partie, qu'elle est une portion de la théologie du Logos'; enfin que la philosophie hellénique a servi à préparer les âmt-s à la vraie foi, à la science véritable*. Il dit encore que la philosophie a été donnée aux Grecs, comme la loi aux Hébreux, pour les mener à Jésus-Christ, mais qu'aujourd'hui la même vocation est commune à tous*. Origène affirme que, comme les arts libéraux — la géométrie, la musique, la grammaire, la rhétorique, l'astronomie, — étaient, dans la pensée des Grecs, une préparation à la philosophie, ainsi toute la philosophie hellénique était elle-même une préparation au christianisme*. C'est pour-
* Apotog., I, 46 ; il, 8, 10, 13.
• Strom., VI, 5 ; vu, 2 ' Ibid., I, 13; vi, 10.
* Ibid., VII, 3.
» Ibid.,\'ï, 17.
• Epist. ad Gregor., vi.
440 CHAPITRE XXII. — LA DIVrrE PROVIDENCE DANS
quoi Théodoret apostrophe ainsi les païens* : Ecoutez vos propres philo»ophes, ils peuvent vous préparer euxmêmes à recevoir Jésus-Christ, car ils ont enseigné par avance nos doctrines. Le divin Créateur n'a pas laissé s'eGacer tout à fait les caractères que sa main avait gravés dans les profondeurs de la nature humaine ; il a au contraire pris soin de les raviver chez les meilleurs d'entre les païens. Tandis que le peuple d'Abraham avait reçu de Dieu sa loi et ses Prophètes, Dieu amenait les autres nations à la piété par la révélation naturelle et par le spectacle de la création. Quoique la pluie du ciel ne profite guère qu'aux terres cultivées, Dieu cependant, par une surabondance de charité, la laisse encore tomber dans les déserts et sur les montagnes arides. Il en est de même flu bienfait de la véri!é:s'il a été avant tout accordé au peuple élu, il a cependant aussi été départi dans une certaine mesure aux autres nations.
La parole de Dieu s'est manifestée à l'humanité et se manifeste encore à chaque homme en particulier, de trois manières : Premièrement, par la voix de la conscience ; deuxièmement, par le spectacle de la création extérieure et visible; et troisièmement, par la tradition orale ou écrite, qui va de génération en génération, de siècle eiv siècle, comme un grand fleuve intellectuel qui traverse toute l'histoire.
La parole se manifeste dans la conscience. « Les peua pics » , dit l'Apôtre, « sont à eux-mêmes leur loi * » . Cette
* Grœc. affect. cur., t. iv, p. 483, 2 Bom., n, 14.
LE GOLVERNLJJLM DU MONDE ET LE CHRISTIANISME. 4il
loi n'a pa? été écrite sur des tables d'airain, ni gravée sur la pierre au mont Sinaï ; mais elle a été écrite dans le cœur de chacun , c'est une écriture que tout esprit d'homme porte en soi dès l'instant de ta. naissance, qu'il trouve en lui-même, qu'il lit et doit lire dès le pre : ier éveil de sa conscience. Et maintenant, qu'y a-t-il d'écrit, et que dit celte loi ? — 11 y a un Dieu, et tu es sa créature. Il est ton Seigneur, il comn-jande, punit et récompense, et tu es son serviteur. Il t'a donné du sien, donne-lui du tien à ton tour. Et quelle est la substance même de cette loi, ce qui demeure dans l'esprit de l'homme sans jamais ]iouvoir être effacé ? Elle consiste en trois points, eu cette sainte triade que nous avons donnée comme étant l'essence même de toute religion : Croire en Dieu, aimer Dieu, prier Dieu. Tel est le dogme de l'humanité, la morale de l'humanité, le culte de l'humanité. Dans la prière est contenu tout le culte, la prière est sacrifice et sacrement. L'humanité peut se tromper dans l'application, s'égarer dans les conséquences des trois lois fondamentales de la vie ; mais pour ce qui est des lois elles-mêmes, elle ne se trompe jamais. L'homme peut se précipiter dans le délire et dans l'ivresse, dans le sommeil profond du péché, la conscience ne s'enivre point, la conscience ne sommeille point, la conscience est toujours sobre, la conscience veille toujours. La conscience n'est pas l'œuvre de l'homme ; car l'homme ne tremblerait pas devant son œuvre. Ce que l'homme a créé, il peut aussi, l'anéantir. Il ne peut rien sur la conscience, parce que la conscience c'est Dieu dans l'homme.
Démolissez ces Eglises, renversez ces autels, chassez, tuez ces prêtres, supprimez toute religion; il restera
toujours la conscience, que vous n'arracherez jamais de la poitrine de l'homme, que vous ne lui ravirez point, que vous ne tuerez po',nt. Mais tant que l'humanité aura un cœur et une conscience, elle aura besoin d'un Dieu et pratiquera une religion. Et on élèvera de nouveaux temples sur les ruines des premiers, et on consacrera de nouveaux prêtres, et on recommencera à célébrer des fêtes religieuses.
Foi, amour, prière, voilà l'essence du christianisme, et cette essence, Dieu l'a déposée dans le cœur de tout homme. Lo cœur de l'homme est naturellement chrétien '.
La deuxième manifestation de Dieu au monde se fait par le moyen de la création extérieure et visible. Ce qui peut être connu de Dieu, dit l'Apôtre, leur était manifesté ; Dieu, en effet, le leur avait manifesté. Car la nature invisible de Dieu devient visible dans la création, comme sa puissance et sa divinité ; de sorte qu'ils sont inexcusables s'ils n'ont pas cru en Dieu *. Ainsi le ciel et la terre, l'air et la mer, l'univers est une puissante démonstration de Dieu, toute la création un livre ouvert dans lequel le doigt de Dieu a écrit son nom ; et l'homme, de quelque côté qu'il porte ses pas, marche dans cette révélation de Dieu '.
L'intelligence qui s'élève, par le raisonnem'snt, du visible à l'invisible, des effets à la cause suprême, à Dieu,
* Anima naturaliter christiana, mot célèbre de TerlullieD. {De Testimon. animce.)
« Rom., I, 19, 20.
•Augustin., Confess., x, 2.
LB GOUVERNEMEÎiT DU MONDE ET LE CHRISTIANISME. 4i3
^oiîà la deuxième révélation de Dieu à l'humaDité. La vraie philosophie mène à Dieu, c'est la science du monde et de la vie ; et lorsque l'enfant dit : Toute maison suppose un architecte, et l'architecte de l'édifice de ce monde, c'est Dieu, il ne fait qu'exprimer le résultat de toute vraie philosophie.
Maintenant, quelle connaissance l'esprit puise-t-il dans la contemplation de ce monde visible?
Vous apprenez par la création qu'il y a un Créateur, et vous croyez en lui ; vous apprenez que ce Créateur est un Père, et vous l'aimez ; vous apprenez que dans la création Dieu vous a donné du sien afin que vous lui donniez du vôtre, et que vous le priiez. Foi, amour, prière, voilà la substance du christianisme, voilà le dogme, la morale, le culte. C'est ainsi que la raison mène à Dieu et à Jésus-Christ. Et lorsqu'une personne demeure incrédule, cela vient, dit Fénelon, non de ce qu'elle a trop, mais de ce qu'elle a trop peu de raison, de ce qu'elle manque de courage et de force pour suivre sa raison. C'est votre faute, dit Tertullien * aux Gentils, si vous ne voulez pas reconnaître Celui qu'il est impossible de méconnaître.
A la vérité, il ne suffit pas pour la justification de croire en Dieu sur le fondement de cette double révélation naturelle qui a lieu par la conscience et par la raison ; car, sans la foi il est impossible de plaire à Dieu. « Qui « veut venir à Dieu, doit croire qu'il existe, et qu'il est 0 pour ceux qui croient en lui un Dieu rémunérateur * ».
* Apologet., c. xvil.
* Eebr.j ii, 6. Cf. Mom.j X, 13 : Quiconque invoque le nom du
La foi qui conduit à la béatitude éternelle veut un motif surnaturel qui lui serve de fondement, et un principe surnaturel, la grâce de Dieu, en vertu de laquelle le fidèle consent à la révélation. Mais la connaissance naturelle prépare l'intelligence créée à la foi, et la vérité de Dieu , librement reconnue et pratiquée, exclut du cœur l'idolâtrie et le péché, lesquels en ferment l'entrée à la grâce de Dieu. Ajoutons que, selon l'ordre du plan divin, au témoignage extérieur de la création se joint la
Seigneur, est sauvé. Mais comment rinvoquerez-vouf, si vous ne croyez eu lui? Et comment croirez-'^ eus en lui, s'il ne vous est aiiiioriCé? Cf. Concil. Trid., Sess. vi, cap. ô : Disponuatur autem ad ipsam justitiam, dum excitati divina gratia et adjiUi, fidem, ex auditu concipientes libère motentur in ûeum, credentes vera esse quœ diiinitus revelata et promulgata swit. Cf. /. c. 7 : Sacrameyitum fidei, sine qua nuUi unquam coidigit justificatio. Cf. Piop. (iamn. ab Innoc. Xi. Piupos. xxiii : Fides late dicta ex testimorno creaturarum similive motivo ad justificationem sufficit. Cf. Viv. i. h. th. Suarez, De t'ide, Dispul. xii, sect. ii. August., [F.p. CLVii, ad Optât, episc.) : Credimus nullam hominum cujuscumque sœculi aut œtatis fuerit, liberari a peccato et morte œterna, nisi per unum Deiim et Mediatorem Christum, cujus salubqi'rima fide etiam illijusti, qui prius fuerunt, quam veniret in carne, salvi facti sunt. — Comment il comprend celte foi au Rédempteur, il re.xplique lui-même en disant ; Ab exordio generis humani quicwnqm in eum crediderunt eumque utcumque inteU<:xerunt et secimdum ejus prœcepta pie et juste xixerunt, quandolibet et ubilibet fucrhit per eum procul dubio salvali sunt... Proinde aliis tune nominibus et signis, aliis autem nunc, et prias occaltius, postea nianifestins. et prius apaucioribus, postea a phuibus ima tatnen eademque vera religio significatur et obsenatur. (Ad Oeogr., ii, U, 12.)
Non enim injustus Deus, qui justos fraudet mercede justitiœ, si iis 7ion est annuatiatum sacramentum divinitatis et humanitatis Christi. (De nat. et grat., cap. 2. De grat. Christi, ii, 24 ) — Hotniues quosdam non terrena, sed cœksti socielate ad veros Israelitas pertinentes etiam in aliis gentibus fuisse, negare non possunt : quia si negant, facillime convincuntur de sancto et mirabili vir Job... Divinitus autem provisum fuisse non dubito, ut ex hoc un sciremus etiam per alias gentes esse potuisse, qui secundum hcunvixerunt eique placuerunt, pertinentes ad spiritualem Jérusalem. (August., De Çivit. Dei, xvili, 47.J
«É GOUVERNLMENT DU MONDE ET LE CHRiSTIAMSiME. 44">
grâce intérieure qui touche le cœur de l'homme, a II a n'est pas d'homme », dit un vieil écrivain ecclésiastique, « qui n'ait participé dans une certaine mesure, d'un « enseignement surnaturel et divin, démonstration se- « crête, mais suffisante de l'existence et de la nature de « Dieu* ». Il est vrai que ceux qui habitent aux derniers confins du monde n'ont pas encore vu la lumière du Rédempteur, mais ils n'ont pas manqué de cette grâce universelle que Dieu n'a jamais refusée aux hommes, de sorte qu'aucun de ceux qui se perdent n'a le droit de se plaindre que la lumière de la vérité lui ait manqué *. Ainsi, à considérer les temps, soit anciens, soit modernes, nous avons raison de croire que Dieu veut et a toujours voulu le salut de tous les hommes '. C'est pourquoi l'Eglise a rejeté l'opinion qui prétend arrêter aux limites de l'Eglise l'action de la grâce de Dieu *.
* Prosper, De voca^ Gent., ii, 15. Cf. Paul. Orosius , Liber Apologetic. de arbitr. libertate, éd. Lugdun. Batav., p. 606 : Mea iemper hœc est fidelis utque indubitata sententia, Deum adjutorium suum non solum in corpvre suo, quod est Ecclesia, eut specialia ob credentium fidem gratiœ suœ dona largitur, verum etiam universis in hoc mundo gentibus proptei' longanimem sui œfernamque clément tiam subministrare, non ut tu adseris cum discipulo tuo Cœlestio... in solo naturali bono et in Ubero arbitrio gmevalitev lauversis una7n gratiarn contributam ; sed speciatim quotidie per tempova, per dies, per momenta, per aTcaa, et cunctis et singulis ministrare.
* Ibid., G. 17, 29.
\ ' Ibid., I, 23. Cf. Thom. Aquio., In Epist. ad Hebr., xn, Lect. 3 : Deus vult omnes homines salvos fieri, et ideo gratta nulli deest, sed omnibus, quantum in se est, se communicat.
* Prop. daran. ab Alex. VIII. Prop. v: Pagani , Judœi , hœretici aliique hujus generis nullum omnino accipiunt a Jesu Christo iiifluxum ; ideoque hune recte inftres , in illis esse volmdatem niidamet inermem sine omni gratia snffidenti. Cf. Propos, dam. Uut'suell., XXVI : Nullœ danturgratiœ, nisi per fidem.— xxvii : Fidcs
La troisième et la plus haute manifestation de Dieu à l'humanité, c'est la manifestation qui s'est faite par la parole extérieure et sensible, qui traverse tous les siècles sous forme de tradition populaire. Sans la parole exté rieure, qui retentit aux oreilles de l'homme, et lui parle de Dieu et de la religion, la parole intérieure de sa conscience et de sa raison ne serait pas assez forte pour lutter contre les passions ; sans la parole intérieure la parole exlérieure ne serait qu'un vain bruit qui n'irait pas plus loin que l'oreille de l'homme.
Mais Dieu a parlé plus d'une fois aux hommes ; toujours attentif à entretenir le fleuve de la tradition, « il a a parlé souvent à nos pères et de diverses manières, et « en dernier lieu il nous a parlé par son Fils * ».
Six fois la parole de Dieu s'est fait entendre au monde, six fois s'est renouvelé le torrent de la tradition. On compte six jours dans la création du monde visible, on compte six époques dans la formation du royaume surnaturel de l'Eghse, six âges du monde. Dieu parla une première fois à Adam dans le paradis, c'est là que le fleuve de la révélation a pris sa source ; une seconde fois à Noé, une troisième fois à Abraham, une quatrième fois à Moïse, une cinquième fois à David, une sixième fois par Jésus-Christ. Trois fois la parole de Dieu s'adresse à toute l'humanité dans la personne d'Adam, de Noé, d'Abraham. De là vient la diffusion de la révélation parmi tous les peuples, c'est le patrimoine de l'humanité, le
est prima gratia et fons omnium aliarum. — xxix : Extra Ecdesiam nulla conceditur gratia.
»He6r., I, 1.
LE eOUVERNEMENT DD MONDE ET LE fcHaiSTIAMSMK. !k i7
trésor de famille du genre humain. Les récentes découvei les des antiquités égyptiennes et assyriennes démontrent que la religion et la civilisation sont venues à riiumanité des mêmes lieux où Dieu a mis le dépôt de la révélation. L'Occident, la Grèce et Rome tenaient tout de l'Orient. La tradition a suivi le torrent humain qui, descendant des plateaux de l'Asie centrale, a inondé toute la terre.
Trois fois Dieu s'adresse immédiatement à Israël dans la personne de Moïse, de David, de Jésus-Christ ; mais, par l'intermédiaire d'Israël, il parle à tout le genre humain. Car qu'est-ce qu'Israël? Israël avec les mille ans de son histoire est un phare brillant, élevé sur les hauteurs du Sinaï, un grand et immortel prophète qui traverse tous les siècles. Et Dieu conduisit ce peuple, lorsqu'il l'eut destiné à être le prophète de l'univers et le dépositaire de la révélation, dans la Palestine. Là était le centre du vieux monde, là battait le cœur des nations, là passait la grande route par laquelle les Tyriens et les Sidoniens allaient jusqu'aux extrémités de la terre, et sur laquelle se rencontraient tous les peuples. La Palestine forme, selon l'expression de C. Ritter, un pont jeté de l'Euphrate au Nil, reliant ainsi les plus anciennes nations civilisées. A gauche est située l'Europe, à droite l'Asie, et l'Afrique au sud. C'est en ce lieu que flamboie la vérité, elle envoie ses rayons en haut vers l'Asie, sur Ninive et Babylone ; en bas vers l'Egypte, sur Memphis et Alexandrie, elle les envoie encore vers l'Europe, les Grecs sont les disciples de l'Orient. L'Egypte, Babylone, Ninive, la Grèce, sièges de la civilisation antique, participent à la révélation, dont le dépôt est au milieu de ces contrées,
dans la terre sainte, arche d'alliance de l'ancien monde. Mais ce n'est pas encore assez. Dieu a fait davantage. Non content de faire retentir sa parole, il l'a encore confiée à récriture. Il l'a gravée sur la pierre, il l'a écrite dans le livre des livres, la Bible. Ce n'était pas encore assez. Il l'a encore écrite sur le corps de chacun des fils d'Israël ; chaque Israélite porte le signe de la loi, la circoncision, et en elle la loi elle-même sur son corps. Et cela fait, une fois qu'Israël a reçu la loi, les enseignements et les prédictions de ses Prophètes, Dieu disperse ce peuple vers les quatre vents du ciel. Il pousse les Juifs^ vers l'Egypte, il les pousse vers Ninive, vers Babylone, vers la Grèce et vers Rome*. Tout israélite est un prophète de la révélation. C'est ainsi que Dieu a instruit le monde.
Aussi Irouvons-nous l'antique révélation partout l'univers. Et plus nous nous enfonçons dans l'antiquité, plus les filons de la révélation primitive se montrent riches et intacts. Aucun peuple n'est sans religion, sans
* Les marchands juifs de Babylone avaient fondé des établissements dans ditTérentes villes commerçantes de Perse et de Syiie, sorte de colonies qui, dès l'an 500 avant Jésus-Chrisi^ s'étendaient jusque vers Malabar dans l'Inde. Après l'expédition d'Alexandre la préémineuce commerciale passe des mains des Phéniciens dans les leurs. Sur la fin du ii« siècle avant Jésus-Christ ils sont accueillis dans Alexandrie par les Ptolémée, font du Delta le centre de leur commerce qu'ils étendent vers' l'Occident comme vers l'Orient. Avant la naissance de Jésus-Christ ils avaient déjà enlacé le monde alors connu dans le réseau de leurs relations commerciales et de leurs colonies; et la légende qui met des colonies juives à Marseillt; , à Mayence, à Worms, à Regensbourg, à Prague, avant Jésus- Christ, n'est peut-être pas sans fondement. Cf. Kisselbach, Ver Gang des Welthandeles. Stuttgart, 1860. Haneberg, nùtoUe de la révélation bibliriiie, p. 4oi.
culte, sans prière et sans sacrifice. Le sacrifice est partout dans le monde, et dans le sacrifice seul sont déjà compris les principes fondamentaux du christianisme, la foi en Dieu, souverain Seigneur et rémunérateur, la conscience du péché, la foi au Rédempteur. Aucun peuple n'a perdu la notion ni la pratique du sacrifice, tous l'ont défiguré et souillé de sang et de carnage, mais aussi tous l'ont conservé. Or , le sacrifice c'est la religion devenue visible, c'est l'appel de l'humanité à la rédemption, et en un certain sens un christianisme avant Jésus-Christ. Abel, Melchisédech, Job n'étaient pas israélites, et cependant ils avaient conservé la religion primitive et ils offraient des sacrifices. Ils croyaient en Jésus-Christ *.
Résumons-nous.
La Providence a donné à chaque homme la possibilité
* «Abraham a désiré de voir mon jour, il l'a vu et s'en est réjoui ». (Joa«., vni, 36.)
Le centenier Corneille fui justifié avant d'avoir entendu la prédicalion de l'Evangile, par sa foi en Dii'U et par son espérance au Rédempteur. De Cornelio sciendum est.qwd ivfidclis non erat ; alioqiiin ejus operatio accepta no7ifimset Deo, cui sine fide nullus fotest placere, habetat autem fidem implicitam, nondum maniftistata Evangeliiveritate. (Thoui., Summ. theoL. Il, II, qu. x, ait. 4, ad 3. — Hieronym. [in Ep. ad Gal.,u.) : Si dicitur : ergo sine auditione fidei spiritus accipi potest?nos respondebimus, uccepisse quidem euni {Cornelium) spiritum, sed ex auditu fidei et naturali leje.quœ loquitur in cordibus nostris bona e^se facienda et mala vitanda, per quem quoque Abraham et Mosem justijicatuin retuUmus.
Augustin. (De Prœdestin. SS-, c. 7) : Cornélius non sine aliqua fide donabat et orabat. — Saint Augusiin compai'e celle loi moins parfaite à la toi paifai'.e qu'iî reçut de Pierre. Ad Simplie, I, 2 : Fiimt ergo inchoationes quœdam fidei, conceptionibus similes ; no7i tarnen solum concipi, sed ctiam Jiosci opus est, ut ad vitarn perveniatur œternam. Nihit tamcn horum sine gratia miseri' cordiœ Uei. Bernard., in Cantic, Seim. l\xviii : Cornélius eleemosyrds et orationibus suis. Domino quidem eos sibi inspirante, promemit pencnire ad fidem.
AroL. DU CnrasT. — Tome V. 23
iZO CHAPITRE XXII. — LA DIVINE PROVIDENCE DAKS
d'une connaissance naturelle et impaifaite de Dieu, laquelle, secondée de la grâce, le prépare à une autre connaissance surnaturelle et parfaite.
La connaissance surnaturelle de Dieu nécessaire au salut, la foi dans le sens étroit et propre du mot, n'exige pas la foi explicite au mystère de la Trinité et de l'Incarnation.
Cette foi est accessible à tous sans exception, et par conséquent le salut éternel.
a La vraie lumière qui éclaire tout homme venant en e ce monde», dit Stolberg S a trouva accès dans quela ques âmes qui n'avaient point la loi, mais qui étaient a à elles-mêmes leur propre loi. Lt parmi ces justes a qui n'échappaient pas à l'œil qui voyait dans le bun c Nathanaël, assis sous le figuier, un véritable Israélite « en qui il n'y avait rien de faux, parmi ces justes du a paganisme il y en eut quelques-uns que Dieu orna de 0 dons extraordinaires. Ils n'entraînaient point les masses « populaires, mais ils avaient des disciples, et il se fora mait sous la nuit générale comme une lueur de vérité, a Çà et là s'allumait un foyer de vérité qui faisait circuler a une nouvelle vie dans les veines glacées du sens moral, G et par cette nouvelle vie éveillait le pressentiment de ' « Celui qui n'est pas loin de chacun de nous, en qui c nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes, a étant de sa race, de race divine ». Déjà Eusèbe enseignait que la religion chrétienne est aussi ancienne que
» Réflexions ajoutées à sa traduction des écrits de saint Augustin ; De la vraie reliQion, et Des moiurs de l'Eglise. Muastei', 1S03.
l'humanité, aussi vieille que le monde *. Minucius Félix avait raison de dire ou que les chrétiens étaient maintenant philosophes, ou bien que les philosophes avaient été autrefois chrétiens *. Lactance affirme que la vérité chrétienne pourrait se trouver déjà chez les philosophes antérieurs à Jésus-Christ, disséminée par fragments, et qu'il serait difficile d'imaginer un dogme qu'ils n'aient au moins entrevu *. Selon Paul Orose, tout ce qu'il y a de vrai dans les diverses religions païennes se trouve réuni dans le christianisme *. D'après saint Augustin, le christianisme est aussi ancien dans le monde que le genre humain, et son nom seul est nouveau \ o Jaomais», dit Origène*, a la sagesse éternelle ne cessa a de descendre sur les âmes et d'en faire des amies de « Dieu p. a Les païens espéraient aussi dans le Sauveur », dit saint Cyrille d'Alexandrie '. a Le Verbe », dit saint Jean •, « était la vraie lumière qui éclaire tout homme € venant en ce monde», a Cette lumière divine », dit
* Eusèbe, Hist. Ecoles., i, 4 ; et De vit. Constant., \i, 57.
' Octm., cap. 20 : Aut nunc christianos philosophos esse, aut philosophas fuisse jam tune christianos.
* Instit. div., vu, 7 : Pcene universam veritatem per philosopha' rum sec tas esse divisam.
*Eist.,i, 16
* Relract., i, 13, 3 : Res ipsa, quœ nunc christiana religio nuncupatur erat apud antiquos, nec de fuit ab initio generis humani, quQusque ipse Chrislus veniret in carne, unde vera religio, quœ Jam erat, cœpit appellari christiana,
« C. Celsum, iv, p. 506.
"> CM., III, p. 109, 111.
* Joan., 1,9. Cf. Maldonat., in hune locum*
LaclanceS« luit pour tous, il suffit d'avoir des yeux pour a la voir ». et Celui », dit saint Basile ', « qui connaît la « bonté de Dieu, de Dieu qui veut que tous les homir.es 0 soient sauvés en parvenant à la connaissance de la « vérité, et celui qui sait avec quelle sollicitude l'Esprit- « Saint distribue ses dons, attribuera la foi tardive non « à l'auteur de la foi, mais à la mauvaise volonté de celui 0 qui la reçoit». «La parole de Dieu », dit saint Hilaire', a se tient à la porte ; elle veut entrer, mais nous lui refu- «sons l'entrée». Celui qui réside itiiérieurement, dit saint Augustin, 7ioiis enseigne, c'est-à-dire Jésus-Christ, qui est la force invincible et la sagesse étemelle de Dieu, et qui parle à toute âme intelligente *.
Notre tâche est achevée. La question à résoudre était celle-ci : Dieu a-t-il dans tous les temps ménagé à l'homme des moyens suffisants pour parvenir à la vérité? Nous avons trouvé la solution. Le christianisme est aussi ancien que le monde, le christianisme est partout dans le monde. En Jésus- Christ est le salut, et le monde, depuis qu'il existe, a pu trouver en lui le salut ; et tout homme peut encore, même sans que la prédication soit encore venue jusqu'à lui, trouver en lui le salut. Jésus- Christ, le Verbe éternel, s'est manifesté au monde dans trois grandes révélations ; la lumière qui éclaire tout
» înstit. div., ni, 26.
' Reg. bnv. ad inter. 248.
» In Ps. cxvni, 12. Cf. Ambros., In Ts. CXTIII, Serm. xii, 13.
* De Mag., XT, 31. Cf. Athanas., Deincarn., c. H, 12; Epiph., llœres. Lxvi ; Hieronym., in Ep. ad Gai, i, IS; Cyprian., Ep. Lxxii; Suarez, De Fide, Di?put. il, Sect. vi.
homme venant en ce monde a éclairé l'humanité : par la révélation de la conscience, par la révélation de la création visible, par la révélation parlée et écrite depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ.
Qu'est-ce que Dieu pouvait faire de plus que d'ouvrir cette triple source de la vérité qui s'écoule par trois grands courants à travers le monde. Voilà toutes les espèces de révélations possibles à l'égard de l'homme : la révélation en lui, la révélation hors de lui, la révélation avant lui. — Conscience, nature, histoire. Dieu a tout utilisé. Une autre révélation ne pourrait plus avoir lieu, sans anéantir, avec la liberté et le mouvement de l'histoire, tout développement humain.
Maintenant, que l'on suppose un homme qui ait vécu avant Jésus-Christ, un homme qui vive dans une île inhabitée*, loin du christianisme, pourra- t-on dire que Dieu a été injuste envers lui ? Non. Ou bien il connaît Dieu et observe, avec l'assistance d'en haut, ses commandements dans la mesure qu'il les connaît, ou bien il ne le connaît pas et ne garde pas ses commandements. Dans le dernier cas il est coupable, car il pèche contre sa raison et sa conscience, il devient malheureux par sa faute, car Dieu s'est fait connaître à lui par une triple révélation. S'il connaît Dieu autant qu'il lui est possible par la triple révélation, et qu'avec le secours d'en haut il garde les commandements de son Dieu et le prie ; alors il est agréable à Dieu, comme le centenier Coroeille. Et
* « Là où jusqu'à ce jour le Christ n'est pas encore venu, là dure encore le temps ancien, le temps antérieur à Jésus- Christ ». (Mœllier, Sur l'Etude de l'Histoire.)
ilj4 • CHAPITRE XXII. — LA DIVINE PROVIDENCE DANS
Dieu l'exaucera, et lui accordera de plus en plus abondamment sa lumière et sa grâce. Car, approchez-vous de moi, dit le Saint-Esprit, et vous scrsz éclairés *. S'il n'a aucune connaissance de Jésus-Christ, la divine Providence y suppléera en lui envoyant visiblement un prédicateur de la foi, comme elle envoya l'apôtre Pierre au centenier Corneille, ou bien en répandant invisiblement dans son âme sa lumière intérieure, comme elle faisait pour les Prophètes, et comme elle fait encore pour chacun de nous, pour nous. Dieu ne laisse jamais l'homme qui désire se sauver manquer de ce qui est nécessaire pour son salut ; l'homme se perd toujours par sa faute, parce que Dieu lui révèle toujours les vérités nécessaires au salut, soit par un prédicateur comme an centenier Corneille, soit par une révélation intérieure*. Si quelqu'un, élevé dans les bois, suivait la voix de sa conscience, il n'est pas douteux que Dieu l'amènerait à la connaissance et à la foi des vérités nécessaires au salut, soit par une illumination intérieure, soit par un prédicateur de la foi ^. Et quand môme le rayon de lumière qui éveillera en lui le désir du Rédempteur, ne viendrait
• Vs. XXXIII, 6. Cf. Suarrz, De Grat., P. lî, 1. rv, 15 : Ostendimus excitantem grnliam Jiecessariam ad saïntem qeneruli Icge. omnibus esse per Christum oUatam et promissmn, non absoktîe. sed sub oliqua cojiditione ab homine pcndente. IJœc autcm condiiio non est meritam aliquod vel dispositio proportionata snpernaturah gratiœ; ergo tantiim poUst esse conditio non ponendi obicem. Cf. P. 1, c. 30 ei seqq. Celle condition n'est cependant pas une condition sine qua non. (Rom., ix, 18, 23.)
• Thom. Aquin., In m Sent., Dist., 23, qu. ii, art. i, 2.
• Thom., De Ver. Quest., xiv, art. H ad 1. Cf. Secl. lu in caput X Ep. ad Rom., et Summ. theolog., I. II, qu. cix^ art. 6.
LE GOUVERNEMENT DU MONDE ET LE CnRISTIANISME. 435
qu'à la dernière heure visiter son âme, c'en sérail assez pour qu'il reçût le baptême de désir, qui le sauverait*. Ici s'applique parfaitement la parole du Seigneur : Celui qui aura été fidèle en des choses de pen^ Dieu lui confiera des choses importantes. Mais celui qui n'est pas fidèle à faire valoir le peu qui lui est confié, à quoi servirait de lui donner beaucoup ' ? Si, au jour du jugement,
CF. un remnrquahlc exemple dans la vie du B. Joseph d'Auchiéla, par Beielarius, ii.
« En ôiant aux infidèles, qui n'ont jamais ouï parler de TEvangilt', !a gràcn immédiatement nécessaire à croiie, on piiul encore leur accorder celle qui metlraii dans leur cœur di;s préparalions plus éloignées, dont s'ils usaient comme ils doivent, Dieu leur Irouverait, dans les trésors de sa science et de sa bonté, des moyens capables de les amener de proche en proche à la connaissance de la vérité». (Bossuet, Réflexions sur leN. T., §17.)
* Remissionem peccatorum aliquis conseqidtur secimdum quod habet baptîsmum in voto vel explicite. (Thom. Summ., theolog., III, qu. LXix, art. 3. Concilinm Trident, in Se.-s. ti, cap. 4) Quando ex invincibili ifjnorantia aliquis sectatur aliam fidem eo animo, nt per contritionem vel diledionem Dei super omnia velit prœceyta omnia sei'vare atqtœ adeo implicite velit credere, quidquid credendum est, retractetque idipsum intentione hac generali et efficaci, quod explicite crédit, nempe in sua secta faha et sic consequenter etiam implicite desideret baptismum a Christo institutam, tnnc si minus dicitur esse intra ovile Christi per fidem explicitam in Christum et baptismum in ro, saltem dicitur aliquatenus in eo ovili et veluti ad januam per fidem hanc implicitam et per baptismum t'/j voto, et salutem consequitur non vi propriœ sectœ, quam crédit explicite, sed vi religionis catholicœ , quam implicite crédit retractando quamcumque aliam fidem. Est igitur firma et inconcussa conclusio nostra, non essenecessariam necessitate medii fidem explicitam mystei'iorum SS. Tiinitatis et Incarnationis etiam piost promulgatum Evangelium. (Viva, in Frop. IV, damn. ab Innocent. XL)
La voie extraordinaire pour parvenir à la foi paraît dans l'exemple de saint Paul, qui reçut l'Evangile non par la prédication humaine, mais par révélation immédiate. (Gai, i, il, 12.) De même Abraham. Cf. Perer, In Gènes., xxii, Disp. v.
* Quœ bénéficia, licet cbduratis nihilremedii et emendationis aiîulerint, probant tamen aversiomm eorum non divinœ fuisse conslitu-
rincrédule ose se plaindre à Dieu et lui dire : Pourquoi ne m'avez-vous pas donné la grâce de la foi ? Dieu lui répondra : Tu ne vivais pas même suivant les règles de la révélation naturelle et primitive, tu n'observais pas les lois de la raison et de la conscience, à quoi t'aurait servi la révélation supérieure, la grâce de la foi * ? Tu n'as jnmais rempli les devoirs de la religion naturelle, comment aurais-tu rempli les devoirs plus difficiles de la foi ? Ce joug léger de la nature raisonnable, de la moralité et de la justice naturelle, tu l'as secoue; comment aurais-tu porté le fardeau imccmparablement plus lourd de la foi ?
Lorsque saint François Xavier porta pour la première fois l'Evangile dans le Japon, les habitants de ce pays se plaignirent de ce que Dieu les eût oubliés si longtemps, et de ce que leurs pères, morts sans la foi, étaient damnés.
tionia, sedpropriœ volunfatis... opitulatio per innumeroB modos sive manifestas sive occultas omnibus adhibeiur, et quod a multis rejutatnr, ips'rum est nequitiœ ; quod autem a multis susdpitur et gratiœ est divinca et voluntutis humanœ. (Pf0sp.,De vocat, Gent,, u, 13, 26.)
* « Si grande est la charité de Dieu, que ceux mêmes chez qui l'Evangile n'a pas encore pénétré, ne restent cependant pas privés de la grâce nécessaire, et que c'est uniquement par leur mauvaise volonté qu'ils en perdent les fruits. Excités par la contemplaiiou du monde visible, et fortifiés par la giàce d'en haut, ils peuvent aimer par-dessus tout Dieu qu'ils connaissent pour l'auteur de tout bien et de toute beauté. Leur âme ainsi une fois préparée, Dieu répandra, à l'heure de la mort, la lumière de la foi... Dieu ne manquera pas d'accorder la connaissance nécessaire de Jésus-Christ à tout homme qui a fait ce qui était en son pouvoir, car il possède une infinité de voies et de moyens pour satisfaire sa justice etsa miséricorde. On ne peut rien objecter là contre, si ce n'est que l'on ne sait pas les moyens dont Dieu se sert ; mais cela même montre le peu de londemeiil de l'objection ». (Leiboitz, opp., t. v, p. 75, et TIléudicée, éd. Lacroix, 1. 1, 92. Cf. Syst. théolog., p. 20.j
Le saint alors leur répondit : Si vos pères ont écouté la voix de leur conscience et de leur raison, ils ont été sans nul doute éclairés de la lumière de la foi ; sinon, c'est avec raison qu'ils ont été condamnés. Telle est la courte réponse à celte grande et difficile question.
Jetons encore un regard sur le chemin que nous avons parcouru dans cet ouvrage. Sans le christianisme, avons-nous dit, toute l'histoire du monde est un obscur et triste chaos, une énigme indéchiffrable et terrible. Le christianisme nous donne l'intelligence, la clef de Thistoire universelle, c'est le mot de la grande énigme, et il n'y en a pas d'autre. Quel horizon immense se déploie maintenant à nos regards dans la lumière de la vérité chrétienne I Le point de vue chrétien est comme un observatoire élevé d'oij l'on découvre toute la terre et toute la création. Comme la religion chrétienne nous paraît maintenant grande, infinie, immense ! Comme elle connaît bien et connaît seule l'histoire du monde I Les idées que l'enfant chrétien porte dans son esprit sont les grandes idées qui meuvent le monde; les commandements auxquels il obéit sont les grandes lois de l'humanité, les principes vitaux de l'histoire universelle. De quelle clarté immense nous sommes entourés 1 La foi chrétienne éclaire tout, le ciel et la terre, Dieu et l'homme, le temps et l'éternité. Elle porte la lumière dans la vie du pauvre ouvrier, de l'humble servante ; elle porte la clarté dans la vie des peuples, dans l'histoire du monde, dans le grand théâtre de la création.
Qui osera dire encore que la vue que le christianisme donne du monde est étroite ? Elle est si haute et si large que l'esprit de l'homme ne saurait l'embrasser dans soa
l^\S CHAPITRE Xy.II. — LA DIVINE PROVIDENCE DANS
ensemble. C'est la plus sublime que l'homme connaisse. Tout ce qu'il y a de vrai, de beau et de bon dans la vie des individus comme des peuples, d'un pôle de l'univers à l'autre, depuis les jours de Noé jusqu'aujourd'hui, tout ce que l'on rencontre de noble, de magnanime et de digne de l'homme dans la vie des nations civilisées de l'Europe comme dans celle des sauvages, tout cela est chrétien, c'est un rayon de la vérité chrétienne*, ce sont des traces du passage de Dieu dans le monde, car ses voies vont par toute la terre, à travers tous les peuples '. Car en Dieu, dit l'Apôtre, il n'y a pas de distinction de personne; quiconque le craint et pratique la justice, lui est agréable parmi tous les peuples *. Ce qui est haïssable et mauvais dans la vie de l'individu et des pleuples, parmi les nations chrétiennes et non chrétiennes, c'est l'œuvre propre de l'homme, c'est le mensonge, c'est le péché, c'est le paganisme. Dieu souflre aussi celui-ci, il souffre le menmensonge et l'erreur, il les laisse croître jusqu'au temps de la moisson ; ce sont là les ombres au grand tableau de l'humanité, qui font d'autant mieux ressortir le noble et le divin. Jésus-Christ est la lumière du monde, lumière qui envoie ses rayons par toute la terre et dans tous les sens, jusqu'au dernier coeur d'homme qui doit battre sur cette terre. La croix érigée sur le mont Golgotha est le
* Tout ce que les philosophes ont de meilleur est noire propriéié. (Ambrus., De bona morte, c. il.)
' « Faites-nous reconnaître », dit l'Eglise dans une oraison de l'Avent, « vos voies sur la terre el voire salut parmi toutes les nation >: ».
LE GOUVERNEMENT DD MONDE ET LE CBRISTIANISJiE. 45'J
point central de l'histoire du monde, c'est là que se dirigent tous les regards depuis le levant jusqu'au couchant, depuis le premier jusqu'au dernier jour de la création, depuis l'insianl où la grâce a commencé à couler sur le monde et à inonder la terre, jusqu'à l'heure où s'exhalera le dernier soupir du dernier fils d'Adam.
Et ce soleil du monde, Jésus-Christ, habite sur nos autels. L'autel est le cœur de l'humanité, le centre de l'histoire. Toute la vérité que l'esprit de l'homme a jamais portée en lui-même, est un rayon de la lumière qui réside sur l'autel, tous les sentiments nobles qui ont jamais monté dans un cœur d'homme ne sont qu'un reflet de l'éternel amour qui a dressé parmi nous sa tente. Tout ce que le cœur de l'homme a jamais reçu de grâce et éprouvé de bonheur, n'est qu'une goutte de ce torrent de grâces et de délices qui ne cesse de jaillir de l'autel ; et tous les sacrifices que l'humanité a offerts, depuis celui d'Abel jusqu'au dernier de tous, n'étaient que la figure de ce sacrifice. Car cet Agneau a été immolé dès le commencement du monde *, il l'a été en figure ; c'est pourquoi tous les sacrifices portaient grâce et bénédiction en lui.
La prédication catholique est l'école du monde, sa parole retentit dans toutes les langues et tous les temps. Le sacrifice que le prêtre catholique offre est le sacrifice de tout l'univers; tous les prêtres ne font qu'un prêtre, tous les autels ne font qu'un autel ; et tous les peuples, depuis Abel le Juste jusqu'au dernier qui
Aj^ocalypse,
passera du temps à l'éternité, tous ces millions de millions, je les vois rassemblés autour de cet autel unique. Et quiconque est sauvé parmi ces millions de tous le« temps, de tous les pays, l'est par le sang du sacrifice qui coule sur cet autel.
Dieul vous êtes grand! Je commence seulement à entrevoir votre grandeur et celle de votre sainte religion. Mon esprit ne peut comprendre tant de grandeur, ni ma raison la concevoir, ni ma parole l'exprimer. Laissezmoi vous admirer et me taire , me prosterner devant vous et vous adorer, ô grandeur infinie de Dieul
ÉPISGOPAT ET PRIMAUTÉ.
La pierre fondamentale de l'Eglise est Jésus-Christ, et par lui saint Pierre.
— Définition de la puissance ecclésiastique en général. — Sa destination.
— De la puissance ecclésiastique dans les Apôtres. — Les successeurs des Apôtres. — L'épiscopat. — Il est limité dans son pouvoir par la primauté. — Rapports de l'épiscopat ayec la primauté. — L'institution de la primauté. — Pierre, fondement et porte-clefs de l'Eglise. — Pierre confirme la foi de ses frères. — Pierre pasteur de tout le troupeau. — Le pouYoir des Apôtres subordonné à celui de Pierre. — Pierre reçoit immédiatement son pouvoir du Seigneur et non de l'Eglise. — Permanence de la primauté dans l'Eglise. — L'évêque de Rome successeur de saint Pierre dans la primauté. — La tradition. — Le témoignage de saint Irénée. — Conduite des Papes et des fidèles. — Loi de développement de la primauté. — Son essence et sa signification. — Elle comprend la puissance épiscopale sur toute l'Eglise. — Souveraineté ecclésiastique.
— Elle n'exclut pas le pouvoir épiscopal. — Gallicanisme. — Le Pape et le concile. — L'appel au Pape. — La souveraineté du Pape n'est pas l'absolutisme. — Son caractère. —Définition de l'autorité pontificale.
L'Eglise est le royaume visible de Jésus-Christ sur la terre. Il l'a établie pour communiquer à toute l'humanité la vérité et la grâce manifestée à la terre en sa personne. Le véritable chef de PEglise est donc Jésus-Christ luimême. De son humanité indissolublement unie à la divinité découlent ces influences mystérieuses et surnaturelles de la grâce qui maîtrisent et gouvernent puissamment, quoique si doucement, les âmes, les détournent du monde, les purifient, les fortifient et les sanctifient. Il est le cep divin par qui les sucs vivifiants se communiquent
aux bourgeons, en sorte qu'ils fleurissent et fructifient pour l'éternité '.
Il est la vraie pierre fondamentale sur laquelle l'Eglise est bâtie, et les élus, eux aussi pierres vivantes, s'appuient sur cette pierre angulaire pour former avec elie ce temple éternel que Dieu a voulu se bâtir parmi les hommes et qui remplit tous les temps et tous les lieux. Et personne ne peut poser un autre fondement -. Tous ceux qui sont entrés dans cette maison de Dieu, c'est lui qui les a appelés; c'est par lui qu'ils ont reçu la grâce de la foi, la rédemption et la sainteté; il les a rachetés au prix de ses souifrances et de son sang. Voila pourquoi il est leur roi, et ils lui appartiennent en propre ^, Dans ses mains sont les clefs de la maison de David *, les clefs du royaume des cieux • ; tous les pouvoirs déposés dans le sein de l'Eglise lui ont d'abord été donnés et dans une mesure infinie. Il est le Roi *, le Grand Prophète ^ , le Docteur •, le Grand-Prêtre pour l'éternité '^.
Il ne meurt point, comme les rois de la terre; il demeure dans son Eglise jusqu'à la fin des temps i**, chef
* Cum enim ille ipse Christus Jésus tanrjuam caput in membra., et tanquam vitis in palmites, in ipsos justificatos jugiter virtutem influât, quœ virtus bona eorum opéra seinper antecedit et coinitatur et subsequitur et sine qua nullo pacto ûeo grata et meritoria esse passent. Goncil. Trident. Sess. YI. Cap. 46,
2 1 Cor., m, 44.
» I Cor., VI, 20.
* Apocalyp., ni, 7.
Matth.jXvi, 19,
• Luc, I, 32, 33.
■ Luc, VII, 46.
• Jean, xiii, 43.
' Hebr., vi, 20.
*0 Malth.. xxvni, 20.
EPISCOPAT ET PRlM-vUTÉ. 463
éternel du corps mystique, d'où la vie surnaturelle descend à flots dans les membres ^
De même qu'il agit intérieurement dans les âmes des individus, auxquels il met la grâce de la foi dans le cœur, qu'il retire des liens du péché, qu'il enflamme par la charité, qu'il éclaire, console, fortitie et béatifie, de même aussi il agit comme chef et tête de l'Eglise universelle, la couvrant et la conduisant par la main de sa toute-puissance, la protégeant parmi les tempêtes du monde, contre les assauts de ses ennemis et contre les vicissitudes des temps. Il est donc présent dans son Eglise, mais d'une présence mystique et invisible, et principalement par la grâce et par les sacrements. Gomme chef visible il est retourné à son Père, et on ne le verra plus jusqu'à ce qu'il vienne juger les vivants et les morts ^.
Cependant jusque-là, l'Eglise doit durer comme royaume visible, ayant sa place marquée dans l'espace et dans le temps, où elle doit croître et se développer jusqu'à la consommation de toutes choses.
Jésus-Christ a donc institué des ministres visibles, conscients et libres de son invisible gouvernement ; nous voulons parler des apôtres et de leurs successeurs dans l'Eglise, unis avec Pierre et ses successeurs dans la chmre de Pierre ^.
Mais il ne leur a pas remis tout le pouvoir qu'il possède comme chef de l'Eglise ; il ne les a pas chargés de la conduite intérieure des âmes par l'effusion immédiate de la grâce; cette fonction lui appartient exclusivement comme
1 Comp. t. IV, ch. XII.
2 Act. des Ap., ij \\.
3 Cyprien, Ep., 59, M. Ad Pétri cathedram atque adecclesiam princi'palem, unde unitas sacerdotalis exorta est.
46 i CHAPITRE XXIII.
chef mystique*. Et même la conduite extérieure qu'il leur a conûée, ils ne l'exercent que sous sa dépendance et comme ses représentants; son autorité la limite et la détermine en même temps qu'elle lui sert d'appui et de fondement. Ainsi Pierre gouverne très-réellement l'Eglise, mais par lui c'est le Christ, le pasteur suprême, invisible, qui gouverne principalement-. Jésus-Christ est la pierre fondamentale, mais Pierre Test aussi par Jésus-Christ ^. Pierre Jonc, et avec lui le corps épiscopal, a reçu de Jésus- Christ la nature en même temps que la mesure de son pouvoir. Pierre ne peut rien enseigner que ce qu'il a entendu de Jésus-Christ ^; il ne peut distribuer la grâce que par les canaux établis par Jésus-Christ ' ; il ne peut rien bâtir, si ce n'est sur le fondement posé par Jésus- Christ, ni rien instituer, si ce n^est en vue de conserver ce que Jésus-Christ a ordonné de conserver pour le salut des âmes et l'édifieation du corps du Christ».
i Interior influxus gratiœ non est ab ahquo nm a soloChnsto, cuju^ humanitasex hoc, quod est divinitati conjuncta, habetvtrtu temiustifirandi; sed influxus in membra ecclmœ quantum ad exteriorem gubernationempotest aliii convemre.Thom. Suram. lùeoL, III, 2. vni. art. 6.
2 Proprie régit Petrus.quosprincipaliterregitet Christus.LeoM.,
Serra. IV.
3 Léo M Serm. IV 2 : Cum ego, ait, sim inviolabihs pelra, eqo lapis angularis, ego fandamenium, prœter quod nemo potest aliudponere, tamen tu quogue peines, quia mea virtute solidaris, ut quœ mihi sunt propria, tibi sint mecum participation e communia meronym. in Jerem.. G. 16, 16 : Aon solum Chris us petra sed apo^iolo'Petro donavit, ut pelra uocarefur.- Augustin, tract. \H oinJoan. : Non enim a Petro pelra, sed Petrusapet a, sicut non Christus a Christiano.sed ChristiamsaChnstovocatur.
^ II Tim., H, 2.
5 xxvni, 20.
• Mailh., xxvii, 20 : Easeignez-leur à garder tout ce que je TOUS ai dit.
Si Jésus-Christ n'avait voulu que fonder une religion, il aurait pu faire comme beaucoup d'autres avant et après lui, il aurait pu laisser à ses sectateurs le soin de régler la forme de la vie religieuse. Le plan du Christ dans l'ét'ablissement de sa doctrine ne fait qu'ua avec celui de la fondation de son Eglise». Des religions, beaucoup d'autres en ont fondé; Jésus-Christ seul a créé une Eglise. Lui seul pouvait le faire, étant l'Homme-Dieu, chef'et roi de l'humanité nouvelle K En fondant l'Eglise, il lui a tracé à l'avance, au moins dans leurs lignes fondamentales, les lois de son développement et de sa vie; il a arrêté les points essentiels de sa constitution ; il lui a donné une règle de conduite et de gouvernement pour tous les temps. Quelle est cette règle ?
€ Jésus-Christ, dit le concile du Vatican \ avant qu'il « fût^ glorifié, pria son Pèrft non seulement pour ses « apôtres, mais encore pour tous ceux qui dans l'avenir « croiraient en lui sur la parole des apôtres, afin que tous « fussent un, comme lui, le Fils, est un avec le Père. De « même donc qu'il a envoyé les apôtres qu'il s'était choisis « dans le monde, comme lui-même avait été envoyé par « son Père, de même il a voulu des Pasteurs et des Doc- « teurs dans son Eglise jusqu'à la consommation des « siècles. » C'est pourquoi il leur a donné une mission €t un pouvoir, qui sont un reflet de la mission et du pou-
^ Ephes., IV, 42.
2 Apologie, t. IV, eh. xn et xvn.
» Concil. Vatic. Constit. Dognaat. : I. De Eccles. Chr. Pastor mernus et episcopus animarum nostrarum,ut salutiferum redemv ttonis opus perenne redderet, sanctam adificare Ecclesiam decrevit tn qua veluti tn domo Dei viventis omnes unius fidei et charitatis vxnculo contmerentur. "«-««/«luus
APOL. du CHBIST. — TOJIB V. 30
voir qu'il a reçus de son Père, et il les en a rendus dépositairespour toujours dans son Eglise. Un peu avant sa passion il dit à ses apôtres i : « En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel^ et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. » Par là il établissait les apôtres législateurs et juges. Et au moment de quitter la terre, il dit^ : € Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre; c'est pourquoi, allez, enseignez et baptisez toutes les nations: enseignezleur à garder tout ce que je vous ai commandé. » La transmission du pouvoir spirituel aux apôtres qui doivent l'exercer à sa place, telle est la disposition suprême du Seigneur en quittant la terre et le monde visible. L'œuvre de la Rédemption était consommée, les disciples étaient instruits et formés, ils comprenaient enfin ce que c'était que le royaume de Dieu, le Seigneur était resté quarante jours avec eux pour leur en dévoiler les mystères 3. Le pouvoir transmis aux apôtres devait avant tout servir à fonder et à maintenir l'unité de la foi, « de peur, dit l'Apôtre, c que nous ne soyons comme de petits enfants flottant à t tout vent de doctrines, livrés en proie aux mensonges ( des hommes et aux séductions de l'erreur ^ », « mais c afin que nous parvenions tous à l'unité de la foi et à « la connaissance du Fils de Dieu, à la maturité virile « et à la mesure d'âge qui est celle de la plénitude du « Christ » ^. La puissance qu'il leur confère, la mis-
1 Matth., xviii, 8.
2 Matth., xxvni, 19, 20,
3 Act. desAp., 1,3.
* Ephes., IV, 44.
» Ephes., IV, 13.
EPISCOPAT ET FRUIAUTÉ. 467
sion qu'il leur donne, c'est la puissance et la mission qu'il a lui-même reçues de son Père, et c'est avec la promesse formelle de sa protection indéfectible qu'il les envoie prêcher l'Evangile, fonder des Eglises avec pouvoir d'introduire dans son royaume ou d'en exclure, de donner des OIS et déjuger, en sorte que qui les reçoit, le reçoit i, qui les écoute, l'écoute, qui les méprise, le méprise, et ^ que celui qui ne les écoute point sera regardé comme un païen et un publicain ^.
Donc le corps apostolique a reçu délégation du triple pouvoir que le Seigneur a apporté sur la terre, pouvoir prophétique, sacerdotal et royal, pouvoir d'instruire, de consacrer et de régir au nom de Jésus-Christ et à sa place. Ce que le Christ avait dit, chaque apôtre dut aussi le redire : Vous ne m'avez pas choisi, c'est moi qui vous ai choisis*. Une communauté chrétienne préexistante n'a pas choisi un apôtre pour le mettre à sa tête, c'est l'apôtre qui a rassemblé d'entre les Juifs et les naïens les individus pour être les pierres avec lesquelles l'Esprit de Dieu a bâti
l'éddicedel'Eglise.Lesapôtresontrégénéréles hommes par l'Evangile et sont devenus leurs pères en Jésus-Christ \ La grande famille des croyants n'a pas plus institué ses chefs, ses docteurs et ses pasteurs, que les apôtres n'ont donné au Christ sa mission, lui qui l'a reçue de Dieu 6on Père et qui l'a ensuite donnée à tous; une famille ne choisit pas son chef, c'est le chef qui fonde la famille e-
1 Malth., X, 40.
2 Luc, X, i6.
3 Malth., XVIII, 17.
•^ Jean, xv, 16.
^ I Cor., IV, 15. Philem., 10.
l'appelle à l'existence. Aujourd'hui comme au commencement, toute vocation et toute mission procède encore de Celui'àqui tout pouvoir a été donné, de Celui qui est le Seigneur et le Maître, et qui répand sur ceux qu'il envoie son Esprit ', afm qu'il les conduise et les dirige de génération en génération ^.
« Que si déjà le ministère de l'ancienne loi était une « gloire, dit saint Paul, à combien plus forte raison le « ministère de la loi nouvelle, qui est un ministère de « justice 3 ! » Celui-ci est la plénitude de ce qui était seulement préfiguré dans celui-là \ Et cependant il est dit du sacerdoce de l'ancienne loi que personne ne doit s'arroger cette dignité, mais qu'il f'^.ut que l'on y soit appelé de Dieu, comme Aaron»; combien dès lors ce principe n'est-il pas plus applicable et dans un sens beaucoup plus relevé au sacerdoce de la loi nouvelle l Aussi la sainte Ecriture nous représente-t-elle les apôtres comme des intendants établis par le Seigneur pour administrer ses mystères dans sa maison, laquelle n'est autre que l'Eglise ^ De même que chaque membre du corps
1 Jean, xvn, 18 : Comme vous m'avez envoyé dans le monde, ainsi les ai-je moi-même envoyés.
2 II ne s'ensuit néanmoins pas de là, comme le prétend le protestant Thomasius, que dans l'Eglise catholique la communauté ne soit au'un pur accident de la hiérarchie ; la communauté n est pas même un accident du chef invisible, Jésus-Christ, «ia« elle esfson corps. C'est au contraire dans le système de Thomasms nue l'E-lise n'est plus qu'un accident dans l'œuvre du salut, puisque Tliomasius considère l'œuvre du Christ el la foi en lui comme existant avant l'Hglise et sans l'Eglise.
3 II Cor., xn, 9.
* Hebr., v, 4; x, 1.
» Hebr., v, 4.
6 I Cor., IV, 2. Tit. i, 7. I Pelr., iv, 40.
a sa fonction particulière, de môme autre est la fonction des apôtres, autre celle des simples fidèles ^ Le pouvoir que possèdent les apôtres, c'est, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, le Seigneur qui le leur a confié 2 ; ih ont le pouvoir de la verge contre les rebelles et les récalcitrants 3. Et d'ailleurs le nom d'apôtres, qui signifie envoyés, reporte suffisamment la pensée vers Celui qui les a envoyés et de qui seul ils tiennent leur mission, leur consécration et leur plein pouvoir.
Aussi voyons-nous partout les apôtres exercer le pouvoir qui leur a été confié. Ils fondent des Eglises et leur donnent des évêques '' ; ils formulent des préceptes sur la discipline ecclésiastique ^ et veillent à ce qu'ils soient observés dans toutes les Eglises ^ Saint Paul distingue expressément entre les commandements qu'il fait au nom et par l'ordre de Jésus-Christ et ceux qu'il promulgue en vertu de ses pleins pouvoirs d'apôtre ^; il exerce le pouvoir de punir, en excluant de l'Eglise et en y réintégrant ^
Si nous considérons le but en vue duquel ce triple pouvoir a été accordé aux apôtres, nous sommes amenés à conclure que l'Eglise visible devait, elle aussi, être armée de ce triple pouvoir et le garder jusqu'à la fin. Les dons extraordinaires que nous voyons dans les apôtres, tels que le don de guérir les maladies, d'opérer des prodiges, le
1 I Cor., XII, 20.
2 II Cor., X, 8
3 I Cor., IV, 21; vi, -12; II Cor. x, 6. ■* Act. des Ap., XIV, 22.
• Act. des Ap., XV, 28.
• Act. des Ap., XV, 41.
' I Cor., VII, '10; XI, 34.
• Cor., v, 3; II, 11, 3.
. .^Q CHAPITRE XXIIl.
don de la sainteté personnelle et de l'infaillibilité réponde t1, leur situation, comme fondateurs de l'EgUse, ot comme organes inspirés, ayant mission de révéler Jesus- C " t au Lnde. Mais de même que la révélat.on de D>ea au monde par Jésu.-Christ n'a lieu qu'une tas et que a mission de l'Eglise est de conserver le dépôt de la révélauôn dans tous les siéeles et non d'en publier unenouve,"e de même l'apostolat ne se présente qu'une seule d'anslemondeaveecettedestinationqm.u.estproE.e
et dans laquelle il n'a pas de ^^^^''f™'^'' "^P'tue S^^^^ti'sl'n'a voulu voir dans la P."'-"- ;-;■--
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purement humaine S des lors, ci •„, ^p^-nrinces
puissance ecclésiastique a ^ûpasser aux mam sdespnn séculiers- et Ton a cherché à justifier cet état de choses sLCuiieis., Cl i.i?„on0-ilppt Dar une « desi-
par le zèle des princes pour 1 Evangile et par u
gnation divine 2».
. Ainsi s'e.prime Rolhe. te CommencemnU de VEglUe ckré-
tieime,!, page 311.
Le système territorial i^iuuuiao.-.., ^
souveraineté ecclésiastique au prince ^" !^" '^"éValement comme
àî'cï^ïo.rm «IWr:ilss°iletet pour iufuiier le oésaro-
Assurément les princes temporels n'étaient pas en même temps princes de l'Eglise, et cependant, sur la fin de l'âge apostolique, nous trouvons le gouvernement ecclésiastique qui fonctionne partout dans la chrétienté. Il s'établit sans opposition de la part des communaulés chrétiennes comme tenant à l'essence même de l'Eglise dont il garantit la stabilité , comme voulu par Jésus Ciiristet constitué et ordonné par les apôtres.
Et il en était véritablement ainsi. Car lorsqu'il a choisi les apôtres et qu'il les a envoyés à sa place, le Seigneur s'est choisi en eux et par eux des successeurs dans son triple ministère prophétique, sacerdotal et royal. C'est pourquoi il leur promet d'être avec eux lorsqu'ils enseigneront, qu'ils administreront les sacrements et qu'ils gouverneront l'Eglise « tous les jours jusqu'à la fin du monde». Le ministère apostolique se perpétue chez les
papisme qui existe de fait et qui a pris la place du droit dans les confessions prolestantes. En Amérique, où le principe protestant, n'étant point gêné par le pouvoir princier, a pu se développer, le prédicateur n'est en réalité qu'un délégué de la conimunauté souveraine, qui souvent ne le délègue que pour un temps détermiiiietnele laisse prêcher que ce qu'elle veut et comme elle veat. Comp. Hengstenberg, Gazette ecclésiastique, 1847, p. 300. Gazette protestante, ^0 iuïn ] ^'66. Repei'torium de Renier, tome LXX.IV, p. 93. Busch, Voyages entre l'Hudson et le Mississipi. Stuttgart, 4834, I, p. 119. Jœrg, Histoire du Protestantisme, II, p. 417-425. Déjà Luther s'était vu forcé d'appeler le pouvoir séculier au secours de sa doctrine et de lui livrer le gouvernement de l'Eglise, et par là, au dire de Menzel [Histoire des Allemands, \, p. 5), le Luthéranisme entre dans une voie toute nouvelle. Jean, duc de Saxe (4032), sollicité par Luther, institua une commission composée d'ecclésiastiques et de laïcs, chargée de visiter et de surveiller les églises. Les princes séculiers s'arrogèrent donc par le fait les droits épiscopaus d'abord en ce qui concerne la juridiction extérieure, ensuite par rapport à la doctrine elle-même. Pour antécédent ils avaient l'exemple de Henri YIII, roi d'Angleterre, et pour justification ils pouvaient alléguer lesargumenlsdes théologiens de Naumbourg (15o4i, Mélanchron en tèle, qui soutenaient ce droit en citant Ps. 23, 7. Isale, 49, 23.
472 CHAPITRE XXIU.
successeurs des apôtres, en tant qu'ils ont reçu mission de remplir le triple ministère de l'enseignement, de l'administration des sacrements et du gouvernement ecclésiastique. La puissance a été donnée à 1 Eglise pour le salut et l'édification *, c'est pourquoi l'Eglise ne périt point. Lorsque ses soutiens meurent, elle survit dans les successeurs avec la vertu et la bénédiction de la promesse, c'est pourquoi l'Apôtre demande à ceux qui reçoivent l'héritage du ministère , de conserver le dépôt de la foi ^ et non de produire de nouvelles révélations ; il n'exige point d'eux ces dons extraordinaires qui étaient le privilège des apôtres, mais simplement une vocation irréprochable, la capacité requise pour enseigner et avant tout une conduite éprouvée et moralement pure 3.
Lorsque saint Paul choisit son disciple Timothée pour lui succéder dans le gouvernement de TEglise d'Ephèse, lorsqu'il envoya Tite régir l'Eglise de Crète, il leur transmit pour l'administration particulière de ces églises le même pouvoir qu'il exerçait sur toutes les églises fondées par lui ; il leur donnait pour mission de régir l'Eglise, d'administrer les sacrements, d'enseigner "*, de juger, c'est-à-dire de recevoir les plaintes, de s'enquérir et d'infliger des peines", d'instituer des prêtres et des
1 Augustin. Enarr. in ps. cvui, 4. Petav. De Hierarch, Eccl. III, i6.
2 1 Tira., VI. 'lO.
MTim., m, 4. Tite, i, 7. *ITJm., Vf, W.
•I Tim., y. M; xix, 21.
diacres*. Cette mission, ainsi que l'avertissement donné à Timothée de conserver sans altération le commandement de l'apôtre ^, jusqu'au nouvel avènement du Seigneur, démontre que saint Paul considérait le ministère gouvernemental dans l'Eglise comme une institution permanente et durable. La nomination de successeurs, avec transmission du pouvoir, n'était pas l'œuvre d'une disposition purement humaine. La transmission du ministère conférait à celui qui le recevait la grâce du Saint- Esprit avec les pleins pouvoirs. C'est pourquoi saint Paul avertit Timothée de ne pas laisser dormir inutile la grâce à lui conférée par l'imposition des mains ^, mais de la tenir en éveil et de la faire servir. C'est pourquoi encore il donne cet avertissement formel aux chefs de l'Eglise d'Ephèse * : « Prenez donc garde à vous-mêmes et à c tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a éta- « blis évêques pour gouverner l'Eglise de Dieu, qu'il a t acquise au prix de son propre sang ».
Ce pouvoir confié aux apôtres en vertu d'un droit divin et transmis par eux à leurs successeurs , porte dès les premiers temps de l'Eglise le nom de hiérarchie., et ce nom définit assez la nature de ce pouvoir pour le distinguer de tout autre sur la terre. C'est un pouvoir saint : saint dans son principe, qui est le Christ ; saint dans son but, qui est l'édification du corps de Jésus- Christ ^ ; saint dans ses moyens, qui sont la parole, les sacrements
i I Tim., IV, 44 ; i, 3; IITim., ii, t. Tite, i, 5.
• I Tim., VI, 14.
»ITim. IV, 14. II Tim., I, 6.
♦ Act. des Ap., XX, 27.
>£phes., IV, 42.
et la discipline ecclésiastique. Comme Celui à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre s'est abaissé jusqu'à devenir le serviteur de tous, aiasi les dépositaires de sa puissance ne doivent pas régner comme les rois des nations pour satisfaire leur égoïsme et leur bon plaisir * ; ils doivent, humbles et désintéressés^se considérer comme de purs instruments pour le salut et l'édification des fidèles, étant les modèles de leurs ouailles 2. Tel est le type de l'apôtre, dit saint Bernard ^ : dominer lui est interdit, servir lui est commandé.
Tant que vécurent les apôtres, leur attention et leur vigilance se portèrent sur les chrétientés qu'ils avaient fondées et sur les chefs qu'ils leur avaient donnés. On les voit enseigner, consoler, avertir et exhorter tantôt directement et en personne ; tantôt par des lettres qu'ils adressent aux Eglises et à leurs chefs. Plus les communautés devenaient nombreuses, plus aussi grandissait la juridiction et la compétence des pasteurs particuliers auxquels par suite étaient adjoints de nouveaux dépositaires de la puissance ecclésiastique, mais qui fonctionnaient en sous-ordre, de même que les premiers restaient sous la haute direction des apôtres.
L'Eglise, sur la terre, est la copie de l'Eglise du ciel avec les divers ordres et choeurs des esprits célestes. C'est pourquoi les apôtres ont transmis à leurs successeurs le pouvoir ecclésiastique, organisé en degrés subordonnés les uns aux autres, de l'épiscopat, de la prêtrise et du
* Luc, xxn, 25.
2 I Pierre, v, 3.
3 De consideratione, 11, 6 : Forma apostoliea hcec est : Dominatio inlerdicitur, indicitur ministratio.
diar-onat *. « Les apôtres, dit Tertullien ^ , nous sont garants que ce qu'ils ont introduit dans le monde, ils ne l'ont pas inventé, mais qu'ils ont fidèlement transmis aux nations un ordre de choses reçu de Jésus-Christ. » L'institution des diacres auxquels est confié le soin des pauvres dans la communauté, ainsi que le service dans le banquet sacré ^, se trouve racontée dans les Actes des apôtres ^ ; au-dessus d'eux apparaissent les prêtres et les évoques ^. Dans les dernières épîtres de l'apôtre saint Paul, notamment dans les épîtres pastorales, la! constitution de l'Eglise s'offre à nous déjà complètement formée et telle qu'elle devait être un peu avant la mort de l'apôtre. A ce moment, quoique les différents ministères soient complètement distincts, cependant les dénominations qui les désignent ne le sont pas encore entièrement, et le chef de la communauté s'appelle tantôt prêtre et tantôt évêque; cette circonstance est une marque infaillible d'authenticité, elle prouve que nous sommes alors sur la ligne de démarcation qui sépare l'âge apostolique dePâge suivant, et que, si les noms ne possèdent pas encore une entière précision, du moins les nouveaux or-
1 Concil. Trident. Sess. XXII, caa. vi : Si quis dixerit, in Ecdesia catholica non esse hierarchiam divina ordinatione institutam, qiicB constat ex episcopis, presbyteris et miniilris, anathema sit. Loc. cit., cap. iv ; Episcopos, qui t?i apostolorum locum successerunt ad hiinc hierarchicum ordineni prœcipue pertinere, et positos, sicut idem Apostolus ait, a Spiritu Sancto, regere Ecclesiam Dei.
- Prœscript., c. vi.
' l2;aat. ad Trall., c. ii. Ad Magnes., c. vi. Constit. Apost.^ vm, "^8.
* Acl. des Ap., VI, 2.
s Philipp., I, \. Act., XIV, 23; xx, 28. Tite, i, 5.
ganes que les apôtres devaient instituer existent déjà *. Le prêtre et l'évêque ne se distinguaient pas encore Pun de l'autre par le nom, mais les fonctions n'en étaient pas moins nettement séparées: plus la différence est profonde dans les choses, moins elle s'accuse au commencement, dans le langage usuel par le choix des expressions. C'est ce qui se remarque en d'autres points de la discipline ecclésiastique, par exemple dans la doctrine des sacrements. « Aux co-évêques et aux diacres, qu'est-ce à dire? «demande saint Jean Chrysostome dans son commentaire sur l'épître aux Philippiens^ ; « est-ce qu'une même ville avait plusieurs évêques ? Nullement ; mais ce nom d'évêque, on le donnait alors aussi aux simples prêtres ; ces noms alors étaient communs et réciproques; l'évêque s'appelait diacre. Plus tard, les noms se précisèrent et chacun eut le sien en propre. » On voit les noms d'apôtres \ de prêtres et d'évêques appliqués même à des femmes; les diacres ^ aussi sont appelés apôtres, prêtres et coprêtres * ; le Christ lui-même est appelé apôtre et évêque ^.
La dignité d'évêque est marquée avec précision dans l'Apocalypse de saint Jean; les évêques sont les anges des
* Comp. Hagemann, l'Eglise romaine, 4864, p. 678.
* Hom., I, init.
' Rom., XVI, 7.
* I Cor., m, 5. Il Cor., m, 6. 1 Thess., m, 2. ' II Jean, i. III Jean, 1. 1 Pierre, v, L
* Hebr., m, 1 ; v, 4. Vraisemblablement l'expression d'anctens, ou de prêtres, était en usage parmi les chrétiens d'orio^ine juive, par analogie avec les inslitulions du peuple juif; chez°les chrétiens grecs, le nom d'évêque était déjà employé dans la traduction grecque de l'Ancien Testament, en parlant des fonction naires ecclésiastiques ou civils.
différentes Églises, les ambassadeurs de Dieu ^ ; c'est à eux, les chefs des sept églises d'Asie, que s'adressent les avertissements de Dieu, bien qu'il y eût a côté d'eux des prêtres et des diacres ^. Timothée et Tite sont les successeurs de saint Paul à Ephèse et en Crète. Epaphrodite figure comme évêque de Philippes ^. Us sont les supérieurs des prêtres et des évêques de ces villes "*, ils choisissent ceux-ci, les mettent à l'épreuve, les consacrent et exercent leur juridiction sur eux ^. L'évêque apparaît ainsi comme le propre et unique successeur des apôtres, la source et l'origine de tout le sacerdoce, le père des fidèles ainsi que des prêtres qu'il engendre spirituellement par la consécration ^.
Ainsi l'ordre hiérarchique fondé par Jésus-Christ sur les apôtres est une institution permanente, qui se perpétue de siècle en siècle, et destinée à durer aussi longtemps que l'Église. Avant que les communautés chrétiennes existassent, les apôtres avaient déjà reçu leur mission et leurs pleins pouvoirs de Dieu, par Jésus-Christ ^. Ils
1 Apocalyp., i, 16, 20; ii, I.Matth., xi, 10. Mal. ii, 7,
2 Act. des Ap., XX, 17.
3 Phil., Il, 25.
* I Tim., V, 22. Tite, i, 5,
• Tim., V, 17-19.
^ Epiphan., Hceres. LXXV ; 'H /*£» >ap «Vt/ »aTt*pMi ytiinriKn Tei^Hi itetrt fAf >«p >£»ïâ Tti ExKAjia-/a. Concil. Trident., 1 c.Can. vil. Si quis dixerit, Episcopos non esse presbyteris superiores, vel non habere potestatem confîrmandi et ordinandi, vel eam, quam habent, illis esse cum presbyteris communem A. S.
' Concile Vatic. 1. c. Quemadmodum igitur apostolos, quos sibi de mundo elegerat, misit, sicut ipse missus erat a Pâtre ; ita in Ecclesia sua pastores et doctores usque ad consummationem seculi esse voluit.
478 CHAPITRE xxin.
fondèrent les communautés, ils leur donnèrent des chefs, et le pouvoir passa de main en main à leurs successeurs; mais jamais il ne fut transmis par la communauté. Si l'ordre hiérarchique était une œuvre du hasard, un produit des circonstances ou de la sagesse humaine, on se trouverait en face d'une énigme indéchiffrable, savoir comment l'établissement de cet ordre aurait pu avoir lieu en même temps dans toutes les églises et du vivant môme des apôtres. Comment expliquer la considération et le respect qui^ dès lors, entoure la hiérarchie ? car une telle constitution, si elle n'eût été qu'une usurpation, ne se serait pointétablie sans résistance, ni dans toutes leséglises, ni à une époque si primordiale. Donc, quand même nous n'aurions pas les témoignages exprès de la sainte Ecriture et des plus anciens Pères, la seule raison nous obligerait à rapporter à une institution divine cet ordre hiérarchique qui tient à l'essence même de l'Eglise, et est aussi ancien qu'elle. « Tout ce qui, sans avoir été introduit par les « conciles, est en vigueur dans l'Eglise universelle, ne a peut que provenir de Pinstitution apostolique \ »
Mais nous avons les témoignages les plus positifs des Pères apostoliques. « Sans hiérarchie, il n'y a pas d'Eglise », dit saint Ignace d'Antioche, mort martyr en 1 14, à Rome, au Colysée, et c'est là pour lui un principe indiscutable 2. « Tous ceux qui sont de Dieu et de Jésus- « Christ, sont aussi avec l'évêque ^ . » « Que le peuple € soit là DÛ se trouve Pévêque, de même que l'Eglise catho-
1 A\igustin., De Baptism., iv, 25.
2 Ad Troll., c. ni : Xwpi; tov'tw» ixxAii«'i« «v KuMnai. » Philad. C, II.
a lique est là où se trouve Jésus-Christ *. » t L'évêque € est préposé à la place de Dieu -. » « Tous doivent avoir du respect pour les diacres comme pour un ordre delà hiérarchie sacrée, pour l'évêque comme pour Jésus-Christ lui-même, et pour les prêtres comme pour les conseillers de Dieu ^ . » L'ami de saint Ignace, saint Polycarpe, évêque de Smyrne (f 168), dit dans sa lettre aux Philippieus: Les diacres doivent être irrépréhensibles comme
i Smyrn. C, vui.
2 Magn. C, VI.
3 Trall. C, m. Magn. C, xni. Smyrn. C, vm. Philad. C, i. Polyc. G., VI. — H. Kellner {Constitution, Ministère doctrinal et infaillibilité de l'Eglise, 1873, p. H) a réduit la doctrine de saint Ignace aux douze points suivants qu'il a étayés de textes choisis dans ses lettres :
4° Il existe partout dans les différentes contrées des communautés chrétiennes, formant autant d'Eglises particulières; 2° Les Eglises particulières forment ensemble un tout, nommé par saint Ignace l'Eglise catholique; S» Des évêques président aux Eglises particulières et chaque Eglise à son évêque; 4° Tout fidèle doit se rattacher à une Eglise particulière^ d'où suit la nécessité d'adhérer même extérieurement à la communauté ecclésiastique ; s'en séparer, c'est se séparer de l'Eglise et de Dieu; o° L'évêque est le représentant de l'Eglise, il forme pour les simples fidèles le trait d'union qui les rattache à l'Eglise universelle; 6° Les prêtres et les diacres sont habituellement nommés conjointement avec l'évêque; 7° La hiérarchie entière a été voulue de Dieu, elle e£t d'institution divine; 8° Tous les fidèles, même les prêtres, sont subordonnés à l'évêque, et doivent le suivre et lui obéir ; 9° Rien ne se fait dans l'Eglise de régulier, de solide et de licite sans la coopération et le consentement de l'évêque; dans toutes les affaires ecclésiastiques, comraele baptême, l'eucharistie, les agapes et les mariages, l'autorisation de l'évêque est nécessaire; 10° 11 exisie aussi des doctrines séparées et fausses, qui sont dommageables au salut des âmes et qui mènent à la perdition ; 11» En ce qui concerne le développement et le progrès des doctrines de foi, chacun doit rester attaché à son évêque et être d'accord avec lui; 42» L'Eglise romaine est entre toutes les Eglises la première et la maîtresse.
480 CHAPITRE xxm.
serviteurs de Dieu, et les prêtres, compatissants et miséricordieux envers tous *.
L'évêque de Rome, saint Clément, celui vraisemblablement que saint Paul nomme son coopérateur 2, écrivit, avant la fin du premier siècle, une lettre aux Corinthiens pour raccommoder un schisme survenu dans cette Eglise au sujet de la première dignité : Les évêques, dans l'Eglise, dit-il, sont d'institution divine ^, c'est pourquoi ils ne peuvent pas être déposés capricieusement. Il distingue trois ministères dans l'Eglise, les apôtres et leurs successeurs, les prêtres ou surveillants et les diacres "*. t Au grand-prêtre sont réservées certaines fonctions, les prêtres ont aussi leur place particulière et les diacres leur service propre ^ »
Dans la dernière moitié du deuxième siècle, vivait saint Irénée, évêque de Lyon, originaire des contrées d'Orient : € La tradition, dit-il ^ , est facile à reconnaître depuis c les apôtres jusqu'à nous, car nous sommes en état de c compter les évêques institués par les apôtres, ainsi que t leurs successeurs jusqu'à nous. Ce sont là les canaux a de la tradition. Dans l'Eglise, est-il dit, Dieu a établi « des apôtres, des prophètes et des docteurs, ainsi que « toute l'œuvre du Saint-Esprit, bienfaits auxquels n'ont a aucune part ceux qui n'adhèrent pas à l'Eglise, mais • qui se trompent eux-mêmes par des opinions perverses
* Cap. v, 5.
» Philip., IV, 3.
* I Cor., «jov/u-tv»/, Cap. I, 39 ; tn^-Kcifi, C. XLiv.
* I Cor., c. XL, XLIV, XLV, XLvn.
5 Loc. cit., cap. x[.
* C. Ilœr., III, 3.
ÉPISGOPAT ET PRIMAUTÉ. 48i
I « et par une conduite abjecte. Là où est l'Eglise, là est « aussi l'Esprit de Dieu, et réciproquement, ouest l'Esprit t de Dieu est aussi l'Eglise et toute grâce i. » « On doit « donc écouter les prêtres (les évêques), ceux qui sont « dans l'Eglise, ceux qui ont recueilli Théritage et la suc- « cession des apôtres, ceux qui^ étant entrés par la volonté « divine dans la lignée épiscopale, possèdent authenti- « quement le dépôt de la vérité 2. »
A la fin du deuxième siècle, Tertullien écrivait ceci: «Le € droit de conférer le baptême appartient au grand-prêtre, € qui est l'évêque; après lui aux prêtres et aux diacres, t jamais toutefois sans la permission de l'évêque ^. » La marque caractéristique des églises vraiment apostoliques,c'estqu'en remontant lasuccession de leurs évêques, on arrive jusqu'aux apôtres. Les évêquessont les canaux de la doctrine apostolique * ; c'est à eux qu'il appartient de garantir Vapostolicité des Ecritures'; leur tâche con-
' Loc. cit., III, 24.
* Loc. cit., IV, 26.
3 De Baptism., c. xvn.
* Prœscript, c. xxxn. Edant ergo [hœretici] origines Ecclesiarumsuarum; evolvant ordinem episcoporum suorum, lia per successiones ah initia decurrentem, ut primas ille episcopus aliquem ex apostolis, vel apostolicis viris, qui tamen cuin apostolis perseveraverit, habuerit auctorem et antecessorem. Hoc enim moio Ecclesiœ apostolicœ census suos déferuni, sicut Smyrnœorum Ecclesia Polycarpum ab Joanne coUocatam refert; et sicut Romanorum Clementem a Petro ordinatum edit; proinde utique et cœlera exhibent, quos ab apostolis in episcopatum constitutos apostolici aeminis traduces haheant.
* Adv. Marc, lY, 5 : Etsi Apocalypsin ejus (Joannis) Marcion respuit, ordo tamen Episcoporum ad originem recensas in Joannem stabit auctorem.
Apol. du Chbist. Tome V. 31
482 CHAPITRE xxin.
siste principalement à servir d'organes de transmission aux traditions ecclésiastiques *.
aL'évêque», dit saint Cyprien (fâSS),* est dans l'Eglise et l'Eglise dans l'évêque 2, » L'Eglise est établie sur les évêques, et toutes les œuvres de l'Eglise sont conduites par ces chefs ^. Dieu lui-même l'a ainsi voulu et institué ■•. Créer un évêque contre l'évéque est contraire à l'ordre de l'Eglise, à la loi évangélique, à l'unité de l'institutioa catholique; c'est établir une autre église, c'est déchirer les membres du Christ 5. Au-dessous de l'évéque sont les prêtres et les diacres ^. Le droit d'ordination appartient exclusivement à l'évéque '', c'est pourquoi il est le père ^ derf prêtres et des diacres.
D'après cela, le collège des évêques succède en vertu d'un droit divin au collège des apôtres dans le gouvernement de l'Eglise sur toute la terre. Mais ce pouvoir, chaque évêque particulier le possède-t-il sans limites? Il est clair que si chaque évêque pouvait fonder partout des églises, instituer des prêtres, exercer la juridiction, il en résulterait une inexprimable confusion. Aussi les apô-
* De carne Christi, c. ii ; Id erat verum, ut ab iis traditum quorum fuit tradere.
* Ep. LXIX : Scire déles, episcopiim in Ecclesia esse et Eccleaiam in episcopo, et si quis cum episcopo non sit, in Ecclesia %on esse.
* Ep. XXVII, \.
* Loc. cit. Dominus noster et Episcopi honorent et Ecclesiœ suœ rationem disponens.
* Ep. XLIV.
* Ep. V.
' Chrysostom. in I Timoth. Bom., II, n. 4. Hieronym. Ep. CXLYl, ad Evang.
* Hieronym. Ep. CV.
très n'établissaient-ils les évêques que sur une circons-
,p,o„„a,edé.^^^^^^^ Pierre , le troupeau qui vous a ëlé confié. . Dès ^e cornmencemen., ce fut une régie et un usage d „s I Eglise
es 1 m tes de son territoire K Limité dans Tesnace
der un pouvoir plus élevé et plus parfait dZZT que celui ,„i fut conféré aux apôtres' paefpL, S du Se.gneur qui sont le fondement de ce pouvoi .T com! ment ceus-cireçurent-ils le pouvoir?
Ecoutons sur ce sujet un grand théologien ' • « Regarde, et fais selon le modèle qui fa été' montré . sur a montagne ». C'est ce qui fut dit à Moïse °ô . qu . eut ordre de construire le tabernacle. M s aint
: de'lrdr""""^ cen-estpomtce tabernacle t
• de main d homme qui doit être travaillé avec tant de . som et formé sur ce beau modèle : c'est le vrai abel ° o'n' ''^"''^"O'des hommes; c'est l'Eglise cathXu
• "p" "'""habite, et dont le plan est fait' dans le ciel
« Père samt, du Notre-Seigneur, je vous reco^mTnd'e
^ Ephèse, la Crète. Comp. Tit., i, 6. 2 I Peir., V, 3.
fr'^f^^nF^n^ esse
Ecclestœ. In ahis enim civitatibus tantum Z?mus 'L^V^'"'''
'lampertinet, quantum vel nos perStZ vei noh^
earumdem ctvitatum episcopi i"""""^^' ^el nobis tmpouunt
Bossuet, Sermon sur l'unité de l'Eglise. • Exod., XXV, 40.
« ceux que VOUS m'avez donnés. Je vous recommande mon « Eglise, gardez-les en votre nom, afin qu'ils soient « un comme nous. Comme vous êtes en moi et moi en a vous, ô mon Père! ainsi qu'ils soient un comme a nous*; qu'ils soient un en nous 2. Je vous entends, « ô Sauveur I vous voulez faire votre Eglise belle, vous a commencez par la faire parfaitement une, car qu'est-ce a que la beauté, sinon un rapport, une convenance, et « enfin une espèce d'unité? Rien n'est plus beau que la € nature divine, où le nombre même, qui ne subsiste que « dans les rapports mutuels des trois personnes égales, € se termine en une parfaite unité. Après la Divinité, a rien n'est plus beau que l'Eglise où l'unité divine est « représentée.
a Descendons, et considérons l'unité avec la beauté cr dans les chœurs des anges... Les anges ne dédaignent « pas de se soumettre aux archanges, ni les archanges de a reconnaître les puissances supérieures. C'est une armée a où tout marche avec ordre. Si la seule beauté de l'ordre, t dit saint Grégoire le Grand ^, fait qu'il se trouve tant « d'obéissance où il n'y a point de péché, combien plus « doil-il y avoir de subordination et de dépendance parmi « nous où le péché mettrait tout en confusion sans ce a secours!
« Selon cet ordre admirable, toute la nature angélique f a ensemble une immortelle beauté ; et chaque troupe, « chaque chœur des anges a sa beauté particulière, insé- « parable de celle du tout. Cet ordre a passé du ciel à la
• Jean, xvi, 11,
* Jean, xxi, 22.
3 Ep. v, 54.
t terre. Jusffu'ici tout nous est commun avec les anges ; « mais le péché n'est point parmi eux; c'est pourquoi la' - paix y règne éternellement. Cette cité bienheureuse, « d'où les superbes et les factieux ont été bannis, oùiln'est « resté que les humbles et les pacifiques, ne craint plus . d'être divisée. Le péché est parmi nous : malgré notre « infirmité l'orguel y règne; et, tirant tout à soi, il nous « arme les uns contre les autres. L'Eglise donc, qui porte « en son sein, dans ce secret principe d'orgueil qu'elle « ne cesse de réformer dans ses enfants, une éternelle « semencede division, n'aurait point de beauté durable. « ni de véritable unité, si elle ne trouvait dans son unité « des moyens de s'y affermir, quand elle est menacée de • division.
a C'est un grand mystère, que le mystère de l'unité de « l'Eglise. Unie au dedans parle Saint-Esprit, elle a en- « core un lien commun de sa communion extérieure, et « doit demeurer unie par un gouvernement où l'autorité « de Jésus-Christ soit représentée. Ainsi l'unité garde « Tunité : et, sous le sceau du gouvernement ecclésias- « tique, l'unité de l'esprit est conservée. Quel est ce « gouvernement? Quelle en est la forme?
« Ne disons rien de nous-mêmes : ouvrons TÉvangile; « l'Agneau a levé les sceaux de ce livre sacré, et la tra- « dition de l'Eglise a tout expliqué. Jésus-Christ voulant « commencer le mystère de l'unité dans son Église, parmi c tous ses disciples en choisit douze; mais voulant « consommer le mystère de l'unité dans la même Église, t parmi les douze il en choisit un. Jésus-Christ, encom- « mençanl le mystère de l'unité, parlait encore à plu- « sieurs: Allez, prêchez, je vous envoie *; mais quand il
1 Matth., X, 6, 7, i6.
486 CHAPITRE XXIK.
« veut mettre la dernière main au mystère de l'unité, il « ne parle plus à plusieurs, il désigne Pierre personnel- (t lementparle nouveau nom qu'il lui a donné : c'est un « seul qui parle à un seul, Jésus-Christ fils de Dieu à Sic mon, fils de Jonas : Jésus-Christ qui est la vraie Pierre, « et fort par lui-même, à Simon qui n'est Pierre que par « la force que Jésus-Christ lui communique : c'est à celui- « là que Jésus-Christ parle, et en lui parlant agit en lui- « et y imprime le caractère de sa fermeté. Et moi, dit- « il, je te dis à toi : Tu es Pierre, et, ajoute-t-il, sur cette « pierre j'établirai mon Église, et, conclut-il, les portes de « l'enfer ne prévaudront pas contre elle * . Pour préparer à « cet honneur, Jésus-Christ, qui sait que la foi qu'on a » en lui est le fondement de son Eglise, inspire à Pierre « une foi digne d'être le fondement de cet admirable « édifice : — Vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant '. ( — Par cette haute prédication de la foi, il s'attire l'in- « violable promesse qui le fait le fondement de l'Eglise. « La parole de Jésus-Christ qui de rien fait tout ce qu'il « lui plaît, donne cette force à un mortel. Qu'on ne dise « point, qu'on ne pense point que ce ministère de saint « Pierre finisse avec lui : ce qui doit servir de soutien à « une Église éternelle ne peut jamais avoir de tin. Pierre « vivra dans ses successeurs; Pierre parlera toujours « dans sa chaire.
« Jésus-Christ poursuit son dessein , et, après avoir dit « à Pierre, éternel prédicateur de la foi : Tu es Pierre, et a sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, il ajoute : et je te
i Matth., XVI, 48.
•Matth., xvi,46.
ÉPISGOPAT ET PKiaAUTÉ. 487
€ donnerai les clefs du royaume des deux \ Toi qui as li « prérogative de la prédication de la foi, tu auras aussi a les clefs qui désignent l'autorité du gouvernement ; ce <i que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel; et ce que tu a délieras sur la terre sera délié dans le ciel. Tout est sou- € mis à ces clefs; tout, rois et peuples, pasteurs et trou- € peaux. C'est à Pierre qu'il est ordonné premièrement « d'aimer plus qne tous les autres, et ensuite de paître et « gouverner tout, et les agneaux et les brebis 2, et les pe- « tits et les mères, et les pasteurs mêmes : pasteurs à l'é- « gard des peuples, et brebis à l'égard de Pierre, ils hono- « rent en lui Jésus-Christ, confessant aussi qu'avec raison « on lui demande un plus grand amour , puisqu'il a plus « de dignité avec plus de charge.
« Ainsi saint Pierre est le premier en toutes manières : a le premier à confesser la foi, le premier dans l'obliga- € tion d'exercer l'amour ; le premier de tous les apôtres « qui vit Jésus-Christ ressuscité des morts, comme il en « devait être le premier témoin devant tout le peuple; le « premier quand il fallut remplir le nombre des apôtres ; « le premier qui confirma la foi par un miracle, le prefl mier à convertir les Juifs, le premier à recevoir les gen- « tils : le premier partout ; mais je ne puis tout dire. Tout « concourt à établir sa primauté ; oui, tout, jusqu'à ses « fautes qui apprennent à ses successeurs à exercer une t si grande puissance avec humilité et condescendance.
« Nous avons vu l'unité dans le Saint-Siège ; la voulez- « vous voir dans tout l'ordre et dans tout le collège épis- « copal? Mais c'est encore en saint Pierre qu'elle doit pa«
< Matth., XVI, 19.
• Jean, xxi, 15, 16, 17.
« raître, et encore dans ces paroles : Tout ce que tu lieras sera lié, tout ce que tu délieras sera délié. Oui, ces grandes paroles où vous avez vu si clairement la primauté de saint Pierre, ont érigé les évêques, puisque la force de leur ministère consiste à lier ou à délier ceux qui croient ou ne croient pas à leur parole. Ainsi cette divine puissance de lier et de délier est une annexe nécessaire, et comme le dernier sceau de la prédication que Jésus-Christ leur a confiée, et vous voyez en passant tout l'ordre de la juridiction ecclésiastique. C'est pourquoi le même qui a dit à saint Pierre: Tout ce que tulieras sera lié, tout ce que ta délieras sera délié, a dit la même chose à tous les apôtres, et 'eur a dit encore: Tous ceux dont vous remettrezles péchés, ils leur seront remis ; et tous ceux dont vous retiendrez les péchés Jls leur seront retenus. Qu'est-^e que lier, sinon retenir, et qu'esù ce que délier, sinon remettre? et le même qui donne ù Pierre cette puissance, la donne aussi de sa propre bouche à tous les apôtres: Comme mon Père m'a envoyé, ainsi, dit-il, je vous envoie. On ne peut voir ni une puissance mieux établie, ni une mission plus immédiate: aussi souffle-t-il également sur tous, il répand sur tous le même Esprit avec ce souffle , en leur disant : Recevez le Saint-Esprit K « C'était donc manifestement le dessein de Jésus-Christ, de mettre premièrement dans un seul, ce que dans la suite il voulait mettre dansplusieurs; mais la suite ne renverse pas le commencement, et le premier ne perd pas sa place. Cette première parole: Tout ce que tu lieras, dite à un seul, a déjà rangé sous sa puissance chacun
* Jean, xx, 22, 23.
fl de ceux à qui on dira : Tout ce que vous remettrez: car « les promesses de Jésus-Clirisl aussi bien que ses dons « sont sans repentance , et ce (]ui est une fois donné indé- « finiment et universellement, est irrévocable: outre que « la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction « dans son partage: au lieu que la puissance donnée à « un seul, et sur tous, et sans exception, emporte la plé- « nitude ; et n'ayant à se partager avec aucun autre, a elle n'a de bornes que celle que donne la règle. »
Ainsi donc sur saint Pierre repose la plénitude de la puissance apostolique.
« Ainsi le mystère est entendu: tous reçoivent la même « puissance, et tous de la même source ; mais non pas « tous en même degré, ni avec la même étendue ; car Jé- « sus-Christ se communique en telle mesure qu'il lui plaît, a et toujours de la manière la plus convenable h établir 0 l'unité de son Eglise. C'est pourquoi il commence par « le premier, et dans ce premier, il forme le tout; et lui- « même il développe avec ordre ce qu'il a mis dans u« a seul. Et Pierre, dit saint Augustin i, qui, dans Ihon- « neur de sa primauté, représentait toute r Eglise, reçoit « aussi le premier et le seul d'abord les clefs qui. dans la « suite, devaient être communiquées à tous les autres. »
11 s'ensuit delà que:
1° Lesévêques nesont point les successeurs des apôtres, en tant que ceux-ci étaient les organes extraordinaires de la révélation chrétienne, et comme tels graliliés de dons extraordinaires. En cette qualité les apôtres n'eurent point de successeurs et ils ne pouvaient pas en avoir. Mais les évêques sont les successeurs des apôtres, en tant que ceux-
* Tract. CXXIV, in Joan., 5.
490 CHAPITRE XXIH.
ci furent les premiers pasteurs, les premiers docteurs et les premiers prêtres de l'Eglise.
2" Le collège des évêques, qui comprend dans son sein le successeur de Pierre, prince des apôtres, succède au collège des apôtres, auquel aussi Pierre appartient, et il lui succède dans la plénitude de l'autorité du ministère apostolique. Un évéque pris en particulier, au contraire, ne succède pas aux apôtres dans l'autorité que ceux-ci possédaient sur PEglise universelle, mais il leur succède seulement en tant que les apôtres s'étaient choisi une Eglise particulière pour la gouverner,
3" Les évoques particuliers succèdent aux apôtres dans le gouvernement des Eglises particulières; quanta l'é- Têque de Rome, il succède à celui à qui le Seigneur atout donné à conduire, c'est-à-dire à saint Pierre, le maître de l'Eglise universelle. Les évêques particuliers succèdent aux apôtres en tant que les apôtres sont les fondements des Eglises particulières ; l'évêque de Rome succède à saint Pierre, fondement de l'Eglise universelle.
4° Les évêques particuliers succèdent aux apôtres dans leur subordination à l'évêque de Rome, de même que les apôtres possédaient aussi leur pouvoir dans un état de subordination à l'égard de Pierre.
6o Les évêques particuliers succèdent aux apôtres, comme branches qui, retranchées de l'arbre, sécheraient, comme membres qui, séparés de la tête, mourraient. Le pape succède à l'apôtre Pierre, en tant que racine de laquelle l'unité de la puissance sacerdotale est sortie; et celle-ci ne se dessèche point ; il lui succède, en tant qu'il est la tête,la condition essentielle de la vie des membres et qui ne saurait périr *.
* Cypr. De unitat., c. iv : Ut unitatem manxfestaret , unita-
ÉPISGOPAT ET PRIMAUTÉ. 491
Telle est la manière dont la puissance ecclésiastique a été fondée par le Seigneur. L'épiscopat se trouve compris dans l'apostolat, et comme celui-ci se concentrait dans son chef et son centre d'unité, l'apôtre Pierre, de même i*épiscopat vit en communion avec son principe d'unité, qui «st le siège de Pierre. Tous les dépositaires de la puissance, si nombreux qu'ils soient, convergent vers le centre de cette puissance et s'y subordonnent. L'unité se déploie et se fait sentir dans une multitude d'organes. La force et labeauté de l'Eglise, corps mystique du Christ, repose sur cette proportion, sur ce rapport admirablement pondéré de la tête aux membres, des membres à la tête. « Par cette constitution, dit Bossuet, tout est fort dans « l'Église, parce que tout y est divin, et l'assemblage est « tel que chaque partie agit avec la force du tout. « Afin, dit le concile du Vatican *, que l'épiscopat lui- « même fût un et indivisible, et que la multitude de « tous les croyants fût conservée dans l'unité de foi et de « communion par des prêtres unis entre eux, le Pasteur « éternel, plaçant le bienheureux Pierre au-dessus des « autres apôlres, a institué en lui le principe perpétuel « et le fondement visible de cette double unité, pour que « sur sa solidité fût bâti le temple éternel, et que sur « la fermeté de sa foi s'élevât l'édifice sublime de l'Église « qui doit être porté jusqu'au ciel.» Ceci nous amène à un examen plus approfondi de la primauté du pontife
tt$ ejusdem originem ab uno incipientemsuaauctoritate disposuit... \Exordium ab unitate proficiscitur, ut una Ecclesia esse monstretur. Ep. LIX, 44 : Ecclesiœ principalis, unde unitas sacerdotalis exorta est. Ep. XLVIII : Romana Ecclesia est matrix et radix Ecclesiœ catholicœ
1 Loe. cit.
Romain, de sa mission et de sa juridiction essentielle. Nous posons trois questions :
Pierre a-t-il reçu du Seigneur la primauté entre les apôtres ?
La primauté' de Pierre est-elle une simple prérogative personnelle ou bien un ministère permanent dans l'Eglise?
Quelle est la nature et l'importance de la primauté?
Pour répondre à la première question, citons d'abord le récit évangélique.
tt Jésus, étant venu auxenvirons de Césarée de Philippe, tt Interrogea ses disciples, et leur dit: Que disent les « hommesquesoit le Fils de l'homme? ils lui répondirent: « Les uns disent Jean-Baptiste, les autres Elie, les autres « Jérémie, ou quelqu'un des prophètes. Jésus leur dit : « Et vousautres, que dites-vousque jesuis? Simon Pierre, « prenant la parole,dit: Vous êtes leChrist,leFi1sdu Dieu « vivant. Jésuslui répondit: Tu es bienheureux, Simon, fils a de Jean, car ce n'est point la chair etle sang qui t'ont ré« a vêlé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi « je te disque tu es Pierre et que sur cette pierre je bâtirai « mon Eglise: etles portes de l'enferne prévaudront point « contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des « cieux; et tout ce que tu lieras sur la terre sera aussi lié a dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre, a sera délié aussi dans les cieux. * s>
Pour la première fois, Jésus-Christ parle ici de l'Eglise, pour la première fois de la puissance qui doit être exercée à sa place dans l'Eglise. Pour marquer clairement et bien déterminer la position de Pierre dans l'Eglise, ainsi que le rapport de l'Eglise à l'égard de Pierre, Pierre est repré*
*Matth., XVI, 13,
sente comme le fondement de l'Église et son porte-clefs et dans un rapport intime, et de cause à effet avec l'établissement, la solidité et la durée de l'Eglise. « Voyezt vous », dit saint Jean Ghrysostome, commentant ce passage *, « comment le Seigneur se révèle et par cette « double promesse montre qu'il est le Fils de Dieu. Ce a qui n'appartient en propre qu'à Dieu, commede remettre a les péchés, de rendre l'Eglise immobile malgré les flots « dont elle est battue, de communiquer à un pauvre pê- « cheur une fermeté supérieure à celle du plus solide roa cher, en dépit des attaques delà terre entière, voilà ce « qu'il lui promet. » — « A cet instant solennel où le t ministère enseignant de Jésus touchait à sa fin et où t commençaient les jours de sa Passion, lorsque Pierre « eut confessé hautement que Jésus-Christ était le Fils de « Dieu, Jésus le récompensa par une quadruple promesse t qui annonçait à Pierre sa puissance future et sa pré- « rogative dans l'Eglise. Premièrement, il devait être la • pierre sur laquelle Jésus bâtirait son Eglise; deuxième- « ment, l'Eglise fondée sur la pierre ne devait point périr ; « en troisièmelieu, Jésus lui donneraitlesclefsdu royaume « des cieux, et enfin ce qu'il lierait ou délierait sur la terre « serait aussi lié et délié dans le ciel ^. »
Que signifie ce nom Aq pierre et qu'est-ce que le pou- Toir des clefs ?
Simon, fils de Jean, ayant été amené à Jésus par André, le Seigneurie regarda et lui dit: Tu es Simon, fils de Jean; tu seras nommé Céphas» c'est-à-dire Pierre, ou rocher ^.
1 In Matth., Hom., liv, 2.
' Dœllinger, Christianisme et Eglise, 4'*édit., p. 30.
' Joann., i, 42.
494 CHAPITIIE XXIII.
Les noms dans l'ancien temps sont significatifs et marquent la nature des personnes et des choses. Un changement de nom exprime un changement d'état et une nouvelle dignité 1. Ici Jésus donne à Simon le nom de Pierre, parce qu'il le destinait, lui, l'homme au cœur ferme comme un roc, à devenir la pierre fondamentale de son Église, le prince des apôtres, et le père des fidèles,et, en conséquence de cette élection, Simon Pierre figure dans tout l'Évangile entête de la foule des disciples. Il n'est nullement question ici d'uQ primus inter pares, mais Pierre est le premier des apôtres comme Iscarioth en est le dernier. Sa prééminence particulière au-dessus des autres est nettement exprimée dans l'Ecriture, lorsque celle-ci, parlant des douze, désigne nommément Pierre seul avant tous les autres pris ensemble et se sert de cette expression : € Pierre et les apôtres ». L'Evangéliste saint Matthieu (x, 2) l'appelle expressément »paT«, le premier ^. Pour comprendre toute l'importance de ce passage, il ne faut pas oublier ce qu'Origène a pris soin de nous inculquer 3, savoir que, dans la sainte Ecriture, si avare de mots, chaque parole est d'une vérité littérale et d'une plénitude absolue de signification.
* Le traducteur grec de l'Evangile selon saint Matthieu, dont l'original était en lengue araméenne, se vit forcé de mettre d'abord TTjTfof, puis ■MiTfui dans l'original il y avait simplement Cephas, sans changement degenre, comme en français: Tu es pierre, et sur cette pierre... Car Ge'phas, hébreu pS chaldéen NS»^
est à la fois nom de personne et nom de chose.
* Iscarioth figure toujours le dernier. Matth., x, 4.
3 De naôme, saint Cyprien, Tertullien (De idololatria, c. xix), saint Jérôme, in epistolaad Ephes., ni, 7 :Singuli sermones indivinis Scripturis... pleni sunt sensibus ; saint Jean Chrysostome, in Gen. Hom., xxi, \, dit: La sainte Ecriture offre une richesse inépuisable de sens ; pas une syllabe qui ne renferme un trésor.
ÉPISCOPAT ET PRIMAUTÉ. 49o
Pierre devait être le fondement et le gardien de l'Église de la nouvelle alliance. L^unité est la loi fondamentale du christianisme et identique avec lui. De même que l'unité de Dieu détermine l'unité de la foi et des sacrements, il fallaitaussipourvoirà l'unité de hiérarchie dansle royaume visible de Dieu sur la terre, afin d'assurer l'unité du dogme des sacrements et du culte. Voilà pourquoi Jésus-Christ choisit Simon Pierre pour être le chef supérieur de son Eglise et son représentant sur la terre *.
« Pierre seul prend ici la parole, et les autres apôtres ne l'ont pas délégué pour parler au nom de tous ; il s'élevait au-dessus de tous par sa foi qui venait du Père céleste. En raison de sa foi, solide comme le roc, il était propre à devenir le fondement de l'Eglise que Jésus-Christ avait déjà auparavant comparée à une maison. Et alors, pour la première fois, Simon Bar Jona apprit pourquoi le Seigneur lui avait, dès le commencement, donné le nom de Céphas, c'est-à-dire Pierre. L'Eglise devait être bâtis non pas sur sa confession, mais à cause de sa confession, sur lui, sur cet homme au caractère ferme comme le roc; •car l'Eglise se composant de personnes et de natures vivantes, il lui fallait, il lui faut et il lui faudra toujours un fondement vivant et personnel. Mais l'édifice de l'Eglise 4oit traverser tous les âges ; donc la prérogative de Pierre, en vertu de laquelle tout dans l'Eglise doit reposer sur lui comme sur le fondement, devait nécessairement passer à , d'autres après lui. L'Eglise ainsi fondée Jésus lui assure l'indestructibilité; il lui promet qu'en conséquence de son établissement sur Pierre, jamais les puissances de la mort et de l'enfer ne la vaincront 2. »
* Sepp.jLa vie de Jésus, t. II, p. 122.
* Dœllinger, loc. cit., p. 32.
496 CHAPITRE XXllI.
L'Eglise est donc fondée sur Pierre *; c'est sur Pierre seul que Jésus-Christ a bâti son Eglise 2. Par l'institution de Jésus-Christ, et par une protection spéciale du Saint- Esprit, cet apôtre est la pierre fondamentale sur laquelle l'Eglise repose, à laquelle tousles fidèles, pasteurs et troupeaux, doivent adhérer, qui ne sera point ébranlée non plus que l'Eglise qu'elle porte. D'après cela, qui peut garder la foi, s'il ne reste attaché à l'unité de l'Eglise? Qui oserait se flatter d'être dans l'Eglise, s'il seséparedela chaire dePierre sur laquelle l'Eglise est bâtie ^ ? Donc, là où est Pierre, la pierre fondamentale^ là est aussi l'Eglise, bâtie sur cette pierre-*. « Le temple de l'Ancien Testament, dit le commentateur protestant Olshausen ', est pris pour la ligure de l'Eglise. L'Eglise, édifice spirituel, ne peut naturellement reposer que sur un fondement spirituel. C'est donc Pierre qui porte le grand ouvrage que Jésus-Christ a fait dans l'humanité... Les protestants ont sans doute raison ( c'est un protestantqui parle) d'interpréter, comme ils font, ce passage de l'Evangile et de soutenir que la foi de Pierre et sa confession est la vraie pierre et le rocher
1 In ipso Ecclesia exstructa est, id est per ipsum. TertuU. De Piidicit., c. XXI.
2 Super illum unum œdificat Ecclesiam. Cyprian., De uni* Eccles., c. V. Deusunus est et Christus unus et una Ecclesia et cathedra una super Petrum Domini voce fundata. Cyprian. Ep, XLIII, c. 5.
3 Hanc Ecclesiœ unitatem qui non tenet, tenere se fidem crédit f Qui cathedi-am Petrij super quem fundata est Ecclesia, deserit, in Ecclesia se esse confiait / Cyprian. Loc. cit.
* Ubi Petrus, ibi Ecclesia. Arabros. in Ps. xl, n° 30. Voir les textes des Pères qui désignent Pierre comme le roc fondamental, dans Ballerini, De vi et ratione primatus, éd. Veron., 4766, p. 74 seq.
• Commentaire de la Bible, I, p. ô^l2.
ÉïiîSflOPAT ET PRIMAUTÉ. 497
fondamental ; il ne faudrait pas, toutefois, vouloir séparer la foi de Pierre et sa confession de la personne de Pierre ; la foi de Pierre ne fait qu'un avec Pierre, non seulement avec l'ancien Simon, mais avec le nouveau Pierre. » — « Ces paroles de l'Evangile, avoue à son tour Schelling *, sont à jamais décisives pour la primauté de saint Pierre parmi les apôtres ; il a fallu tout l'aveuglement de l'esprit de parti pour méconnaître ce qu'il y a dedémonstratif et de probant dans ce passage, ou pour supposer aux paroles un autre sens que celui-là. »
Que si les saints Pères, interprétant ces paroles: Et sur cette pierre^ etc., les entendent tantôt de la confession de la divinité du Christ, tantôt de la personne de Notr&- Seigneur, tantôt des apôtres en général, cela tient à certaines circonstances particulières, ainsi qu'à l'application large, oratoire, pratique et morale qu'ils font de ce passage, sans s'occuper d'en donner le sens littéral et naturel. Oui, la foi de Pierre et sa confession est bien la pierre fondamentale de l'Eglise, mais non pas indépendamment de.la personne de Pierre, confessant sa foi. La foi, la confession n'existe que dans celui qui croit et qui confesse et par lui 2. Le Christ est la pierre fondamentale invisible de TEglisei l'apôtre Pierre est devenu sa pierre fondamentale précisément à cause de sa confession de la divinité de Jésus-Christ. Les apôtres aussi sont pierres fondamentales deTEglise^ par la prédication de la foi, mais seulement
* Philosophie de la révélation, II, p. 301.
SAmbros., De Sacrum., V, 34: Non enim de carne Pétri, sed de fide dictum est. August.^ De baptism., II, 1 : Petrus in Ula confessione appellatus erat petra suprd quant fabricaretur Ecdesia. — Léo M., Serm. LXII: Pro soliditate fidei, quam erat prœdicaturus, audivit : Et super hanc, petram.
3 1 Cor., m, i\. Comp. August., Retract., I, 21.
Apol. du Chbist. — Tome v, S2
498 CHAPiTP.E xxni.
en union avec Pierre et non point pour eux-mêmes.
Et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elles.
Au temps des patriarches, lesjuges siégeaient sous les portes de la cité ; le mot portes en a pris le sens dérivé, de puissance, de force. L'enfer, séjour des puissances ténébreuses et malfaisantes, est fréquemment représenté comme un palais fermé par des portes si puissantes, que rien ne peutni les briser ni les ouvrir *. Cette citadelle infernale est dressée contre le lemple de Dieu ^; elle Tassaille, mais sanspouvoir le vaincre; car le Cielintervie.it et repi usse les assauts de l'enfer ^. Par les portes de l'enfer, les saints Pères entendent particulièrement les hérésies et toutes les puissances hostiles à l'Eglise; car la mort vient du péché ; c'e:l pourquoi Satan est le prince de la mort ^.
Et je te donnerai les clefs du royaume des deux.
Cette figure de langage veut dire que le Maître du temple nomme Pierre pour en être le gardien ; celui-ci reçoit, avec les clefs du temple, les pleins pouvoirs de s'en servir; par conséquent, de permettre ou d'interdire l'entrée du temple. Les clefs sont le symbole du souverain sacerdoce ^. Ces paroles comptent, avec celles de l'insti-
1 Ephcs., II, 20.
2 Job, xxvm, 41. Ps. ix, 14. Isaïe, xxxvni, 19. » Luc, XI, 21, 22.
■• Olshausen, Op. cit. sup,
* Hebr., ii, 14. — Hieronyra. in h. l. : Portas inferi reor vitia atque peccata, vd certe hœrelicorum doclrinas, per quas illecli homines ducuntur ad iartcrim. Greg., in Ps. pœnit, ps. v, 26 : Portœinferihœresessunt...sunt eliam inferipotestateshujus mundi. — Epiph. Ancor., 9 : sr^Aa/ -fi àVov aî «î/îs-t/f. S. Augustia Psalm. cont. part. Don.) en niP^lle à la pierre fondamentale,. Jpsa est pelra, quam non vincunt superbœ inferorum porta.
tution de l'Eucharistie, parmi les plus claires et les plus compréhensibles que Jésus ait prononcées dans le cours de sa vie terrestre.
Les clefs comprennent toute l'autorité législative du gouvernement ecclésiastique, le pouvoir, par conséquent, de porter des décisions de foi, aussi bien que celui d'obliger par des préceptes et de relever de l'obligation de ces mêmes préceptes ; en un mot, le plein pouvoir des commandements ecclésiastiques et de l'indulgence. Dans les clefs se trouve aussi compris le pouvoir d'admettre dans le temple de l'Eglise et d'en exclure; le pouvoir absolu d'accorder la communion ou de frapper d'excommunication et d'interdit. Ce sont les clefs de la maison de David, et le pouvoir judiciaire et administratif de l'Eglise y est attaché *. a Jésus », nous dit saint Luc (ix, 18), t était seul avec ses disciples, et, après avoir prié. , . », c'est-à-dire après avoir appelé sur ses apôtres la grâce de son Père céleste, il leur demanda, etc. Chaque fois que le divin Sauveur prend quelque grande et importante mesure pour la fondation du royaume de Dieu sur la terre, nous le voyons auparavant se tourner dans la
1 Olshausen, op. cit.sup. — Isaîe, xxii, 15 : Voici ce que le Seigneur, le Dieu des armées, a dit : Allez trouver celui qui habite dans le tabernacle ; allez trouver Sobna qui est le préfet du temple, et vous lui direz : Je vous chasserai du rang où vous êtes, et je vous déposerai de votre ministère. En ce jour-là j'appellerai Eliacim, tils d'Helcias, je lui remettrai entre les mains toute la puissance que vous avez, et il sera comme le père des habitants de Jérusalem et de la maison de Juda. Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David ; il ouvrira sans qu'on puisse fermer, et il fermera sans qu'on puisse ouvrir. — Comp. Is., ix, 46. Apocalypse, ni, 7. Voici ce que dit le Saint et le Véritable, gui a la clef de la maison de David, qui ouvre et personne ne ferme ; qui ferme et personne n'ouvre.
prière vers son Père céleste *. C'est lui qui est le porteclefs suprême ^, et c'est de lui que Pierre doit recevoir les clefs; ce pouvoir appartient en propre à Jésus-Christ, mais il appartient aussi, par délégation, à Pierre.
« Avec les clefs devait être remis le pouvoir d'administrer les biens ei les trésors de la maison ; et ces trésors, qui sont les moyens de salut, comment les accorder ou les refuser sans lier ou délier sur la terre d'une manière qui soit valable dans le ciel ^ ? »
Autre texte :
Lorsque le Seigneur prit congé de ses disciples, il leur prédit les dangers qui les menaçaient, eux et leur toi. En présence de tous les apôtres, il se tourne du côté de Pierre, et lui dit : Simon, Simon, voici que Satan a demandé de vous cribler, comme on crible le froment. Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point. Toi, à ton tour *■> confirme tes frères. « Tous les apôtres, dit saint Léon^, étaient également menacés et en danger de succomber à la tentation de la crainte; tous avaient donc un égal besoin du secoups de Dieu, car le diable les voulait tenter et anéantir tous. Cependant le Seigneur prend un soin particulier de Pierre. Il prie en pariiculier pour la foi de Pierre, comme si la fidélité des autres dépendait de celle du premier d'entre eux. C'est donc en Pierre que la force des autres est affermie, et le secours de la grâce divine est disposé de telle sorte que la fermeté communiquée
1 Sepp. Op. cit., p. 277.
2 Apocal, ui, 7.
3 Dœllinger, Op. cit., p. 32.
* Ou bien une fois converti (tcts ta-is-Tf £'4«f) . Luc, xxn, 32. 5 Strm. IV, 2.
ÉPISCOPAT ET PRIMAUTÉ. 50t
à Pierre par Jésus-Christ passe de Pierre aux autres apôtres . *»
« Pierre est donc représenté ici comme le gardien de la foi, et sa bouche comme le sceau delà doctrine. C'est de lui que tous les disciples, toutes les confessions chrétiennes reçoivent leur foi, et celles-ci ont puisé en lui tout ce qu'elles possèdent encore de la vérité révélée. Aussi un jour tous viendront redemander à la chaire de Pierre la vérité de la Religion, si éloignés qu'ils en soient, et l'affermissement de leurfoi. 2 „ La chairedesaintPierre devait être une demeure permanente de la vérité, efc pour tous les croyants un gage de foi solide et ferme, 'car les paroles comme les prières de Jésus-Christ ne regardaient pas seulement une personne ni seulement le moment présent, c'était un fondement que le Seigneur jetait, un édifice qu'il bâtissait ; il avait principalement en vue son Eglise et ses nécessités futures qui étaient présentes à son esprit. Le regard fixé sur les temps à venir, ji priait pour queles membres de cette Église persévérassent dans l'unité, afin que cette unité fût pour le monde ue témoignage toujours parlant de la vérité de sa missios divine 3. »
En priant pour que ses disciples fussent un *, le Seigneur a aussi prié pour que son Eglise fût une ; en pra» mettant à ses apôtres de les assister, il a aussi promis à
< Corap. Cyrill., in hoc loe. '.r.vn^r, >«„v ^rylfty^u KO.] J^,/ci^^
xiA« T«y «T/a T/VT£«f Tpouo'vTMï iju.,,'. (31i2;n.^ Patr. grœc , LXXII^ p. 916.) Passages des Pères favorables à cette interprétation dans Hergenroether, Eglise catholique et Etat chrétien, i872, p. 940. 2 Sepp. Op. cit. sup., m, p. 438.
• Dœllinger, Op. cit. sup., p. 32.
* Jean, xvii, 20.
502 CHAPITRE TillU
leurs successeurs d'être avec eux jusqu'à la fin du monde * ; en désignant Pierre pour être le soutien de la foi, il n'avait pas uniquement en vue la personne de Pierre, mais encore les successeurs de Pierre auxquels il assignait la même mission. « Pierre, dit Bossuet a reçu la mission de confirmer ses frères ; et quels frères ? Les apôtres, colonnes de l'Eglise; combien plus encore les générations suivantes! » Ainsi donc, l'ordre que le Seigneur voulait alors établir, le règlement qu'il donnait à son Eglise devait durer autant que cette même Eglise; or, la prière du Sauveur est toujours exaucée ^.
Ce que le Seigneur avait prorais à Pierre après la confession de celui-ci, il le lui accorda après sa Résurrection. « Après qu'ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre : «Simon, fils de Jean, m'airaez-vous plus que ceux-ci? « Il répondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. < Jésus dit : Paissez mes agneaux. Il dit une se- « conde fois : Simon, fils de Jean, m'airaez-vous? Celui- « ci répondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous « aime. Jésus lui dit : Paissez mes agneaux. Pour la troia sième fois, Jésus dit : Simon, fils deJean,m'airaez-vousî a Alors Pierre fut attristé parce que le Seigneur l'inter- « rogeait pour la troisièrae fois, et lui dit : Seigneur, vous « savez toutes choses, vous savez aussi que je vous aime. € Jésus lui dit : Paissez mes brebis^. »
Gomme Pierre l'emportait sur tous les autres disciples par sa foi et qu'il avait ainsi été choisi de préférence à tous les autres pour devenir le fondement de l'Eglise, il
* Matlh., xxvHi, 20.
* Jean, xi, 42.
* Jean, xxi, <5.
fallait aussi qu'il se distinguât par un amour particulier envers le Seigneur, pour recevoir une charge toute particulière et une fonction unique entre toutes. Ici le Seigneur remet à Pierre cette primauté qu'il lui avait précédemment promise, et dansl'un coramedans l'autre cas,il s'adresse à lui avec la même solennité, et en le séparant des autres. Pierre dut racheter son triple renoncement par une triple affirmation de son amour. Deux fois de suite les agneaux sont confiés à sa garde, et la troisième fois ce sont les brebis elles-mêmes ; c'est-à-dire les grands aussi bien que les petits, non seulement les simples fidèles, mais encore les évêques. « Par ce moyen était donné à toute l'Eglise, y compris les apôtres, un pasteur suprême, un vicaire du Seigneur chargé de gouverner à sa place *. » « Pourquoi, demande saint Chrysostome 2, s'adresse-t-il à lui à l'exclusion des autres? Entre les apôtres, Pierre était le premier et le plus éminent, il était la bouche des disciplesetlechefdu collège.C'estpourcela que Paul le vint voir de préférence à tous les autres '. En même temps Jésus-Christ voulait rassurer Pierre, et lui montrer que la souillure de son renoncement était effacée : c'est pourquoi il lui confie le gouvernement de ses frères, et il ne lui reproche et ne lui rappelle pas son renoncement, mais il lui dit: Si vous m'aimez, prenez le gouvernement de vos frères; montrez maintenant l'ardent amour que vous avez toujours témoigné et dont vous vous glorifiez : la vie que vous vouliez donner pour moi, donnez-la pour mes brebis. Il l'interroje trois fois, et trois fois lui impose
^ Dœ linger, Op. cit. sup.