‹ Apologie du christianisme (volume 3)Chapitre 10 sur 12 · DU CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE SEIZIÈME

D'après Platon, dans le Gorgias, l'idée du châtiment exigé par la justice consiste en ce que le cbâtiment répare l'ordre moral violé et rétablit cnez le violateur la santé de son àme malade. Les suites de ga mauvaise action induisent le violateur de la loi à reconnaître l'ordre moral qu'il a troublé, et par là le ramènent dans les voies de la justice. Ainsi considéré objectivement et en soi le châtiment est un acte d'expiation; considéré subjectivement, c'est pour le prévaricateur un acte de réparation et de purification, c'est proprement un purgatoire. Le châtiment, en tant qu'il répare Tordre moral violé et qu'il affranchit du joug de l'injustice, est donc un bien.

« Se soumettre volontairement soi-même au châtiment », comme le veut Socrate, « quand on a commis l'injustice, et "on-sfiulement cela, mais engager ceux que Ton aime à une semblable démarche, c'est quelque chose », dit Sieinhart, « qui se rapporte parfaitement à ce profond sentiment moral qui pousse le prévaricateur non encore endurci à s'offrir luimême au châtiment, à le réclamer comme un droit, afin de recouvrer par ce moyen la paix de son àme ».

« Le plus grand mal », dit Platon ' dans'.le même dialogue, « c'est de jouir de l'impunité au sein de l'injustice. Si i'ou a

• Platon, Œuvr. compl., t. ir, p. 371. kpoL. DU Christ. — Tome IV. ^|

482 CHAPITRE XVr.

commis une iDJustice, ou soi-même, ou quelque autre personne pour qui l'on s'intéresse, il faut aller se présenter au lieu où l'on recevra au plus tôt la correction convenable * ».

« Après que l'âme a été séparée du corps % on reconnaît visiblement en elle et ce qu'elle tenait de sa nature et toutes les aflections fâcheuses que l'homme lui a fait contracter dans les diverses occupations de sa vie. Lors donc que les morts arrivent devant leur juge, Rliadamanlhe, les faisant approcher, examine avec attention l'âme de chacun d'eux, sans savoir à qui elle appartenait. Et souvent, ayant entre les mains celle du grand roi, ou celle de quelque autre prince ou monarque, il n'y trouve rien de sain : il voit une âme toute déchirée comme de coups de fouet, et toute couverte de plaies, marques affreuses du parjure et de l'iniquité, telles qu'en impriment au cœur de tout homme les pratiques d'une vie criminelle; une âme où tout est perverti par le mensonge et par la vanité ; où il n'y a rien de droit, parce qu'elle a toujours élé nourrie hors du vrai ; une âme enfin que les excès du pouvoir sans bornes, de la mollesse, de Torgueil, des passions effrénées ont remplie de désordre et de souillure; et indigné à cette vue, il l'envoie aussitôt avec ignominie droit aux cachots où elle doit aller subir les justes chàlimonts de ses crimes.

« Or, il convient que (tout homme qui subit une peine, s'il est cliàtié par uu autre d'une manière raisonnable, ou en devienne meilleur et tire avantage de la punition, ou serve d'exemple aux autres, afin qu'étant témoins des tourments qu'il souffre, la crainte les porte à s'amender. Ceux qui profitent des punitions en satisfaisant à la justice des dieux et des hommes sont ceux dont les fautes sont de nature à pouvoir s'expier; toutefois cet amendement ne s'opère en eux, soit sur la terre, soit aux enfers, que par la voie des douleurs et des souffrances : car il n'est pas possible d'être délivré autrement de l'injustice. Pour ceux qui ont commis les plus grands crimes, et qui, en raison de cet excès de perversité, sont devenus incurables, ils servent pour les exemples. Leur supplice ne leur est d'aucune utilité parce qu'ils sont incapables de guérison ; mais il est utile aux autres, qui voient les grands, les douloureux, les épouvantables tourments qu'ils souffrent à jamais pour leurs crimes, étant en quelque sorte suspendus dans la prison des enfers, comme un exemple servant tout à la fois de spectacle et d'instruction à tous les méchants qui sans cesse y arrivent... Lorsqu'un homme de cette espèce tombe entre les mains de ce juge Rhadamanlhe, il ne

* Gorglas, p. 408.

* Gorgias, p. 524.

connaît nulle autre chose de lui, ni qui il est, ni auels sont ses parents, sinon qu'il est méchant ^et, l^ayan co^nnu pom It'.'} * e/'^-oie ,au, Tartare, après lui avoir mis un ceE signe, selopqu'i, le juge susceptible de guérison ou incurable : arrive au Tartare le coupable souffre les chàUmems qu 11 a mentes. D autres fois, voyant une àme qui a vécu saintement et dans la vérité, soit l'âme d'un particulier ou de quelque au[re mais surtout celle d'un philosophe unique! ment occupe de ses devoirs, et qui, durant sa vie, s'est tenu hors de toute intrigue, il est ravi à sa vue et l'envo'ie lux Hes fortunées... Pour moi, j'ajoute une foi entière à ces discours

pîJs%ainLt - Kï^pi" is'l^T' '^ '''' '''' '''''' '^ Virgile, Enéide, vi, 731 :

Même quand cet esprit, captif, dégénéré, A quitté sa prison, du vice invétéré Uu reste impur le suit sur son nouveau fhé^fre* Longtemps il en retient l'empreinte opiniâtre; '

Dô ces âmes alors commencent les tortures : Tes unes dar.s les taux vont laver leurs souillures Les autres s'épurer dans des brasiers ardent?, Et d'autres dans les airs sont les jouets des vents; Enfin chacun revient sans remords et sans vices De ces bois innocents savourer les délices. Mais cet; heureux séjour a peu de citoyens : Il faut pour être admis aux champs élyséens, Qu'achevant mille fois sa brillante carrière, Le soleil à leurs yeux ouvre eriliu la l\i;rièrc. Ce grand cercle achevé, l'éprôuv» ■• > ■ ; ■,;o;.3.

L'Eglise et les confessions séparées. — Les articles fondamentaux. — II n'y a qu'une seule Eglise de Jésus-Chiist. — L'Eglise est la manifestation concrète du christianisme. — Les preuves qui démontrent la divinité du christianisme démontrent en même temps la divinité de l'Eglise. — Se séparer de l'Eglise c'est se séparer du christianisme. — La séparation est le stigmate de l'hérésie. — Origine de l'hérésie. — La Bible n'est pas l'unique règle de foi. — Ecriture et tradition. — Sans l'Eglise il n'existerait ui Bible ni foi. — L'interprétation de l'Ecriture. — Elle est donnée par l'Eglise, — D'aile seule vient la certitude de la foi. — La prédication par le Christ et par l'Eglise. — Sans autorité |.'as d'Eglise. — Libre examen e'. symbole de foi. — Sans infaillibilité pas de souveraineté dans l'Eglise. — L'autorité infaillible œuvre de la siiicsse et de l'amour de Dieu. — Notes additionnelles.

Le christianisme, avec sa vérité et sa grandeur, avec ce qu'il possède de force pour élever l'homme, le sauver et le conduire au bonheur, a passé devant nos yeux dans les chapitres précédents ; il a satisfait notre esprit, il a comblé notre cœur. C'est à lui seulement qu'il appartient de nous arracher au supplice du doute, de nous affranchir de la douleur et de la mortalité, de nous sauver du péché comme de toutes nos misères ; il nous procure un baume pour chacune de nos blessures ; il envoie sa clarté brillante par-dessus la nuit de la tombe, il projette sur celte existence terrestre la lumière de l'éternité. Mais tout ce que Jésus-Christ nous a donné de vérité et de giâie, il nous l'a donné par l'intermédiaire de sa

sainte Eglise, qu'il régit invisiblement comme son chef et qu'il anime de son esprit ; l'Eglise est l'organe de la vérité du Christ, de son esprit, de sa grâce. Nous avons laissé la main de l'Eglise nous conduire à Jésus-Christ : ses définitions dogmatiques et ses règles de foi ont formé le point de départ, et le fondement de tous nos discours précédents ; nous ne connaissons pas de christianisme en dehors de l'Eglise et sans l'Eglise. Comme c'est par son moyen que le Christ nous a régénérés dans le bai>téme, de même ce n'est que par elle que nous pouvons savoir quelle est la foi ; où est l'Eglise, là est l'Esprit de Dieu. Et s'il n'habite pas dans notre Eglise, il n'est nulle part.

Voilà ce que nous avons supposé, avions-nous raison ? La doctrine de l'Eglise catholique est-elle la doctrine vraie, complète, pure et limpide de Jésus-Christ.

La communauté de l'Eglise catholique existe dans le monde, mais elle n'est pas seule, à côté ou plutôt en face d'elle se trouve le protestantisme. A la vérité, le protestantisme n'est pas une communauté, c'en est tout l'opposé ; c'est une dénomination commune, s'appliquant à une jnûnité de confessions et de sectes différentes, ennemies, contraires, et servant à désigner tout ce qui s'est affranchi du lien de l'unité catholique. — Mais n'ontelles pas, ces sectes, également la prétention d'être chacune la vraie Eglise du Christ ? Sommes-nous certains qu'aucune confession, excepté celle de l'Eglise catholique, ne conserve la doctrine du Christ dans toute sa pureté, qu'aucune ne voit couler dans son sein le fleuve non diminué, non troublé du salut, enfin que l'Eglise catholique seule est la vraie Eglise du Christ?

Ne pourrait-il pas se faire que toutes fussent déchues de l'idée chrétienne pure, et qu'aucuuo par conséquent ne fût la vraie Eglise'? Non, cela n'est pas possible. Car alors cette parole du Seigneur : Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde *, se trouverait fausse ; car l'œuvre de la rédemption serait vaine ; cette œuvre, au lieu d'être le ' salut du monde et le pivot de l'histoire universelle, ne serait rien. Lorsque les Donatistes, pour justifier leur apostasie, soutenaient que la vraie Eglise du Christ avait disparu de la terre ', saint Augustin leur répondait avec indignation : « Cela, nul ne saurait le dire, à moins de « n'être plus dans l'Eglise : c'est une parole impie, dé- « testable, vaine, téméraire, irréfléchie, pernicieuse * » .

Dira-t-on que toutes les confessions et toutes les sectes sont vraies comme étant des formes, des expressions diverses d'une même pensée fondamentale ? C'est encore inapossible ; si toutes étaient vraies, aucune ne le serait. Et comment des doctrines si multiples , si opposées , seraient-elles toutes vraies et toutes chrétiennes ? Une chose aussi inèiéc, aussi dibpgii.'vU»« aussi hétérogène que

* Dès le premier siècle les adversaires du christianisme faisaient de l'existence des diverses hérésies une objection contre lui. Clément d'Alexandrie réfutaot celte objection dit que les hérétiques, sans se préoccuper de la vérité, n'ont suivi que leurs caprices dans l'inveulion de leurs systèmes Strom., VII, p. "754 et seqq.

» Matth., xxviu, 18.

' Les prétendus réformateurs répétaient la même assertion, en l'appliquant seulement à l'Eglise visible, disaient-ils. Cf. sup., 80.

* In Ps. eu, serm. i, 8 : Vocem abominobilem, detestaOilem,. wmam, temeraviam, pi'œcipitem, perniciosajn.

Fensemble des confessions chrétiennes, une Babel de contradictions, qui sur chaque question dit constamment oui et non, ne peut absolument pas être l'Eglise de Jésus-Christ, cette création la plus sublime du Dieu éternel, ce temple de Dieu le Père dans l'humanité, consacré par le sang de Jésus- Christ, et qui a reçu Tonction et le sceau du Saint-Esprit.

Dirons-nous que toutes les confessions sont vraies et fausses en même temps ? vraies, quant à l'essence du christianisme qui leur est commune à toutes ; fausses, quant aux questions non essentielles, questions conçues trop étroitement dans les diverses confessions, maintenues plus ou moins exclusivement suivant la mesure des temps et de la civilisation, et qui n'ont qu'une vérité relative ; de sorte que, tout en se combattant entre elles sur des questions secondaires, les confessions formeraient cependant ensemble une grande Eglise (idéale) de Dieu, à laquelle toutes les particularités ne peuvent faire perdre son caractère d'unité, et qui triomphe de toutes les divergences et oppositions d'opinion ? C'est une manière de voir qui est née dans le protestantisme et qui lui fut toujours chère*.

Cette distinction de questions principales et de ques-

* Les réformateurs ne tenaient pour vraies que les seules églises de Genève, de Zurich ou de Witlemberg (Plaock, fltstoire de la Théologie protestante, p. 98) ; ils s'analhématisaient les uns les autres et se persécutaient; ce n'est que plus tard que l'on a eu l'idée des articles fondamentaux et non fondamentaux. «Je ne saurais aflirmer d'aucune Eglise dans le monde qu'elle est exempte d'erreur, car cela me parait audessus de la condition humaine. C'est assez pour la vérité d'une Eglise que son enseignement ne renferme aucune erreur assez gra^;e pour faire obstacle au salut, c'est-à-dire

tions secondaires ne repose sur aucun fondement, soit de l'Ecriture sainte, soit de l'ancienne doctrine ecclésiastique. 0 lustruisez-les à garder tout ce que je vous ai

aucune erreur fondamentale ». Spener , Considération théO" log., m, p. 706.

« L'Eglise une s'âst divisée en une diversité de conlessious ou de types. La séparation confessionnelle doit être considérée comme une conséquence du péché, en ce que les coutessions tiennent pour vérités absolues et pour nécessaires au salut des dogmes qui ne sont que des fragments, des moments de cetie même vérité. Mais en tant qu'elle est fondée sur la diversité efTective et nécessaire de la vie, la séparation confessionnelle doit être conflrmée, car elle s'explique comme une diversité de points de vue, une variété des dons de la grâce et des types de l'apostolat. Les différentes confessions sont à envisager comme les différentes demeures ou appaitements qui sont dans la maison du Seigneur... Mariensou, Dogmatique, ps. 324. Schenkel, Essence du Protestantisme, 1862, p. 4. Hase, Polémique, introduction. Cf. Thiersch [Leçons sur le Protestantisme et le catholicisme, I, p. 136).

Celii'-ci trouve dans cette manière de voir un moyen de conciiiL-i' la continuité de l'Eglise de Jésus-Christ et la séparation (1 avec l'Eglise catholique. D'autres (particulièrement l'école de Schelling) voient dans l'Eglise catholique le christianisme pélrinien et le christianisme paulinien dans le protestantisme, dualisme chrétien qui trouve sa conciliation et son unité dans l'Eglise Joannique. (Cf. Luthardt, L'Eglise à son origine, p. 70. Kahnis, Dogmatique luthérienne, u, p. 626.)

On a encore inventé une autre explication : On a dit que l'Eglise catholique était la religion qui convenait au Sud, et à la civilisation romaine à cause de rimagiuation qui la caractérise et des formes sensibles qu'elle aime à revêtir, tandis que le protestantisme, avec son caractère de raison et de profondeur, était la religion du Nord germanique. U y en a même qui ont dit que le café était une boisson catholique et le thé une boisson protestante!! (Et les Russes et les Chinois?). Comme si le saint Empire Romain Germanique n'avait pas atteint le faite de sa puissance dans le même temps que dans son sein la vie catholique jetait son plus vif éclat !

Cï. Syllab. Error., Prop. xvm : Protesta7itismus nonaliudest quam diversa verœ ejusdem christianœ religionis forma, in qua œque oc in Ecclesia catholica Deo placere datum est, — Ceite manière de voir se trouve déjà énoncée dans l'écrit faussement attribué au chancelier Gerson : De modis unicndi et reformandi Ecclesiam.

LE CHRlSTlAMSaiE ET L'ÉGLISE. 489

<r confié », dit le Seigneur*. 11 n'y a qu'un Seigneur, une foi, un baptême, nous enseigne l'Apôtre'. Il avertit de conserver l'unité d'esprit en vivant dans l'unilé de l'Eglise ; il veut que l'on se garde des faux prophètes, des faux docteurs', et saint Jean va jusqu'à défendre qu'on les salue *. Et puis, à quelle marque, à quel critérium reconnaître ce qui est essentiel et ce qui dépasse l'essentiel ? Ce qui est clairement contenu dans les saintes Ecritures, répond-on, voilà l'essentiel. Mais est-ce que tout le monde est d'accord sur ce point ? Est-ce que ce qui paraît clair à l'un ne semble pas à l'autre obscur et môme tout à fait incompréhensible ? D'ailleurs tous les enseignements de la révélation forment un tout et un grand ensemble parfaitement un, dans lequel une vérité s'appuie toujours sur une autre, en servant elle-même d'appui à une troisième. La vérité enseignée par le Christ est un édifice bien fini, bien clos et solidement cimenté, dont on ne peut enlever une seule pierre sans que tout le reste tombe'. Tous les enseignements parliculiers ne sont que des moyens qui concourent au grand

•JIfa«ft., xxvm, 20.

*Ephes., IV, 5.

• JEpftes., IV, 13.

» lIJoan., VII. Saint Ignace {Trall, c. 6) appelle la doclrine étrangère à celle de l'Eglise, une plante vénéneuse, et il recommande d'éviter tout commerce avec ceux qui l'annoncent. De même saint Polycarpe. (Euseb., If. E., iv, 21.)

» Un seul os suffisait à Cuvier pour reconstruire l'animal auquel cet os avait appartenu, tant l'unité typique des or^-anismes est grande dans la nature! Le rapport d'un di L.i;e à l'ensemble des dogmes n'est pas moindre dans le christianisme.

but de la révélation, le salut des âmes ; c'est pourquoi aucun n'est sans importance et indifférent. Le Christ aurait-il révélé quelque chose d'indifférent ? La confession d'Augsbourg elle-même, dont on fait chaque année l'éloge obligé dans toutes les écoles protestantes, dit H. Léo, tandis que personne ne sait ce qu'elle contient, la confession d'Augsbourg déclare, article vu, que « La a sainte Eglise est une et doit rester toujours une, qu'elle «se compose de l'ensemble de tous les fidèles, parmi « lesquels l'Evangile est prêché dans sa pureté et les «sacrements alministrés conformément à l'Evangile». 0 Cela veut dire », remarque Dœllinger^ « qu'avant la a naissance des confessions protestantes il existait déjà a une Eglise une et sainte avec une prédication irrépréa hensible, et des sacrements légitimement administrés. 0 A côté d'une Eglise une et sainte est-il possible qu'il a s'en établisse une seconde et une troisième ? L'Eglise 0 qui jusqu'à l'an 4S17 était encore une et sainte, a-t-elle « cessé tout à coup de l'être, parce que de nouvelles ot sociétés se sont formées en se séparant d'elle, et qu'elles « l'ont accusée de n'avoir plus qu'un faux enseignement a et des sacrements inefûcaces, et cela sans que, de l'aveu a même des séparés, elle eût jamais dévié d'une manière « essentielle ? Les auteurs et les signataires de celle cona fession ont-ils pu comprendre cet article en ce sens a que l'Eglise une et sainte se composait d'un nombre « indéfini de confessions particulières, différentes entre «elles par la doctrine, par les sacrements, par l'oiga-

* L'Eglise et les Eglitcsi

« nisalion et s'accusant réciproquement d'erreur ^? » C'est donc une chose claire comme le jour : il n'y a, et il ne peut y avoir qu'une seule \raie Eglise du Christ, dans laquelle la source de la grâce et de la vérité coule pure et tout entière. Le vrai christianisme est là où se trouve la vraie Eglise ; or, la vraie Eglise fut toujours l'Eglise une, l'EgUse catholique. A la catholicité du fond répond une catholicité de la forme. L'Eglise, le royaume de Dieu que le Christ a fondé sur la terre, doit nécessairement se montrer comme tel dans l'histoire, c'est-à-dire comme un tout qui soit un, qui soit clos et parfait.

Le vrai christianisme est dans la véritable Eglise, et pas ailleurs. Quel est le rapport du christianisme à l'Eglise ? 11 n'y a point de christianisme sans l'Eglise. Un christianisme sans Eglise est un être de raison, une abstraction creuse, inconsistante, qui n'existe point, qui n'exista Jamais. De même que l'idée de l'humanité ne passe à l'état réel que dans l'homme, ainsi le christianisme ne se réalise comme lumière et vie de l'humanité que dans l'Eglise : l'Eglise est la manifestation concrète du chrislianisme '. Entre l'idée de l'humctuité et sa réalité , nous

* Le protestantisme n'a pas d'Eglise, c'est un fait avoué même des protestants sérieux et qui pensent. « Nous autres protestants», écrit F. Perlhes {Perthes Leben., m, p. 201), « nous n'avons pas pour mission la formation d'une Eglise. Luther n'a point fondé d'Eglise, c'est certain; s'il a voulu en fonder une, c'est ce que je n'oserais décider... Toutes nos iustilutions ecclésiastiques sont dues au hasard, à la puissance temporelle, à des considérations politiques. Si Luther n'a pas osé tenter de fonder unr Eglise, cominenl peut-il être question aujourd'tiui d'affermir TEglise luthérienne? comment croire que le protestantisme d'aujourd'hui fera ce que n'a pas même tenté le protestantisme du xvi* siècle?

• «Maintenant », dit Thomasius, « nous voyons clairement.

492 cnAPiTRE XVII.

faisons une distinction qui ne sort pas de notre pensée et à laquelle ne correspond aucune différence réelle, il en est de même du christianisme et de l'Eglise, intellectuellement on les peut distinguer, mais effectivement ils sont absolument identiques ; établir une différence réelle entre eux et les séparer, ce serait les supprimer l'un et l'autre. Le christianisme est l'Eglise, et l'Eglise est le christianisme. Par le même acte qu'il a fondé sa religion, Jésus-Christ a aussi fondé son Eglise, c'est-à-dire la société visible de tous les fidèles qui vivent sur la terre, société dans laquelle, à la faveur du ministère doctrinal et pastoral établi par lui, son esprit continue de vivre, sa parole d'instruire, sa grâce de sauver ; par le même acte qu'ils crurent en lui comme envoyé de Dieu, sesdisciples s'unirent à lui comme membres de son corps mystique', furent admis au rang de fidèles et de citoyens de son royaume céleste *, de brebis de son troupeau '. Il ne déploie pas une moindre solennité, une moindre autorité lorsqu'il fonde son Eglise que lorsqu'il envoie ses Apôtres prêcher sa religion, tout ensemble ancienne et nouvelle. Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur

et cela pour la première fois, que le chrislianisme n'a pas seulement pour but de sauver quelques âmes isolées, mais encore de fonder la communauté de foi et de vie, d'établir une cité de Dieu dans le monde; nous comprenons que l'Eglise est un royaume indépendant, la forme esseniielle sous laquelle se manifeste le christianisme ». [Réneil de la vie évangélique et de V Eglise luthàrierme de Bavière. Erlangen, 1867, p. 247.)

« Èphes., I, 23.

*Matth.,Y, 14; X, 7,

' Joan , X, 1.

LE CHRISTIANISME ET L EGLISE. A'àii

la terre. C'est pourquoi, allez, enseignez tous les peuples et les baptisez^. Je te le dis, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle '. En posant les fondements de la foi, le Seigneur fonde aussi son Eglise ; la prédication de la vérité et la fondation de l'Eglise sont un seul et même dessein du Père que Jésus-Christ est venu accomplir sur la terre •. Celte identité du christianisme et de l'Eglise est si étroite que, pour jouir des bienfaits du christianisme^ il faut vivre dans l'Eglise, et que tout homme séparé de l'Eglise est comme un membre qui, ne tenant plus au corps, est mort et desséché, parce qu'il no participe plus à la vie de l'âme, a Que celui qui n'écoute pas « l'Eglise vous soit comme un païen et un pécheur pu- « blic* ». L'âme n'est pas plus intimement unie au corps que le christianisme à l'Eglise. L'Eglise est le corps du Christ, et l'Apôtre va jusqu'à dire que c'est Jésus-Christ mêniC *. L'identité du christianisme et de l'Eglise est «n des principaux dogmes de la foi chrétienne. Je crois en la sainte Eglise catholique et apostolique, c'est-à-dire à une Eglise qui est de tous les temps et de tous les lieux, en laquelle Jésus-Christ vit et règne. Le lien dont nous parlons est aussi indispensable que celui qui, unissant

* Matth., XXVIII, 18.

« Matth., XVI, 18.

» Joan., IV, 34 ; xvii, 4.

* Matth., xvili, 17.

* I Cor., xil, 12. Fit ergo ex duobus xma persona ex carit>: et corpore, ex sponso et sponsa. August., Enanat. ii, in Ps. xx:., serai, i, 4.

l'âme au corps, constitue l'homme, et saint Cyprien, le grand évêque et martyr, a pu dire : « Qui n'a pas TEglise « pour mère, ne peut avoir Dieu pour Père* ». Celui-là n'est pas chrélien qui n'est pas dans l'Eglise. « Ceux qui « sont avec Dieu et Jésus-Christ », dit saint Ignace *, g je « les trouve avec l'évêque; et ceux qui se convertissent « et viennent à l'unité de l'Eglise, appartiennent à Dieu». Ainsi le dessein que Jésus-Christ a formé de publier sa doctrine dans le monde, se confond avec la volonté qu'il a eue de fonder l'Eglise. La diffusion du christianisme parmi les peuples n'est rien autre chose que l'extension de l'Eglise; la communauté de foi ne s'effectue et ne se maintient que par îa communauté de la vie ecclésiastique. Le Maître n'habite plus, visiblement du moins, sur la terre, mais sa parole continue de se faire entendre par la bouche de l'Apôtre : Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise*. C'est d'abord saint Pierre qui annonce la foi en Jésus-Christ ressuscité *. Les autres Apôtres prêchent après lui, de concert avec lui et en reconnaissant sa primauté*. L'Eglise étend ses limites à mesure que le nombre des fidèles augmente'. Et les Apôtres, que l'esprit de Dieu inspirait, choisissant des aides.

* £p. XLV, LU. Cf. De unit. Ecoles., c. 14 : Esse martyr non ipote&t, qui in Eccîesia non est : ad regnum pervenire non potest, qui eam, quœ regnatura est, dereliquit.

« Ad Philadelph., c. 3.

* Luc, X, 16.

* Act. des Ail, n, 14.

» Gai., H, 2.

« Il a paru bon à rEsprit-Salnt et à nous. Act.^ xv, 28.

LE CHRISTIANISME ET l'ÉGLISE. 495

des vicaires et des successeurs, leur imposent les mains et leur transmettent ainsi les pouvoirs qu'ils tiennent eux-mêmes du Christ, en sorte que ceux-ci sont établis aussi pour régir l'Eglise de Dieu *.

Le christianisme fait donc son entrée dans le monde, non pas comme une philosophie livrée à toutes les variations des opinions subjectives, aux humeurs et caprices de l'homme, non comme un système de conceptions déduites méthodiquement les unes des autres, non comme un ensemble de propositions et de démonstrations; mais il s'est présenté comme une vie nouvelle, dans laquelle l'homme doit entrer tout entier *, comme un corps constitué qu'anime l'esprit du Christ, comme un royaume fermé dans lequel exclusivement abondent la lumière et la vie, hors duquel on est sous l'empire du mensonge et de la mort'. Dans ce royaume le Seigneur a lui-même établi les pasteurs et les docteurs pour la sanctification des fidèles et l'édification de son corps mystique*, et ces pasteurs et docteurs, les fidèles leur doivent respect et obéissance ». Donc tout ce qui démontre la divinité du christianisme, démontre par là même la divinité de l'Eglise. Au caractère élevé de sa doctrine nous avons reconnu la divine mission de Jésus-Christ*. Alais la mission qu'il a donnée à son Eglise les pasteurs

* Act., XX, 28.

' Voy. UUmann, Essence du christianisme, Iiitrod.

' I Cor.,, V, 5.

^ Ephes., IV, 4, 12.

*He6r., xiir, 17.

«Cf. t. II, p. 137.

4Ub CHAPITRE XVII.

et docteurs qu'il lui a préposés, les promesses qu'il lui a faites, les pleins pouvoirs qu'il lui a légués, tout cela forme une partie assez considérable de cette doctrine. La rapidité prodigieuse avec laquelle le christianisme s'est propagé, conformément aux prophéties du Seigneur, a été pour nous une démonstration frappante de sa vérité, un signe évident qu'une providence toute spéciale est intervenue dans la marche des événements, qu'une puissance' surhumaine accompagnait les Apôtres dans leurs courses à travers les peuples '. Mais c'est dans l'Eglise, par l'Eglise et en tant qu'Eglise que le christianisme s'est répandu ; c'est à l'Eglise que les promesses ont été faites, c'est à elle qu'elles ont été tenues.

Toujours debout au milieu de la tourmente incessante des siècles, invincible dans le combat qu'il soulient contre ses ennemis du dehors et du dedans, contre les puissances visibles et invisibles, contre le mensonge, le péché et la prévarication, le christianisme par sa conservation et sa durée nous révèle clairement la main invisible qui porte et soutient l'œuvre du Christ*. Mais c'est par TEgli.^ que le christianisme a pu subir victorieusement Tépreuve des siècles, c'est à l'Eglise que le Seigneur a fait la promesse de demeurer perpétuellement et jusqu'à la fia au milieu d'elle, quoique invisiblement*, et de ne jamais laisser prévaloir contre elle les portes de l'enfer*. La cou-

» Cf. t. II, p. 379.

Cf. t. II, p. 400.

3 Matth., xxviii, 20.

^ ilatth jXYlj {8.

fession glorieuse de tant de millions de martyrs depuis les apôtres tués par Néron 'jusqu'aux missionnaires dont le sang coule encore aujourd'hui sous la hache des sauvages, est un témoignage rendu à Jésus-Christ; oui, mais c'est aussi un témoignage rendu à l'Eglise, mère de ces martyrs, qui les a envoyés, qui les a encouragés à mourir S qu'ils ont confessée en mourant et dans le sein de laquelle leurs ossements reposent. Le même Seigneur Jésus-Christ qui en appelle à ses actions miraculeuses pour qu'elles rendent témoignage de la mission qu'il a reçue de son Père*, a promis aussi aux fidèles de leur faire voir dans l'Eglise les mêmes merveilles, sinon de plus grandes encore*. Les miracles que raconte l'histoire des Apôtres et qui signalèrent l'Evangile à son apparition comme l'œuvre de Dieu aux Juifs et aux païens», ces miracles n'ont-ils pas été opérés dans l'Eglise et par les chefs de l'Eglise pour être une confirmation divine de leur prédication et de la foi qu'ils annonçaient. Ces miracles démontrent la divinité du christianisme tel qu'il a été constitué et organisé, c'est-à-dire en tant qu'Eglise, ils prouvent donc la divinité de l'Eglise, dans laquelle et par laquelle ils ont été opérés ^ Il est donc démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'y a pas

* Cf. tom. n, p. 407.

' Cyprian., Ep. vi et x ad martyr, et Confc::: •Cf. t. n, p. 183.

* Marc, XVI, 17 ; Joan., xiv, 12.

» Ad., II, 43; III, 6.

' Cf. tom. II, p. 410.

.\POL. DÇ Cebist. — Tous 17.

de christianisme sans l'Eglise, que le vrai chnslianisme ne trouve sa réalité que dans l'Eglise, a Où est l'Eglise, 0 là se trouve KEsprit de I>ieu ». 11 y a donc un sens profond et une grande justesse d^expression dans la manière d© parler habituelle qui dit histoire de VEglise pour marquer ie développement du christianisme dans tout le cours de son existence *.

Le christianisme est l'œuvre de Dieu, donc l'Eglise aussi est l'œuvre de Dieu. Tout ce qui dans le christianisme porte le caractère du divin, appartient à l'Eglise; l'essence du christianisme est l'essence de l'EgUse, la gloire du christianisme est la gloire de l'Eglise, la puissance et les effets du christianisme sont la puissance et les effets de l'Eglise, par le Christ qui l'a fondée, qui vit et agit en elle. C'est pourquoi tant de chemins mènent à Rome : toute Yérité intéressant l'homme, toute grande pensée cnrétienne, pourvu qu on s'y attache fortement et qu'on la suive jusqu'au bout, conduit nécessairement l'esprit qui cherche jusqu'à celte Eglise qui porte dans son sein l'unité, la plénitude et la totalité de toutes les vérités religieuses et humaines. En elle réside le Christ, centre lumineux d'où émanent tous les rayons qui portent le jour dans les régions les plus reculées de la vie

* « Le clirislianisme visible, vivant et efficace, n'est pas autre cliose que l'Eglise. L'Eglise est le corps de la vérité chrétipnne, c'est en elle que celle-ci se fait reconnaître. C'est par l'Eglise que le christianisme entre dans l'hisioire. Il faut qu'elle [taraisse aux yeux, qu'elle enire dans la réalité par le fait de l'honime. Comme telle, elle est soumise dans ses membres aux égarements et aux maladies de tout genre. Mais elle porte en elle-même la vie du Saint-Esprit, et c'est pourquoi elle ne succombe jamais et triomphe de loua ses maux ». UadowitZ; Entretiens sur le présent, p. 348.

LE CHRISTIANISME ET l'ÉGLISE. i99

naturelle et surnaturelle, et vers lequel tendent tous les êtres de toute l'énergie de leur essence, pour trouver en lui chacun sa perfection propre *. Donc qui attaque l'Eglise, attaque nécessairement le christianisme : le protestantisme; pendant les trois siècles de son histoire, en a fourni la preuve éclatante.

Sans l'Eglise donc, et en dehors d'elle, pas de véritable christianisme. Transportons-nous au temps où le dernier des Apôtres qui eût vécu avec le Seigneur venait de mourir ; et demandons-nous : oii est maintenant l'Eglise de Jésus-Christ, où sont les pasteurs légitimes, où se trouvent la vraie doctrine et les sacrements? La réponse nous est donnée par cette parole du Seigneur : « Toute puisa sance m'a été donnée au ciel et sur la terre ; c'est pour- 0 quoi allez, enseignez tous les peuples et les baptisez ; a enseignez-leur à garder fidèlement tout ce que je vous a ai dit. Voici que je suis avec vous (qui enseignez, qui « baptisez, qui gouvernez l'Eglise) tous les jours jusqu'à « la fin du monde * ». Cela est indubitable, les Apôtres devaient avoir des successeurs dans le ministère et la prédication, dans le gouvernement de l'Eglise et la dispensation des sacrements, et ces successeurs doivent durer jusqu'à la fin du monde et parmi tous les peuples. En

* De là vient qu'il y a presque autant de motifs différents de conversion que de personnes qui se convertissent.

-Matth., xxviii, 20. L'expression ôlre avec quelqu'un, a côlé de quelqu'un, l'orme une locution familière à la sainte Ecriture (Juges, vi, d2, 16; Ps. xxu, 4) et qui marque une protection spéciale, irrésistible du Seigneur, et qui doit nécessairement assurer le succès de l'œuvre pour laquelle il a prorais son assistance.

500 CHAPITRE XVlf.

outre le Seigneur a positivement promis sa protection spéciale à ce corps immortel des docteurs, des prêtres et des pasteurs de son Eglise, en sorte que, le Christ étant avec eux, c'est bien la doctrine du Christ que leurs voix annoncent ; c'est bien la grâce du Christ qui coule par les canaux de leurs sacrements , c'est bien à Jésus-Christ qu'ils mènent ceux qui les suivent, et cela sans interruption, sans défaillance possible jusqu'à la fin du monde. Ce qui a été promis à l'Eglise, c'est un miracle, c'est l'action persistante et durable d'une assistance divine, extraordinaire. Mais celui à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre, celui qui a si merveilleusement déjà accompli les promesses faites par lui dès le commencement du monde ', peut bien aussi remplir cette dernière promesse, et assurément il voudra la remplir. Comme la Providence gouverne la nature, Jésus-Christ gouverne le monde surnaturel, le royaume de l'Eglise. Il se conclut de là qu'il n'est jamais permis à personne de se séparer de l'Eglise qui tient aux Apôtres et au Christ lui-même, par le triple lien de la doctrine, des sacrements et de la hiérarchie*. Qui s'en sépare, se trouve condamné par son propre jugement ', car il a rompu les liens qui le rattachaient à Jésus-Christ et auxApôtres *; et chaque fois que, récitant le symbole des Apôtres, conservé par toutes les confessions, il dit : Je crois en la sainte Eglise catholique

*Cf. t. II, p. 381.

* Vinculum symbolkum, liiurgkxmi, hierarchicum,

8 Tit., III, 10,11.

*Cf. Jud., XVII, 18, 19.

LE CHRISTIANISME ET L'ÉGLISE. 50i

et apostolique, il repète la sentence de sa propre condamnation.

Ces séparations, ces hérésies, le Seigneur ne les a pas épargnées à son Eglise ; il les a même prédites K L'Apôtre va jusqu'à dive qu'il est nécessaire^ qu'il y ait des hérésies. Par ce moyen l'Eglise est en tout semblable à son Seigneur, à son divin maître et modèle qui vit à jamais en elle, et qui est pour beaucoup une pierre d'achoppement et un signe de contradiction '. Mais les hérésies n'ôtent rien à la certitude que l'Eglise a « d'être seule la vraie t Eglise du Seigneur, indestructible et capable de résisler « au monde conjuré contre elle et de voir tomber épuie sées devant elle infailliblement toutes les hérésies * » .

Le seul fait de la séparation est un stigmate que nulle hérésie ne peut effacer de son front, stigmate accusateur qui lui montre comme premier jour de son existence celui où un seul homme eut l'audace de s'opposer à toute TEglise, où la partie se souleva contre le tout, où le rameau se sépara de l'arbre, et le membre du corps auquel il appartenait auparavant •. Le nom même que porte une hérésie lui rappelle sans cesse son auteur qui n'est pas le

"* Matth., xvm, 7.

»ICor., XI, 18,19.

' Luc, II, 34, 35.

* Paroles de l'évêque Alexandre d'Alexandrie (Ep. ad Âkxandr., Cmstantinop., c. 13. Migne. Tom. xviii, p. 549 et seqq.). Commencement du iv* siècle.

' Sa doctrine est une doctrine privée (î^îa ^o^a), dit Eégê- Eippe dans Eusèbe (B. E., iv, 22), qui s'oppose à la doctrine universelle.

502 CHAPITRE XVIi;

Christ ; mais un pur homme et non l'Homme-Dieu *. a Mar- «cion et Valentin », dit Tertullien *, a ont paru au temps 9 de l'empereur Antonin ; auparavant on ne les connais- « sait point ». Ce que Tertullien dit de ceux-là s'applique à tous ceux qui, dans le cours des siècles, dès le commencement se sont séparés de l'Eglise : Gnostiques, Ariens, Pélagiens, Manichéens •; aucune hérésie, si ancienne qu'elle soit, n'est en état de faire disparaître celte marque qui la condamne, non plus que de justifier sa séparation; C'est ainsi que déjà les Samaritains ne pouvaient jusqu'au jour du Messie se justifier d'avoir brisé l'unité du peuple de Dieu *. Le péché souille donc le berceau de toute hérésie, et il n'y a pas de séparation qui ne soit une semence féconde de nouvelles divisions; toute secte enfante nécessairement des sectes nouvelles, a En effet », dit Tertullien •, « tout Valentinien peut faire ce qu'a fait « Valentin, ettout Marcionite, faire ce qu'a faitMarcion ». a En combien de morceaux se sont brisés ceux qui se « sont séparés de l'unité de l'Eglise », dit saint Augustin en parlant des hérétiques de son temps *. Ce que saint Augustin disait à Julien, chef des Pélagiens, l'Eglise

* Eumanam conantur ecclesiam facere. Cyprian., Ep. lu ad Antonian.

* Prœscript., c. 30. « Que leurs établissements humains sont de beaucoup postérieurs à l'Eglise catholique, c'est ce qu* n'a pas besoin d'une longue démonstralion », dit Clément d'Alexandrie {Strom., vu, 16).

«Cf. Clem. Alexand., l. c.

* Joan., IV, 22.

* Prœscript., c. 42.

* Serm. iv, 32.

LE CHRISTIANISME ET l'ÉGLISE. 503

continue de le dire à chaque hérésie : « Revenez à nous, « vos ancêtres n'avaient pas la foi que vous enseignez « aujourd'hui, vous êtes sortis d'une Eglise qui enseigne a le contraire de ce que vous enseignez maintenant * ». « Vous avez tous cru autrefois » , dit TertuUien % a ce « que nous croyons».

Une opinion qui contredit l'enseignement de l'Eglise est déjà comme telle et par là même convaincue d'erreur. Les Apôtres ont légué à l'Eglise leur foi ; c'est donc un critérium de vérité que d'être d'accord avec l'Eglise '; il n'est pas besoin d'une démonstration plus longue ni d'une discussion avec les hérétiques. La vérité a-t-elle attendu pour paraître que les hérétiques soient venus ? « Alors, avant qu'ils fussent venus, il n'y avait point a d'Evangile, point de foi, le baptême ne servait de rien, « non plus que les œuvres de foi et les souffrances des « martyrs , demande TertuUien *. Est-il donc vrai- « semblable que tous aient erré et que tous se soient

• August., Op. imper f., rv, 10.

* Prœscript, c. 30-34. Novelli estis, posteri estis, hestemi estis. (C. Prax., c. 2.) Id esse dominicum et verum, quod sit prius traditum, id autem falsum, quod sit posterius immissum. (C. Marcion, IV, 5.) Cf. c. 5, 19 : Constat id venus, quod prius, id prius, quai et ab initia, id ab initio, quod ab Apostolis. — Cf. Iren., Adv. Eœres., v, 90 : Omnes enim ii [hœretici) valde posteriores sunt, quam Episcopi quibus ApostoH tradiderunt Eccîesias.

«Terlulliao., Prœsmp<.,c. 20, 21. Cf. Clément., S/rom., vu, 16. — Ces représentants cachés de la vraie Eglise avant la Bè forme, auxquels on a de nouveau recours, n'ofïrent pas un subterfuge heureux. S'ils étaient en communion avec l'Eglise, alors ils lui appartenaient, si non, alors qu'on nous les montre ; qu'on nous dise donc qui, quand et où ils étaient?

^ Loc. cit., c. 29.

e réunis dans la même erreur? Non, ce qui se trouve le « même parmi un très-grand nombre n'est point erreur, « mais tradition. Qu'on ose donc soutenir qu'ils ont erré « ceux qui ont transmis la foi ! et que l'erreur a régné a jusqu'à ce qu'elle ait été détruite par l'hérésie. La téc rite attendait donc que les Marcionites et les Valentins « vinssent la révéler 1 Quelle absurdité de prétendre que a l'hérésie soit antérieure à la véritable doctrine qui nous a a annoncé qu'il y aurait des hérésies, et qui nous aver- 0 lit de les éviter. C'est à l'Eglise, dépositaire de cette « doctrine, qu'il est dit, ou plutôt c'est cette doctrine « même qui dit à l'Eglise : Si un ange vient du ciel vous « annoncer un autre Evangile que celui que je vous ai a annoncé, qu'il soitanathème * ». « S'il existait déjà une « Eglise avant Donat », dit saint Augustin*, a si l'héritage « du Christ ne s'était point perdu, le plus sûr est de pera sévérer dans la doctrine et la pratique de cette Eglise. <f Que s'il n existait pas d'Eglise alors, d'où vient donc « Donat ? de quel pays sort-il ? de quel ciel est-il tombé ? » Saint Cyprien refuse même de prendre connaissance des erreurs deNovatien, dès qu'il sait qu'il n'est point d'accord avec l'Eglise *; acar, dit-il, il sera ce qu'il voudra, mais il a n'est pas chrétien, puisqu'il n'est point dans l'Eglise du a Christ. Ils ne gagnent rien à citer des textes de la Bible ( pour justifier leur apostasie, car l'Ecriture appartient

* Terlullian., l. c, c. 2^=

» Le Baptism. Contr. Donat., m, 2 ; C. Crescen., ii, 3S.

' Ep. ui ad Antonian. — Pastor haberi quomodo potest, qui nemvd succedens et a se ipso inàpiens alienus fit et prof anus ? Id., ad Magn.

« non pas à eux, mais à l'Eglise qui a reçu, avec le dépôt c de l'Ecriture, l'esprit de l'Ecriture dont ils ne font, eux, « qu'abuser et qu'ils dénaturent * o.

L'Eglise, dit Clément d'Alexandrie ', existe avant toute secte, elle est en possession de la vérité. Elle n'a pas besoin de preuve contre l'hérésie, sa preuve suffisante c'est qu'elle existe; la parole du Seigneur est toujours vivante parmi ses disciples, et la vraie doctrine du Christ est un trésor public dont le dépôt s'est fait de la main à la main devant de nombreux témoins ', c'est-à-dire devant toute l'Eglise et dans un lieu public ; et ce trésor, l'Eglise ne cesse d'en tirer , fidèle dispensatrice , V ancien et le nouveau. C'est pourquoi l'Eglise ne dispute point comme les hérétiques qui tiennent école de disputes*; ayant conscience de la divinité de sa doctrine, elle se contente de l'exposer. La foi qui dure sans défaillance et vit dans l'Eglise, conservée par la présence de Jésus-Christ au milieu d'elle et gravée dans les cœurs des fidèles par le doigt du Saint-Esprit, voilà la règle et la mesure de la vérité par laquelle elle surmonte l'hérésie. Et à l'exemple de l'Apôtre, l'Eglise dit à tout homme qui se soulève contre sa

• Tertullian., VTœsm-pt., c. 20, 36-38. Qms sine scriptura probanms ad scripturam non pertinere. — Les hérétiques iiilerpoleui l'Ecriture (Tertullian., C. Marcion, iv, 3. Iren., Adv. Jlœres., m, 12), ils l'admeUenl ou la rejettent suivant leur caprice et leur bon plaisir. (August., C. Faust., xxxii, 8. De Vtilit. cred., c. 7. Cf. Clément. Alexand., Strom., vu, p. 757.

» Loc. et*., VII, p. 764 : « L'ancienne Eglise catholique est vraiment l'Eglise originelle, de laquelle les sectes sont sorties en innovant ».

'il Tim., II, 2. Cl. Joan. Chrysosl., in hoc loco.

♦ Clem. Alexand., l. c, 15.

doctrine: Est-ce de vous qu'est sortie la parole de Dieu ^ ? En effet, le principe que le pape saint Etienne opposait aux opinions erronées des Africains: Une faut rien faire en dehors de ce qui est traditionnel^ ce principe était dès le commencement et est encore la seule voie royale * par laquelle l'Eglise triomphe de toutes les hérésies.

a Une remarque frappante », dit avec raison Mœlher', f c'est que tous les sectaires reconnaissent que TEglise « catholique, en proscrivant les hérésies précédentes, a été a l'infaillible interprète de la vérité ; ils aiment à sousa crire aux jugements qu'elle a portés contre leurs de- € vanciers, mais ils ne veulent pas reconnaître les princ cipes qui ont dicté ses définitions. Une doctrine ainsi a formée et toujours si exactement définie eût-elle été « possible sans l'idée que l'Eglise a d'elle-même et en « dehors de sa constitution actuelle ? n Les raisons alléguées par les hérétiques pour justifier leur sortie de r Eglise furent toujours les mêmes dans toutes les sectes, malgré les différences doctrinales, a Ce qui règne daa" «l'Eglise », disait Julien d'Eclane, chef des Pélagiens, « c'est la déraison et la folie; il n'y a plus là de place a pour la vérité; l'Eglise n'a plus aujourd'hui pour elle

^ICar.j XIV, 36.

■ Clem. Alexand., l. c, rv, 15.

• Symbolique, § 39. Cf. Iren., l. c, m, 24;

Lorsque Hase (Polémique, p. -4) fait consister la difiérence «ntre le catholicisme et le protestantisme en ce que celui-là affirme l'identité du christianisme avec le corps hiérarchiquement constitué de l'Eglise romaine, il dit une chose qui n'est pas exacte. Nous alfirmons que le christianisme, le royaume de Oieu, l'Eglise idéale et invisible est dans l'Eglise réelle.

« que les femmes et les artisans, l'écume de la société ' » . Langage tenu également par les Donatistes, tenu par Cal- Tin '. Tous les hérétiques ont reproché à l'Eglise ce qu'ils ont appelé la contradiction évidente de sa doctrine et de son culte avec l'Ecriture sainte '. Ce ne sont là que des prétextes. La cause véritable de la séparation est tout autre et nous la trouvons déjà exprimée dans l'Ecriture *. Ajoutons une quatrième proposition : Sans VEglisey pas de foiy mais seulement des doutes et des opinions individuelles. Or, la foi est le fondement, la racine de la justification, sans laquelle fl est impossible de plaire à

extérieure, visible et historique, mais nous ne prétendons sas que TEglise idéale, invisible forme une seule et même cuose avec l'Eglise réolle et vifc;ible. Celle-ci doit tendre a s élever jusqu'à colle-là en se purifiant de plus en plus. Voilà pourquoi le Seigneur souffre que les imparfaits et les pécheurs en fassent partie jusqu'à la séparation définitive qui aura lieu après la moisson. — Kahuis (i)ogm. luther., u, p. 621) risque aussi l'assertion que, d'après la manière de voir dominante au moyen âge, ressence ae l'Eglise consistait dans l'organisme extérieur et vitîible, cependant il avoue (p. 622), que le protestantisme a trop fait abstraction du corps de l'Eglise.

* Augustin., Op. imgcrf.y i, 12.

* Institut., IV, 2.

» Tertull., l. c, c. 17-19.

* Ce sont «des hommes épris d'eux-mêmes » (IITtm.jii, 2), « qui n'ont d'autre souci que de se nourrir eux-mêmes » (Jud. 12). « Us veulent s'élever au-dessus des autres », dit Clément d'Alexandrie {î. c.,iv, 15), « ils s'écartent du chemin de la vérité. La pure doctrine les éblouit, il leur faut une doctrine pour eux, (ai?*'"î)j i's veulent changer la foi des ancêtres et y apporter quelque chose de plus exquis». « Leur force », dit saint Grégoire de Nazianze, « consiste dans notre faiblesse ». Orat. xviii, p. 286. Cf. Orat. xxiir, p. 422. Les hérésies, selon Origène (C. Cels., m, 12) sont des altérations du christianisme, des monstres nés de l'amour-propre. Tertullian., Prœscript., c. 40,41.

Dieu, la foi à *out ce que le Christ a enseigné, exempte de nouveauté et pure de toute doctrine étrangère ^ Mais J'idée d'une foi divine implique la soumission absolue de notre intell gence à une autorité divine, infaillible, excluant le 'noindre doute et formant la raison et le motif de notre foi. Or, cette autorité est et ne peut être que dans TEglise, à laquelle le Christ a transmis la charge d'enseigner à sa place *, laissé ses promesses % annoncé et envoyé le Saint-Esprit*, et renvoyé les fidèles ^ Et où trouver une autorité enseignante à qui vous puissiez TOUS livrer en toute confiance et sans craindre l'erreur ni le mensonge ?

Dans l'Ecriture sainte*, répondent les protestants; c'est elle qui est la norme, la source, la règle unique en matière de foi, et qui seule peut l'être, parce qu'elle est la pure parole de Dieu, témoignage infaillible de la vérité éternelle'. Il y a donc un christianisme sans Eglise, une foi sans ministre enseignant, et qui s'appuie sur la seule Ecriture.

* Eebr., ii, 6 ; Rom., xvi, il ; Hal, l, 6, 7 ; Tit., m, 10.

* Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie,, Joan., XX, 21.

' Matth., XXVIII, 20.

* Joan., XVI, 13 ; xvi, 7 ; XV, 26.

' Que celui qui n'écoute pas l'Eglise vous soit comme un païen et un publicain. Matth., xviii, 16, 17.

* Sed ipsi de Scripturis agunt, dit Tertullien en parlant des anciens sectaires, et de Scrii>turis suadent. Scripturas obtendunt, et haé sua audacia statim quosdam move?it ; in ipso vero congressu firmos quidem fatigant, infirmos capiunt, medios cum scmpulo dimittunt. Tertullian., l. c, c. 15.

' F. C. De compmd. doctrin. form., p. 570 ; Credimxis unicam

Cela est spécieux, mais avec un peu d'altenlion l'on s'aperçoit bien qu'il n'y a là qu'une fausse apparence. Avant tout une chose doit nous frapper, c'est que les protestants ont été les premiers à revendiquer l'autorité exclusive de la Bible, contrairement à toute l'antiquité ecclésiastique et même aux premières sectes hérétiques'. « Cette opinion », dit Mœlher', « s'exprime souvent de la a manière la plus naïve ; le lecteur de la sainte Ecriture « s'y laisse facilement prendre par irréflexion; il admet « cela du premier coup et avec une candeur d'enfant »,

Cependant tout n'est pas résolu par là. A peine le mot de Bible est-il prononcé, qu'aussitôt une question se présente, qui renverse et anéantit tout le système, cette question, la voici : Vous avez donc une bible? et d'où vous vient cette bible ? Est-il bien certain que ce livre, qui porte le nom de sainte Ecriture, soit réellement la sainte Ecriture écrite par les Apôtres sous l'inspiration du Saint- Esprit ? Et s'il en est ainsi, comment savez-vous si elle contient toute la doctrine de Jésus-Christ? Et en supposant que cela soit, comment savez-vous que la sainte Ecriture est entière et non falsifiée ? Et supposé cela encore, qui vous donne la certitude que le sens que tous trouvez dans la bible est bien le sens de la Bible ? Vous

regulam et normam, secundum quam omnia dogmata omnesqm doctores œstimari etjudicari oporteat, nuUam omnino esse, quam pro~ phetica et apostolica scripta cum Veteris tum Novi Teslamenti. {Art. Smalcald., p. 308.) Luther, ÛEuv., xvi, 2630; xxii, 2001. — D'autre part, Concil. Trident., sess. iv. Décret, de can. script-

* « Le protestantisme présente plus résolument qu'on ne l'avait jamais fait l'Ecriture comme l'unique règle de la parole de' Dieu ». Lutliardt, Cowpendium de Dogmatique, p. 22i.

• Op. cit. supr., p. 300.

interrogez la Bible, mais la Bible est une lettre morte ; seule, elle n'a pas de réponse à vous donner, elle a besoin d'une parole orale et vivante qui lui donne l'âme et la vie. Entendons là-dessus une autorité non suspecte.

Platon * fait ainsi parler Socrate : o Des écrits ne dona nent point la sagesse, ils n'en contiennent que l'ombre. « Quand des disciples auront appris beaucoup de choses a sans maître, ils croiront être bien savants, et ne seront « que des ignorants pour la plupart et de faux sages insupa portables dans le commerce de la vie. Ainsi celui qui « pense transmettre un art en le mettant par écrit dans un « livre, aussi bien que celui qui croit à sou tour l'y puia ser, comme si ces caractères pouvaient lui donner quela que instruction claire et solide, montre vraiment trop 0 de simplicité. Il se trompe gravement, s'il pense qu'un a écrit puisse être quelque chose de plus qu'un moyen de « réveiller les souvenirs de celui qui connaît déjà le sujet a qui y est traité. Une fois écrit un livre circule de main a en main, passant de ceux qui entendent la matière à

* Ordo rerum desiderabat illud prius proponi, quod nunc solum disputandum est : Quibus competat fides ipsa? Cujus sunt scripturœ? A quo et per quos et quando et quibus sit tradita disciplina, qua pmt Christiam? TerluU., Prœscript., c. 19.

Dans son livre des Prescriptions Terluliien oppose aux hérétiques les propositions suivantes :

1° Les Eglises fondées par les Apôlres (surtout TEglise romaine) conservent les traditions orales des vérités qui leur ont été enseignées.

2" Cette tradition promulguée par l'Eglise est une règle pour séparer la vérité de l'erreur.

3° C'est d'après cette tradition qu'il faut interpréter l'Eicriture.

4° L'Ecriture comme telle, son authenticiié, son inlégriié ae sont dignes de foi que par l'enseignement ecclésiastique.

« ceux pour qui l'ouvrage n'a pas été fait, et ne sachant « avec qui il faut parler, avec qui il faut se taire. Le sens « contenu dans les mots est torturé et altéré sans qu'il « y ait de sa faute, il ne peut se secourir lui-même ni se « défendre, et il a toujours besoin du secours de son au- « teur. Bien différent est un autre discours, écrit avec les « caractères de la science dans l'âme de celui qui étudie, « pouvant se défendre lui-même, et sachant parler et se a taire quand il faut. — Phœd. Tu parles du discours vi- « vaut et animé, qui réside dans l'âme en possession de a la science, et dont le discours écrit n'est qu'un vain simu- « lacre. — Socrate. C'est cela même ^ ». Vous interrogez votre Eglise ; mais l'Eglise protestant*

* « Les hérétiques », dit Clément d'Alexandrie [Strom., vu, 16), après saint Pierre {Il Petr., m, 16), « n'admeitenl pas tous les écrits des prophètes, ni tout entiers; ils cherchent dos passages équivoques ou obscurs qu'ils tordent dans leur sens, épluchant tous les mots sans égard pour le sens ».

«L'hérésie», dit aussi TerluUien {Prœscript., c. 17, 18), ce rejette certaius livres des Ecritures, et ceux qu'elle reçoit comme canoniques, elle ne les reçoit pas entiers; elle les altère, cl parce qu'elle en retranche*, et parce qu'elle y ajoute, pour les plier à son système. Ceux qu'elle reçoit entiers, elle les pervertit encore par les interprétations qu'elle imagine. L'audacieux novaleur n'a garde de reconnaître ce qui le confond ; mais il cite avec atVectation tout ce qu'il a lalt^ilié, et les passages obscurs dont il abuse. Si versé que vous soyez dans la science de l'Ecriture, qu'espérez-vous igagner par" la dispute? Tout ce que vous avancerez, il le niera opiniâtrement, taudis qu'il soutiendra tout ce que vous nierez : d'une pareille conférence, vous ne remporterez que beaucoup de fatigue et d'indignation. Celui pour qui vous vous étiez engagé dans celte discussion des Ecritures, et dont vous prétendiez dissiper les doutes, se tournera-t-il du côté de l'erreur ou de la vérité? Surpris que vous n'ayez eu aucun avantage marqué, que de part et d'autre on ait nié et aiririué également, et qu'on soit resté au même point où Ton eu était, il vous quittera peut-être encore plus indécis qu'auparavant, sans pouvoir juger où est l'hérésie.

012 CHAPITRE XYII.

VOUS r Qvoie, sans vous répondre *, à la Bible. Quedis-je? l'Eglise tout entière peut se tromper selon vous, comme de fait elle s'est trompée, ainsi que vous le prétendez, jusqu'à ceux que vous nommez les réformateurs*.

Ainsi donc le dogme fondamental du protestantisme implique en soi toute une série d'impossibilités et de contradictions '. Le sol sur lequel il a entrepris de construire est essentiellement mouvant, il ne peut même asseoir solidement la première pierre du fondement qui devrait porter tout le reste. En révolte contre l'enseignement ecclésiastique, les réformateurs en appellent à l'Ecriture ; mais ils oublient que la sainte Ecriture comme telle, c'est-à-dire comme ensemble de livres divinement mspirés, ne trouve son infaillible garantie que dans la conscience vivante et le témoignage constant de l'Eglise, du êein de laquelle elle est sorlie, dans laquelle et pour laquelle elle a été écrite ; que l'Ecriture n'a d'autorité que par les Apôtres et les chefs de l'Eglise elle-même; en un mot que l'Eglise est antérieure à l'Ecriture, qu'en nous donnant l'Ecriture elle nous en fait en même temps connaître le divin caraclùre et le sens*. Sans

* L'inspiration est supposée évidente par elle-même ! Lu- Ihardt, op. cit.

^ Invaluit perniciosissimus error, Scripturœ tantum inesse mO' menti, quantum illi Ecclesiœ sufpragio conceditur ; ac si vero œterna inviolabilisque Dei veritas hominum arbitrio nitei'etur. Calvin., institut., I, 7, 1 .

' « Tout ce que les écrivains bibliques disent, remarque l'autçur des Lettres sur le rationalisme (p. 80), ûous devons le croire par la raison qu'ils étaient inspirés; qu'Us aient été inspirés, nous devons le croire aussi parce qu'ils le disent ».

* Ordo rerum desiderabat illud frius proponi, quod nunc solum

LE CHRISTIANISME ET l'ÉGLISE. o!3

l'Eglise, pas d'inspiration certaine, ni de canon des Ecritures ; sans inspiration certaine, pas de parole de Dieu ; sans parole de Dieu, pas d'autorité infaillible ; sans autorité infaillible, pas de foi ; sans foi, pas de christianisme '. Ainsi le dogme fondamental du protestantisme, la 'croyance à la Bible comme parole de Dieu, ne s'appuie sur rien, il flotte positivement en l'air. C'est ce que Strauss a fort bien vu lorsqu'il dit : o Du moment que le « témoignage de l'Eglise, comme témoignage purement a humain, ne suffisait plus pour faire croire à l'Ecrilure t comme parole de Dieu, il en résultait pour le protes-

disputandum est : Quitus competat fides ipsa ? Cujus sivt scripturœ ? Aquo et per quos et quando et quibus sit tradita disciplina, qua fiunt Christiain ? Ubi enim apparuerit esse veritatem et disciplinœ et fidei christianœ, illic erit Veritas Scripturarum et expositionum et omnium traditioiium christiananim. (Terlullian., l. c, c. 19.)

' L'inspiration des saints livres, fait purement interne et qui se passe dans le secret do l'âme des écrivains sacrés, est tout à fait inaccessible à l'observation. L'inspiration ne saurait donc être certifiée par un témoignage humain. La critique i^cientifique est seulement en état 'de conslatei' et de démontrer que tels livres ont toujours été tenus pour inspirés dès le commencement. Mais une foi humaine n'est pas la foi divine. Si ces livres sont réellement inspirés, et si nous pouvons les considérer comme tels par une i~oi infaillible et divine, Dieu seul peut nous le révéler et l'Eglise nous l'enseigner sur le fondement de la tradition.

L'ancien protestantisme en convient lui-môme : Quensiedt {Theolog. didact. polem., i, p. 98) : Motiva ilhi non faciunt scripturœ divinitatem infallibiîem, i. e. non gignunt (idem dirinam, sed tantum humanam. Déjà Calvin [Instit., i, 7-4) défend d'appuyer la foi à l'Ecriture sur le sable mouvant des raisonnements humains. Par là la tradition est prise comme règle de foi indépendante à côté de l'Ecriture et même avant elle. Il y a des traditions dogn)atiques telles que la foi'mule du baptême, le baptême des enfants, la validité du baptême chez les hérétiques, la substitution du dimanche au sabbat etc., que les protestants admettent avec les catholiques, sans qu'ils puissent alléguer d'autre raison que la tradition elle-même.

Apol. du Cbrist. — Tome iV, 33

a tantisme une difOculté qui parut d'abord sans impor- ( « tance, mais qui depuis un siècle apparaît comme un vice , « de constitution assez grave pour mettre en danger l'exis- « tence de cet établissement. C'est en effet une tout autre « difficulté de démontrer la divinité d'un livre, que de « démontrer celle d'une institution comme l'Eglise, a Celle-ci se démontre elle-même : qu'est-ce que l'Eglise? «L'ensemble des membres qui la composent; et les « membres de l'Eglise ne le sont que par la supposition « de la divinité de l'Eglise. Les fidèles n'adhèrent pas à a l'Ecriture par le même rapport d'immanence qu'à « l'Eglise ; l'Ecriture n'est pas un organisme vivant a qui contienne en soi les sujets, sans pouvoir s'en sépa- 0 ler ; à l'égard de l'Ecriture ceux qui y croient sont « comme des sujets à l'égard d'un objet qui leur a été « communiqué. 11 est vrai que cette communication se a fait aussi chez les protestants par la voie de l'éducation, « et qu'elle constitue comme l'esprit de l'Eglise. Mais « autant cette communication est dans l'esprit du ca- « tholicisme , autant elle est en contradiction avec la « nature même du protestantisme. Le protestant doit, s'il a est conséquent, rompre ce lien de l'éducation, secouer « le joug de l'autorité ecclésiastique et se poser comme a sujet indépendant en face de la Bible, afin de devenir a certain par lui-même de sa divinité. Mais ces motifs a tirés des miracles, de l'excellence de la doctrine, et a encore plus de l'âge et de l'authenticité des écrits, de 0 la véracité des auteurs etc., ne peuvent, de l'avis même a des anciens théologiens, produire qu'une certaine pro- 0 habilité ; sans compter que d'après ce système de « preuve, c'est à la raison humaine au'il appartient de

« prononcer en dernier ressort, sur l'Ecriture. Où donc « assoirons-nous notre croyance en la sainte Ecriture, « si nous ne pouvons nous en fier ni à l'Eglise ni à la « raison ' ? »

Les Réformateurs cependant croyaient avoir trouvé une réponse à celte difficulté, a Lorsque les Papistes », disait Calvin *, « nous demandent d'où nous vient la cer- 0 titude que l'Ecriture est la parole de Dieu, puisque a nous rejetons le témoignage de l'Eglise, c'est comme si t on demandait : Comment nous pouvons distinguer la « lumière des ténèbres, le blanc du noir, le doux de a l'amer. Car nous avons le sentiment de la vérité de la <c sainte Ecriture, non moins vif que celui de la couleur « blanche ou noire, que celui de la douceur ou de l'air mertume». ~ a Comme si», répond Strauss », «on « n'instituait pas ainsi un critérium éminemment subjec- « tif et vacillant, fait pour ouvrir la porte au plus sauvage a fanatisme; comme si encore la décision dernière n'était a pas remise par là à chaque homme en particulier, 0 puisque ce sentiment que l'on fait juge de tout appar- « tient à la nature humaine ! »

Non, répond le protestantisme, ce sentiment n'est ni subjectif ni humain : c'est la voix de l'Esprit-Saint qui

^, « P^^™f,lïe"r », dit Lessing, la certitude de l'inspiration et de 1 infaillibilité des écrivains sacrés n'est qu'une certitude historique : c'est là ce fossé large et fangeux que je ne puis franchir, quoique j'aie souvent et sérieusement tenté de sauter par dessus ». (OEuv., t. v. p. 83. Berlin, 1823.) Cl.

Notes additionnelles du xvii* chapitre.

* Loc. cit., XVII, 2.

^ Glaubenskhre, p. J34.

parle intérieurement à notre esprit et qui témoigne de la divinité de l'Ecriture '.

« Le système protestant », continue Strauss, « semble « avoir enfin trouvé là un point où il lui sera possible de a prendre pied avec une certitude absolue, tout en res- 0 tant également indépendant et du témoignage univer- « sel de l'Eglise, et du jugement subjectif de chaque par- 0 ticulier. Mais celte position n'est pas tenable ; et, en vou- « lant s'y placer, le protestantisme glisse inévitablement à c droite ou à gauche et perd son équilibre irrévocable- « ment. Ou bien il glisse au fanatisme ; car du moment « que c'est par une révélation intérieure que l'Ecriture « est d'abord reconnue divine, ce n'est plus l'Ecriture, « mais la science intime du Saint-Esprit qui décide en « dernier ressort '. Dès lors , voilà le subjectivisme le

* Calvin {Institut., l. c, rv) : Jam si conscientiis optime consulium volumus, ne instabili dubitatione perpétua circumferantur aut vacillent : altius quant ah humanis vel rati07iibus vel judiciis vel conjectuns petenda est hœc persiiasio, nempe ab arcano testimonio Spiritus. Idem ergo Spiritus, qui per os prophetarum locutus est, in corda nostra penetret neccsse est, ut persuadeat, etc.

Cf. Quenstadt, /. c, p. 97. — Quisquis pro se salutis ratiomm habens... judex liberrimus est omnium, intus a Deo solo doctas. (Luther. De institut, ministr. eccles. QEuv., tom. il, p. 58i.

Pour ne pas gêner l'aclion du Sainl-Esprit par la science, Carlostadl avait déclaré la guerre à toutes les sciences liu-i maines, pour se fixer sur le sens de TEcrilure il allait consulter les ouvriers dans leurs ateliers. Mélanchihon allait s'instruire chez un boulanger. On n'avait plus besoin évidemment d'Eglise ni de sacrement pour s'éclairer.

* C'est ainsi que Tentendaient les Quakers; l'Esprit, lumière intérieure, était pour eux la règle de la foi. Barclaii, Apolog. theol. vere Christian, p. 49. En rejetant les sacrements et l'enseignement de l'Eglise, ils n'ont fait que tirer une conséqueoco contenue dans les prémisses posées par les réformateurs.

a plus absolu élevé à la dignité de premier principe*. « Ou bien, ce qui est encore plus dangereux, le système a protestant dévie au rationalisme. Car si c'est le témoia gnage intérieurement perçu de l'Esprit, qui me rend a certain de la divinité de l'Ecriture, il ne faut qu'une a très-légère réflexion pour faire surgir une question « nouvelle ; Qui me répond que ce sentiment, cette per- « ception est produite en moi par le Saint-Esprit '? Ainsi a l'abîme reste béant entre le divin et l'humain. Il ne « sert de rien, entre l'Ecriture et l'esprit humain, d'in- « troduire l'Esprit divin pour témoigner dans celui-ci en 0 faveur de celle-là ; car qui est-ce qui témoignera de la « divinité de ce témoignage ? — Là est le talon d'Achille « du système protestant ' ».

En efîet, il n'y a pas de faux système qui ait donné un plus cruel démenti à ses auteurs, que le système protes-

* Ce même témoignage intérieur, a dit Reimarus (Fragmente, Berlin, 1784, p. H8), que le chrétien dit sentir pour la Bible, parlera chez le Turc pour le Corau, preuve qu'il n'y a là qu'un préjugé général que chacun a sucé avec le lait de sa mère !

Michaelis (Dogmatique, p. 92) déclare n'avoir jamais dans sa vie entendu ce témoignage du Salut- Esprit. — Chez Reinhard, Semler, etc., ce témoignage n'est plus que le sentiment de la saiisMaclion religieuse et morale. — Holzmann (Canon et Tradition., 1859, p. 164) cherche à réunir ensemble le témoignage du Saint-Esprit avec la tradition historique. Mais qui possède le premier peut se passer de l'autre. Et que faire en cas de conflit entre l'un et i'aulre? Ce n'est que daus l'Eglise que les deux forment un tout organique.

• Selon Hollazius (Luibardt, op. cit. sup., p. 229) nous reconnaissons o,b effectu, qui est divinus et salutaris, Spiritum intenta testantem esse divinum.

' Que la loi, comme toute connaissance surnaturelle, ne vient à se former en nous que par l'inspiration du Saint- Esprit, c'est uu dogme fondamental de la religion catholique.

tant avec son postulat, la Bible seule. Le protestantisme se flattait de garder la Bible après avoir rejeté l'Eglise, mais il a perdu la Bible en même temps que l'Eglise. Le rejet absolu de tous les livres de la sainte Ecriture les uns après les autres, depuis Luther qui qualifiait l'épîtr» de saint Jacques de vraie épîire de paille, parce qu'il n'y trouvait rien d'évangéligue, jusqu'à Strauss et aux autres protestants de la haute critique^ dont la dévorante activité n'a rien laissé dans la Bible, excepté la couverture du livre ; telle est la conséquence logique du fameux principe : la Bible, rien que la Bible *.

Mais ce n'est pas tout. Oublions un instant ce que nous Tenons de dire ; admettons que le protestant possède la Bible comme parole infaillible de Dieu. Il lui sera toujours impossible de parvenir à la foi. Oui, la Bible est la parole de Dieu, mais elle l'est en elle-même ; la parole écrite a besoin d'être communiquée de bouche, pour devenir la parole de Dieu pour nous c'est-à-dire qu'elle a besoin d'interprétation *.

Que cette illumination intérieure se produise immédiatement en chacun sans aucun commerce avec l'Eglise, dans laiiiiclle vit l'Esprit, indépendamment de la prédication et des bucremenls, c'est une des erreurs du protesiantisme.

' Pour les autres livres de la Bible qui ont été pareillement condamnés et rejetés, comme le Pentaleuque, l'Epîlre aux Hébreux, l'Apocalypse j etc., voir Aizog, Uist. de l'Eglise, €• édit., p. 715. Luther juge non -seulement du sens, mais de la canonicité même des livres saints d'après son principe fondamental, la justification par la foi seule. (Cf. Heppe, la dogmatique du protestantisme au XVI^ siècle, i, 219). Ainsi chez lui, ce n'est pas la foi qui s'accommode à l'Ecriture, mais l'Ecriture qui se plie à la foi préconçue du novateur. Cf. Scliwarlz, Histoire de la théologie moderne, p. 305.

* Quis erit judex, dit MélaQchthon {Loc. theol.), qmndo de

LE CeRISTIANISME ET L'ÉGLISE. 519 j

On riposte en disant que la sainte Ecriture s'interprète d'elle-même. «Si l'on vous attaque», dit Luther, «et « que l'on vous objecte que l'Ecriture est obscure, ré- « pondez que c'est faux, et qu'il n'y a pas sur la terre de « livre plus clairement écrit, parce que c'est la sainte « Ecriture * »,

« Dire que l'Ecriture s'interprète d'elle-même », réplique Strauss, « ce n'est là qu'une manière de parler « impropre. .. Le principe actif en cette affaire n'est autre

scrifinrce sententia dissentio oritur ? Respondeo ipsum Verbum Bei estjiidexH Ici se trouvent enlièiemeûtconfoudues deux questions : Où est le dépôt de la vérité ei comment la puis-je connaître avec certitude.

* Ailleurs il dit encore {OEuvr., m, p. 2042) : « Le propre de l'Ecrilure c'est de s'expliquer elle-même et d'éclaircir lacilementtel passageparunou plusieurs autres». Cf. Apolog.confess. Aug., xur, 60. Conf. Eelv., u, 2. Il s'ensuit que l'intelligence n'est déjà plus immédiate. Sur la tîn de sa vie, après beaucoup d'amères expériences au sujet des sacramentaires, il écrivait : « Nul ne peut comprendre les poésies pastorales de Virgile, à moins qu'il n'ait été cinq ans berger; comprendre ses géorgiques, personne ne le peut, s'il n'a été cinq ans campagnard ; pour entendre les lettres de Cicéron, il faut avoir gouverné un état pendant vingt ans. On commencera à comprendre sufiisammenl l'Ecriture sainte quand on aura gouverné cent ans l'Eglise avec les prophètes Elle et Elisée, avec Jean- Baptiste, avec Jésus-Christ ei les Apôtres ». (Luther parle ici comme saint Jérôme, Ep. un ad. Paulin.)

Poussé à bout par les sacramentaires, il écrivait en 1332 à Albert de Prusse {Œmr. xx, p. 2089) : cCet article (sur le Irèssaint Sacrement) a été cru et observé constamment depuis le commencement de l'Eglise chrétienne dans tout l'univers jusqu'à cette heure, comme le démontrent les écrits des Pères... s'il n'avait pas été tenu par toute la chrétienté dans tout l'univers si constamment, il serait moins dangereux de le révoquer en doute».

(ÛEuvr., Edit. d'iéna de 1562. Tom. vu, p. i27): «La Bibleest bien un vin de Malvoisie, pur et délicieux, un remède salutaire, un aliment succulent. Mais, si des vers impurs et méchants y viennent puiser, avec leurs pensées empoisonnées et

a que l'esprit humain». Lorsque le protestant déclare que le sens des paroles est tel et non autre, quelle est la t aison de son dire? Sa propre manière de voir. Au fond il ne croit pas en la Bible, mais en lui-même, celui qui interprète la Bible ainsi et non autrement, c'est-à-dire qu'il ne croit point du tout, car personne ne croit en soimême. Avoir la foi, c'est s'abandonner à une autorité infaillible, et l'interprélalion humaine de l'Ecriture, peu

inspirées par le diable, ce qu'ils dégorgent après, ce n'est point du Malvoisie, mais du poison tout pur; ce n'est donc pas la Bible qui produit l'hérésie et la fausse doctrine. Ils ont la tirét(.'nlion d'avoir pris dans l'Ecriture tout ce qu'ils débitent. El cependant ils ne l'ont tiré que de leurs cœurs impurs. C'est ainsi qu'ils falsifieut l'Ecriture »,

Dans son écrit : Que les paroles tiennent encore ferme, après avoir cité différentes interprétations des paioles de l'institution, il dit : (c iMuinienanl Je Saint-Esprit est en tous, et tous sont il : lillibles ». Lutlier confirmait lui-même la vérité de ce mot du Werenfel {Diasert. var. argum., ii, p. 391 ) :

Hic liber est, .n quo sua qua rit dogmata quisque, liivenit et pariter dogmata quisque sua!

« Lorsque l'ancienne théologie protestante admettait en principe, et comme un fait indubitable, l'absolue clarté de la Bible, elle montrait qu'elle n'avait pas la moindre idée de la critique bisiorique et de sa nécessité. L'origine, la valeur elle caraclèie de chaque document sont à examiner tout d'abord. 11 n'y a que la présomption ou l'inintelligence qui puisse se flatter de comprendre la Bible de prime abord et sans préparation. Avant d'aller chercher la vérité dans dos écritures d'une si haute antiquité, et dont le sens peut être si facilement altéré par le préjugé et le parti pris, il faut s'être muni d'amples connaissances en linguistique et en histoire, acquises au prix d'immenses travaux prépaiatoires; il faut être capable d'une applicaiion infatii^able ». (Schenkel, Le Christianisme et l'Eglise d'accord avec le ^orogrés de la civilisation, i. Wiesbaden, ls«7, page. 231.)

« tjn étudiant en théologie », dit Kahnis, « arrive à l'université, plein de courage pour le travail et de goût pour les choses ecclésiastiques. Il cherche naturellement un guide sûr pour SCS études. La Bible ne peut être ce guide," puisque

importe de qui elle vienne, ne peut jamais fonder la foi. Quant à la croyance du protestant, à tioins qu'à son insu il ne croie d'après les principes catholiques, ce n'est pas proprement une foi, ce n'est qu'une manière de voir, une opinion humaine essentiellement changeante et vacillante, livrée «à tout vent de nouvelle doctrine». Donc le libre examen de la Bible n'est qu'un principe de

toutes les confessions y viennent chercher et trouver leurs doctrines ».

« L'homme », dit Perthe (op. cit. sup ), « oublie ou avilit, altère ou torture les mois trop facilement, ou bien encore il s'y attache avec une opiniâtreté stupide. Pour pouvoir profiter du secours qu'on lui présente, il a besoin d'un nouveau secours. Qui est-ce qui l'introduit dans la connaissance des choses et lui explique le sens des mots? Qui est-ce qui a le dépôt des paroles et pour mission de les exposer? Telle est la grande, la difficile question. L'Ecriture a besoin d'être protégée contre le caprice de l'homme, et l'homme a besoin que l'Ecriture lui soit interprétée par quelqu'un. L'Eglise extérieure est la seule institution qui doive satisfaire ce double besoin; mais où est-elle, et qui est-ce qui la possède?... Je suis encore dans le doute de savoir si la Rélorme a voulu fonder une église, ou seulement réfuter la croyance que l'Eglise du Pape fût toujours, quoique dénaturée, l'Eglise chrétienne universelle... Les la ques, est-il dit, doivent se laisser instruire par les ecclésiastiques; fort bien, mais qui instruit les ecclésiastiques? Qui est-ce qui croit parmi les lidèles qu'avec l'ordination la vérité descend en même temps sur les ordonnés, ou que les professions de foi protestantes, écrites à la hâte sous le feu de la polémique, contiennent non-seulement la vérité, mais rien que la vériié et toute la vérité? Est-ce que chaque ecclésiastique ne s'instruit pas comme il l'entend des doctrines enseignées dans les univeisités, ici d'une manière, là d'une autre? Chacun reprend pour son propre compte l'ôditice de la foi dès les fondements, et c'est toujours des qualités naturelles de chacun, de son sens poétique, de sa pénétration philosophique, de la disposition de son coeur que tout dépend. N'était la honte et leur répulsion pour l'Eglise catholique, quel ne serait pas le cri de détresse des protestants qui ont encore de la foi, comme ils élèveraient la voix pour réclamer le secours et l'autorité d'une Eglise! »

division dans l'Eglise K Dira-t-on que le Saint-Esprit opère la rectitude de l'intelligence et qu'il préserve la raison de chacun de l'interprétation propre*? Alors revient la question : Quel témoin certifie que ce témoignage est celui du Saint-Esprit ; et que ce n'est pas son propre esprit que le lecteur prend pour l'Esprit-Saint •? Allons plus loin, combien y en a-t-il qui soient capables de puiser la foi à sa source ? Avant de parvenir à l'esprit et au cœur, la Bible passe pour une triple médiation :

* «Pouvez-'ous nier». Monsieur le Pasteur, «que c'est à peine s'il y a dans tout le nouveau Testament quelques passages qui présentent le même sens pour tous les hommes? Que la plus grande pariie de ce livre signifie une chose pour les uns, une autre pour les autres? Qui est-ce qui Teniend le mieux? qui a raison? qui décidtM-a? L'herméneutique? quelle est la vraie? sont-elles toutes vraies? ou s'il n'y en a pas de vraie? El cette miséiable, cette pitoyable chose servira de preuve à la vérité intérieure? » (Lessing, vi, p. 97.)

•Luther, Œuv., m, p. 1031, xiii, p. 1149.

TerluUien au contraire dit : guis nu7iii medullas scripturarum magis nosset, guam iiisa Christi schola?

ijutd opus est, ut {quum sit perfectus scripturarum canon) ei ecdesiasticœ intelligentiœ jungatur aiictoritas ? quia scripturam sacram pro ipsa sua altitudine non uno eodemque sensu omnes acciphmt... Idcirconecesse est, ut propheticœ et apostolicœ interprétationis linea secundum ecclesiastici sensus normam dirigatur... Aliter enim illam Novatianus^ aliter Sabellius, aliter Bonutus expordt ; aliter Arius, Eunomius, Macedonius ; aliter Photinus, ApolHnaris, Fmaillianus ; aliter Jovinianus, Pclagius, Cœlestius ; aliter postremo Nestorias. (Vincent. Lirin. Common., c. ii.)

L'Esprit-Saint nous ouvre l'intelligeDce de l'Ecriiure, mais il agit che? les individus dans l'Eglise et par l'Eglise. Ct. Iren., lU, 24. Cvprian., De unit. EccJes., pass. Epist. lyh ad Coroel. Ongen. lu Gènes., i, 5, 7. Lactant., Instit. div., iv, 30.

• Le principe mystique dégénère, par une pente naturelle, en principe rationaliste. Cf. Neander, Histoire des Dogmes, il, p. 224. — Les Réformateurs reconnurent de bonne heure que le principe : La Bible, rien que la Bible, ne se pouvait soutenir et qu'aucune société ecclésiastique ne résisterait à ce dis-

Médialion liiigidstique ; il faut d'abord traduire la Bible dans la langue du lecteur : Médiation logico-historique ; il faut exposer le sens des paroles ; médiation théolo- ^zg-we*, car la Bible enseigne des mystères que l'esprit humain seul ne saurait ni comprendre ni expliquer*.

solvant. De là la recommandation d'expliquer l'Ecriture conformément aux principes de foi écrits dans les divers symboles.

« Si vous entendez exprimer une proposition qui soit en contradiclion avec les doctrines du catéchisme, soyez sûrs », dit Mélanchthon, « qu'elle est fausse et qu'elle n'est point dans la parole de Dieu ». Cl. Conf. Helv., i, art. 2. Ce sont là ces papereaux, que Lessing (CEuv., vi, p. 113) eut volontiers échangés pour le Pape. Kant avoue que l'Eglise catholique romaine est plus logique sur la manière de lire la Bible que le protestantisme {Lutte des facultés, (Euv. publ. par Rosenkranz, x, p. 316).

Le prédicateur protestant Lacoste parle ainsi à ses coreligionnaires : Puisez la parole de Dieu à sa source même, c'est-à-dire dans la Bible; mais vous ne devez pas trouver dans la Bible autre chose que ce que 7ious y trouvons nous-mêmes. Eh bien donc, chers amis, veuillez nous dire ce que vous trouvez dans l'Ecriture, de peur qu'après y avoir cherché nous-mêmes, ce que nous croirons y avoir trouvé ne soit condamné par vous comme le fruit d'une interprétation inexacte et fausse».

« Saint Pierre », dit Gœlhe, « trouvait beaucoup d'endroits difficiles à comprendre dans les épîlres de saint Paul, et cependant saint Pierre était un autre homme que nos superintendants ».

» J'ai rencontré beaucoup de gens, dit Perthes (op. cil. sup., p. 202), qui affirmaient qu'ils croyaient à l'inspiratioi" divine de la Bible, mais je n'ai jamais vu personne qui y crût réellement, même le plus rigide observateur du sens littéral ne fait pas difficulté de mettre au moins quelques-unes de ses opinions préconçues au-dessus de la Bible, de les y introduire même de force, enfin de tordre le texte jusqu'à ce qu'il réponde soit à ses vues propres, soit à celles de son Eglise. Chacun demeure donc, nonobstant la Bible, attaché à ses

{iréjugés comme à sa raison personnelle, et, s'il n'en a pas ui-même, à ceux de ses maîtres.

*Fetr., III, 16; Ps. cxviii, 34, 66; Luc, xxiv, 27, 45.

L'intelligence des mystères n'est possible que par le Saint-Esprit, et le Saint-Esprit n'opère l'intelligence que d ans l'Eglise et par l'Eglise. On voit clairement par là que le système protestant est en contradiction avec la nature de la foi, en même temps qu'avec le besoin de l'humanité. C'est un système qui enlève la religion au peuple, c'est-àdire à la pres(jue totalité des hommes, et qui la rend impossible à ceux ce qui le Seigneur a dit: o L'Evangile est « prêché aux pauvres * » . C'est un système faux, parce

Si tantus propheta tcnelras ignorantiœ confitetw, qua nos puta$ parvulûs flc piaite lactmtes inscitiœ nocte circumdari ? (Hioiou. Ep. ad Paulin,, Lvni, 9.) Cf. lui per lot., surtout c, 6 : Ilœca me perstricta sunt breviter, ut inielligeres, te in Scripturis sanctis sine prœvio et mon&trante scmitam, non posse ingredi... Soîa Scripturarum ars est, quam sibi omnes passim vindicant, qui, quidquid dixerint, hoc legem Dei putant ; ad sensum suum incongrua optant testimonia.

1 Cor., II, i4 : « L'homme charnel ne comprend pas ce qui esl de l'Esprit de Dieu, cf. Joan., xvi, 12; Bow., xii, 5 : « Nous ne sommes tous qu'un même corps et un même esprit ». — JVon habent itaque Spiritum sanctum, qui sunt extra Ecclesiam. De mis scriptum est : Qui se ipsos segregant, animales, spiritum mn habciites. (Augustin., Epist. clxxxv, 50, ad Bonifac). — Ideo locuti sunt falsa, quia erraverunt a ventre. In ventre quippe Ecole' siœ Veritas manet, quisquis ab hoc ventre Ecclesiœ separatus fuerit, necesse est falsa sequatur, qui aut concipi noluit, aut quem conceptum mater excussit. (August., in Fsalm. lvii. G).

' « Que je vous plains, malheureuses âmes innocentes, qui avez vu le jour dans des pays dont la Bible ne parle pas encore la langue, dans des conditions où l'on n'a pas encore franchi le premier degré de la bonne éducation, où l'on ne sait pas lire! Vous pensez être chrétiens, étant baptisés. Malheureux ! apprenez donc que savoir lire est aussi nécessaire pour le salul que d'être baptisé ». (Lessing, op. cit. sup., v, p. 96).

Fides te salvum feeit, dit Tertullien [Frescript., c. t4), non exercitatio Scripturarum. — « Le Diable aussi », dit vivement saint Alhanase (C. Arian., Or., i, 8), « le Diable cite l'Ecriture pour induire les hommes en erreur ». « Ce qui importe, ce n'est pas de lire, mais de comprendre l'Ecriture », dit saint

qu'il promet ce qu'il ne lient point. Au lieu d'affranchir le fidèle des chaînes de l'autorité ecclésiastique, comme il s'en vante, il le courbe sous le joug accablant et indigne des opinions humaines, parce que l'immense majorité des fidèles n'a pas de jugement propre et ne peut pas en avoir. « On ne saurait imaginer un esclavage « plus honteux pour les églises, que celui qui oblige les « fidèles à courber le cou sous un joug que les théolo- « giens leur fabriquent aujourd'hui d'une manière, et € demain d'un autre, à leur guise. Tant que nous a vivrons, notre devoir est de combattre pour la liberté « des église?, pour les émanciper du joug des théologiens a qui se font maîtres de la foi de l'Eglise. Pour cette « liberté qui consiste dans l'ordre et la vérité de la foi « chrétienne, il n'existe qu'une garantie : la confession « évangélique de la vérité dans l'unité de l'Eglise • » .

Non, qui dit autorité, dit Pape. Et Rousseau avait rai son lorsqu'il déclarait que s'il lui était démontré qu'il fût dans la nécessité de se soumettre à une autorité en matière de religion, il se ferait catholique sur-le-champ. « En fait de système supranaturel », disait le rationaliste Krug*, « il n'y en a qu'un qui soit conséquent jusqu'au « bout, c'est celui de TEi^lise romaine. Là, et là seule-

Jérôme, car le Diable aussi la cite ». {Advers. Lucifer., c. 2S.) Les gnostiques eux-mêmes reconnaissaient que récriture ne s'inlcrprèle pas d'elle-même; ils avaient recours à une tradition qui leur était particulière, lorsque les Pères leur objectaient la tradition publique de l'Eglise. Iren., C. Uœres., II., 2, 3. Clément Alexand., Strom., vu, p. 735 et seqq.

' Harless (Feuille périodique, tora. i, p. 33).

• Rationalisme et Supranaturalisme, Leipzig, 1827.

0 ment se trouve un enchaînement rigoureux et parfai- « tement logique ».

« Aucun prophète envoyé de Dieu » , dit Perthes * », n'a G interprété les sublimes mystères de TEcrilure, aucuno « interprétation authentique et sur laquelle tous soient « d'accord ne nous est parvenue par la vole de la tradi- « tion. Quant aux décisions portées dans le passé par les « assemblées des évêques catholiques, nous n'y voyons « rien de plus que des opinions humaines ; nous serions a donc inconséquents de vouloir attribuer plus de valeur « à la confession d'Augsbourg. Luther le sentait bien « ainsi que tous les autres serviteurs dévoués de la pa- « rôle ; ne pouvant s'attiibuer aucun don spécial du « Saint-Esprit^ comme par exemple une révélation im- « médiate, ils disaient dans l'affliction de leur cœur, « mais avec confiance : Cherchez vous-mêmes dans « l'Ecriture, car nous ne pouvons nous-mêmes vous « donner autre chose que ce que nous y avons recueilli « par nos recherches. Tel est le point d'appui, le centre « du protestantisme, et nos révérends prédicateurs ne « peuvent s'en écarter... Nous nous trompons nous- « mêmes lorsque, pour avoir quelque chose de plus cera tain, nous nous fabriquons une sorte de veau d'or dans « les confessions de foi. Nous ne devons point nous « laisser enchaîner par des symboles, simples résultats « de négociations semi-politiques sur la forme définitive « à donner à une confession de foi qui voulait s'affirmer 0 publiquement. Sur ces symboliques on a construit un

' Op. CIT., ni, p. 203.

« système que je compare à un navire qu'il faudrait « soutenir sur l'eau à force de pompes. De nouveaux « symboles n'apporteraient aucun remède à la chose, car « personne n'est en droit d'en exiger, et il ne se trouvea rait pas deux personnes pour se mettre d'accord sur la « rédaction ».

Nous ne sommes pas encore au bout. Ce système flatte extrêmement la nature humaine et son orgueil, lorsque lui mettant la Bible en main, il déclare l'homme libre de tout lien d'obéissance sur le terrain de la religion, lorsqu'il permet à chacun de se faire une religion à sa guise \ lorsqu'il lui promet une plus profonde connaissance de l'Ecriture, une plus grande grâce et de plus grandes lumières spirituelles, qu'il n'a été donné d'en avoir à tous les conciles, à tous les Pères, à toute l'Eglise universelle*.

Mais ce principe, si l'on ne se contente pas de l'opposer à l'Eglise catholique, si l'on en déduit les dernières

* Syllab., Prop. xv : Liberum cuique homini est, eam amplecti m prvfiten religionem, quam rutionis lumine quis ductus veram lyutaverit.

' Luther (De Imtit. minist. eccles., 0pp., tom. ii, fol. ;;84) : Quid ahud docemus, quam ut nosirœ propriœ quisquis pro se saltitis rationem hahens certus sit, quid credat, ac judex liberiimiis sit omnium iiitus a Veo solo doctus. — De captiv. Babylon., p. 28S : Christia7iis nihil imponi posse legum sive ab hominibus, sive ab angclis, nisi quantum volunt, libm enim sumus ab omnibus.

« Une servante de meunier, un enfant de neuf ans comprendronl mieux la Bible que tous les papes, conciles et docienrs ». (Luther, Œiiv., XII, serm. ann., 1522.) —«Tous les Pères, dit-il (cf. AIzog., op. cit., 742), ont erié dans la foi, et ils ne se sont pas convertis avant leur mort, qu'ils soient donc damnés éternellement ». — « Les conciles n'ont d'autorité que celle que leur donne l'accord de leurs décisions avec la sainte Ecriture ». — Lulhardt, op. rAt., p. 219. — Hase,

conséquences qu'il renferme, a pour résultat final et nécessaire l'incrédulité et le doute le plus désespérés Comment cela ?

L'enfant protestant est baptisé, il a reçu le sacrement et la grâce de la foi ; c'est un chrétien, c'est un fidèle parfait, même selon la doctrine protestante*. Parvenu à l'âge de discrétion, il prend la sainte Ecriture; c'est pour lui la source et la règle des doctrines qu'il doit croire. Mais qu'est-ce que l'Ecriture? la parole de Dieu? qui l'atteste ? L'Eglise. Mais les églises protestantes, toute l'Eglise, tous les Pères et tous les conciles sont sujets à l'erreur. Il lui faut donc étudier, éprouver avant que de croire à la divinité de la sainte Ecriture. S'il ne peut croire en la sainte Ecriture, il ne peut donc croire à rien absolument; car c'est dans ce livre qu'il doit puiser toute sa foi, et il ne sait point si c'est un livre divin et infaillible, ou bien un livre humain et faillible *. Une

au contraire, déclare [PoUmique, 2« éd., 1865, p. 47) que « pour ce qui est du droit pour chaque fidèle de tirer lui-même son symbole de la sainte Ecriture et d'y tenir ensuite, la masse du peuple n'a pas les moyens intellectuels suflisanls, que ce n'est donc pas un devoir ».

* Cf. supr., p. 114. Martensen, dans son livre Du Baptême, expose ce point de doctrine contre les sectes anabaptistes ; mais les principes qu'il emploie pour combattre ceux-ci sont des principes catholiques.

* Nous ne voulons pas dire qu'il n'existe pas de chrétiens croyants dans le protestantisme; ce que nousjugeons, c'est le système. Le peuple fidèle, dans le protestantisme, croit à la Bible à cause de l'autorité de l'Eglise, c'est-à-dire sur la base du principe catholique. Une remarque très-juste laite par un protestant (Pcrthes, op. cit. sup., 213) est celle-ci : « Quoi qu'en disent nos théologiens, le principe des deux Eglises est pratiquement le môme, et l'Eglise évangélique n'aurait pu subsister, si au lieu de traiter la loi comme un

LE CaRlSTlANISME ET LÉGLISE. 529

recherche dans la Bible devient forcément une recherche sur la Bible *. Le principe protestant oblige donc tout baptisé, dès qu'il est parvenu à l'âge de discrétion, à perdre la grâce de la foi, à effacer le sacrement, à expulser de son cœur le Saint-Esprit que le baptême y a introduit; il l'oblige à passer par le doute et par l'incrédulité jusqu'à ce qu'il en sorte par l'examen et l'étude, et qu'il recouvre ainsi la foi et la croyance que l'Ecriture est la parole de Dieu et la base de la foi chrétienne. La foi chrétienne n'est plus une possession assurée, c'est un problème. On a fixé chez les protestants la Confirmation comme le moment où le baptisé, devenu adolescent, doit, après un examen préalable et en connaissance de cause, décider s'il entend demeurer dans la communion chrétienne, ou en sortir*. Mais le baptisé demeure dans l'incrédulité au moins jusqu'à ce jour. D'ailleurs, et c'est une remarque de Strauss', à l'âge de quatorze ans, époque de la Confirmation, il ne peut pas être même

acte d'obéissance et de soumission à une Eglise visible, ainsi que l'on fait dans l'aucienne Eglise, on eùl voulu réellement l'asseoir sur l'examen propre et sur l'opinion libre de chacun. D'une part donc en fait l'Eglise protestante, tout aussi bien que l'Eglise catholique, conçoit chacun de ses enfants dans son sein, puis elle l'instruit et le forme, elle embrasse et dirige toute la vie du peuple par ses formes et ses usages, elle communique son propre esprit à tous; de l'autre elle continue d'affirmer et d'enseigner spéculativement que la condition du pur christimisme, c'est la décision particulière et libre de chacun, l'examen indépendant, le choix ».

» Par exemple la diète protestante à Eisenacb, 1865, 7 et 3 juin.

2 Ce qui a été condamné par le concile de Trente, sess. vu, can. 14.

• Op. cit. sup., p. 536.

Apol. dd Christ. — Tomb IV. 3;

question d'un examen de toute la foi. Si l'on voulait que ce fût autre chose qu'une vaine formalité, il faudrait attendre un âge beaucoup plus mûr, et même la plupart verraient arriver la fin de leur vie avant d'avoir pu terminer cet examen. Mais indépendamment de ces raisons, est-ce que la foi peut se fonder sur des motifs humains, c'est-à-dire sur l'examen propre ? Le faillible peut-il servir à soutenir l'infaillible, l'humain, à porter le divin ?

La foi dans le sens plein et vrai du mot ne saurait donc exister que dans l'Eglise*. L'Eglise était avant qu'il y eût encore une Ecriture sainte, et sa foi vivait dans des millions de fidèles, ses membres*. « L'Eglise est la porte de 0 la vie chrétienne ; tous ceux qui veulent y entrer par a un autre côté sont des voleurs et des ravisseurs ; nous c devons donc les éviter, soigneusement garder ce que 0 l'Eglise enseigne, et conserver la tradition de la foi. 0 La tradition de l'Eglise est la seule règle de foi pour « beaucoup de peuples barbares qui croient en Jésus- « Christ sans papier ni encre, qui portent le salut écrit « dans leurs cœurs par le Saint-Esprit, conservant pieuc sèment l'antique tradition et croyant en Dieu le Créa-

* Dans le moyen âge, où une bible coûtait plus de centaines de francs qu'elle ne coule aujourd'hui de sous, mais aussi où toute la vie avec ses mœurs, ses têtes, ses industries, ses moyens de subsistance s'encadrait dans l'Eglise, l'ignorance de la Bible et l'embarras de répoudre à une question de religion étaient moindres que de nos jours ». {Gazette de VEglise evangéîique, par Hengstenberg, 1861, n» 101.) — La Bible, dit Pertties, n'est connue que dans très-peu de familles.

* « Je ne vous ai pas écrit comme à des personnes igoolentes de la vérité ». IJoan., ii, 21.

LE CHRISTIANISME ET l'KGLISE. 531

a teur du ciel et de la terre ^ Sa doctrine a été le motif « de certitude *, sur lequel hommes, femmes, jeunes « gens, tous ont pu fonder fermement leur foi ' ». C'était l'Eglise elle-même qui, par la plume de ses chefs et dû ses docteurs, les apôtres et les évangélistes, composait* dans l'occasion, par exemple en cas d'hérésie, les saints évangiles et les épîtres, et cela sans jamais vouloir déposer toute sa doctrine dans ces écrits de circonstance* ; je ne sache pas qu'on ait démontré le contraire du côté

* Iran. (C. Eœres., m, 4) ; Quœ autem sunt Ecclesiœ, cum summa liliqentia oportet diligere et apprehendere veritatis traditionem.

•Juid enim? Etsi de aligna modica quœstione disceptatio esset, nonne oporteret in antiquissimas recurrere ecclesias, in quibus apostoli conversaU sunt, et ab eis de prœsenli quœstione sumere, quod cevtum et re Uquidum est ? Quid autem, si neque apostoH scripturas reliquissent nobis, nonne oportebat ordinem sequi truditionis, quam tradiderunt iis, quibus Ecclesias committebant ? Cui ordination;' assentiunt multœ gentes barbaroi'um, eorum qui in Christum credunt sine charta et atmmento, scriptam habentes per spiritam in cordibus suis salutem et veterem traditionem diligenter custodieiites.

* Paul et Timothée parcouraient les églises et leur enseignaient de garder ce que les Apôtres et les prêtres avaient décrété à Jcnisa- ?Ém, et cela sans ajouter sous la conditioû que Jeuis décrets s'accordent avec la Bible. Act., xvi, 4.

» C'est la condition que Gess exige du principe de la foi (Apolog. Beitrœge, 1863, p. 23). Mais selon Un la voix de i'Espnt remplit seule cette condition ! Cf. Notes additionnelles du xvu« chapitre.

* Luc, I, i ; Cûloss., I, 1 ; Tite, i, 1 ; Philem., i, i.

'Les saintes Ecritures disent positivement le coniraire. Joan., XX, 30 ; XXI, 2b ; II Joan., xii ; III Joan., xin ; II Tliess., II, 14. Ce dessein de mettre toute la doctrine religieuse par écrit pouvait d'autant moins être celui des Apôtres, qu'il était interdit chez les Juifs d'en agir de la sorte. La tradition orale dans les écoles et dans certains cas des lettres ayant pour but d'interpréter tel ou tel point de doctrine, voilà ce qui était autorisé. Cf. Aberle, Tùbinger Qualtalschrift, 1863. Ce n'était point la chose à traiter en soi, mais les circonstances qui portaient les Apôtres à répandre la prédication par écrit. Cf.

des protestant?, ni qu'on puisse le faire jamais. Disons-le avec saint Basile* : sans la tradition orale l'Evangile n'est qu'un vain mot ; ensemble l'Ecriture et la tradition forment le dépôt de la foi ; mais si on les sépare, la tradition subsistera sans l'Ecriture, mais non l'Ecriture sans la tradition*. Ce n'est pas pour convertir les incroyants que furent composés les évangiles et les épîtres apostoliques, mais pour expliquer et compléter la prédication

Euseb , Demonstr. Evangel., I, 8 : TtoXXà ym à-^pacpûç. Chrysost., in II Tiiessal., c. 2.

« Le christianisme est une reiigion, non une théorie, une vie, non une sagesse d'école. Tout en lui est vivant et se fait par la vie, jusqu'à la manière dont il s'est propagé parla prétîicaiion orale. L'Ecriture comme moyen de communiquer la doctrine est quelque chose de secondaire; comme l'indique sulO.ammeiil la forme épistolaire de la plupart de ces écrits ». (Hagemann, L'Eglise romaine, Fribourg, 1864, p. 649.)

« Ceux qui font de la parole écrite du Nouveau Testament la principale source de la foi », dit le piolestanl Delhi ûch {Fhilip. Melanchthon, Bonn, 1826, p. 27), lui assignent un rôle qu'elle ne peut occuper ptir sa nature), qu'il n'a pu être dans le dessein du Seigneur ds lui donner, auquel elle témoigne ne pas prétendre, et qu'elle n'a pas joué, c'est historique, dans les premiers siècles lorsque le christianisme était déjà dans la plénitude de sa force ».

« Ainsi tout l'édifice de la théologie évangélique repose sur deux principes, l'un matériel, et Tauire tormel, la doctrine de Timputaiion et la suffisance de la Bible ; mais voici que le principe matériel est abandonné par l'exégèse comme par la dogmatique (cf. supr., ch. x),et pour le principe formel, suffisance de la Bible et condition de celte suldsance, l'inspiration, on n'en a jamais donné même l'apparence d'une démonstration biblique. Le temps viendra où riinporlance de ce lait apparaîtra tout entière aux yeux ». (Dœllinger, op. cit.^ supra, p. 439.) — Daniel, Controverses théologiques, Halle, 1843.

* Le Spiritu sancto, c. 27. Cf. Ep. 140 : 'Awp irapà twv à-^iwv ira-

^ Saint Irénée considère la tradition comme règle de foi indépendante de l'Ecriture (l. c, m, 2) : Cum ex scripturis arguuntur hœretici^ in accusationem convertuntur scripturarum...

orale en faveur de ceux qui étaient déjà entrés dans l'Eglise et qui avaient été amenés par la parole vivante. Ainsi l'Ecriture a été faite dans l'Eglise et pour l'Eglise : la mère de la sainte Ecriture, c'est l'Eglise ; son père, c'est le Saint-Esprit.

Pour soutenir sa thèse, le protestantisme est obligé de nous prouver au moins que les Apôtres ont eu l'intention, en composant les saints livres, de substituer dans l'enseignement de l'Eglise la parole écrite à la parole parlée.

cvm autem ad eam iferum tmditionem, qnœ est ab apostoHs, provocamus eos, adversantur Traditioni, dicenfes se... sinceram inveni<<se veritafern... Evenit itaque, neque Scripturis jam, neque Ti'aditioni consentire eos.

De même Clément d'Alexandrie (Strom., vi, p. 676, vu, p. 762), Orig. {De princip. prœf. n. i, 2; IV, 9) et surtout saint Vincent de Lérius.

« Quand même nous n'aurions aucun témoignage explicite touchant la dignité et l'usage de la tradition, nous pourrions encore reconnaître à plusieurs marques l'influence qu'elle a eue sur les doctrines de la foi. D'où viendrait le souci évident que prennent les docteurs d'éviter toute proposition, toute locution nouvelle? pourquoi ce soin constant d'éloigner jusqu'à l'apparence de la nouveauté? Pourquoi les évêques, les synodes et les symboles proclament-ils si souvent expressément leur volonté de reproduire exactement, exclusivement, la foi de leurs pieux et saints prédécesseurs? Que signifie, dans les disputes religieuses, le soin que chacun prend d'abriter son opinion propre derrière un rempart composé de nombreux témoignages plus anciens, et de représenter l'opiniou contialre comme nouvelle et inouïe? Pourquoi dans les conciles la peine que l'on se donne de rassembler les passages des auteurs anciens pour appuyer les décisions portées? » (Mûnscher, Histoire des dogmes, m, p. 132.)

Depositum custodi, dit saint Vincent de Lérins {Common.y G. 27), td est, quod tibi creditum est, non quod a te inventum, quod accepisti, non quod excogitasti, res non ingenii, sed doctrinœ, non tisiirpationis privatœ, sed publicœ traditionis. — Augustin (C. Julian., II, 3i) : Quod invenerunt in Ecclesia, tenuerunt ; quod didicenmt, docuerunt; quod a patnbus acceperunt, hoc filiis tradiderunt.

Le même esprit qui a inspiré aisi Apôtres les saintes Ecritures a été promis • aussi à l'Eglise enseignante, il l'a inspirée dès le commencement et il continue de Tins* pirer dans tout ce qu'elle enseigne, en particulier dans l'intelligence des Livres saints, et par elle il dirige chaque fidèle en particulier, a Car »» dit l'Apôtre ', « il faut «t avant tout que vous sachiez que nulle prophétie de « l'Ecriture ne s'explique par une interprétation particua lière ». C'est là cette assistance du père que Platon trouvait nécessaire à toute espèce d'écrit, pour le préserver des abus d'interprétation *. C'est de l'Eglise enseignante * que le fidèle reçoit la sainte Ecriture, l'enfant et le vieillard , l'homme du peuple et l'homme de science, comme il en reçoit tout ce qui est matière de foi; C'est l'Eglise qui ayant été dès le principe en possession du Symbole des Apôtres et du sommaire de la foi, a toujours enseigné les fldèles de vive voix, et c'est elle aussi qui leur communique la Bible comme un livre inspiré et qui leur en interprète le sens. L'Eglise, qui a été dèf

* Matth., xxvm, 20; Joan., XV, 26; X, 7, 13. Saint Pau\ attache beaucoup plus d'importance à son enseignement oraV, qu'à ses écrits. JRom., i, 11 ; I Thessal., m, 10.

»IIPcfr., 1,20, 21.

^ Les disciples bien que vivant familièrement avec le Seigneur ne comprenaient pas ses paroles (Luc, xviii, 34). Ce ne fut qu'après la résurrection qu'il leur ouvrit le sens de l'Ecriture (Luc, XXIV, 45). Cf. Il Petr., m, 16, où l'Apôtre parle de certains endroits des Épîtres de saint Paul, difticiles à comprendre, que des lecteurs ignorants ou légers dénaturent pour wur propre ruine. ,

* L'Eglise enseignante est régula fidei proxiina, l'Ecriture et la tradition sont régula fidei remota. Celles-ci sont transmises infailliblement aux individus par celle-là.

lE CHRISTIANISME ET l'ÉGLISE. S3o

le commencement et qui sera jusqu'à la fin avec le Christ, leur met entre les mains ce livre comme un livre divin, et voilà pourquoi ils croient que c'est la parole de Dieu qu'ils lisent dans ce livre. Ils n'ont pas à examimer premièrement ce qu'il en est au fond, et leur foi n'est point déterm.inée par l'Ecriture, elle précède l'Ecriture; ils la trouvent confirmée dans l'Ecriture, mais ils la posséderaient encore quand même l'Ecriture n'existerait pas '. Le catholique sait que ce qu'il croit, deux cents millions d'hommes le croient avec lui, et le confessent dans toutes les langues, « d'une seule âme, d'un seul cœur, d'une « seule bouche*», que toute l'Eglise le croit et le confesse dès le commencement, que sa foi est celle de tous les siècles depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ, tandis que le protestant part du principe que toute l'Eglise peut errer. Quelque loin qu'un fidèle isolé puisse s'avancer dans la connaissance et l'intelligence de la sainte Ecriture, le principe posé par saint Augustin ' n'en dem.eure pas moins inébranlable : Je ne croirais pas à l'Evangile si l'autorité de l'Eglise ne m'y déterminait. C'est cette foi, cet abandon complet, sans arrière pensée de soi-

*0n voit, par I Cor., v, 9 et par CoL, i\, 16, que deux lettres de saint Paul ne nous sont point parvenues, lesquelles sont restées ignorées même de l'antiquité.

Mren., Z. c, i, 102.

» C. Ep. Fiindam.y c. o. Martcnsen a donc tort de dire {Dogmatique chrétienne, p. 26, 322) que la sainte Ecriture peut tenir lieu des Apôtres absents. Ce n'est pas à dire pour cela que, comme l'atlirme le même auteur, les successeurs des Apôtres se prétendent investis de la même dignité que les Apôtres, fondateurs de l'Eglise, organes inspirés de la révélation.

n)ême à l'Eglise, mère delà foi qui constitue l'essence du Christianisme. « Ta foi t'a sauvé », dit le Seigneur ; il ne dit point : Ta connaissance de l'Ecriture'.

De là cette certitude inébranlable, absolue, qui est le caractère de la foi catholique, et qui n'est possible que dans l'Eglise et par elle. « Je n'ai jamais varié dans ma «foi », dit saint Basile *, « ce que j'ai cru dans mon ena fance s'est confirmé de plus en plus avec le progrès de « mes années. Sans osciller d'un opinion à une autre, j'ai c constamment cherché à pénétrer toujours plus avant 0 dans la doctrine que j*ai reçue de mes ancêtres. Comme a le grain de blé, si petit qu'il soit d'abord, croît et se a développe sans cesser d'être le même en soi ci sans c changer de nature, ainsi a grandi ma foi. Et ce qui a a lieu alors, ce n'est pas un changement du pire au meil- 0 leur, c'est tout simplement l'accompUssement de l'œu- « vre déjà commencée et l'affermissement de la foi par « une connaissance plus nette et plus claire » . a Dans c l'Eglise », dit saint Irénée *, a se trouve la règle inva- « riable de foi que nous avons reçue au baptême ». Le Christ exige la foi en lui, la foi est la voie par laquelle le

* Tertullian., Prœscript., c. 14. — Nobis, dit-il (Ibid., c. 8),

curiositate opus non est post Christum, nec inquisitione post evangelium. Et saint Hilaire (ad Constant., ii, 9) : Mémento neminem hœreticorum esse, qui se non secundum scripturas prœdicare ea, quitus blasphémât, mentiatur... omnes Scripturas sii^e Scripturœ sensu loquuntur... Scripturœ enim non in légende sunt, sed in intelligendo.

* Ep. ccxxm. -- C'est à peine si en dehors de l'Eglise Catholique on ose, lorsque l'on traite les questions religieuses , en parler avec certitude. Quaterly Review., 1837, p. 221.

* C. Heures., i, 1 et seqq.

LE CCRISTFANISME ET L EGLISE. î)37

monde doit marcher au salut *. Les Apôtres ' s^nt unanimes à exiger la foi en leur enseignement, parce que Bans la foi il est impossible de plaire à Dieu'. Est-ce que la voie de la vérité pourrait être pour nous autre qu'elle n'était pour les contemporains du Christ et des Apôtres ? Peut-on supposer qu'un changement se soit opéré dans cette méthode de l'enseignement chrétien, si souvent exposée dans les saintes Ecritures mêmes, si intimement et si étroitement en rapport avec la vérité révélée ? Si avec le temps il a été fait un usage plus large de TEcriture, c'a été une connaissance nécessaire du développement du christianisme et de la multiplication des hérésies, mais qui n'implique aucune différence dans la manière de concevoir le principe constitutif ou de l'appliquer. Que l'on n'objecte point que, bientôt après la mort des Apôtres, leurs écrits, héritage commun de l'Eglise, furent destinés à propager ensuite l'intelligence de la parole de Dieu. Car ces écrits eux-mêmes, qui est-ce qui en communiquait l'intelligence? Plus l'Eglise s'est, avec le temps, éloignée de son origine, plusse sont compliqués les rapports spirituels ; plus aussi est devenue pressante pour elle la nécessité de maintenir le principe de la tradition, moins par conséquent pouvait-elle avoir la pensée de reconnaître l'Ecriture pour la source unique et suffisante de la foi chrétienne *. En quel endroit les Apôtres

* Marc, XVI, 14 ; Joan., vi, 29.

« I Joan , V, 1, 4, 5 ; I Petr., I, 5, 8 j Jud., XX, 3. *Eebr., X, 38; XI, 12.

* es. KuliQ, Tubinger Quartalschrift, 1858, p. 422.

ont-ils une seule fois donné à entendre que le libre examen serait à l'avenir substitué dans l'enseignement chrétien à l'autorité vivante et parlante '?

C'est tout justement le contraire que l'Ecriture nous apprend, o Ce que tu as entendu devant plusieurs a témoins», dit saint Paul ', « communique-le à des a hommes fidèles qui soient capables d'en instruire 0 d'autres ». Il nous apprend que la foi procède de l'audition, l'audition de la prédication, la prédication de la bouche de celui qui a été régulièrement envoyé *. Il parle des pasteurs et des docteurs*, que Jésus-Christ a institués dans son Eglise, afin de retenir par eux tous les membres dans l'unité de la foi, pour qu'ils n'errent point au hasard, emportés à tout vent de fausse doctrine. Voici à ce sujet un remarquable raisonnement d'un protestant, de Martensen * : « Si la foi procède de la prédication, CI d'où procède la prédication chrétienne elle-même? 0 Toutes les sectes affirment qu'elles viennent au nom « du Christ ; tout prédicateur se dit revêtu d'une mis- « sion dont il a conscience. Mais comment un prédicaflt teur serait-il l'organe du Christ, s'il n'est déjà incorporé

* Ceux qui à Bérée consultaient les Ecritures pour voir s'il en était ainsi (Act., xvii, H), étaient des Juifs, non des chrétiens, et ils suivaient la démonstration de saint Paul, appuyée sur les prophéties. Il s'agissait là des motifs de crédibilité, et nullement du fond de la foi. Pour ce qui est de l'Ecriture et de la foi au Messie, ils les tenaient eux-mêmes de l'autorité de la synagogue. Cf. Notes addilionuelles du xvn« chap.

•HTtm., II, 1; I, 13.

* Rom., X, 14.

* Ephes., IV, H ; I Cor., XII, 28.

*■ Le Baptême chrétien. Gotha, 1860.

a dans l'organisme chrétien, dans l'Eglise? Ce n'est que « par le tout que le Christ est en relation avec chacun eu 0 particulier * ; toute communion vraie avec le Christ est « une communion avec lui en tant que chef du corps de a l'Eglise; la vraie prédication est donc nécessairement a celle qui vient du Christ par l'Eglise *. Il doit être « établi en principe que nul, sans exception, ne peut se « présenter comme organe privé du Christ, mais comme « représentant de la société publique établie par Jésus- « Christ, société vivante et se développant au grand jour

* Ceci est encore vrai dans l'ordre des choses naturelles. La sociélé est naturellement avant l'individu ; car le tout est nécessairement avant la partie. Polit., i, i, 11.

• Voilà un principe qui rend le protestantisme impossible, il fait évanouir Jusqu'au terrain sur lequel il prétend s'asseoir, c'est pourquoi Thomasius le nie; il dit (op. cit., p. 386) : « D'abord le Christ et la foi que sa parole opère, ensuite l'action de l'Eglise. Dès que j'ai le Christ dans la foi, j'ai aussi en lui la communion avec tous ceux qui lui appariiennent ». Mais d'oii vient donc la parole? Tout cela tombe devant ce raisonnement de Perthes {op. cit., p. 210) :

« Pour la communion des chrétiens l'hlglise est une nécessité, comme l'Etat est une nécessité pour la nation. Qui donne à deux ou trois personnes qui veulent se réunir et former église, l'assurance, ou même la possibilité de le faire au nom du Seigneur? Un enseignement préalable à coup sur. Comment atteindre ce principe constitutif qui forme l'Eglise ? Il faut encore qu'il soit communiqué du dehors. Mais qui donc enseignera la vérité et la fera recevoir? Pour remplir cette fonction envers l'humanité, des individus isolés ne suffisent pas, il faut une institution, c'est-à-dire une Eglise... Si la Bible suffit, étant remise entre les mains de chacun, pour former en lui le Christ, eh bien, qu'on apprenne donc à lire à tous les enfants, et qu'on leur donne ensuite une Bible à chacun, afin qu'il la lise, l'examine et en tire de quoi diriger sa vie vers sa destination, mais qu'on ne fasse rien de plus, car tout le surplus cesserait d'être du protestantisme! » Reste donc un dilemme : ou la foi, et par conséquent une autorité enseignante, ou bien un subjeclivisme d'une nature rationa-, liste et pseudo-mystique. 11 n'y u pas de milieu.

5i0 CHAPITRE XVll.

c de l'histoire. L'erreur des secles consiste précisément

« en ce qu'elles veulent s'unir au Christ sans passer par

c l'Eglise, ce grand intermédiaire visible entre le Christ

« et chaque fidèle. Les individus ne sont alors unis au

t Christ qu'isolement , parce qu'ils ne considèrent pas

c l'Eglise comme antérieure aux individus. Les sectes

c veulent composer le tout en juxtaposant des parties et

« des atomes, et cependant c'est le mysière de tout orga*

c Disme que le tout précède les parties. Au lieu de coii-

« sidérer l'Eglise comme la sainte mère de la foi, les

« sectes la regardent exclusivement comme un produit

« de la foi de chacun. Mais les choses ne vont pas ainsi,

« c'est l'Eglise qui commence, c'est la grande vie cona-

c mune, la vie universelle qui se propage dans l'individu

«et lui communique la vie individuelle... Pendant que

« le Seigneur était sur la terre, la croyance des disciples

e en sa profonde et pure parole était fondée sur l'autorité,

c car Jésus-Christ fut lui-même le fondateur de la foi.

« Cette genèse de la foi a dû nécessairement rester la

0 même pour toutes les générations suivantes ; et l'éco-

« nomie du salut ne peut en aucune façon être pour les

« chrétiens d'aujourd'hui essentiellement différente de

a ce qu'elle était pour les premiers disciples ».

Le docteur protestant Nevin s'exprime d'une manière encore plus frappante* : o II est absolument impossible de « croire à une Eglise réelle, sans reconnaître en elle la « présence indéfectible de ïa vie divine qui a son prin- « cipe dans l'Incarnation, non pas comme une tradition

» Cf. Etudes et Critiques, 1849, II, p. 989.

« morte et inerte, mais comme quelque chose d'organisé « et de vivant qui traverse tous les âges. La nature des « choses veut que le particulier procède de l'universel, 0 la partie du tout. C'est en quoi consiste l'essence de « l'autorité ecclésiastique et de la tradition intelligente. « Dès que l'on croit Jésus-Christ toujours présent dans « l'Eglise, et que l'on regarde l'Eglise comme l'organe « par lequel il parle et s'afflrme, il devient impossible de 0 séparer l'Eglise du présent de celle du passé et d'exalter « l'une pour rabaisser l'autre. Le propre des sectes, au 0 contraire, c'est de se complaire dans leur jugement a privé, et de regarder avec dédain toute l'antiquité eca clésiastique... Le christianisme pour eux, c'est la vie « surnaturelle descendant chaque jour et directement du tt ciel sur chaque individu. C'est le principe qu'il faut « pour justifier des divisions sans fin ' ». a II est vrai », dit saint Augustin ', a que les hérétiques font profession « de tenir leur doctrine de Jésus-Christ et des Apôtres ; «je sais bien qu'il se font fort de rendre raison des cho- « ses les plus obscures. Ils font un crime à l'Eglise catho- « lique d'imposer la foi à qui vient à elle; pour eux », 0 disent-ils, ce n'est pas le joug de la foi qu'ils imposent, a c'est la source de la doctrine qu'ils ouvrent. Mais cette « belle promesse il leur est impossible de la tenir, et ils 0 n'affichent la raison que pour tromper la foule. Car en « entendant parler de raison et de doctrines raisonnables

•Thomas Mûnzer disait aux réformateurs: « Si Dieu avait voulu instruire le monde par le moyen d'un livre, il aurait laissé tomber une Bible du ciel ».

* De uiilit. cred., xi, 23.

a l'âme éprouve naturellement une grande joie ; mais tan- « dis que, sans considérer sa propre faiblesse, elle accourt « pour se nourrir des aliments qui ne conviennent qu'aux « plus forts, elle s'empoisonne et périt misérablement. « On n'arrive à la vraie religion que par les saines a croyances, et aux saines croyances que par l'autorité ». Aussi, jamais la Bible étudiée isolément et en dehors de l'enseignement de l'Eglise n'a été la voie qui conduit à la foi. De tout temps ceux qui ont désiré la foi l'ont demandée à l'Eglise qui leur a donné son Symbole, et avec son Symbole l'Ecriture sainte, mais interprétée par elle, et Symbole et Ecriture furent toujours reçus et confessés sous l'autorité de l'Eglise '. Sans l'Eglise et l'Esprit qui vit en elle l'Ecriture n'est plus qu'une épitaphe hiéroglyphique sur le contenu et le sens de laquelle on dispute comme sur les inscriptions égyptiennes. Aussi, dans les dernières années de sa vie, Mélanchthon répondait à un théologien qui lui demandait pourquoi il n'admettait plus certaines définitions sur la sainte Cène, auxquelles il avait autrefois souscrit : « J'ai écrit beau- « coup de choses au sujet desquelles je ne suis plus d'ac- « cord avec moi-même. Croyez -vous que je n'ai fait «aucun progrès pendant trente ans?» Que ce progrèslà était différent de celui d'un saint Vincent de Lérins et d'un saint Basile î Ce progrès de Mélanchthon diffère-t-il au fond du progrès d'un Strauss ou de celui des membres du concile protestant, partis des mêmes principes ? La question que nous traitons est fondamentale, car

Cf. AugusU, Faits remarquables, t. XI, p. 49,

LE CDRISTIANISME ET l'ÉGLISE. 543

toutes les controverses entre l'Eglise catholique et l'hérésie protestante aboutissent nécess3Liremeni k la question de ^'autorité de VEglise. Est-ce l'Eglise qui est la règle in ,/iédiate de la foi, qui communique directement aux hommes l'objet de la révélation en s'en portant garante ? Ou bien si chacun en particulier arrive à la foi indépendamment de l'Eglise?

La question est déjà résolue en principe, puisque nous avons démontré la mission que l'Eglise a reçue de Jésus- Christ son fondateur, aussi bien que la fausseté du principe : la Bible, rien que la Bible, et l'impossibilité où l'on est de l'appliquer jusqu'au bout. Cependant l'importance du sujet et l'immense portée de ses conséquences exigent de nous que nous exposions plus à fond le principe sur lequel repose l'autorité de l'Eglise en matière de foi.

fi Je ne sais », dit de Maistre ', « si l'on a assez remar- B que, sur cette grande question comme sur tant d'autres, a que les vérités théologiques ne sont que des vérités « générales, manifestées et divinisées dans le cercle reli- « gieux, de manière que l'on ne saurait en attaquer une a sans attaquer une loi du monde ». Appliquées à la question de l'autorité, ces paroles sont de la plus complète vérité. Comme il n'y a pas de christianisme sans l'Eglise, il n'y a pas non plus d'Eglise sans autorité. Le Christ ayant voulu une Eglise, n'a ;pu la vouloir autrement que munie d'une autorité suffisante'; puisque

* Bu Pape, ch. i, p. 1.

* Aiusi la question de la vraie foi et de la vraie Eglise n'est pas autre chose que la question de la vraie autorité. La foi repose tout entière sur l'autorité.

c'est à cette condition seulement qu'elle peut remplir sa mission de conductrice des peuples et d'institutrice de la •vérité. Sans autorité pas d'Eglise, sans Eglise pas de christianisme. En reconnaissant entre ces deux idées la plus étroite connexion, et en soutenant qu'une Eglise ne se conçoit point sans autorité, ni une autorité sans Eglise, nous ne faisons qu'appliquer à la vie surnaturelle un principe qui régit toules les institutions humaines. L'autorité est le principe social par excellence. L'autorité avec le devoir d'obéir qui y correspond est le lien des esprits, le cœur dont le battement fait vivre toute société, le centre d'où partent l'unité de la vie et le salut ; c'est le principe constitutif et régulateur de toutes les sociétés, depuis celle dont le cercle est le plus restreint, je veux dire la famille, soutenue et conservée par l'autorité paternelle, jusqu'à ces grands empires où des millions d'hommes trouvent l'unité dans le lien de la loi émanée d'un pouvoir suprême, d'une autorité souveraine de laquelle tout dépend sans qu'elle dépende de rien ni de personne. Otez cette autorité, le lien social ne se formera jamais, et la société la mieux cimentée d'abord se dissoudra, se divisera en des millions d'atomes sans cohésion entre eux, effet nécessaire de l'anarchie. C'est pourquoi l'humanité n'a jamais renié l'autorité; elle lient à la vie sociale par le fond même de sa nature, parce que ce n'est que dans la société que l'individu peut prendre tout le développement que comporte l'existence de l'homme.

Le monde s'est partagé sur ces questions de savoir quelle est la raison dernière de l'autorité, quels sont ses représentants naturels et légitimes, quelles sont les

formes et les lois selon lesquelles elle doit être exercée ; mais pour l'autorité elle-même elle n'a jamais été l'objet d'aucune contestation. Le Christ pouvait-il donc refuser à son Eglise, à la société par excellence et qui embrasse Tunivers, ce qui est la condition vitale, indispensable de toute vie collective vraiment humaine? Lui qui a remis l'homme aux soins de la société pour tout ce qui concerne sa vie naturelle % parce que ce n'est que dans son sem qu'il peut se développer et se conserver physiquement et moralement, comment veut-on que, se contredisant lui-même, il l'isole par exception et le réduise à SCS seules forces individuelles, quand il s'agit de la vie la plus excellente, de la vie pro^urement dite? Le Christ a demeuré en sa qualité de vrai homme parmi les hommes, il a accompli l'œuvre de la rédemption en Dieu, mais aussi en homme; il est venu pour rassembler ceux qui étaient dispersés, et il n'aurait pas fondé son œuvre sur le principe énergique de l'unité, il aurait institué l'anarchie au lieu de l'ordre, la discorde au lieu de l'unité? Si le Christ a voulu une Eglise, il n'a pu vouloir un corps sans tête, une société sans principe constitutif social, des brebis sans pasteur ; non, il a nécessairement voulu et constitué un troupeau avec son pasteur, une famille avec son chef, une Eglise visible avec un chci visible, c'est-àdire armée d'autorité*.

* L'homme, dit Aristote {Poïitic, i, i, 9), est paruature, çûcei, un animal social (Çûm toXitdcov), prédisposé et destiné à la vie en commun.

*0n a dit au temps de la Réforme et on a répété tout récemment : Nous ne reconnaissons pas d'autre chef de notre Eglise que le Christ, ce qui revient à dire : il n'existe pas de fonction

Apol. do Christ. — Tome IV. £3

Et il ne pouvait en être autrement. Car sans une autorité ayant pour objet de communiquer la vérité révélée à tout homme par la voie la plus simple, la plus sûre et la plus courte qui est celle de la foi *, l'humanité serait encore sans distinction de lieu, de temps, d'âge ni de civilisation, aussi misérable depuis l'avènement du Messie, aussi dépourvue de vérité, aussi livrée au doute et à tout vent de doctrine qu'elle l'était avant la révélation. Les protestants, anciens et nouveaux, répondent comme nous à ceux qui nient la révélation en leur objectant la nécessité d'un enseignement positif donné de Dieu au genre humain, par la raison qu'il n'y a pas d'autre voie pour chacun de parvenir vite et facilement, sans crainte d'illusion comme sans mélange d'erreur, à la connaisaance de la vérité religieuse *. Mais a la genèse de la foi € doit être essentiellement la même pour toutes les généc rations chrétiennes, et telle a été l'économie du salut

ayant pour objet la direction suprême de l'Eglise. La direction des églises particulières exi^e une loDclion spéciale ei quelqu'un qui la remplisse; mais le gouvernement suprême de l'Eglise universelle repousse l'un et l'autre. Celte place doit toujours rester vide. C'est ainsi que les Manichéens dressaient dans leurs salles de réunion une chaire vide pour leur chef invisible. Dire: le Christ seul est noire Chef, revient à dire : la séparation, l'isolement complet, tel est le principe de notre Eglise, et son état normal. Dœllinger, l'Eglise et les Eglises, page 29.

* Nobis curiositate opus non est post Christum Jesum, nec inquisilione post Evaiigelium. — Tertullian. [Prœscript., c. 7, c. 14): Fides in régula pûsita est.... exercitatio autem [Scripturarum) in curiositate consistit, habens gloriatn solam de peritiœ studio. Cedat curiositas fidei, cedat gloria saluti.

* Tom. II, p. 94. Calvin lui-même dit {Instit. relig. Christ., I, 6, t) : Ergo, quanquam hominum ingratitudinem satis superque omni patrocinio spoliât fuhjor ille, qui in cœlo et in terra omuiam

LE CHRISTIANISME ET L'ÉGLISE. 5i7 '

« pour les premiers disciples, telle il taut qu'elle soit o pour tous ceux qui sont venus après eux ' ». Les premiers disciples s'abandonnaient à l'autorité vivante de leur divin Maître pour recevoir de lui les paroles de la vie éternelle, donc aujourd'hui encore il faut se livrer pleinement à l'autorité vivante de l'Eglise pour croire au fait de la révélation par Jésus-Christ, comme pour s'approprier la matière même de cette révélation ; c'est à cette condition seulement que l'on aura la foi. Et il ne saurait en être autrement ; car tout royaume se conserve par le même principe qui l'a fondé ^ C'est encore plus Trai quand il s'agit de la religion révélée que de toute autre chose ; surnaturelle, mystérieuse et dépassant la portée de l'esprit humain, c'est l'Esprit de Dieu devenu

oculis ingeritur : aliud tamen et meliits adminicuîum accedere necesse est, quod nos probe ad ipsum mundi creatorem dirigat. Itaque non frustra Vei'bi sui lumen addidit quo innotesceret ad salutem.

Luth.irclt dit aussi {Apologie, p. 116) : «A cette révélation naturelle, il doit s'en ajouter une positive et historique ; car •c'est un besoin naturel de l'esprit humain que les principales vérités, celles sur lesquelles repose l'édifice de sa vie morale, lui soient certiliées par une autorité plus haute que sa propre raison, c'est-à-dire par une autorité divine, afin de bannir entièrement le doute ».

* Martensen, op. cit.

« Cf. Sallusl., Bell. Catilin,, c. 2. — Cf. Polycarp., ad Philip., c. 7. Ignat. ap. Euseb., H. E., m, 20. (Pseudo) Clemeut., Hecognit., viii, 37 ; X, 42, et tout l'ouvrage de saint Irénée contre les hérésies, comme le De prœscriptione de Tertullien. Omne genus, dit celui-ci (c. 20), adorigiaem suam censeatur necesse est. Itaque tôt et tantœ Ecclesiœ, una est illa ab Apostolis prima, ex qua omnes. Sic omnes prima et omnes apostolicœ, dum una omnes probant unitate communicatio panis et appellatio fratemitatis et contesseratio hospitalitatis , quœ jura non alia ratio régit, quam ejusdem sacramenti una truditio. — C. 21 : Comînunicamus cum ecclesiis apostolicis, quod 7iulla doctrina diversa. Hoc est testimo^ nium v€i itatis.

l'Esprit de l'Eglise qui nous la communique, et non pas rinterprétation individuelle '. Nous avons dit autorité vivante ; car jusqu'ici la parole morte et enfouie dans un livre n'a fondé aucun Etat et n'en saurait faire vivre un deux jours. La Bible seule et sans l'Eglise n'est pas une autorité *, elle a besoin au contraire du témoignage de l'autorité ecclésiastique, qui en lui communiquant une certitude absolue, lui donne seule tout son prix et toute son importance.

Sans autorité pas d'Eglise. Le besoin de l'autorité est si bien fondé sur la nature de l'homme, que le protestantisme, qui la rejette en théorie, l'a conservée dans la pratique et en a même exagéré l'application jusqu'au despotisme. Les réformateurs ne se sont servi de leur principe : La Bible seule, que pour justifier leur séparation d'avec l'Eglise. Une fois la séparation opérée, quand il s'est agi de fonder une nouvelle communion religieuse, le principe a été abandonné comme n'étant plus bon à

» Il Petr., I, 20.

* Parlant des hérétiques, Tertullien dit {Prœscnpt., c. 9) qu'ils sont sine certœ interpretationis gubernaculo. Ce gubernaculum c'est le « xTÎpu-y[i.» tJtxXYia'.aTrtxov, prœdtcafto ecclesiastica y>. Cf. Justin., A-polog., i, 61. Iren., C. Eœres., i, 9, c'est la règle de Tertullien. — Puisque la Bible est dans l'Eglise, de l'Eglise et pour l'Eglise, les hérétiques n'ont aucun droit sur elle, et ils ne peuvent pas en tirer de preuves contre l'Eglise. Ils expliquent la Bible? Non ils ne l'exphquent pas, ils la dénaturent. Tertull., l. c, c. 37, 38. Clément., Strom., vi, p. 757. — Ils n'auraient pu imaginer leurs systèmes sans le secours des Ecritures dont ils abusent. Tertull., /. c, c. 29. Substituant leurs jugements humains à la tradition de l'Eglise , les hérétiques ne trouvent plus le sens des Ecritures (Clément., l. c, p. 762, 764), le véritable interprèle des Ecritures, c'est celui qui prend pour point de départ la foi qu'il a puisée dans lEglise {l. c, p. 759).

LE CHRISTIANISME ET l'ÉGLISB. 549

rien. Il s'est même retourné contre ceux qui l'avaient formulé et leur a causé plus d'un désagrément. Luther se hâte de composer un catéchisme de sa doctrine et il anathématise comme fils de Satan quiconque osera croire autrement que lui '. Calvin inflige des peines pécuniaires et corporelles, et jusqu'à la peine de mort à ceux qui se permettent de penser autrement que lui. Les diverses fractions du protestantisme ont mis par écrit leurs dogmes et fait prêter serment à leurs prédicateurs de les enseigner ».

Il y a donc deux résultats principaux de la Réforme, dit M. Guizot : 4* La multiplicité des sectes, la licence prodi-

•Walch, XVII, p. 1907.

* Comment expliquer d'après les principes du protestantisme ces syrrboles qui s'imposent, cette autorité d'un pape de papier? Question difficile à résoudre. On a trouvé une éctiappatoire : le prédicateur est obligé d'enseigner le symbole, mais non d'y croire. Cf. Gazette générale d'Axigsbourg, 1867, ii, 141. Deux choses sont d'une égale évidence, c'est qu'une communion ecclésiastique est impossible sans un symbole imposé à tous les membres, et que rimposition d'un symbole quelconque répugne aux principes du protestantisme.

« Le droit d'examiner ce que l'on doit croire est la base du protestantisme. Les premiers réformateurs crurent pouvoir lixer les colonnes d'Hercule de l'esprit humain par leui^ décisions. Mais ils n'avaient pas ce droit, eux qui s'étaient révoltés contre toute autorité de ce genre dans l'Eglise catholique». Staël, De r Allemagne, iv, chap. 2.

« Est-il besoin de démontrer longuement que notre Eglise est dévorée et anéantie par une malédiction native qui pèse sur elle, je veux parler du subjectivisme de sa croyance? Une Eglise se trouve ainsi nécessairement divisée à l'infini et pulvérisée, et toute communauté de foi est rendue impossible ». Hengstenberg, Op. cit., 1867, p. 543.

Le principe constitutif du protestantisme s'oppose à, toute formation d'Eglise, et agit à la manière d'un dissolvant sur toute église déjà formée. De là l'inutilité do toutes ces assemblées qui aboutissent soit à prendre pour principe d'unité

SqO chapitre XVII.

gieuse des esprits, la destruction de toute autorité spirituelle, la dissolution de la société religieuse dans son ensemble; S» la tyrannie,, la persécution. « Vous provo- « quez la licence, a-t-on dit aux réformateurs ; vous la « produisez; et quand elle est là, vous voulez la contenir, « la réprimer. Et comment la réprimez-vous? par les « moyens les plus durs, les plus violents. Vous aussi vous « persécutez l'hérésie, et en vertu d'une autorité illégi- « time... Le parti réformé était très embarrassé de ces « reproches. Quand on lui reprochait la multiplicité des

confessionnelle quelque phrase vague qui n'engage à rien, soit à faire éclater au grand jour des oppositions jusque-là inaperçues.

« D'après le synode général de Berlin, celui qui est appelé au minislère ecclésiastique doit prendre pour règle de sa doctrine, non sa propre opinion, non les jugements humaiqs, mais la sainte Ecriture toute seule. Il doit rester en communion de doctrine avec la chrétienté en général et particulièrement rester fidèle aux symboles écrits de "l'Eglise évangélique. Cela peul-il se concilier avec les lois les plus élémentaires de la pensée? On veut d'une part qu'il ait pour règle unique la sainte Ecriture interprétée par lui; et de l'autre qu'il s'en tienne à une interprétation déjà vieille de plus de trois cents ans ! » Radowitz, Entretiens dans le présent, dans l'Etat et dans V Eglise, m, p. 153.

Sur la contradiction qui existe entre le principe d'autorité nécessaire à toute église et la liberté évangélique, et dont le protestantisme ne peut sortir, voir Strauss, Vie de Jésus, conclusion; et Gazette ecclésiastique protestante de Berlin, du 12 août

o Quelque chose de triste et d'affligeant », écrit Perthes [Op. cit. sup., p. 205), c'est le désaccord qui existe entre l'enseignement de l'école et celui de l'Eglise. Des centaines de jeunes gens reviennent de l'université non moins incertains de leur doctrine que vous ; la plupart cependant, après avoir fait profession d'admettre les livres symboliques, entrent sans difficulté dans le ministère ecclésiastique; et. devenus pasteurs, ils ne craignent pas de se montrer parjures et hypocrites devant Dieu et devant les hommes. Puisque la science croit avoir le droit d'enseigner aux jeunes gens autre chose

LE CHRISTIANISME ET L'EGLISE. 55t

« sectes, au lieu de l'avouer, il anathématisait les sectes, « il s'en désolait, il s'en excusait. Le taxait-on de persécu- « tion ? il se défendait avec quelque embarras ; ilalléguait « la nécessité. Il avait, disait-il, le droit de réprimer et de a punir l'erreur, car il était en possession de la vérité; « ses croyances, ses institutions étaient seules légitimes; « si l'Eglise romaine n'avait pas le droit de punir les a réformés, c'est qu'elle avait tort contre eux. Et quand 0 le reproche de persécution était adressé au parti doraic nant dans la Réforme, non par ses amiiS, mais par ses € propres enfants, quand les sectes que ce parti anataéo matisait lui disaient : Wous faisons ce que vous avez fait ;

quo ce c[ue l'Eglise veut qu'ils enseignent eux-mêmes, c'est un devoir pouf ceux qui forment des sujets pour l'Eglise de mettre fin à ce désaccord dans l'esprit de leurs disciples, s'ils ne veulent pas avoir sur la conscience les âmes des parjures ».

« L'objet des études théologiques ce n'est pas l'Ecriture à interpréter, mais l'Ecriture interprétée. Notre enseignement n'est autre chose que la somme de l'Ecriture, dit Kahnis, La Cause de l'Ealise luthérienne contre l'Union. Leipzig, 1854, p. 64. Schinkel repona {Gazette protestante de Berlin, du 17 févr. 1855) : « ou bien la doctrine de l'Ecriture est assez simple etclaire pour que tous les interprèles consciencieux ne peuvent l'entendre différemment, ce qui est l'ooinion primitive des protestants; et alors insister sur l'Ecriture interprétée n'a pas de sens. Ou bien l'Ecriture n'est ni claire ni suHisante ; et alors Rome a raison, l'autorité ecclésiastique doit donner l'interprétation, et les réformateurs ont eu tort de rejeter l'autorité de l'Eglise. Qui leur a donné le droit de substituer leur propre autorité à l'autorité de l'Eglise? » Au reste, dix ans plus tard le même Kahnis a dit ceci : « On veut qu'un théologien protestant s'attache strictement à la substance de la foi, et il est impossible de distinguer nettement ce qui est substance de ce qui n'est qu'accident ». (Bogmat. luthérienne, 1864, p. 618).

Sur l'opposition entre la Bible et le Symbole, voyez dans Jœrg, Protestantisme, i, p. 114, 134. Cf. Schiekopp, l'Enseignement de l'Eglise évangélique. — Cf. Giiizot, Méditations sur Vétut actitelde lareligion chrétienne, Paris, 1866, p. 120 et suiv.

552 CHAPr-^^^ rmi.

« nous nous séparons comme vous vous êtes séparés, il « était encore plus embarrassé pour répondre, et ne « répondait bien souvent que par un redoublement de « rigueur... La Réforme ne s'était point élevée jusqu'à la a dernière raison, elle n'était point descendue jusqu'aux a dernières conséquences de son œuvre* ». Le protestaa> tisme n'eut pas plutôt répudié la royauté spirituelle du pape, qu'il y substitua une papauté nouvelle, celle des rois. Si ce nouvel état de choses put se soutenir tant bien que mal et durer, il le dut à la puissance temporelle, dont les réformateurs avaient de bonne heure sollicité l'intervention * ; mais le protestantisme paya ce service partout et toujours par une basse et servile soumission à l'Etat. Sans autorité pas d'Eglise. Mais celte autorité ecclésiastique nécessaire, de quelle nature est-elle? Lorsque nous disons que l'Eglise est infaillible, ce n'est pasun privilège que nor.s demandons en sa faveur, nous réclamons seulement pour elle ce qui appartient de droit et naturellement à tous les pouvoirs souverains existants, lesquels agissent toujours comme infaillibles dans le cercle de

* Histoire générale de la civilisation en Europe. xiV Leç.

• Luther (Ad. Menzel, Nouvelle histoire des Allemands, i, p. 338) remit le gouvernement de l'Eglise au duc Jean de Saxe, Zwingle au conseil de Zurich (Dœllinger, L'Eglise et les Eglises, p. 302). Les théologiens assemblés à Naumbourg, Melanciiihon en tète, citèrent divers textes de TEcriture pour démontrer qu'il fallait assujétir l'Eglise aux pouvoirs de la terre (Caraer., Vita Melanchton, éd. Slrobel, p. 319). A propos de l'ordonnance consistoriale de Wiltemberg, 1542, Schenkel dit [Etudes et Critiques, p. 459) : La discipline de l'Eglise passa par un trait de plume dans la main de l'Etat. Désormais les cas de conscience furent traités comme des questions temporelles. La porte resta ouverte à une tyrannie illimitée des consciences de la part da l'Etat ». C'est encore Tétat de choses actuel.

leurs attributions propres. Supposer seulement que l'on puisse contredire l'Eglise, sous prétexte qu'elle s'est trompée ou qu'elle a mal jugé, c'est dire qu'elle n'existe pas. Mettre en doute son infaillibilité, c'est la supprimer. Dans l'ordre judiciaire, qui n'est qu'une branche du gouvernement, il faut absolument un pouvoir qui redresse et ne soit point redressé. Il faut qu'il y ait quelqu'un à qui on ne puisse dire : Tu t'es trompé. Il est clair que le condamné ne sera jamais content de la sentence qui le frappe, et qu'il ne doutera pas un instant de l'injustice du tribunal. Mais l'homme d'Etat sait qu'un tribunal jugeant en dernier ressort est nécessaire*. La décision de ce tribunal forme la dernière instance qui l'identifie avec le droit lui-même, et ne souffre plus d'autre appel. Elle est juridiquement et formellement infaillible.

La même loi se retrouve nécessairement dans la société religieuse, mais avec une différence qui tient à l'essence même des choses. La ruisisiondu pouvoir civil se rapporte au droit cxtévifiur; là est son terrain et sa limite. L'âme de l'homme, sa foi et sa conscience appartiennent à un autre ordre de chtTSja, qui est l'Eglise. Son royaume est le royaume de la foi et de la moralité, la conscience surtout est sa sphère d^activité. Sa doctrine éclaire notre intelligence, ses préceptes obligent notre conscience. Il faut donc nécessairement que son infaillibilité soit intérieure et réelle, et non pas seulement extérieure et formelle; il faut qu'elle soit effective, et non pas simplement supposée; car la vérité seule peut obliger noire intelligence, comme

' De Maistre, Oj,). dt., sup., cb. i.

la volonté de Dieu commander à notre conscience. Donc pas d'Eglise sans autorité, et sans infaillibilité, pas d'autorité dans l'Eglise \ Une autorité sujette à l'erreur en matière de foi et de morale ne serait pas seulement inutile et illusoire, elle serait funeste *. Si l'Eglise est faillible, c'est en vain que le Christ est venu; si l'Eglise n'a pas raison, le doute et l'indifférence ont raison. « Si a la divine Providence ne règne point sur les choses de « ce monde», dit saint Augustin', o il est inutile de jamais c parler de religion. Si au contraire la beauté de cet uni-

• Cest pourquoi Lnlher ni CalTJn ne pouvaient point foudpr d'Kglise, et pourquoi le protestantisme a des coDlessions mais point d'Eglises : « Comment le protestantisme d'aujourd'hui ferait-il ce que Luther n'a pas même tenté., c'est-à-dire de fonder une église », demande Perthes [Op. cit. supr., 202), n Avec le protesianiisme s), dit-il encore (p. 5181, « périt uouseuieraent la hiérctrchie papiste, mais aussi l'Kglise. Luther, ni Calvin, ni Zwingle, ne pouvaient conserver i'Egiiso existante ou en former une nouvelle. L'établissement ariglicau n'eut jamais que la forme extérieure d'une Eglise, caractère qui s accuse aujourd'hui de plus en plus. Où la Réforme devait-elle chercher l'unité et l'autorité nécessaire pour instituer quelque chose de nouveau? Evidemment dans la parole claire de la sainte Ecriture; mais la sainte Ecriture avait été livrée en proie à la critique de la science humaine ; elle n'était ni soutenue, ni conservée, ni transmise par une autorité ecclésiastique. Trois siècles durant, de pieux théologiens ont lutté pour défendre les faits du christianisme par la parole de l'Ecriture, et leurs efforts ont été vains. La tendance à tout renverser ce qui est debout, l'Etat comme l'Eglise, est entrée dans l'esprit de la jeunesse qui étudie ; de grands périls nous menacent dans un avenir prochain ; et quant avoir se former une Eglise protestante, il n'y faut point compter p.

• « A quoi bon avoir fondé une Eglise, si l'on veut qu'elle

ait été'incapable de préserver de Teneur le trésor des divines veillés? » Schwarz, Gazette de l'Eglise frotestmite, 27 janvier

• De utilit. cred., c. 15.

a vers nous révèle un principe éternel du beau, qui est la c source d'où elle émane, si une Toix intime et mystéc rieuse avertit doucement les bons de chercher Dieu et « de le servir, nous pouvons avoir pleinement confiance « que Dieu a établi une autorité capable de conduire « sûrement à lui tous ceux qui voudront la suivre ». Aussi le fondateur de l'Eglise de l'Ancien Testament l'avait-il munie d'une autorité vivante, permanente et publique, à laquelle une prescription légale, expresse, enjoignait d'enseigner *. Israël vivait à l'ombre de l'autorité de son corps enseignant ordinaire, de son sacerdoce, à côté duquel se perpétuait l'enseignement extraordinaire et infaillible des Prophètes', qui dura jusqu'à ' saint Jean- Baptiste et à Jésus-Christ ; et jamais le fidèle de l'ancienne loi ne se vit, dans les questions de foi, abandonné à l'incertitude pénible du libre examen. Il y eut toujours une autorité enseignante, vivante, pour communiquer aux enfants de l'Eglise la vérité de la foi. H en était ainsi lorsque le Seigneur fonda l'Eglise du Nouveau Testament. La nature de la révélation et son but demandent qu'il en soit ainsi, aussi bien que l'essence même de l'Eglise, dont les membres sont des disciples^ des fidèles et des confesseurs, non des sceptiques, des indécis et des chercheurs. Et c'est ce qui a été fait. Celui à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre, dont la main dirige les des-

• Levit., X, H. Afin que vous enseigniez aux enfants dlsraël tout ce que Dieu vous communique par la bouche de Moïse. Cf. Deuter., xvii, H ; Matth.^ xxiii, 2. Les prêtres étant assis dans la chaire de Moïse, tous doivent suivre leur enseignement, selon l'ordre de Jésus-Christ.

• I Macch., IV, 4G ; xiv," 41.

DdO CHAPITRE XVII.

tinées des peuples, en même temps qu'elle conduit chaque âme en particulier dans sa voie propre, jusqu'à la fin du monde, et cela d'une manière douce et insensible, mais néanmoins avec une force irrésistible et infaillible; Celui qui est la vérité éternelle, la sainteté sans tache, dont l'œil reste toujours ouvert jusqu'au jour du jugement, sur toutes les créatures quel qu'en soit le nombre; celui dont la Providence éclate si évidemment dans la nature ; celuilà étend aussi sa main sur les Apôtres et sur leurs successeurs pour les couvrir et les défendre, pour les conserver et les fortifier. Ils attestent et publient ce qu'il a dit *, afin qu'aucune ombre d'erreur n'obscurcisse l'éclat de sa parole, qu'aucune tache d'erreur humaine ne ternisse l'idéal de vie qu'il nous a donné. Oui, si l'Eglise n'était pas infaillible sur le terrain de la foi et de la morale où le Christ lui a ordonné de régner, c'est qu'alors les portes de l'enfer auraient prévalu ; car la foi est rame de l'Eglise, la racine et la base de toute justice; c'est que l'Esprit qu'il a demandé pour l'Eglise, et qui, à la Pentecôte, est venu sur les Apôtres, ne serait plus son Esprit, c'est-à-dire l'Esprit de vérité et de grâce. Donc

* Matth., xxvni, i8, 20; Act., ii, i; Joan, XV, 26: xvr, 17; XIV, 16, 17. Et je prierai mon Père, et il vous enverra un auiie Consolateur, afin qu'il demeure avec vous pour l'éternité, l'Esprit de vérité, c'est-à-dire comme l'explique Théophylacle {in hoc loc), non-seulement pour un peu de temps comme moi, mais pour toujours. Joan., xiv, 29 ; Le Consolateur, le Saint-Esprit que le Père vous enverra en mon nom, vous enseignera toute chose et vous remémorera ce que je vous ai dit. Tandis que les Apôtres, organes de la révélation, ont eu le don de l'inspiration, c'est rassista7ïce de l'Esprit qui dirige l'Eglise dans la distinction de la vérité d'avec l'erreur. Ceuxlà avaient une nouveauté à faire connaître au monde, celle-ci n'a pour mission que de garder le dépôt de la foi.

l'infaillibililé de l'Eglise est un effet de l'assistance particulière du Saint-Esprit, une œuvre de haute providence par laquelle le Christ gouverne le monde surnaturel.

C'est de là que les Apôtres tirent leur mission ; car ils ne la tiennent pas de l'homme, et ce n'est point sur la sagesse humaine ni sur leur sainteté personnelle que repose l'autorité de leur œuvre, mais sur la force de Celui qid est en eux. Aussi ils exigent une foi entière et sans restriction *, et non pas la recherche et l'examen pour savoir si leur doctrine est la doctrine du Christ; leur doctrine est la doctrine de Celui dont le Père a dit : Ecoutez-le *. Ce commandement que le Père adressa au monde sn faveur de son Fils, il l'a aussi renouvelé en faveur de la doctrine apostolique : « Qui entend les Apôtres, a entend leur Maître • ; quiconque n'écoute pas l'Eglise, f c'est-à-dire les chefs de l'Eglise, doit être regardé comme « un païen et un publicain*». La mission d'instruire, qu'ils ont reçue du Christ, ils l'ont transmise à leurs successeurs, a Ce que tu as entendu en présence de beaucoup a de témoins, communique-le à des hommes fidèles qui «soient capables d'en instruire d'autres* ». Les Apôtres

* Matth., XXVIII, 18 : MaOT,Tcy<jaT£ T-Ara ri iOrn l faites dp tOUS

les peuples vos disciples.

« Luc, IX, 25.

Luc, X, 16.

* Jilatth., XVIII, 17. Cf. Chrysost., in hoc loc.

» II Tim., II, 2; I Tim., m, 1 ; Tit., i, 5. L'Apôtre marque en cet endroit les qualités oécessaires des dépositaires de renseignement ordinaire : la capacité, la mission légitime, et les'

o^o CHAPITRE XVII.

forment une génération à part dans l'Eglise, ils ont joui de certaines prérogatives extraordinaires qu'ils n'ont point laissées en héritage à leurs successeurs, telle que la mission immédiatement conférée par le Christ, l'inspiration et le don des miracles, aussi bien que leur plein pouvoir sur l'Eglise universelle ; c'étaient là des grâces qui leur convenaient exclusivement comme aux organes immédiats de la révélation. Mais la triple fonction de docteur, de pasteur et de prêtre, qu'ils ont les premiers possédée, étant quelque chose d'ordinaire et d'indispensable, doit demeurer jusqu'à la fin du monde dans l'Eglise, et le Christ avec elle. « Car il n'a pas promis aux seuls Apô- « très, mais à tous les disciples de demeurer avec eux. Les a Apôtres ne devaient pas vivre jusqu'à la fin du monde, a C'est donc à nous et à ceux qui viendront après nous « que la promesse a été faite' ». Donc le fleuve de la vérité coule dans sa plénitude depuis le Christ et les Apôtres, à travers toutes les générations des docteurs ecclésiastiques jusqu'à la fin des jours.

Ce qui est dit du Christ se peut donc dire aussi de l'Eglise enseignante : « Il n'enseignait pas comme les a docteurs de la loi, mais comme quelqu'un qui possède a le pouvoir* ». Et c'est justement là le témoignage éclatant de sa divinité. Elle enseigne comme le Christ enseignait; comme il savait être la vérité infaillible et éter-

qualités morales, et il les met en opposition avec les dons exiruordinaiies de l'apostolat.

* Theophylact., i, h. l. Oî èTCiaxcirc., et y-x-'x zk ■TTs'paT* èp'.cDî'vTES it *It>cc^ XpicToû 7VCÙU.Y1 eiaîv. Ignat., ad Ephes., c. 3.

*Matth.,\u, 20.

nelle, ainsi l'Eglise a conscience d'être son unique épouse. Aussi continue-t-elle de s'exprimer dans tousses conciles, comme elle Fa fait au premier concile de Jérusalem : Il a paru bon ait Saint-Esprit et d nous ^ Et toute société religieuse, par cela même qu'elle admet la possibilité de se tromper, n'est plus la vraie Eglise du Christ. L'Eglise catholique seule se déclare infaillible*, et cela depuis dix-huit cents ans, depuis le premier jour qu'elle prêcha la foi et dans tous les conciles jusqu'à nos jours*. Des milliers de sectes contradictoires entre elles ont passé, toutes, les unes après les autres, ont accusé l'Eglise d'erreur, mais toujours les hérésies subséquentes ont approuvé le jugement porté par l'Eglise sur les hérésies précédentes. Ce droit qu'a eu l'Eglise de condamner les sectes passées, et que nul ne lui conteste, est la condamnation anticipée de toutes les sectes futures et suffit pour les convaincre d'erreur, parce que la raison dernière de ce droit ne peut être ailleurs que dans son infaillibilité ♦•

* Ad., XV, 28.

* TerluUian., ProESonpi., c. 28 : Audeat aliqnis dicere, illos errasse, qui tradiderunt? Aiigust., De Unit. Ecoles., c. 12, 13. In Ps. CI, serm. ii, 8, in Ps. cxi, 6 : Ubi sunt qui dicunt, periisse Ecclesiam, quœ indinari non potest ?

» Cf. Harduin., Acf. ConciL, ii, c. 701, c. 194, 1393, 1439. Thoniassin, in Prokgom. theolog., c. 22 et seqq. Cyrill., in defens. anathem. Octavi., 0pp., t. VI, p. 178. Socrat., II. E, i, 9. lien., C. Ilœres., m, 4. Alex. Alex., De Uœres. Arian., c. 12 ap. Migne, tom. xviii, /. c. Cypriun., De unit. Eccles. pass. Augusl. Serci. I, de Symbol, ad Calech.

* « Luther et Calvin croyaient fermement que les décisions prises par l'Eglise contre les Gnostifiues, les Pauliniens, les Ariens, les Pélagiens, les Monopliysiles, etc., étaient conformes en tout à la vérité cliréiienne. Cependant ils marchèrent iibsolumeut sur les traces de ceux qu'ils anatUéiria-

OCU CHAPITRE XVII.

En procurant à son Eglise le don de l'infaillibilité , Jésus-Christ a rendu à l'humanité sa vraie grandeur et sa dignité originelle, il a fondé réellement son indépendance religieuse. Nous devons à l'Eglise de n'être plus la proie des sophistes, de ne plus fléchir le genou devant ces faux systèmes, idoles adorées aujourd'hui et demain éva-

tisaient, et qu'ils auraient fait brûler s'ils les avaient eus en leur pouvoir, car ils avaient la même règle de foi qu'eux, riuierprélation subjective de la Bible ». (Mœlher, op. cit. sup., p. 279.)

« Quant à la liberté en matière de foi », dit Perthes {op. eU. sup., p. 209), tous la désirent, mais la plupart ferment leur esprit à cette vérité que cette liberté n'est possible que dans le sein d'une Eglise tellement en possession des vérités nécessaires au salut que personne n'a seulement l'idée de les mettre en question et d'en disputer. — Il n'appartient pas à la puissance temporelle d'établir la société extérieure des chrétiens, mais qui donc le pourra faire? Procédera-t-on pour former l'église des protestants de haut en bas par des consistoires avec un président indépendant à la tète? Alors nous aurons autant de collèges de cardinaux et de papes que d'Etats. Procédera-t-on de bas en haut à la manière des Presbytériens? Dans ce cas la formation de l'Eglise sera l'œuvre des masses. Si quelqu'un connaît une autre voie, qu'il l'indique »,

« Il faut une institution», dit-il ailleurs (p. 351), «par laquelle l'Evangile vive et parle au milieu de l'humanité, dans tous les temps et tous les lieux sans subir aucune altération. Puisque l'Eglise romaine a été cette institution, elle a été aussi la pierre angulaire et fondamentale du christianisme; mais elle ne pouvait rester telle qu'elle était avant la Réforme, et ce qu'elle fait pour elle-même depuis la Réforme, elle n'a pu le taire pour l'Eglise universelle. Elle n'a point été remplacée par les essais d'Eglises protestantes, elle ne le sera pas non plus par elle-même ».

Sur ce dernier trait voici l'excellente réponse que lui a faite un catholique : « Ils ne connaissent que l'attente, et point l'accomplissement, comme les Juifs qui ne connaissent qu'une humanité déchue, et point l'humanité régénérée et sanctifiée qui est dans l'Eglise. Us font habiter le Seigneur dans la lettre de l'Ecriture, ils ne croient donc pas en un Dieu faithomme maisenun Dieu faitlivre.lls ne connaissent que des

nouies, de n'être plus comme des enfants en tutelle, toujours flottants, toujours emportés par les vents d'opinions mensongères'.

« Si le christianisme », dit M. Guizot*, a n'eût pas été a une Eglise, je ne sais ce qui en serait advenu au milieu a de la chute de l'empire romain. On peut croire qu'il a aurait succombé au milieu de la dissolution de l'Empire a et de l'invasion des barbares... Il fallait une société fora tement organisée, fortement gouvernée, pour lulttr 0 contre un pareil désastre, pour sortir victorieuse d'un « tel ouragan. Je ne crois pas trop dire en affirmant qu'à 0 la fin du ¥• siècle, c'est l'Eglise avec ses institutions, a ses magistrats, son pouvoir, qui s'est défendue viguu- « reusemcnt contre la dissolution intérieure de l'Empire, a contre la barbarie, qui a conquis les Barbares, qui est « devenue le lien, le moyen, le principe de civilisation a entre le monde romain et le monde barbare ».

Tout cela, l'Eglise l'a pu faire parce qu'elle avait en main l'autorité, et son autorité était une puissance capable de tout dominer parce qu'elle était tenue pour infaillible. Ce qu'elle a été dans le passé, c'est-à-dire le vase dans

individus isolés qui allendent chacun pour soi le secours d'en haut, ils ne veulent point savoir ce que l'Eglise enseignu par toutes ses voix et l'Ecriture à toutes ses pages, que Tiiumauité devenue solidairement coupable se sauve de même solidairement. Puisque le péché et la grâce sont un héritage de riiumauilé, il est tout naturel que lu grâce ne descende point du ciel, immédiaiemenl à chaque individu, mais qu'elle passe par l'inieimédiaire d'une grande iusiiluliou qui cuibrasse et résume tout le genre humain ».

» Ephcs., IV, 14.

* nistoire gcncraîe de la civilisation en France, ii' leçon.

AroL. DU Car!;sT. — Tome IV. 'vr.

?)62 CHAPITRK XVII.

lequel son fondateur a versé la liqueur divine qu'elle doit garder sur la terre et qui lui communique à elle l'immortalité, elle lésera dans l'avenir, jusqu'à la fin des temps. Il y a quelque chose de plus dangereux encore pour le christianisme que les assauts furieux de grossiers Barbares, ce sont les armes de l'esprit mises au service d'une orgueilleuse raison et d'un cœur corrompu, pour qui la croix sera toujours un scandale et une folie. C'est l'autorité de l'Église qui soutient les faibles et tient en bride les forts, afin qu'ils soient tous compris dans le sein d'une même unité. Si cette autorité nous manquait, nous aurions droit d'accuser la divine providence de n'avoir rien fait pour l'instruction des simples, d'avoir abandonné ses enfants en proie aux égarements du doute, aux disputes interminables des savants, et de ne nous avoir donné la lettre de la sainte Ecriture que pour donner carrière à l'orgueil et alimenter la discorde *.

Terminons par ces paroles de saint Augustin^ : « Pou- « vons-nous donc hésiter à nous cacher dans le sein de « cette Eglise qui, par la vertu du siège apostolique où tt elle est assise, et par la longue succession de ses pon- « tifes, possède une autorité si haute que tout l'univers « la reconnaît, en dépit des noires calomnies des héré- « tiques toujours condamnés et confondus tantôt par les « décisions infaillibles des conciles, tantôt par l'éclat des « miracles? S'il n'y a pas d'autre voie pour conduire à la « sagesse que la foi qui prévient l'intelligence, d'où vient

1 Fénelon, Christiatiisme présenté aux hommes du monde. I. Préface, p. 82.

' De utilitate credendi, c. 48.

« que nous sommes si p«u reconnaissants de l'assistance de a Dieu et de son secours, que de résister à une si salu- « taire et si évidente autorité ? Et si toute science, même < la plus simple et la moins importante, a cependant € besoin d'un maître qui l'enseigne, quel orgueil plus « déraisonnable que de ne pas admettre les livres des a divins mystères expliqués par leurs légitimes inter- « prêtes ? »

Page 1