DU CHAPITRE DIX-SEPTIKME
Lessing a établi les thèses suivantes contre Gœfze ' :
1* Démoulrer pourquoi les doctrines contenues dans les symboles de foi devraient nécessairement se perdre, si la Bible se perdait ;
2° Pourquoi ces doctrines se seraient depuis longtemps perdues, si la Bible s'était perdue;
3° Pourquoi nous ne pourrions jamais connaître ces môo:es doctrines, si la Bible n'avait jamais été.
Puis il continue ainsi :
§ 1 . Le contenu de ces symboles passait chez les Pères pour
Begula fidei.
§ 2, Celle Régula fidei n'est pas tirée des écrits du Nouveau
Testament.
§ 3. Cette Régula fidei existait avant qu'il existât encore un seul livre du Nouveau Testament.
§5. Celte Régula fidei, non-seulement les premiers chrétiens, ceux du temps des Apôtres, s'en sont contentés, unis les chrétiens des qualre premiers siècles l'ont encore tenue pour complètement sulfisaule.
§ 6. Donc cette Régula fidei est le roc sur lequel est bàiie l'Eglise du Christ, et non pas l'Ecriture.
§ 9. Les laïques de la primitive Eglise n'osaient point lire les morceaux isolés du Nouveau Testament au moins sans la permission du prêtre qui les tenait en sa garde.
§ 10. C'eût élé un péché grave pour les laïques de la primitive Eglise d'aimer mieux croire à la parole écrite d'un apôtre qu'à la parole vivante de leur évèque.
• Œuvres, Berlin, 13.73, tom. viii, p. 22.
M. Les écrits des Apôtres ont été eux-mêmes jugés d'après Idiliegula fidei.
§ 42. La religion chrétienne n'a jamais été, pendant les quatre premiers siècles, démontrée à l'aido des écrits du Nouveau Testament. On ne s'est, servi qu'incidemment de ces écrits comme éclaircissements el preuves accessoires.
§ 43. D^^montrer que les Apôtres et les Evangé'istes ont composé leurs écrits dans l'intention d'y faire entrer toute la religion chrétienne, est chose impossible.
§ 14. Prouver que le Saint-Esprit a disposé les choses de la sorte à l'insu des écrivains, est chose encore plus impossible.
i § 46. Jamais les écrits des Apôtres n'ont été tenus pour le commentaire authentique de toute la Régula fidei.
§ 17. Et c'était précisément pour cette raison que la primitive Eglise ne voulait jamais permettre que l's hérétiques en appelassent à l'Ecriture ; c'était pour cette raison qu'elle ne disputait jamais avec un hérétique sur la bas? de l'Ecriture.
Du dernier écrit de Lessing contre Gœtze, citons encore ce i * :
« Monsieur le Pasteur demande s'il serait resté trace dans le monde de ce que le Christ a fait el enseigné, si les livres du Nouveau Testament n'avaient été écrits et n'étaient parvenus jusqu'à nous ». — Me préserve le ciel d'avoir jamais une assez petite idée du Christ et de son enseignement, pour répo:idre non à cette quisiion! — Tout ce qui se passe dans le monde y laisse sa tfiice..., et seule votre doctrine, divin ami des hommes, que vous avez ordonné, non d'écrire, mais de prêcher, si elle n'eût été écrite; mais seulement prêchée, n'aurait produit aucun effet capable de montf-er d'où elle tire son ori.-'inel Vos paroles, pour être des paroles de vie, avaient besoin d'être converties en lettre morte!... Dieu n'aurait pu, par un effet immédiat de sa toute-puissance, préserver de toute faL-ification la tradition orale comme nous disons qu'il en a préservé la parole écrite I
On lit encore ^:
§ 4. Non-seulement l'histoire de Jésus-Christ était connue avant que les Evangëlistes l'eussent fait connaître ; mais
1 Page 79.
* Tome VII, page i.
toute la religion chrétienne était déjà en marche avant qu'aucun d'eux eût écrit.
§ 5. Le Notre Père était récité avant d'être lu dans saint Matthieu. Jésus l'avait appris à ses disciples.
§ 6. La formule du baptême était usitée avant que le môme saint Matthieu l'eût mise par écrit, car Jésus-Christ l'avait prescrite à ses Apôtres.
§ 8. Si les premiers chrétiens priaient et baptisaient selon la prescription orale et traditionnelle du Christ, n'aurait-il pu se faire qu'ils s'en tinssent exclusivement à celte même prescription pour toutes les autres choses qui sont essentielles au christianisme ?
§ 9. Ou bien, puisque le Christ avait jugé bon défaire de ces choses l'objet d une ordonnance orale particulière, pourquoi n'en eût-il pas fait de même pour tout le reste de ce que les Apôtres devaient enseigner au monde et que le monde devait croire sur leur témoignage?
§ il. Comme si les auteurs des saintes Ecritures avaient jamais prétendu avoir tout consigné ce que Jésus a fait et dit. Comme s'ils n'avaient pas positivement avoué le contraire , à ce qu'il semble, pour laisser à la tradition orale sa place à côté de leurs écrits.
§ 15. Ou bien il nous faut renoncer à rien admettre, riea d'historiquement prouvé dans la religion chrétienne, ou bien lous admettrons qu'il y a eu en tout temps une formule authentique de foi
§ 20. Qui portait en elle-mftme sa crédibilité ;
§ 31. Qui était la pierre de touche inconteistable et incontestée de l'orthodoxie ;
§ 22. Que lous les hérétiques devaient premièrement confesser avant que l'on daignât discuter avec eux sur les questions de foi, sur la base de TEcriture.
§ 23. Bref, av«c laquelle l'Ecriture était tout, et sans laquelle 4Ue n'était rien K
« A l'autorité vivante de l'Eglise catholique », dit Schelling *, « le protestantisme a substitué l'autorité morte de livres écrits en une langue morte ; et comme celle-ci ne pouvait, par sa nature, être obligatoire, il en résultait une servitude beau-
* Sur ces paroles de Lessing, voy. Stahr, Vie de Leasing^ t. iv, o& M polémique avec Gœtze est racontée
' Leçons tur la méthode des éludes académiques^ ii* leçon.
KOTES ADDITIONNELLES. 567
coup plus indigne, parce qu'elle assujétissait les esprits à des symboles qui n'avaient pour eux qu'un crédit purement humain ». — « Le joug ne serait pas moins intolérable », dit Gess',« si les ignorants devaient être livrés à la discréiion des •avants quant aux vérités éternelles, de telle sorte que la foi devrait être tenue pour vraie si les savants la déclaraient vraie, et pour fausse, si les savants la déclaraient telle ». Si l'autorité de l'Eglise est un joug pour M. Gess, non moins que les symboles et les opinions des savants, quel moyen nous restera-t-il donc pour passer du doute à la loi? «C'est l'Esprit qui rend témoignage*». Mais, qui est-ce qui témoigne que tel témoignage est bien celui de l'Espril-Saint et non celui de l'esprit de l'homme? Gess invoque l'autorité de Rutlie, lequel dit': « Le chrétien sait par une évidence immédiate distinguer entre son propre esprit ei l'Esprit de Dieu ». (Et néanmoins il n'est pas un texte de la Bible sur lequel les protestants n'aient été en désaccord depuis le commencement de la rétorme.) « Le chrétien sain d'esprit ne sait-il pas distinguer entre la santé et la maladie spirituelle, comme l'homme sain de corps, entre la santé et la maladie corporelle?» (Gomme si ctdui-ci n'avait pas à sa portée des preuves trèsfaciles à saisir; comme si au contraire le malade, par là. même qu'il est malade, ne se trompait point sur son état, et ne se croyait pas souveni bien portant lorsqu'il va mourir!) Dorner aussi s'en réfère à l'expérience intime, à l'expérience non pas telle quelle, mais éprouvée et trouvée d'accord avec la réalité. — Mais par ce moyen de l'expérience intime le prophète des Mormons pourrait aussi justilier toutes ses révélations. Il n'appartient pas à M. Dorner d'imposiîr des restrictions à l'esprit qui souffle où il veut. Pliilippi est dans l'erreur lorsqu'il dit * que pour savoir sûrement si un écrit est l'œuvre d'un organe infaillible de la révélation, il laut considérer si la garantie extérieure de l'histoire concorde avec l'assurance intéiieuie de l'esprit ». C'est de nouveau rendre nécessaire la tutelle des savauta.
Pour ce qui regarde la traduction de la Bible par Luther, destinée à devenir pour le peuple la source
* Apologie, Bâle, 1863, p. 24, î Ibid. p. 65.
' De la dogmatique, p. lo3.
* Doctrine de l'Eglise, 18-4, i, p. 100.
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de la foi, voici ce qu'en pense un savant linguiste ' :
Quelque chose d'impardonnable, c'est qu'un grand nombre s'en tiennent dans leur enseignement à la version si fautive de Luther, surtout pour la partie de l'Ancien Testament, prêchant sur un prétendu passage de la Bible qui ne se trouve nulle part dans le texte original. Dans les endroits prophétiques et poétiques de l'Ancien Testament, la version de Luther est si défectueuse qu'elle ne peut donner en aucune façon le sens exact du texte. Elle est souvent incompréhensible dans les lettres de saint Pôul. On a dit que Luther avait remis en lumière la Bible oubliée, rien do plus répété et rien de plu:^ faux ; et ce qui le prouve bien, c'est que seize traductions au moins de la Bible en hau'-allemand et cinq en bas-a lemand avaient déjà paru avant Luther, en Allemagne seulement, ainsi que dix-neuf éditions do la version latine 2. Geiler de Kaiserberg blâmait déjà la lecture immodérée et sans règle de la Bible, et Sébastien Brand dit dans son Vaisseau des fous (4493) : « Les livres saints inon lent le pays ». — « Le.-^ nombreuses j;ravures sur bois, dont la plupart de ces éditions étaient ornées » dit le protestant Geffcken ^, « montrent Qu'elles étaient destinées au peuple ».
La bible des pauvres, si répandue au moyen âge, qui servait à Tinstruction du peuple, qui, au moyen d'images mettait sous ses yeux et en regard les unes des autres les figures de l'Ancien Testament et les réalités du Nouveau, supposait pour être comprise, un enseignement oral trèscomplet ainsi qu'une connaissance de la religion et des saintes lettre, qui n'est pas très-commune aujourd'hui.
1 De "^etie [Traduction de la Bible, 1831, avant-propos). « Mais cette traduction elle-même, il eut été impossible à Luther de la composer, s'ii n'eût eu la Vulgate pour l'aider ». Michaelis, Introduction à la sainte Ecriture, I, part. § 72.
- Cf. J. Nast, Recherches sur la traduction de la Bible enhaut-al emand, laquelle était en usage depuis plus de cinq cents ans dans les monastères de l'Allemagne. Stiiligart, 1779. — Panser, Recherches ur les plus anciennes Bibles allemandes imprimées, Nuremberg, 1781. — Kekrein, Histoire de la traduction de la Bible en allemand avant Luthet, Stuttgart, 1861.
8 Le catéchisme en image du xv° siècle, Leipzig, 1855.
NOTES ADDITIONNELLES. 5UV
Lorsque, se souvenant de celte parole sancta sanctis , l'Eglise catholique ne juge pas à propos d'envoyer des i cargaisons de bibles chez les sauvages, ni de faire de la Bible complète le livre de lecture des enfants qui apprennent là ce qu'ils ne devraient savoir que le plus tard possible, lorsque l'Eglise ne permet aux laïques la lecture des saints livres que dans une traduction par elle approuvée, elle montre qu'elle sait se conformer à ce commandement du Seigneur : Ne jetez pas vos perles aux pourceaux.
La Bible, dit un contemporain prolestanl », a besoin d'interprétation. Le livre de chant et le catéchisme sont la parole de Dieu interprétée. Luther lui-même n'osa point donner, point livrer au peuple la Bible telle qu'elle est sans interprétation. Il l'interpréta dans ses avant-propos, dans les titres donnés aux divers chapitres, et surtout dans l'indication des endroits parallèles. Le désir d'une interprétation plus complète se fait partout sentir dans ses écrits. — Interrogé par l'apôtre Philippe, s'il comprenait ce qu'il lisait, l'iutendant de la reine Candace répondit : Comment le pourrais-je, si personne ne me rexplique? C'est la réponse que doit tout homme qui lit la Bible.
Adolphe Wuttke * sape le protestantisme par la base dans une certaine attaque qu'il dirige spécialement contre la secte dite des catholiques germaniques :
« Vous affirmez l'absolue liberté de conscience, je pars de ce principe et je rejette tout ce qui dans la Bible ne s'accorde pas avec mes connaissances acquises. Si j'ai le droit de juger de la Bible, je suis dès lors plus savant que la Bible; en tout cas elle n'est plus l'unique base de ma foi. La véritable base de ma foi je la porte déjà en moi lorsque je me mets à lire la
* NalhoBins.
> Cf. Feuilles hisioriqtiet et politiques, tom. zvi, p. 1^
^70 CBAPITRE XVII.
Bible, c'est ma propre raison. Comment, dans un syslètne qui admet le libre examen, peut-on dire encore que la Bible soit Jii source unique de la JFoi? Vous prenez la Bible pour point de flépart, comme si elle se comprenait d'elle-même ; mais elle ne se comprend point d'elle-même. Qu'est-ce que la Bible? Est-ce la parole de Dieu, à laquelle nous ne pouvons pas ne pas nous fier, ou bien est-ce tout simplement un reste de la litléralure hébraïque, Tort intéressant d'ailleurs pour l'hislolien et le philologue? Ou bien, n'est-ce pas un recueil de mythes et de fables inutiles? Supposé que la Bible soit la parole de Dieu, dès que vous permettez à chacun de i'inlerpréler à sa guise, son autorité n'est qu'apparente. Je la lis comme il me plait et j'en retranche tout ce qui me déplail. Ainsi lue la Bible n'est plus qu'un jouet, et la foi n'a plus d'autre source que lesopinions'préconçuesde chaque lecteur. Comment préserverez-vous la Bible de toute profane interprétation?
Un symbole, continue-t-il, est une autorité extérieure qui gêne la libre interprétation. Vous répondez que l'interprétation est libre, mais que celui-là n'est pas des vôtres qui ne trouve point dans la Bible les mêmes choses que vous. Alors l'Eglise romaine se trouve avoir la même liberté de conscience que vous. Mais, dites-vous encore, tout cela est si clairement enseigné dans l'Ecriture, que tout homme qui comprend l'y trouvera.
Nous répondons :
4' Si toutes vos assertions étaient ù clairement exprimées
dans la Bible, elles n'auraient pas donné lieu à tant de disputes;
2° De quel droit limitez-vous par l'autorité extérieure d'un symbole le libre examen et la libre interprétation, vous qui vous permettez d'établir que telle chose est essentielle et telle autre accessoire dans l'enseignement de la Bible? Pourquoi ne pas laisser cette distinction, si elle doit être faite, au libre examen de chacun?
Celte contradiction inconciliable entre les principes du protestantisme a surtout éclaté dans la querelle littéraire de Bunsen avec Sthal. Sthal reporte aux consistoires et aux conseils supérieurs ecclésiastiques toute l'autorité pontificale, il parle d'un enseignement précis et arrêté de la Réformalion, qu'il met au-dessus de la liberté individuelle et générale de la communauté des fidèles; il parle
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(l'une tradition immuable, d'une institution de l'Eglise, de son pouvoir sur les fidèles, d'une vérité révélée divinement et depuis longtemps établie, du témoignage de la Réformation, de la fidélité des prédicateurs à garder le dépôt de la vérité révélée, de la foi des siècles et du respect qui lui est dû, etc. ; il rudoie fort Bunsen, qui déclare que ce sont là des principes catholiques. Il a raison en ce qu'il ne peut comprendre le christianisme comme une erreur à mille têtes, où le caprice règne sans contrôle ; mais il se trompe en ce qu'il attribue au pouvoir politique des prérogatives que le catholique n'attribue à son Eglise que comme à un tout ordonné de Dieu dans le Saint-Esprit.
De son côté Bunsen attaque fort logiquement, d'après les principes du protestantisme originel, l'autorité des hauts conseils ecclésiastiques, qu'il considère comme usurpée et en contradiction avec l'esprit de la Réformation, et il revendique l'absolue souveraineté de la communauté et des membres jusqu'à nier l'essence du christianisme. Le premier défend une bonne cause par de fort mauvaises raison ; le second est conséquent dans ses principes jusqu'à combattre le christianisme même. L'un et l'autre sont les types de l'inconciliable contradiction du système protestant *.
1 Cf. Jœrg, Op. cit., i, p. 35.