‹ Apologie du christianisme (volume 3)Chapitre 5 sur 12 · VU · texte numérisé non relu

VU

' III Bet

^Jos., VII, 5. — m Reg., m, 15 ; Fs. XLI, 83.

' m Beg., VIII, 27 ; I Reg., iv, 4 ; Ps. LXXX, 2; XCIX, I, — Sur la nj'sy; cl. Baehr, Symbolique du culte mosaïque, i, p. 395.

et de son sanctuaire, forme comme la note dominante des psaumes. C'est pour cela qu'Israël pleurait, lorsqu'il était assis au bord des fleuves de Babylone ', lorsqu'il vivait dispersé parmi les nations, ne voyant plus le sanctuaire ni l'autel, ni l'Ephcd ni les Théraphins ^ Et c'est pourquoi le Prophète publie cette pi^messe : Encore un peu de temps et j'ébranlerai le ciel et la ttrre, les continents et les mers, et je remuerai tous les peuples, et je remplirai cette maison de ma gloire. Et la gloire de cette seconde maison sera plus grande que n'a été celle de la première, et j'établirai la paix en ce lieu, dit le Seigneur, le Dieu des armées *. La gloire de la première maison n'était autre que d'avoir été la résidence de Dieu, le taberimcle de Dieu parmi les hommes, car il habitait parmi ta.": *. Mais de même que le sacrifice de la loi nouvelle est iuflniment plus digne et plus grand que celui de la loi ancienne, de même aussi est plus magnifique et plus sublime la gloire de Dieu, se manifestant dans le sanctuaire de la nouvelle alliance '. Et sa manifestation prédite par tout l'Ancien Testament, et attendue d'Israël, le Disciple bien-aimé la publie en ces termes : « Nous a avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, « plein de grâce et de vérité * ». L'homme a pu le voir,

* Ps. cxxxvi, i .

* Osée, ni, 4.

*Agg., n, 7-9. Cf. T. li, p. 331.

^ Àpocahjp., XXI, 3.

» Luc, XVII, 1\. August., de Catednz. rud., c. 3.

* Jûun., 1, 14.

l'entendre et le toucher de ses mains *. Le voile du Temple se déchire, Dieu n'est plus séparé, il converse au milieu de son peuple, les prémices de la gentilité s'avancent pour lui apporter leurs présents. Dieu s'est manifesté, Israël l'adore dans l'élite de ses enfants, comme autrefois Moïse dans le désert. Tout est accompli, et ce que les prophètes annonçaient, et ce que l'humanité appelait de ses vœux, et ce que le monde désirait, Emmanuel a paru, la vrai Schechina, la présence visible de Dieu parmi les hommes, est maintenant vivante sur la terre. Le paradis a reparu sur la terre, car Dieu l'a habitée, elle a été consacrée et bénie par l'Homme de la frâce, par le Dispensateur du salut, jusqu'à la poussière que ses pieds ont touchée. La terre est devenue un sanctuaire, une Bethléem trois fois sainte; et toute la création a été sanctiflée par Celui qui est venu dans la création. Le soleil a lui sur sa tête lorsqu'il allait par les campagnes répandant les bénédiclions, les légions brillantes des étoiles l'ont regardé lorsqu'il passait la nuit en prières ; les vents ont caressé de leur souffle son visage auguste, et les collines et les vallées ont entendu sa parole qui tombait dans les cœurs des hommes comme une rosée féconde ; il a mouillé cette terre de ses larmes, il l'a arrosée de ses sueurs, elle a bu son sang divin. La terre a donc été plus éminemment qu'auparavant la demeure de Dieu, le centre de l'univers, le vestibule du ciel, le ciel même.

Mais maintenant que Jésus-Christ est retourné vers

* IJoan., I, 1,

son Père, se peut-il que la terre soit redevenue un désert, que le ciel, un instant ouvert, se soit de nouveau fermé ; qu'après un jour de joie une longue et triste nuit pèse de nouveau sur le monde? Et ces myriades d'hommes qui soupiraient après sa venue, qui sentaient dans leurs cœurs un désir si profond, si puissant, si ineffaçable de voir leur Dieu présent, ce désir qui faisait dire à un Siméon ; « Seigneur, laissez maintenant aller mon o âme en paix, mes yeux ont vu le Sauveur ' », ces hommes, quel serait donc aujourd'hui leur sort? Quoil le fidèle de la nouvelle Alliance, de l'Alliance de l'amour et de la grâce, dans laquelle le mystère de la divine miséricorde s'est manifesté, dans laquelle ont paru la grâce et la charité de Jésus-Christ pour les hommes ', ce fidèle serait plus misérable que le dernier des Israélites, qui s'en allait en pèlerinage vers Jérusalem, la ville sainte, où son Dieu habitait, o dont les yeux et les oreilles étaient « là toujours ouverts ' ?» Et la nouvelle Alliance, au lieu d'être un progrès sur l'ancienne, ne serait qu'une déplorable décadence?

La révélation ne recule point, elle avance et se montre toujours plus riche en lumières et en grâces ; c'est une loi fondamentale qui dure encore et durera jusqu'à la fin. L'histoire d'Israël n'est autre chose que l'histoire de Dieu se manifestant de plus en plus clairement parmi son peuple. Les Prophètes et les figures de l'Ancien Tes-

* Luc, II, 10.

« Tit.. III, 4.

* HFaialip., vu, 15.

tament, c'est la révélation qui progresse, c'est la Divinité <iui s'approche de plus en plus de l'homme, la Divinité qui fait briller quelques rayons de sa gloire à travers les ombres de la nuit, qui envoie annoncer sa venue par ses hérauts et ses avant-coureurs, jusqu'à ce qu'enfin se lève le jour où doit apparaître « la plénitude de la grâce et de a la vérité*». Se peut-il que le Verbe se soit incarné seulement pour demeurer sur la terre le temps que dure une vie d'homme et pour l'abandonner ensuite entièrement pour toujours ? L'Incarnation n'est-elle pas le couronnement et l'achèvement de toute la révélation, la fin de toutes les voies de Dieu, le mystère par lequel Dieu prenant la chair et le sang de l'homme s'incorpore à l'humanité pour ne plus s'en séparer ?

JNon, Dieu ne reprend pas ce qu'il aune fois donné au monde conformément à ses promesses. Voici ce que dit le Seigneur à ses disciples qu'attristait l'annonce d'une séparation prochaine : « Je ne vous laisserai pas orphe- 0 lins. Je demeure avec vous jusqu'à la fin du monde ' ». Et cette parole est aussi vraie que celle qui affirme qu'il siège à la droite du Père '. Celui qui disait à ses disciples hésitants : « Touchez-moi, et voyez que je ne suis pas un «esprit*», celui que n'arrêtaient ni les portes ni les

* Joon., I, 14.

Vetustatem novitas, Umbram fugat veritas, Noetein lux éliminât.

(Ilymn. Ecde3.)

* Joan., XIV, 18; Matth., XXVIII, 20.

' Marc, XVI, 19.

♦ Luc, XXIV, 29.

300 CBAFITRE XIV.

verrous, qui paraissait au milieu de ses disciples sans qu'ils sussent d'où il venait et comment il s'en allait, qu'est-ce qui peut l'empêcher d'être parmi nous en même temps qu'il est assis à la droite de son Père ? Le Verbe s'est tait chair, et il a habité parmi nous * : cette parole répandue sur notre pauvre terre l'a remplie de joie et de bonheur. Et l'on n'a pas entendu dire que Dieu eût rappelé son Verbe. Cette parole a traversé tous les siècles, elle retentit encore de l'Orient à l'Occident ; toutes les générations l'ont entendue, et toute l'humanité rachetée l'entendra jusqu au dernier chrétien des derniers jours : Dieu habite parmi nous véritablement, réellement et substantiellement. 11 n'est pas présent de la même manière quMl l'était parmi ses disciples, car les jours de son abaissement sont passés ; comme homme et en tout semblable à nous, il ne pouvait séjourner parmi nous que le peu de temps que dure la vie humaine ; une vie d'une durée égale à celle de son Eglise, serait en contradiction avec le mol en tout semblable à nous, avec la nature de son corps réellement humain, avec le plan de la rédemption, avec l'ordre de la grâce. Il n'est point présent dans l'éclat de sa gloire, parce que la vue de son éternelle beauté attirerait irrésistiblement le cœur de l'homme comme sur le Thabor, et qu'il n'y aurait pour nous plus de combat, plus de tentation et par conséquent plus de couronne. Comment faut-il donc qu'il demeure parmi nous ?

Sa sagesse a trouvé le moyen, et son amour n'a pas dédaigné de l'employer, bien qu'il l'obligeât à s'anéantir

* Joan., XX, 26,

LE TRÈS SAIKT SACr~':ZNT DE l'ALTEL. 301

encore plus profondément qu'il n'avait fait dans l'Incarnation. Il est présent sous les apparences les plus simples, les plus naturelles, et les plus communes qui soient parmi les hommes, sous les apparences du pain et du vin, nourriture la plus ordinaire et la plus universelle de l'homme. Comme il cachait autrefois sa majesté divine sous le mystère de son enfance, de sa pauvreté, de sa faiblesse et de sa croix, ainsi la cache-t-il maintenant sous les voiles du saint Sacrement. C'est le dernier degré de l'abaissement, le plus haut miracle de son amour *. Là sa puissante parole, dans laquelle éclatait la sagesse de Dieu, est muette ; là disparaît la gloire de ses œuvres, qui attirait les cœurs à la foi, et fermait la bouche à ses ennemis ; là nous ne voyons plus le sceau de la majesté divine dont son noble visage portait l'auguste empreinte. Pas un rayon de cette gloire qui durant sa vie terrestre, perçait parfois au travers de son déguisement d'esclave, et saisissait le monde d'un saint effroi, en même temps qu'il le remplissait de doux pressentiments, ne s'échappe du sacrement. Tout est là muet, sans éclat, pauvre et humble. De tout ce qui lui gagnait les cœurs dans sa vie mortelle, il ne reste plus que son humilité et sa charité. Car celte condescendance de Jésus-Christ pour notre misère, sa présence parmi nous jusqu'à la fin des temps malgré notre froideur et notre indifférence, malgré l'incrédulité et le sacrilège, n'est que le dernier terme et le comble de sa vie d'expiation et de sacriflce, laquelle embrasse tous les temps et toutes les générations.

* Sui moras incolatus Miro clausit ordine.

(Hymn Eccles.)

L'amour de Jésus-Christ, étant infini comme lui, a produit une œuvre qui porte le caractère de l'infini ; et nous croyons à cet acte de l'amour infini de notre Dieu, qui restera toujours une folie pour une raison païenne, mais qui devient compréhensible pourcelui qui croit à l'amour de son Dieu ^ La raison humaine n'eut jamais inventé pareille chose, parce qu'elle n'invente pas ce qu'elle ne comprend pas. Mais maintenant que ce miracle de l'amour a paru, il a allumé comme un incendie dans le cœur de l'humanité ; et toutes les confessions chrétiennes rendent témoignage à ce mystère, bien que l'Eglise catholique l'ait seule conservé dans toute son importance et sa pureté.

Et, de fait, puisque le Fils de Dieu a tant aimé le monde qu'il a pris pour nous sauver la nature humaine, qui donc aurait la prétention de fixer la limite où doit s'arrêter son amour, de lui prescrire ce qu'il peut faire ou non ? Quand Dieu donne, ne doit-il pas donner d'une manière qui soit digne de son amour? Nous qui avons cru à cette parole de l'Apôtre qui dit que le Verbe s'est fait chair, refuserons-nous de croire ce même Apôtre lorsqu'il ajoute que le Verbe a voulu compléter son œuvre, en se donnant à nous sous l'humble apparence d'un peu de pain et de vin? Lorsque le même Seigneur

* « Depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur que son amour est !a cause de tout ce que nous croyons, celte réponse me persuade plus que tous les livres... Que si l'homme, qui n'est que faiblesse, tente l'impossible. Dieu, pour contenter spn amour, n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire?... Et nos credidimus charitati, quam habet Beus in nobis (I Joan., iv, 16). C'est la cause et l'abrégé de tout le symbole. S'il a fait de si grandes choses pour déclarer son amour dans l'Incarnation,

LE TIIÈS-SAINT SACREMENT DE l'ACTEL. 303

qui a dit : Moi et mon Père nous sommes un, a dit aussi, à l'heure dernière de sa vie terrestre, en rompant le pain et en le distribuant à ses disciples: Ceci est mon corps, est-ce à nous à distinguer entre une parole et une autre'? Si Dieu est, il est présent à sa création et il la gouverne, et si Jésus-Christ s'est fait homme, il continue de demeurer parmi les enfants des hommes. Comme le déisme est le système de l'absence de Dieu, lequel mène à la négation de Dieu, de même la confession qui rejette le trèssaint sacrement ou l'amoindrit, est la doctrine de l'absence du Christ, laquelle entraîne bientôt la négation du Christ,

« D'après l'opinion actuellement dominante, il n'y a « dans le protestantisme qu'une ombre du Christ, mais « non pas un Christ réel. L'opinion rationaliste, qui est « la plus importante par le nombre de ses adeptes, admet a que le Christ a cessé d'agir parmi les hommes depuis a le jour qu'il les a quittés * ». « Ceux qui nient l'Eucha-

que n'aura-t-il pasfaitpour le consommer dans l'Eucharistie, pour se donner non plus en général à la nature humaine, mais à chaque fidèle en particulier?» Bossuet, Oraison funéb. d'Anne de Gonzague.

La plupart des Pères ont rapproché rEucharistie de l'Incarnalion : saint J. Chrysostome (De S. Fhilog., Hom. vi, 3), saint Pierre Ch rysol ogu e (Serm. lxyii et Lxvni), ^aint Hilaire (rmt^, vni, 15), saint Ephrem (Aduevs. Sertie., serm. X, xix,xl), saint J. Damascène (Fid. orthodox., iv, 13); sainlJusiin [Apolog., i, 66), saint Anibroise (Myst., l. c). Celle intime connexion entre les mystères de rincarnation et de rEucharistie, l'Eglise l'a exprimée dans la préface de la Fête du saint Sacrement, laquelle est la même que celle de Noël. Toutes les objections que l'on élève contre l'Eucharistie se tournent donc nécessaii'einent contre l'Incarnation.

* Marte nsen, le Baptême chrétien, d. 26.

aristiex., dit de Baader ', «il faut leur dire que s'ils « admettent l'Incarnation, la question se pose en sens « inverse, et que l'on doit se demander pourquoi le « Verbe incarné, le Dieu fait homme, ne se montre pas « partout à nous réellement présent, plutôt que de ne se a trouver qu'en quelques places seulement, et encore « derrière un voile qui le dérobe aux regards, semblable « à un arbre de Noël tout étincelant de lumières, déjà « présent bien que caché encore. Pour ces spiritualistes, « le Dieu fait homme et resté homme n'est donc qu'un « esprit, qu'un vain fantôme ? »

Le saint Sacrement n'est donc que le complément de l'œuvre de la rédemption , de l'œuvre de l'amour. Il est devenu par sa naissance notre compagnon et notre guide sui le chemin de la vie; par sa mort, la victime expiatoire sacrifiée pour nos péchés; par sa présence au très-saint Sacrement, il est notre consolation notre aliment, nos délices, notre ciel sur la terre ». Il ne se trouve pas seulement là dans notre souvenir, mais en personne. Ce n'est pas seulement un des mystères de son incarnation et de sa vie que nous vénérons là, c'est la somme et le résumé de tous les mystères, c'est le Dieu fait homme lui-même, c'est le couronnement de toute sa vie théandrique que trois mots résument : éclairer, sanctifier, délivrer. Ce n'est pas seulement une grâce, c'est la

CEuy., vir, p. 245.

* Se nascens dédit sociu Se moriens in pretium, Conrescens in edulium.

(Hyma. Ecoles.)

source des grâces, c'est la voie de la gloire, c'est la gloire elle-même. Tous les trésors de la nature et de la création, toutes les merveilles de la grâce et de la rédemption, toutes les splendeurs du ciel se rencontrent en ce sacrement, le centre de l'univers. Là, dans le Fils de l'homme, « le plus beau des enfants des hommes », la création tout entière a donné sa fleur la plus pure et son parfum le plus exquis ; là, du cœur de l'Agneau de Dieu immolé, a jailli la source de la grâce ; le salut coule à flots de son côté toujours ouvert et se répand sur toute l'humanilé; là, dans ce corps gloriGé, qui siège à la droite du Père, il y a un ciel qui s'ouvre pour nous recevoir, nous, les malheureux exilés, nous, les infortunés fils d'Eve : et la terre a retrouvé son paradis ; car ce mystère, dit saint Chrysostome *, fait de la terre un ciel.

Nous n'avons plus aucune raison d'envier le sort des disciples. Combien dirent : Que je voudrais voir sou visage, sa figure, ses vêtements et jusqu'aux lanières de se^ souliers I Eh bien ! le voici, vous le voyez, vous le tciichez : vous ne vouliez voir que ses vêtements, et voici qu'il vous permet non-seulement de le voir, mais de le toucher, de le prendre, de le recevoir en vous*. La terre

' Hom. XXIV, 5, in I Cor.

Aucune coucepiion de Rapliaël n'est si profonde, ni si Uiéologiquemeni exacte que sa Dispute du sainl Sacrement, représeniaiil l'Eglise du ciel et celle de la terre. Là, au inilitu des chœurs des anges, des patriarches, des apôtres el de tous les suints est le Chiisi, d.ms sa gloire; ici, au niilipii des docleuis de l'Eglise et des tiùcics est le Clirist dans son sacreiiient, puis Ton voit le Saint-Esprit que le Christ envoi»; ei qui descend sur le saint Sacrement et sur toute lEglise.

* Joan. ChrysO;t., in Matth. Ilomil. LXXXiii, 3, 4. Vu:/ notra traduction, publiée choz .M. L. GuCiin^ Uar-ie-buc.

Apol. du Christ. — To:ii: IV. 23

n'est plus maintenant un désert, un séjour désolé, sans amour et sans Dieu ; si c'est encore une vallée de larmes, du moins la consolation n'en est pas absente, ce n'est plus un tombeau dans lequel tout s'engloutit ; l'analhème de la mort et du néant ne s'étend plus sur notre vie comme un crêpe funèbre. La présence sacramentelle de notre Dieu brille au milieu des ténèbres de ce monde, chassant la nuit, éclairant, glorifiant et divinisant tout. La figure visible de ce monde terrestre et matériel n'est que le voile sous lequel la gloire de l'éternelle vie, la nouvelle terre se forme peu à peu, co.iime sous le voile des saintes espèces se cache la gloire de notre Sauveur. L'immense chant de deuil qui s'élève de toutes les parties du monde qui ne connaissent ni notre Sauveur, ni l'autel où nous goûtons les délices du ciel et puisons la force d'eu haut, se change pour nous en un hymne de joie :

Tantum ergo sacramentum Veaeremur cernui ' !

Par là se trouve satisfait le plus profond besoin de l'homme ; ainsi est enfin contenté ce désir universel qui tourmentait si puissamment le monde dans les derniers siècles avant la venue de Jésus-Christ; par là fut vaincue l'idoiâtrie, et rompu le charme de la créature, dont le cœur altéré de la présence de la divinité, fait son idole,

Jésus-Christ ici présent est le même qui s'est offert pour nous en sacrifice sur la croix ; il est ici présent pour nous, hostie non sanglante, oblation perpclucile subsli-

* Catechis7n, Rom., l. c, qu. 22.

tuée au sacrifice sanglant de la croix par ce grand prêtre selon Tordre de Melcliisédech \ lorsqu'il célébra sa dernière cène. Ce soir-là, il abolit le sacerdoce de l'ancienne Alliance, avec ses sacrifices sans efficacité pour remettre les péchés ^ et il institua un nouveau sacerdoce avec un nouveau sacrifice, sacrifice identique avec celui qu'il a offert sur la croix, et ne s'en distinguant que par le mode de i'oblation^ représentation mystique, et cependant réelle du sacrifice de la croix, puisque, parles paroles de la consécration, sont olTerts au Père séparément, a le

* Quia per mortem sacerdotium ejus exstinguendum non erat, in cœna novissima... ut dilectœ sponsœ suœ Ecclesiœ visibile, sicut hominum natura exigit, relinqueret sacrificium, quo cruentum illud semel in cruce Y^ercgendum reprœsentaretur... sacerdotem seciindum ordinem Mekhisedech se in œternum constitutum declarans, Coiyus et sanjuinem suum sv.b speciebus panis et fini Deo Patri obtuht... et eidem, eonimque in sacerdoHo successoribus ut offerrent, prœcepit per hœc verba : Hoc facite in meam commemorationem. [Concil. Trident., sess. xxii, cap. 1).

« nebr., IX, 9.

* Concil. Trident {l. c, cap. 2) : Una eademque est hostia, idem nunc off'ei'ens sacerdotum ministerio, qui seipsum tune in cruce obtulit, sola offerendi ratione diversa. — Vasquez (In III, D. Thom. Bisp. cxx, 3) a doue raison d'appeler le saint sacrilice de la messe, un sacrifice commémoratif (ôusta àvau.vr,ffTty.7i).

Avant la venue de Jésus-Christ les sacrifices étaient une annonce du sacrilice véritable ; sa mort a réalisé ce qu'ils annonçaient, après la résurreciion, le sacrifice est une com- Tnéinoration réelle de celui qu'il a lui-même oflerl. — Hebrœi in victimis pecorum, quos offerebant Deo multis et variis modis prcphetiam cehbrabant futurœ victimœ quam Christus obtulit. Unde jam Christiani pei'acti ejusdem sacrificii memoriam célébrant sacrosancla oblatione et participatione corporis et sanguinis Chrisli- (Au^ust., C. Faust. Manichœum,X'K, 18.) — I]vjus sacrificii caro ît sanguis ante adventum Christi per victimas similitudinum pro ■ mittebatur; inpassione Christi per ipsam veritatem reddebatur ; post ascenmm Christi per sacraiiientum memoriœ celebratur. (Id . ^. c, XX, 21.)

a corps rompu pour vous, le sang répandu pour vous* s. Ainsi lEglise de la nouvelle Alliance étant visible, possède un autel visible *, un sacrifice et un banquet du sacrifice, mais un sacrifice infiniment supérieur à celui de l'ancienne loi, puisque le Christ, le grand prêtre de réternité ', invisiblement présent, étant entré avec son propre sang dans le sanctuaire du ciel, continue d'offrir son sacrifice *, qui réconcilie tous les hommes avec leur Créateur, et intercède pour les péchés de tous *.

• Cf. Thom. Aqnio., C. Gent., iv, c. 61. L'élément conslitullf de la messe est donc la consécraiion, et la mort du Seigneur sur la croix forme le point culminant de son aclioa expiatoire. Cf. Constit., Auctor. fidei. Propos, xxviii.

« Qu'il prie pour nous, tandis que par ta parole tu fais descendre parmi nous le Verbe de Dien, que tu sépares d'une manière non sanglante le sang du Seigneur de son corps sacré avec le glaive de ta parole sacerdotalo ».

» Rebr.y xiii, 10 ; I Cor., x, 20, 21.

« Ilebr., VII, 24.

*iMr., IX, 12; X, 14; Apocahjp., yi, 9; viii, 3; Malach., i, H. (Cf. ïom. II, p. 327).

lUud saci'ificium vespertinum fecit in rcsurrectione munus mntU' tinum. Aiigiisiin., in Ps. CXL, 5). Quidergo? Nos jam hoc tcnipor& sine sacrificio dimissi sumas? Absit. (IJ., in l's. XXXIX, 12). (Jais est sacerdos, nisi unus sacerdos, qui intravit ùi Sancta sanclo) uni ? (I.i.. «i Ps. cxxxii, 7). llumUiuvit se, factus obedieiis usqiie ad inortein, mortem antein crucis, ut jam de cruce coinmeiularetar nobis corpus et sawjuis Domini nocam sacvilicium. (Id., in Ps. xxxili, G).

^ Ut... iilius sahitaris sacrificii virtus in remissioncm eonmif quœ a nobis quotidce commitluntur, peccatoram applicare'ur. Comil. Trident., scis. xxii, cap. i. Cf. Cunslit., Auctur. lidci, Propos. XXX.

Rien de pins solidement établi dans la tradition que le caraclére de sacrilice de l;i sainte cène. Nous offrons le Christ immolé pour nos péchés, dit saint Cyrille de Jérusalem (Catech., xxiii, iO). Le IMéire, dit saint Cyprien {Epit. lxiii), lient la p'ull; du Cluisi. il iniiie ce que lo Christ u laii, et il oUre

LE TBÈS-SAIKT SACREMEIST DE L'AUTEL. 309

Le Seigneur s'est donc donné à son Eglise avec toute la plénitude de ses grâces ; et toutes les richesses, qui ont découlé de la source abondante de son sacrifice sanglant, il lésa versées dans son sein. Sa vie et sa passion, sa mort et sa résurrection, son abaissement et son triomphe, tout cela reparaît sur nos autels, non-seulement comme nn souvenir et uneîigure, mais en vérité, en réalité, en substance. Et tel est le désir de l'homme; il ne veut plus se séparer de son Dieu, depuis le jour où aux applaudissements du ciel, ce cri de joie a retenti par toute la terre : Le Verbe s'est fait chair. Dans l'Eglise de l'ancienne

le vrai et parfait sacrifice dans l'Eglise de Dieu. C'est ce que disent clairement toutes les liturgits, Ebrard l'avoue {Hiktoire de la doctrine eucharistique, I, p. 321). « Plus la connaissance de l'antiquité ecclésiastique s'est étendue », dit Thieisch (Leçons ij, p. 264), plus il est devenu clair pour les théologiens proiestaiits que l'Eucharisiie était considété comme un sacrifice dans la pratique du culte la plus ancienne et dans toutes les plus vieilles liturgies ».

Un autre protestant (Rodatz) dit encore : Le Seigneur ayant versé son sang sur la croix pour la rémission des péchés, il serait absurde de penser qu en Tofïrant dans la cène, il lui aurait retiré sa venu expiatoire et l'aurait comme suspendue; Tien de plus raisonnable au contraire que de dire que ce sang ofiert possède en soi éminemment cette vertu expiatoire. La doctrine catholique de la cène ou de la messe considérée comme sacrifice expiatoire a été souvent jugée par nous avec trop d'étroiiesse et de prévention. Celte manière de s'exprimnr (les paroles de l'institution) pouvait diflicilement dans l'origine signifier autre chose sinon que c'était là le Christ ofli-rt et s'olTrant lui-même pour la rémission des péchés avec son corps et son sang. Aussi les théologiens les plus renora- Tiifs de la confession luthérienne, tels que Hœfling, Kahnis, Kiiofoth, cherchent-ils à rendre a la cène son cafaclère de sacritice; ils déplorent le profond mépris oîi est tombé l'autel et la disparition graduelle de l'ancien sacrifice. Cf. Jœrg, Histoire du Protestantisme dans son j>lus récent développement, i, p. 510. « Il n'esl pas douteux », dit Olshausen {Commentaire sur les EpUr. de saint Paul, I Cor., x, i 8), que l'Apôtre considérait Ja cène cojuiue un sacridce et non pas comme une simple

3iO CHAPITRE XIV.

Alliance, Dieu était proche de son peuple, mais seulement en image et en figure; dans l'Eglise triomphante du ciel, il est aussi près de son peuple et au milieu de lui, et tous le voient face à face. Ici-bas, dans l'Eglise militante actuelle, nuus l'avons également près de nous, et nous le voyons lui-même et absolument, mais derrière le voile du sacrement, et non pas face à face. Un jour le voile du Temple, qui dérobait le Saint des saints aux regards de la foule, se déchira, et l'Ancien Testament finit ; un jour aussi se déchirera le voile des espèces sacramentelles qui nous cache encore le Dieu trois fois saint, et nous le verrons à découvert, face à face, revêtu de gloire et de majesté, le ravissement et les délices de ses élus.

Ainsi le veut le cœur de l'homme; combattant, luttant, souffrant encore lui-même, c'est une raison de plus pour qu'il se sente attiré vers ce Rédempteur qui lui apparaît, non dans tout l'éclat de sa gloire, mais dans un abaisse- «*îent sans nom, qui s'offre à lui comme une victime, et •ioni la descente quotidienne sur l'autel est un mémorial objectif et réel de sa passion. Rien de mieux approprié au désir de l'homme coupable et chargé de péché, puisque ainsi son Dieu s'offre à lui non comme le Dieu juste et vengeur du péché, mais comme l'Agneau du sacrifice qui a porté nos langueurs, pris sur lui nos souffrances, sur lequel le Père a rejeté la peine que nous avions tous

comrnémoration du sacrifice de Jésus-Christ sur la croix; iî y voyait une représenlalion symbolique de ce sacrifice cl une communicalion de sa grâce ». La cène est un sacrifice, dit Kahnis [L'EglisBy p. 133), et ce qui est offert à Dieu, c'est naa commémoration réelle de la mort de Jésus-Christ.

LE TRÈS SAINT SACREMENT DE l'ALYEL. 311

méritée *. Rien qui soit plus en harmonie encore avec notre faiblesse et notre misère, car tandis que la tristesse et la plainte, le péché et la tentation sont notre lot en cette vie, nous pouvons du moins tourner nos regards vers ce Pontife qui ayant passé par l'épreuve, « a a pitié de notre faiblesse».

Et d'ailleurs il ne s'agit point ici d'un abaissement sans retour, d'une douleur sans espérance; car c'est Jésus-Christ glorifié que nous adorons présent dans le sanctuaire, et ainsi nous voyons dans sa gloire le gage de notre propre gloire à venir. Comme dans la vie de l'Eglise la tristesse du vendredi saint est bientôt suivie de la joyeuse fête de Pâques ; comme dans la vie de chacun, la douleur du repentir et l'espérance du salut, l'angoisse du jour actuel et la perspective de la délivrance se suivent et se tempèrent en se pénétrant mutuellement ; ainsi le Christ est présent parmi nous, pauvre et humble, comme autrefois dans la crèche; mais d'un autre côté il est sur un trône de majesté et de gloire, parce qu'il a vaincu le monde, parce que, élevé en croix, il a tout entraîné après lui ; parce que devant lui toute créature s'incline et adore. C'est ici le Golgotha où nous pleurons au pied de sa croix, mais c'est en même temps le Thabor, où nous établissons nos tentes pour goûter à loisir la paix du ciel, c'est l'agonie du Jardin des Oliviers, et c'est le matin de la Résurrection, c'est la mort mystique et c'est la source de la vie. Notre Sauveur est donc là tout ensemble visible et invisible, c'est un Dieu

*l8a , LUI, b.

caché ', et un Dieu qui se révèle et nous apparaît. Oar ce sacrement nous communique la grâce et nous montre l'amour de notre Dieu pour les hommes*.

Ce qu'il fallait au cœur de l'homme, ce n'était ni simplement l'abaissement et la souffrance, ni exclusivement l'élévation et la félicité sans mélange. Notre vie n'est ni l'un ni l'autre. Avec le Sauveur , cet ami , cet époux des âmes, qui a tout soufferi ce que l'homme peut souffrir et au delà , qui nous console doucement , de manière cependant à être entendu dans nos pemes, à l'école de ce Rédempteur glorieux qui nous crie : «Ayez a confiance, j'ai vaincu le monde ' », l'âme s'instruit à comprendre l'importance de la vie et acquiert le courage et la force de joindre son sacrifice à Celui qui s'ofire sur l'autel. Alors s'apercevant que le sacrifice est le principe et la consommation de toute noble, grande et sainte vie d'homme, elle conçoit le désir de rendre vie pour vie, amour pour amour, et de se sacrifier elle-même pour celui qui s'est le premier sacrifié pour elle. L'autel devient ainsi le sanctuaire de l'Eglise, une source d'eau vive, de laquelle jaillit pour se répandre sur la terre tout ce qu'il y a au monde de grand et de beau, de glorieux et de divin. C'est sur l'autel^où le premier-né d'entre ses frères se trouve sur sa croix en même temps que sur son trône, que 1 humanité peut contempler son modèle, son avenir et toute son hisioire. C'est là qu'elle apprend à pénétrer

' Isa., XLV, 15.

* TU., m, 4.

» Joan., XVI, 33.

l'énigme de ses propres douleurs ; elle les dépose alors sur cet autel, où l'Homme de douleurs les consacrant, les lui rend en suite changées en bénédictions et en joies. Elle apprend aussi en quoi consiste ses joies véritables, c't st-à-dire que l'exaltation du Sauveur est sa propre exaltation, et sa victoire, sa propre victoire. Dans la divine beauté de ce corps glorieux, mais fatigué de ces combats, déchiré par les supplices, elle aperçoit l'image r^e sa propre gloire.

Il ne nous sera pas maintenant difficile de comprendre le sens et l'importance de la sainte messe qui est comme le pivot de notre culte. C'est un édifice spirituel, un chef-d'œuvre d'art et d'organisation, plein d'un sens profond, plein de sainteté, d'onction, de vérité, renfermant la plénitude de la grâce, comme le temple luimême dans lequel on la célèbre. Ce sont les mystères de la vie du Sauveur, de sa Passion et de sa Résurrection % qui se représentent là; c'est sa triple fonction de prophète, de prêtre et de roi, qui s'exerce là efficacement devant nos yeux *. Prophète, c'est de là qu'il enseigne la vérité au monde et nous communique l'étincelle de la foi ; prêtre, c'est là qu'il continue l'oblation de l'hostie sans tache, principe de notre espérance et de notre récon-

» 06 memoriam ['passionis, resurrectionis et ascensionis. (Con.

Miss.)

* Son ministère prophétique s'exerce dans la messe des calécl)umènes (proptiéiie, Epîlre et Evangile), son ministère sacerdotal, dans la consécration, son ministère royal dans la communion. De là cette prière de l'Eglise [Postcomm. SS. sacramenti) : Foc nos, quœsumus Domine, divinitatis tiiœ sempiterna frnitione repleri, quam pretiosi corporis et sanguinis tui temporali» pcrceptio prœfigvjrat.

314 CHAPITRE XIY.

ciliation ; roi, c'est là quMl se concilie notre amour et qu'il règne sur les âmes auxquelles il se donne dans la sainte communion. Partant de ce centrera grâce rayonne jusqu'aux limites extrêmes de la sphère de la vie. Il continue de vivre dans son Eglise, son histoire est une histoire éternelle, et l'année ecclésiastique, depuis le crépuscule de l'A vent, temps de désir et d'attente, jusqu'au grand jour de la solennité pascale, jusqu'au plein midi de la Pentecôte, jusqu'au soir delà fête de tous les Saints, tout ce cycle sacré, c'est la présence indéfectible du Seigneur dans son Eglise, son incarnation, son enseignement constant, sa vie, sa passion, sa mort, sa résurrection et son dernier avènement ; c'est le Seigneur en un mot partout présent dans la liturgie, grand drame dont le sujet est la rédemption du monde représentée incessamment d'une manière vivante et véritable sous les yeux de l'assemblée chrétienne ^

Et maintenant que l'enceinte du Temple s'élargisse de- Tant nos regards éclairés par la foi, que les tem[)S disparaissent. L'autel est le centre du monde, au dessus, c'est la majestueuse éternité, ce sont les légions des anges et des parfaits qui sont devenus tels par la grâce, la lumière, l'amour et la gloire qu'ils ont puisés dans la vertu et le sang de ce sacrifice *. Dessous, ce sont les

* Jésus-Christ vit dans l'Eglise, s'oflre en sacrifice dans l'Eglise et cela sans fin. L'Eglise nous conduit à Jésus-Christ ; en elle nous puisons la vérité, et la grâce découle du sacrifice .que Jésus-Christ ne cesse d'offrir en elle. Ainsi l'inslilulion

visible de l'Eglise comprend dans son sein et la vérité et le salut et l'action du Saint-Esprit (de via ordinaria).

* Cf. Chrysost., in diem natnlem. D. N., Hom., n. 7. De Prodit, Jud.j Hom. I, 6.

LE TRÈS-SAI'^i sXCTSEMENT DE L'AUTEL. 3)5

pénitents et les patients, ceux qui attendent et gémissent dans la douleur, ceux pour la rédemption desqueb coule sur l'autel le sang du sacrifice. Tout alentour, de l'Orient à l'Occident, du Septentrion au Midi, ce sont toutes le« nations, tous les peuples assemblés, c'est tout le genre humain en troupes innombrables et invisibles. Car tous les autels du monde ne sont qu'un autel, ettousles sacrifices qu'un sacriflce, et tous les prêtres qu'un seul prêtre. Et tout ce qui de tout temps sur la terre a prié et pleuré devant Dieu, tout ce qui l'a cherché et désiré, depuis ie juste Abel jusqu'au dernier représentant de l'humanité ^UT cette terre, tout ce qui ici-bas lutte et combat, tremile ou chancelle dans l'espérance, tout ce qui appelle de ses vœux la réconciliation et la rédemption, tout cela environne cet autel dans l'attitude de l'adoration.

Le K^rie Eleison qui sort de la bouche du prêtre est la grande voix de la cité de Dieu s'élevant de tou" les points de l'espace et de la durée, par laquelle chaque fidèle avec la conscience entière de ses fautes et le sentiment douloureux de sa misère et de son péché, dit à Dieu : Seigneur, ayez pitié de nous 1 Par le chant du Gloria, la terre unit sa voix aux joyeux concerts des anges. Par le Credo, toutes les langues et tous les idiomes expriment hautement leur croyance en Celui qui est descendu du ciel Ici-bas pour être la victime des péchés du monde, et leur foi en l'efficacité de son sacrifice pour racheter, réconcilier, sanctifier. Puis la terre offre ce qu'elle a de meilleur, le pain et le vin, afin qu'ils soient changés au corps et au sang de Notre-Seigneur. Enfin paraît la victime, TAgneait immolé dès le commencement du monde, et qui porte les péchés des hommes. De l'autel coule le sang divin, il

31b CHAPITÎIE XIV.

coule sur des myriades innombrables d'âmes ; la rosée C(;]( sî(3 de la grâce et du pnrdon tombe sur les têtes qui Fonffrent, et pousse ses oncles sur toute la création. Et lorsque la main du prêtre s'étend pour bénir, c'est l'invisible main du Chrisi qui répand la bénédiction sur toutes les créatures *.

La vie de l'Eglise, et, à cause de l'Eglise, la vie de l'humnnité est une vie sacrifiée, dont le sacrifice s'unit avec celui de l'Hostie sans tache qui trappe nos sens sous les apparences du pain consacré \

L'immolation du vrai corps du Christ exige aussi Tiinmolation de son corps mystique. Le sacrifice du chef devient la forme et le modèle du sacrifice mystique de ses membres ». Ainsi le sacrifice journalier du Christ nous invite â faire aussi le sacrifice de notre vie ; nous apprenons de lui à nous sacrifier nous-mêmes *, et la messe est le foyer d'où parlent avec toutes les grâces de la Rédemption, toutes les impulsions de la vie surnalu-

* Cf. Chrysost., in Matth. Uom. i, 2, 3.

'ICor., X, 47. — Jpsum veriim saa'ifidum corpus est Christi, quod non offertur ipsis (martyribus), quia hoc sunt etipsi (Aueusl.. Civ Bei., xxil, 101 ^ V & ,

^ Profecto effldtnr, nt tota redempta civitas hoc est congregatio socidasqm sanctorum uiiiversale sacrificium of^eraiur Deo per Sacerdotem magnum, qui etiam se ipsum obtuHt in passione pro nohis, ut tanti capitis corpus essemus secundum formam Christi... Jioc est sacrificium Christianorum : MuUi unum corpus in Cil liste, quod etiam sacramento altaris fréquentât Ecclesia, ubi ei dcmonstratur, quod in eare, quam offert, ipsa offertur. (Id., /. c, X, 6.) Cf. Greg. Nazianz. Or. i. Cypriau,, Ep. u, 2 et 3.

* Ecclesia, qnœ, quum ipsius capitis corpus sit, per ipsum ie tpsam dtscit offerre. (là., l. c, x, 20.) bnitamini, quod tractât*"

SMtenus mortis dominicce mysterium célébrantes moriiticare meriiavestra procuretis. (Pov\UUc. Rom. in ordiû. Presbyt.)

relie. L'histoire d'au dévouement ineffable ilu plus grand en faveur du plus petit des êtres, du saint par excellence en faveur des pécheurs; cette histoire '|ue la sainte messe remet chaque jour sous nos yeux, fait de la pensée du sacrifice l'âme de la vie morale dans l'Eglise et le principe de toute vertu. Cette pensée devient le plus puissant motif de tous les dévouements héroïques en tous les genres de martyre. Là, le tîdèle est admis à la participalion de la croix et de la mort de Jésus-Christ, afin (}ue, étant enseveli avec lui dans une mort mystique , il meure au monde ', et ne vive plus qu'en Jésus-Christ.

Dans la voie de la sanctification , l'humanité suit ia même gradation ascendante que l'individu, elle passe par trois degrés successifs, le degré de la purification, celui de l'illumination, celui de Tunion *. La consommation ùq la sainte messe, ou la communion, consomme dans la perfection l'humanité comme l'individu en les unissant au Christ,après qu'ils ont confessé leurs péchés, prononcé dès leur entrée dans l'Eglise le grand Confiteoràes pécheurs, qu'ils ont été illuminés par la foi en Jésus Christ et à sa

' Col., ni, 3. — Dken'lnm, qmd hoc sacramentum confert gratiam spiritualiter com virtute charitatis. Unde Dama^cemts 'iv,. { i) comparât hoc sacramentum carboni, quem Isaius vidit. Corbo eniin tignym est unitum igni ; ita et panis communmiis est unilus divinitati. SiciUautemiiregorius dicit {llom. XXX, in Evauj^. ), awor Dei no7i est otiosus, magna enim operatur, si est. Et ideo per hoc sacramentum, quantum est ex sai virtute, non solum habitas graliœ et virtutis confatur, sed etiam excitatur in actum, secundiun illud Il Cor., III, 14 : Charitas Christiurget nos. Et inde est, quod ex virtute hujus sacrai nenti anima spiritualiter reficitur, per hoc quod anima spiritualiter delectatur et quodummndo inebriatur dalcedine bonitatis divinœ. Tlioni. Aquiii., Summ. theolog., III, qu. LXXXIX, ail. 1 ad 2.) — Terlullien., Deorat., c. 5.

* Via purgaliva^ illaminaiiva, unitiva.

parole, qu'ils se sont immolés par le renoncement et en se vainquant eux-mêmes, enfin qu'ils se sont unis à sa mort par une mort mystique pour ressusciter avec lui dans la gloire de réternelle vie.

Le sacrifice de l'ancienne loi était l'annonce et la figure prophétique de l'immolation de la grande victime sur la croix, et la sainte messe en est la continuation : c'est la reproduction réelle quoique non sanglante de ce sanglant sacrifice» ; mais à son tour la sainte messe est la figure prophétique et l'anticipation de cette grande et éternelle obiation que le prêtre par excellence et le chef divin des créatures doit faire de celles-ci à Dieu le Père dans la consommation de toutes choses ^ La sainte messe est donc, dans le sens éminent de l'expression, le service divin'; elle est le cœur et le foyer de toutes les fêtes que l'Eglise de Dieu célèbre, restant toujours la même, mais se conformant aussi toujours à l'idée fondamentale de chaque fête que ramène le cycle de l'année ecclésiastique. Elle est l'aliment par excellence de la piété, et c'est le premier devoir des fidèles que de la célébrer avec le prêtre. Là est le foyer et le cœur de toute la vie surnaturelle qui rayonne et circule dans l'Eglise ; là s'accomplit la consécration de toutes les créatures dans le sacrement et dalles sacramentaux ; là est aussi le centre et le but où converge tout ce qui se fait dans l'Eglise*. La vie humaine,

,JJ^jll^^?^-i'' ^^^/^'^^morativa prœteritœ passionis,siait agrais paschahs fuit prœfigurativum fuUirœ, (Tliom. Aquin., III, qu.

*'I Cor., XV, 28.

* Omnia sacramenta ordinari videntur ad hoc sacramenhim sicut

4ans toute l'étendue de sa sphère d'activité, et de ses fêla" lions, trouve la bénédiction, la grâce et îa consécrclion dans le sacrifice de l'autel. La messe est la rédemption journalière et le salut du monde.

Si les théologiens protestants avouent qu'en aucun temps l'abandon du service divin n'a été aussi grand chez les catholiques qu'il est aujourd'hui dans les confessions protestantes', lorsqu'ils disent eux-mêmes que le service divin est réduit chez eux à n'être plus qu\me école du dimanche^ que le Seigneur n'est plus adoré» qu'il n'est plus rien resté si ce n'est le sermon ; que hi. résultat d'un pareil état de choces, c'est la complète passivité de la communauté et sa dépendance absolue de la religiosité de son sermonaire * ; si tant d'églises sont dans une situation si déplorable, qu^on ne pourrait sans rougir y introduire un infidèle^ \ si enfin la vie de l'Eglise s'éteint de plus en plus * ; la raison de tout cela est claire

ad finem. (Thora. Aquin., Samm. theolog., III, qu. lxv, art. 3.)

^ Beehr, Etablissement d'un ordre pour le service divin, iSoG, p. 154. Un journal (Ausland, 180i, n° 39) couslale que sur les 42o,000 iiahilants de Berlin, il n'y en a que 25.000 qui fréquentent l'Eglise. Selon Rolhe, sur 100 prolesiaiils, on n'eu compte que trois, au plus 5 qui Uantent les églises.

2 Cf. Jœrg, op. df. sup., V, 4. — Brûckoer, L'Eqîise, [). 170. — Dœllinger, l' Eglise et les églises, p. 447. — Cunz, le Ministère ecclésiastique, p. C6. Neos d'Ksenheck, Le service dirin chez les chrétiens, 1854, p. 161. Hengsteuberg (Gazette évangéiique, 16 avriMSoG) : «Tout homme dont l'esprit u'esl pas cooipiétement étiolé veut et doit adorer ».

^ Hengstenberg, op. cit., 1857, p. 529. — Voir la proHination des églises protestantes dans Tholuck (l'Eglise au xvu*' siècle, Berlin, 1863, n, p. 120). Des débits de bière établis dans les églises.

♦ Dœllinger, op. cit, — « La messe quotidienne », dit Ztzs-

320 CBAPITRE XIV.

pour nous : les protestants n'ont plus de sacrifice, et sans la présence sacramentelle de notre divin Sauveur, l'église n'est plus qu'une maison vide, une froide maison de pierre, dans laquelle un senuonaire parie tous les dimanches '.

a Si je pouvais croire à la présence de Jésus- Christ <i dans le sacrement », dit Lavater, « il me semble que je « passerais ma vie à genoux et que je ne quitterais plus «celte posture de l'adoration». Qu'ils sont malheureux ceux qui n'ont pas d'autel devant lequel ils puissent adorer et prier I Le cœur veut prier, il faut qu'il adore, pour retremper ses forces dans le fleuve de la grâce divine, pour se désaltérer et se déitier. C'est l'inlini seul que nous adorons; et l'inGni ne s'oure à nous que dans le mystère, et c'est là, c'est dans une insondable profondeur que le cœur humain veut s'abîmer, jusqu'au point cù la raison se tait, cù la règle des jugements terrestres sj

cbwitz {^Apolog. du Christian., p. 108) recèle la grande et sublime pensée que les piètres au moins et les ecclésiasiiques doivent conserver l'idéal de la vie apostolique toujours vivajjt au milieu de l'Eglise. Là où la messe célébrée tous les jouis assemble les iideles autour de l'autel, se conserve Timoge c!'; la vie apostolique dans la communion de la prière et du sain sacrement, bien qu'une pailie seulement des assistants pd!ticipenl à celui-ci ».

Cf. Concil. Trident., l. c, cap. 6. Auctor. Fidei. Prop. xxviir. L'usage de la messe privée existait dans l'antiquité et existe encore dans les conlessions orientales. Cf. J. Chrysost., Ilom. III, 4 in Epist. adEphes. Pellicia, De Polit. Ecdes., ii, 10.

* Hengstenberg confidère le manque de la présence sacramentelle du Seigneur comme une cause de ruine et de malédiction pour le protestantisme. On ne peut guère prier à genoux dans les temples protestants; des pasteurs s'en plaignent, mais c'est une conséquence de la nature de leur ■confession et qui ne changera qu'avec C'jilo-ci.

Drise. La prière a sa racine dans le mystère. Voilà pourquoi nous adorons notre Sauveur dans le mystère où il se cache, et pourquoi le saint sacrement est le cœur de la vie mystique qui bat dans le corps de l'Eglise. Là est Dieu , là le ciel s'abaisse jusqu'à la terre, et la terre s'élève jusqu'au ciel, là se trouve le nœud qui unit l'éternité au temps. Des myriades d'esprits bienheureux s'inclinent dans l'attitude de l'adoration devant celui * qui est caché sous ces apparences. Car c'est d'ici, c'est de l'Agneau qui est immolé depuis le commencement du monde *, que la grâce descend sur toute créature ; inondant l'univers de ses flots de lumière et de justice, cette grâce abreuve tous les ordres et tous les chœurs des esprits bienheureux de clarté surnaturelle, de beauté divine, de sainteté et d'amour '. La terre et la mer, toutes les étoiles et tous les inondes sont baptisés, puriflés, exaltés et divinisés dans ce bain mystérieux qui coule du côté de celui qui réside là comme le principe de la vie surnaturelle pour tous les êtres, le soleil du monde spirituel, le roi universel des cœurs. Il est la source de la vie naturelle, et la vie surnaturelle ne respire qu'en lui*. C'est d'ici que part la puissance qui soutient et porte l'univers ; c'est d'ici que s'étend pour bénir

* J. Chrysost. Le sacerdot., yï, 3. Voir notr« traduction, t. i, page 614.

* Apocalyp., v, t.

' Terra, pontus, astra, mundai Quo lavantur flumine.

(Hymn. Eccles.) :

* Joan., I, 3, 4.

Apol. do Christ. — Tome IY. 9»

tiTl CHAPITRE XIV.

la main qui lient dès le principe les deslluées des nations et des empires ; tout ce qui s'élève dans les esprits créés de bonnes pensées et de généreuses résolutions, c'est lui qui en a déposé le germe, lui qui en protège l'accroissement, lui qui en achève la maturité. Il n'a pas ï>ris la nature d'un ange, mais il s'est fait homme, et ses délices, c'est d'être avec les enfants des hommes*. Néanm.oins parmi les grâces sans nombre départies aux anges, il n'en est pas une qu'ils ne doivent à ses mérites *. Tous ont reçu de sa plénitude ', et sa grâce brillait comme un signe d'élection au front des séraphins qui sont debout devant le trône de Dieu, bien avant que le scleîl se fût levé pour la première fois sur le paradis. Sa grâce brille dans les blancs vêtements des bienheureux qui se tiennent devant le trône de l'Agneau, qui chantent l'hymne des victorieux et qui continueront à le chanter longtemps après que le soleil se sera éteint et que la figure de ce monde aura passé.

Depuis le péché, il existe dans le monde comme une force centrifuge, qui tend à l'emporter loin de son créateur et jusqu'au fond de l'abîme. Il faut donc aussi qu'il y ait une autre puissance toujours présente, visible et forte, plus forte que le monde, pour nous attirer vers notre centre qui est Dieu. Cette puissance, c'est Jésus-

* 'Brox)., vni, 31.

^Goloii., I, 20. Thom. Aquin. (in Jôan., i, IG) : Plenitudo graiiœ, quœ est in Christo, est causa omnium gratiarum, qiiœ simt in omnibus imeUectualibus aeatwis. Cf. Suarès, Disp. theol., t. 2IV, P. I, Disp. 41.

* Joan., h 16.

LR TRÈS- SAINT SACREMENT 0 8 l ACTÏt- 323

Christ dans le saint Sacrement d'où il attire tout à lui. C'est pourquoi tous les regards se tournent de son côté, tous les cœurs s'inclinent vers lui , et l'autel est le foyer où convergent toutes les lignes de nos temples, et c'est à le décorer que l'art a remporté ses plus beaux triomphes. Il s'exhale de l'autel une suavité et une force qui guérissent toutes les maladies de l'âme comme autrefois de la sainte humanité de Jésus pendant sa \ie mortelle*. Plus riche en bénédictions pour le monde entier que l'arche d'alliance, figure du saint Sacrement, ne l'était pour la maison d'Obededom, l'autel est la source intarissable de la paix, de la grâce et de tous les biens temporels et éternels. «Je remplirai cette maison de ma gloire », dit le Seigneur Dieu des armées, a et j'apporterai la paix en a ce lieu * », c'est-à-dire le bonheur.

C'est là que l'homme rend à Dieu le culte de l'adoration la plus pure, un culte que l'Eglise catholique seule connaît, dans lequel le corps se prosterne devant la divine majesté, et l'âme, s'abîmant dans la contemplation, fait à l'Homme- Dieu présent l'oblation volontaire de toutes ses facultés, de tous ses dons, de tout son être. L'expression familière de visites au saint Sacrement , par laquelle nous désignons cet exercice d'adoration, renferme une profondeur et une puissance de foi et d'amour, de vénération et de filiale confiance que l'adoration ne connaît pas hors de l'Eglise catholique. Aussi certainement qu'un roi habite dans son palais et peut y être vu

* Luc, vr, 19 ; vin, 46, >I7Heg., VI, 12.

de ceux qui veulent entrer; aussi certainement qu'il était couché dans la crèche qu'il avait choisie pour son trône sur la terre et qu'il y recevait la visite des rois et des bergers ; aussi vraiment qu'il séjournait dans la maison de ses amis, où Nicodème le venait trouver pour s'instruire, et Madeleine pour obtenir son pardon ; aussi véritablement, aussi substantiellement habite-t-il parmi nous, afin que nous le visitions et que nous implorions son secours dans nos nécessités et nos dangers*. L'âme peut lui parler avec une confiance sans bornes et comme face à face. Il ne s'entoure pas ici de l'appareil terrible qu'il avait lorsqu'il apparut à Moïse sur la montagne * ; non, c'est un docteur', c'est un père*, c'est un pasteur', c'est un ami •, c'est un frère ^ c'est un époux ', avec avec lequel l'âme s'entretient doucement et sans crainte. En sa présence une volupté douce et sainte s'empare d'elle, parce que c'est lui qui a dit : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui ployez sous votre fardeau '. C'est là qu'elle oublie le monde et tous les combats du

•Voyez dans les Entretiens sur différents sujets du cardinj Wiseman, rexposilion de celte pratique catholique; elle y est traitée de main de maître.

* Exod.3 xxxni, 11.

* Luc, X, XXXIX.

* Luc, XV, 13.

* Joan., xr, 14.

* Luc, XII, 4 ; Joan., xv, IS.

' Uebr., II, H ; Matth., xxvill, 10,'

* Matth., XXV, 6.

» Slatth., XI, 28.

LE TRÈS-SAJÎST SACREMENT DE l'AUTEL. 3-25

monde. Sans cloute la tempête rugit encore autour des hautes fenêtres de la maison de Dieu où prie cette âme, mais sans pouvoir pénétrera Tintérieur. Sans doute l'angoisse et le besoin, la douleur et le poids de la vie durent encore, les tentations et les combats mugissent toujours autour du cœur , mais le calme règne au fond de l'âme ; elle a trouvé son asile, comme le passereau trouve sa demeure et la tourterelle son nid. Que vos tabernacles sont aimables, Seigneur Dieu des armées, mon roi et mon Dieu * !

Un feu particulier émane de ce Dieu présent sur l'autel, et notre cœur brûle près de lui, comme les disciples d'Emmaus sentaient le leur brûler dans leurs poitrines en présence du Seigneur , bien que les yeux de leur corps demeurassent fermés et qu'ils ne le reconnussent point. Telle est l'ardeur de ce foyer de l'amour divia, qu'il lance dans les cœurs froids des hommes des étincelles capables d'y allumer la flamme d'un amour réciproque. Il faut que Dieu nous aime le premier pour é* eiller en nous l'amour, comme une mère l'éveille dans le cœur de son enfant par les prévenances de sa tendresse, afin que, sortant de notre sommeil, nous l'aimions à notre tour. C'est à cette source de saint amour que croissent les lis de la virginité, qui s'unit exclusivement et pour toujours à Jésus-Christ. C'est là que les cœurs puisent le courage de se faire pauvres avec Jésus- Christ, pauvre lui-même dans sa crèche; c'est là (jue les frères apprennent à s'aimer comme Jésus-Christ les aime.

* Fs. Lxxxni, 4.

de là qu'ils tirent, assez de force pour se consacrer au service des malades et des pauvres. Partout où le saint Sacrement manque^ la charité qui fait les saints, et qui condescend aux plus profondes misères pour les guérir, manque également'. C'est là que se guérissent toutes les blessures, que se mûrissent les grandes résolutions, de là que partent toutes les actions d'un héroïsme saint et vainqueur du monde. Et le fidèle ne s'en retourne jamais de là, sans avoir entendu une voix pleine de mystère, sans s'être enrichi d'une force surnaturelle", sans remporter dans son âme un profond désir de revoir le lieu de son repos, sorte de nostalgie sainte qui ne cesse de le rappeler là où est son Dieu et son souverain bien.

Il n'existe pas sur la terre de fête si sainte et si sublime que celle de V adoration perpétuelle dans l'Eglise catholique. Quand même Jésus-Christ s'offrirait à nous visiblement, quand le ciel s'ouvrirait et que l'Eternel nous apparaîtrait dans tout l'éclat de sa divinité, est-ce qu'il pourrait taire plus qu'il ne fait? Nous comprenons maintenant pourquoi le catholique aime son église, pourquw il l'orne comme une fiancée, pourquoi il emprunte, à cette fin, à la terre et aux éléments leurs dons les plus riches, aux prairies leurs fleurs odorantes , à la mer ses perles, aux pays lointains leur or et leurs pierres précieuses ; pourquoi enfin il ne trouve rien d'assez précieux

* L'Eglise catholique a seule le secret de produire des saints et (Je relever les péctieurs les plus bas tombés; des prolestants, comme Feuerbach, l'avouent. Cf. Dœllinger, l'Eglise et les Eglises, p. 194.

« Cyrill. Alexand. i, 793. V. 389, éd. Migoe.

LE TRES-SAINT SACREMENT DE L'AUTEL. 3i27

pour l'embellir. Et de même qu'à travers les espaces célestes, les étoiles forment un concert sans fin en l'hoii' neur du Dieu qui les créa, comme dans l'Eglise triomphante, les -vingt-quatre vieillards se prosternent devant l'Agneau, faisant entendre en son honneur un cantique de louange éternelle*, ainsi de tous les points de la surface de la terre s'élève jour et nuit, dominant tous les bruits d'un monde pécheur et blasphémateur, un immense concert d'actions de grâce et d'adoration jusqu'au Dieu qui s'est fait homme et qui habite maintenant encore parmi nous dans le très-saint Sacrement de Tautel. Que les siècles s'écoulent, que des myriades d'hommes naissent et meurentj le chant de l'adoration continue à retentir puissamment au-dessus du torrent des douleurs et des révolutions de ce monde : A celui qui est assis sur le trône, et à l'Agneau, bénédiction , honneur et gloire à jamais*.

L'Eglise possède sur son autel le corps du Seigneur ; mais là où se trouve le corps du Seigneur, là aussi se trouve son Esprit, le Saint-Esprit, l'Esprit de vérité, de la vérité infaillible et divine. L'Eglise donc possède la parole de vie, à qui donc irons-nous, sinon à elle ? Le Christ s'est donné à l'Eglise jusqu'à la fin du monde, le Christ ne meurt pas ; par conséquent , l'Eglise dans laquelle réside le Christ ne peut mourir ni s'éteindre comme meurent et s'éteignent les sectes qui s'agitent autour d'elle. On voit par là que la présence sacramen-

* Apocalyf., V, 9.

328 HAPITRE XIV.

telle est la base ferme et profonde sur laquelle s'appuie toute l'importance et toute la vitalité de l'Eglise*.

Un sacrifice a pour conséquence nécessaire un banquet sacré ; et la célébration de la sainte messe se consomme dans la sainte communion. Le banquet sacré formait dans l'ancienne loi et même chez les peuples païens une partie intégrante du sacrifice. La participation aux viandes offertes et consacrées à Dieu devait mettre les participants en communion directe avec la divinité : ils devenaient les convives de Dieu. Une communion avec Dieu, une participation à la divinité dans le banquet du sacrifice, voilà la pensée principale qui est au fond des pratiques religieuses et des traditions de tous les peuples '. Ainsi le mystère de la présence de Dieu s'élève jusqu'au pl'js haut degré, jusqu'à la communion avec Dieu.

Jésus-Christ est l'Emmanuel promis au monde, c'esi Dieu avec nous. La promesse est accomplie par la présence permanente du Seigneur sur la terre; toutefois l'accomplissement de la promesse va plus loin. Non-seulement l'homme doit Toir son Dieu, non-seulement il

» Point de présence réelle de Jésus-Christ, point d'Iîglise, point d'institution visible fondée en vue du salut des hommes. El réciproquement pas d'Eglise visible, pas de Christ, pas de sacrements, pas d'institution pour répandre la grâce. Si le Christ ne vit plus ici-bas que dans le souvenir des hommes, dès lors les sacrements ne sont plus que des signes rappelant un souvenir, il n'y a plus de communion vraie des hdèles entre eux et le principe delà division esi posé. Tout cela, que les protestants le veuillent ou non, est la conséquence de la jusUflcation par la foi seule.

• Lévit., vni, 31 ; Beuteron., xni, 18 ; xvr, H ; I Cor., x, 118. — Dœllmger, Paganisme et Judaïsme, pag. 209,535, 811. — Gerbel, Le Dogme de l'Eucharistie, p. 18. Lasaulx, Etudes de rantiquité classique.

LE TP.ÈS-SAINT SACREMENT DE l'ADTEL. 329

le doit toucher de ses mains, comme Thomas et Jean, nonseulement il doit embrasser ses genoux comme Madeleine; il doit le recevoir en son propre intérieur, vivre en lui, par lui, de lui, se plonger en lui comme dans un océan de grâce, de force et de sanctification, en sorte que ce n'est plus l'homme qui vit, mais Jésus-Christ qui vit en lui. L'homme souffre difficilement de vivre avec son seul moi, et de son seul moi ; il lui faut un élément divin auquel il puisse se livrer, dans lequel il puisse plonger tout son être et toute sa vie, pour prendre ainsi part à la vie divme. De là le prestige du panthéisme sous les mille formes qu'il revêt, de là le faux mysticisme en Orient et en Occident, de là cet engouement universel du temps présent pour la nature divinisée. C'est toujours la créature qui tend les bras à Dieu en suppliante, qui fait effort pour retourner au principe aimant d'où elle est sortie, qui veut puiser la vie à sa source profonde, mais qui embrasse un fantôme qu'elle prend pour Dieu, qui se saisit de la mort et du néant en croyant prendre la vie et Timmortalité.

Il n'y a que Dieu seul qui vive de soi-même ; parce qu'il possède la vie en soi *, parce qu'il est la vie même, le principe et la source de toute vie. Il n'en est pas ainsi de la créature : comme elle a reçu la vie d'un autre, elle ne saurait la conserver qu'en se tenant constamment en communion de vie avec cet autre. Dieu puise éternellement sa vie en soi-même, la créature la puise en Dieu. C'est pourquoi il est nommé le

* Joan., V, 26 j I Tim., m, 16.

pain des anges, leur nourriture, leur principe dévie*. « J'ai une nourriture invisible », dit Raphaël, « que «les hommes ne peuvent voir*». C'est Dieu qui est cette nourriture, c'est sa connaissance, c'est son amour. L'homme est un esprit incorporé, et son corps a été pris de la terre, c'est pourquoi sa vie corporelle se nourrit de la terre ; étant lui-même terre, il mange la terre transformée en pain et en vin '. La nourriture matérielle est le pain de vie qui l'unit avec la terre qui est sa mère ; que ce lien se rompe, que cette constante communion de l'homme terrestre avec la terre vienne à cesser, et l'homme se desséchera comme un arbre, déraciné. Mais l'homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu *• Or, cette parole, ce Verbe de Dieu s'est fait chair, et il s'est donné à nous pour être la nourriture et le soutien de notre vie spirituelle. Si vous ne mangez ma chair et ne buvez point mon sang, vous hl aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang, celui' là vit en moi et moi je vis en lui, et je le ressusciterai au dernier jour ^ Dans le pain et le vin l'homme reçoit la force viviflante de Dieu qui, comme auteur et créateur de l'ordre naturel agit efficacement en eux pour l'entretien de la vie naturelle et terrestre. Sous les espèces

* Ecce-panis Angelorum! Hymn. Eccl.

• Tob., XII, 19.

• Cwpus alitur ex terra, dit S. Augustin (De Sermon. Domin, inmo7it. l, 1).

* Matth., IV, 4.

» Joan., VI, 58.

sacramentelles du pain et du vin le même homme reçoit, avec le corps glorieux de THomme-Dieu et enlui, l'Esprit et la vertu de Dieu en tant que Rédempteur et auteur de la vie surnaturelle et supra- terrestre *. La manducation est une assimilation, une transformation de la chose mangée en la substance de celui qui la mange *. La terre que nous nous assimilons par la nourriture devient une même chose avec nous, devient homme dans le corps de l'homme, animée qu'elle est et pénétrée de l'esprit de l'homme et hommîfiée. La nature supérieure maîtrise l'inférieure et la fait monter jusqu'à sa vie. Mais le corps glorieux de Jésus-Christ est plus fort que l'homme qui le mange ; c'est pourquoi il s'empare de celui-ci, le change en lui afin qu'il demeure en nous et nous en lui, incorporés à lui et transformés à son image. « Mange » , dit saint Augustin, a mais tu ne m'assi- « miteras pas à toi comme une nourriture terrestre; c'est «moi qui V assimilerai à moi-même^ ^, Par le péché, l'homme est devenu charnel, et son esprit a été soumis à la chair; mais le Christ est Dieu incarné, et en lui la chair est devenue spirituelle, céleste, divine, et le véhicule de toute grâce et de toute gloire. Comme dans le saint Sacrement il s'unit à nous de la façon la plus intime et nous pénètre de lui-même en nous élevant jus-

* Les effets que produit le pain dans la vie naturelle, la sainte communion les produit dans la vie surnaturelle : Sustentando, augeiido, reparaJido , delectando. Eugen. IV Ad Armen.

' Catechism. Rom., P. II, c. A, qu. 18.

» Confess., vu, 10. — Coricil. Trident., sess. xiii, cap. 2. — Catechism. Rom. l. c, qu. 46.

qu'à lui, c'est donc la fête même de notre glorification et de notre édiflcation que nous célébrons dans la sainte communion; c'est le principe de toute sainteté que nous recevons en nous^ c'est le gage certain de notre béatification future.

Le contact de son corps virginal consacre notre chair mortelle et guérit les blessures brûlantes de notre sensualité ; il marche sur les flots soulevés de notre cœur, il commande, et il se fait un grand calme '. Le corps glorieux de Notre-Seigneur en venant en nous dépose un germe lumineux de résurrection et d'incorruptibilité dans la chair corruptible de l'homme ', lequel sans cesse arrosé et fécondé par le sang de celui qui est déjà ressuscité, se développe dans le secret et hors de la portée de tout œil mortel : forme céleste sous une enveloppe périssable, corps de lumière dans un corps de mort, type de gloire future se dérobant derrière le voile de la chair fragile jusqu'au jour où ce voile étant tombé et ce corps de mort rejeté comme un vieux vêtement, la sublime ressemblance du prototype divin se montre dans tout l'édat de sa vie cachée en Jésus-Christ ', et l'homme intérieur s'envole transfiguré dans le séjour de la gloire.

* Catechism. Rom., l. •., qu. SI. Greg. Nyss. Orat. Catechum., C. 37. Vita Moys., p. 245. Cyrill. Aiexand., in Joan., vi, 37.

• Cf. Thom. Aquin., /. c, m, qu. lxxix, art. 2. Chrysost., Eom. XXIV, 4, in I Cor. Ambros., in Luc, x, 49. Cyrill. Aiexand., in Joan., vi, 35 ; vi, 52, 57. Igoat., ad Eph. c. 2. — « Le corps nourri de la sainte Eucharistie est contié à la terre comme incorruptible et destiné à ressuscitera l'immorlalilé ». (Saint Iren., l. c.)

» Col, m, 3.

0 saint banquet 1 s'écrie l'Eglise, dans lequel c'est le Christ qui sert de nourriture aux convives, dans lequel est célébrée la mémoire de sa passion, l'esprit comblé de grâces et remis le gage de la gloire éternelle I

Non-seulement la présence de Jésus-Christ dans le saint Sacrement a contenté la tendance naturelle de Thomme à désirer la présence visible de Dieu, et fait tomber tous les sanctuaires des fausses divinités, non-seulement tous les sacrifices de l'ancien monde ont trouvé dans celui de Jésus-Christ leur plénitude , mais le saint Sacrement est encore pour l'homme un banquet que Dieu même prépare, dont Dieu est lui-même l'aliment. Ainsi la communion est l'acte souverain de l'amour infini, acte dont l'Incarnation comprend en soi les mystères. Le Christ est le premier-né d'entre ses frères; sous lui comme sous son chef doit se rassembler le grand corps de l'humanité *, qui est devenue en lui et par lui un seul et même corps, son corps ; et comme il est, lui, uni de la manière la plus intime à Dieu, ce corps se trouve ainsi plongé dans un océan de vie divine et de béatitude divine. Comme le Père est en Jésus- Christ, et Jésus-Christ en son Père, ainsi par la sainte communion Jésus-Christ est en nous et nous en lui. Donc le royaume du ciel est venu pour nous; car en quoi consiste le ciel, sinon à n'être plus qu'un avec Dieu, ici-bas sous le voile du mystère, là-haut face à face * ?

» Ephes., I, 10; Col, i, 15; n, 19.

* Cyrill. Alexand,, in Joan., xi, 11 ; Dialog. de Trinit., p. 407.

L'homme placé sur la frontière des deux mondes, celui de l'esprit et celui de la matière, a été créé comme un médiateur dans le royaume de la nature. En se faisant homme et en prenant place dans la création, le Verbe de Dieu a uni à lui-même, glorifié et déifié toute cette création ; il est donc devenu médiateur entre Dieuet le monde. En se donnant à nous dans la sainte communion il remplit en chacun de nous son rôle de médiateur, entre vous qui êtes tout péché et votre Dieu qui est la sainteté même, entre votre infirmité et sa toute-puissance, entre votre pauvreté et la richesse du ciel; il revêt votre bassesse de l'éclat divin de sa gloire, il enveloppe votre corps d'un rayonnement céleste, et son humanité communique sa gloire à la vôtre. Dans l'homme la matière a été élevée à la vie de l'esprit; dans le Christ toute la création l'a été à la vie de Dieu , et l'humanité placée devant le trône de Dieu. Ce qui s'est accompli dans le chef par Hncarnalion doit, par le banquet sacré, se continuer, s'achever et s'étendre sur tous les membres du corps dans un cercle toujours plus vaste, afin que tous retournent à Dieu par ce chef, ne soient qu'un avec Dieu et jouissent de la gloire en Dieu. 11 s'était déjà uni à la nature humaine d'une manière très-intime et telle que sa sagesse était seule capable de l'inventer, son amour de la désirer, et sa toutepuissance de raccom[)lir. Et maintenant il s'unit avec chaque membre de l'humanité d'une manière si parfairedans le pain mystérieux de l'Eucharistie, que lui seul

— Hilar. De Trinitat., viii, 15. Greg. Nyss. Orat. Catech., c. 37. et. Pelay. l)e incarnat., xii, 17. Suarès {l. c. Dispnt. lxiv, sect. 2J ; Christus quasi quodam corporali amplexu apprehenditur.

LE TRÈS SAINT SACREMENT DK l'AUTEL. 335

encore pouvait concevoir l'idée d'une union semblable'. Cette union, cette pénétration mutuelle et celle îusioji de riiomme avec Jésus-Christ est si intime, si inelfabJc, que l'union du Père éternel avec son Fils unique en est l'exemplaire, selon le témoignage du Seigneur luimême. La société du mariage si intime cependant , n'est qu'une faible image de cette union mystique que Dieu contracte avec l'âme en état de grâce , festin des noces de l'Agneau d'une sainteté si inénarrable *, que le Saint-Esprit seul, et non l'homme, a pu trouver des paroles pour l'exprimer dans le Cantique des cantiques '. Jésus-Christ dans le très-saint Sacrement est le ternie et la fln de toutes les voies de Dieu sur la terre. Il est le premier-né ; et nous sommes ceux qu'il a régénérés par les sacrements et surtout par le sacrement de l'autel, couronnement de tous les autres. Dans le saint Sacrement la plaie du côté de Notre-Seigueur est toujours ouverte , cette plaie d'où a coulé * et coule encore le sang duquel est née l'Eglise, par lequel elle renaît tous les jours et se conserve. Le saint Sacrement est le lien, lien divin et humain, visible et invisible, qui unit tous les membres de l'Eglise à Jésus-Christ et entre eux. Le saint Sacrement est le cœur de l'Eglise, cœur qui donne l'impulsion à la vie surnaturelle et fait circuler les flots du salut dans tous les membres. Son premier

* Cf. Jean. Chrysosl., hiascens. Dom. Hom. xi, 3. ' Apocalyp.j vu, 7.

• Cf. Theodoret, in Cantic. cantic, n. 3. ♦August., Tract, xv, S, inJoan.

avènement sur cette terre fut le grand sacrement de l'amour ', la précieuse aumône du ciel au monde malheureux et inquiet , son incarnation continuée sur l'autel est un don de Dieu pour tout cœur d'homme qui souffre. C'est là que Dieu a mis la vie du monde en général, là qu'il a fixé la source de vie pour chacun en particulier. Dans l'Incarnation, c'est le genre humain tout entier qu'il a fait remonter vers Dieu; dans le banquet sacré, c'est l'homme dont il s'empare individuellement pour l'emporter dans le sein de Dieu. Le saint Sacrement est ainsi le sein maternel de l'homme, qu'il dépouille de sa vie terrestre pour le régénérer dans la vie divine ; sa chair sacrée avec son sang divin, voilà la semence que le Sauveur jette dans le sillon des siècles et qui fait germer puis mûrir la vie divine. Et à travers le grand corps de l'Eglise composé de tant de myriades de membres qui, déjà consommés en perfection, sont devant le trône de l'Agneau et de tant d'autres myriades qui luttent encore sur la terre , circule un torrent de vie mystérieuse, qui est son sang.

Maintenant nous voyons l'accomplissement de cette parole qui sert d'introduction à l'institution du saint Sacrement : Et comme il aimait les siens, il les aima jusqu'à la fin. L'amour qui l'avait fait descendre sirr la terre, et lui avait fait trouver ses délices à être avec? les enfants des hommes, a touché tous les buts où tend l'amour *. Il n'y a pas de bornes que le Sauveur n'ait

»'j rim., III, 16.

» a J'ai désiré d'un grand désir de célébrer cette pàque avec vous ». Luc, XXII, 15,

LE TRÈS-SAINT SACREMENT DE L'aDTEL. 337

franchies, il ne trouve pas de repos qu'il n'ait changé le cœur de l'homme en une crèche pour s'y reposer, en un trône d'où il répand la grâce jusqu'à ce qu'il ait attiré à soi le fils de la poussière, qu'il l'ait embrassé avec un amour ardent, comme la mère embrasse son enfant et se donne toute à lui.

a Vous serez comme Dieu » , dit le tentateur à nos premiers parents. Le paganisme, avec sa manie de diviniser la nature et les hommes, avec ses héros et ses apothéoses, la fausse spéculation philosophique avec ses rêves panlhéistiques, toute cette longue nuit dans l'histoire de l'humanité, tout cela trouve son explication dans ces paroles. Ce que le tentateur avait promis frauduleusement aux premiers hommes comme devant être le fruit de leur indocilité et de leur désobéissance, ce qu'ils devaient trouver selon lui dans la jouissance exclusive de la nature, leur a été donné en Jésus-Christ et par Jésus-Christ; il leur a été donné de participer à la nature divine par la voie de la foi, de l'humilité et de l'abnéièation.

Tout a été donné à la créature de ce qu'elle pouvait désirer de Dieu, de ce que Dieu pouvait donner à la créature. Il s'est donné lui-même, et avec lui il a donné le ciel ; le paradis est revenu sur la terre avec l'arbre de vie au milieu, afin de nous nourrir pour l'immortalité.

Maintenant nous comprenons la parole de l'Apôtre : Adam est la figure de celui qui devait venir '. Adam est le centre de la création naturelle; le Christ, nouvel Adam,

' Rom., V, 14. Terlull., C. Marcion, ii, 4. Apol. do Crrist. — Tome IV. a'»

unit en sa personne Dieu, l'homme et la nature. Adam est le père et le chef de la race selon la nature ; le Christ est le chef des élus et le Père de l'éternité. En Adam tous sont morts : en Jésus-Christ tous ont été consacrés pour la résurrection. L'histoire des fils d'Adam, c'est la continuation de l'histoire du péché ; l'histoire du règne de Jésus-Christ, c'est l'histoire de Jésus-Christ continuant de s'incarner particulièrement en chaque homme. En Adam vint sur la terre la malédiction avec la mort; en Jésus-Christ est apparue la bénédiction faite homme. Adam devait, à la sueur de [son front, arracher son pain à la terre; par Jésus -Christ ce pain est devenu le festin des noces de Dieu avec nos âmes.

Le saint Sacrement, c'est donc la chaîne mystérieuse dont le premier anneau repose dans le sein de Dieu, et qui tombant du ciel vient toucher la poussière de la terre; c'est ainsi qu'il a tout attiré à lui.

La résurrection , la béatification et la glorification de l'homme en Jésus-Christ a été suivie de la résurrection et de la glorification de toute la création visible; car l'homme est toute la création en abrégé, a Et je vis un « ciel nouveau et une terre nouvelle. Car le premier ciel a et la première terre avaient disparu, et la mer n'était a plus. Et moi, Jean, je vis la cité sainte, la nouvelle Jé- « rusalem, qui venant de Dieu, descendait du ciel , parée a comme une épouse qui se pare pour son époux. Et j'en- « tendis une grande voix qui venait du trône et qui dia sait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ; et «t il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu « demeurant lui-même au milieu d'eux sera leur Dieu, a et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux, et la

LE TRÈS-SAIKT SACREMEKT DE l'ACTEL. 339

« mort ne sera plus, ni les pleurs, ni les cris, ni la dou- « leur, parce que le premier état sera passé.... Et je ne « \is point de temple dans la cité, parce que le Seigneur « Dieu tout-puissant et l'Agneau en est le temple. Et cette « \ille n'a pas besoin d'être éclairée par le soleil ou par « la lune, parce que c'est la lumière de Dieu qui l'éclairé « et que l'Agneau en est la lampe * ».

Maintenant le désir de la nature est satisfait *. Dans l'incarnation du Verbe, c'est toute l'humanité qui se trouve unie à Dieu ; dans la sainte communion, c'est chaque homme en particulier qui par le corps du Christ entre en union avec Dieu. Dans l'Eglise des élus, c'est la création tout entière que la "vie divine pénètre ; c'est la grande communion universelle qui est là célébrée ; la gloire éternelle du Père éclaire la cité sans tache, le Saint-Esprit la remplit de son souffle ; toute la création délivrée ne forme plus en Jésus-Christ qu'un temple où Dieu habite.

La vie mystique de l'Eglise a sa racine dans le mystère de l'Eucharistie '. En lui se trouve déjà supprimée en principe l'opposition essentielle entre l'en deçà et l'au delà, entre le ciel et la terre. Demê me que l'âme bienheureuse du Christ jouissait de la contemplation de Dieu même au milieu des supplices et des opprobres , ainsi est-il encore au sein de son Eglise, même quand la tempête gronde au dehors, même quand la perscca-

» Apocaïyp., XXI, 1-4, 22, 23.

*ilom., vin, 10.

' Catechism, Rom., l. c, qu. 47 et seqq.

lion se déchaîne, et bien que le péché et la misère, la souffrance et la lutte aient toujours une si grande part dans notre vie. Tout est pour l'Eglise. Le ciel et la terre, l'air et la mer, le soleil, la lune et les étoiles, toute la création avec toutes ses puissances et ses secrets, tout lui appartient, parce qu'elle-même appartient à Jésus- Christ *. Là tombent les limites de l'espace, et notre regard s'étend jusque dans les profondeurs immenses du ciel ; car l'Eglise est déjà en partie dans le royaume de la gloire. Celui qui habite en elle est aussi le chef des élus. Là tombent aussi les limites du temps, et il n'y a plus de passé ; car l'Eglise possède Celui devant qui et en qui tous sont vivants, si ancienne que soit leur mort *. Là plus de douleur, mais une joie que n'altèrent point les plus fortes tribulations '. Là plus de besoins ni de désirs inassouvis ; l'arbre de vie dont les victorieux mangent les fruits *, est planté dans le paradis de l'Eglise et donne ses fruits tous les jours. Là la mort n'est plus une mort, ce n'est plus qu'un passage de l'Eglise à l'Eglise, du ciel de ce côté-ci au ciel qui est au delà. En recevant le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, le mortel se met luimême plein de confiance sur les épaules du bon Pasteur qui le garde et le protège et le transporte à travers l'affreuse nuit de la mort, et par-dessus l'épouvantable abîme de l'enfer jusqu'au bercail éterilel. Et ce aue nous aurons

* Cor., ni, 22.

*Joan., u, 25.

» II Cor., VII, 4;

* Apocalyp., n, 7.

LE TRÈS -SAINT SACREMENT DE l'AUTEL. 341

fait sur la terre, nous continuerons de le faire toute l'éternité; nous l'aimerons, nous le louerons, nous l'adorerons; seulement le \oile qui nous le dérobait est tombé : Dieu est tout en tous.

Là se clôt de la vie la course circulaire qui -vient de Dieu, se passe en lui, retourne à lui, cercle mystérieux de toute religion. La fin a rejoint le commencement, la créature est revenue s'unir à Dieu ; l'Incarnation de la divinité riche de grâces accomplit sa consommation dans la déification de l'humanité glorifice.

^oras Ammom,LLEs

^ ^«^'s alions ajouter i.; , . Lesp,vn..„ "Saint Jean'

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ce pain (35), et il ajoute que la foi est le moyen d'avoir ce pain, principe de vie pour le monde (35-40). Les Juifs détrompés ne montrent aucune disposition à suivre le Seigneur dans la nouvelle voie qu'il leur indique (41, 42). Le Seigneur leur reproche leur incrédulité, confirme ce qu'il vient de dire {43-52), et revient (52) par forme d'explication sur ce pain qu'il a promis de douner (27). Ce pain, c'est sa chair et son sang. Ses paroles scandalisent de nouveau les Juifs qui les prennent encore dans un sens grossièrement matériel. Le Seigneur (52-59) précise la manière selon laquelle son incarnaiion, principe vital universel ei donné comme tel au monde par le Père, se communique à chaque homme en particulier, devient pour chacun de nous un principe vital individuel, et cela par la manducation de son corps et de son sang qu'il donnera au monde comme la consommation de son œuvre.

C'est pourquoi la résurrection des corps est présentée comme le fruit immédiat de cette intime union en vertu de laquelle le Christ demeure en l'homme, et l'homme dans le Christ. Le corps glorieux du Rédempteur, en se communiquant à nous réellement, devient le germe de notre résurrection et de notre glorification *.

S'il n'était question que de relations purement spirituelles et morales, et non d'une communication réelle du corps du Sauveur, il serait tout à fait hors de propos de parler ensuite de la résurrection des corps '. La négation de la présence réelle est le fruit de ce faux spiritualisme qui nie aussi la réalité du corps du Christ dans l'Incarnation, doctrine que l'évangéliste saint Jean combattait déjà ^ et qui conduit nécessairement à nier la résurrection des corps en abondant dans le sens du rationalisme moderne (Cf. Iren. Cojitr. Hœres., IV, 18, 5). Hase cite ce passage de saint Irénée, mais il le mutile {Polémique, page 455).

« Quand on considère la nature de la doctrine de la transsubstantiation », dit un écrivain protestant contemporain (Rodatz), « on est obligé d'avouor que les objections faites contre la communion sous une seule espèce, sont assez insi-

* Cf. Ignat. Ephes., C, 20 : ^xp/i'xxo.) à9x-/aaixi, à-nlSorov roîi fti) àno' tayeïv.

2 Lf. Olsbausen, t. h. l.

« / Joan., IV, 2.

gnifiantes sous le rapport sacramentel. De ce que le corns cp manifeste sous 'espèce du pain et le san^sous celle du vin !ln?n' 'pI'"'^ """«"^«"1 q^e celui qui ne Vcoi S c l'unr ou laiire espèce ne reçoit aussi qu'une moitié dii Cl r "t eÏ effet la foi au miracle de la transsubstantiation ne pôrFen^s sur élément corporel qui est dans le Christ, mais sSil él"! ment divin communiqué par le véhicule corporel et une doc trine comme celle de la transsubstaniiation ^u exLe le

ien^?'craînd";fd'un?.'f"' .'^ ^' '^ ^^'^°'^' "'^ TlaSent nen a craindie d une ol jection consistant à dire que la du i-

hte des éléments corporels doit entraîner la division Tl-^

partage de la nature divine. D'ailleurs la transsubsl iiiïi'r

con"slc 'aUor'VlV?'"'"' catholique, la fin'eTlTbut'' 'u consécration : 1 eftet sacramentel suit immédiatenieni m'

?ance^W'irnPr'"°'°" '^''^'^'^^? P^^'^ "n^uit^lor/n por-' ceUP ion^orr^m ,■ J '''°"' ^"^"'- ^ '^ ''o™^ extérieure' de cette tonsomniH ion, une certaine latitude qui n'iutéressp

inermisVl'É^fi'p'l'" •''"'^"^^°^' '' '' doircemitment eue permis a Eglise de préciser par une règle fixe ce qu'il v a a de facultatif et d'indifférent i. Si donS leb catholin oî qu 'tion°^i' " pvité qne les Lulhé..ens aitachem ù ï^ question et de ropinialieté avec laquelle ils persisieut X reprocher fi la communion catholique de n'èli^e p?s c' V'- S!^n' .' ''' r^"^ ^^ ""« inconséquence blâmable^ put'que tan^' duVh.ïï^"''P''^ c'est-à-dire sur la présence ub ! avonH.,,iiS'"'-' °" se divise sur l'accessoire, il faut

à'c'eue accusa'oa'f '"^^"^ ''' '^^'^^^"^"^ P^^^^ '^'^^ ^« «^'^«

Gerson, cité par Mansi % justifie par toute une série dP raisons le règlement, adopté par l'Ec-lise de H . nmmnninn sous une seule espèce. La%aiE?e ÉSfeue ^a jS? °té conservée que sous une seule espèce, et au moioi i^siu'aS Jeule'esîèce? "" ^'^^'^^^^ J^^^^i^ a'ux malades quI'SunS

Le Seigneur s'est exprimé, dit saint Hilaire », de manière à exc.uie toute incertitude, car il a dit : aL Qu'ils so^nt In

\lTelZl TrNl.rAir ^^-'^^^ soient œâ^l^^ZtZVî:; le demande, le Christ est-il en nous par la réalité de sa nature

* C'est ce i]u'ci!p a fait. Conçu TndenL, sess. xxi, can. H.

• Coll. Conçu. , .\xvni, p 431.

• De Tn'nita!., vin, 13-18.

* Joan , xvji, 22,23.

KOTES ADDITIONNELLES. 34o

OU seulement par l'accord de notre volonté? Car si le Veibe s'est, fait chair en réalité et que nous recevions aussi en réalité le Verbe fait chair dans le banquet sacré, comnieiU admettre qu'il ne soit pas en nous selon sa nature, puisque iiar sa naissance comme homme il s'est approprié dune manière inséparable la nature de notre chair, et qu'il nous communique la nature de sa chair, afin de nous rendre dans le sacrement participants de sa nature éternelle? Ainsi nous sommes tous un, parce que le Père est dans le Christ et le Christ en nous. Par conséqueni quiconque niera que le Père soit de sa nature dans le Christ, devra d'abord nier qu'il soit lui-même dans le Christ cl le Christ en lui, car la présence du Père dans le Chi'isi et celle du Christ en nous fait que nous sommes tous un en eux. Que si le Christ a piis en toute vérité la chair de notre corps, et si celui qui est né de la Vierge Marie est vraiment le Christ, si encore nous recevons en toute vérité la chair de son corps dans le sacrement, cl qu'ainsi nous soyons un, parce que le Père est en lui et lui en nous; comment peut-il être seulement question d'une simple union de volonté, lorsque c'est la nature qui se communique par le sacrement, qui est un sacrement d'unité parfaite ?..

Il est donc en nous par sa chair, et nous en lui, et avec lui nous sommes en Dieu. Si le Christ n'avait voulu parler que d'une union de la volonté, pourquoi aurait-il exposé * la gradation suivant laquelle s'accomplit l'union? S'il l'a fait, c'est afin que nous croyions que de même qu'il est en son Père par la nature de la divinité, ainsi sommes-nous en lui par l'ellet de sa naissance corporelle, ainsi est-il à son tour en nous par l'effet des sacrements; c'est afin de nous apprendre quelle parfaite union s'accomplit par ce divin médiateur, puisque Celui en qui nous sommes est lui-même dans son Père, et que tout en demeurant dans son Père il demeure néanmoins en nous; c'est afin que nous sachions jusqu'à quel point nous sommes consommés dans l'unité avec h' l'ère, puisque le Christ est en lui naturellement (sulisiaiiiiellemeiit) par sa filiation, que nous sommes nous-mêmes dans le Clirisl par f otre nature qu'il a prise, et qu'il est en nous ]kii sa nature que nous recevons dans le saciemenl... Il vit par son Père % et comme il vit par son Père, ainsi vivons-nous par sa chair... Le principe de notre vie, c'est donc que nous ayons en nous la chair de l'Homme-Dieu, de Jésus-Christ, qui habile en nous par sa chair; et nous vivons en lui de la même manière qu'il vit en son Père. Il vit par son Père, parce (jue sa tilialion ne lui a pas conféré une nature étrangè.e ou sépa-

' Joan., xiv, 19.

* Joan , VI, 57, 08,

rée : ce qu'il est lui vient de son Père, sans qu'il soit séparé de lui par quelque dissemblance de nature; car il a en luimême, par sa tiliation, son Père dans la vertu de sa nature... Ainsi donc, avec le Fils et par lui nous sommes unis avec le Père, non pas seulement par la piété et la bonne volonté, mais c'est par la dignité du Fils, laquelle nous a été communiquée, c'est par le Fils, qui habite en nous selon sa chair, que nous sommes surtout unis avec lui corporellement et inséparablement ; c'est un mystère de réelle et naturelle union que nous avons à soutenir contre les hérétiques.

Saint Cyrille d'Alexandrie parle de même * :

Une fois établie l'unité de nature du Père, du Fils et du Saint-Esprit, voyons comment nous sommes corporellement et spiriluellemei:t un avec Dieu. Le Fils unique, qui est engendré de l'essence de Dieu le Père et qui porte entièrement dans sa propre nature celui qui l'a engendré, s'est fait chair; il s'est uni par une union ineffable à notre nature, et avec ce corps d'argile il a voulu ainsi réunir en sa personne ce qui était par nature infiniment séparé, Dieu et l'homme, et rendre les hommes participants de la divinité... Afin donc que nous parvinssions à l'unité avec Dieu, le Fils unique a trouvé dans sa sagesse et d'après le conseil du Père une voie admirable. Avec un corps qui est le sien, bénissant les fidèles par la sainte communion, il fait de tous un seul et même corps avec lui-même et entre eux [w^aè^wi)... Nous sommes donc tous un dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, par l'unité de relation et par la conformité dans la piété, et surtout par la communion du corps sacré de Jésus-Christ et du même Saint- Esprit.

1 ]n Joan., xi, 11. Nous reacontroas la même pensée en saint Cyrille de Jérusalem {Catéch. Mysiag., iv), en saint Grégoire de Nysse {Orat. catéch. magn., c, 37), en safct Jean Chrysostome [flom. ilvi, in Joan. Hom. XXIV, in Ep. I Cor.), en saint Athanase (C. Arian. Or. iv), cliez Isidore de Peluse {Ep. m, 195).

La grâte et la gloire. — Le Christ gage de notre gloire. — Caractère surnaturel de la vie future. — La vie future selon le paganisme et le rationalisme. — La contemplation de Dieu. — En quoi elle consisie. — Ses suites. — La vie éternelle. — Objection du rationalisme. — 11 n'y a pas de progrès à l'infini. — Différences dans la béatitude. — L'Eglise du ciel et l'Egli-e de la terre. — La vénération et l'invocition des saints. — L'enfer. — Eternité des peines de l'enfer. — Enseignement de l'Ecriture.

— Fausseté de la doctrine d'une réintégration universelle . — Justification du dogme catholique. — La justice de Dieu, sa miséricorde, sa sagesse.

— Les méchants ne seront pas anéanlis; ils ne se convertiront pas. — Genre des peines.

Le ciel et la terre, la création et la réclem;ition, la grâce et la liberté, l'ordre naturel etle surnaturel, la manifestation de Dieu dans l'histoire du monde aussi bien que son action secrète dans les cœurs des hommes, que ■veulent toutes ces choses, à quelle fin tendent-elles ?... A la vie éternelle et bienheureuse; car: « C'est pour nous « autres hommes et pour notre salut qu'il est descendu « du ciel '». L'Incarnation de Dieu dans le Christ était le but et le centre où tendaient les aspirations de l'ancien inonde, et que les événements de l'histoire préparaient déjà longtemps à l'avance; c'est le point culminant de

' Symbol. Apost. — I Pet., i, 9 : « La fin de votre foi, c'est le salut des âmes ».

l'histoire, où la plénitude de la grâce apparaît, où le ciel et la terre se rencontrent. Par rincarnation, c'est l'humanité qui s'est engrenée par son centre à la vie bienheureuse et éternelle de Dieu; à partir de là l'humanité y entre de plus en plus, s'englobant toujours davantage dans le corps mystique de THomme-Dieu, l'Eglise, qui l'unifie, la régénère et la délivre, la consacre et la sanctifie, qui lui communique la semence de Dieu *.

Ainsi possédant et étant elle-même le corps du Christ, l'Eglise possède la vie éternelle; caria grâce est la racine et l'enveloppe de la gloire ; mais « ce que nous serons un a jour n'est pas encore révélé * »; un voile recouvre encore la beauté surnaturelle de nos âmes ; tant que nous demeurerons dans la chair , nous ne verrons pas Dieu à visage découvert '. Vue sans voile, l'éternelle beauté de Dieu nous entraînerait invinciblement à l'aim.er ; noire volonté serait à jamais fixée, nous jouirions de l'impeccabilité, qui est le partage exclusif des élus, la récompense après le travail, la couronne après le combat *. Tant que nous serons dans le domaine des choses visibles, il nous faudra combattre et souffrir, à l'exemple de notre Chef, qui, durantles jours de son passage sur la terre, mena une vie de dépouillement et d'abaissement \ Comme le Chef de l'Eglise dut livrer à la mort de la croix son propre

' Joan., III, 9.

* 1 Joan. , III, 2.

»JI Cor., III, 18.

*Thom., C. Gent., iv, 9? Anselm., Proslog., c. xxiv. Basil., De Spir. sto.^ c. 9.

• Marc, VI, 3. Philipp., ii, 8, 9.

CIEL LT ENFiR.

corps avant de parvenir à la résurrection 1 1 à la gloire, ainsi l'Eglise, son corps mystique, ne verra luire le jour de la transformation glorieuse, qu'après qu'elle aura combattu jusqu'au bout le combat de cette vie, et que le dernier membre du corps mystique aura été consommé par la charité^ la lutte et la souffrance, en la ressemblance du Chef '. Quand la fin sera venue, que l'œuvre du salut sera pleinement acbevée, c'est alors que l'Eglise, à Texemplc de son divin Sauveur, ne souffrira plus, ne combattra plus, mais triomphera durant l'éternité. La consommation de l'Eglise sera celle de toute la création *. A l'avénemeiit du Rédempteur, le ciel et la terre, toute la création vint lui faire hommage et recevoir de lui la consécration de l'espérance ; il convient donc que toute la création reçoive aussi la grâce de la Rédemption, il faut qu'il y ait u7i nouveau ciel et une nouvelle terre.

Comme les premières paroles de la Genèse forment le début majestueux de l'histoire du règne de Dieu sur la terre, ainsi le dernier des livres saints, l'Apocalypse de saint Jean, qui en décrit à grands traits la consommation, e:lla digne conclusion de cette grande histoire. Venez, St/gjieur Jésus, ieWe est la dernière parole de l'Apocalypse, la dernière de toute la sainte Ecriture, le dernier soupir de tous les cœurs, le constant appel de l'humanité de;iuis le connnencement de la création. Tout se tourne

* Quia resurrectio erit in vitam immortalem conformiler Chrii^to, qui resurgens jam non moritur. ideo humanorum cofporum resuV' rcctioitsque ad finem mundi differetur. (Thom. Aquiu , Summa. theol., Suppl. qu. Lxxvii, art. i.)

*BoOT., vni, 18, 24.

vers ce but souverain, tout s'y rapporte et y sert. Le sa» lut des âmes, voilà ce qui forme dès le commencement l'âme de la doctrine sainte et de l'histoire, voilà ce dont l'accomplissement marquera lafm de toutes choses.

La doctrine de l'Eglise s'étend aussi bien sur la destinée de chaque individu immédiatement après son départ de ce monde, que sur la fln dern'ère de l'humanité prise en masse, et sur la consommation finale de l'univers créé. Entendons d'abord les définitions doctrinales de l'Eglise sur ce sujet.

« Toute âme pure de péché », est-il dit dans le Concile de Florence *, « est aussitôt admise dans le ciel et voit 0 Dieu dans sa Trinité, tel qu'il est, selon la mesure de ses a mérites, l'une d'une manière plus parfaite, l'autre d'une « manière moins parfaite *. Cette vision de Dieu ne ré- « suite aucunement des seules forces de la nature ', elle a a lieu d'une façon surnaturelle, et n'empêche pas que 0 Dieu ne reste incompréhensible pour tout esprit créé * ». C'est en ces termes que l'Eglise a précisé ce que l'Ecri-

* Indecreto Unionis (ap. Labb., t. xiii, col. ii, 67) : Credimus... illorum animas, qui nullam omnino maculam incurrerunt, in cœlum mox recipi et intueri i^sum Deum trinuin et unum sicuti est. (Concil. Trident., sess. xxv. De invoc. sanct.)

2 Concil. Lateran., iv. Cap. « Firmiter ». Concil. Trident., sess. VI, càn. xxxii. Profess. Fid. Grœc. a Gregor. XIII, éd. Const. « Benediclus Deus » (1336) : Sancti vident divi)uim cs-entinm visione intuitiva et faciali, nulla mediante creatura in ratione objecti visi se habente.

^ C'était la doctrine des laux mystiques du xrv« siècle, des Begli'ineset des Beghards. Ci. IV**- dczn. a Congreg. Inctuis., d. 18 sept. 1861. Th. 1,11.

* Concil. Lateran., iv, cap. « Firmiter ».

ture nous apprend presque à chacune de ses pages, et ce que les Pères et les Docteurs de l'Eglise ont de tout temps enseigné.

LÀ où je suis, dit le Seigneur S ià doivent être aussi mes serviteurs. Quiconque aura clé fidèle en une petite charge, le Seigneur le proposera à une plus grande, et il entrera dans la joie de son Seigneur *, et sera aussitôt après cette vie mortelle admis en présence du Christ. Il s'agit d'entrer dans la vie éternelle ', de prendre possessioyi du royaume qui a été préparé dès le commencement *. Les élus recevront une couronne immarcessible ^ Us se reposeront de leurs fatigues ^ Dieu essuiera toutes les larmes des yeux de ses saints, et // n'y aura plus ni tristesse, ni plaiîites, ni aucune doideur, parce que Vancien état sera passé et que tout sera renouvelé ''. Toute peine sera changée pour eux en une joie que personne ne leur ôtera *. Us verront Dieu ', seront assis sur des trônes '", ils auront part à sa majesté, à sa gloire, à son empire ^^, appelés aux noces de

* Joan., XIT, 26 ; XIV, 2 ; Il Cor., v, 3.

" Matth., XXV, 23 ; Philip., h 23 ; II Cor., v, 8 ; Hebr., XU, 23 3 Matth., XXV, 46.

* Matth., XXV, 34.

5 11 Tim., IV, 6 ; I Petr., v, 4.

« Apocalyp., xiv, 13. — Ici se trouve exclue toute idée d'un sonimei! des âmes ou d'uue altente de la vision béatiûque.

' Apocaîtjp,, VII, 17.

8 Joan., XVI, 22.

» Matth., V, 7.

'° Apocalyp., III, 21.

'■^ Matth., XIX, 28; Rom., viii,17; I Cor. , VI, 2 : II Tîm., II, 11.

l'Agneau ^ ils connaîtront Dien^ comme ils sont connus enx-mêmes^, ils lui seront seinblables^^ élevés qu'ils seront à la communauté de la nature divine'' ; ils le verront tel qu'il est *, et régneront avec lui d'éternité en éternité *.

Celle simple esquisse, si superficielle qu'elle soit, nous montre déjà ce qui faille propre de la béalilude qu'espèrent les chrétiens, ce qui la distingue complètement de la doctrine purement philosophique de l'immortalité de l'ûme.

Celle-ci n'est qu'un maigre reste, une misérable ombre de la doctrine chrétienne touchant la vie future, c'est une abslraclion vide et incolore en face de l'enseignement concret et plein de vie de la sainte Ecriture.

Quelle idée devons-nous nous faire de la vie éternelle? Dans sa doctrine comme dans ses faits, le christianisme appartient à un ordre surnaturel et mystérieux. Son essence intime n'est que miracle et que mystère, donc la vie éternelle qui le couronne doit être considérée comme le plus haut miracle, comme le mystère le plus sublime. C'est la lleur épanouie ou mieux encore le fruit mûr de la vie de la grâce dont Dieu a planté la racine dans l'humanité par le Saint-Esprit. S'il est certain que l'essence intime de Dieu est inaccessible au regard de

* Axiocalyp., xix. 9, - 1 Cor., xni, 12.

=* J Joaji., m, 2.

» llPetr., I, 4.

* J Joan., ni, 2.

* A^iocalyp., xxil, 5;

ï'esprit créé, et ne peut être que l'objet de la foi, il ne l'est pas moins que tant que nous serons renfermés dans les limites et les conditions du temps, cette participation à la nature de Dieu, à sa "vie, à sa béatitude demeurera })0ur nous un mystère ; car aucun œil lia vu, aucune ■oreille entendu, ni aucun cœur éprouvé ce que Dieu féserve à ceux qui l'aiment. Il nous Va seulement révélé jjar son Esprit ' . Un aveugle-né ne soupçonne pas la beauté de la lumière ni l'éclat des couleurs, l'homme uans son état naturel peut encore moins se faire une idée des splendeurs de la vie future. « La gloire, la beauté, la «majesté, qui sera notre bonheur, surpasse toute a pensée, tout sentiment , toute parole. Ce que Dieu « réserve à ceux qui l'aiment est au-dessus de toute « croyance et dépasse de beaucoup notre espérance et « notre amour, nos vœux et nos désirs. Ce bonheur, vous « pouvez bien l'obtenir, mais non l'apprécier, nilemériter ' ni surtout le décrire * ».

L'Ecriture a bien essayé de nous le marquer par quelques pâles images empruntées à la nature et à la vie présente, afin d'en éveiller le pressentiment et le désir dans le cœur des fidèles ; mais ces images ne doivent point s'interpréter dans un sens purement matériel, pas plus qu'elles ne peuvent être réduites à un spiritualisme creux '. Ce ne sont que des images de l'avenir, néanmoins

» I Cw., n, 7, 12.

* Augustin., Serm. xxxvii.

' Les excès où l'on a pu donner dans certaines peintures populaires de la vie future ue juslitient nullement les excès opi»osés d'un rationalisme sentimental qui réduit la riche

Apol. dd Christ. — Tome IV. 23

elles renferment des analogies au fond desquelles se cache quelque réalité. L'élément essentiellement faux des croyances païennes relatives à la vie future, c'était qu'ils la faisaient consister en des joies sensibles ; de là rimpuissance de ces croyances à servir de fondement a la vie morale, et vraiment digne de l'homme. La philosophie avait beau démontrer au contraire que les joies sensibles ne peuvent être le souverain bien de l'âme '. la philosophie à son tour montrait son impuissance, incapable qu'elle était de trouver à cette vie future aucun terrain où elle pût plonger ses racines *, de découvrir la source divine à laquelle s'abreuve cette plante du salut, puisqu'elle ne connaissait point Celui qui a dit : Je suis la résurrection et la vie '.

La substance et le soutien du bonheur céleste, c'est pour nous la vision de Dieu *. « 11 couronne et il est lui- < même la couronne, il promet et il est lui-même l'objet

matière de l'eschalologie chrétienne à n'être plus qu'un passage d'une éloile à une autre plus belle. Noire Dieu habile dans le pays des vivants; le rationalisme est enfoncé dans les idées païennes, royaume où l'on ne rencontre que des ombres. Il n'a pas même le mérite d'échapper au reproche d'anthropomorphisme qu'il adresse à la doctrine chrétienne, puisque la vie future qu'il rêve n'est qu'un voyage d'étoile eu étoile, voyage où nous conserverons Icssenlimenls que nous avons aujourd'hui, où nous continuerons de vivre d'une vie purement terrestre et matérielle.

» Cf. Platon, Vhikh. p. toi. Avislot., Ethic. Nie. x, 2, 4, d. Cic. qu. Tusc, v, 29 et seqq.

* Parlant de ceux dont la vie est d'une sainteté rare, Platon {Phœd., p. H4) avoue qu'il n'est pas en état de décrire leur vie dans l'autre monde.

' Joan., XI, 2d. Cf. Platon. Phœd. per tôt. Cicer., Op. cit., L

* « Nous le verrons alors face à face ». ICor-, xiii, 12.

CiEL ET ENFER. 355

«de la promesse, il rémunère et il est lui-même larémii- « nération, il récompense et il est lui-même la récom- « pense * ». « La récompense céleste », dit saint Bonaventure*, « consiste essentiellement dans la contemplation, « la jouissance et la possession du souverain bien, c'est- « à-dire de Dieu que les bienheureux verront face à face, « c'est-à-dire à découvert et sans voile ». Ils jouiront de lui dans un ravissement ineffable, ils le posséderont éternellement et la parole de saint Bernard ' se vérifiera : a Dieu sera pour l'intelligence une plénitude de lumière, a pour la volonté une source de paix, pour la mémoire ime vie éternelle et ininterrompue*». Je serai moimême ta récompense surabondante , dit le Seigneur à Abraham ; et il veut dire par là : Je serai l'essence de ton bonheur, et la fin dernière de toute l'économie du salut. « Dieu », dit encore saml Bonaventure, « en faisant « l'esprit raisonnable, l'a placé près de Dieu et rendu a capable de Dieu, en vertu de l'image de la sainte Trinité

* (Pseudo) Augustin., Soliloq., xxxvi.

2 Brevilog., vu, 7.

' In Cantic. cantic, serm. xi, 5.

* Luce intellettual piena d'amore, Amor di vero ben pien' di letizia, Letizia, che trasceude ogni dolzore.

(Daate, Paradis, xxx, 40.)

Cf. S. Thomas {Suppîem., qu, xcv per tôt.). Nous avons à considérer l'essence du bonheur tantôt sous l'aspect de l'intelligence, tantôt sous celui de l'amour, tantôt sous celui de la joie. Ce triple bonheur, l'école le désigne par le nom de dotes, les présents que l'àme reçoit aux noces de l'Agneau ; ils correspondent à la foi, à l'espérance, à la charité sur la terre. Cf. Suarès {Disputât, theolog., tom. iv. Tract, i, Disput. VII, sect. I. Disp. XI, Seci. 1). Tantum gaudehunt, dit saint Augustin, quantum amabunt, tantum amabunt, quantum cognoscent.

Tôo CHAPITRE XV.

a dont il porte l'empreinte. C'est pourquoi rien de ce qui a est au-dessous de Dieu ne saurait être la récompense a totale de l'esprit raisonnable ni le contenter. La récom- « i)ense qui lui est destinée, c'est la ressemblance de la « gloire de Dieu, ressemblance dans laquelle il voit Dieu « clairement par son intelligence, il Taime pleinement a par sa volonté, il le possède éternellement dans sa 0 mémoire, en sorte que toute son âme est viviûée, «alimentée et gratifiée souverainement dans ses trois « principales facultés, étant semblable à Dieu, unie à Dieu, a et se reposant en lui ».

La gloire est donc cette splendeur qui élève les élus jusqu'à la dignité de la ressemblance avec Dieu. La vision de Dieu, avec l'amour et la béatitude qui en sont la conséquence, est quelque chose qui dépasse de beaucoup le pouvoir d'un esprit créé. La créature est séparée de Dieu par une distance infinie ', et si un acte surnaturel exige un principe correspondant, cela est surtout vrai de la vision de Dieu. L'âme est donc élevée fort audessus de la sphère de toute créature, transformée à l'image de Dieu, déifiée en lui et par lui *, afin que comme nous avons porté l'image de l'Adam terrestre, nous portions de même l'image de l'Adam céleste ', car sans le secours de Dieu nul ne peut voir Dieu *.La cité de

' Greg. Naz. Orat. n, 75.

nCor., XV, 49. Cf. Cyrill. Alex., C. Nestor., m, 3.

' ^'ous serons transfigurés en celte même image de clarté en clarté par l'Espnl du Seigneur, pour contempler la face glorieuse du Seigneur. Il Cor., ni, 18.

* Iren. Adv. Eœres., iv, 6; Ps. xxxv, 10 : In lumine tuo videbimus lumen.

€IEL ET ENFER. 357

Dieu n'a pas besoin du soleil ni de la lune pourréclairer, parce que la clarté de Dieu l'illumine '. « La divine f essence », dit saint Thomas % « surpasse tout ce qu'un « esprit créé peut imaginer, aucune pensée de l'homme « ne peut donc la représenter entièrement et d'un^ t manière adéquate, parce que toute forme créée est « nécessairement bornée ; il faut donc que Dieu s'unisse c lui-même à l'esprit créé, afin que celui-ci voie Dieu tel f qu'il est. L'essence de Dieu informe elle-même l'esprit t fini, elle devient la forme intelligible de sa connais- • sance ». a Le Saint-Esprit nous transforme, selon une € certaine mesure , en sa propre essence » , dit saint Cyrille d'Alexandrie ', a et c'est ainsi que le Christ se c forme en nous » .

C'est la lumière de la gloire qui se répandant sur Tâme, l'élève et la rend capable de voir Dieu et de jouir de lui. De même que c'est à la faveur de la lumière du soleil que nous percevons les objets sensibles, que c'est par le soleil que nous voyons le soleil, de même encore que c'est à la lumière de la raison que nous connaissons la raison, de même c'est par la vertu de Dieu que nous Toyons Dieu *. Et comme ceux qui voient la lumière sont

» Apocalyp., xxi, 23.

^Summ. theoloy.,l, qn.xu, art. 1, art. 5. Cf. Contr. Gent., m, 53, 54.

' Contr. Nestor., ni, 2.

* Cf. Clément. Ad. Nostr. de Hœret. (Dans Labbe Coll. Concil., tom. XI, P. II, Col. 1566.) Thoiii. Aquin. {l. c, art. 6) : famltas videndi Beum non competit intellectui creato secundum suam naturam, sed per lumen gloriœ, quod intellectum in quadam deiformitate constitua. Cf. SuarCiS, Disput. theolog., 1, 1, 4; ii, 9, 14 et seqq.

358 CHAPITRE ÎV,

plongés dans cette lumière dont ils voient l'éclat, ainsi ceux qui voient Dieu sont aussi plongés en Dieu et participent à sa gloire ^ De même encore que le feu pénètre une masse de fer, l'embrase et la transforme vraiment en un feu ardent, ainsi en est-il de l'Esprit de Dieu ; quand il s'empare d'un esprit créé, il le pénètre de ses ardeurs divines et le transforme en sa propre image. Voilà l'espèce de clarté et de transfiguration glorieuse que le Seigneur a promise aux siens *. Voilà quel est le baptême de feu où l'âme est plongée dans la lumineuse et pure clarté de l'Esprit divin qui l'enveloppe et la pénètre pour consumer et détruire tout ce qu'il y a en elle de terrestre et de bas ; c'est là ce baptême d'où elle sort lumière dans la lumière, marquée du sceau étincelant de l'Esprit, entièrement transfigurée en clarté et déifiée. On dirait que la grandeur incomparable de Dieu serait en quelque sorte surpassée dans le royaume des élus par sa bonté à se laisser contempler à ses créatures '.

Entendons encore sur ce sujet le catéchisme romain *, qui nous dépeint avec autant de simplicité que de profondeur et de clarté, l'essence de la vision béatifîque de Dieu.

Saint Jean, dans sa première épître •, fait consister

* Ou» vident Deum, intra Beum existentes, pei'cipientes ejiis cla^ ritatem, quœ claritas eos vivificat. Iren., l. c, iv, 21. Hilar., de Trinit., 1, in tin.

» Joan., XVII, 22.

* Iren., l. c, iv, 20.

* P. I, c. XIII, qu. 6. Gregor. Naz., vu, 23. » m, 2.

i'c??ence de la béatitude céleste en deux choses principales : Voir Dieu tel qu'il est, et devenir semblables à lui. Car ceux qui jouissent de la vue de Dieu, quoiqu'ils conservent leur propre essence, contractent néanmoins une forme admirable et presque divine, si bien qu'ils paraissent plutôt des dieux que des hommes. Voilà le fait. 11 est d'ailleurs évident qu'une chose ne peut être connue que dans sa nature, ou dans son image et sa ressemblance. Mais rien n'est semblable à Dieu, pour que nous puissions à l'aide d'une telle ressemblance parvenir à le connaître ; par conséquent, personne ne peut voir la nature et l'essence de Dieu, à moins que l'essence de Dieu ne se communique elle-même. Non , si grande et si semblable à Dieu que soit une créature, ce n'est pas Dieu et nous ne pouvons voir Dieu dans aucun être créé; aucun n'est assez pur ni assez spirituel. Un être créé ne comporte nécessairement qu'un certain degré de perfection. Or, Dieu est infini et aucune créature ne saurait comprendre son inlinitude. Il n'y a donc pas deux moyens pour nous devoir l'essence de Dieu, il n'y en a qu'un qui consiste en ce que cette divine essence s'unisse à nous, qu'elle élève notre intelligence d'une manière incompréhensible, et qu'elle nous rende ainsi capables de contempler sa propre nature. Nous en arrivons là par la lumière de la gloire dont l'éclat nous environne ; car les élus voient éternellement Dieu face à face.

Les bienheureux voient la sainte Trinité, ils voient le Fils dans le Saint-Esprit, et le Père dans le Fils *. Comme

» Basil. De Spint. sanct., c. 18. Gregor. Naz., Orat. xxvui, .47 ; xxxn, 15.

la Rédemption et la sanctification s'accomplissent ici-bas par le Fils dans le Saint-Esprit, ainsi les bienheureux aa ciel voient Dieu le Père par le Fils dans le Saint-Esprit, ainsi encore c'est par le Fils, chef et premier-né du nouveau royaume, par la nature humaine qu'il a prise, que la béatitude, descendant éternellement du Père, se répand par torrents sur tous ceux qui, étant membres de son corps et inspirés du Saint-Esprit, sont devenus un avec lui '. Le Père est donc éternellement présent dans les bienheureux par le Fils dans le Saint-Esprit ; il les pénètre tous de sa vertu infinie; il est la force de leur âme, il est la lumière de leur esprit, il est l'amour de leur cœur. L'âme humaine est déjà par sa nature une analogie de la Trinité de Dieu : elle est une substance, une intelligence, une volonté. Mais ce qui n'est dans cette vie du temps qu'un obscur reflet, sera une pure et brillante image alors que la nature humaine aura été élevée jusqu'à la participation de la nature et de la vie divine. C'est le Saint-Esprit, principe de la grâce et de la foi en cette vie, principe de la gloire dans l'autre, c'est le Saint- Esprit qui, s'unissant à l'âme, la conduit jusqu'à ce Verbe qui exprime l'essence de Dieu et l'essence de toutes choses, et dans lequel l'âme contemple le Père, et par le Père les différents ordres de vérités. Et tandis que l'âme voit le Père dans le Fils par le Saint-Esprit, il naît de cette vision un amour semblable à l'amour du Père pour le Fils et du Fils pour le Père, un amour qui la

* « Et la gloire que vous m'avez donnée, je la leur donne... Je suis en eux et vous en moi afin qu'ils soient consommés en un ». Joan., xvn,22, 23.

CIEL ET ENFER, 36 t

ravit et la jette dans ce torrent de mutuel amour que se renvoie éternellement les trois personnes divines et qui fait leur béatitude infinie.

Cherchons encore à mieux rendre notre pensée : Us entrent dans la vie éternelle ' . Qu'est-ce que notre vie, la vie de notre esprit particulièrement? C'est Texistence d'une substance réelle, active, immatérielle, indépendante de la matière ; elle s'affirme comme telle principalement par la connaissance de la vérité et par son désir du bien. Sur la terre et dans notre état naturel, notre existence est comme morcelée, nous vivons pièce à pièce, nous possédons l'être d'instant en instant; notre connaissance est défectueuse , notre désir n'est jamais pleinement satisfait. Là, nous entrerons dans la vie éternelle. Qu'est-ce à dire? ce n'est pas simplement l'immortalité de l'âme dont il s'agit ici, les âmes des damnés en jouissent aussi. Vie éternelle veut certainement dire ici la participation à la vie de Jésus-Christ ', et par lui à la vie du Père, une vie presque divine et déifiée, la plénitude de la vie ', une vie semblable à la vie de Celui qui a la vie en lui-même *, qui est la vie même '. Comme le Père a la vie en lui, il donne au Fils d'avoir aussi la vie en lui% et le Fils le donne à tous ceux qui lui sont deve-

' Matth., XXV, 48.

• Joan., VI, 58.

• Joan., x, 10.

• Joan., V, 26.

' Joan., XIV, 6.

*Joan., V, 26,

nus semblables ici-bas dans la grâce *, là-haut dans la gloire. Ainsi notre vie future n'est pas seulement extensivement, mais encore et surtout intensivement une vie éternelle à cause de notre participation à la nature divine.

Cet état de bonheur, cette déification de notre nature se montre à la fois dans les deux facultés et manifestations principales de notre vieje veux dire dans l'intelligence el dans l'amour. C'est dans la connaissance de Dieu que nous connaissons, dans sa lumière que nous voyons la lumière ; c'est aussi dans l'amour de Dieu que nous aimons, car nous devenons im même esprit avec lui. La moindre connaissance des choses divines, disait Aristote ', procurée l'esprit la plus belle jouissance qu'il puisse goûter sur la terre. C'est pourquoi notre félicité dans le ciel ne peut pas être autre chose que la claire et surnaturelle vision de Dieu, dans laquelle notre esprit uni très-intimement au Verbe, splendeur et sagesse du Père, prototype et miroir de tout ce qui est, connaît en lui l'universalité des choses*. C'est là que l'homme trouve, par une voie surnaturelle, ce que le panthéisme demande vainement à ses fausses théories , je veux dire la science absolue , l'intuition immédiate qui aperçoit tout dans une seule idée, prototype universel des choses. De même que tous les biens

* Joan., X, 28.

* Metaphys., Xll, 7. Eth. Nich.y X, 7. Cf. AugUSt., Confess., v, 4.

^.Principium exemplare appropriatur Filio propter sapientiam fecundum illud Apostoii [Col., i, 16) : in ipso condila sunl universa. (Thom. Aquin., Summ. theolog., 1, qu. xlv, art. 6). Cf. qu. xn, art. 9. Omnia videntur in Deo sicut in speculo intelligibili.

CIEL ET EISFER. 363

de la terre attirent notre attention sur le souverain bien, qui est seul capable de nous satisfaire, ainsi toute connaissance naturelle n'est qu'une ombre de la science que les bienheureux puisent en Dieu. Platon soupirait après la vue de la lumière incréée, de laquelle procède toute lumière, de la Vérité première et primordiale d'où émane toute vérité, de la beauté éternelle, dont nous ne voyons ici-bas que de pâles reflets '. « La vérité incréée », dit sainte Thérèse, a surpasse en éclat et en beauté tout a ce que nous pouvons imaginer. C'est un éclat qui a n'éblouit point, une splendeur qui ne fatigue point, «t une clarté auprès de laquelle celle du soleil n'est que a ténèbres ' » . Cette clarté nous illuminera là-haut, cette lumière, c'est l'Agneau lui-même.

Cette connaissance produit l'amour, et l'amour le bonheur. Le Saint-Esprit qui se donnait aux justes sur la terre et qui les inspirait, lui en qui ces justes croyaient et aimaient ', est aussi le paranymphe qui les introduit au banquet des noces de l'Agneau *, qui donne l'onction sainte à ses fidèles par sa présence S embrasant leurs âmes, comme le feu pénètre et rougit le fer ', les trans-

» JlepubL, VI, p. 517. Phœdr., p. 250. Tout le beau qui sur celte lene provoque notre admiration et notre amour n'est qu'une réminiscence, une faible copie de la beauté éternelle que l'àme a vue autrefois en Dieu.

* Apocalyp., xx, 23.

' Rom., vm, 15.

* Cf. Petav., De Trinit., Lvni, per tôt.

* August., m Epist. Joan., Tract, ii, 13. Gregor. Nazianz., Orat. XL, 7; xxxiv, 4. Cyrill. Alex., Dial. vu. De Trinit., v, 1, t)- 644 et seqq,

* Cyrill. Hieros., Catech., xvii, 14.

formant entièrement en soi ; c'est lui qui maintenant prie en nous avec un gémissement inénarrable *, et qui plus fard habite en nous avec une ineffable félicité qu'il nous procure. Comme il est le fruit de l'amour mutuel du Père et du Fils, amour dans lequel consiste la félicité de Dieu, il est aussi le principe de notre amour béatifique et l'âme de notre bonheur *.

Le modèle de notre félicité dans le ciel, c'est Jésus- Christ, le Verbe fait chair, le Fils du Père, le premier-né d'entre beaucoup de frères '. Comme la plénitude de la divinité habitait en lui substantiellement *, son âme ■voyait toujours et à découvert la face de Dieu , souverainement heureuse dans cette contemplation qui lui procurait le privilège de l'impeccabilité '. Ce qui avait lieu pour lui par un effet de sa nature et dès le principe, à cause de son union personnelle avec Dieu, aura lieu pour nous d'après son exemple et par lui. Car il n'est pas seulement le modèle de notre gloire future, il en est encore la cause. Devenus les membres de son corps mystique et ses frères *, nous avons droit aux biens

* Rom., vni, 26.

* Thom. Aquin., l. c, qu. xxxvii, art. 1. — Et qm'î l'amour dont vous m'aimez soit en eux, et que je sois aussi eo eux. Joan., XVII, 26. — Adoptio, licet sit commiinis Trinitati, apjHOfiiatur tamen Patri ut auctori, Filio ut exemplari, Spiritui samto ut imprimenti nobis hujus similitudinem. exemplaris. (Thom. Aquin., Summ. theolog., 111, qu. xxin, art. 2.)

* Rom., vni, 29.

Coloss.,u,3; Joan.,j, 14, 16. Cyrill. C Nestor., in, p. 87

■ Cf. Thom. Aquin., De Plenitud. sap. Christ , «, H6.

«Cyrill. Hieros., Catech. Mystag., iv, 3. Cyril). Alex., i* Joan., XI, 1 1 .

du Père, héritiers de Dieu, coiiéritiers de Jésus-Christ *. Voir Dieu — parole bien courte et bien simple I Mais qui peut approfondir tout ce qu'elle dit? «Nous sora- « mes B , dit saint Augustin , a incapables de parler « comme il faut de cette vision, et néanmoins nous ne a devons pas nous en taire tout à fait». Cette vision, c'est tout d'abord une pleine, une claire connaissance de Dieu, c'est-à-dire la plus haute connaissance de l'objet le plus grand et le plus iminense , c'est donc aussi la plus haute félicité. Car être heureux, qu'est-ce autre chose que de contempler l'absolu qui demeure éternellement et ne passe point *? Ils verront Dieu tel qu'il est, tout son éclat, toute sa beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ; et en lui ils verront tous les mystères de la foi; ils comprendront les merveilles de la création, les voies de la rédemption , l'histoire de l'univers et l'histoire de chacun '. Et tout cela, ils le connaîtront plus clairement que nous ne nous connaissons nous-mêmes présentement \ Us se voient avant tout eux-mêmes rachetés du péché, délivrés du mal, affranchis de la malédiction de la mort. Introduits par la connaissance et l'amour au séjour de l'immortalité , ils participent à la vie de

' Rom., vni, 17. — lîîe homo, qui dicitur Christus, est Filius Dei, quia accepit naturan divinam per unionem hypostaticam ; ita homo justus dicitur filius, quia naturam eamdem accepit per unionem gratiœ. Lessius, De Summ. bon., ii, 1. Thom. AquJo., Summ. theolog., III, qu. xxni, art. i.

• Qu. Lxxxni, qu. xv.

• De Civit. Dei, ix, 22.

j, Disput. VIII, sect. 2.

• De Civit. Dei, x\i, 29.

• De Civit. Dei, ix, 22. Cf. XI, 29. Suaiès, Disput. theolog., t. IV, Disput. VIII, sect. 2.

366 CHAPITRE XT.

Dieu, à la "vie éternelle, dans un repos qui ne peut être troublé, pénétrés d'une joie toujours nouvelle, ravis d'une connaissance toujours nouvelle, animés d'un activité toujours nouvelle ', d'un amour toujours nouveau. Ils voient combien Dieu les a aimés de toute éternité, comme dès le commencement il les a toujours suivis de son regard de Père ; ils aperçoivent avec quelle sagesse il les a dirigés dans toutes leurs voies, dans les douleurs qu'ils ont souffertes, dans les tentations qu'ils ont surmontées, dans les péchés dont ils ont obtenu le pardon, dans les grâces dont ils ont reçu la surabondance. Car il n'existe pas pour eux de Léthé où ils boivent l'oubli de tout ' : Lei(?'s œuvres les suivent, toute l'histoire de leur vie se déploie à leurs yeux jusque dans ses derniers replis. Ils abaissent leurs regards sur ceux qui cheminent encore dans le pèlerinage de cette vie. Ils ne sont pas sans prendre part à leurs souffrances ', la conversion des pécheurs exalte leur joie * et ils se réjouissent de la ruine des méchants •. Si leur foi s'est changée en vision, leur espérance en possession, leur charité demeure, et ils ne peuvent oublier leurs frères de la terre *. Ils se souviennent de ceux qui leur furent autrefois unis par les liens de la chair et ils les suivent du regard avec amour durant leur

Uls partagent la domination du Christ. Joan., xvii, 24 j Bam., V, 17, 21 ; JI Tim., n, 11.

^ Suarès, /. c, sect. 3.

8 Apocalyp., vi, ^0.

* Luc, XV, 7.

" Apocaîyp., xvni, 20.

« I Cor.j xni, 8.

CIEL ET ENFEa, 367

voyage terrestre. « Comment mon ami s'onivrerait-il làa haut jusqu'à m'oublier », dit saint Augustin, «quand a vous, ô Seigneur, vous qu'il boit, conservez mon sou- « venir ' ». Ils voient aussi les âmes des damnés, et ils aperçoivent même en eux la gloire de Dieu et sa grandeur. Leur bonheur ne consiste pas en un sentiment obscur et matériel, ils sont heureux en Dieu, ils pensent^ ils veulent comme Dieu et dans l'ordre de sa sainteté et de sa justice éternelle '.

L'Apôtre parle d'une intuition prophétique de l'intérieur de l'homme, laquelle a déjà lieu en ce monde ', combien plus là-haut tous les cœurs seront-ils dévoilés et découverts à tous les regards? Dieu, qui est la lumière même qui les éclaire, répand sur tous sa clarté elles pénètre tous de son éclat; tous donc se connaîtront les uns

* Confess., ix, 3.

* Thom. Aquio., SuppL, qu. xciv, art. 3. — Garnis amor amore spiritus absorbeiidus, et déformes, quœ nunc sunt nffectioneSy in divinas quasdam hâtent commutari. (Bernard. Dedilig Deo.) — Quand Sirauss soutient à l'exemple de Schleiermacher que les élus doivent être troublés dans leur bonheur par leur compassion pour les damnés et que dans le cas contraire on doit leur reprocher un cruel égoïsme, il mérite qu'on renvoie s'instruire à l'école d'une femme, c'est-à-dire de sainte Catherine de Sienne [Dialog., ch. 4J). D'ailleurs l'objection repose toujours sur cet anthropomorphisme grossier qui blâme Dieu de ne pas rendre tous les êtres heureux. Dieu n'est-il pas Tamour infiniment parfait? Il devrait donc aussi se trouver malheureux à la vue des damnés. El comme il n'y a en lui aucune différence de temps, il faudrait conclure que tout homme qui meurt dans le péché et qui se perd doit troubler son bonheur éternel. Esl-ce donc quelque ciiose qui doive troubler le bonheur d'un saint Paul, d'un saint Jean, d'une sainte Thérèse et d'une sainte Catherine, de savoir que les cléraons seront éternellement Ujalheureux?

" ICor.f XIV, 23.

les autres, se comprendront, se retrouveront et s'aimeront ' ; car ainsi que saint Irénée ' le démontre par la parabole du Lazare, les âmes se reconnaissent entre elles et se ressouviennent des choses d'ici-bas ; elles connaissent les bons qu'elles n'ont jamais vus, comme si leurs yeux les eussent déjà regardés, comme si leur cœur les eut aimés *. Les bienheureux jugeront les douze tribus d'Israël, ils jugeront les anges eux-mêmes *, L'époux et l'épouse, le père et le fils, le frère et son frère seront de nouveau unis ensemble par le lien le plus pur, le plus doux et le plus saint*.

Ils brûlent d'une soif inextinguible, de la soif de connaître, d'aimer et d'être heureux, el celte soif est à chaque instant assouvie pleinement* ; ils vont de gloire en gloire, d'amour en amour, dejoie en joie «En le voyant», dit saint Grégoire de Nysse ^, « noire désir de le voir « s'enflamme toujours davantage ; notre désir ne languit a jamais, jamais notre cœur ne se rassasie ; le bien infini a n'a pas de bornes, le désir qu'il provoque est sans me-

» Cum vemrit Domims, et illuminaverit abscGJuiita tenebrarum, et manifestaverit cogitationes corais, îmjio nihil latchtt vroxmum i rroximo, ubi nullus erit alienus. Aiigusl., Lmst. xcii, 2. Cf. oerm. cccvi^ 10. De Sanct.

^ C. Eœreses, ii, 34.

' Beda, qu. xii.

* Matth., XIX, 28 ; I Cor., \i, 2.

Uoan. Chn,'sosl., Ad vid. Junior., i, 3, 4. Cyprian., De mor^ taht. s. fin. — Oral. Eccl. pro del. pat. s. matr.

Ml est dit dansPEcclésiastique (xxiv, 29) : Qui m'aura bu aura ncore soif de moi, et dans saint Jeaii (iv, 14) ; Qui boira de celle eau n'aura plus jamais soif.

' Devita Mos., opp. I, p. 242.

CIEL ET ENFER. iJt>a

asures.Si déjà sur cette terre la vue d'un objet qui saisit et réjouit profondément notre cœur et nos sens, fait que le temps semble avoir des ailes, que chaque jour nous paraît un moment d'ivresse, un élan de bonheur, que sera-ce donc là-haut, quand nous serons plongés dans la contemplation du beau éternel et du bien inflni ? Non, rame dans sa gloire ne comptera plus les siècles \ et mille ans seront pour elle comme un jour *. Cette existence pièce à pièce que nous menons si péniblement d'un instant à un autre et qui toujours flotte sur l'abîme de la mort, disparaîtra donc; nous puiserons donc à la source d'eau vive » une vie éternelle, semblable à la vie de Dieu, nous serons affranchis de nos vicissitudes terrestres, nous serons sortis du temps et du changement*, et notre éternité consistera dans un éternel aujourd'hui ».

La vie des bienheureux est dite vie éternelle parce que c'est une participation mystérieuse à la vie de Dieu, parce que, étant d'une certaine manière soustraite à la loi du temps et du changement, elle reçoit de Dieu l'éternité, qui esl le propre delà vie divine. Et il doit en être ainsi. En voyant Dieu, c'est l'immuable que nous voyons, et notre esprit qui se trouve ici-bas, par suite de son union

» C'est le sujet d'une légende de Schubert, dans laqu'Mle un religieux qui a été ravi au ciei ei qui y estreslé mille ans, croit n'avoir été absent qu'un jour.

* Ps. LXXXIX, 4.

» Apocalyp., xxr, 6.

* ApocaL, X, 6.

* Ps. II, 7. — Quantum ad visionem gloriœ, creaturœ spirituaîes participant œternitatem. Thoin. Aquin., Summ. iheoloa., L qn x urt. 0 ad t. C. Cfent., uh 61. j y > i >

Apol. du Christ. — Tome IV.

avec le corps, impliqué dans tous les accidents du temps, uni là-haut à l'immuable, en reçoit, dans une certaine mesure, la prérogative de l'immutabilité.

Quoiqu'il soit un dans son principe et son objet, le bonheur de lavietuturen a cependant rien de monotone'. C'est un principe qui comprend tout, qui contient éminemment en sol tous les biens, et qui satisfait l'âme pleinement et pour toujours.

II ne vaut pas la peine que nous nous arrêtions à justifier le dogme chrétien touchant la félicité future, contre les plates objections d'un rationalisme suranné prétendant « qu'un bonheur prolongé commencerait par être « indifférent, puis ennuyeux, et qu'il finirait par devenir « insupportable, attendu qu'une vie sans progrès serait « souveramemeiit défectueuse* ». Nous répondons que le bonheur du ciel aura son progrès, seulement ce ne sera pas comme sur cette terre un progrès de la pauvreté à la richesse, de la misère au bonheur, des ténèbres à la lumière, ce sera un progrès de la vie à la vie, de l'amour à l'amour, de joie en joie, de clarté en clarté, de lumière en lumière, de Dieu à Dieu. Dieu, cet océan éternel et éternellement incommensurable de lumière, d'amour, de joie, de vie, voilà le bonheur des bienheureux, voilà le secret de ce mouvement constant dans le repos, de ce

* N'en déplaise à Strauss, car c'est lui qui fait ce reproche au ciel chrétien. Ce qui serait monotone, ce serait bien plutôt de tourner sans commencement ni fin dans le tympan de l'idée absolue. Cf. Tom. i, p. 229. Ne comprenant pas Dieu, comment Strauss comprendrait-il le ciel chrétien?

* Michaelis, Logmatiqm, § 203, Reinhard, Dogmatique, page 687. Strauss.

progrès au milieu même du but. « Dieu », dit saint Irénée ', « ne cesse de les instruire, et ils ne cessent d'appren- « dre durant toute l'éternité ; car ses richesses sont sans flt mesure et sa sagesse sans bornes ; c'est un progrès d'é- « ternité en éternité » . Dans cette vie du temps il y a imcompatibilité entre l'action et le repos, entre le désir et la possession ; dans la vie future, c'est une seule et même chose ; les bienheureux désirent et possèdent, aspirent et jouissent, sont heureux et le deviennent en même temps et toujours. C'est concevoir les choses d'une façon trop grossière que de n'admettre, comme fontles rationalistes, d'autre vie de l'esprit que celle que nous voyons ici-bas, où la recherche de la vérité est si laborieuse^ sa possession si précaire, la joie qu'elle procure toujours si troublée. Cet esprit qui lutte et qui cherche serait condamné à ne jamais trouver le repos! c'est impossible. Qu'est-ce donc que l'élan de l'amour dans un cœur, sinon l'attrait de l'âme vers le lieu de son repos ', attrait qui l'emporte par-dessus les jouissances terrestres sans même qu'elle s'y arrête un instant, jusque dans le sein du souverain bien?

Mais ce perpétuel changement de la vie terrestre, qui nous fait passer sans relâche de la douleur à la joie, du triomphe à l'abattement; ce changement dans lequel nos

* Adv. Hœres., n, 47. — Deus, cujus esse est infinitum, infinité cognoscibilis est. Nullus autem intellectus creatus potest infinité Deum cognoscere. Thom. Aquiii., Summ. theolog., I, qu. Xir, ai l. 7. — Les bieiilieureux donc voient Dieu tout entier, totum, mais aon comme il se voit lui-même, totaliter.

* Aiigust. {Conf., IV, 2) : Quiescere anima viilt ineo, quod amai. (Ttiom. Aquin., T. ii, qu. il, ari. 8).

rationalistes veulent retenir l'âme à jamais, est-ce que ce n'est pas lui précisément qui fatigue jusqu'à la mort cette âme qui soupire vainement après le repos et la paix * ? Notre cœur veut le repos, non pas le repos de la tombe, mais le repos du sabbat en Dieu, avec Uieu. Si Lessing ne s'était pas trompé, s'il n'avait pas mal interprété le cri du cœur humain, lorsqu'il a dit : a Si Dieu, a tenant en sa main droite la vérité tout entière , et dans « sa main gauche le désir, toujours en éveil d'obtenir la a vérité, mais désir joint à la condition d'errer éternellee ment, me disait : Cnoisis, j'irais humblement à la main « gauche, en disant : Donnez, Père, la pure vérité ne sau- « rait appartenir qu'à vous seul ^ d ; si tel était vraiment le désir intime de la nature humaine, oui, il faudrait dire alors que le ciel des chrétiens n'existe pas. 11 faudrait dire aussi qu'il n'y a pas, dans le sens chrétien du mot, de Dieu qui nous ail créés à son image et dont la volonté soit de nous élever à sa ressemblance ; car alors la vie par excellence de tous les esprits, même de l'Esprit divin, serait non pas le contentement, le repos dans la vérité, la pleine possession de tout bien, maisTéfernelle monolonit, d'un besoin, d'un désir condamné à ne s'assouvir jamais. Mais Lessing s'est trompé; car, ainsi que le remarque avec raison Schelling', « tout mouvement est proprement une « poursuite du repos ; et dans la science comaifitûillcurs».

* Changer fait mon supplice

Je désire un repos qui jamais ne Gnisse. (Gœthe.) * GEuv., X, p. 49.

» Fhilosophie de la récélcUioUj Œ\i\- iv, p. 13.

a le mouvement ne dure que jusqu'à ce que l'esprit ait a trouvé ce en quoi il peut se reposer absolument, ce qui a par sa nature ôte à la pensée le désir même de pousser « plus avant, étant infiniment au-dessus de tout effort de a la pensée. L'idée d'un progrès indéfini , c'est propre- < ment l'idée d'un progrès sans but ; or, ce qui manque « de but, manque également de sens ; un progrès ainsi a entendu, c'est-à-dire s'effectuant à l'aventure et sans but a marqué, est la conception la plus désolante et la plus a vide.... Il faut une fin à la pensée comme à tout le reste ; a une pensée sans fin ni but serait un déchirement de a l'esprit par lui-même ' » .

La vision de Dieu, dont jouissent les bienheureux, est une possession de Dieu ; car ils ne le voient point comme

^ Ce proqressus in inAnitum saint Tt ornas d'Aquin l'a déia réfuté iSumm. theolog , i, ii, au î, art. 4). Il le aeciare aussi inconcevaDie qu'un leurs^susin inmuum. A Dien comorenare la valeur des mois, quand il s'agit de nus, il n est pas DOisible d'admettre une série munie, m de oan m ûauire; car dans les cnoses qui sont coordonnées entre elles, la première venant à disparaître, il taut que toutes les autres disparaissent également. Voila pourquoi le Philosoplie prouve que dans les causes motrices, on ne saurait admettre une progression infinie, puisqu'il n'y aurait pas alors de premier moteur, et que celui-là étant ôté, les autres ne peuvent évidemment rien produire, le mouvement transmis n'étant qu'une conséquence du mouvement reçu... Ce qui est le premier dans l'ordre d'intention, est comme le principe qui meut l'appétit; si bien ^ue, ce principe disparaissant, Tappétit ne serait plus mù par rien... s'il n'y avait pas de fin dernière, l'appétit n'aurait aucun objet, aucune action n'aurait un terme, et l'intention de l'agent ne reposerait sur rien.... Art. 6 : Tout ce que l'homme désire, est désiré comme tendant au bien parfait; car le commencement d'une chose est toujours un acheminement vers sa consommation, comme cela se voit également dans les ouvrages de la nature et dans les ouvrages de l'art... La science spéculative que l'homme poursuit comme une chose bonne pour lui, rentre dans son bien total et parfait ».

quelque chose qui soit en dehors d'eux et éloigné, ils ne le voient point dans une image; ils le voient en lui et par lui, étant un avec lui et transfigurés à l'image du Seigneur par l'Esprit du Seigneur \ Comme la pourpre du matin pénètre le nuage sombre et l'illumine, ainsi la gloire de Dieu pénètre et illumine de ses clartés les âmes des bienheureux ; comme le diamant brille à la lumière du soleil, ainsi l'âme étincelle à la lumière de la divinité» Dieu est dans les bienheureux, pénétrant et animant de sa vertu toutes les forces et toutes les facultés de l'âme ; Dieu vit en eux de telle sorte que la parole de l'Apôtre se trouve enfin pleinement réalisée : Je vis, ou pour mieux dire, ce n'est pas moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui ▼it en moi'.

Cependant tous les bienheureux ne sont pas heureux dans la même mesure, et la vision de Dieu n'est pas ia même en tous, il existe aussi là des différences correspondant au degré de réceptivité ; et celle-ci se proportionne à la mesure de l'amour qui est dans les cœurs *. Dans la demeure du Père, il y a des demeures en grand nombre*, et de même que, autre est la clarté du soleil.

» Cor., m, 18.

^ In auctoris sui inconvertibilem speciem assurgit. Greg. M., Moral, I, 247.

* Intellectus plus participans de himine glorice, perfectius Deum videbit, plus autem participabit de lumine glorice, qui plus habet de charitate, quia ubi est major charitas, ibi est mafus desiderium, et desiderium facit desiderantem aptum et paratum ad susceptionem.desiderati. (Thoiii. Aquin., /. c, qu. xu, art. 6). Ainsi l'on obtleot dans la mesure de son désir, voilà tout entière la vérité dont Lessing n'aperc«vait qu'une partie, dans le mot cite plus haut.

»Joaîi.,xiv, 2.

CItL ET ENFER. iJ75

autre celle de la lune, autre celle des étoiles, de même en sera-t-il lors de la résurrection des morts * : chacun reçoit un salaire proportionné à son travail % toujours d'après la fidélité avec laquelle il a coopéré à la grâce de Dieu. C'est Dieu même qu'ils voient, Dieu tout entier et Dieu seul, Dieu qui fait leur bonheur à tous ; mais ils le voient diversement, ils le voient à des degrés différents, et c'est pourquoi la mesure de bonheur qu'il leur départ est diverse. Plus intime a été l'amour, plus ardente l'aspiration, plus aussi est pleine la mesure de la vision béatifique ; plus ardente est la soif, et plus abondant sera le breuvage ; plus brûlant est le désir, et plus délicieux sera le consentement. En quoi consistait la sainteté sur la terre, sinon à aimer Dieu par-dessus toute chose, et à le désirer de toute l'énergie de son cœur ? Or, la béatitude sera en proportion de la sainteté.

Mais dans ce séjour, le bonheur quoique plus grand de l'un ne cause à l'autre ni tristesse ni envie ; car tous sont comme plongés en Dieu et puisent en lui dans la mesure de leur capacité. Ils sont en Dieu, c'est-à-dire dans l'amour, et Dieu est tout en tous. D'ailleurs la joie de l'un est la joie de tous, et la joie est aussi multiple

»ICor.,xv, 41.

• I Cor., m, 8. — Concil. Florent., l. c, pro meritorum diversitate aliumalio perfectius. Concil. Trid. (Sess. vi, can. xxxii) : Si guis dixerit hominem justificatum per bona opéra non mereri gloriœ augmentum... anathema sit. — Cette doctrine si clairement biblique et si sincèrement humaine ne saurait trouver place dans le système des rélormateurs, à cause de leur principe de la justice imputative. Car d'après eux la béatitude repose uniquement sur le conseil de Dieu, sans égard à la coopération de l'homme.

dans sa nature que les élus sont nombreux ^ «Lorsque», dit saint Anselme de Cantorbéry, « vous aimez quelqu'un a comme vous-même, et qu'un bonheur égal au vôtre a est départi à celte personne, votre propre bonheur en 0 est doublé ; car vous vous réjouissez du bien qui lui « arrive non moins que du vôtre propre. Et plus le noma bre de ceux que vous aimez ainsi est grand, plus votre « bonheur se multiplie. C'est ainsi que dans cette multi- « tude infinie d'anges et d'ho...njes, chacun aimant les

* Ita Deus erit ormiia in omnibus, ut, quoniam Deus chantas est, fer charitatem fiât, ut, quod habent singuli, commune sit omnibus. Sic enim qui^qiie etiam ipse habet. Non erit itaque aliqua invidia imparis claritutis quoniam regnabit in omnibus imitas charitatis. (Aiigusl., Tract, in Joan., Lxvii. 2). Dante a exprimé loul cela avec sa prolundeur accoutumée:

Frate, la nostra volontà auieta Vertu di carità, che fa volerne Sol quel ch' avemo, et d'aitro non ci asselo»

Se desiassiffio esser più supeme Forau discoidi £li nostri disiri Dal voler di colei cne qui qb cerne.

Che vedrai non capere in quesli giri S'essere in caritate è qui necessa, E se la sua natura ben lemiri.

Anzi è Tormale ad este beato esse Tfnersi dentro alla divina voglia Perch' una fansi noslra voglie slesse.

Si che, corne noi sem di soglia iu soglia Per queslo regno a tutto U regi.o piace, Corn' allô ro ch' a suo voler ne iu \oglia.

E la sua volontade è nostra pace; Ella è quel mare al quai tutto si muove Cio ch' ella cria et natura face.

Chiaro mi fu allor corn' ogni dove In cielo è paradiso, è si la grazia Del somme ben d'un mode non vi piove.

(Parudtso, caut. in, 77.)

a autres comme soi-même, chacun jouira du bonheur 0 des autres comme du sien propre' ». — g Sa volonté « est notre paix ; elle est cette mer où se rend tout ce a qu'il a créé et tout ce que fait la nature. Il fut alors « clair pour moi que tout lieu dans le ciel était paradis, « quoique la grâce du souverain bien y laissât dilTérema ment pleuvoir ses faveurs* ».

L'Eglise combat en ce monde un triple ennemi : la chair, le monde, satan. Il y a donc trois principales sortes de couronnes réservées à ceux qui, après s'être vaillamment conduits, sont sortis de la lutte d'une manière glorieuse ^ Il y a aussi trois chœurs de victorieux : le chœur des vierges qui ont vaincu, selon l'expression de saint Augustin, un amour moins noble par un plus noble, et à qui il est donné de chanter un cantique que nul autre ne peut chanter*. Le chœur des martyrs, qui ont confessé le Seigneur devant les hommes, et que le Seigneur confesse maintenant devant son Père céleste \ EnGn le chœur des docteurs qui ont enseigné l'Eglise, qui ont combattu et anéanti l'erreur, œuvre de celui qui est le père du mensonge : ils ont pratiqué et enseigne.

* Proslog,, G. 25. Cf. Hugues de S. Victor. De sacram. fid., II, 18,20. '

* Danle, l. c, s.

' Auréola est prœmium accidentale, proveniem ex ipso génère actus, quod laudubilitatem habet ex debitis circumstantiis et ex habitu eliciente et ex proximo fine... Est gaudium de operibus quœ habentrationemvictoriœ excelleidis. (Thom, Aquin., l. c. suvnlvm (iu. xcyi, per totum).

* Apocalyp., xiv, 4.

= Matth., X, 32; Apocal, XYII, 1.

376 CHAPITRB XV.

c'est pourquoi ils seront grands dans le royaume des cieux et brilleront comme des étoiles dans les siècles des siècles \

Nous ne pouvons mieux clore ce que nous venons de dire que par ces paroles de saint Anselme : « Celui qui « possédera ce bien, que pourra-t-il désirer encore, que « lui manquera «t-il ? Tout ce qui est désirable, il le pos- € sede, tout ce qui est; à craindre, il en est affranchi. « Là sont les biens de l'âme et même, après la résur- « rection, les biens du corps^ biens tels que l'œil de a l'homme n'oi a jamais vu, tels que son oreille n'en a « pas ouï, et tels que son cœur n'en a point soupçonné. « Pourquoi donc, malheureux mortel, te tourmenter toi- 0 même, aller de côté et d'autre, cherchant, demandant « où se trouve le bonheur pour ton âme et pour ton « corps ? Aime l'unique bien qui contient tous les biens, € et c'est assez. Ici se trouve tout ce que tu aimes, tout « ce que tu désires. Aimes-tu la beauté? Les justes bril- « leront comme les étoiles ^. L'activité exempte de con- « Irainte et la force,? Ils seront tels que les anges de Dieu « dans le ciel^ Une longue vie et la santé? Tu trouveras « là une jeunesse toujours verte, toujours florissante et « qui n'aura pas de fin ; car les justes vivront éternelle- « ment, et le Seigneur est le principe de leur vie*. Le ras- « sasiement et l'abondance ? Ils seront rassasiés de la

* Matth., V, 49 ; Dan., xn, è.

" Matth., XIII, 43.

' Matth., XXII, 30.

♦ Ps. XXXVI, 39.

« gloire de Dieu * et enivrés de Tabondance de sa maison ^ « Les suaves harmonies? Les chœurs des anges chantent « et louent Dieu sans fin. Le plaisir? Dieu les abreuvera a de torrents de délices'. La sagesse ? La sagesse de Dieu 0 se dévoilera devant eux. L'amitié? Ils aiment Dieu plus « qu'eux-mêmes, et entre eux, chacun en aime un autre a comme lui-même. La paix et l'union? Ils n'ont tous « qu'une même volonté, parce qu'ils n'en ont pas d'autre 0 que celle de Dieu. La puissance? Ils sont tout-puissants « par la puissance de Dieu. Les honneurs et les ricaesses ? t Dieu confiera d'importantes charges à ses fidèles servia leurs*, ils seront les fils de Dieu et nommés dieux*, € où sera le Fils de Dieu ils y seront, héritiers de Dieu, « cohéritiers de Jésus-Christ •. Quelle joie résultera donc « de la possession d'un tel bien, et quelle ne sera pas leur « sécurité, puisque ce bien ils ne le perdront jamais ''? » Mais tout ce qui peut être dit humainement sur un pareil sujet, TApôlre l'a dit d'un seul mot: Uœil de rhomme n'a point vu... L'Apôtre se reconnaît impuissant à peindre le bonheur du paradis, il n'ose le représenter sous des images et des figures, expression trop insuffisante : mais son mot en dit plus que ne saurait faire la peinture la plus hardie et la plus détaillée. Tout ce qui

' IS. XVI, la.

* Ps. XXXV, 9.

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