‹ Apologie du christianisme (volume 3)Chapitre 6 sur 12 · S. XXXV · texte numérisé non relu

S. XXXV

^ Matth., XXY, 21.

'^Matth., v, 9.

* Rom., VIII, 17.

' Proslog., c. 24.

est d'ici-bas n'est qu'ordures en comparaison de celte gloire de !a vie éternelle, et la lutte continuelle de cette vie avec ses peines et ses douleurs , disparaît entièrement dans la surabondance du bonheur céleste ». Notre ciel, c'est Dieu lui-même, et notre félicité n'est autre que la félicité de Dieu, c'est pourquoi elle est incompréhensible, inexprimable comme Dieu même*.

Si le Christ est le chef des deux Eglises, c'e<^t-à-dire, de l'Eglise triomphante et de l'Eglise militante, il s'ensuit que la mort terrestre ne peut en aucune manière rompre l'unité essentielle et la vivante communauté des membres de son corps mystique. Les saints ont emporté lahaut ce cœur qui a si vivement battu ici-bas pour l'humanité souffrante et militante j ils désirent donc toujours son salut, sa victoire et son bonheur. C'est pourquoi ils prennent part à la vie de l'Eglise sur la terre, et corabaltent pour elle par leurs prières ». Car Dieu voit leurs vœux, et des vœux faits devant Dieu pour le bien d'un homme sont des prières ». Nous les honorons comme les modèles éminents de la vie chrétienne; et pleins de confiance dans l'amour qu'ils nous portent, nous invoquons hautement leur intercession. Lorsque saint Paul priait les fidèles, les membres de l'Eglise militante, de se souvenir de lui devant Dieu », lorsque l'Ecriture sainte nous

* II Cor., IV, 17.

* II Cor., xu, 4.

» Apocal. VI, 10, 11 ; J Cor., xu, 25, 28.

* Jac, V, 16; Matth.,x, 2.

* Coloss., IV, 3. Cf. HieroD., ad Vigilant., c. 8.

montre Onias et Jérémie priant Dieu là-haut pour leur peuple \ lorsque les saints, comme nous l'avons vu^, s'occupent de ce qui se passe sur la terre ^, lorsque dans les plus antiques inscriptions sépulcrales des catacombes, on voit les survivants invoquer les défunts, lorsqu'on trouve la preuve de semblables invocations et dans les écrits les plus célèbres et les plus éloquents des Pères de l'Eglise et dans les plus vieilles liturgies ^ peut-on nier que l'Eylise ne fût dans son droit, quand en face des novateurs qui voulaient supprimer tout commerce entre l'Eglise de ce monde et celle de l'autre, elle a de nouveau affirmé que ces relations de vie et d'amour n'ont jamais cessé d'avoir lieu entre les deux Eglises que sépare le tombeau * ? Et elle n'a point à redouter le reproche

*IIMatth.,XY, 12; Zach., i, 12.

* Pièces justificatives dans Wiseman, Boctrims et usages de VEglise catholique. Wolter, Les catacombes de Rome, 1866, {). 12.

* Origin., iti Cantic. cantic, m, tom. m, p. 75. — Cyprian., Ep. LYii. Cyiil. Hieros., Catech. Mystag., v, 8, 9. Basil., Hom. XIX in 40 Martyr. Tom. ii, p. 155. Ambros., De excess. frat.,

* Concil. Trident., sess. xxv. Mandat s. synodus ut fiddes diliaenter in;\truant, docentes eos, saiictos una cum Chnsto régnantes orationes suas pro hominibus Deo offerre. Eusob. H. E., vi, 4. Prœpar. Evang., xiii, 4. Basil. Ep. CXGVII, 2, CCLH, CGLVII. Hom. XIX, 8. Gregor. Naz., Orat. xi, 5; iv, 69; XLUI, 82.

Parmi les nouveaux théologiens protestants, il y en a qui s'expriment sur cette question dans le sens catholique, par exemple Lange, Dogmat. chrét., ii, p. 1258, et Marlensen, Logmat. chrétienne, pag. 436. « Il faut reconnaître conformément à TEcrilure, dit celui-là, qu'il existe une communication entre l'Eglise triomphante du ciel et l'Eglise militante de la terre, et que celle-là vient au secours de celle-'^.i ». — Martensen dit de même : « Il faut de toute nécessité admettre qu'il existe un commerce entre le royaume de Dieu sur la t'orj'e ot le royaume de Dieu dans le ciel ». L'aoolooie de la

que la vénération et Tinvoeation des saints amoindrisse les mérites de Jésus-Christ, qui est notre seul Médiateur. Il n'y a là rien autre chose que l'application d'une loi fondamentale de l'action de Dieu dans le monde ', laquelle consiste en ce que dans l'ordre naturel comme dans l'ordre surnaturel, Dieu distribue aux hommes ses dons et ses grâces par des intermédiaires humains et créés. De même qu'il communique la vie et ses autres bienfaits à l'enfant par le moyen de son père et de sa mère, qu'il nous donne sa grâce et les dons de la vie surnaturelle par l'action du prêtre dans la parole et les sacrements, de même ici il a pris les esprits bienheureux pour ses ministres, afin que par leur intercession ils coopèrent à notre salut *. Gomme la gloire éclatante

confession d'Augsbourg contient, art. xxi, § 3, p. 201, cette proposition remarquable : Ut maxime pro Ecclesia orent sancti, tamen non sequitur, quod sint invocandi.

Toutefois les vieux Luthériens s'exprimaient sur ce sujet avec une ceriaioe réserve, mais Calvin (Instit., ni, 20, 24) en faisait l'objet de ses plus grossières plaisanteries et demandait par exemple : Qui donc vous a révélé que les saints avaient les oreilles assez longues pour vous entendre?

* Sicut non est propter defectum divinœ potentiœ, quod mediantibus seeundis agenlibus operatur, sed est ad complementum ordinis umversî, ut ejus bonitas multiplicius diffundatur in res, dam res ab eonon solum suscipîunt ùonitates propiias, sed insuper, quod aliis causa bonitatis existant : ita etiam non est propter defectum misericordiœ ipsius, quod oporteat ejus clementiam per intercessionem sanctorum pulsare. (Tnom. Aquin., l. c, qu. ixxii, art. 2).

*Cf. Thom. Aquin. (C. Cent., ii, 2!) : Universœ causœ creaiœ sunt veluti instrumenta respectu causœ increatœ seu primœ.

L'immédiateté de relation avec Jésus-Christ, dogme fonda-* mental du protestantisme, a pour conséquence nécessaire de repousser la vénération et l'invocation des saints comme de supprimer 1 Eglise et les sacrements. — « Une fois purgée de tout ce qu'on est convenu d'appeler superstition ou paga-

dont ils sont revêtus n'est rien qu'un reflet de la gloire de Jésus-Christ, ainsi l'amour qu'ils nous portent n'est qu'une émanation de cette source d'amour, et le secours que nous procure leur intercession, qu'un secours qui nous vient du Seigneur. Et puisqu'il y a plus de joie à donner qu'à recevoir, ce bonheur qui consiste à faire du bien ne peut certainement être exclu des joies du ciel. Comme un jour, lorsque le Seigneur viendra juger le monde, ils viendront juger avec lui, ainsi maintenant ils sont nos intercesseurs auprès de Jésus-Christ, qui ne cesse lui-même d'intercéder pour nous ^

La vénération des saints a pour conséquence nécessaire la vénération de leurs reliques et de leurs images. Et ces reliques et ces images sont pour nous plus qu'un cher souvenir. Ces saints corps sont des temples de Dieu, temples dans lesquels il a habité et dans lesquels il a répandu l'abondance de ses grâces, temples sanctifiés et consacrés par une union réelle avec Jésus-Christ dans le sacrement. Ce sont les instruments bénis des grandes œuvres et des héroïques souffrances des saints. Ces corps sont ceux-là même qui un jour, élevés dans la gloire et transfigurés, brilleront comme le soleil, et seront l'objet

nisme », dit Fechner, « la religion chrétiaone est en vérité merveilleuseraent sublime, mais aussi merveilleusement vide. Sutfit-il qu'elle soit vide pour qu'elle ait le droit de se dire sublime. Mais si la mer est sublime à voir, ce n'est pas lorsqu'on ne voit rien dessus, c'est surtout lorsque des vaisseaux semés dans toutes les directions au loin, comme auprès, permettent de juger de son étendue. 11 eût tallu élever le fini dans i'inlini, mais non l'éliminer ». « Dans le protestantisme », dit Hase {Polémique, p. 311), «le culte du génie a remplacé le culte de la sainteté ».

* Rom., VIII, 25 ; Eebr., vu, 34.

de la vénération même des anges. « Si le linge de l'A- <r pôtre et sa ceinture guérissaient les malades par leur e seul attouchement \ combien plus devons-nous croire « que le Seigneur répand ses grâces par les corps des «saints^?» Disons donc avec saint Jérôme aux adversaires du culte des saintes reliques : « Vous affirmez que a nous sommes des idolâtres parce que nous fréquentons a les basiliques des apôtres ; à ce compte ce sont donc a aussi non-seulement des idolâtres, mais des insensés, 0 des fous; ces évoques qui enchâssent dans l'or et la « soie, et portent processionneliement de tous côtés de a misérables restes sans valeur et plus vils, selon vous, « que la poussière ! Ce sont donc aussi des fous, ces « fidèles de toutes les Eglises qui vont en foule au-devant

» Cvrill. llioros., Ca^ec/i., xvm, IQ; IV Rois, xm, 21; Act., XIX, 12 ; V:, 13. > } } t

« tvidemmeiit ». dit Olshausen. ce qui guérissait ce n'était paslumore ae saini Pierre, mais la vertu miraculeuse qui eimiDaU de lADOire. Bruciioer lui-même avoue que les reliques étaient vénérées aans la primiuve Eçuse.

Basil. Enist. xlix. clv, clxiv, cxgvii. Bomil. in Ps. lis [opp. i, p. 3191. Cf. Concil. Carth., v, can. xiv. me, i\, act viii. can. vu. Ouanl aux reliques placées dans les autels voY. Bona, Rer. litargicar., i, 19; Apocal., vi, 9.

« Concil. Trident, (sess. xxv. De invocat. et venerat. etreliqu. SS.} : Sanctorum martymm et aliorum cum Christo viventium sancta corpora, quœ viva membra fuerunt Christi et Pmpîum Spivitus sancti, ab ipso ad œternam vitam siiscitanda et glorificanda, a fideliius veneranda esse, per quœ muUa bénéficia a Deo hominibus prœstantur. Ils sont du reste honorés in cultu relativo Ct Petav. De Incarnat., xiv, c. 13 et seqq.

« Rien de plus naturel », dit encore Hase {l. c, p. 563), que de tenir pour précieux un objet quel qu'il soit qui nous rap- Delle un mort chéri. L'anneau nuptial mis oar Luther au doigt d une nonne detroquee est garde comme unereiique : mainte lamiUe protestante croit le posséder comme un iovau précieux ». j j " F'^

CIEL ET ENFER. ôi85

« des saintes reliques, et qui les reçoivent avec les mêmes « transports de joie, que s'ils avaient au milieu d'eux « quelque Prophète vivant M » « Un peu de poussière », dit saint Augustin, « a réuni une si grande multitude de « peuple. La cendre est cachée, mais les bienfaits accor- « dés sont visibles. Songez à ce que Dieu nous réserve a dans la terre des vivants, lui qui tire pour nous de si « merveilleux effets de la cendre des morts * ».

Faisons ici une réflexion. Ce ciel dont nous parlonî-, il est dit que nous y recevrons la récompense de tout ce que nous aurons fait pour le plus petit de nos frères, omme si nous l'avions fait pour Jésus-Christ même * ; nous savons aussi que le mendiant qui gisait à la porte du riche orgueilleux fut porté dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire dans ce même ciel par la main des anges * , cela suffit, je crois, pour nous faire comprendre la grande

* Advers. Vigilant. Celui-ci avait appelé ceux qui vénéraient les reliques : cinerarios et idololatras.

Les fidèles de Smyrne recueillirent soigneusement les ossements de saint Polycarpe et ils les estimaient plus que l'or et les pierres précieuses (Euseb., H. E., iv, 15). Les païens jetaient assez souvent les restes des martyrs à la mer, de ppijr qu'ils ne devinssent un objet de véni'iation. (Eusob., IL E., vni, 6.) Cf. Act. martyr. S. Ignat. n. 6. Euseb. De Prcepar. evang. Xlil, 11. Wolters, Dierœmischen Catacomben., 1866, p. 21.

Les vases contenant du sang des marlyi's, les linges, les éponges qui en étaient imhii)és, étaient pi écieusenifnl conservés comme des sources de grâces et de vertus. — « Le sang des martyrs fut toujours recueilli, et leurs ossements vénérables témoignent tous les jours de leur vertu. Los malades sont guéris, et toutes sortes de prodiges élonnaûis s'accomplissent ». Hilar. C. Constant, n. 8.

' In S. Steph., serm. cccxvii, 1. Confess., xi, 7.

* Matth., XXV, 31.

* Luc, XVI, 19.

Apol. do Christ. — Tome IV. '•^^

importance sociale de la doclrine chrétienne des fins dernières. Il est certain que celte doclrine nous a placés à un point de vue tout nouveau pour apprécier l'homme à sa valeur véritable, qu'elle nous a fait envisager le monde sous un jour qu'on ne connaissait pas ; elle a donc assis la civilisation sur une base nouvelle, et exercé une action d'une puissance incalculable pour la rénovation du monde.

Maintenant toute douleur est sainte et sacrée, la pauvreté, la turpîs egestas des anciens * a été ennoblie, et le bien que chacun fait est devenu un capital pour l'éternité. Il est maintenant rigoureusement vrai de dire que chaque instant du temps est] trempé dans les ondes de l'éternité, et que l'action la plus petite peut acquérir un prix infini. Le verre d'eau froide donné à celui qui a soif, ne demeurera pas sans récompense. Heureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux esta eux I Heureux les affligés, parce qu'ils seront consolés I Qui calculera ce que cette parole a ^^roduit de bons effets dans le monde nouveau fondé par Jésùs-Christ? Dans combien d'âmes elle a empêché le désespoir d'entrer ! Que le bonheur du chrétien est grand, s'écrie saint Augustin, lui pour qui la pauvreté et la douleur sont le prix du ciel. Platon déjà terminait sa peinture de la vie future par ces paroles : Il faut donc tout faire pour acquérir en cette vie la vertu et la sagesse, car le prix en est beau et l'espérance grande ». Le jour de l'éternité ne se lève pas seulement pour les

» Virgil. Mneid., vr, 276.

• PAcBdon, p. 114.

justes, il se lève aussi pour les méchants, et il commence par le jugement*, a Ceux qui auront fait le bien », dit l'Eglise*, a entreront dans la vie éternelle, et ceux qui a auront fait le mal, s'en iront au feu éternel». Le Fils de l'Homme prononce la sentence ; mais sa voix éveille un écho dans l'âme même des damnés, et comme un juge intérieur, bien informé et impartial, considérant le passé avec une indicible douleur, la conscieirce de chacun confirme le jugement divin dont toute la création est l'exécutrice. Aucun dogme, à ce qu'il paraît, ne blesse plus profondément que l'enfer et surtout que l'éternité •de ses peines, ce qu'on appelle assez fastueusement la conscience moderne. Aussi a-t-on combattu ce dogme avec des raisons, mais surtout on en a ricané sans aucune raison. Voici tout d'abord Strauss qui proteste '. Il a dé-

« Eehr., ix, 27.

* Symbol Athanas. Cf. Concil. œcum., v, c. Orig., can. 10 et seqq.; Concil. Lateran., iv, cap. 1. Trident., sess. vi, cao. 23, 30. Aucune définilion dogmatique ne précise la nature des peines de l'enfer. — Qui ignis hujusmodi, dit saint Augustin (De Ciiit. Bei, x, 6), et in qua mundi parte futurs sit, hominum sctre arbitror neminem, nisi forte mi Spiritus divinus ostendit.

* La plupart des théologiens protestants modernes font une concession à l'esprit moderne sur l'éternité des peines, ils sont sans doute autorisés d'en haut à négocier cet accommodement?... Quoi qu'il en soit, ils abandonnent la doctrine si expressément enseignée dans leurs vieilles confessions (Confess. d'Augsb., i, art. 17) pour admettre aujourd'hui exclusivement le purgatoire, rejeté dans ces mêmes confessions.

Se sont prononcés en ce sens : Nitzsch {Système de la doctrine chrétienne, § 9), Schleiermacher [Croyance chrétienne, ii, p. 551), Reinhardt (Dogmatiqne, page 698); Martensen [Dogmatique, page 431). Déjà Bengel avait embrassé l'hypothèse d'Origène, savoir que tous finiraient par entrer dans la félicité éternelle. (Voy. la Vie de Bengel, par Burk, page 360). Vilmar blâme avec vivacité cette déviation doctrinale [Théo-

couvert que ce dogme révolte le sens humain et qu'il contredit la sainteté et la bouté de Dieu; il l'affirme sans songer à nous expliquer comment il se fait néanmoins que l'éternité des peines a été tenue non pas comme douteuse, mais comme certaine, mais comme indubitable dans les traditions de tous les peuples de la terre*, aussi bien que par les génies les plus éminents du temps passé '\ que dans toute la sainte Ecriture et en particulier

logie des faits, p. 38) : « Si l'on pouvait », dit-il, a abolir avec des paroles la damnation éternelle, cela irait à merveille à la lâcheté de nos modernes rhéteurs (théologiens). On en viendra à dire que nous ne savons rien de certain... Si l'on ne veut pas revenir à connaître la nature du péché, que l'on se jette dans la dialectique nouvelle qui mène si aisément au panthéisme. Une fois là, on n'aura plus d'enfer à craindre ».

* Lucrèce, qui nie la divinité et la vie future, nous fournit lui-même la preuve que la croyance à rélernité de l'enfer était alors aussi générale qu'aujourd'hui {De natur. Deor., i, 108 ; m, 37) :

Nam si certam finem esse vidèrent iErumnaium liomines, aliqua ratione valerent Religionibus atque minis obsistere vaturn : Nunc ratio iiulla est restacdi, uuila facultas, iEternas quondam pœnas in morte timendum est.

Virgile représente également l'enfer comme éternel {£néid,, \l, 535) :

Tisiphoneque sedens, palla succineta cruenta Veslibulum exsomnis servat noetesque diesque.

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