‹ Apologie du christianisme (volume 3)Chapitre 7 sur 12 · VI · texte numérisé non relu

VI

Roslroque immanis vultur obuaco

Imœortale jecur tondens

Nec libris requies datur uUa renatis.

« Ceux, dit Platon {Phœd., p. lU), dont l'état est reconnu comme incurable à cause de i'énormilé de leurs crimes, sont

dans les paroles de Notre-Seigneur, elle est considérée comme la conséquence nécessaire, comme le seul dénouement possible de toute l'histoire de la révélation et de tout le développement de l'humanité.

Je ne sais pas s'il y a une autre vérité de notre foi qui soit enseignée dans l'Ecriture sainte, en termes plus clairs et plus forts que ne l'est l'éternité des peines '. Ceux qui dorment dans la poussière de la terre, se réveilleront, et ils s'en iront, les uns à la gloire, les autres à Vopprobre éternel*. — Betirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges

Et ceux-ci s'en iront au supplice étemel, les justes à la vie éternelle '. — Il vaut mieux pour vous, dit le Seigneur, d'entrer au royaume céleste avec une seule main, que d'aller avec vos deux mains en enfer, où le ver qui dévore ne meurt point, où le feu qui brûle ne s'éteint jamais *. — ' // vaudrait mieux pour lui, dit le Seigneur en parlant de Judas, qu'il ne fût jamais né *, proposition qui, dans la supposition d'une future délivrance, serait absolument

précipités dans le fond du Tartare, d'où ils ne sortiront plus. — Ces incurables serviront d'exemple aux autres, et leurs! forlaits seront punis par les supplices les plus graves, les' plus doulouieux, les plus épouvantables.

* Enler se dit en allemand Bœlle, en langue gothique halja. Hel, Hel.ja était la déesse de la mort. La géhenne de la Bible lire son nom d'une vallée consacrée au culte affreux de Moloch, D:n n. Le Schéol piNU^ Hadès, infernus) désigne le séjour des morts avant la résurrection. 1 Fetr., ui, 19 j Hthr,, II, 39, 40.

* Ban., xii, 2.

» Matth., xxv, 41, 48.

* il/arc, II, 43, 44.

* Joan., XVII, 12.

fausse. L'Ecriture désigne l'état des damnés par les termes de ténèbres extérieures \ de lieu à jamais fermé au pardon *, de seconde mort '. Là se trouvent ceux que le Seigneur ne connaît plus *, ceux qui sont morts deux fois ', ceux dont la fin est corruption ^ lis sont précipités dans )e gouffre embrasé de feu et de soufre''^ où la fumée de leurs tortures monte jour et nuit dans les siècles des siècles^; car ils endurent des supplices éternels devant la face de Dieu ^ y comme les objets impurs de sa colère ^'^^ qui pèse sur eux éternellement ".

C'était cette foi profonde et ferme en la justice ▼engeresse de Dieu, c'était la puissante influence du dogme de l'enfer, c'était le souvenir de cette parole du Seigneur : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps et « ne peuvent rien contre l'âme, mais craignez celui qui « peut jeter l'âme et le corps en enfer " » ; c'était là ce qui donnait à des millions de martyrs la force surhumaine dont ils avaient besoin pour affronter la mort, ce

' Matth., vm, 12 ; xxii, 13.

*Matth., XII, 32; Marc, m, 29.

• IJoan., V, 16; Apocahjp., xxi, 8.

» Matth., Vil, 23.

• ApocaL, XVII, 12.

• Gai, w, 8.

''Apocal, XXI, 8 ; i, 18; XX, 10;

• Apocal., XIV, 11.

• U Thess., I, 9.

*^Rom., IX, 21, 22.

" Joan., III, 36.

** Matth., \, 29.

qui en faisait comme des hommes d'acier au milieu des atrocités de la torture. Ils triomphaient de la crainte des hommes par la crainte de Dieu, dit saint Augustin, et au prix du supplice infernal qu'ils se représentaient, les supplices de la terre leur semblaient « un bain rafraîchisosant*».La vue du ciel auquel l'homme est appelé, l'espérance de la béatitude éternelle a consacré, ainsi que nous l'avons remarqué plus haut, la pauvreté, le besoin, la douleur, toutes nos misères; elle est entrée dans la vie terrestre comme une vertu enchanteresse, elle a transformé la conception qu'on en avait. Cependant, il faut bien le dire, cela n'aurait pas eu lieu, si la doctrine concernant le ciel ne trouvait pas son complément dans le dogme de l'enfer. Que signifieraient ces espérances, ces récompenses, ces promesses particulières, si en définitive elles devaient être nécessairement, quoique un peu plus tôt ou un peu i>lus tard, le lot de tous ? C'est précisément la certitude de l'enfer qui rétablit dès ici-bas, par anticipation, l'équilibre entre le mérite et la récompense, c'est elle qui présente à l'esprit l'image d'un autre monde, qu'elle oppose à ce monde de l'injustice, du mensonge et de l'apparence, autre monde dont la formidable perspective pèse déjà sur l'orgueil coupable, jusqu'à faire courber sous la menace d'un ordre de choses supérieur le front de ce superbe scélérat, qui se complairait si bien sans cela au sein de sa puissance et de ses richesses. Indépendamment de ces considérations, l'éternité de l'enfer n'est que le postulat nécessaire de tout le système chrétien ; c'est l'is-

* Unctiones et refrigeria. Cf. Act. MM. Claudii et Asterii dans Ruioart, Act. sincer. MM.

sue, c'est le dénouement obligé du grand drame de l'histoire du monde. Otez l'enfer comme fin du mal, vous vous ôtez du même coup la possibilité de comprendre le commencement, l'origine et la nature du mal, car vous supprimez nécessairement toute différence entre le bien et le mal, entre Dieu et l'homme, entre l'ange et le démon ; dès lors, le chef-d'œuvre du plan divin et de la Providence est bouleversé, tout se confond dans notre esprit, l'édiCce de l'univers s'écroule et tombe en poussière *.

- suffit de comparer aux passages si clairs et si précis que nous avons cites, ceiix qu'on allègue en faveur d'une réconciliation finale universelle, pour se convaincre que ceux-ci ne méritent pas qu'on s'y arrête. Ces passages sont surtout les suivants : I Cor., xv, 26. 28 ; Ephes., i, 10 ; Colos., 1, 19 ; Apocal., xxi, 5 ; xxn, 3.

S. Al):; usiin montrait déjà la contradiction qu'il y aurait à vouloir e;, tendre réternilé des récompenses dans le sens propre, et i'clernité des peines dans le sens impropre. Pour ce qui est du passage I Cor., xv, 20, 28, saint Paul veut simplement parler de i'avénement du royaume de Dieu, de la consommation de l'Eglise (fsXoî) , temps où la puissance du mal sera entièrement brisée, la rédemption accomplie, la mori vaincue et le règne des justes avec Dieu définitivement établi. Dieu étant tout en tous. L'Apôire ne s'occupe pas en cet endroit du sort de tous les hommes, mais uniquement de celui des fidèles et des justes, comme le montrent clairement les versets 20, 23. Il s'agit de la victoire complète du Christ, chef de l'Eglise, sur les puissances ennemies; le dernier ennemi, la mort est enfin vaincue et tout combat cesse, il n'y a plus d'Eglise soufliante ni militante, il n'y a plus que l'Eglise triomphante. Saint Paul enseigne nettement l'éternité de l'enfer. Il Thessal., i, 9. L'expression àTvoy.sTâaraai; irâvTuv employée par saint Pierre [Act., m, 21) marque le temps auouel le monde déchu sera relevé complètement par l'avénemeiii du Messie promis, c'est ce que saint Paul rend par xaipo; Sicpeuastûç, Eebr., IX, 10. Il n'cst pas ici question du second avènement, comme on le voit par les versets 19-22.

Ernesti {Opnscul. theol , p. 477) a donc raison de dire que les interprètes en expliquant ce passage ont plutôt suivi l'éiv-

Cependant la qucs'ion demande à être encore serrée de plus près. Le ciel et l'enfer ne sont rien autre chose que le dernier ternie du développement de la différence fondamentale entre le bien et le mal, différence qui est la base de tout l'ordre moral. Aussi cette différence est-eîle imprimée en nous d'une manière ineffaçable, et c'est la nature elle-même qui nous en instruit nécessairement, comme elle nous instruit de la différence entre la vérité et l'erreur. Le vrai est aussi on même temps le bien ; le mal est tout mensonge, car le mal n'a aucune vérité d'essence, aucune essence ; il tend à ce qui n'est pas, à ce qui ne peut point être. Or, Dieu est la vérité, il est la lumière, il est le souverain bien, la vie éternelle. Par le péché l'homme se sépare de Dieu ; il tombe alors dans le mensonge, dans les ténèbres, dans Ja douleur, dans la mort éternelle. La vérité est éternellement séparée du mensonge, le mal éternellement séparé du bien ; voilà

mologie du mot et rautorité des lexiques vulgaires que celle de rEcriture même. Olshausen lui-même n'interprète pas ce passage dans le sens d'une réconciliation universelle, bien qu'il entende ainsi le verset xv, 28 de la première aux Corinthiens^ opinion, ajoute-t-il, qui ne saurait être l'objet d'un enseignement public (BifcZ. Comment., m, p. 747).

Strauss est assez impartial cette (ois pour trouver insoutenable l'opinion des modernes théologiens du protestantisme, lesquels admettent d'une part une réconciliation du mal, et d'autre part la remettent jusqu'après les siècles dos siècles. Car si la suprême séparation n'a pas lieu à la mon, contrairement à ce que l'Eglise enseigne (cl. il/«<</t., xxv, 10; Ilebr., IX, 27 ; Rom., u. 4, 5), sur quoi se fonde-t-on pour en admetiie une temporaire, puisque c'est l'intensité de l'efTort, et non la longueur du temps, qui décide de tout. Disons donc avec Delitzsch [Psychologie de la Bible, p. 412) : Il n'y arien qui soit plus eu contradiction avec la doctrine de la sainte Ecriture, que celte prétendue apocatastase.

pourquoi le ciel est éternellement séparé de l'enfer. Ainsi donc la séparation éternelle du ciel et de l'en fer n'est rien autre chose que la dernière conséquence pra-, tique du premier principe de la pensée, qui consiste dans la distinction de la vérité et de l'erreur '.

Si l'enfer n'est pas éternel, alors le pécheur reçoit une récompense éternelle aussi bien que le juste. Faites-le souffrir auparavant des millions d'années et attendre la délivrance jusqu'aux siècles des siècles, qu'est-ce que cela, sinon un instant en comparaison de l'éternité? L'instant s'écoule et Téternité reste entière. Si le mal finit par être égal au bien, alors il faut dire absolument que le bien et le mal sont égaux, et la différence entre le bien et le mal s'efface *. Dans l'ordre des choses intelligibles, tout se ramène aux premiers principes, et ceux-ci décident de toute la série des pensées qui en découlent comme conséquences, ce que sont les principes dans l'ordre intellectuel et spéculatif, le but et la fin dernière le sont dans l'ordre moral et pratique, c'est-à-dire au ils décident de tout, et donnent à tout son sens vrai et sa véritable signification. Si la fin est égale pour le bien et pour le mal, alors tout le reste était aussi égal. Le bien et le mal acquièrent dans le ciel et dans l'enfer leur forme définitive, le germe s'est développé, il a porté tout son fruit et jusqu'à son entière maturité, il a donné d'une part une vie en Dieu et avec Dieu, de l'autre une vie sans Dieu et contre Dieu. De là cette croyance uni-

* Finis se habet in a/ppetitivis sicut prima principia in demonstrativis. (Thom. Aquin., C. Gent., iv, 93.)

•Cf. Lùken,Xes tmdilions de V humanité, d. 4i0.

verselle à l'élernité de l'enfer, croyance qui se retrouve tant chez les anciens peuples civilisés, tels que les Indiens et les Egyptiens, que chez les peuplades sauvages qui vivent actuellement dans les îles de la mer du Sud ou dans le centre de l'Afrique : elle a sa racine dans le principe de la distinction du bien et du mal, principe universel et si profondément gravé dans le cœur de l'humanité. La croyance à l'enfer n'est que la manifestation concrète de ce principe, c'est son expression et son affirmation. Le ciel et l'enfer se trouvent nécessairement supprimés dans un système, comme le panthéisme, qui me toute distinction essentielle entre les choses et qui renverse tout Tordre moral. D'un autre côté toute négation de la séparation irrévocable du ciel et de l'enfer, conduira nécessairement au panthéisme comme au seul principe dont elle est la conséquence rigoureuse. Appuyé sur les plus hauts principes de l'ordre moral, le dogme de l'enfer repose également sur les faits fondamentaux de la religion. Si l'enfer n'est pas éternel, il est donc temporaire ; dès lors la punition du péché rentre dans la catégorie du temps à laquelle appartiennent aussi les autres souffrances et expiations qui ont heu sur la terre, comme le besoin, la misère et la mort. Que l'on suppose telle série d'années de supplice que l'on voudra, ce ne sera jamais qu'un temps très-court qui s'écoulera comme une nuit d'angoisse, comme une fièvre et un mauvais rêve ; car, dit saint Augustin, ce qui n'est pas éternel, n'est rien. Mais Jésus-Christ n'est pas venu pour nous apporter un bonheur temporel, ni pour nous délivrer d'un malheur temporel, comme la ^naladie, la douleur et la mort. Si l'enfer n'est donc

qu'un mal temporel, Jésus-Christ ne nous en a pas délivrés, et alors on ne peut pas dire qu'il nous ait délivrés de quoi que ce soit. Mais cependant il est certain qu'il nous a délivrés, puisqu'il a porté sa croix, et qu'il a versé son sang pour nous sur cette croix. C'est parce qu'il nous a rachetés de la peine éternelle, qu'il permet que les peines temporelles continuent de peser sur nous, afin que ce mal que nous souffrons dans le temps serve à nous faire éviter le supplice éternel. Si l'enfer tfest pas éternel, à quoi bon tant de frais pour l'œuvre de îa rédemption depuis le commencement du monde ? à quoi bon les miracles et les prophéties ? à quoi bon toutes les mesures prises par la divine Providence dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament ? à quoi bon la grâce, la prédication, les sacrements ? à quoi bon l'incarnation d'un Dieu, les trente-trois années de sa vie terrestre ? à quoi bon ses travaux et ses sueurs, sa doctrine et sa prière, ses angoisses et ses larmes, ses douleurs et sa mort? Tout cela pour nous racheter d'un malheur temporel I Mais qu'est-ce donc que le temps devant Dieu ?

a Je m'effraie plus », dit saint Thomas de Villeneuve, « de la rédemption, que du supplice des anges ». « Si « l'enfer n'était pas éternel », dit saint Bernard, « le Fi!s a de Dieu ne se serait pas fait homme pour nous en « racheter ». Si la punition du péché n'était que temporelle et finie, pourquoi eût-il fallu que l'Eternel, que rinfini expiât cette peine à notre place ? Nier l'éternité de l'enfer, n'est-ce donc pas nier aussi l'essence même de la rédemption ? n'est-ce donc pas lui faire perdre toute sa haute importance, toute sa profonde signification ? De

quoi donc l'homme pécheur serait-il redevable à son Rédempteur, puisque ce qu'il reçoit de lui, il l'aurait encore obtenu sans lui dans tous les cas et nécessairement ? Serait-il encore ce Rédempteur qui nous a rachetés pour l'éternité, qui nous a procuré une délivrance éternelle ' ? Oui, si l'enfer n'est pas éternel, le Père a été injuste envers son Fils, lorsque celui-ci le priant de l'exempter de ce calice, le Père ne l'en a pas exempté I Lorsque l'Infini souffre et meurt, il faut que la cause pour laquelle il donne sa vie soit digne de lui. Or, un mal temporel ne serait pas digne de lui. Puisque l'Infini se fait victime expiatoire, il faut qu'il y ait dans le péché une certaine infinité, infinité de l'offense faite à Dieu. Et cette offense infinie mérite une punition sans fin*.

Dira-t-on qu'il deviendrait par ce moyen un véritable Rédempteur, puisque tous verraient un jour Dieu par lui ? Mais pourquoi donc lance-t-il l'anathème aux villes de Chorozaïm et de Belhsaïde, qui ne croyaient pas en lui ? Pourquoi parle-t-il de portes fermées, et de ce figuier qui sera coupé et jeté au feu ' ? Pourquoi auraitil mieux valu pour un Judas qu'il ne fût pas né ? Pourquoi cette terrible parole : Allez loin de moi au feu éternel ?

L'éternité de l'enfer est exigée par la justice de Dieu.

^ Eebr., vu, 16, 17 ; XXIT, 2o; IX, 12.

* Per culpam {mortalem) contra Deum, qui est infinitus, peccatur. l'nde cum non possit esse infinila pœna pcr intentionem, quia creatura non est capax alicnjus qnaliîatis infinitcB, requiritur, quod sit saltem duratione infinita (Thom. Aquin., l. e., supplem., qu. XGix, art. 1.)

'»JÎla«A., III, 10; VII, 19.

Quiconque s'élève contre la doctrine de l'éternité de l'enfer, cherche son point d'appui dans l'idée de la miséricorde divine. Mais d'où connaissez-vous la grande miséricorde de Dieu ? Platon ni toute la philosophie de l'antiquité ne la connaissaient point. Cet homme de génie ne voit aucune difficulté à concevoir, il trouve même tout naturel d'admettre que les méchants soient jetés dans le Tartare, pour n'en plus jamais sortir *. La bonté, la miséricorde de Dieu, nous la connaissons par Jésus- Christ, et uniquement par lui ; le Fils qui est dans le sein du Père nous a révélé cela». Mais de la même parole qu'il nous instruit de la bonté de Dieu, Jésus-Christ nous annonce aussi fréquemment, aussi clairement et d'une manière aussi pénétrante l'éternité de l'enfer. Oui, Dieu est miséricordieux, inflnim* nt, incompréhensiblement miséricordieux, si miséricordieux que dans la loi nouvelle, il n'y a qu'un seul péché qui ne se pardonne point, je veux dire le manque de croyance à cette miséricorde. Mais ce que l'intelligence humaine divise, existe non divisé en Dieu ; il y a quelque chose en Dieu qui n'est pas moins infini que sa miséricorde, c'est sa justice et sa haine du péché'. C'est pourquoi Dieu, de même qu'il récompense d'une manière digne de lui, doit aussi punir d'une manière digne de lui, comme le ciel pour les élus, l'enfer pour les réprouvés est une œuvre divine, ce sont

* Gorg., p. 525.

' Joan., I, 18.

' Thom. Aquin. {Summ. theolog. svpph, qu. xcix, art. 2) ; Beus, quantvm in se est, miseretur omnium. Sed ejus misericordia sapientiœ ordine regulatur.

deux mystères, celui-là de son amour miséricordieux, celui-ci de sa justice vengeresse.

a Si tous les êtres raisonnables », dit saint Jérôme *, a sont tout à fait égaux, et qu'après un laps de temps a même considérable il doive se faire une réintégration a universelle qui les élève tous à la même dignité, dites- « moi, quelle différence y a-t-il entre une vierge et une a courtisane, entre la Mère du Seigneur (et c'est presque a déjà un blasphème que ce rapprochement) et les vica times publiques de la volupté? Dites-moi si, dans cette « supposition, l'ange Gabriel diffère du diable. Imaginez a un avenir de supplice aussi long que vous voudrez, a doublez les années et les temps, entassez les siècles sur a les siècles, dès que la fin est la même pour tous, le « passé ne compte plus pour rien ». Il sera vrai alors de dire que le péché n'a pas nui au pécheur, a Non», répond Tertullien ' à ceux qui ne veulent voir que la miséricorde et non la justice de Dieu, « Dieu n'est pas tel que vous a vous le représentez, tel que vous le souhaiteriez pour a vous^ il n'est pas Dieu pour laisser le crime impuni, a pour se laisser insulter par le diable, pour laisser les « hommes se jeter de gaieté de cœur dans le mal en ne «leur faisant redouter aucun châtiment», a Nous ne « devons rien négliger », dit Socrate • mourant, « pour a acquérir en cette vie la sagesse et la vertu, car le prix 0 du combat est beau, et la récompense qui nous attend

* Joan., III, 6.

' C. Marci07i., ii, 13.

» Fhcedo, p. 114.

« est grande ». Tel est le langage que tient la sagesse et la saine nature de l'homme. Mais avec la supposition d'une future réintégration universelle, ce langage n'a plus de sens. Que serait cette vie terrestre, si l'on en retranchait la perspective de l'éternité? L'enfer, quelque supplice que vous y supposiez, n'est plus l'enfer si vous y laissez l'espérance. Plus d'espérance, voilà l'enfer, a Par moi, l'on va dans la cité des larmes; par moi, l'on «va dans l'abîme des douleurs; par moi, l'on va chez « les races perverses... Rien ne fut créé avant moi, que « les substances éternelles, et moi, je dure éternellement. « 0 vous qui entrez, laissez toute espérance * ».

La miséricorde de Dieu réclame l'enfer; car, avant tout, il est miséricordieux envers les justes. Or, il ne le serait pas si tous les travaux des justes, toutes leurs souffrances, tout leur sang répandu devaient être comptés pour rien, s'il devait venir un jour où les martyrs et leurs bourreaux, les persécuteurs et leurs victimes jouiraient du même bonheur. Le sang des martyrs ne serait point vengé \ il ne serait point rendu à chacun selon ses œuvres. Oui, la miséricorde divine réclame un enfer, elle qui est si souvent pour le pécheur une occasion de pécher toujours par une confiance présomptueuse, de pécher aussi contre le Saint-Esprit, ce qui n'est pardonné ni dans ce monde ni dans l'autre. Si la miséricorde ne trouvait son complément et sa règle dans la justice, elle provo- (merait elle-même le péché, elle reuverseraittoul l'ordre

» Dante, L'enfer, m, i. Cf. Thom. Aquiu., l. c, suppL, qu. xcix, art. 3.

* Apocalyp., vi, 10.

moral. Quel Dieu serait-ce que celui qui, ainsi qu'un père faible, serait incapable de jamais punir? La miséricorde divine veut donc absolument que la justice vienne à son aide, puisque, sans celle-ci, celle-là ne serait qu'une source de péché, loin d'être une manifestation de la divinité. Il arrive nécessairement un instant où la mesure de la grâce est enfin comblée, où la miséricorde cesse, afin que le péché cesse lui-même, lequel, autrement, durerait autant que le Dieu de miséricorde, c'est-à-dire éternellement.

La sagesse de Dieu veut aussi l'enfer éternel. Législateur suprême, il doit joindre à ses commandements une sanction qui en garantisse l'accomplissement. La sanction garde la loi et la défend. Grâce à la sanction, la loi observée contient une mesure de récompense bien supérieure à la privation qu'elle impose, comme la loi violée apporte une mesure de douleur qui dépasse de beaucoup le plaisir qu'elle procure. Il faut pour cela que la sanction soit une récompense éternelle et une peine éternelle. Une peine temporelle, si longue qu'on la suppose, ne serait qu'un point imperceptible en face de l'éternité, ce serait moins qu'un grain de sable dans le désert, qu'une goutte d'eau dans la mer. L'homme étant éternel et destiné à l'éternité, il faut l'éternité pour le saisir et le secouer dans les dernières profondeurs de son être. Si l'enfer est seulement temporel , qui blâmera l'homme sensuel , lorsque, vaincu par le charme de la volupté, il se décide pour le péché qui doit le dédommager d'une longue privation? Le blâme ne s'adresserait-il pasjustementàDieu, qui n'aurait donné à ses commandements aucune sanction suffisante contre la violence des passions ? Si l'enfer Apol. du Christ. — Tome IV. 2fi

n'est pas éternel, les législateurs de la terre agissent plus sagement que Dieu. Ceux-là, par une sentence, décident de la "vie du temps. 11 faut aussi nécessairement que celuici décide de toute la \ie par sa sentence. Ce que la mort corporelle est dans l'ordre de ce monde, l'enfer, la seconde mort, l'est dans le monde des esprits *.

Les tourments du purgatoire sont terribles, et cependant combi«i peu les redoutent I Que serait-ce si l'enfer n'était qu un ctiâtimenf passager? Lorsque l'ensemble des choses visibles, objet du plaisir, en agissant directement sur les yeux et sur tous les sens, s'empare de l'âme et la captive jusqu'à paralyser sa volonté, exerce enfin sur tout l'homme un si formidable empire, qu'on en voit souvent jouer leur santé, leur honneur et leur vie contre un plaisir d'un instant; que serait-ce donc si le châtiment à Tenir n'était pas ce châtiment éternel, dont la menace est seule capable, en pénétrant dans l'âme comme un éclair sinistre, de l'arracher au charme si puissant de la tentation ? C'est le monde, et en un certam sens le monde tout entier avec tout ce qu'il possède d'attrayant et de séducteur, qui se présente à l'homme, dans la tentation, pour le perdre; il faut donc à l'homme un secours pius îOii que le monde, afin qu'il puisse vaincre le monde, c'està-dire qu'il lui faut une éternité de récompense et de punition. Si nous pouvions lire rhistoire intime des âmes, combien n'en verrions-nous pas qui se sont sauvées à un instant décisif par la pensée de l'enfer l II est 'vrfii que le motif de la crainte n'est ni le plus élevé ni le

* Théodore d'Abucara argumente déjà de la sorte contre Origèûe (Bibl. PP. T. v, Disp. 14).

CIEL ET ENFEB, 4G3

plu8 noble, mais c'est sans contredit le plus général et le plus puissant pour la plupart des hommes, et c'est pourquoi notre d'vin Sauveur l'indique souvent à ses disciples, ces modèles de sainteté *. Et qui oserait dire : Je n'ai pas besoin de ce motif? Il y a des instants où l'homme de bien chancelle en nous, où la tentation nous assaille avec une force terrible ; nous avons alors besoin qu'une voix puissante s'élève pour secouer l'assoupissement mortel et rompre le charme dangereux. Cette voix n'est autre que la pensée de l'éternité et de l'enfer. Saint Chrysostome * remarque que les évangiles renferment plus de menaces de l'enfer que de promesses du ciel. Et saint Augustin *, si éloquent, si entraînant quand il nous décrit les douceurs de la grâce et de l'encens divin, sait aussi bien nous inspirer l'effroi de l'éternité afin de nous éloigner du péché.

C'est donc la justice de Dieu, c'est sa miséricorde et sa sagesse qui réclament absolument l'éternité de l'enfer, a La justice inspira mon sublime Créateur ; je suis l'œuvre 0 de la divine puissance, de la plus haute sagesse et du f premier amour * ».

Ce qui se manifeste avant tout dans le supplice de l'enfer, c'est la majesté de Dieu. 11 est Dieu, il est Seigneur, et il ne le serait pas si sa sentence ne fixait pas irrévocablement le sort du pécheur. Il serait donc obligé d'at-

» Cf. T. I, p. 352.

* Eom. inPs. vu, 12.

* Cf. In Ps. cxLvn, 3,

* Dante, /oc. cit. sup. 4.

40i CHAPITRE XV.

tendre qu'il plût au pécheur de se convertir, d'attendre jusqu'aux siècles des siècles. Si l'homme est indépendant, s'il converve, au-delà de n'importe quel but et sans condition, la liberté, la possibilité de se convertir, alors, il faut dire que la créature est maîtresse absolue de son sort, et que ce n'est plus Dieu qui en décide ; qu'il appartient à l'homme de marquer à Dieu le but où doit s'arrêter sa création, et se réaliser les desseins de sa sagesse éternelle. L'homme pourrait donc se présenter devant Dieu et lui dire : Je ne veux pas t'obéir; et cependant, je t'obligerai à me recevoir un jour dans ton paradis. Oui, il se tient à la porte de votre cœur, il frappe et il attend, il frappe encore maintenant tout doucement, bientôt fort et toujours plus fort '. U attend durant toute la vie. Doitil donc attendre encore jusqu'aux siècles des siècles que la créature libre daigne se tourner vers lui ? Et si elle refuse de venir à lui, faudra-t-il donc pour cela que la création reste privée de but, et que Dieu s'abstienne de conclure ? Non. Dieu n'attend plus que la créature veuille bien, en lui donnant son cœur, devenir une preuve manifeste de son amour; bon gré mal gré, elle rendra témoignage à sa souveraine puissance. Si elle refuse de témoigner en faveur de sa bonté, elle témoignera en faveur de sa justice. C'est ainsi que Dieu atteint son but. Le pécheur vit et vivra éternellement. Mais de même que les hommes n'existent sur la terre que pour servir Dieu, qu'ils ne vivent dans le ciel, au sein du bonheur, et qu'ils ne s'enivrent au torrent de la vie éternelle que pour louer

*Apocalyp., ni, 20.

Dieu dans leurs ineffables délices, le louer élernellement comme l'auteur de leur félicité; de même les damnés continuent de "vivre dans l'enfer pour boire à jamais le Tin de feu de la justice de Dieu dans la coupe de sa colère, afin de rendre à Dieu, dans leurs douleurs sans fin, cet éternel témoignage : Dieu est juste, et justes sont ses jugements * I

Ne nous trompons pas nous-mêmes. L'homme, il n'en faut pas douter, possède une âme immortelle, dont Dieu connaît seul toute la noblesse et tout le prix : voilà pourquoi il a envoyé son Fils pour la sauver. Cependant, n'exagérons pas notre égoïsme jusqu'à faire de notre personne le centre de tout, jusqu'à lui subordonner Dieu et l'ordre moral éternel. Non, Dieu suit sans dévier les voies de sa sagesse, de sa justice et de son amour; les anges sont précipités, les âmes s'abîment, mais par-dessus les ruines des esprits tombes, par-dessus le désastre des âmes perdues retentit éternellement le chant des bienheureux : Saint, saint, saint est Dieu, le Seigneur 1

Et c'est pourquoi Dieu n'anéantit point le pécheur *. Il n'anéantit généralement rien de ce qu'il a créé; il a créé les choses pour qu'elles soient, et c'est à conser- Ter, non à détruire ce qu'il a fait qu'il montre sa puissance ; il transforme mais il n'anéantit point ses créatures. Dieu se contredirait lui-même, s'il anéantissait

^Ps. cxvni, 137; L, 5.

• C'esl une opinion émise récemment par Rothe, Nitzsch; cf. Lange, op. cit. svp., ii, p. 1291. Elle est aussi admise par Plitt, Doctrine cvang clique, 1864, n, p. 416. Ce dernier pense toiilefois qu'il ne serait pas prudent de l'enseigner en public.

4U6 CHAPITRE XT.'

l'âme du pécbeur j car il lui a donné le pressentiment inné de son immortalité, et assigné des destinées immortelles *. Il ne saurait appartenir à la créature de faire échouer les dessems de Dieu, ni de forcer Dieu à l'anéantir, comme un artiste détruit l'œuvre qui lui déplaît. L'anéantissement de l'âme obstinée dans le péché ne serait pas une expiation de Tordre moral troublé, ne serait pas digne de Dieu qui est l'asile des âmes et la sainteté môme. Le pécheur qui se suicide dans son corps se suiciderait aussi dans son âme pour échapper à la justice ■vengeresse. Mais un tel dénouement contredit la saeresse de Dieu qui n'a point créé, qui n'a pu créer l'âme pour cela. Il a créé les êtres aQn qu'ils soient et qu'ils demeurent.

Ainsi donc ni l'hypothèse d'une réintégration finale, ni l'opinion de l'anéantissement de l'âme pécheresse ne peuvent se soutenir. Si la récompense est éternelle, il faut aussi aue la peine le soit. Niez cette seconde éternité, vous êtes obligé de nier aussi la première '. Reste une dernière objection : l'âme ne peut-elle se repentir, en sorte qu'une tois que le repentir et l'expiation l'auront purifiée. Dieu [l'admettra enfin à la béatitude éternelle ?

Non ; l'heure de la mort est l'heure des comptes définitifs ', l'heure de la moisson, de la séparation irrévocable de la paille d'avec le bon grain*. L'arbre demeurera

* Botn., VIII, 21. Cf. Ttiom. Aquin., C. Gent, iv, 97. Summ. theolog., 1, qu. civ, art. 4.

' Thom. Aquin., l. c. suppL, qu. xcix, art. 1.

' Ecclésiastique, xi, 28.

* Matth.f m, 12; Xiu, 30; XXV, 32.

couché du côté où il sera tombé *. L'heure suprême une fois passée, il sera trop tard^, et cette parole se redira éternellement. Et cela doit être, si le repentir et la con- Tersion restaient ouverts dans la vie future à celui qui quitte celle-ci dans l'éloignement de Dieu et en état de péché grave, que serait-ce encore que cette vie '? Elle aurait perdu toute son importance. Ce qui fait tout le prix des quelques jours que nous passons en ce monde,c'est que nous avons la faculté d'y sauver notre âme, qui, durant ce temps, oscille entre deux éternités, une de délices, une autre de supplices ; s'il en était autrement, ie ressort de la vie morale serait brisé, et toute force pour les mâles combats de la vertu anéantie. Que deviendrait ici-bas toute l'économie de notre salut, et la révélation, et la grâce, et la prédication, et les sacrements, si le salut devait s'opérer dans l'autre monde ?

D'ailleurs, qu'est-ce qui prouve que Dieu pardonnera, devra nécessairement pardonner, même au repentir ? Qu'il le devra toujours et toujours dans l'éternité? Qu'il ne peut limiter le temps de la miséricorde à cette vie terrestre?

Mais le repentir, seule condition de la grâce, est-il encore possible dans Téternité? Le changement, la conversion n'a lieu pour l'âme que tant qu'elle habite ce corps avec lequel elle doit marcher à son but. L'état de la vie future n'est plus un état de transition et d'effort,

* EMlésic^te, xi, 3.

* Matth., XXV, 10.

^ Statxtë viœ, statvis terminU

i08 CHAPITRE XV.

mais de consommation et de fixité, «c'est la nuit, durant «laquelle on ne peut plus travailler* ». La condition sous laquelle les morts ont choisi leur fin, et se sont décidés pour Dieu ou pour la créature — je veux dire la vie corporelle et terrestre, la vie humaine — dure jusqu'à la mort et pas plus loin, il en est de même par conséquent de la possibilité d'un nouveau choix, du repentir et de la conversion, elle s'arrête à la limite extrême qui sépare cette vie de l'éternité. « L'âme », dit saint Thomas ', « a a besoin de son corps pour atteindre son but, c'est au «milieu de cette vie corporelle qu'elle doit marcher dans 0 la voie de la science et de la vertu ; mais une fois « qu'elle est séparée de son corps, la vie corporelle lui «reste fermée sans retour». Alors le temps ne sera plus », parce que le temps est la mesure du changement et du progrès. Ce séjour ne comporte pas le changement ni le progrès, ni l'épreuve, ni la tentation, ni par conséquent une décision nouvelle. Quiconque passe à l'éternité séparé de Dieu, demeure séparé de Dieu éternellement. Il reçoit là ce qu'il a choisi *. Sa réintégration serait une

• Joan., IX, 4. — Anima in statu mutabili, quandiu corpori unitur, non autem, postquam a corpore fuerit separata. (Thom. Aquin., C. Gent., iv, 95.)

11 n'y a de développement que là où se déroule une séri« historique, la série historique ne se déroule que là où se déploie uue vie générique {genus), et la vie générique suppose la vie propagée par le rapport des sexes. Or, il n'y a plus de sexes dans l'éternité. {Matth., xxn, 30. Cf. Thom. C. Cent., IV, 88.)

*C. Gent, III, 144.

» Apocalyp., x, 6. Cf. Thom. Aquin. Cont. Gent., ix, 97.

^ Id retulit quo caruisse voluit. TerluU., C. Marcion., xi, 15.

seconde création ; Dieu ne crée pas deux fois. Si un changement était encore possible dans cette vie d'outretombe, il le serait pour les justes comme pour les autres. La félicité des bienheureux en serait troublée et même détruite, puisque, toujours soumise au changement, elle ne trouverait nulle part ce en quoi elle consiste, le repos, elle ne cesserait de s'attacher avec effort à son but, dans la crainte où elle serait de le perdre.

Les réprouvés se repentiront, mais non du repentir de l'amour; ce repentir suppose deux conditions que le réprouvé ne possède plus, la liberté et la grâce. La liberté ne peut être que là où il y a développement vital, que là seulement où l'âme, engagée dans les liens de la nature, prend part au mouvement de la vie naturelle. Pour que la liberté enfin existe, il faut que le mal soit possible et qu'il y ait un choix à faire. Or, il n'y a plus à choisir en cet enfer qui ne connaît même pas de temps. Le repentir devient alors désespoir : a Montagnes, tombez sur nous; t collines, ensevelissez-nous » : cette parole que l'Ecriture met dans la bouche des réprouvés n'est pas la prière du repentir, mais le cri du désespoir. Ce que la chute a été pour les anges , l'heure de la mort l'est pour l'homme *, quand il meurt privé de l'amour de Dieu qui seul donne le bonheur et seul mène à Dieu. Il reste conîmelamort l'a surpris, privé de l'amour de Dieu, et par conséquent séparé de Dieu pour l'éternité. Le voile des choses visibles tombe alors, ce voile qui avait si bien caché, dérobé Dieu à l'âme plongée dans la chair,

' Thom. Aquin., l. c, qu. xcix, art. 3.

qu'elle a choisi pour sa fin, au Heu de Dieu éternel, la créature qui passe. Tout à coup détrompée, l'âme reconnaît que ce qu'elle a recherché, convoité, adoré et divinisé, était poussière et rien que poussière. Ce reflet de la beauté et de la grandeur divine, que lui renvoyait le miroir de la création, elle s'en était éprise, elle s'y était livrée, comme l'insensé se jette dans la mer profonde pour saisir les étoiles de la nuit que réfléchit le vaste miroir des eaux. Elle reconnaît qu'elle n'a point recherché Celui qui seul est le bonheur, le bonheur infini ; car l'éclat emprunté avec lequel la créature l'a séduit, s'est évanoui. Cependant l'ardente soif du souverain bien vit toujours en elle ; car c'est un sentiment qui tient à son essence même. Elle tend ainsi de toute sa force éternellement vers le bonheur *, et éternellement elle se sent repoussée par la main de Celui qui seul est le bonheur. Eternellement elle soupire après la lumière, l'amour, la vie, la félicité ; et éternellement le bras d'un Dieu juste la rejette dans la nuit, dans le tourment, dans la mort.

Le désir du souverain bien que Dieu a mis dans le cœur de toutes ses créatures, devient ainsi pour les damnés un feu intérieur qui les dévore * ; l'étincelle de l'amour divin que recèle tout esprit créé se change en une haine furieuse, le réprouvé sachant que Dieu est son juge et l'auteur de ses supplices; l'appel du désir est devenu le cri du désespoir *.

* JEterna sitis. August., serm. xxxvi, 6.

* Cf. Suarès, Disp. theoJog., T. il, l, vni, 5.

' Cf. Thoin. Aquin., l. c, qu. xcvm, art. 1, 2. Suarès, l. c, c. u.

GIEL ET ENFER. 411

Qu*est-ce que sera l'enfer? Dieu seul le sait; seul il peut en mesurer la hauteur, la largeur, la profondeur, parce que seul il connaît tout le mystère d'iniquité qui se trouve dans le péché. Si le mystère du péché est si msondable pour nous, c'est que Dieu contre qui es^ dirigée l'attaque du péché est lui-même le premier et le plus haut mystère, c'est que la grâce dont le pécheur a abusé est un bien d'une excellence incompréhensible, c'est que la chute d'un enfant de Dieu est un événement lamentable au-delà de toute expression. L'enfer est le juste salaire du péché, et chacun y reçoit sa rétribution aelon ses œuvres '. Les théologiens partagent les peines de l'enfer en peines de privation et en peines positives *. Le damné a perdu Dieu, et avec Dieu il a tout perdu ; comme la possession de Dieu est pour les élus la source de toute félicité, ainsi pour les damnés la perte de Dieu est proprement l'enfer, c'est l'enfer dans l'enfer. Ils ont perdu Dieu, pour qui ils avaient été créés, sans qui ils ne peuvent vivre, et qui cependant ne les laisse point mourir ; et Dieu perdu, consolation, espérance, tout est perdu ! Ici-bas , sur la terre , nous ne pouvons nous figurer un état absolument privé de consolation ; ce sera Tétat d'un cadavre vivant, d'une conscience persistant au milieu d'une âme corrompue dans son essence, et ayant perdu toutes ses facultés : car son essence, elle la tenait de Dieu, elle subsistait en Dieu, était destinée à Dieu. 0&

' Pœnis tamen disparibus puniendos. COQCil. Florent., in Lect, utdonis.

• Pœna damni, pœna sensus.

sait quelles tortures la conscience peut déjà faire endurer sur la terre. Et cependant ici-bas l'homme n'est jamaii sans consolation, il en trouve jusque dans les dissipations et dans les illusions auxquelles il se livre. Là il est toujours devant Dieu dont la colère éternelle pèse sur lui Décessairement ; il est aussi toujours en face de lui-même, Toyant éternellement son âme dégradée et odieusement abjecte.

Ajoutez à cela les châtiments positifs. Comme l'homme n'est sur terre que pour servir Dieu, comme les bienheureux n'existent que pour s'abreuver au torrent de délices de la vie divine, ainsi le réprouvé ne vit que pour le tourment, que pour son tourment propre et celui des autres, il vit pour être « un vase de la colère divine». C'est alors que s'accomplit pleinement celte parole : Tu armeras toutes les créatures pour tirer vengeance de tes ennemis •. Il est tourmenté dans toutes les puissances de son âme. Comme le voyageur égaré dans le désert rêve de fraîches fontaines, ainsi il a sans cesse devant les yeux de son imagination les joies des élus ; il revoit mille et mille fois dans sa mémoire son péché depuis si longtemps passé et néanmoins éternellement présent ; sa raison lui montre l'espace infini de l'éternité, qui s'étend sans bornes devant lui. Sa volonté se consume en un vain repentir, en une lutte aussi désespérée qu'infructueuse contre son sort inexorablement, éternellement fixé ••

• Sagesse, t, 18.

' Pœnitebunt damnati, in quantum affligentur de pœnOf quam pro peccato sustinent. (Thom. Aquio., l. c, qu. XCViii, art. 2.)

C'est un feu qui ne s'éteint plus, une douleur inénarrable, un "ver qui ne meurt point, un amer regret qui ronge sans fin comme sans fruit. C'est un hurlement un grincement de dents éternel, une rage impuissante et indescriptible, en un mot c'est le désespoir. Ils s'écrient : Montagnes, tombez sur nousj collines, ensevelissez-nous. C'est la confusion poussée jusqu'à Tanéantissemeut *.

De quelle nature sont ces peines? Ce feu dont parle le Seigneur, est-il réel quoique non matériel , ou bien fautil ne voir là qu'une métaphore ? L'Eglise n'a rien décidé à ce propos. L'Ecriture a du vague sur cette question comme sur celle de la nature des joies des élus, et l'oa peut répéter ici cette parole : l'œil de l'homme n'a point vu, son oreiMe n'a point entendu, son cœur n'a pomt éprouvé ce que Dieu prépare à ceux qui tomberont dans les mams de sa justice. C'est pourquoi il n'y a pas de douleur terrestre que nous puissions comparer au supplice de l'enfer '. Toutes les créatures s'armeront contre les damnés. Dieu punira d'une manière digne île lui, comme il récompense aussi d'une manière digne de lui. 11 n'est pas moms myslcrieux et ineffable lors-

* Virgile, selon la remarque de Balmès {Lettres à un sceptique, page 51) n'était ui capucin, ni prêtre, ni catholique ; il ne manquait pas non plus de goût, et cependant il siérait assez difficile d'imaginer plus d'horreurs réunies qu'il ne nous en montre dans sa descriplion de l'enfer. [JEneid., L,6.)

* Sicut nullum gaudium rerum terrtporalium ex aliqua parte simiîe potest inveniri gaudio vitœ œternœ, ita nullus cruciatus pœnai-um temporalium potest sempiteitiis iniquarum cruciatibus comparari. August., De catechiz. rud., c. 24.

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