DU CHAPITRE DEUXIÈME
La ressemblance et la différence qui existent entre le Verbe divin et le verbe humain ont été saisies et rendues par saint Thomas ' avec une exacte précision :
« Nous nommons, dit-il. Verbe, ce que le sujet intelligent forme dans Tacle de la connaissance et de la pensée. (Le Verbe pensé précède logiquement le Verbe parlé.) Ainsi le Verbe procède toujours de l'intellect, existe dans i'inlellect est le type mtelligible de l'objet connu. Lorsque le sujet connaissant est identique à l'objet connu, alors le Verbe est l'idée la raison et le type de l'intellect duquel il procède.
« Donc tout être intelligent engendre un Verbe. Si je veux concevoir l'idée d'une pierre, il faut que je réfléchisse et que par la réflexion j'arrive jusqu'au verbe. Il en est de même de tout ce que nous connaissons... Mais le Verbe divin est toujours en acte (actu), de sorte que le travail de la réflexion ne convient pas à proprement parler au Verbe de Dieu.
« La seconde difiérence consiste en ce que notre verbe est imparfait; car nous ne pouvons aucunement exprimer en une seule parole ou en un seul verbe tout ce qui est dans notre ame. C'est pourquoi nous avons besoin de plusieurs paroles imparfaites pour exprimer partie par partie ce que nous savons et connaissons. Le Verbe divin au contraire est infiniment parfait, c'est pourquoi il est unique. Dieu ne parle qu'une fois.
« La troisième différence consiste en ce que notre verbe n'est pas de même nature que notre esprit; tandis que le Verbe divin est de la même nature que Dieu et subsiste dans la nature divine.
* De différent. Verb. divin, et haman. Opusc. siu.
« Mais comme en toute nature, ce qui en provient en conservant la ressemblance et la naiure de l'être d'où ilprovient, se nomme fils, ainsi nomme-t-on fils le Verbe, et génération la production de ce Verbe ».
Cette doctrine se trouve déjà développée dans saint Augustin * :
« Celui qui entend ce qu'est la parole ou le Verbe, non-seulement avant qu'il résonne, mais même avant qu'il soit question des sons.... Celui-là peut déjà dans ce miroir voir quelque chose qui ressemble à ce Verbe de qui il est dit : Au comraencement était le Verbe... Puis donc que ce qui est dans le Verbe, c'est ce qui est dans l'intelligence, il s'ensuit que le verbe est vrai... Ainsi la ressemblance de l'image créée se rapproche, autant que possible, de celle de l'image engendrée, qui est le Fils de Dieu essentiellement égal en tout à son Père.
« Le Père engendre, en se parlant lui-même, le Verbe qui lui est égal en tout. Car il ne se serait point parlé entièrement ni parfaitement, si dans son Verbe il y avait quelque chose de moins qu'en lui-même... Ainsi donc Dieu le Père connaît tout en lui-même, il connaît dans son Fils. Mais ce tout qui est en lui, il Tea^brasse en lui-même comme lui-même en son Fils, comme son Verbe. De même le Fils connaît ausi-i tout en luimême, comme engendré de ce que le Père connaît en luimême. Le Père et le Fils connaissent donc l'un et l'autre, mais celui-là parce qu'il engendre, et celui-ci parce qu'il est engendré. Et tout ce que leur science, leur sagesse et leur essence comprennent, chacun d'eux le voit, non partiellement et en détail, en portant son regard deçà et delà et partout ; mais il aperçoit tout d'une seule vue, parce qu'il n'y a rien qu'il ne regarde toujours ».
Une chose digne de remarque, c'est que tous les peuples ont eu une Trinité divine *.
• De Trinit., xv, 12.
* J. W. Wolf, Die deutsche gœtterlhire. Leipsik, 1852, p. 3. — Sur la Trimourti indienne, Brahma, Vi?hnou et Scliiva, voyez de Bohlen, VInde antique, t. II, p. 313. Lassen, Indische Alterthurnskunde , t. i, p. 76S. — Sur l'autique triuité des Athéniens, Zeus, Athéné et Apollon, voyez Lassaulx, Etudes, p. 140. — Sur la trinité Capitoliqe, Jupiter, Junon, Minerve, voyei
« La philosophie de la mythologie, dit SchelliDg, fournit la preuve qu'une irinité divine forme la racine d'où sont sorties ies idées religieuses de tous les peuples connus * ».
Le dogme de Trinité coupa court aux vaines tentatives de la philosophie antique, pour pénétrer l'essence et la vie de Dieu. Elle n'avait jamais pu concilier les antinomies qu'elle apercevait dans la contemplation de l'absolu. Chez les Eléates l'absolu est l'être pur et simple, une unité inerte ; pour Heraclite, le point de départ de la dialectique c'est ridée du devenir^,
Strauss et Schleiermacher regardent le monde comme un complément nécessaire de la perfection divine ; S. Thomas leur a répondu d'avance * :
Cognitio divinamm personarum fuit necessaria ad recH sentiendum de creatione renim ; per hoc enim quod dicimus, Beinn omnia fecisse Verbo suo, excluditur error dicentium, Deum produxisse res ex necessitate naturœ ; per hoc autem, quod ponimus tn eo procèssionem amoris, ostenditw^. auod Beus nonpropter aliqv.am indigen,' tiam creaturas produxifj sed propter amorem suœ bonitatis.
encore le même ouvrage, p. 141. — Sur les trois divinités Scandinaves, Thor, "Wodan Fricco, voyez Grimm, Mythologie germanique. — Pour les prussiens et les pomézaniens (Triglav); voyez Moue, Histoire du paganisme septentrional, p. 207.
» Œuvr. part., U, t. m, p. 313.
s Cf. Hagemann, Op. cit., p. 450. ~ Agens per naturam, dit S. Thomas qu. XLVl, art. l, agit per formam, per quam est, quœ unius tantum est una, et ideo non agit nisi unum ; agens autem voluntarium, quale est Detis, agit per formam intellectam ; cum igitur Deum multa tntelligere non repuqnet unitati et simplicitati ejus, relinquitur ut, licet sit unus, possit multa facere.
•Qu, XXXI!, art.
à CREA N ET LE MO.NDS DES ANGES.
Le monde au point de vue de la raison et de la foi. — L'idée de la création.
— Sa signification. — L'enseignement de l'Ecriture et des Pères de l'Eglise. — La création considérée comme le fait exclusif de l'absolu. — Motif de la création. — Liberté (Jaiis la création, — Le monde a un commencement et une fin. — Fausseté de l'oplmiisme. — Rapport entre l'activité intérieure et extérieure de Dieu. — But du monde. — Le monde des anges. — La doctrine de l'Ecriture, — L'existence de purs esnrits, postulat de la raison. — Signification religieuse et morale de cotte doctrine,
— Les adversaires de la doctrine des anges. — Les auges gardiens.
De toute éternité existe le Dieu en trois personnes ; de toute éternité le Père engendre le Fils, et ;du Père et du Fils procède le Saint-Esprit. Ainsi l'activité de Dieu a un objet digne d'elle, et le seul qui soit à sa hauteur^ ainsi son intelligence et son amour trouvent un but infini dans le Fils et le Saint-Esprit. De cette vie intime et mystérieuse jaillit un fleuve de félicité qui, prenant naissance dans le sein du Père, se répand sur le Fils et le Saintïlsprit pour refluer ensuite à sa source. C'est ainsi que Dieu est bienheureux dans la plénitude de son existence, et n'a besoin de rien en dehors de lui pour être absolument parfait. Car il est le bien absolu, parfait et suprême, et aucun être ne peut, selon qu'il existe ou qu'il n'existe pas, ajouter ou faire perdre quelque chose à la béatitude de la vie divine.
Maintenant que, dans le chapitre précédent, nous avons