‹ Apologie du christianisme (volume 4)Chapitre 3 sur 15 · LA CRÉATION ET LE MOKDE DES ANGES · texte numérisé non relu

LA CRÉATION ET LE MOKDE DES ANGES

examiné la Tie intime de Dieu, la marche de notre exposition nous amène à nous occuper de l'origine, de la signiflcation, de la mission et enfin du but des êtres finis. Dans ceux de nos discours précédents qui traitent de Dieu et de ses rapports avec le monde, nous avons, croyons-nous, suffisamment démontré que les êtres finis n'ont point en eux-mêmes le principe de leur existence, qu'ils n'existent point indépendamment de Dieu, et qu'ils ne sont pas Dieu encore bien moins. Le monde est la création de Dieu, telle a été la conséquence nécessaire et irréfutable de notre examen. Cependant, notre tâche est loin d'être encore remplie. La révélation a confirmé et même élargi et complété sous beaucoup de rapports les vérités que l'esprit humain a trouvées sans secours étranger, par l'examen réfléchi du monde extérieur ; et de même que le dogme chrétien dans la question du Dieu un en trois personnes découvre à nos yeux surpris des espaces inconnus dans lesquels l'esprit, éclairé par la foi, s'abîme en prière et en adoration, ainsi lorsque nous nous posons la question de l'origine de foutes choses en Dieu et de leur but final en lui, le même dogme ouvre devant nous de nouveaux horizons qui viennent confirmer, agrap^ir et élever nos connaissances naturelles. Car, observe saint Thomas \ « La connaissance que nous aca quérons par la raison naturelle, demande deux choses : « les images reçues des objets sensibles, et l'intelligence « qui tire de ces images des conceptions intelligibles. Or, c la révélation de la grâce aide la connaissance sous ces

Smmatheolog., I, qu. xir, arl. 13.

468 CHAPITRE ni. — LA CRÉATION

c deux rapports. D'abord elle fortifie l'intelligence par l'in- « fusion de la lumière céleste ; ensuite elle forme souvent « dans l'imagination des images qui expriment les choses « divines avec plus de fidélité que les images reçues na- « turellement des objets sensibles, comme il arrive dans a les visions prophétiques. Parfois même des signes sena sibles et des paroles sont formées par la vertu d'en a haut pour exprimer les vérités surnaturelles... Aussi la a révélation de la grâce nous fait connaître Dieu plus par^ 0 faitement que la simple raison, parce qu'elle nous mao nifeste les plus excellentes de ses œuvres ».

Nous comprendrons beaucoup mieux la profondeur toute particulière de ces paroles, lorsque, dans les pages suivantes, nous aurons pris connaissance de la doctrine révélée sur la création, notre état primitif, le péché et la rédemption ; elle seule est capable de répondre complètement à toutes les questions que se pose un esprit investigateur, d'éclairer les ténèbres qui entourent le berceau de notre race et d'expliquer ainsi les pressentiments si profonds et si vifs de l'humanité.

D'abord nous nous occuperons de l'idée de la création , telle que nous la représentent l'Ecriture et le dogme de l'Eglise ; puis nous choisirons pour objet de notre étude | les trois ordres des êtres créés, c'est-à-dire le monde des anges, celui des corps et celui des hommes, et, plus particulièrement, le premier.

a Un Etre unique, nous enseigne l'Eglise, est le créateur! « de toutes choses ; par sa toute-puissance il a, au coma mencement des temps, tiré du néant les deux ordres de] a créatures, spirituelles et corporelles, angéliques et terc restres, pour faire en dernier lieu l'homme qui réunit]

« en lui le corps let l'esprit * ». Et en tête du livre par excellence nous lisons ces mots si profonds et si sublimes, et pourtant si simples : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. « La première page du récit mosaïa que », dit Jean Paul, « a plus de poids que tous les in*-- «folios des naturalistes et des philosophes». En ejEfet, elle est la base non- seulement de la révélation tout entière, mais encore de notre manière d'envisager Dieu et le monde, et elle sépare ainsi profondément notre croyance de toutes les mythologies des peuples, comme des systèmes et des rêves des philosophes anciens et modernes, a L'idée d'une création pure et simple est dea meurée cachée à l'antiquité gréco-romaine », dit Brandis *. a Nous ne pouvons pas apprécier toute l'importance a de ces paroles, parce que, dès notre enfance, ces vérités « nous ont été inculquées, et que nous avons ainsi pris a l'habitude de considérer le monde à ce point de vue ; « mais pour peu que nous examinions de près les idées « païennes qui régnaient sur ce s»'jôt en Egypte, en Phé- Qt nicie et à Babylone, au temps de Moïse et longtemps « après, puisque la religion de Brahma en offre de nos « jours un exemple encore vivant, nous comprendrons « l'importance capitale du dogme mosaïque sur Dieu, le 0 monde et l'homme. Par là se trouve supprimée la théo- «rie insensée, si répandue dans l'antiquité, d'un Etre « divin esclave de la fatalité, n'agissant que par nécessité « ou caprice. Par là est bannie l'appréhension terrible

* Condl. Laier., iv, cap. Firmiter,

* Geschicte der griechisch-romischen-pîUlosophie, l, i. p, 306»

xT? '■^APITPE TH. — L^ CRÉATION

0 d'une tyrannie aveugle du hasard, d'une puissance « malfaisante ennemie de l'homme, ou d'autres fantômes a seml)!able:5 qui opprimaient le paganisme comme une a montagne. Délivré de ces vaines craintes, l'homme a envisage la création et le ciel avec confiance, depuis « qu'il sait que le Dieu personnel, tout-puissant et vivant, 0 est le Créateur de l'univers * ».

En eflet, si la parole vivifiante de Dieu n'a pas appelé, le monde à l'existence, si la nuit du chaos toute seule est au commencement de toute évolution de l'existence et de la vie, alors c'est en vain que l'esprit humain lutte pour sedégager et s'affranchir du joug de la fatalité aveugle et inconsciente d'où il est issu. Il lui est désormais impossible de créer un royaume de liberté morale et de véritable humanité ; toujours il restera enchaîné dans les liens des sombres puissances auxquelles par son origine il appartient. L'homme est suspendu au-dessus d'un abîme dans lequel il doit nécessairement retomber ; l'art des anciens l'avait voilé mais non pas comblé, a Cette notion de Dieu « et du monde », dit un autre savant *, « rendue en tera mes si simples dans le premier chapitre du récit mo- « saïque, et qui se retrouve au fond de tous les autres « livres sacrés des Hébreux comme une base inébrana lable, forme un contraste parfait avec tout ce que nous a ont transmis les religions païennes et la philosophie ». « La cosmogonie bibhque seule », dit Delitzsch ', « nous

' V. Haneberg, Geschichte der bibl. Offenbarung, p. <2.

* Braniss, Einleitung in die Geschicte der neueren Philosophie.

* Commentar ùber die Genesis, m aufl., p. 83.

« propose l'idée d'une création sortie du néant sans ma- « tière éternelle, sans aucune interventiond'an êtreinter- « médiaire ou démiurge ; le paganisme laisse, il est vrai, a entrevoir celte idée, mais bien obscurcie ; les cosmogo- « nies païennes supposent une matière préexistante, c'est- « à-f^ire le dualisme, ou bien elles substituent à la création «l'émanation et retombent alors dans le panthéisme». Nous lisons, dans un des derniers écrits de l'Ancien Testament, une confirmation éclatante de cette sainte croyance qui se retrouve comme un filon d'or continu dans les livres sacrés des Hébreux. « Sache », s'écrie la mère des Macchabées, s'adressant à son fils mourant, a que Dieu a a tiré tout ceci du néant * ». Le Nouveau Testament, à son tour, répète dans les mêmes termes la doctrine de la création, et la désigne comme le dogme fondamental du monothéisme, et la base du Nouveau et de l'Ancien Testaments, aussi bien que de la foi et de la vie chrétienne *.

* Macchab., vn, 28. *E^ oîk ovrav. Il est impossible d'admettre UQ parallèle avec le |avi ô'v de Platon. Le mot K12 désigne dans son acception usuelle la procréation divine qui appelle à la vie, et forme de rien un objet n'existant pas encore, soii dans le domaine de la nature et de l'histoire {Ex., xxxiv, 10; Num., XVI, 30), soit dans le domaine de l'esprit (Ps., u, 12). Nulle pari on ne voit ail employé pour désigner la procréation humaine. Patrizi eu donne la preuve. [Be^inter-pretat. sacr. script., 1. II, Romœ, 1844, p. 5 seqq.) Jamais non plus mi ne se trouve accolé à un mot désignant une matière première, ainsi que cela a lieu avec le synonyme ir^yy faire, et "lïi former. — Même en mettant de côté ces considérations, les versets i, 1 et i, 2 de la Genèse ont un rapport qui prouve qu'il s'agit de créer dans le sens propre du mot, puisque c'est le chaos qui est désigné comme objet de la puissance créatrice. V. Ps. xxxni, 6-9 ; lUd., XIX, i-3 ; Jes., xi, 28 ; Ps. civ, 1.

' Rom., I, 20; Hebr., i, 3; Actes des Apôtres, xiv, 14 ; xvn, 24; I Jean, h l; Il Pierre, m, 10-13 ; Rom., xi, 30.

Les saints Pères avaient pris à tâche d'opposer à la doctrine d'une matière éternelle et incréée, enseignée par les platoniciens et les gnostiques, l'idée de la création proprement dite et cherchaient à mettre en lumière la notion de Dieu tirant l'univers du néant au lieu de façonner simplement une matière éternelle. Ils déclarent formellement que l'idée de création entraîne nécessairement celle de produire et de tirer du néant, puisque Dieu seul est éternel' ; ils distinguent expressément le Créateur de l'Ordonnateur du monde *, regardent la création a nihilo comme le caractère distinctif de la nature divine et l'origine de son pouvoir sur le monde ', et déclarent l'hypothèse d'une matière première, absurde et impie * ; quant à la possibilité de la création, ils l'expliquent par la toute-puissance de Dieu à laquelle rien n'est impossible •.

Ainsi tombe l'accusation de quelques critiques modernes qui prétendent que les saints Pères n'ont pas pu s'élever à la conception pure de la création.

Et cependant, le Symbole des Apôtres a formulé ce dogme en quelques mots aussi frappants par la netteté des termes que par la profondeur de la pensée -.Je crois en un seul DieUy le Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la

* Théophile, ad Autoly^., n, 10 seqq., 4 seqq.

* Justiû, Cohort. ad Grac., c. xxii.

* Alhanase, De Lwam. Verb., c. xxii.

* Id., l. c, n. 3. *H y.xrk Xp'.ffrbv 'jîÎ<tti; rriv (x.lv «ÛT»v ixarsufiXo^a

«« àôsd-niTa ^taSacUsi. Cf. Eusèbe, Frœp. Evang., vn, 19.

^Iren., adv. Eœres., n, 10. V. Lactant., Inst. div.,n, 11- Âugustin. De ewit. Dit, Xii, 22 ; Ghiysost., in Gm. Ùom., nù

terre. Tout ce que Dieu est par rapport à nous, il l'est en tant que créateur. C'est pourquoi il est notre Seigneur S tout ce qui existe lui est soumis *, et vaines sont toutes les idoles que l'homme adore, car Dieu seul a créé le monde '. L'idée de la création est corrélative à l'idée de Dieu comme étant l'Etre infini. Mais si l'Etre infini est nécessairement l'Etre absolu et indépendant , il doit avoir la puissance d'appeler à l'existence des êtres inférieurs et dépendants de lui. Puisque Dieu est l'activité absolue, pure et infinie, il est le Créateur du monde et lui seul peut l'être. Comme être absolu et indépendant de toute condition, il agit librement et sans condition, indépendamment des choses, posant au contraire les choses selon leur essence, tandis que tout être fini et dépendant dépend aussi dans son action de la matière première qu'il a devant lui. Cette matière, il la modifie, il lui donne une forme, un nouveau mode d'existence, mais elle est la condition indispensable de son action. Dieu seul est Créateur, parce qu'il est la cause première, suprême et universelle des choses, la cause absolue en un mot ; et il l'est seulement en tant qu'il est Créateur et qu'il donne l'être aux chose" *

* Esther, xm, 9-12.

*Fs. cxviii, 91; cXLVm, 8; XLvm, 13; Sagesse, v, 21 J ièrém., xi.

^ Jérém.yX, H-14.

'* Opwtet universàliores effectue in universalîwes et priores causas reducere. Inter omnes effectus univei'salissimum est ipsum esse. TJnde oportet, quod sit proprius effectus primœ et universalissimce causée. (Ihom., Sunmia theolog., qu. xlv, art. 5.)

Ce monde est fini et borné dans son essence incontestablement^ néanmoins son existence exige une cause "'cfinieetsans limites; car elle seule peut combler rabîme béant entre l'existence et le néant *.

«Autant», ditUirici % « Dieu diffère des autre» êtres c par rapport à la substance, autant il en diffère aussi « par rapport à son mode d'action. C'est seulement parce Œ que et en tant qu'il se saisit lui-même dans son absoo luité, comme la puissance, la sagesse et la bouté ab- « solues, qu'il crée le monde, qu'il communique aux êtres « différents de lui, relatifs et bornés, la durée temporelle, a soumise au devenir et au développement, et donnée « pour un but déterminé... Les êtres contingents n'ayant «qu'une activité conditionnelle, s'ils sont cause d'ef- « fets transitifs et différents de la substance active, c'est « seulement d'une manière conditionnelle et concurrem- « ment avec d'autres choses ». Donc, si le monde, au lieu d'une création n'était qu'une émanation de Dieu, l'idée d'une cause première et efficiente * ne serait réalisée nulle part, et c'est précisément sous cette idée que nous nous représentons tout particulièrement la Divinité.

Demandons - nous maintenant, pourquoi Dieu a-t-il

Virtus facientis non soïum eonsideratur ex substaniia facli, sed etiam ex modo faciendi. Si enim tanto major virtus requiritw in agente, quanto potentia est magis remota ab actu, oportet, qmd virtus agentis ex nuUa prœsupposita potentia, qualeagens est creans, sit infLiiita ; quia nulla proportio est imllius potentics ad aliquam potentium, (juam prœsupponit virtus naturalis agentis, sicut et non entis ad ens. Id., /. c.

* Ulrici, Gott und die natur., p. 406, 346.

Causa prima et effkiens.

créé le monde? Déjà saint Augustin s'était posé cette question, et sa réponse est qu'il n'y a pas d'autre cause de la création du monde que la libre volonté de Dieu ; car, s'il y a\'ait pour la volonté de Dieu une cause déterminante, cette dernière serait au-dessus de la volonté di- "vine *. OiJ rien ne fait défaut, observe-t-il autre part *, aucun besoin ne se fait sentir, et où il n'y a point de besoin, il n'y a pas de nécessité. Cest ainsi qu'il en doit être en eOet, car Dieu est le bien suprême, et le caractère du bien est de se communiquer *, mais non dans le but d'acquérir quelque chose ou de combler soit une lacune, soit un besoin de sa nature, car alors il ne serait pas le bien suprême. Si donc nous nous demandons le motif qui a engagé Dieu à appeler à l'existence le monde de la nature et des esprits, nous ne devons pas le chercher en dehors de Dieu, puisqu'il est la plénitude de la perfection*. Le motif de la création est Dieu seul, son amour libre et exempt de tout besoin ; et la création du monde, loin d'être l'effet d'un besoin, est, au contraire, une effusion des richesses exubérantes de Dieu. De même que le soleil fait jouir gratuitement tous les êtres de ses rayons bienfaisants, ainsi Dieu a fait jaillir de son sein la source de la vie

* In Gènes, ad lit. y i, 2.

* 00- rf*«-» qu. XXII.

» Si res naturales, in quantum perfectœ sunt, suum honum aliis communicant, multo mayis pertinet ad voluntatem dvvinam, ut bonum suum aiiis per similitudinem communicet. (Tlioin,, Summa theolog I, qu. XIX, art. 2. Cl"., art. 3.)

* Cum bonitas Bei sit perfecta et esse possit sine aliis, mm nihil ei perfcdionis ex aliis accrescat, sequitur, quod alia a se velle non sit necessarium. Id., l. c., qu. xix, art. 3.

sur ce qui n'était pas encore, mais reposait dans son esprit comme une chose possible * à laquelle il pouvait donner une certaine similitude de son être et un degré plus ou moins élevé de ses perfections. Dieu ne donne que pour (fî.onner, mais non pour recevoir en échange. De même que l'acte de la création revient exclusivement à Dieu comme à la cause première et à l'activité par excellence, ainsi cet acte de l'amour le plus pur et le plus désintéressé, tel que la création nous en offre l'image, est également un attribut exclusif de Dieu ; car jamais l'amour de la créature de Dieu n'atteint à ces hauteurs de l'amour désintéressé ^ Déjà saint Grégoire de Nazianze ' avait exprimé la même pensée, alors qu'il disait : o Comme il « ne suffit pas à la bonté divine d'être heureuse en elle- « même, et qu'elle éprouve le besoin de communiquer oie bien; afin d'y faire participer les autres, elle a « conçu d'abord la pensée des Anges et des puissances

* Ivse (Deus) est summa sapientîa et summa ratio, in qua sunt omnta quœ facta su7it {x.oc[/.c; vcr-o?) ; quemadmodum opus, quod fit secundum aliquam artem, non solum quando fit. sed etiam ante-

quam fiât semper est in ipsa arte non aliud quam quod est ars

ipsa. (Anselme, Monolog.. c. xxxiv.) Beus per scientiam simpHcis intelUgentiœ necessario comprehendit creaiuras possibiles, quia comprehendit suam infinitam perfectionem et ptotentiam. (Suarez, Metaph., Disp. XXX, sect. 16.) Beus in quantum cognoscit suam essentiam ut sic imitabilem a tali creatura, cognoscit eam ut ideam hujvs creaturœ. (Thom., l. c, qu. xv, art. 3. — V. Eebr., xi, 3.)

* Primo agenîi, qui est agens tantum, non convenit agere propter acquisitionem alicujus finis, sed intendit solum communicare svam perfectionern, quœ est ejus bonitas. (Dieu, le bien suprême et accompli qui, en se communiquant, béatifie la créature.) Ipse solus est maxime liberaïis, quia non agit propter suam utilitatem, sed propter suam bonitatem. (Tiiom., l. c, qu. XLiv, art. 4. Cl. Id., C. Gent., I, c. xciii.

* Orat., XXXVIII, 9.

0 célestes qui ont dû être réalisées par le Verbe, et rem- « plies du Saint-Esprit ».

Dieu n'a donc aucun motif extérieur à lui qui le force à créer le monde, il n'en a de même aucun intérieur, pas même celui de l'amour * ; l'amour a été une raison de la création, mais non le motif déterminant. Cependant, dira-t-on, si Dieu est amour, n'est-ce pas un besoin pour lui de se communiquer, et la création du monde ne répond-elle pas à la satisfaction de ce désir d'épanchement de l'amour divin*? Nullement, car Dieu est lui-même son premier objet d'amour, comme le bien suprême qui lui fait aimer tout le reste : mais l'existence de ce reste n'est nullement liée à cet amour de lui-même, c'est-à-dire à sa sainteté. Lors donc qu'il fait agir son amour en faveur de la créature qu'il l'appelle à l'existence, c'est de son plein gré qu'il accomplit cet acte, de même qu'une fois la créature existante, il se décide librement à la gouverner selon sa miséricorde plutôt que d'après sa justice •. Au reste, une nécessité quelconque exclurait tout parfait amour.

Cette liberté de Dieu dans la création n'est point en

* Amor Dei, qvantumvis 'perfectus, non habet necessariam connexionem cura amore creatwrarum, [quia actuale esse creaturœ non habet necessariam connexionem cum bonitate Dei. (Suarès, l. c. ; TUom., l. c, qu. xix, art. 3.)

• Ainsi Strauss {Glaubensl., i, p. 642).

' Voluntas divina, quœ ex senecessitatem habet, déterminât seipsam ad volitum, ad quod habitudinem habet non necessariam. (Thom., l. c, qu. xix, art. 3, ad. 5 ; Augusliu, De div. qq., qu. xxvni) : Qui quœrit quare voluerit Deus mundum facere, causam quœrit voluntatis divinœ ; nihil autem majus voluntate divina ; Uon ergo ejus causa quœrenda.

Apol. du Christ, — Toue III. 12

nb CHAPITRE m. — LA CRÉATION

contradiction avec son immutabilité. Il n'en est pas de la liberté divine comme de la liberté humaine; ici l'acte est distinct du pouvoir qui amène un changement en passant à l'acte ; là, au contraire, c'est l'activité absolue, l'acte pur. Lors donc que Dieu use de sa liberté, il n'y a pas de passage du pouvoir à l'acte, mais un acte unique qui dure de toute éternité, par lequel il décide du sort de la créature et persiste éternellement dans celte décision. Dans cet acte unique il décrète le changement des choses, tout en demeurant lui-même immuable dans sa nature et son dessein *.

De toute éternité Dieu a donc voulu le monde ; non pas un monde éternel, mais il l'a voulu pour le moment où il est entré dans l'existence. Il a créé le monde dans le temps et concurremment avec le monde le temps, cette mesure de toute chose périssable *. C'est pourquoi le Créateur du monde est le Seigneur des temps. Ce n'est que par abstraction que nous pouvons séparer le

* Credimus et confitemur sdiim Beiim Patrem, Filium et Spiritum sancîum œternmn esse, nec esse cliquas omnino res, sive relationes, sive proprietates, sive singularitates vel unitates dicantur, vel alia hujusmodi, adesse Beo, quœ si)it ah œterno et non sint ipse Deus. (Coûcil Remens., a. H48.) — Aliud est mutare xoluntatem et aliud est velle aliquam rerum mutationem. Potest enim aliquis eadem voluntate immobiliter permanente velîe, quod nunc fiât hoc et postea fiât contrarium. Thom., l. c, art. 7; Suarès, l. c— Déjà Maxime {Dial. c. Pyrrh., ap. Baron., tom. viii, p. 679} distinguait la volonté même de Dieu (6c'xr,u.a) de son objet (ôsXyitov) « celle-là, disail-il, est en Dieu, celui-ci est en dehors de Dieu ». Uva eademque immutabili voluntate res quas condidit et ut prius non 9ssent, egit, quandiu non fuerunt, et ut posterius essent, quando esse cœpenmt, dit saint Augustin. [Civ. Dei, xii, 17.)

® Beus voluit ab œterno, ut mundus esset, sed non {ut esset] ah œterno, sed quando ipse ab œterno disposuit. (Thoin., C. Gent., II,

c. XXa.J

temps des objets temporels et dont l'existence est successive ; il en est de même pour i'e?pace et les corps. Un espace sans corps, comme un temps sans événements, ne sont que des conceptions dépourvues de réalité*. De toute éternité Dieu a connu un monde non éternel, et de toute éternité il a créé un monde non éternel; ce n'est pa5 qu'il ait changé en créant lorsque auparavant il ne créait pas ; mais ce qui devait exister d'après son conseil éternel est entré dans le temps.

Il est donc inutile de répondre à ces questions que saint Augustin s'était déjà posées : Pourquoi Dieu n'a-t41 pas créé le monde plus tôt ? qu'a fait Dieu avant de créer le monde * ? Ces questions et d'autres semblables sont complètement oiseuses, parce qu'elles tendraient à introduire les catégories du temps dans la vie éternelle et supra-temporeile de Dieu où, par conséquent, elles ne trouvent aucune application * ; le temps ne commence

* Nos autem dicimus, non fuisse îocum aut spatium ante mmidum Id.. Sumwia thcolog., I, qu. XLVi, art. l,ad. 4. — Tempera non fuissent msi creatura fieret, quœ aiiquid aliqua motione mutarety dit saint Augustin. [Civ. Dei, xi, 6.)

^Confess., XI. 4. Cf. Civ. Dei, xn, 17. Lui-même so répond : Voluiitas cnim {Dei) sempiterna est et immutabilis, et semndum illam vûluntatemnoa solum prœterita etprœsentia, sedetiam f'utura

jam fecit Sic enim fecit, quœ futura essent, ut non temporaliter

facerct temporalia, sed ah eo facta currerent tempora. Rêvera in ipsa ceteimitate Bei 7iullus est jluxus et consequenter nec prœteritum aut futurum, sed pei' denominationem extrinsecam ex coeocistentia :iostn temporis. (Suarès, Metaph., Disp., l, 3, 6.) Cela prouve combien est fausse l'assertion de Strauss (p. 652), qui prétend que les tliéologiens se sont trompés au point de croire qu'on pourrait fixer un pomt dans l'éternité à partir duquel commençaient le monde et le temps.

3 Le tôt et le tard, dit Malebranche {Entretiens sur la Métapk.,

pas à la suite de l'étaruité, mais l'éternilé englobe le temps et coexiste à chacun des moments du temps ^

Ces idées nous donnent également la solution de la soi-disant antinomie de la raison pure, d'après laquelle, suivant l'opinion de Kant^, il y a autant de raisons pour admettre que pour rejeter l'éternité du temps. Son raisonnement, que saint Thomas d'Aquin avait pressenti et déjà réfuté % repose sur une simple hypothèse et une fausse acception de l'idée du temps.

L'acte divin de la création étant essentiellement libre, l'optimisme absolu est nécessairement faux *. Si Dieu est véritablement libre, il ne peut être déterminé à faire tel ou tel monde; bien plus, il a la possibilité de créer à l'infini; car il est l'intelligence absolue, et il porte en lui* une puissance sans bornes. Si donc il a donné au monde, en le créant, tel degré de perfection et non un degré supérieur ou inférieur, la raison en est comme pour

entr. ix, n. 7), sont des propriétés du temps, qui n'ont aucui rapport avec l'éternité.

* In agente universaH, qmd producit rem et tempus, non est coaj siderare, quod agat nunc et Tion prius secwidum imaginationem tem'

porispost tempus, quasi tempus prœsiopponatw cfus actioni Beus

est prior mundi duratione. Sed tô prius non désignât piHoritatem îemporis, sed œternitatis. Thom., l. c, qu. xlvi, art. Non est mundus factus in tempore, sed cum tempore. — Augustin., l, c, XI, 6.

'Kritik derreinenVernunf t. Fia.nkL und Leipzig, 1784, p. 434.

» V. note!, p. 180.

* « Dieu est obligé », dit Leibnitz {Théodicée, n, 201), « pai une nécessité morale, à faire les choses en sorte qu'il ne se puisse faire rien de mieux ». Voyez le contraire dans saint Thomas. (C. Gent., u, 26, 27.)

l'acte général de la création dans la décision de sa libre volonté. D'un autre côté, nous devons regarder ce monde, tel qu'il existe, comme étant relativement le meilleur, puisqu'il possède entièrement le degré de perfection auquel le Créateur a voulu l'élever. Cet univers est, pour nous servir d'une image de saint Thomas % une harpe merveilleuse dont les harmonies nous chantent la beauté et les délices de la vie éternelle.

C'est pour cela que l'Ecriture sainte répète sept fois et la dernière fois avec une certaine emphase : « Dieu vit ce « qu'il avait fait, et il vit que c'était bon * ». Si le monde est une effusion de l'amour divin et la manifestation de sa magnificence, il doit être marqué partout et en tout du doigt de Dieu qui l'a créé. Lors donc que le monde sortit des mains de Dieu, le mal n'y existait pas. « Le mal ne 0 vient pas plus de Dieu qu'il n'est en lui ; il n'est pas « non plus dans les créatures ; si donc nous examinons a ce qu'est le mal et son origine, nous ne le trouverons ni « dans les anges, ni dans les animaux, ni dans les corps, « ni dans la matière première * ».

Nous pouvons de là juger la fausseté de la doctrine, d'abord émise par Philon, continuée par les gnosdques et les manichéens, recueillie et conservée au moyen âge par les sectes panthéistes, reprise enfin par la philosophie moderne, laquelle doctrine enseigne que la ma-

» X. c, qu. XXV, art. 6.

' Gènes., i, 31.

' Dionys. Areopag., Be div. nom., c. iv.

tière, ou l'êire fini, est comme telle la source du péché*.

Il nous reste encore à éclaircir un point obscur. Dieu n'est-il pas l'activité par excellence, l'acte pur, exempt de toute synthèse comme de toute distinction ? Par conséquent, l'acte par lequel il se veut lui-même ne fait-il pas un avec celui par lequel il veut la créature ? Mais l'acte par lequel Dieu veut son propre être est un acte nécessaire, car Dieu, en tant que bien suprême, ne peut pas ne pas se vouloir ; comment donc alors un seul et même acte peut-il être nécessaire et libre tout à la fois ?

Nos considérations sur la nature de Dieu nous donneront la solution de cette difficulté.

L'infini de la nature divine, disions-nous alors, oblige l'esprit humain impuissant à l'embrasser d'un coup d'œil, à saisir l'être divin unique et indissoluble sous différents] aspects, qui, logiquement, ne semblent pas concorder] entre eux. Dieu possède toutes les qualités qui se trouvent] à son image dans l'être fini ; mais elles ne sont pas en' lui comme dans la créature, c'est-à-dire séparées l'une de fautre. Nous avons donc à distinguer non-seulement j entre les qualités de la nature divine, mais encore nous sommes obligés de séparer dans notre pensée sa volonté] de son intelligence, puis sa volonté et son intelligence de] son essence, bien qu'en Dieu ces facultés ne soient point séparées et ne fassent qu'un entre elles, et qu'un avec son essence. Mais un des attributs de la volonté divine, en sa qualité de volonté absolue, est de résumer eu un seul et même acte, à cause de la plénitude de sa perfection, tou

' V. Staudeiimayer, Bogmatik, m, p. 174.

ce qui pour la créature exige des actes distincts et opposés. C'est ainsi que l'acte d'amour par lequel Dieu s'aime nécessairement n'est pas essentiellement différent de l'acte d'amour par lequel il aime la créature ; seulement, dans ce dernier cas, l'acte est avec l'objet dans un rapport diflérent ; mais ce n'est pas un second acte distinct du premier'.

Posons-nous une dernière question. Quel est le but du monde , c'est-à-dire quelle est la tâche que Dieu a proposée au monde, et que celui-ci doit accomplir * ? Saint Ttiomas* nous donne la réponse. « Dieu», dit-il, « aime sa bontés et veut pax conséquent qu'elle se coma munique par l'assimilation de la créature à sa divinité, « ce qui amène en même temps le salut de la créature ». Si donc nous cherchons le motif qui a porté Dieu à créer, nous reconnaîtrons que c'est sa bonté, et que le but qu'il

* Voluntas Bei uno et eodem actu vult se et alla, sed habitudo ejus ad se est neces&aria et naturalis, habitudo autem ejus ad alia est secundum convenientiam quamdam non quidem necessaria et naturalis neque violenta et innaluralis, sed voluntaria. (Thom. Aquin., C. Gent., I, 82.} Idem est omnino actus secundum rem, qui sine ulla

additione ad varia terminatur Velle Bei est infinitum, tam in

génère entis quam in ratione appetitus, estque infinitum, non per modum potentiœ, nec per modum actus inchoati seu primi, sed per modum perfectissimi et ultimi actus. Ergo ille actus ex vi suœ simplicissimœ entitatis, quam totam necessario habet, est sufficiens ad attigendum omnia objecta volibilia, unumquodque secundum ratimem et capacitatem suam. Suarès, l. c, Bisp., xxx, sect. 9.

• Finis operis, par opposition à finis operantis (motif qui a porté Dieu à créer). Fiiiis operis est hoc, ad quod opus ordînatum est ab agente ; finis operantis est, quem principaliter operans intendit. (Thom., C Gent., llil, c. ii. — Cf. Summa, \, qu. xliv, art. 4 in II Bist., 1, qu. I, art. 1.) L'ignorance de cette distinction fait nier à Spinosa que Dieu ait eu un but dans la création : Si Dev^ propter fmem agit, aliquid necessario appétit, quo caret. Fth. I. Append.

a proposé à son œuvre a été le salut de la créature. Mais en quoi consiste le salut de la créature ? Précisément dans sa ressemblance avec Dieu ; c'est en imitant Dieu et sa perfection librement si elle est libre, et nécessairement si elle ne l'est pas*, que la créature atteint sa propre perfection ; c'est en reproduisant en elle-même l'essence de Dieu, son infinie sagesse, sa sainteté et sa puissance, son amour et sa miséricorde comme sa justice et sa vérité, que cet être divin apparaît en elle, que Dieu devient de plus en plus manifeste, en un m.ot qu'elle glorifie Dieu.

Et tandis qu'elle glorifie Dieu de cette façon, elle prend part à sa vie, à sa grandeur et à sa félicité. Toujours et nécessairement l'ouvrage loue l'ouvrier, et la création rend gloire au Créateur, lors même que la main de la créature libre se porte pour le détruire, sur l'ouvrage de Dieu *.

C'est ainsi que la gloire de Dieu est le but principal du monde, comme le salut de la créature en est le but secondaire : les ravissements des bienheureux nous manifestent les splendeurs de son amour plein de miséricorde, comme les tortures des réprouvés nous annoncent la majesté redoutable de sa justice. Et il en doit être ainsi: Dieu ne serait pas le bien suprême, l'alpha et l'oméga •,

* Gloria Bei objectiva. — Gloria Dei formalis.

* Cf. Malebranche, Entretiens métaphysiques, entr. ix, 4.

•Apoc, XXI, 6. Cf. IV, 11. «Vous êtes digne, ô Seigneur notre Dieu, de recevoir gloire, honneur et puissance, parce que vous avez créé toutes choses ». — Isa., xlv, 24. «Tout genou fléchira devant moi, et toute langue jurera par mon nom ». Cf. Prov,, xvi, 4; Ps. lxxviii, 9 ; hom., xi, 36 : « Car

si la créature pouvait trouver sa perfection et son salut autrement qu'en se donnant à lui et en le glorifiant.

Athénagore * a résumé ces idées en quelques mots : a Ce n'est pas en vain », dit-iî, « que Dieu a créé le monde; « car Dieu est sage, et jamais la sagesse n'a accompli une « œuvre sans but ou dans un but personnel, car elle n*a « besoin de rien. Pour ce qui est de la raison première « et universelle, Dieu a créé l'homme pour lui-même et « à cause de la bonté et de la sagesse qui éclatent de « toute part dans la création ; quant à la raison, qui « touche de plus près à la créature, on peut dire que a Dieu a créé l'homme précisément à cause de la vie de a l'homme, mais non pas à cause de cette vie si courte et «de si peu de durée ». Si quelqu'un s'avisait de taxer d'égoïsme cette doctrine qui fait de la gloire de Dieu le but final du monde, on pourrait dire de lui qu'il n'en est pas encore venu à concevoir l'idée du divin dans sa différence avec l'humain et le fini. Le mot d'égoïsme ne saurait s'appliquer à Dieu et, pour l'en accuser, il faudrait en même temps accuser Dieu d'être Dieu, l'infini et non le fini, le tout en tout ^, celui-îà seul en un mot qui puisse dire de toute éternité : Je suis celui qui suis, de sorte que la participation seule à cet être donne à la créature son être.

tout est de lui, tout <3St par lui, el tout est en lui : à lui soit gloire dans tous les siècles ! »

* De Resurrect., n. 12 : At' éaurèv kxI -rriv inl -sraiïYi; tyîç S'-flj/.ioup-^îa; 6£wfou{iévYiv à-yaôoTïiTajta: ao^tav lîToînasv ô 0€Ôç tov âvôpuTTOv. Cf. TÙQIQ., C. Gent., III, 17, 18.

» I Cor., Xïï, 6 ; viil, 6.

18b CHAPITRE III. — LA CREATION

0 De ce que des planètes b, dit un moderne, « reçoivent a du soleil absolu leur lumière et leurs feux, ce n'est pas « une raison pour dire que celui-ci gagne ou perd quelque « chose en éclat, soit que ces astres cherchent éternellea ment leur centre, comme les comètes, sans le pouvoir « trouver, soit que, croyant l'avoir trouvé en eux-mêmes, « ils cessent de graviter vers ce soleil éternel. Il ne gagne « rien en éclat, car toute la clarté des étoiles s'éteint dès « qu'il se montre. Comment donc une créature, quelle a qu'elle soit, ajouterait-elle à la gloire et au bonheur du « Dieu en trois personnes ? Le soleil éternel ne perd rien « non plus ; car même dans le cas où il a dû voir périr, € pour l'éternité, des astres égarés et perdus, ceux-ci con- « tinuent de rayonner isolément et tous ensemble du « fond de l'abîme dans la froide aurore boréale qu'ils « produisent encore en conservante jamais la conscience « de leur sort douloureux, image affreusement déflgurée « de l'éternel amour, et qui pour les habitants de la terre a toujours en travail pour sa délivrance, apparaît du < haut du firmament comme une fée morgane ' » .

C'est dans l'ordre suivant que la puissance, la sagesse et l'amou r de Dieu ont appelé les créatures à l'existence : le monde des esprits, le monde des corps, et enfin le composé des deux, l'homme. Kous réservons pour les chapitres suivants l'histoire de la création de la nature et de rhorame, telle que nous l'exposent les saintes Ecritures ; nous allons examiner les créatures supérieures de Dieu, les anges.

* Cf. Thom., Summa theolog., I, qu. xix, art, 6.

Sur la foi de l'Ecriture et de la tradition, l'Eglise nous enseigne dans l'endroit cité plus iiaut ' l'existence d'esprits supérieurs % incorporels et purs, doués d'une intelligence et d'une science surhumaines ^. Ils sont les messagers * de Dieu, les anges, car c'est par eux que le plan divin du monde doit être exécuté ; l'ordre et la sagesse du gouvernement de Dieu exigent que ses idées éternelles soient exécutées par l'intermédiaire de forces créées '. Aussi voyons-nous les anges déployer leur activité principalement aux époques capitales dans l'histoire du royaume de Dieu sur la terre •. Bien avant la création de l'bomme les anges chantaient les louanges de Dieu, alors qu'il tira la terre du néant '. Enfin la vision de Jacob * n'est que le symbole de leurs rapports continuels avec ce monde visible. Un repentant les comble de

• Concil.Later. IV, cap. Firmiter,

« nvêû(*aTa. Hebr., 1, 14. L'esprit est, d'après Suarès {T)e anim., I, c. ix), la substance qui : Neque ex materia constet , neque un coextendatur, nec ab illa in suo esse dependeat. — Cf. Thora. Aquin., Sunwia theoîog., \, qu. Lxxv, art. 2. iNous nommons les Anges purs esprits par opposition à l'esprit de l'homme qui, en sa qualité de substaniia incompleta, est destiné à animer le corps.

» Blatth., xxiY, 36 ; Marc, xui, 32-

• 'ÀjyêXot, c'est la désignation de leurs fonctions, mais non ce leur nature.

• Cf. Thom. Aquin., Summa theoîog., l, qu. cni, art. 6. •iiic, il, i5.

■' Job, xxxvni, 4.

• Gènes., xxviii, 10; Gai., ni, 19.

ma CHAPITRE m. — la création

joie *, mais le pécheur les afflige et ils sont chargés de le punir *; ils portent nos prières devant le trône du Très- Haut et nous prêtent secours, consolation et force '. Ils sont les messagers des jugements de Dieu *, protègent et gardent ses élus ^ les sauvent au milieu des périls % et sont enfin les témoins des victoires de Dieu sur les puissances révoltées '.Toujours prosternés devantîe Très-Haut dans une sainte admiration, toujours prêts à s'élancer sur son ordre, ils vivent dans une sainte allégresse, une contemplation ineffable, et ne cessent de chanter ses louanges *. Le nombre des bons anges est incalculable ; ils se comptent par légions * et par myriades *•, et le Créateur a institué parmi eux un ordre et une hiérarchie comme dans le domaine de la nature ". Libres et affran-»

* Luc, XV, 10.

^Apoc, XII, 7.

* Gènes., xlviii, 16 ; Eéhr., i, 14.

* IV Rois, XIX, 35; Matth., xiii, 49; xxv, 31 ; Actes des Apôtres, III, 23.

5 Gènes., xix, 12 ; xxiv, 7 ; Ps. xci, 1 1 ; Hebr., i, 14.

* Gènes., xxii, 12 ; Ban., vi, 22 ; Actes des Apôtres, xil.

' Matth., xxrni, 2.

® Ts. en, 148 ; Isaie, vi; Ban., m; Luc, ii, 13 ; Apoc, v, H ; vn, H ; Matth., vi, 10; xvm, 10,- XXV, 31.

9 Matth., XXVI, 53.

^'^ Ban., vil, 10; Apoc, v, 11; Htbr., xii, 22; Beutéron.» xxxni, 2.

" Le conciie de Constance, II, c. ii, a déclaré que tous les anges n'étaient pas éi?aux. V. Luc, ii, 13; Hebr., xn, 22; Col., 1, 16; Ephés., i, 21 ; II Cor., xil, 2.

ET LE MONDE DES ANGES. d89

chis de tous les rapports terrestres du sexe *, brillants d'une céleste pureté et d'un ardent amour, ils forment un royaume immense d'esprits, royaume de vérité, royaume de peifeclion et de félicité. — Ils possèdent d'inépuisables richesses en facultés et en activité, en œuvres et en jouissances , obéissant à une seule et unique volonté ; chacun d'eux, dans ce plan merveilleux de l'amour, a reçu une faculté et une lâche particulière pour édifier et réaliser ce grand tout de l'amour et glorifier son Créateur et son soutien^. Alors nous comprenons celte parole du Seigneur qui retentit sans cesse dans Tunivers : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

La croyance au monde des esprits repose positivement sur la révélation ; mais une réflexion profonde nous amène à la considérer comme le postulat de tout examen sérieux de Dieu et du monde. Car seul l'esprit pur et incorporel réalise dans la mesure du possible l'image de l'Etre divin qui a voulu, dans les degrés les plus divers de la création, appeler à la vie une image de lui-môme. Il y a plus, ridée même de la création doit nous faire regarder la création d'intelligences pures, comme plus probable et plus conforme à la pensée de Dieu que celle des êtres matériels ^ Si Dieu s'était borné à former l'esprit de l'homme, et n'en eût pas créé de supérieur, on ne trouverait pas dans l'univers d'image créée qui repro-

» Matth.y xxn, 30.

"Comp. Hirscher, Die christliche moral.t i, p. 101.

•Suarès, Métaph., Il, disp. xxxv-, 1.

duisît parfaitement la nature et la vie divine ; car l'esprit de l'homme est enfoui dans la matière et en communauté d'existence avec le monde des corps ; ce n'est donc que petit à petit et péniblement qu'il peut s'arracher à son existence sensible et à ses images changeantes et mobiles pour s'élancer à la hauteur de l'idée éternelle et universelle *. Examinons ia gradation des êtres; pour qu'elle soit complète, nous devons admettre les purs esprits, car, si de la dernière des créatures nous remontons jusqu'à rhomrae, nous trouverons entre eux une foule innombrable d'intermédiaires qui comblent cet espace' ; à son tour, l'homme sert de trait d'union * entre ce monde d'êtres purement naturels privés de conscience et de liberté qui s'agitent à ses pieds, et le monde d'intelligences purement spirituelles qui le dominent. La nature s'efforce sans cesse de produire ce qu'il y a de plus grand et de meilleur ; c'est la loi fondamentale du Cosmos, déjà

* Celte pensée a été surtout développée par Raimond de Sébonde {Theolog.natur.jC. ccxviii) et par saint ïhom. d'Aquin. {Summa theolog., l, qu. L, art. i) : Si Deus fecit naturam corporalein sibi oppositam, quare non fecerit naturam, quœ est ei similis per se existentem ?

* Non est de ratiojie substantiœ intellectualis secundum suum genus, quod sit corpori unita, etsi sit hoc de ratione alicujus intellectualis substantiœ, quœ est anima. Sunt igitur aliquœ substantiœ intellectuales corporibus non unitœ. (Thom. Aquiu., C. Gent., II, 91.)

' Natura superior in suo infimo contingit naturam inferiorem in ejus supremo ; natura autem intellectualis est superior corporali. Contingit autem eam secundum aliquam partem sui, quœ est anima intellectiva. Oportet igitur, quod sicut corpus perfectumperanimam intellectivam, quœ unitur corpori, sit infima in génère, substantiarum intelleciualium. Sunt igitur aliquœ substantiœ intellectuales non unitœ corporibus, supeiiores secundum naîarœ ordinem anima. Id., l. c.

posée par Aristote''. La poussière que foulent nos pieds prend mille formes diverses, le microscope nous révèle chaque jour de nouveaux mondes d'existences, et l'essence qui, seule, pense et aspire au milieu de cette nature inconsciente, cette essence qui domine de si haut ce monde des corps, ne révélerait son existence que sous une forme unique et incomplète dans l'esprit de l'homme ! Dieu, qui a déployé tant de puissance en appelant à la vie des êtres inférieurs et insignifiants, aurait été parcimonieux ici au point de ne créer qu'un seul genre de cet esprit qui seul peut élever vers lui sa pensée et son amour, et auquel tout le reste se rapporte ! Pourquoi n'aurait-il pas créé un monde des esprits, divisé en genres et en règnes comme ceux de la nature? Et notre vie intellectuelle si imparfaite n'en fait-elle pas pressentir une autre plus parfaite- ? La nature, en dehors de l'homme, subsiste en elle-même et pour elle-même ; il doit en être de même de l'esprit, et leur union dans la personne de l'homme démontré leur existence distincte et isolée^ ; s'il en était autrement, la création de Dieu ne serait composée que de fragments incomplets, elle ne serait pas la parfaite harmonie.

En remontant l'échelle des êtres, nous aboutissons donc

* Départ, animal., iv, 10 : »i (çvc-is -ntut ro ^î\riaToi.

2 Si est aliquid imperfectum in aliquo génère, învenitur ante illud secundum natiirœ ordinem aliquid in génère illo perfectum; perfectum enim natura priiis est imper fecio. Id., l. c.

3 Si ex aliquibus duobus invenitur aliquid compositum, et allerum eorum invenitur perse, quod est minus perfectum ; et alterum,quoA est magis perfectum et minus reliquoindigens, per se invenitur. Id., l. c.

au monde des esprits. « Vous avez fait de rien deux cho- « ses. Dieu tout-puissant et tout bon », s'écrie saint Augustin S a l'une plus près de vous, l'autre plus près du a rien ; l'une à laquelle vous étiez seul supérieur, l'autre a qui n'avait rien au-dessous d'elle ». La négation de ce royaume des purs esprits que l'Eglise nous présente dans la doctrine des anges, amène insensiblement à nier l'esprit en général, en tant qu'être distinct du corps, subsistant par lui-même, personnel et vivant ; et lorsque l'on pousse cette opinion à ses dernières limites, on trouve pour conséquences inévitables le matérialisme, la négation de l'âme survivant au corps et d'un Dieu personnel, enfin *. Ce n'est qu'en sa qualité d'esprit ayant conscience de lui-même, que l'homme est l'image de Dieu ; celui-ci est le premier, celui-là le dernier, dans l'ordre des esprits *. Le vide immense qui existe entre eux ne peut être comblé que par la hiérarchie des anges, telle que l'Eglise nous l'enseigne. Les esprits sont classés suivant le degré de leur intelligence ; celle-ci est d'autant plus éle-

1 Confes., XII, 7. Saint Bonaventure s'explique dans les mêmes termes [Breviloqu., u, 6) : Beus non tanium substantiam a se longinquam, sed natwam corpoream producere debuit, vei'um etiam propinquam et hœc est subsiantia intellefitualis et incorporea.

' Saint Thomas voyait bien le rapport intime de ces deux doctrines (I. c, init.). 11 en est de même pour les Saducéens, les matérialistes de cette époque ; « Ils disent qu'il n'y a ni résurrection, ni ange, ni esprit ». {Actes des Apôtres, ZXiii, 8.)

^ Anima inteUectiva secundum natures ordinem infimum gradum in suhstantiis iidellectualibus tenet, quod non habet sibi naturaliter inditam notitiarn veritatis sicut angeli, sed oportet, quod eam colligat ex rébus visibilibus per viam sensus. (Thom. Aquin., Samma theolog., I, qu. Lxxvi, art. 5.)

vée qu'elle s'approche davantage de Dieu, rintelligence suprême, qui embrasse toutes les connaissances dans une seule pensée, une idée unique qui est lui-même; au contraire, elle est classée d'autant plus bas qu'il lui faut, pour comprendre, recourir à une suite et à un enchaînement plus long d'actes de compréhension et multiplier et analyser davantage ses idées pour arriver à la connaissance de la vérité. Or, chez l'homme la connaissance part des sens, de la perception du particulier et du concret; son procédé intellectuel est donc le plus lent et le plus pénible. Qui pourrait déterminer cette suite d'esprits qui s'élèvent insensiblement depuis Thomme jusqu'à Dieu, et dont le regard a la rapidité de l'éclair et la portée de l'œil de l'aigle ? Dans le domaine même de l'intelligence humaine, le génie se distingue par l'étendue de l'instruction et la vaste compréhension des idées. Quelques pensées seulement , mais larges et profondes, lui suffisent pour embrasser de grands horizons; d'un mot fécond en idées, il jette une vive lumière sur les questions les plus obscures et réduit l'erreur au silence. Les pensées les plus profondes sont aussi toujours pour cette raison les plus simples *.

Enfin , la croyance à l'existence des anges a une

* Inteîlectîis, quanto est altior et perspicacior, tanto ex uno potest plura cognoscere. Et quia intellectus divinus est altissimus, per unam simplicem i7itelligentiam suam omnia cognoscit, nec est ibi

aîiqua pluralitas formarum idealivm Quanto intellectus creaim

est altior, tanto pauciores habet formas ad plura cognoscenda efficaces. Et hoc est quod Dionysius dicit {Cœl. Hierar., xil), quod supeiiores ordines liabent scientiam magis universalem in inferioribus. (Thom, Aqiiin.. Quodlib., \n, art. 3; Summa theolog., ï, qu. LV, art. 3; qu. lxxxix, art. 1.)

APOL. DO CnrasT. — Tome Ui. 13

J94 CHAPiTP.E lîl. — LA CRKATIO^V

grande importance religieuse et morale. L'homme ne se Toit plus isolé, pliant sous le poids écrasant de la nature qui l'opprime de tous côtés et menace à chaque instant de l'entraîner dans son abîme et dans sa vie qui n'est que l'existence du moment, naître et mourir, et la mort de l'esprit. H eait maintenant qu'il est incorporé à un monde des esprits vivant à ses côtés, à leur vie et à leurs lois ; le plus intime de leur être lui appartient, bien qu'il soit au dernier degré de cette hiérarchie intellectuelle qui agit sans cesse sur lui, le dirige et le soutient. Qu'y a-t-il donc au reste de si extraordinaire et de si anormal dans ce commerce du monde des anges avec l'esprit humain ? Tous les êtres composant le monde des corps sont bien liés entre eux par des rapports intimes et mystérieux; et la gravitation, saisissant tous les êtres de la création depuis la planète jusqu'au dernier atome de poussière, les entraîne selon des lois précises et immuables. Un monde des esprits qui existerait, mais qui ne vivrait pas en rapport actif et incessant avec l'humanité , romprait aussi bien l'harmonie divine de la création que la négation de leur existence. L'univers alors serait dépourvu de cohésion et ferait l'effet d'une tragédie mal conçue, comme l'a observé Aristote; seul, un système bien coordonné, un enchaînement logique est digne du Créateur ', et satisfait l'esprit qui exige partout la symétrie. Toute activité avec la forme qui lui est propre n'est que la conséquence nécessaire de l'être, de même que l'être est le fond et le principe actif et la première des

* Aristot., Métaph., xr7, 3; Comp. Ephes., i, 10.

a 'livités. C'est ainsi que, par un échange incessant de connaissance et d'amour, il existe un rapport réel entre toutes les intelligences, de la plus humble à la plus haute. De même que nous voyions tout à l'heure la négation des esprits conduire nécessairement à la négation de Dieu, ainsi, pour nier l'échange des rapports entre les esprits et l'homme, il faut préalablement déclarer impossibles l'éducation et l'illumination de l'esprit humain par la révélation divine, (naturalisme et déisme). Nous pouvons donc apprécier la juste et Importante place que la doctrine des anges occupe dans le système de la dogmatique catholique et de toute théorie approfondie et philosophique du monde. Aussi les sages de l'antiquité ne repoussaientils pas l'idée d'esprits supérieurs ^

Les apôtres du panthéisme « vont jusqu'à reconnaître que la doctrine des anges n'a rien en soi qui répugne à la raison ni aux idées fondamentales de la croyance en Dieu. Quant à l'hypothèse que le peuple d'Israël aurait puisé cette croyance en dehors de la révélation, comme un reste d'idées polythéistes, elle est aussi contraire à l'histoire et à la tradition que cette autre théorie du ra-

' ArisM., Métaph., v, 8; xii, 8: Platon Tîm bass • Pht

Lactani., Inst. div., u, h; Augustin 1)7 c^' Dei^^x 7^ Comp. Neander, Heidnische lehreTonde'n DœmlenV fù u sj - Aux démons grecs correspondent les dénies chez pffin mains et les Etrusques (Virmle ïe/z I v qk? »t ilf -^?f°' chez les Germains, la reiigifn des^?ersel'el[ es en i femem basée sur la démonologie (Amschaspands Izeds Fervpr^ Dews), de même chez les Indiens et les Egyptiens. '

* Schleiermacher, Glaubensîehre, p. 220.

i96 CHAPITRE III. — LA CREATION

lionalisme le plus vulgaire, qui ne voit dans cette doctrine que ridée de Dieu considéré dans son essence et 5a vie à un point de vue anlhropouiorphique, emprunté à la cour des souverains de l'Orient K

Strauss, de son côté, a essayé une réfutation écrasante selon lui ^ : « Quant aux rapports des anges avec Dieu », dit-il, « le sysièiiie du monde, découvert par Copernic, a « mis à néant le lieu (!) où Tantiquité juive et cbrélieiine « avait placé le trône du Très-Haut environné de ses « anges. Depuis que le ciel des étoiles n'est plus un dôme e couvrant la terre et marquant ainsi la limite entn- le a monde des sens et le monde surnaturel, depuis que, a par l'extension infinie du premier , ce n'est pas en < dehors de lui, mais dans son enceinte qu'il faut chera cher le monde surnaturel et que Dieu, par conséquent, 0 ne peut pas plus demeurer au-delà des étoiles que sur a les étoiles mêmes, les anges doivent disparaître comme « le ciel dans le monde des étoiles ».

Mais cette objection d'une conception grossièrement matérielle, loin de frapper la doctrine de l'Eglise, retombe sur son auteur qui met entre ce monde et l'autre un espace et une barrière matériels. Dieu est esprit ^ par conséquent à la fois au dessus du monde et dans le monde même, et il n'y a pas à craindre qu'il manquii (îe place dans l'univers avec ses légions d'anges. En outre,

» Les modifications que la doclrinedes anges subit pendant la captivité de BalAione D\\irectent que la manière d appliquer la doctrine. Cf: Langen, Op. cit., p. 298.

^Ibid.,\). 671.

» Esaenlialiter est (Dcus) intra omnia et extra omrda, infra cmnia, $vr>ra omnia, dit Ricliard de Saint-Victor (peiri. Moj., iv, 17).

î:t le monde des anges. 197

rinfini du monde sensible est une conception qui, nonseulement n'est pas démontrée, mais qui se contredit elle-même et ne peut être admise que par un esprit superficiel, car tout ce qui est corporel est fini, et ne saurait par conséquent être sans limites et sans fin *.

Scleiermacher*, en constatant le besoin qu'éprouve l'homme de ne pas se trouver seul dans la création et de sentira ses côtés des êtres de son espèce, croyait satisfaire cette aspiration en supposant que les autres corps célestes étaient aussi habités ; mais cette hypothèse altère l'enseignement de l'Eglise concernant les anges, et mène à un résultat contraire à celui qu'elle a en vue.Schelling avait des vues autrement profondes lorsqu'il écrivait' : « On a « souvent dit que le but de l'homme, dans la vie présente, « était de servir de trait d'union entre la nature et le c monde des esprits ; mais, par monde des esprits, on « n'entendait alors que celui au milieu duquel l'homme « existe ou doit exister, tandis qu'ici il est question « d'un monde des esprits dans le sens propre du mot. 0 La conscience de faire partie d'un monde semblable et « d'être par conséquent une essence universelle dont les « joies comme les peines sont partagées en dehors de ce. « monde, élève l'homme au-dessus de la terre et même « au-dessus de la nature, qui devient plus compréhensia ble lorsqu'on connaît l'existence d'un autre monde en 0 dehors d'elle ».

1 Comp. Aristot., Phys., m, ^;Métaph., xi, 10. La gravitation exige un centre, et ce centre nécessaire exclut nécessairement une étendue infinie.

2 Schleiermacher, Glaubenslehre, i, p. 2'i2.

' Philosophie der Offenbarung, 2« p., V, iv, p. 292.

Par là se trouve fondée en principe la croyance de l'Eglise ' en un ange gardien donné à chaque homme, quand même nous n'eussions pas les textes formels de l'Ecriture sainte, qui nous apprend que les anges exhortent, consolent et fortifient les hommes confiés à leur garde, comme ils éloignent ce qui peut nuire à leur âme et à leur corps *, comme enfin ils se réjouissent à . leur conversion '. o Quelle est grande la dignité de « l'âme » , s'écrie saint Jérôme *, « elle qui dès sa naissance a a reçu un ange pour gardien ». Respect, amour et confiance, voilà les effets importants de cette croyance sur l'esprit'. Les anges sont, suivant l'expression de saint Thomas d'Aquin', des membres actifs de ce grand tout conçu de Dieu, dans lequel chaque individu a sa tâche particulière a remplir, son idée à réaliser ; ils transmettent les pensées de Dieu et sont les messagers de sa volonté près des hommes. «Quand je vois », dit Bossuet, ' « dans les prophètes, dans l'Apocalypse et dans

« l'Evangile l'ange des petits enfants, qui en prend la

a défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent, « quand je vois parmi tous ces anges celui qui met sur

* Ce n'est pas un dogme formel. V. Perrone, Frœlect. theolog./ T. V. P., l. c, c. m.

* Fs. xc, 11 ; Matth., xvni, 10; Actes des Apôtres, xii, 15; Jlebr., i, 14; Geiies., xvi, 7; xiviii, 16; Ps. xxxiii, 8.

' Luc, XV, 10.

^ In Matth., l. c, Augustin, qu. LXXXlii; qu. LXVIII, D. 7; Basil., Hom. in Ps. xxxiii, n. 5.

* Comp. Bernard, In Psalm. qui habit,

* Summa theolog., I, cxni, art. 2.

' Préface sur l'Apocalypse, xxvil.

«l'autel le céleste encens des prières*, je reconnais « dans ces paroles une espèce de médiation des saints « anges. Mais à Dieu ne plaise que je voie rien dans tou- « tes ces expressions de l'Ecriture, qui blesse la média- « tion de Jésus-Christ, que tous les esprits célestes recon- « naissent comme leur Seigneur ».

* Âpoc, vrii; 2. Ângelorum custodia est quœdam executio divines providentiœ circa homines. Thom. Summ. theolog. I. Qu. cxni, art. 2. — Ainsi se. trouve réfutée robjection de Twestens [Logmat. il, p. 346) : « La garde de Dieu partout présent ne nous suffit-elle pas? »

L'HEXAMÉRON.

Le récit de la création d'après la Bible. — Sa signilîcalion. — Le récit de la création d'après la Bible et les sciences naturelles. — La lumière avant le soleil. — Principes d'explication. — Résultats de la science et ses hypothèses. — Hypothèses de la formation de la terre. — Les jours de la création. — Les six périodes de développement. — La vie animale ne précède pas la vie végétative. — Difficultés et hypothèses. — Origine du récit mosaïque. — Les traditions des peuples. — Résumé.

Nous allons, dans ce chapitre, passer à l'examen de l'histoire de la création telle que nous la rapportent les saintes Ecritures.

Au commencement Dieu créa le ciel et la terre , et la terre était informe et nue, et les ténèbres étaient sur la face de l'abîme ; et l'esprit de Dieu planait sur les eaux.

Et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Et Dieu vit que la lumière était bonne ; et il sépara la lumière d'avec les ténèbres. Et Dieu nomma la lumière jour, et il nomma nuit les ténèbres. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; premier jour.

Et Dieu dit : Qu'il y ait un firmament * au milieu des

* La Vulgate traduit par firmamentum l'hébreu yip"?, qui veut dire quelque chose d'étendu, comme l'atmosphère qui se déploie sur la terre ainsi qu'un pavillon. {Ps. ciu,2;Isaîe, xl, 22 ) C'est que l'on désigne encore aujourd'hui par J'expres-

L'HEXAMÉRON. 201

eaux, et qu'il sépare les eaux des eaux. Et Dieu fît le firmament, et il sépara les eaux qui étaient sous le firmament des eaux qui étaient au-dessus du firmament, et il esl ainsi fait. Et Dieu nomma le firmament ciel ; et il y eut un soir, et il y eut un malin; deuxième jour.

Et Dieu dit : Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un même lieu, et que l'aride paraisse ; et il fut ainsi fait. Et Dieu nomma terre l'aride et mor l'amas des eaux, et Dieu vit que cela était bon. Et Dieu dit : Que la terre produise de l'herbe verte, qui porte semence et des arbres fruitiers qui portent du fruit selon leur espèce, ayant en eux leur semence sur la terre ; et il fut ainsi fait. Et la terre produisit de l'herbe verte, portant semence selon Tespèce, et des arbres portant du fruit et une semence selon leur espèce *. Et Dieu vit que cela était bon, et il y eut un soir et un matin, troisième jour.

Et Dieu dit : Qu'il y ait des luminaires dans le firmament du ciel, pour séparer le jour et la nuit ; et qu'ils servent de signes pour marquer les temps, les jours et les années. Qu'ils luisent dans le firmament du ciel, pour éclairer sur la terre, et il fut ainsi fait. Et Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand pour présider au jour, et le plus petit pour présider à la nuit et les étoiles. Et Dieu les mit dans le firmament du ciel pour luire sur

sion indéterminée de ciel, de voûte céleste. « Quoi de plus admirable », dit Pline, « are ces eaux suspendues dans la ciel ? » (Eist. natur., xxxi, 2.)

* C'est un gazon nouveau et délicat, qui tout d'abord couvre la terre (kU?1), et duquel sortent, par le progrès de la végétalion, les herbes (auj?) et les arbres à fruits (ns \'J).

202 HAFITRE IV.

la terre et pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d'avec les ténèbres. Et Dïùw vit que cela était bon. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; qua-î trième jour.

Et Dieu dit : Que les eaux se peuplent d'animaux vivants qui nngent, et que des volatiles volent sur la terre, sur la surfàC3 du firmament du ciel. Et Dieu créa les grands poissons et tous les animaux qui rampent et se meuvent \ dont fourmillent les eaux, et tous les oiseaux selon leurs espèces ; et Dieu vit que cela était bon. Et Dieu les bénit en disaat : Croissez et multipliez-vous et remplissez les eaux de la mer, et que les oiseaux deviennent nombreux sur la terre. Et il y eut un soir et un matin; cinquième jour.

Et Dieu dit : Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce ', des bêtes de somme et des reptiles, et des bêtes sauvages ' ; et il en fut ainsi. Et Dieu fît les êtres vivants selon leur espèce, et les quadrupèdes selon leur espèce, et tout ce qui rampe sur la terre selon son espèce, et Dieu vit que cela était bon *.

* Les grands poissons (DiJ"»JQ) et les petits (yittT) : division très-simple, mais qui comprend tout.

' La science a démontré la fausseté de la gàiération spoiitanée, ainsi que la permanence des espèces. V. T. I, p. 201.

'Animaux domesliques (n/2na),les animaux plus petits, plus allachés au sol (lyai), et les animaux sauvages {y.Nn DM) ; division peu scientifique, mais qui sulfit pleinement au but du récit.

.. *Sur la théorie de Darwin, qui fait naître toutes les espèces de quelques couples et pcul-être d'un seul, voici ce que dit Flourens [Journal des savaids, 1863, p. 623 et suiv.) : « Dans l'exameu du livre de M. Darwin je me propose deux objets î

l'hexaméron. 203

Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notro ressemblance , et qu'il domine sur les poissons de !a mer et sur les oiseaux du ciel, et sur les quadrupèdes, et sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. Et Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il les * créa homme et femme. Et Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez toute la terre et vous la soumettez, et dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux qui rampent sur la terre. Et Dieu dit: Voici que je vous ai donné toute herbe qui porte graine sur la surface de la terre, et tous les arbres qui produisent des fruits, et une semence, afin qu'ils vous servent de nourriture. Et à tous les animaux de la terre et à tous les oiseaux du ciel, et à tout ce qui rampe sur îa terre, ayant une âme vivante, je donne toutes les herbes pour nourriture; et ainsi fut-il fait. Et Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et voilà que cela était très-bon. Et

le premier, de montrer que l'auteur se fait illusion à lui-même et peut-être aux autres par un abus constaul du langage figuré; et le second, de prouver que, contrairement à son opinion, Vespéce est fixe; et que, loin d'être venues les unes des autres, comme il le veut, les diverses espèces sont et restent

éternellement distinctes Il joue avec la nature et lui fait

faire tout ce qu'il veut. — Au reste, Darwin ne nie point la création, quand même il n'eût été créé à l'origine qu'une seule espèce.

* Ce seul mot réfute l'opinion de quelques interprètes juifs, laquelle se retrouve chez des théosophes postérieurs, savoir que le premier homme lut créé androgyne. — Cf. AuguPt., De Gen. ad litter., ni, 32 : Ne quisquam arbitraretnr ita factum ut in homine singulari uterque sexus exprimeretur, osiendit se singnlarem

propter cojijvnctionis unitatem posuisse et ideo pluralem nu-

merum contiiiuo svbjecit, dicens : Fecit eos et benedixil eos. {Gen., 1, 1-31.)

il y eut un soir et il y [eut un matin ; sixième jour *.

Et le ciel et la terre furent achevés avec tout leur ornement.

Et Dieu accomplit le septième jour l'ouvrage qu'il avait fait et il se reposa le septième jour de tout l'ouvrage qu'il avait fait. Et Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, parce qu'en ce jour il se reposa de tout l'ouvrage qu'il avait créé *.

La création du premier homme est racontée plus en détail : Et Dieu, le Seigneur, forma Thomme du limon de la terre, et il souffla sur sa face un souffle de vie, et l'homme devint un être vivant '.

Tel est l'admirable récit de Moïse. A l'examen on reconnaît un parallélisme entre les œuvres de la première et celles de la seconde moitié de la semaine de la création. Le premier jour, la lumière est créée ; le quatrième, les astres qui donnent la lumière. Le second jour sépare les eaux du firmament; le cinquième raconte la création des poissons et des oiseaux. Le troisième jour se montre la terre ferme avec le monde des plantes ; le sixième apparaissent les animaux destinés à vivre sur la terre *. La

*Gen., n, 1-3.

•Par un effet de la toute-puissante volonté de Dieu, l'homme sortit du limon de la terre, et lut au même instant pénétré du souffle vivifiant de Dieu. Le souffle symbolise ordinairement la vie donnée de Dieu aux êtres créés. Cf, Thom. Aquin., Summa theolog., I, qu. xci, art. 4, ad 3.

' Gènes., n, 7.

* Cf. Thom. Aquin., Summa theolog., I, qu. Lxxr, art. d. — Dc'.itzsch, p. 88. — Keil [Bibl. Commentar. in s. A. T. I. T., 2* édiu, p. 7) donne une autre explication. Le premier jour

l'hexaméron. 205

création du monde est le commencement de l'histoire de notre salut ; aussi le récit s'en trouve-t-il à la première feuille du livre saint. De plus, nous voyons, au commencement des temps, une semaine divine qui sera la mesure et le type du partage des temps dans la vie civile et religieuse du peuple de la révélation. L'idée de la création est l'hypothèse préalable de toutes les œuvres de Dieu dans l'humanité et dans l'histoire des peuples; c'est sur elle que repose toute la science de la nature et de l'homme. Tout ce qui existe est l'œuvre de Dieu, et tout est bon, puisqu'il en est l'auteur. Ces deux dogmes fondamentaux ne sont pas seulement exprimés par rapport à l'ensemble de la création ; ils sont reproduits spécialement à chacune de ces grandes périodes qui forment les degrés successifs de l'immense édifice : à la production de la lumière, à la séparation de la terre d'avec la mer, à la naissance de la végétation, à l'apparition des corps célestes, à la formation des animaux aquatiques et des oiseaux comme à celle des animaux terrestres, et enfin à la création de l'homme ^ Après avoir créé l'homme et déterminé ses rapports avec la terre dont il l'institue le maître, dont il fait le couronnement de son œuvre, Dieu embrasse d'un coup d'œil ce qu'il a tiré du néant; chaque chose isolée, il l'a trouvée bonne; et, considérant le tout

sépare la himière des ténèbres ; le second, les eaux de la terre de celles du ciel ; le troisième, la terre de la mer. Les trois jours suivants sont employés à peupler k terre destinée à être habitée par des êtres animés. Le quaiiième jour voit paraître les astres; le cinquième peuple l'atmospoère, les eaux et les mers; le sixième, enfin la terre.

» Gcnêac, i, 4 ; I, 10 ; i, 12 ; I, IS ; I, 21 ; i, 2o ; i, 26.

20G CDAriTRE IV.

si complet et si harmonieux, il le trouve trè*-bon. Ni le soleil, ni les étoiles, ni l'animal, ni la terre nourricière, ni aucun des éléments ne sont Dieu, comme le supposaient le sabéisme de l'Orient et surtout des Chaldéens, le culte des animaux en Egy[)te, celui de la terre chez les Romains, les Pelages et les Germains, ou celui du feu pratiqué par les Grecs et les Perses ; tout cela est aussi l'œuvre de Dieu. Aucune puissance ennemie de Dieu et égale à lui, ne lui est opposée ' ; pas plus que la matière, comme telle, n'est le sicge du mal, suivant l'opinion postérieure des platoniciens. Tout est l'œuvre de Dieu et tout est bien par conséquent.

De ce qui précède on conclura facilement combien est granae l'importance du récit mosaïque. Son but principal, conforme à celui de toute la révélation, est l'enseignement religieux *. Déjà saint Augustin avait dit avec beaucoup de justesse en ce sens : «Les Evangiles ne nous « rapportent pas que le Seigneur ait dit : Je vous envera rai le Saint-Esprit pour vous enseigner le cours du so- « leil et de la lune; nous devons nous efforcer de devenir odes chrétiens et non des astrologues ^ ». Le récit bi-

* D'après la religion dos Perses, Ahrlman créa les animaux carnassiers, les serpents et les msectes venimeux.

* De peur que levant les yeux vers le ciel, et voyant le soleil, et la lune et les éloiles, tu no te laisses lomber dans l'erreur jusqu a les adorer et à leur rendre un culte. {Deutér., IV, 19.) — a Moïse nous a révélé tout ceci afin que nous apprenions la verué tout entière, et que nous ne nous laissions pas entraîner à l'erreur de ceux qui expliquent tout à leur point de vue subjectif, et que nous reconnaissions la puissance inexprimable de notre Créateur ». Chrysostome, Eom. vu i;i Gènes., p, 4.

» De act, c. Ml. Munich, i iO.

l'hexamèron. 207

blique de la création ne devait donc en aucune façon anticiper sur les recherches de la science, pas plus que la lévclation n'a pour but de résoudre les problèmes de la philosophie ; elle n'en conserve pas moins son caractère divin, puisque toute science à venir trouve sa place en elle. D'ailleurs l'Ecriture, par tout ce qu'elle dit sans s'écarler de son but^ a suffisamment indiqué, quoiqu'on grand , les époques capitales et comme les grandes étapes de laformalion de notre globe ', sans compter que le dogme sert beaucoup à orienter les recherches de la philosophie *. Il est avant tout trois grandes vérités que l'étude de la nature confirme chaque jour; que le monde a acquis sa forme actuelle eu s'éluvant par une suite de périodes de développement successives; que les étoiles ne sont que des concentrations ou individualisations de la lumière déjà existante ; que des générations entières de plantes et d'animaux ont précédé la naissance de l'homme '.

* Car toi est l'objot du récit, c'est une géogome, ce n'est qu'improprenient une cosmogonie. « Lorsque la Bible parle du resle du uionde, c'est seuleiiient eu tant qu'il a des rapports avec la terro ». Reuscb, La Bible et la nature, 18C3, p. 81. — Delilsch, Op. cit., p. il4.

*Déjà saint Thomas {In II Sentent. Bist., xii, art. 2) distingue ce qui a irait ad substanliam fidei de ce qui appartient per accidens ad fidem.

' « Moïse nous a laissé une cosmogonie », écrivait Cuvier (Cf. Université catholique, 1830, avril), dont l'exactitude se vérifie chaque jour d'une n:anière admirable. Les observalions géologiques récentes s'accordent pariailement avec la Genèse sur Tordre daus lequel ont été successivement créés tous les êtres organisés ».

Ampère aussi a dit {Revue des deux Mondes, juillet 1833) ; jK L'ordre d'apparition des êtres organisés est procisémeut

Résumons le récit de la Bible :

!• Le monde des corps ^ n'est pas éternel, il a été créé par Dieu au commencement des temps.

2° Dieu a créé le monde par époques successives.

3" Non- seulement Dieu a façonné la matière première qui n'était qu'à l'élat fluide et informe (les eaux), mais il a appelé à la vie de nouveaux êtres par son activité créatrice (l'âme des animaux et des hommes *).

4° D'abord apparaissent les créatures inférieures et rudimentaires, pour faire ensuite place à des créatures supérieures et plus parfaites.

5° Le premier phénomène qui eut lieu sur notre terre fut l'appariticn de la lumière, condition essentielle de tout développement organique.

6° La terre, base et nourrice de tout ce qui vit à sa surface, se sépare de la mer, émergeant petit à petit du milieu des eaux.

l'ordre de l'œuvre des six jours, tel que nous le donne la Genèse. — Ou Moïse avait dans les sciences une instructiùn aussi profonde que celle de notre siècle, ou il était inspiré ».

* L'Ecriture ne dit pas positivement si la création des anges a eu lieu avant ou en même temps que celle du monde corporel ; cependant le concile de Laîrau y fait allusion. Cf. Thom., Summa theolog., 1, qu. LXi, art. 3 ; Petav., De AiigeL, I, G. XV ; Suarès, Do>p. theoL, lom. ii, 1. \, c. m. — Quant à' l'hypothèse qui, d'apiès Jacques Bœhmo, regarde le chaos comme la conséquence de la chute des anges, les plantes et, les animaux du monde antérieur comme l'œuvre des puis- ' sances infernales, et ces plantes et animaux comme tout différents de ceux du monde actuel, cette hypothèse ne vaut pas la peine qu'on la réfute. La création présente tient par mille liens à la précédente.

C'est pour cela qu'on emploie le œ^^ (N'13). Genèse, i, 21 €t 27.

L'nESAMÉRON. :239

T La terre se couvrit de plantes avant que les poisson-, les oiseaux^ les reptiles et les quadrupèdes animassent l'eau, l'air et la terre.

8° Les animaux terrestres ne furent créés qu'après le peuplement des eaux.

9° L'homme ne fut créé qu'après le règne animal.

40° La terre a été faite pour le service de l'homme, ainsi que tout ce qui se trouve à sa surface K

De ce simple exposé il résulte nécessairement qu'une révélation divine immédiate peut seule être la source où le récit biblique a pris naissance ; toutes les cosmogonies des peuples nous rappellent cette révélation originelle dont l'historien inspiré nous transmet la forme h plus pure. c< Puisqu'un livre ', écrit à une époque où les « sciences naturelles étaient si peudéveloppées, renterme « et pendant, en quelques lignes, le sommaire des consé- « quences les plus remarquables, auxquelles il ne pouvait 0 être possible d'arriver qu'après les immenses progrès « amenés dans la science par le dix-huitième siècle et le « dix-neuvième ; puisque ces conclusions se trouvent en « rapport avec des faits qui n'étaient ni connus, ni même « sou[)Çonnés à cette époque, qui ne l'avaient jamais été «jusqu'à nos jours, et que les philosophes de tous les « lein ps ont toujours considérés contradictoirement et sous o des points de vue toujours erronés ; puisque, enfin, ce « livre, si supérieur à son siècle sous le rapport de la

* Aristote a déjà exprimé cette idée. {Physic, ii, 2; Polit.,

XX, vol. I, t. I, C. III, éd. Francf.) : 'Avafy.oi.ïov tûv àv6:iù-wv 6vêy.cv aî'iTZ TrâvTC. ireTTOtï.xîvai tt,v cpua*. Cf. ClCérOn,D(? ISQQ., I, 8.

* Boubée, Géologie élémentaire, Paris, 1833, p. 86. Apol, dd Cerist. — Tome L'. 14

310 cnAPiTHB IV.

« science, lui est également supérieur sous le rapport de « la morale et de la philosophie naturelle, on est obligé a d'admettre qu'il y a dans ce livre (juclque chose de su- « péiieur à l'homme, quelque chose qu'il ne voit pas, «qu'il ne conçoit pas, mais qui le presse irrésisliblc- 0 ment' ».

Ainsi que nous l'avons observé plus haut, l'Ecriture sainte n'a en vue que notre instruction religieuse ; ce n'est qu'indirectement et d'une façon secondaire qu'elle touche à des questions du domaine des sciences naturelles. Notre examen portera donc principalement sur la cosmogonie mosaïque, considcrée dans ses rapports avec les résultats do ces sciences et surtout de la géologie. Cette science avait, lors de ses débuts, dans le siècle p"écédent, donné fréquemment lieu à des attaques contre le récit mosaïque *, par suite d'observations incomplètes;

• « Nous ne pouvons trop remarquer cet ordre admirablet parfaitement d'accord avec les plus saines uoliuns qui formen, la base de la géologie positive ». Demerson, La géologie, Parist 1829, p. 408. — tt II est matériellement démontré », a di, Linné, « que Moïse n'a écrit et n'a pu écrire que sous la dictée, même de l'Auleur de la nature, neutiquam suo ingenio sed altiori duclu ». — Il est parfaitenieot vrai que Linné, et les savants précédemment cités, ne représentent plus la science dans son étal actuel; cependant leur témoignage n'a point été infirmé jusqu'ici par les résultats obtenus depuis.

•Entre autres BufTon, dans ses Epoques de la nature, 1774. « Depuis l'époque de Buffon, on vit s'élever système sur syS' tèrae comme les colonnes mobiles du déseri, qui de loin semblent s'avancer en un ordre de bataille menaçant, tandis que de près elles ne sont que des amas de sable. En l'an 1806, l'Institut français comptait plus de quatre-vingts de ces théories ayant la prétention de combattre les récits bibliques; néanmoins aucune d'elles n'a pu subsister jusqu'à noire époque ou ne mérite une mention ». Wiseman, lia}port$ des sciences naturelles avec la reliQion révélée.

LiiEXAMÉac:;, 211

mais bientôt, un examen plus approfondi la força de reconnaître que le récit de la Bible avait, dans ses points principaux, anticipé sur ses propres résultats. Ainsi, par exemple. Moïse distingue entre la lumière et le soleil, qui ne fait que la transmettre, et cette assertion, qui est maintenant une loi de la physique, n'a été découverte par la science que de nos jours. Aussi Origène* voyait-il une allégorie dans la création de la lumière, et saint Augustin, dans l'impossibilité d'expliquer ce passage, inclinait pour l'opinion d'Origène *. Newton lui-même ignorait encore ce que l'expérience a démontré depuis, et Voltaire ne faisait que répéter les railleries que ce passage avait déjà excitées cliez les antagonistes païens de la Bible '. L'existence de la lumière précédant le soleil est «i peu une pierre d'achoppement pour la science, qu'elle enseigne cette théorie indépendamment du récit biblique. This stumbling-block is the corner-stone of création *, dit un naturaliste américain. « Il résulte de ce phénomène», dit Humboldt * à propos de l'aurore boréale, a et c'est là

* C. Cels., vr, 60.

* De Gènes, ad litt., iv, 2 : Jstnm quœstionem relînquere non debemus sine aligna nostrœ preCatione sententiœ : ut sit lux illa, quœ primitus creata esî. non corporulis, secl sptntuatis est. Cependant les saiuts Pères, avant comme après mi {L c, xxvii}, désignaient celte lumière comme une apparition coiDorelle, surtout saint Grégoire de Nyss. (0pp., Pans, i03S,t.i, p.'S ol 10), Basil., in Hexaem., Hom. u, 6; Gregor. jNazianz. [Orat. in ^'ov. Bominic); Ambros. (Uexaem., i, 9.)

' V. Msedler, Ges. Natiirw., m, p. 653; Kessel, Varies., p. 8i; Reusch, p. 158; Ulrici, Gott unà die natur., p. 72.

♦ Delilscb, Op. cit., p. 97.

• Cosmos, ï, p. 207.

212 cz.ît::^ iV.

0 ce qui fait t;a grande irîîporL..ce, que la terre csi doaôe a de la propriété d'émettre une lumière propre, une lua mière distincte de celle que lui envoie le folcil. L'ina tensité de la lumière terrestre, ou pour parler plus 0 exactement, la clarté que cette lumière, dans toute sa c splendeur, peut répandre à la surface de la terre., sur- « passe un peu celle du premier quartier de la lune. G Quelquefois elle est assez forte pour permettre de lire

a sans peine des caractères imprimés Sans qu'il soit

« besoin de rappeler ici l'apparence problématique, mais a assez commune, de ces nuages peu élevés dont la suro face entière brille, pendant plusieurs minutes, d'une c lumière tremblante, nous pourrons trouver dans notre « atmosphère d'autres exemples à citer de cette produc-

« tioD de lumière terrestre Si les hautes latitaides ont

« leurs aurores dont les lueurs colorées traversent et a éclairent l'atmosphère, les chaudes régions des tro- « piques ont aussi leur lumière qui brille à la surface a de l'Océan, sur une étendue de plusieurs milliers de a lieues carrées».

Nous devons, avant tout, nous attacher à celte idée que la Bible n'a nullement pour but do nous enseigner l'histoire naturelle; nous ne devons pas, par conséquent, nous attendre à y trouver aucun renseignement direct et positif sur ces matières, ni même en chercher. Il n'en est pas moins certain cependant que, lorsqu'elle touche à ces questions, elle ne peut errer, étant l'œuvre du Saint- Esprit. Lorsqu'on explique cette partie de l'Ecriture sainte, deux principes fondamentaux doivent diriger : Le premier est qu'il ne faut pas, n'envisageant qu'un côté de la question, donner notre interprétation particulière comme

L HEXAMÉROI>. 213

V absolue parole de la Bible, alors qu'elle n'est que pro' bable, mais uon pas évidente jusqu'à exclure tout doute» Déjà saint Augustin * et saint Thomas ' avaient donné cette règle.

Notre confiance dans la vérité de la sainte Ecriture 0 doit être inébranlable. Mais, lorsqu'elle est susceptible « d'interprétations différentes, on ne doit point s'attacher « exclusivement à un seul et unique sens, afin que l'E- « criture sainte ne devienne pas un sujet de risée pour « les infidèles, lorsque, par hasard, la tausscté de notre «opinion aura été prouvée». N'oublions pas en outre que le récit biblique a été écrit dans la langue et avec les idées contemporaines de sa rédaction. Saint Jérôme ' a fait ressortir cette idée, et saint Thomas y insiste aussi, que le récit de la Bible est un récit populaire, phénoménolologique et anthropomorphique, et non pas une leçon d'astronomie, de géologie ou de philosophie *.

En second lieu, on ne peut mettre en parallèle avec le texte de la Bible que des vérités scientifiques, certaines et indiscutables, et non des théories et des hypothèses dénuées de preuves. Lorsqu'on conserve ce juste milieu et

* De Gènes, ad litt., i, 18 ; Confess , XX, 23, 24.

* Summa theolog., I, qu. Lxviii, art. 1. » In ierem., xxviii, 10, 11.

* L. c, qu. Lxvii, art. 4 ; qu. lxix, art. 2 : Bicendum, qmd Moyses ea tantum proposuit, quœ in manifesto apparent. Cf. qu. LXX, art. 1. « La sainte Ecriture », dit Kepler [Epitome astronom. Copernic, p. 138), qui nous instruit sur les sujets les plus élevés, emploie le langage usuel pour se faire comprendre, et ne parle qu'incidemment des objets naturels et selon les apparences ».

que l'on ne s'écarte pas de celte ligne de conduite, tout différend entre la Bible et l'histoire naturelle disparaît entièrement, a La vraie géognosie », dit Huinboldt % fl nous fait connaître la croùtt; du globe, telle qu'elle est « actuellement. C'est une science aussi certaine qu'autcune science descriptive de la nature peut l'être. Au Œ contraire, tout ce qui a rapport à l'état primitif de « notre planète, est aussi incertain que la manière dont

a l'atmosphère des planètes s'est formée Cependant le

c temps n'est pas encore bien éloigné, oii les géologues « s'escrimaient à ces problèmes dont la solution est à « peu près impossible sur ces temps fabuleux de l'histoire «du monde». II dit encore ailleurs: «La cosmogonie « suppose l'existence préalable de toute la matière mainc tenant disséminée dans l'univers, et s'occupe seulement « des différents étals par lesquels cette matière a dû « passer pour parvenir à sa forme et à sa composition « actuelles. Tout ce qui se trouve en dehors de cette a sphère appartient aux spéculations de la métaphycsique ».

« Ces expositions », dit Burmeisîer*, auxquelles nous « donnons le nom d'hypothèses, joueront toujours un « grand rôle dans notre histoire de la création ; nous a sommes obligés de nous aventurer d'autant plus sur ce * domaine, qui est celui de la probabilité, que l'objet

* Cosmos, I, p. 31. ^

• GescMchte der Schœpfung. A la page 127, il avoue lui-mftme que sa ihéorie sur la formation de la terre est une hypothèse. — On trouve d'autres aveux du même genre dans Quenstedt^ {Epoqiuss de la nature, Tûbingen, 1860, p. 20. — Sonsf und Jetzt., p. 261, De même Naumann, Géoyrmie, 2^ édit., 18(i3, ii, p, 16,

l'oexamérok. 215

« que nous examinons s'éloigne davantage du prtîsent, et « que nous pouvons par conséquent d'autant moins le c constater et le comprendre à l'aide des faits contempo- 0 rains. Tout ce qui excède la période historique ne re- « pose que sur des hypothèses, des présomptions et des a théories dont il est impossible de confirmer l'exactitude « par des faits réels * ».

«Nous sommes lorcés d'avouer», dit un autre auteur', « que l'époque n'est pas encore venue d'établir une théorie « complète et indiscutable de la terre, parce que nous ne « sommes pas jusqu'à présent parvenus à réunir tous les < éléments et les faits sur lesquels une semblable théorie o puisse être fondée avec succès ». Ajoutons encore que les théories géologiques changent, malgré la jeunesse de cette science, avec une rapidité qui est devenue proverbiale ' ; hypothèses sur hypothèses se succèdent et se combattent ; non-seulement la base même indispensable pour asseoir un système quelque peu vraisemblable, je veux dire le principe que les mêmes lois ont constamment agi de la même manière depuis le commencement * , ce principe n'est pas encore prouvé, mais il est même contesté par les autorités les plus compétentes ". Tandis

» Burmeister, p. 270.

* Buckland, Géologie und Minéralogie.

* V. Anstedt, d. Vorwell.

* i< Il est de toute impossibilité de fournir cette preuve ». A. Wagner, Gesch., der Ùrwelt, 1845, p. 330.

* A. de Humboldt, Cosmos, t, p. 6, 89 ; ii, p. 302; in, p. 4, 9. — Pcriy, Anthropologische Vortrœge, p. 40. — C. Vogt, Geolog., § 1j7o. « La mesure de l'aclivilé dilléra selon les lenips ». —

216 CHAPITÛE lY.

que lés uns s'abandonnent aux rêves de leur imagination, à laquelle on accorde uu grand rôle dans celte science', a les a coryphées », de l'aveu de Wagner lui-même, «exerceii « un terrorisme qui trouve son pendant dans la pieu£3 « admiration de jeunes géologues, échos fidèles du maître, « impatients d'entendre son opinion; tandis que celui-ci, a à son tour, semble attendre un principe qui lui manque a encore ' ».

Au reste, si dans l'état actuel de la science il se présente de sérieuses difficultés, des difficultés qui paraissent mêine impossibles à résoudre, rappelons-nous ce que nous avons dit autre part, qu'aucune objection fondée ne peut s'élever contre la foi *. C'est ce qu'a déjà fait remarquer saint Augustin * : « Lorsqu'on élève une objection contre l'E- < criture L-ainte », dit-il, «elle ne peut qu'être apparente, a si spécituse qu'elle nous semble ». L'objection ne prouve qu'un défaut de science chez l'individu ou dans l'époque qui la soulève sans pouvoir la résoudre, mais elle ne peut en aucune façon ébranler la vérité reconnue

Cuvier, Disc, sur les révoîut. du globe, p. 27, 41, 88, lOo. — B. Cotla, Vorw. zu LyelVs Géologie, Berlin, 1857, — A.Wagner, Geschichte der Urwelt, 1857.

* Mùncliemr Gelehrte Anzeigen, xiil, 698.

' Fr. V. Kobell {Mùnch. Gelehrte Anzeigen, xxr, 217). De même Scliafhaeiul [Festrede vom xxv, Aug., 1843), et A. Wagner, Op. cit., qui exprime en même temps l'opinion de Gœthe, p. 19. — On trouve des citations de ce genre dans Reusch, p. 40 et suiv.

» T. Il, p. 124.

* Ep. cxLix ad Marcell. Cf. Thora., C. Gent., i, 7. — Les objections qu'on élève contre les doctrines de la foi ne reposent que sur des probabilités ou sur la sophistique.

l'hexaméron. 217

avec évidence. Ceci s'applique à toute espèce de vérité, religieuse ou profane*. La difficulté que nous ne pouvons vaincre maintenant, sera vaincue plus tard. « Lorsque r. les libres penseurs », dit Euler *, «nous objectent les « difficultés et les contradictions apparentes qu'ils pré- « tendent relever dans l'Ecriture sainte, il serait fort à fit propos de leur faire remarquer qu'il n'est point de « science si complètement démontrée, qu'elle n'ait sou- 0 levé des objections beaucoup plus sérieuses encore, et a qu'on n'y ait relevé des contradictions en apparence ina solubles; mais quand on peut remonter jusqu'aux prea miers principes de ces sciences, on est à même de faire « disparaître ces objections. Cependant, quand bien même a on serait dans l'impossibilité de le faire, ces sciences a ne perdraient rien de leur certitude. Pourquoi alors de a semblables attaques priveraient-elles l'Ecriture sainte a de toute autorité? »

On avait produit la géologie, l'astronomie, la chronologie et l'histoire comme autant de témoins qui devaient déposer contre le récit de la Bible ; les objections

* De Maistre en donne des exemples. Soirées de S. Pctersb.^ t. I, p. 241.

* Defeme de la révélation divine contre les objections des incrédules, § 39, 40, 44. Le mince bagage scientilique de Schleiermacher nous explique les paroles suivantes qu'il écrivait à Lùcke, en 1829 [Theol. studien und Kritih. , n^ p. 489) : «J'ai le pressentiment que nous devons apprendre à nous passer (Je Ijeaucoup de choses qu'une foule de gens sont encore liabiuics à regarder comme inséparables du christianisme. Je mets tout à fait de côté l'œuvre des six jours, mais l'idée de la création elle-même, combien de temps encore pourra-t-elle se soutenir en face de raisonnements scientifiques tellement puissants que personne ne pourra s'y soustraire ? »

faites alors sont tombées depuis longtemps ; et ceux-là seuls avaient raison qui les méprisèrent dès le début, ou ne les examinèrent que dans le but de les réfuter, mais non pour arriver à la certitude par le doute. L'observation de saint Augustin s'applique aussi à ceux qui, à l'aide de textes bibliques mal compris ', combattent des vérités et des faits prouves jusqu'à l'évidence. « Qui- 0 conque, à une preuve évidente prétend opposer l'auto- 0 rite de l'Ecriture, oppose en réalité non pas l'Ecriture, « mais sa propre interprétation de l'Ecriture».

Avant ae passer à l'examen du récit biblique de la création, en nous plaçant au point de vue des sciences naturelles, nous allons résumer le plus brièvement possible les résultats cosmologiques obtenus par les sciences naturelles.

Voici l'hypothèse généralement admise depuis lîerschel et Laplace par la plupart des savants, pour expliquer la formation de la terre. Le globe terrestre était au commencement de son existence une masse gazeuse d'un volume énorme, qui, en se condensant graduellement, passa à l'état d'incandescence ; mais, par suite d'un refroidissement continuel, l'astre, primitivement j^azeux, arriva à son état actuel *. Partout égal à lui-même dans

* De même qu'autrefois les adversaires du système de Copernic, et de nos jours les champions de cerlaiues doclriues politiques.

•Burmeister, Geschicte derSchœpfung, 1" édit., p. d29. — Nous ne devons pas néanmoins passer sous silence que cette théorie a clé récemment très-aitaquée. — Cf. Ludwig, Handb'ich der Géologie, iSQl ; Lyell, GeÀogie. 1857, p. 129; A. Wag:'er, Geschicte der Urwelt, 1837; Witikler, Island, 1861, p. 281 ti suiv.

L'nElAaÈRON. £19

sa forme, le chaos primordial était de même indifférent quant à la matière, et aussi inerte qu'informe ; ci ce fut seulement lorsque les différences de température commencèrent, qu'elles déterminèrent dans les substances dégagées les unes des autres une action réciproque des unes sur les autres, et conforme à leurs propriétés

physico-chimiques inhérentes Une fois concentrée,

la masse produisit le rayonnement de lumière qui appartient aux températures élevées ^

Les métaux précieux, par conséquent les plus denses, se dégagèrent les premiers et formèrent un noyau solide. Les terrains ou aicaiis, composés d'oxygène et de métaux, dégageant une chaleur intense pendant leur combinaison, formèrent une enveloppe de scories liquides autour du noyau métallique. A mesure que le reîroidissement augmentait, la solidification avait lieu, et les silicates (mélange de silice et d'alcalis] se cristallisaient. L atmosphère entourant ce globe contenait de Teau, de l'oxygène, de l'azote et diverses matières ; les vapeurs se condensaient et tombaient sur la croûte terrestre ; échauffées à son contact, elles remontaient bientôt. C'est ainsi qu'aux dépens de l'enveloppe qui se refroidissait successivement, une température à peu près égale s'établit par cette alternative d'ascension et de chute. Par suite du refroidissement et de la condensation, les masses se contractant, des fissures et des crevasses se produisirent dans l'épaisseur de sa croûte consolidée. Par les ouvertures, demeurées béantes à la suite de ces ruptures, les matières

Gènes., i, 3. (Noies de Burmoister.)

220 COAPITRE IV;

liquides ou demi-liquides, renfermées au-dessous de la croûte consolidée, se firent jour et s'élevèrent de l'intérieur, puis se durcirent. Le refroidissement successif fit tomber dans les régions inférieures de l'atmosphère les vapeurs aqueuses qui formèrent un océan primordial en ébuUilion. L'eau et les vapeurs bouillantes, venant en contact avec la croûte terrestre, la décomposèrent : il se forma alors des matières qui furent entraînées par la mer, puis déposées par couches successives. Ce travail se renouvela fréquemment : la température baissait toujours. D'abord, les masses incandescentes, faisant sentir leur action au dehors, produisirent par leur rayonnement un climat tropical qui régna uniformément sur la terre; petit à petit, enfin, notre globe atteignit le degré d'équilibre actuel de la température, dans lequel le rayonnement est égal à l'absorption.

C'est ainsi que, après des millions d'années (?), se forma peu à peu l'enveloppe terrestre ; le centre est un noyau incandescent. Sur le fond des masses cristallines (roche primitive, granit, porphyre, siénit et basalte) se déposèrent successivement des couches de terrains différents dans un ordre déterminé '. Burmeister adopte *, au point

* Terrains de transition. — Terrains stratifiés primaires. — Terrains stratifiés secondaires. — Formation tertiaire. — Diluvium. — AUuviura.

* Id., p. 270.— Il ne faut pas oublier ici que, de même que la géologie, la paléontologie est une science encore trèsjeune dont les bases n'ont été posées qu'il y a peu d'années. Vogt {Géologie, 1854, n, p. 382). Lyell {Géologie, 1858, p. 267) avoue que nous ne sommes qu'au début des recherches, surtout au point de vue de la succession des êtres organisés. V. Reusch, 261.

L'aEXAMÉRON. 221

de vue de l'apparition de la vie sur la terre, trois principales périodes. La première période ou mythique, dans ia(iuclle la chaleur et les ténèbres (alors que la masse liquide incandescente, renfermée à l'intérieur, ne donnait plus de lumière) rendaient toute vie organique impossible. La seconde période, dans laquelle la terre fut achevée dans SOS conditions essentielles : période qu'il subdivise en trois époques : 1° D'abord l'Océan fut peuplé d'animaux rudimentaires, et les îles qu'il renfermait se couvrirent de végétation ; mais les animaux qui respirent dans l'air n'existaient pas encore : ensuite apparurent les premiers amphibies, et enOn, avec la formation tertiaire, les mammifères. La troisième période commence avec la distinction des zones, et l'apparition de l'homme sur la terre après l'époque diluvienne.

Il est inutile d'ajouter que cette théorie, qui cherche à expliquer la formation do la terre par des forces inhérentes agissant d'après des lois déterminées, n'exclut en rien l'existence de Dieu comme cause première, créateur de la matière première, principe suprême et régulateur de tout mouvement et de tout développement % pas plus qu'elle n'est en opposition avec la géogonie biblique. D'après l'Ecriture sainte, la puissance créatrice de Dieu a fait sortir du néant toutes les créatures dans un cer-

* « On conçoit que la matière suive aujourd'hui les lois infaillibles, qui la régissent et qui conservent une rcgulanté élernelle ; mais il a fallu une impulsion première, qui a lout ordonné pour rinépuisable série de temps ». Barthélémy Sàintllilaire (Journal des savaiits, 1862, p. eO"?). Colta lui-même dit : « L'origine première do la masse terrestre est une énigme iusolub'le qu'on ne peut expliquer qu'en admettant la puiteanco infinie d'un Créateur ». V. Wagner, p. 170.

tain espaco de 'emps, par une suite de périodes et de transitions déterminées. Ces périodes furent au nombre de sept, y compris celle du repo?, c'est la semaine de Dieu. Combien de temps ont duré ces périodes, ces jours de la semaine divine, c'est ce que la géologie est impuissante à calculer, et ce que la Bible ne nous a pas indiqué; mais n'oublions pas que mille ans sont aux yeux de Dieu comme un jour *. Il est clair, du moins, que les trois premiers jours de la création ne sont pas des jours astronomiques, mais des jours prophétiques; car, ce n'est qu'à partir du quatrième que le soleil et la lune apparaissent, et que la nuit et le jour sont déterminés : saint Augustin avait déjà fait celte remarque*. L'Ecriture sainte ne voit du reste aucun obstacle à considérer aussi les trois autres jours comme des jours prophétiques, c'est-à-dire de longues périodes, puisque le septième jour, le jour du repos de Dieu, ne peut désigner un jour de vingt-quatre heures, et que ce mot de jour est souvent employé pour désigner des périodes déterminées par certains événements '.

* Ps. LXXXIX, 4.

» De Cic. Pei, xi, 7.

* Ainsi, Genèse, ii, 4 : « Au jour où Dieu fit le ciel et la terre », loule la durée de la création, divisée en six jours, est désignée sous le nom de jour. De même le iour du Seigneur, comme ranooQcent les prophôtes, n'est pas un jour asu^onomique. [Joël, u, H, 31 ; Sophoiiie, i, 7; ix, 14.) L'important, ainsi que le font remarquer avec justesse Reusch (p. 123) el Hanoberg [Geschichte der bibl. Offenh., 2« édit., p. 13) est le nombre sept, la semaine du Seigneur, et non la durée des divisions. On ne saurait objecter la formule qui termine le récit de chaque jour ; « el il fut soir, et il fut mdtin », car elle est employée pour les trois premiers jours ou il n'y avait

i-'HEXAMÉRON. 223

Examinons maintenant les six périodes de formation de la terre suivant l'Ecriture sainte, en nous plaçant au point de vue du naturaliste : au premiCi" jour correspond la période de la lumière ; on pourrait aussi l'appeler la période chimique, car c'est alors que les atomes élémentaires se combinèrent, et chaque combinaison augmentait la lumière et la cbaleur. La lumière et la chaleur (magnétisme, électricité), sont les manii-static s générales de toute activité élémentaire et la condition de toute vie organique. Avec le second jour commence la période atmosphérique, c'est-à-dire la formation de l'éllier céleste; les eaux se divisent, Tatmosphcre maintient les eaux sur la terre et fait flotter les nuages au-dessus d'elle, a 11 me semble », dit Pianciani, « que c'est ainsi qu'on « doit se figurer ce qui se passa alors. Dès que l'embrasea ment, développé sur la terre, par les combinaisons « chimiques de la lumière et de la chaleur, commença à

ni lever ni coucher de soleil. Cette formule désigne, ninsi que l'a fait observer sanit Augustin, la (lu d'une période et le commencement de l'autre. « Dans ces jours », dii-il (De Gènes, ad lut., IV, 18), « où tout fut créé, j'entendais par soir le fait d'une création accomplie, par matin le commencement d'une création à accomplir». — Cf. Petav., De opif. sex dier., r, 5. L'Eglise, au reste, laisse un vaste champ ouvert au commentateur; ce qui le prouve, c'est l'interprétaiion que saint Augustin donne de l'Hexaniéron : d'apiès ce saint docteur, la suite des jours n'est qu'une façon d'exposer et de rendre sen^^ible le récit de la création. [Civ. Dei, xi, 30.) Eh bien, celle théorie n'a pas encouru le blâme des théologiens. CL Thom., Summa thevloQ., I, qu. LXXiv, art. 2 ; Suarès, De oper. sex dier., Tract. I, c. x-xii. Celui-ci expose en uième temps l'opinion de Cajetan ei de Melchior Caniis qui ii'admetieni qu'un jour : Sœpe etionn dies accipitur pro indefudto. On peut encore appli(iuer ici 1« mot de saint Augustin (/. c, xxviii) ; Neque etiam hœc confirmo, ut aliam smientiam, quœ propoiwida sit, iavaairi non posie tonUiidam.

224 CHAPITRE iV.

a diminuer, il dut tomber une immense masse d'eau « qui enveloppait auparavant le globe d'un nuage épais. 0 Néanmoins, les régions supérieures, en raison de leur a température plus basse, retinrent une grande quantité « de vapeurs aqueuses ; celles-ci formèrent autour de la « terre une ceinture de nuages séparés des eaux terrestres «par l'atmosphère transparente' ». On pourrait aussi nommer celte période celle de la cristallisation, car le re'roidissement successif amena la formation des corps inorganiques solides.

La troisième période est celle de la végétation : Dieu y exerce une double activité, mais en poursuivant un but unique ; car il sépare à la fois la mer de la terre, et revêt celle-ci de végétation comme d'une parure. L'Ecriture ne déclare pas formellement que tout ce qui est aujourd'hui terre ferme sortit le troisième jour du sein des eaux *; d'après l'observation des géologues, des soulèvements eurent lieu, même après la période de la création animale, par suite de violentes éruptions ^ qui engloutirent des générations entières d'êtres créés. La terre était couverte d'un nombre inQni de plantes, mais dont la variété était

*Pianciaoi, In Eistor. Créât. Mosaf",. Comment. Cf. Civ. Cattol. Cosmogon. natur. compar coll. Gen., ser. IV, vol. i, page loO.

» V. Delitsch, p. il8.

^ L'Ecrilure enseigne-t-elle le vulcanisme ou le neptucisme? Aucun de ces aeux syslèmes, ni clans ce passage, ui dans le Ps. cm, 3 : son rôle ia met au-dessus de ces contradictions. « Ceux », dit BucKland, p. 14, « qui cherchent dans la Bible une histoire détaillée de la géologie sont déçus dans leur espérance, attendu que ce livre n'est destiné uniquement qu'à être un guide dans la toi religieuse ».

l'he:îAj1Éron. -25

assez restreinte ; aucun mammifère, aucun oiseau n'animait ces épaisses forêts '.

Une végétation gigantesque couvrait le globe tout entier, développée, dans une demi obscurité, par une chaleur excessive et une extrême Iiumidité*. Circonstance remarquable, cette température élevée, jointe a une humidité constante, n était point spécialement propre à certaines régions du globe : quand ou trouve les mêmes fossiles au Groenland et à Ténériffe, par exe r pie, quand on voit les mêmes espèces végétales, aujourd'hui éteintes, se rencontrer avec le même degré de développement, à l'équateur et au cercle polaire, on est bien forcé de reconnaître qu'à cetîe époque la température du globe était la même partout.

Ainsi s'achève la formation de la terre comme corps isolé et indépendant. Dans le quatrième jour sont réglés les rapports de la terre avec les autres astres, et maintenant apparaissent le soleil, la lune et les étoiles. Si nous ne perdons pas de vue le but de la révélation biblique, nous trouverons tout simple qu'elle ne nous dise pas ce que sont les astres en eux-mêmes, et quand ils ont été créés comme tels : le livre saint se contente de nous apprendre ce qu'ils sont pour la terre et pour l'homme. Le soleil, la lune et les étoiles i:ûnt des créatures de Dieu,

* Bvogniàvi, Considérât, sur lanat. des végét., qui ont couvert la superficie de la terre aua; diverses époques de sa formation. (Inslit. des bciences Paris, t. xvi, p. 423.)

* Strauss aurait pu se faire mieux renseigner parBurmeister; il n'aurait pas écrù {Glaubenslehre I, p. 622) cette phrase : « L'astronomie actuelle trouve inadmissible que la séparation des éléments et la végétation aient eu lieu sur la terre avant l'appariiion du soleil ».

Apol. du Christ. — ToiiE 111. 15

ils doivent séparer le jour ds la nuit, et servir à marquer les temijs *. Tant que celle ceinture de nu.iges enveloppa la terre, les astres ne parurent pas. Nous pouvons nous imaginer l'œuvre du quatrième jour comme la conséquence d'un progrès successif, ou comme l'effet d'une violente catastrophe qui amena dans l'atmosphère dts changements considérahles *.

La cinquième période est celle de la vie animale. Les conditions cosmiques de vitalité étaient remplies; l'air, auparavant chargé d'un excès d'acide carbonique ', était purifié; la température s'était abaissée, et le soleil répandait une lumière bienfaisante. Bienlôt, suivant les lois qui président à l'évolution des forces physico-chimiques, aux organismes inférieurs de la vie végétale succède le monde des animaux qui se nourrissent de la plante et unissent ainsi la vie organique (végétative) de la plante, à la vie plus complète des sensations et des mouvements commandés par la volonté*. Moïse emploie de préférence en ce dernier cas le mot créer^ pour désigner la vie de

* Deuteron., iv, 19.

* Quant aux questions de savoir si le soleil, la lune et les étoiles oui été créés postérieurement à la terre, ou si, à la naissance de la terre, ces astres étaient déjà parfaits, ou si enfin leur formation a été simultanée avec celle de la terre, la Bible n'y répond point. Du livre sacré on ne peut conclure qu'une chose, c'est qu'à partir de celte époque ils furent liés à la terre dans un rapport intime, et qu'une opposition de polarité solaire et planétaire put se former. C'est ainsi que disparaissent les prétendues contradictions de la Bible avec la science énumérées par Strauss.

* Brogniart, op. cit. — Burmeister, Op . cit., p. 409. ♦Burœeisler, Op. cit., p. 29{), 410.

L'iItXAMÉRO.N. 227

ranimai comme un principe immatériel, conformément au principe, non encore déti-uit, formulé par iiarvey: omae vivum ex ovo, et sans doute aussi pour affirmer davantage leur caractère de créatures en présence du' culte égyptien ' des animaux. Pour les Hébreux, la classification la plus simple et la plus compréhensible est celle en animaux qui nagent, qui \olent, qui rampent et qui marchent *.

La création successive, telle que l'Ecriture nous la rapporte, est celle que la science indique comme conforme à la nature, etaue l'expérience confirme avec une grande probabilité. Une végétation luxuriante et une atmosphère surchargée d'acide carbonique se trouvent toujours réunies ; actuellement encore les contrées volcaniques exhalent de l'acide carbonique. Mais une atmosphère semblable est très-nuisible aux animaux qui ne vivent que dans l'air, par où s'explique facilement le manque d'animaux terrestres ; les amphibies peuvent seuls prospérer dans une pareille atmosphère.

Cette atmosphère n'avait pas sans doute celte influence délétère sur les animaux vivant dans l'eau. Ces créatures purent naître, lorsque l'atmosphère eut été en partie déjà épurée par de grandes masses de végétaux '. Leur

* V. Exod., xxxn; Sages., xi, 18.

• Gènes. y ix, 2 ; Lexit., xi, 46 ; Beuteron. iv, il, 18 ; III Rois, Vf, 33. — « Les animaux, dit Cicéron (De natura deorum,

' II, 122), cherclient leur nourriture, les uns en marchant, les i autres en rampant, en nageant ou en volant ». — Cf. Qu. I Tusc, V, 13.

' Ampère s'exprime de même. — V. Bertrand, Lettres sur les révolutions du globe, p. 316.

228 CRAPITRE IV.

uaissance avant toute végétation est déjà impossible par la raison que tous les animaux ont besoin des végétaux pour leur existence et ne peuvent , conim.e les plantes, former directement des éléments une matière organique. Si un grand nombre d'animaux en mangent d'autres, ceux-ci à leur tour mangent de l'herbe et ranimai enfin « n'absorbe rien dans sa substance qui n'ait « déjà existé sous une forme quelconque comme maa lière organique. C'est ce qui démontre l'impossibilité « qu'un organisme animal ait pu exister avant un orga- « Liisme végétal, bien qu'il soit à supposer qu'ils ont dû a se suivre à un court intervalle ' ». Ces données sont au reste confirmées par la géologie. La création organique commença par le règne végétal, bientôt suivi du règne animal qui lui-même fut produit dans l'ordre suivant ; d'abord les poissons, ensuite les animaux terrestres, surtout les mammifères, et enfin l'homme ^

Non moins clairement que l'histoire de la création, l'observation des faits démontre que la vie a dû commencer sur la terre par les êtres les plus simples, et que non-seulement les plantes étaient au commencement en jilus grand nombre que les animaux, mais encore que les différentes espèces de plantes de la terre ferme ont l-aru longtemps avant la plus grande partie des animaux leireslres '.

* Bavmeister, Op. cit., p. 409. V. J. Muller, Eandbuch der ihysiolcg., 4* édit. î, pc 30, 44.

* F. Pfafï. Schœpfùnffugesch., p. 613.

^ Marcel de Serres, De la Cosmogonie de Jtloîse comparée aux faits

géologiques.

l'hexaméron. 229

Voici la classification adoptée généralement par les savants de nos jours:

4° Les terrains de sédiment primitifs, qui se décomposent ainsi : {a) La période paléozoïijue dans laquelle on ne trouve pas encore de pétrifications ; [à] îa formation houillère avec ses couches mnombrables de plantes accumulées et tranformées en charbon ; (c) la formation permienne, qui contient les premiers vestiges d'animaux vertébrés à respiration aérienne (une espèce de lézard).

2° Les terrains de sédiment secondaires (période mésozoïque), composés de [a] la formation triasique, [b) des trois couches jurassiques dont la première, le lias, contient des organismes particuliers (Bélémuites, Ammonites, Ichtyosaures), (c) la formation crétacée.

3° Les terrains tertiaires (période cénozoïque), dont les couches se distinguent par la foule d'organismes pétrifiés renfermés dans leur sein, et qui se rapprochent de nos espèces actuelles.

4° Le diluvium*.

5° Enfin, l'alluvion qui s'est formée dans les temps historiques par des inondations partielles.

Voici donc les résultats de la géognosie : 4° Aussitôt après la séparation des mers et des terres, développement d'une gigantesque végétation ; 2° dans la période de soulèvements et d'affaissements successifs, une apparition en masse d'animaux aquatiques et rampants , ainsi que des oiseaux. 11 est facile de comprendre que It -

* V. Lyell., Elem. de Géologie. — Pelzold, Geolog. 2. édit. Leipzig, l8io, p. 49 et 283. — Burmeister, Op. ctY., p. 187et suiv. — Uirîci, Op. cit., 276 et suiv.

squelettes des oiseaux ne peuvent pas se conserver aussi bien que ceux des lézards et des coquillages. Les oiseaux, vivant sur la terre fermcj tombaient en pourriture après leur mort. Les animaux aquatiques, au contraire, vivant dans la vase , y trouvaient une sépulture en quelque sorte, et leurs ossements ainsi pénétrés par le limon se pétrifiaient. Déjà dans la période triasique, au Connecticut (grès bigarré, caicaire conchylien, et keuper), on a trouvé des empreintes d'oiseaux gigantesques ressemblant à des autruches. Dans la formation argileuse nommée weald (entre le terrain jurassique et la craie), on a rencontré des os d'oiseaux paludéens, et, dans la formation crétacée, aes restes d'oiseaux*. Dans le terrain jurassique on voit déjà des empreintes isolées de mammifères ; mais cette classe n apparaît dans son développement complet que dans la molasse (seconde formation tertiaire). La période où fut crée le monde des mammifères se distingue clairement, comme une époque capitale, de la période houillère (végétation), et de la période jurassique (poissons et ampniDjes.) Si nous considérons, d'une part, que les plantes de la période houillère se recconlrent sous toutes les latitudes, par conséquent qu'à cette époque il n'existait pas de différence climatérique *, d'autre part, que les traces de climats différents apparaissent dans la formation triasique et jurassique * , nous voyons la

* V. Ebrard, der Gîaube an die hl. Shrift und die Ergebnisie der Naturferschung. Ronigsberg 1861, p. 63.

* Burmeister, Op. cit., p. 272j Brogniart, Op. cit.; Marcel do : Serres, Op. cit.

• Burmeister, Op. cit., p. 282.

l'hexaméron. 231

géologie d'accord avec la Bible pour placer racbèvement cosmique et planétaire de la terre entre la période houillère * et les terrains de sédiment secondaires*. Bien que, suivant quelques naturalistes', certaines espèces de crustacés, complètement disparues de nos jours, tels que les tiilobites, se rencontrent dans les couches les plus basses des terrains de transition mêlées aux premières plantes marines, il ne s'ensuit nullement que l'animal ait précédé la plante. La juxtaposition n'implique pas nécessairement une formation contemporaine, puisque, d'après le i>rincipe établi par Burnieister et Mûller, l'animal sup-

» Genèse, i, 9, id.

* Genèse, i, 20. 23.

3 Buckland, Op. cit., p. 17 ; Qiienstedt, Epoch. d. nat. Tûbingen, i860, p. 39,- Wagnnr, Op. cit., p. 195; Nauinaun, Op. cit., II, p. 213 : Bosizio (Das Ilexaemeron und die Géologie, Maiiiz 1863), pour éviter la flifficulîé mentionnée ci-dessus, se joint à K. Animer, Keil et aux écrivains chrétiens et païens des premiers siècles tels qu'Apulejus, De mag., c. xli . p. 534. Terlullian., De PalUo, c. ii'; Euseb. Chronic. Clem., I, p. 62; Jiusiatli., In Hexam.-^ p. 49; Augustin {Civ. Dei, xv, 9), pour melirerépoque de l'existence (Jes fossiles après l'accomplissement entier de ia créanon terrestre et les regarder comm»; produits par le déluge el d'autres influences des éléments. D'après le même auteur, les résultats obtenus par la géologie au point de vue des couches de terrains et des pétriQcations est radicalement inadmissible. Sans doute, nous n'admettons pas les ■yeux fermés toutes les théories des géologues, nous l'avons suffisamment prouvé. (V. Naumann, ii, 17 et suiv). Mais nous ne pouvons nous résoudre à admettre l'opinion de Bosizio, tant qu'il n'appuie son raisonnement que sur trois noms Yolger, Meyer et ôronn. Volger professe une opinion peu partagée et p«u autorisée parmi les géologues, el Meyer ne s'est distingué que par son travail sur les vertébrés. Bronn, au contraire, partage l'opinion des couches successives et n'y apporte que des modifications peu importantes, ainsi que W. Hamilton, auquel en appelle Pianciani. (Cto. cat.) Kurloga eiiân ne donne aucune preuve.

232 CHArlTRE IV.

pose la plante, et que le développement général ne peut être que successif et ascendant. Le terrain composé d'un gram très-fin, et la régularité des couches (grauwach, période paléozoïque) ont fait supposer pour le berceau de ces formations un océan calme ou peu agité. La grande quantité de houille et de bitume qu'on trouve comme matière colorante dans le Grauwach, prouve que cet!e mer contenait de grandes masses vegélales carbonisées. 11 faudrait donc admettre, avant leur formation, une riche organisation et un terrain propre à nourrir les plantes *.

* Burtneistor, Op. cit., p. 198. — Au point de vue biblique crsquelqups crusiacés ignorés des Hébreux; conime ies iolusoires, di?, araissent tourà tait en présence de ce gigantesque développemonl du nionoe végéial sur le continent pendant la périoae hoi .ilère (troisièn^e jour), ainsi que du monde aninnal des périodes secondaires et tertiaires (cinquième et sixième jour). A. Wagner, d'après Buckland, admet {Op. cit., I, p. 50""), que le troisième jour la forma'ion du gione terrestre et des moniagnes était complète; les organi.-mes végétaux et animaux de cette époque étaient d lOi des conditions d'existence sans aucun rapport avec les nôtres; le monde des animaux et des [liantes indiqué par la Bible est donc bien postérieur et tout à fait différent du monde fospile. (Keerl, Der Mensch, da$ Lhenbild GoUes. Basel 1861, p. 5S4). In c-mclusione, dit Pianciani (l'.iv. Catt. Ser. IV. vol. ii, p. 307): 1° La proptosizione générale: il rcgno animale è anteriore al vcijctjhile , é assurda ; dacché le piante acqiiatiche debbono essere almeno contemporanee ayti animait acquatici. e cosi le piante terrcstri agli animali terrestri. 2° ISon é finora accertato, benché sia vcrsimile, che le ydanfe marine prccedessero le terrestri ; né é diviostrato, che queute fûssero posteriori agli aimali marini degli classi inferiori, némancano ragioni probabiti trotte dai fatti e dair annivrpa a favore délia contrai littoria^' asserzione. o" Nonéxerisimile che gii animnli và'teirati sieno auteriori o ancora contemporanei aile fiante anche terrestri.

Al più potrebbe ammettersi che sieno stati a vn dipresso cordem' poranci. e precedenti agli altri esseri de" due regni. l apprnire délie infime piante (alghe ecc.) e dell' infima provincia del regno animale, quella detta de' radiati, i quali s'allonf'r'inno al tidtn délia forma degli animali p'ù elecati e pià cuHuo.iuti; c quei délia classe de'

i'hexaméron. 233

Il est probable qu'une grande catastrophe précéda la période de la création des animaux, et qu'une plus grande encore la suivit. Des couches entières furent soulevées et, à la place de la mer, apparut la terre ferme ; des torrents de vase, versés des profondeurs de l'Océan, engloutirent une foi.'Ie d'êtres vivants, même des espèces entières, et dp nouvel !es vinrent les remplacer. Depuis le commencer^cnt du troisième jour jusqu'à la création de l'homme, il y a un espace largement suffisant pour la composition de la croûte terrestre (formation dos couches fossilifères), et rien ne nous empêche d'admettre qu'elle coïncida avec les catastrophes qui bouleversèrent la création des végétaux au trolMcme jour et celle des animaux au cinquième, €t engloutirent des générations entières. « Car, « chaque jour de la création ne voit pas l'achèvement de « son œuvre propre, il en pose seulement le principe, et « le développement se poursuit encore après ' ». De ce

folipi fiù rassomigJiano per la forma, la immobilità e la carenxa di organi di locomozione, aile piante che aqli animali, e per vegetaiili crano ritenuti ângli antichi naturalisti.

Reusch, Op. cit., traduit par X. Hertel p. 323 : « Ce ne fut que lorsque les plantes et les animaux aquatiques existaient déjà, qu'eut lieu la première formation des couches les plus anciennes de la période paléozoïque ; aussi y trouvons-nous des iossiles de végétaux et d'animaux. Ces anciennes couches sont exclusivement marines; quant aux organismes qui vivent sur le continent, ce sont incontestablement les plantes qui apparaissent les premières. Ainsi les plantes marines ont donc pu être créées avant les animaux nriarins. et les plantes terrestres avant lesanimaux terrestres. Ou pourrait même dire que les plantes terrestres ont été créées avant les animai.'x aquatiques les plus anciens, et ont existé sur le continent pendant Îiue les plus anciennes couches siluriennes se loiaïaieni au ondde la mer ».

* Delillscb, Op. cit., p. 110, 118.

i;„4 CHAPITRE IV.

qui précède on peut conclure que la loi générale de la création est que les êtres Tivants se sont succédé sur la lerre en raison inverse de la perfection de leur structure *. Le sixième jour enfin inaugure la période de l'intelligence, la formation des animaux plus complets, et enfin la création de l'homme. Toutes les forces cosmiques agissent et opèrent sur la surface comme au plus profond des entrailles du globe ; la terre s'est revêtue d'une couche de plantes innombrables ; le régne animal vit et s'agite sous le ciel comme au fond des abîmes. C'est alors qu'apparaît le degré le plus élevé de la création, la forme de vie la plus noble parmi les créatures visibles de Dieu — l'homme, l'image intelligente et libre de Dieu. Il est le microcosme résumant en lui tous les degrés de vie antérieurs et portant au plus haut point toutes les forces et toute l'activité des formes d'existence qui l'ont précédé. D'un côté, il appartient à la terre, et tous les modes d'existence se retrouvent en lui ; il a l'existence comme la matière, comme la plante la vie végétative, comme l'animal la sensibilité * ; mais, par l'autre face de son être, il est d'une origine supra-terrestre, il est de race divine, et, par conséquent, dominant toute la nature terrestre, son roi, et son seigneur, son grand-prêtre et son médiateur ^.

* Marcel de Serres, Op. cit., p. i31. Cf. Thom. Aquin., Summa Theolog., l, qu. Lxxii, ail. 1.

* (Pseudo) Augustini serm., xxvii, in Verb. Apost. Gregor. M. in Job. VI, 16. Lactant. Ir. Dei c. xiv : Sicut mundum propter hominem machinatus, ita ipsum propter se tanquam divini templi antistitem, spectatorem operum rerumque cœlestium.

» Pour celle raison, Théodoret (qu. xx in Gen.) appelle

L'HEXAMÉRON. 235

Une dernière question nous reste à résoudre: quelle est f'origine du récit biblique? Quand bien même les époques capi laies qu'il rapporte n'eussent pas été confirmées par la science, on trouve dans les légendes des peuples, concernant la création du monde, des preuves suffisantes pour reconnaître dans ce récit un fond historique; c'est du reste le seul moyen d'expliquer l'unanimité des souvenirs qui se retrouvent sur tous les points de la terre, nonobstant les différences de nationalité et de religion. Cela suffit pour repousser la théorie, qui ne veut voir dans le récit biblique qu'une fiction ou le produit d'une méditation purement subjective sur le système du monde. Comme il ne peut être la narration d'un témoin oculaire, ii faut donc chercher son origine dans l'Esprit divin. Mais précisément cette unanimité frappante des légendes de la création entre elles comme avec le récit de la Bible, nous amène à conclure qu'il y eut une source commune de traditions premières où tous les peuples puisèrent une révélation primitive enfin faite au chef de la race humaine *. Ce qu'ils avaient recueilli sur l'origine du monde et sur leur race fut emporté par eux comme un hérilage et comme un souvenir de leur première patrie, lors de leur dispersion sur toute la terre. Quoique dénaturées souvent, mal comprises et empreintes de la couleur nationale *, ces légendes n'en forment pas moins conmie

l'hornnie le lien de Vunivers aûvS'effaov àiïâvrwv, et xoafiov ^eÛTSftv. Cf. Greg. Nazianz. [Orat. xxxvni, Cttrm. n, 86).

* Cf. Calmet In Gen-, i, 1. Jahn, Introd. à l'Âne. Test., ii, p. i;J4.

•Selon la cosmogonie des Elrusaues, Dieu créa le monda

236 CDAPITEE IV.

autant de variantes surprenantes de cette grande pensée fondamentale dont la tradition s'était conservée pure dans la tribu à laquelle appartenait Moï::e. C'est do)ic à lui et au Saint-Esprit, sous la dictée de qui il écrivait, que nous devons ces premiers chapitres de la Genèse qui sont devenus ks bases profondas et inébranlables sur lesquelles reposent toutes les lumières de noire esprit, toutes les espérances de notre vie, toute la civilisation et \ouîe la morale, le monde chrétien tout entier enfin. Nous ne pouvons terminer cette exposition sans citer les paroles du Père Faber * :

« Aucun spectacle », dit-il, a ne peut être plus attrayant a à contempler pour le véritable théologien que les pas « de géant des découvertes scientifiques, et les méthodes « hardies des infatigables pionniers de la science ; il n'a « rien à redouter pour sa foi ; et, s'il est embarrassé, c'est < par la richesse même des preuves que les découvertes

en six périodes de mille ans chacune (Cf. Suidas, TupsYivta); d'après le Zeoa-Avesta. Ormuzd, aidé des Amscnaspands, créa le moDde en six périodes (Klouker, Zend-Avesta3^ part. p. S3); la cosmogonie baoylonienna dans Berose {Syncelli chronog.ed. Bonn. 1, 28) et particulièrement la cosmogonie phénicienne dans Sanchoniaton [Fragm. éd. Oreîl. p. 9 seqq.) font tout provenir de l'Esprit (Colpia) et du Chaos (Baaou-ini). Les livres de prières de Manou et l'épop^k^ du Mahàbarata racontent que Dieu créa premièrement l'eau et qu'il la féconda, et que la semence devint un œuf que Brahma, aui y était reulermé, ouvrit {De Bohlen, l'Inde Antique, 1" part., p. 155). Même récit dans la mythologie égyptienne (Greuzer, Symbol, i., p. 311); chez les Chinois [Mémoires concernant les ChimAs, 1. 1, p. 99) et les Japonais [Stuhr. Religions système des Orients p. 38), se retrouve l'idée de l'œuf du monde : la semaine de la création n'est pas inconnue des peuplades de l'Afrique ei de l'Amérique (Ewald, Antiquités, 2« édit., p. 111.)

' Le très-saint Sacrement de V autel, p. 340.

l'hexamédon. 237

« inces?anies el nouvelles mettent à sa disposition pour « sa défense. Rien ne peut être plus mesquin, plus com- « mun et plus dénué de sens que l'idée d'un antago- 0 nisme entre la science et la religion. Sans doute, quel- « ques sciences, dans le premier essor de leur développe- « ment, ont Irotblé les idées de ceux qui s'enivrèrent à « leur source, et il en résulta dos théories hâtives et in- « ccmpiètes, inconciliables avec l'enseignement de la foi; cr mais elles ne furent ensuite que des preuves plus frap- « nantes encore de la vérité divine et inattaquable de a notre sainte croyance. Car des découvertes plus éten- « ducs el un examen plus approfondi, am.enèrenl tou- « jours l'abandon de théories anli-reîigieuses. On avait « représenté la géologie, c'est-à-dire l'histoire de la for- « malion de notre globe, comme une science dont l'étude « était particulièrement nuisible à la direction religieuse « de notre esprit : s'il en est ainsi, !a faute en est à l'es- « prit et non à la science. Cette longue suite de contro- 0 verses qui ont abouti à celte conclusion que la surface « actuelle de la terreest moderne et que l'homme est rela- « uvement un nouveau venu dans la création, n'est qu'un « long enchaînement de preuves en faveur du récit « mosaïque. Suivons le géologue, alors qu'il s'enfonce à « travers les couches successives formant i;otre ccorce a terrestre; voyons-le, à chaque couche différente, recon- « naître une nouvelle création d'êtres organi(iues qui « tantôt sont une copie des êtres antérieurs et tantôt anli- 0 cipent sur ceux qui leur succèdent, jusqu'à ce qu'enOn « les restes fossiles n'accusent plus qu'un organisme rudi- « inentaire à peine difïerent de la matière inerte; allons a plus loin encore, et pénétrons jusque dans ces régions

€ que n'a jamais animées la vie d'aucun être ; quel vaste a champ d'idées religieuses s'ouvre alors devant nous ; « lorsqu'on descend ainsi depuis les terrains d'alluvion « jusqu'au dur granit. Cette foule d'animaux qui se suc- « cèdent avant la création de l'homme, ces millions d'an- « nées pendant lesquelles la terre se préparait à recevoir a son maître, ces époques dont le silence de mort nous ot donne le frisson, alors que la matière inerte seule exis- « tait, ces catastrophes grandioses et effroyables qui bou- « leversaient coup sur coup la terre jusque dans ses « abîmes, tous ces phénomènes forment, pour ainsi dire, « une sorte de calendrier à l'aide duquel nous pouvons « mesurer un instant de la vie de Dieu avant le commen- « cément de la vie humaine. C'est une erreur de croire « que la théorie qui voit dans les six jours de la création « six périodes indéterminées est une découverte moderne « imposée à la théologie. Saint Augustin en avait déjà a parlé, et Bossuet les nomme les six périodes de déve- « loppement. Lorsque ensuite l'histoire naturelle veut « appliquer à la durée de ces périodes de formation la a mesure du temps que les couches actuelles mettent à se « faire, alors que la nature est arrivée à son entier déve- « loppement, elle se trompe évidemment; car le phénoa mène du développement était bien plus hâtif et plus a énergique au début de la formation de la terre, ainsi 0 que nous le voyons actuellement encore dans le déve- « loppement de chaque organisme. — Une interprétation « étroite n'est pas plus la sainte Ecriture elle-même a qu'une connaissance mesquine de la nature ne peut en « embrasser le système entier ».

Nous avons cherché, dans ce qui orécède, à orouver

l'iiexaméron. 239

l'accord des résultat.; de la science avec la cosmogonie mosaïque, du moins dans les faits principaux ; mais loin de nous la pensée d'avoir voulu appliquer ces preuves aux détails. La géologie est une science encore trop nouvelle ; son point de départ, pour la solution des différentes questions, ne repose trop souvent que sur des hypothèses ; chaque jour amène de nouvelles découvertes, qui tantôt confirment et tantôt modifient les opinions précédentes. L'examen est donc loin d'être clos, puisque les points de comparaison ne sont pas même encore déterminés. Si donc nous considérons que, d'un côté, la science n'a pas dit son dernier mot ; que, d'autre part, nous sommes en présence d'un récit sommaire souvent obscur et susceptible d'interprétations différentes, puisqu'il se propose, en première ligne, l'enseignement religieux pour but, nous conclurons que ce serait un dessein blâmable et contraire à l'esprit du livre saint que de chercher dans ces quelques lignes la solution de problèmes d'astronomie, de géologie et de physique. Voici (luelle devait être notre ligne de conduite au milieu de ces questions épineuses et variables; nous avions à montrer que nos livres saints ne contenaient rien de contraire à ce que les savants de ce monde ont pu pleinement démontrer sur la nature des choses..., « afin que nous a ne soyons ni séduits par les vains bavardages d'une a fausse science, ni alarmés dans notre rehgion par des 0 opinions fausses et superstitieuses * ».

' Aiigust.jBe Gènes, ad lit., i, 21 : TJt nequefalsœ philosophiœ loquacîtate seducamur , neque falsce rciigmtis superstitione terreamur.

LA DEriCENDANCE DE LA RACE HUMAINE D'UN COUPIJÎ INIQUE

Lu doctrine de l'Ecriture et de l'Eglise. — Son importance fondamentale. — Conlrad'cticns des hypotlièses. — i^'esiièce et les variétés. — Les variétés ces races. — Téicoigr.ages. — Idcndilé des individus au point de vue du corps ei de l'esprii. — tes peuples sauvages. — Possibilité de la desccncaDce de tous les homcnes d"ua couiiîe unique. — Obieciions. — RéfulatiOR. — Démonstration directe. — Pro'oabiiiié oe la descendaijce ae lous îes tiCiiimes d'un conoîe unique. — li.fluonces ddterrainamcs. — Exemples et auili gics. — L'é'at mental et moral consilére comme facteur essenli 1,

— G.o;ipes da langues et groupes de peuples. — La diversi'.é des langues couci-.î'î avoe la dccadince inteiioctueil''. — Conîîrmnt'on de la Bibie par la li';guisti;iue. — Enonciation de la Bible sur l'origine de notre espèce.

— Parenlft qcs peuples. — L'Amérique. — Notes additionnelles.

Tous les hommes de?cendent d'uQ seul couple créé de la main de Dieu ; voilà ce qu'enseignent le texte de l'Ecriture et l.i doctrine de l'F^^lise K « Dieu a fait naître d'un même sGng tout le genre humiin », dit l'Apôtre, « et il a leur a dcnné pour demeure toute l'étendue de la terre ». Ainsi tous les hommes disséminés sur !a terre, quelle que soit la diversité de langage, de civilisation, de couleur, et d'avantages physiques et moraux qui les distinguent les uns des autres, n'en descendent pas moins sans excep-

» Actes des Avôtres, xvii, 56. — Cf. Genèse, i, 27 ; il, v ; il, 20 ; VIII, U; XI, 19; Matth., X!X, 4; Luc, m, 38. — Les textes de l'iiciiiuie sainte ue nous autoiiseiit pas à affirmer la même chose Gu monde animal. — Cf. Concil. Trident., sess. Y, 1, 2.

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