‹ Apologie du christianisme (volume 4)Chapitre 8 sur 15 · DE LA RACE HUMAINE DUN COUPLE UNIQUE · texte numérisé non relu

DE LA RACE HUMAINE DUN COUPLE UNIQUE

Les descendants eux-mêmes des premiers émigrants de l'Amérique se sont modifiés ', Le type du Yankee s'est fixé et déterminé. Lyell » affirme" que la forme du crâne, ainsi que l'ensemble du corps, chez le nègre en rapport constant avec les blancs, se rapproche °de plus en plus de la structure'de l'européen à chaque nouvelle génération, fait admis par les chefs mêmes de l'école américaine ; au reste, l'anthropologie et l'ethnologie nous offrent une foule d'exemples, surtout parmi les nègres, les Madgyars et les Osmanlis, de l'ennoblissement de la forme du crâne et des traits de la figure par l'efî'et d'une éducation qui développe Fintelligence. Réciproquement, ainsi que le rapporte Perty », on trouve aujourd'hui encore, dans les contrées sauvages de la Hongrie, la laideur repoussante qui caractérisait les Huns. Nos recherches sur la linguistique sont assez avancées

rien de bien différent des places foncées de la neau dpq blaocs, et rossemble, même complètement, aijx Ss de

11, p. i)z. « L aréole mammaire, les gra ns de heautp np «ont autre chosee que des points où les cSules du corns m" queux sont 00 orées comme chez le nègS « QuatreS i c p. 638.) D'après Primer, le sanff du uèffre est ni ne fnnr/X' cause de la plus grande quantité de cSnequ'Rrer ferme acUvéf l'S.rmiMfr^' f'^'^^^'l'' ''' POumo^nV sont mo7ns

KtfoVsTprd^ui^er^^^^^"^^' '' ''' mS^fies'dltS 0^.%7p. li'et'sJr ^""^^''^'^''^ ^''' «^•' P 695^ Wilbrand, ^ «Dans Pickering, The racesofman, inlrod.j Waitz, Op. àt., i,

•Perty, Op. cjY., p. 104.

maiutenant pour pouvoir assigner aTec certitude une origine commune aux Suédois et aux Hindous ariens de rinde, et affirmer que des membres de la famille arienne ont habité une patrie commune avant de commencer leurs migrations. Lorsque maintenant nous comparons le suédois ou le norvégien habitant le cercle arctique, et l'hindou demeurant sous les tropiques, c'est-à-dire aux extrémités opposées de la terre, et que nous nous rappelons qu'ils ne formaient à l'origine qu'une race unique, peut-être même un seul peuple, nous pouvons calculer alors quels changements un long espace de temps et une grande différence de climat peuvent apporter aux caractères ethnologiques.

Cependant, le climat ne peut pas être la seule cause de la modification des races, parce que chez l'homme il est un autre agent bien plus puissant encore, c'est la vie intellectuelle, morale et religieuse. Ainsi, une vie intellectuelle plus développée réagira nécessairement sur l'organe mis en jeu par le phénomène de la pensée, c'est-à-dire sur le cerveau. Le développement du cer- Teau, qui entraîne nécessairement celui de l'ensemble du système nerveux, amène une modification de tout l'organisme dans une progression aussi bien ascendante que descendante. Le menton avançant se retire à mesure que le front s'avance à son tour; les pommettes saillantes disparaissent, lorsque les lobes du cerveau élargissent le front; enfin, la bouche diminue, lorsque les nobles instincts dominent * . Marcel de

* Le crâne de l'homme croît, selon Frère, jusqu'à cinquante ans, à mesure que Je cerveau se développe, les membranes

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Serres * remarque que la nature des cheveux change suivant l'activité du cerveau; en outre, tandis que le pelage des différentes espèces animales offre toujours de grandes variétés, la même diversité ne se rencontre pas chez l'homme*.

Réciproquement, la dégénérescence du moral amène celle du physique. Les Portugais, vivant dans les contrées les plus brûlantes de l'Afrique, n'ont pu résister entièrement aux influences du climat, mais ils ont en général conservé leur degré de civilisation européenne ; la forme de leur crâne n'est pas altérée, et leur peau n'a pas pris la teinte des indigènes ; chez les esclaves de l'Amérique du Nord, c'est précisément le contraire qui a lieu*. Retzius * a jeté une vive lumière sur l'influence qu'exercent les mœurs en général sur la forme du crâne et des os ; nous ferons remarquer en passant, mais sans y attacher cependant une trop grande importance , la coutume qu'ont quelques tribus indiennes de comprimer les crânes des nouveaux-nés ; ce qui, au dire de Scherzer', occa-

qui servent de parois étant ôhstiqnes. Le front s'arrondit dans la même proporiion que l'occiput s'affaisse sous l'influence d'une civilisation en progrès. Le développement historique et civilisateur d'un peuple est toujours dû à deux causes principales, un croisement de races et l'échange des idées.

* Marcel de Serres, La Cosmogonie mosaïque.

^ KoWïkev, Mikvoskop. anatomie, ii, 1, p. 98; Eble, Von dm Baaren, ii, p. 86 ; Wailz, Op. cit., i, p. HO.

' Comp. Quatrefages, loc. cit., 1861, p. 962 et suiv.

* Retzius, Blich auf den gegenwartigen Staiidpunkt der EthnO' logie in Muller's Archiv fur Anatomie, 1838. — Rastian, Op. cit., p. 24.

' Scherzer, Rdseder osterr. Fregatte Novara um die Wdt, 1861,

sionne chez des peuplades entières un reirait des parties cervicales *.

L'américain Stephens*, qui est loin cependant d'être un ami des nègres, trouva les soldats russes bien au-dessous des soldats nègres de l'armée turque. Ce que l'excès de la population avait amené chez ceux-ci, l'isolement Ta produit également chez ceux-là ; l'homme de la race blanche ne tarderait pas aussi à se dégrader dans le pays des nègres, s'il était privé de tout commerce avec la ir.ère patrie. Des exemples frappants de ce cas se présentent à chaque instant, de sorte qu'il est impossible de maintenir à la race blanche une prééminence native. Le journal

m, p. 300 et suiv. Il est démontré {Avslo.nd, -1866, p. 1091), que celle coiiiurne n'est pas sncoie éteinte à. liieure présente en Asie, en Europe et jusqu'en France.

*■ Au reste, cette proposition qui affirme que la forme et la capacité du crâne ou le poids du cerveau sont des signes infaillibles du degré d'intelligence, est loin û'ôtre exacte, el les dernières recherches l'ont grandement ébranlée. Les Géorgiens, par exemple, malgré la conformité de leur crâne avec le type grec, ne se sont jamais montrés intelligents; puis même nous voyons dans le cours de l'histoire un seul et môme peuple s'élever de la barbarie au plus haut sommet de la civilisation, puis retomber dans son état primitif. — « Quiconque », dit Moreau [Journal des Savants, 1860, p. 295. avec les annotations de Flourens, id., 1862, p. 233), « connaît un peu de physiologie, ne croit plus aujourd'hui que l'inlelligeoce se mesure au poids du cerveau. D après les expériences de Wagner, sur neuf cents cerveaux rangés par ordre de développement, Gauss ne vient que le cent vingt-cinquième, Dupuyiren le cent quatre-vingt-quatorzième, Hermann le trois cent vingtsixième; Hausmano le six cent vingt-unième.

Les mesures du crâne faites par Parchappe, Lawrence, Tiedeman el Huschke, bien que différentes dans leur résultat, ont néanmoins prouvé ceci, que les facultés intelleclnellcs d'une race ne coïncidaient pas avec leur capacité crânienne.

• Stephens, Incidents of trav. in Gj'CC, 1842.

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Aiisland^ racontait, il y a peu de temps, que des Européens devenus sauvages avaient été rencontrés dans les îles Fidschi. Mundy* a remarqué un fait semblable dans la Nouvelle-Zélande. Prichard ' raconte, dans son voyage en Ulstonie, qu'il y a vu des Irlandais chassés comme des bêtes fauves dans les montagnes, par la barbarie des Anglais ; la faim, les privations et la misère ont fait tomber ces malheureux exilés dans une dégradation profonde; leur taille atteignait à peine cinq pieds deux pouces, leur ventre était proéminent, leurs jambes cagneuses ; leurs traits défigurés offraient un aspect repoussant, surtout à cause de leur bouche toujours béante garnie de dents longues et déchaussées. Une nourriture grossière et malsaine fait dégénérer les peuples, ainsi que l'avait déjà constaté Buiîon*. Toutes les tribus qui vivent misérablement sont laides et mal bâties.

C'est cette influence si importante des circonstances intellectuelles et morales que les naturalistes de l'école matérialiste ont complètement négligée dans leur étude partiale de la question ; mais, lorsque non-seulement les livres saints, mais les traditions de fous les peuples * font mention d'une grande catastrophe bouleversant profondément la vie religieuse et morale des nations, qui furent

^Au'iland, 18o7, p. 936.

« Mundy, Ouv Antipod., 1852, n, 12i.

• Prichard, Op. cit., n, p. 373. '

* Dans Vogt, Naturl. Geschichte der Schœpfung, 2S3i

' Les preuves dans Lucken, Die Traditionen des Menscncr.ges* ehkcktes, p. 278.

282 CDAPITRE V. — LA DESCENDANCE

ainsi livrées à la puissance irrésistible de la vie naturelle, et séparées en tribus parlant différentes langues, n'y at-il pas là une sérieuse indication de l'importance morale et religieuse de la différence des races qui trouve son expression dans la manifestation physique?

Il est encore un autre aperçu qui met les rapports des races entre elles dans un jour tout nouveau; c'est qu'il est impossible de déterminer les limites des races entre elles, ainsi qu'on peut le faire pour les espèces'. « Il G n'y a », comme Herder* l'observe avec raison, « ni 0 quatre, ni cinq races; ni, en somme, de variétés exclu- « sives sur la terre. Les couleurs se fondent les unes dans « les autres, pour ne former que les ombres et les teintes a d'un grand tableau qui occupe le monde entier' b.

Dans la circonscription même apparente d'une race, l'aspect des individus varie au point de vue de la couleur comme de la structure. « J'ai comparé des rangées de « crânes », dit un voyageur moderne *, « et j'ai observé

* Comp. J. Mùller, Op. cit.

* Herder, Idem zur PhiîosoiMe des Gesch. der Menschknt, ni, 2.

» Cuvier divisait les hommes en trois races, d'après leur couleur dominante. Les JDlancs. les jaunes-bruns et les noirs rouges-bruns; Retzius en quatre : Bluraenbach en cinq: la race caucasique, mongolique, malàie, éthiopienne et américame. Prichard voit sept races : l'iranienne, la touranienue, les Papuas, les Alfuros (tous deux rangés par Blumenbach dans les races malaies), les Nègres, les Hottentots, les Bojesmans, et enfln les Américains. Bory de Saint-Vincent en admet quinze; Morton vingt-deux; J. Mulier, au contraire, rejette toutes ces divisions et considère toutes les races comme les formes constantes et extrêmes des variations.

* Le prince Max de Neuwled, ReiseinNord-Amerika, i, p. 235.

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« bien des différences, surtout pour le retrait du front et « l'aplatissement du crâne ». îl est prouvé que, dans une même race, l'angle facial "varie de vingt degrés, tandis que les crânes de races différentes présentent un écart bien moindre Ml est à remarquer encore que les différences de couleur ne coïncident pas avec celles du crâne. « Tant qu'on s'en est tenu aux variétés extrêmes », dit A. de Kumboldl', « on pouvait être porté à voir dans les 0 diverses races autant d'espèces humaines différentes. a Mais les nombreux intermédiaires au point de vue de «la peau, de la couleur et de la structure du crâne, « qu'ont fait découvrir dans ces derniers temps les rapides a progrès de la géographie, témoignent hautement pour « l'unité de l'espèce humaine». La plupart des contrastes qu'on avait cru trouver jusqu'à présent ont été, en partie, mis à néant par les laborieuses recherches de Tiedemann sur le cerveau des Nègres, et par les études anatomiques de Vrolik et de Weber sur la structure du bassin. Qu'on admette l'ancienne classification de Bluraenbach, ou les sept races distinctes de Prichard, il sera toujours impossible de reconnaître un type accentué, un principe naturel qui justifie cette classification. « Lorsque », déclare J. MûUer, « nous examinons la question au point de vue a seul de l'histoire naturelle, il nous semble impossible a d'adopter une autre explication que la descendance de

* Comp. Forster, Op. cit., p. 193; Lawrence, Lecture on fhysioL, p. 57i ; J. Mûller, Op. cit., p. 773 ; Vrolik, Considérations sur la diversité des bassins des différentes races humaines, Amsterdam, 1826; Weber, dieLehrevon den LY. und Racelorrnen,

• A. de Humboldi, Cûsmos, i, p. 379.

a tous d'un seul couple ». L'histoire naturelle ne recherche pas si réellement tous les hommes descendent d'un même couple. « Tout ce qu'elle peut attester, c'est que « les choses sont dans le même état que si chaque espèce « avait commencé par un seul couple, et cette conclusion « est un moment essentiel dans l'idée de l'espèce * ».

Ici une autre branche des sciences naturelles^ la géographie des plantes et des animaux, vient en aide à l'anthropologie, et nous met à même de trancher la question*. Par des observations aussi larges qu'attentives, on est arrivé, par rapport à la propagation des plantes et des animaux, à formuler cette loi, savoir que le rayon primitif de propagation (le centre de création) d'une espèce, est d'autant plus restreint que la classe à laquelle appartient cette espèce possède une organisation plus parfaite. Si l'on ne veut pas excepter l'homme d'une règle généralement applicable à tous les êtres organisés, il faut bien admettre que son rayon de propagation primitive ne peut pas avoir été plus étendu que celui des singes les plus élevés, les anthropomorphes. Or, les quatre ou cinq genres de cette classe d'animaux, non-seulement appartiennent tous à l'ancien continent, mais encore il n'en est pas un seul qui soit commun à l'Asie et à l'Afrique, et aucun ne s'étend à toute une partie du monde, et tous ont un rayon de propagation très-restreint ; les chimpanzés et les gorilles se trouvent exclusivement dans les contrées occidentales de l'Afrique tropicale, les gibbons dans l'Inde et

* I. MûUer, p. 774 ; Quatrefages, 1860, p. 8i4.

* Vov Quatrefages, Bapport sur le progrès de V anthropologie, p. 163.

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les orangs habitent exclusivemeiii Bornéo et Sumatia. Ces faits ne mènent pas à admettre plusieurs centres de créations pour les hommes ; au contraire, ils conduisent à conclura qu'ils n'eurent à l'origine qu'un centre unique de propagation *.

Tel est le résultat des recherches de l'histoire naturelle *.

La logique, en effet, pose un dilemme inévitable : ou bien il n'y a qu'un aïeul commun à l'espèce, ou il y en a une foule innombrable : car, dans ce dernier cas, où s'arrêter? Mais cette opinion est absurde, car ce serait un acte de création se répétant à l'infini sans motif aucun. Aussi, à l'exception des Américains et de Vogt, est-il peu d'écrivains qui admettent que les hommes aient été créés par nations entières, aussi bien que les chênes des bois, les herbes des prairies, ou bien encore comme les essaims d'abeilles, les bancs de harengs ou les troupeaux de buf-

* M. de Quatrefages trouve vraisemblable l'opinion que lé centre de crealion de l'homme est dans l'intérieur de l'Asie, et il montre comment, à partir de là, des émigrations soit volontaires, soit involontaires, ont peuplé les continents et les îles.

^Agassiz, parvenu aux honneurs dans les états esclavagistes, céda certainement aux influences de son entourage. Ainsi, en 1845, il aftirmait l'unité de la race humaine, tandis que, actuellement, il admet (alors que d'après Knox lui-même les nations européennes seules forment sept espèces) sept centres de création, aussi bien en botanique et en zoologie qu'en anthropologie.

Cependant, il est un fait bien simple qui renverse son hypothèse ; ce fait, c'est que les zones botaniques et zoologiques ne concordent pas avec les différentes races hum.aines; qu'ensuite il est assez difficile de les délimiter d'une manière certaine, et qu'enfin on ne peut en aucune manière fixer un centre de création pour l'homme 'tans les régions arctiques.

fles*. Car enfin, il fallait que l'homme fût créé, puisque, d'après ce que nous avons dit, il ne pouvait venir à l'existence d'une autre façon.

Certainement il reste à la science, après avoir démontré la grande probabilité de la descendance du genre humain d'un seul couple, à combler encore quelques lacunes et à aplanir des difficultés : mais prouver le contraire n'est plus possible. Les propositions que nous avons développées dans le cours de cette discussion s'appliquent également à l'étude comparative des langues. « L'étude des a langues 9, avoue Pott * lui-même, ce disciple de Hegel, <r ne vient nullement à rencontre de l'opinion qui fait a descendre tous les peuples d'un seul couple ». Mais un fait qui doit nous surprendre, c'est que les particularités de races et de langues ne concordent nullement entre elles. Lors donc que Vogt ' affirme « que les groupes de « langues vont en général de pair avec le développement a physique des races ; autrement dit, qu'il y a autant de 0 langues mères que de races primitives », il ne fait que montrer la légèreté de ses assertions. Pott * trouve cette affirmation purement arbitraire d'autant plus surprenante que, dit-il, « on n'a pas encore pu nous dire à nous « autres linguistes combien il y avait de races primi- «tives ». Considérées au point de vue morphologique,

^ Comp. Smith, Unity of the hum. race, New-York, 1830, p. 227, 3o6 ; iNotî et Gliddon, Op. cit., p. 58; Agassiz, Essai on classific, cil. 1, p. 39-1 60.

• Pott., Op. cit., p. 272.

* Vogt, Kœhleigiaube und Wissenschaft, p. 56. *Polt. Op. cit., p. 14.

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nous distinguons les langues en radicales (comme le chinois), agglutinatives (langues touraniennes et américaines par exemple) et enfin inflexion elles ou organiques (comme l'arien.) Tantôt le type de la race embrasse des peuples qui, au point de vue de leur langue, appartiennent à d'autres groupes, comme la race caucasienne, qui compte au nombre de ses membres tous les peuples parlant les langues indo-germaniques et sémitiques ; tantôt la même famille de langues comprend des peuples appartenant à des races différentes, comme le groupe touraiiien auquel appartiennent, à l'exception des langues ariennes, sémitiques et chinoises, tous les idiomes de l'Europe et de l'Asie, par conséquent depuis ceux des Hongrois, des Turcs, des Mongols, des Jakutes, des Esquimaux, des Blandchoux et des Tarlares, jusqu'aux dialectes des Malais, des Siamois et des Polynésiens *. Les contrastes physiologiques et cranioscopiques les plus frappants marchent de front avec la parenté des langues. L'habitant de la Nouvelle Zélande et les Drawides de l'Inde septentrionale, comme les tribus de l'intérieur de l'Afrique et les Berbères du Nord % appartiennent aux mêmes familles linguistiques. « Tout essai », dit Max MùUer, « qui tendrait à faire con- « corder la classification des races et des langues, doit né- « cessairement échouer ».

Voilà donc encore l'hypothèse des autochtones, inadmissible au point de vue linguistique. Mais il existe, ainsi que nous le prouvent les faits historiques et une expé-

* Max Mûiler, La science du langage, 1863, p. 243.

• Qualrefages, Op. cit., 1861, p. 6S.

rience journalière, une relation causale entre la division des langues et la décadence intellectuelle. Les sauvages parlent une infinité d'idiomes : chez les peuples policés, au contraire, le domaine d'une langue s'accroît avec le développement de la civilisation. On compte, parmi les populations éparses de l'île Timor, au moins quarante idiomes, et les Cannibales de Bornéo' en parlent plus d'une centaine. Le frison, qui se parle dans un espace fort restreint cependant, se subdivise en une foule de dialectes ; d'une île à l'autre * les objets les plus usuels changent de nom. Pline 'rapporte que dans la Colchide trois cents langues différentes étaient usitées, et le missionnaire Gabriel Sagard * nous apprend que, chez les Hurons, il n'a pas rencontré un seul village parlant le même idiome, que chaque famille même en avait un particulier. Une cause identique amène un changement très-prompt dans la langue des sauvages ; du bavardage des enfants naît un véritable mélimélo qui, au bout d'une génération, transforme complètement une langue ^ Le môme fait se reproduit, dit-on, chez les naturels de l'Australie *.

* Crawfurd, Ilistor, ofthe Indian archipel, u, p. 79; M. Mûller,] Op. cit.

*J. G. Kohi, Die Menschen und Insein der Ilezogthumer ScMesi und Eohtein, il, p. 62.

' Plinii Uistor. nat., vi, 5.

* Sagard, Grand voyage au pays des Eurons, Paris, 1631, » M. Mûller, Op. cit., p. 49, ' Axisland, 1861, p. 343.

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Si nous pouvons conclure de ce fait isolé à l'espèce entière, nous trouverons alors la cause de la division des langues dans la rupture des rapports religieux et sociaux ; constatons en passant que cette opinion confirme le récit de la Bible qui attribue àrobscurcissementetàroublide la notion de Dieu la dispersion des peuples et des langues et l'origine du paganisme et des mythes *. « L'unité qui « précéda la dispersion de l'espèce humaine », dit Schelling % 0 dut avoir une cause positive : rien n'était, selon a moi, plus propre à la maintenir que cette connaisa sance d'un Dieu unique commun à l'humanité entière, fit — Cette division des peuples qui entraîna après soi a celle des langues, devait, par conséquent, avoir été 0 précédée d'une crise morale et tout intime de 0 l'homme ' ».

La confusion des langues n'est que la conséquence de la confusion des idées, alors que l'homme est troublé dans le plus profond de son être, dans sa conscience de Dieu. La diversité des langues est donc un problème 0 que les migrations des peuples sont impuissantes à ex- « pliquer, quand même on y ajoute le climat, le sol, le 0 genre de vie et les mœurs de la tribu comme causes « modifiantes. Souvent des peuples issus d'une même 0 famille sont proches voisins et parlent cependant une a langue différente. Quelque chose de positif a dû se a passer là, qui a violemment séparé toutes ces têtes ; car

* Gènes., ix,

» Schelliûg, Philosophie der Mytholog. Einleit., p. 02. *Ibid., p. 101.

Apol. du Christ. — • Toue m. 19

« les déduction? philosophiques ne peuvent nous donner « satisfaction sur ce point ^ ».

A. de Humbolt*a déterminé en quelques mots les rapports des différents groupes de langues entre eux : « Bien a que certaines langues paraissent au début compléle- « ment isolées, et quelles que soient leurs fantaisies et « leurs particularités, elles ont cependant toutes de l'anaa logie entre elles, et leurs nombreuses afQnités apparaî- « iront d'autant plus que l'histoire philosophique des « peuples et la linguistique seront plus complètes ». ail est hors de doute », observe Pott *, o qu'à mesure « que la comparaison des langues avance, un grand a nombre d'idiomes qui semblaient isolés et privés de 0 tout rapport avec les autres, peuvent maintenant être a rangés dans les groupes plus importants, et que le 0 nombre de ce? groupes eux-mêmes tendra sans cesse à a diminuer ».

Les dix dernières années qui viennent de s'écouler ont pleinement justifié ces prévisions. « Le récit mosaïque 0 indique entre certains peuples des parentés que l'anlia quité n'avait jamais pu s'exphquer*. Romains et Grecs, 0 malgré leur culture intellectuelle si avancée, ne s'étaieni 0 jamais doutés qu'ils fussent plus proches parents des

* Herder, Geist der hebraîschen Toesie, i p., 2* entret. iO ; Niebuhr, Rom. Geschichte, 3^ édit., i, p. 60 ; comp. Kaulen, Di$ Spracverwirrung zii Babel, 18t)i.

' Dans Klaproth, Asia polyglotta, p. 6.

'Dans VAllgem. Lit-Zeitung, 1839, n. 62; comp. BUDSea, Outlines of the Philosop. of Univ. History., i, p. 473.

* Gènes., x.

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« Ariens et des Germains que des habitants de la Syrie et 0 de Tyr. Eh bien! !es recherches de notre siècle ont cona firme les déclarations des livres sacrés : Ioniens, Ariens Q et Germains, proviennent d'une souche commune ' ». « Avant que les ancêtres des Indiens et des Perses se « fussent dirigés vers le Sud, et les chefs des colonies « grecques, romaines, celtiques et teutones vers les côtes «de l'Europe, il existait probablement une nation 0 arienne fixée sur les hauts plateaux de l'Asie, parlant « une langue qui n'était encore ni le sanscrit, ni le grec, « ni l'allemand, mais qui contenait les germes de ces « langues différentes, famille qui invoquait le Dispensaa teur de la lumière et de la vie sous le môme nom que « l'on peut entendre dans les temples de Bénarès, les « basihques de Rome et les cathédrales de l'Allemagne * ». Voilà ce qu'a prouvé de nos jours l'étude comparative des langues. « Les langues indo-germaniques », dit Pott*, a étaient identiquesavant leur décomposition, elles étaient a contenues en germe dans une langue mère qui disparut «lors de leur formation ». Néanmoins, a les langues « indo-germaniques et sémitiques ne sont pas devenues «tellement étrangères l'une à l'autre qu'il soit impossible « de retrouver une ancienne affinité entre les deux races * » .

* Comp. F Bopp, Vergleichende Grammatik des Sanscrit, Zeni, 'Griech, Lithauisch, Goth, Deutsch, Berlin, 1832-1852.

«M. Mûller, Op. cit., p. 177.

•Comp. Pott, Etymologische Forschungen, Lemgo, 1833, r, p. 27.

* Comp. les témoignagnes de Ewald, Fûrst, WuUner dans Kault^ri, Op. cit., p. 22; E. Burnoiif, dans Delitzsch, Geut:?, p. 318; Sieinthal, Ibid. ; M. Mùller, Op. cit., p. 28i.

292 CnAPITRE V. — LA DESCENDANCE

Tout récemment enfla M. MûUer * et Hitzig *, ont entrepris de prouver la parenté des groupes touaniens, sémitiques et ariens sous le rapport de la forme comme du fond. Balbi, dans son Atlas ethnographicjue publié en 1826, compte en Asie cent vingt-trois langues. Klaprothi réduit ce chiffre à \ingt-trois. Max Mûller, à son tour, n'admet que quatre langues mères d'où dérivent les cinquante-trois idiomes de l'Europe indiqués par B .Ibi, ainsi que les idiomes de l'Australie ', évalués par le même à cent dix-sept. Le même auteur compte en Amérique quatre cent vingt-trois langues qui présentent entre elles d'abord, et avec le groupe touranien* ensuite, des signes de parenté nombreux que le progrès des recherches vient prouver sans cesse avec plus d'évidence. Il semble, observe Steinthal *, « que l'étade comparative des lan- « gués confirme de plus en p!us chaque jour que des lan- « gués, qui ont de l'analogie entre elles^ dérivent d'une « langue mère parlée aux temps préhistoriques. On peut

* P. 299, Oppert, clans la revue de l'Orient, Ausland, 1860, p. 442; Reizius {Mùller's Archiv fiir Anatomie, 184S, p. 392J Stf fonde sur la similitude des crânes pour établir une parenté des Touraniens, des Scythes et des Sarmates avec les Péla^ges.

2 Assemblée des philologu<''s à H'f'idelberg, section des Orientalistes j comp. Augsb. Allgem. Zeitung, Beil., 279, 1865.

* Comp. Bopp, Ueber die VerwaniJtschaft der malaiisch-'pohjnesischen Sprachen mit den indoeuropiœschcn. Abhandl. der Berliner Académie der Wissenschaften piMlos. Klasse^ 1840, p. 171.

* Prichard, Op. cit., ii. p. 3o3. — Pott, au contraire, ne trouve aucune parenté. [TJiigleichheit, p. 237 et suiv.) Comp. Preakolt, Mexico, II, p. 448; Cochrane, Fut^reise, p. 210, 213.

^ Steinthal, Ueber den Ursprung der Sprache un Zasammenhang mit der letzten Fragen ailes Wissens, Berlin, 1858.

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« dire même que la question de savoir si toutes les lan- « gués de l'Asie, de l'Europe et d'une partie de l'Afrique « ne découlent pas d'une source commune, est toujours a pendante ».

Barthélémy Saint-Hilaire* s'exprime plus formellement encore : a Le rapport entre l'idée et le mot ne s'explique a clairement que dans un très-petit nombre d'onomatoa pées. Le plus souvent ce rapport est inexplicable, et il a faut l'accepter comme un fait au-delà duquel il nous « est interdit de pénétrer. C'est au fond la question que a Platon se posait dans le Cratyle. La convenance des a mots, soit avec les idées de l'esprit, soit avec la réalité 0 des choses, n'existe pas en soi, puisqu'elle change avec « les peuples et tout à fait à leur insu. Il y alàuneobscuft rite que la raison ne saurait dissiper, et qu'on peut re- « garder comme divine. La seuleaffirmation qu'on puisse « se permettre dans ces ténèbres inextricables, c'est que « les humains qui les premiers ont imposé des noms, ont « dû être nécessairement en très-petit nombre. C'est une 0 sorte de législation très-exclusive qu'ils ont exercée; et, « à moins de retomber dans le système insoutenable des « conventions, il faut admettre que les inventeurs initiaux a du langage, les pères de la parole primitive, ont transmis « leur découverte autour d'eux et à leurs descendants, a sans qu'elle fût plus discutée que ne l'est aujourd'hui « la langue reçue et parlée par les enfants dans la famille a où le sort les fait naître. Je vais même plus loin, et je « dis que l'invention du langage par un seul couple se

* Journal des Savants^ 1862, p. 610.

a comprend bien mieux que par un nombre même res- « treint d'individus. Il n'y avait pas du moins de confu- « sion possible; et l'homme naissant adulte, comme nous « \enons de le dire^ a fait son langage et l'a transmis, a comme il transmettait la vie, à sa postérité. C'est donc a encore ici la solution de la Genèse qui me paraît de « beaucoup la plus rationnelle.... L'unité de l'homme, « inventeur de la parole, n'est guère moins indispensable a que son adolescence et sa perfection initiale b.

Les moyens dont dispose la linguistique ne lui permettent pas plus qu'à l'histoire naturelle de prouver rigoureusement la descendance du genre humain d'un seul couple. « Non-seulement la formation première des e langues véritablement primitives, mais même laformat lion de langues dérivées dont nous savons parfaitement « décomposer les éléments, nous échappent au point de a leur naissance proprement dite. Tout devenir dans la 0 nature, mais principalement dans le monde organique a et vivant, se dérobe a notre observation. Quelque soin 0 que nous mettions à examiner les états de préparation, a toujours, entre le dernier de ces états et l'apparition de « l'être, se retrouve l'abîme qui sépare le quelque chose « du rien. Il en est de même au moment de la cessation, a Toute la conception de l'homï :-s est donc renfermée « entre ces deux points * ».

Le dernier mot pour la solution de ce problème doit être prononcé ailleurs; quand mêmeon parviendrait à prouver

* Ueber die Verschîedenheit des menschlichen Sprachhaues, urut ihren Einflms anf die geistige Entvncklung des Meiischengeschlechtes {EinieituTig zur Kawi spraclw) von W. de Humboldt, p. 48.

DE LA RACE HUMAINE d'UN COUPLE UNIQUE. 295

que les langues ont eu différentes sources, il ne s'ensuivrait pas nécessairement qu'on dût admettre différentes origines pour la race humaine ; car, si nous regardons le langage comme naturel à l'homme, il aurait très-bien pu se développer dans des temps etdes lieux différents parmi les descendants dispersés d'un couple unique ; mais si, au contraire, la langue est considérée comme une invention artificielle et ingénieuse, il serait beaucoup moins difficile encore de concevoir que chaque génération subsé(iuente ait inventé son propre idiome *.

G'esi. à l'idée chrétienne sur l'unité de notre espèce que la linguistique doit son existence; de môme qu'aux iiiissionnaires chrétiens et aux missionnaires catholiques en particulier ', revient l'honneur des premiers résultats de cette science. Ni un Platon, ni un Aristote, ni un Jules César n'eurent jamais le pressentiment que leur langue harmonieuse et celle des Barbares avaient une origine commune, malgré les indications journalières qui se présentaient à eux. « Il serait inutile « de rechercher les origine s de notre science», dit un des maîtres de la science du langage ', a avant l'époque où le « mot de barbare fut rayé du dictionnaire de l'humanité, « pour être remplacé par celui de frère, et les droits de a tous les peuples, comme membres d'une même société « reconnue. Cette révolution fut produite par le chriitia-

* Comp. M. MQUer, Op. cit., p. 277; comp. Vo\l., Oij. cit., p. 243.

2 Comp. M. Mûller, Op. cit., p. 51 et 128; Poli, die Ungleichhet der Menschl. Racen, p. 240 el suiv.

»M. Muller, Op. cit., p. 107.

296 CDAPITRE V. — LA DESCENDANCE

« nisme. Pour l'Hindou, tout homme qui n'était pas né « deux fois, c'est-à-dire de haute caste, était un Mlechchha; a le Grec flétrissait du nom de barbare l'étranger qui ne « parlait pas dans toute sa pureté l'idiome des Hellènes ; a et, aux yeux du Mahométan, celui qui ne croit pas au « Prophète, n'est qu'un misérable giaour. La science de « l'humanité et des langues humaines n'aurait jamais « pris naissance sans le christianisme. C'est pourquoi je « date du premier jour de la Pentecôte le début réel de « la science du langage ; à (lartir de ce jour où les lan- « gués furent déliées, une lumière nouvelle se répandit a sur le monde et jeta ses clartés sur des objets qui étaient o restés iiivisibles pour l'antiquité ».

La révélation nous indique avec certitude Vorigine dé notre espèce.

Dans son énumération des nations, la Genèse * les appelle toutes à participer au salut futur avec un amour inconnu à l'antiquité entière. Tandis que d'autres peuples s'isolent, s'absorbent dans la contemplation d'eux-mêmes et racontent les aventures merveilleuses de leurs dieux*, l'historien sacré fait la nomenclature de tous les peuples descendant de Noé ; « la brièveté de ses détails est un a signe de leur vérité ' ». Nous avons là le cerîificat de

* Gènes., x.

* Lassen, Zeitschrigt fur Kund des Morgenlandes, i, p. 341 et suiv.

* Hc'der, Op. cit., i, p. 301.

DE LA RACE HUMAINE d'UN COUPLE UNIQUE. 297

domicile de toutes les nations de la terre. Chaque jour la science a confirmé la vérité de ses indications ; quelques passages sont encore obscurs pour nous, mais ceux que nous pouvons comprendre complètement attestent que l'auteur, inspiré de Dieu, a été le témoin du développementoriginel des peuples ^ « Ce chapitre », dit avec raison J. de MûUer, « est le point de départ de l'hisd toire ».

L'Asie occidentale, c'est-à-dire la contrée comprise entre la mer Caspienne, le golfe Persique, les revers ouest de la Haute-Asie et la Méditerranée est le point central d'où l'espèce humaine se répandit de tous côtés sur la terre *. a Nulle part », dit Burdach ^, « on ne trouve, en- « core de nos jours, les trois races principales si près «Tune de l'autre que dans l'Inde ». «Tout porte à a croire », dit Grimm *, « que l'Europe n'eut point d'abo- « I igènes et qu'elle fut peuplée peu à peu par les émi- « irraiits de l'Asie » .

D'a[)rès Lasen *, le zodiaque fut inventé par les Chal- <léens. auxquels ie prirent les Grecs et les Indiens ; mais ceux-ci, au quatrième siècle seulement de notre ère.

* Haneberg, Geschichte der Offenbarung, p. 37.

^ CMiiip. Lûken, die Einheit des Menschengeschlechtes, p. 208. Ernetit Renan (.De Voriginedu langage, 3^ édit. J859) dit : a Tout no\is [lOite à placer l'Eden des St'iiiiies au pied de séparalion

ues eaux de l'Asie où se reuconlrenl les plus anciens

souvenirs ».

Burdach, Op. cit., p. 703.

Grimm, Leiitsche mytholo\ cit., année 1864 j Kaulen

* Lassen, Indische Alterthimskiinde, ii, p. 1122 et suiv.

* Grimm, Deutsche mythologie Vorrede, p. 22. Comp. MulliSj loc. cit., année 1864 j Kaulen dans le catholique, i864.

2iJ8 CHAPITRE V. — LA DESCENDANCE

C'est de Babylone que vinrent les poids et mesures des a:iCiensS et la Genèse* nous apprend que la Mésopotamie vit s'élever les premières villes. Diodore rapporte qu'Hermès, l'inventeur des poids et mesures, sortit d'Egypte et fit part de son invention à tons les peuples. Il est certain que tous les peuples de l'antiquité avaient un système commun de mesures provenant de la même source. Si donc nous avions pu retrouver la mesure usitée autrefois à Mexico, la question de l'origine de ce peuple serait bientôt tranchée '. Les Chinois ont conservé une tradilion importante, d'après laquelle leurs ancêtres seraient venus du nord-ouest, en franchissant les montagnes de Schensi *. C'est, en effet, la seule route pour aller de Mésopotamie et d'Iran en Chine*; ils racontent ausfi que, aux temps les plus reculés, leurs vaisseaux allèrent aborder à l'île de Fusang, située en face de leur pays '. Les Grecs se p: étendaient autocthones, mais a les croyances des peua pies situés à l'entour de la Méditerranée (Phéniciens, 0 Grecs et Etrusques en particulier) découlent tontes des

^ r>okh,Metrologische Unt&isuchungsn, Berlin, 1838, p. 32.

* Genèse, x, 9.

' E. Littré {Journal des Savants, 1861, p. 231),

* Windischmano, Sina, i, p. 19.

' Rougemont, Géographie comparée.

® A. de Humboldt, Essai politique sur la nouvelle Espagne, il, p. 230 et suiv. ; Rarking, Histor. Research, on the eonquest of Peru, Lond., 1827 et Ge Guignes sur les navigatio7is des Chinois, Académie d. Inscript., xxvni, 5. — D'après NeuinanD, Fusawj serait Mexico. — Comii. Aasland, 1845. — Juin, p. 165. — Annales de la philosophie chrétienne^ vol. 57.

DE LA RACE HUMAINE d'UN CODPLE UNIQUE. 299

« doctrines égyptiennes ^ ». Or, la population de l'Egypte vint de Test par l'isthme de Suez *, La religion comme l'art des Grecs, aussi bien que ceux de3 Etrusques ', viennent de l'Egypte, de l'Assyrie et de la Perse*. L'écriture alphabélique de la plupart des peuples civilisés de l'Asie, du Nord de l'Afrique, et de l'Europe, l'écriture runique ellemême des Germains et des Scandinaves provient des vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien, qui, à son tour, iîous fait supposer un alphabet-type '; et, en effet, les Phéniciens eux-mêmes ont emprunté l'alphabet aux Egyptiens.

Les peuples de l'Amérique et de l'Ausîraîie ont conservé la tradition que leurs ancêtres sont venus d'au-delà des mers. L'histoire, au reste, rapporte que, au moyen âge, des Normands abordèrent à l'est de l'Améiique du Nord en suivant les côtes de l'Islande et du Groenland ; de même, des Esquimaux s'avancèrent sur leurs canots jusqu'en Norwége, et même jusque dans le Pacifique ®. «Les « rapports de la race américaine et de la race mongole »,

* Roth , GesoJdchte der Abendlœndischen Philosophie, i, page

2 Genèse, x, 6.

3 Jiil. Braun, p. 350. Comp. son article sur die Sagen vom Taradies, dans tAusland, année 18G1.

*Jul. Braun, Studien und SMzzen aus den Lœndern der aîten Cultur., Manoheini, 1834, p. 388 et .suiv.

M.ppsius, Palœofjra Me aïs mittel der SpruclifO'rschunij, p. d ; Lauih in der Sitzungsberichten der K. B. Académie.

8 A Wagner, Op. cit., p. 233. — Comparez A. do Huraboldt, Histoire de la géographie, elc.

dit A. de Iliirnboldt ', « se montrent surtout dans la cou- « leur de la peau et des cheveux. — 11 n'est point dans 0 l'espèce humaine deux races se ressemblant davantage « que les Américains et les Mongols, les Mandchoux et les « Malais». A. de Humboldt a déjà appelé l'attention* sur la similitude qui existe entre les édifices religieux de Mexico et les pagodes du Thibet et de la Tartarie ; Squier ' a poursuivi la même idée en comparant les temples anti-

* « Les peuplades de l'Amérique forment toutes », dit A. de Humboldt {Vue desCordilliéres, inirod., yii), « à 1 exception de celles qui habitent le cercle polaire, une race unique qui se distingue par la forme du crâne, la couleur de la peau, une barbe rare et des cheveux plais. La race américaine a des rapports très-remarquables avec les peuples Mongols, auxquels appartiennent les Huns, descendants des Hiong-Nous, les Calmouks et les Rourèles. De nouvelles recherches ont montré, en effet, que non-seulement les habitants d'Ounaiaska, mais encore plusieurs peuplades de l'Amérique du Sud constituent par la forme du crâne une transition entre la race américaine et la race mongolique. Dès que l'on a examiné de plus près les hommes noii's de l'Afrique, et cette masse conluse de tribus qui occupe l'intérieur et le nord-est de l'Asie, et qui, à cause de leur existence nomade et de leur humeur voyageuse, sont connues sous les noms de Tartares et de Tscnoudes. les races du Caucasien, du Mongol, de l'Américain, du Malais et du Nègre sont sorties de leur isolement pour se rappro;cher, et l'on a dû reconnaître dans la grande famille humaine un type unique, moditié seulement par des circonstances qui demeureront peut-être toujours cachées». Cf. Bradlord, Améric. Antiqq. New- York, 1841.

2 Vue des CordilL, H, xv, p. 92, 127, 138, 147.— «Si la langue », dit le même [Vue des Cordill, introduct., vu), « ne démontre que faiblement une ancienne communication entre l'ancien et le nouveau monde, on en trouve la preuve cotnplèie dans les cosmogonies, les monuments, les hiéroglyphes et les institutions des tribus asiatiques et américaines ». — Pour les éléments bouddhiques contenus dans la civilijatiott américaine, voyez Gustave d'Eichtal, dans la Revue archtolog., 1863, et Baslian, Op. cit., p. 136.

» The scrpera symboL, New-York, 1831, 203 et suiv.

DE LA RACE HUMAINE d'uN COUPLE CNIQUB. 301

qnes du Yucatan avec les sanctuaires de Bouddah, daiïa rinde. Biondelli ' a cherché à démêler les différente?; traces de filiation et de parenté que pourraient avoir les Mexicains avec les peuples civilisés de l'antiquité, et il est parvenu à des résultats assez concluants. — La tradition du déluge mexicain, par exemple, est en tout point conforme au récit de Moïse \ L'idée de grandes catastrophes périodiques, suivies d'un nouvel essor de la création, se retrouve dans le Thibet, l'Inde et l'ancien Mexique. Humboldt a encore mis en parallèle la manière de compter ie temps des anciens Mexicains avec celle de certains peuples asiatiques. Les signes du zodiaque mongol sont des noms d'animaux, pris arbitrairement, et qui leur servaient en même temps à désigner les années ; ces symboles stéréotypés offrent une grande analogie chez les Mexicains, les Mandchoux, les Japonais et lesThibétains*. c Tous ces rapprochements , ainsi que les expéditions « maritimes des nations », dit Adelung *, « démontrent la « possibilité évidente que les habitants des côtes occiden- « taies de l'Afrique et de l'Europe, de même que ceux « de la côte orientale de l'Asie, ont pu apporter leur con- « tingent à la population de l'Amérique ». L'origine asiatique des divers éléments de la civilisation mexicaine est donc d'autant plus rirobable, que de nombreuses émigra-

* SuUa antica lingua azteca. Milans, 1860.

• A. de Humboldt, Op. cit., p. 63 ; Luken die Traditionen des ilenschengeschlechies, p. 323.

* Les gravures dans Anglio, The antiqq. of Mexico, vi, rap- ■^ellent à la fois les monuments et les symboles égypliens.

♦ Adelung, Mithridate, m, p. 338 ; Waitz, i, p. 203.

302 CHAPITRE V. — LA DESCEr<DANCE

lions eurent lieu de l'Asie dans l'ouest de rAméricjue du Nord principalement, car ce n'est que plus récemment que les peuples de ces contrées se sont dirigés vers le sud et le sud-ouest. Le schamanisme des Mongols, qui a pour principe le culte du feu, trouve sa contre-partie assez fidèle dans les cérémonies et les rites religieux de la plupart des tribus indiennes de l'Amérique du Nord '. Dans ces contrées, et principalement dans le vaste bassin du Mississipi, on voit encore des restes de constructions anléhistoriques, des places consacrées surtout, des monticules servant à la fois de sépulture et d'autels. Ces éminences ressemblent beaucoup aux Rinaforts des Celtes, où l'on y trouve des objets de cuivre et des parures d'or et d'ivoire. « Ces monuments furent élevés par un peuple « nombreux, sédentaire et adonné à l'agriculture ; tout «nous porte à penser, à moins que nous ne nous soyons a grossièrement trompés dans notre appréciation de leur a destination, que ceux qui les ont construits, avaient a en général des coutumes et des idées religieuses se « rapprochant de celles des peuples primitifs de l'ancien 0 monde ». La connaissance de la géométrie, rimitation des objets naturels à l'aide de moyens fort limités, le développement de leurs goûts artistiques et celui de leur commerce les mettaient bien au-dessus * des tribus indiennes qui occupaient ces contrées à l'époque de leur découverte. Néanmoins, ils étaient loin encore d'être parvenus au degré de civilisation des habitants du Mexique

* Adelung, Op. cit.

*Amland, année 1861, 733.

DE LA BACE IIUMAIÎ^E D VIH COUPLE UNIQUE. 303'

et du Pérou. Il exista de très-bonne heure entre ces deux peuples une liaison rompue ensuite, et la similitude en^ tre eux est d'autant plus grande que l'on remonte plus baut vers leur origine. Il est avéré maintenant, d'après des recherches récentes, que les Incas, pas plus que les Mexicains, ne sont autochtones ; ces derniers ont dû venir du nord, de contrées lointaines, mais chaudes, néanmoins, et ils connaissaient la race blanche. Toutes les traditions et les indices recueillis indiquent l'Asie comme leur berceau '.

* Sur Torigine des peuplades améric^aiDes, voir surtout Raiiscb , Etudes anthropologiques, Augsnourg, 18G8: Wutlke {Geschichte des Eeidenthums, i, p. 3i3), ouvrage qui démontre avec les plus grands détails la similitude des éléments formateurs. Quelques auteurs regardeni les Tschoudes qui habitaient au nord des hauts plateaux de l'Asie- comme les ancêtres des Mexicains. — Comp. Ritter, Erdhunde. m, 338; Palias, Reise durch verchiedeiie Provinzen des russischen Reiches, il, p. G73. Gfrœrer, Gregor., Yil, ii, v. p. 482-497, donne à penser que des colons ûorniauds se sont fixés en Amérique. Autrefois les Esquimaux habitaient jusqu'au 43* degré de latitude, tandis qu'ils sont refoulés maintenant jusqu'au cercle polaire. Ct. Peschel, Histoire des découvertes de l'antiquité. — La place où le normand Torphieii, parti du Groenland en 1003, avec cent vingt hommes et cinq femmes, s'établit, est marquée par une vieille inscription gravée sur un rocher et encore visible aujourd'hui (à Taunton River, 31% 45' 30" de lalit. nord, en lace du cap Cod).

APPENDICE DU CHAPiTiiE V.

Il est une question intimement liée à l'histoire de la création et des peuples, c'est celle de l'âge du genre humain; pour la résoudre, nous devons nécessairement comparer les données de l'Ecriture sainte avec les dates rapportées par les autres peuples civilisés de l'antiquité, ainsi qu'avec les résultats obtenus de nos jours par la science dans ses recherches dans le domaine de la chronologie et de la géologie.

Et d'abordj citons une observation très-judicieuse de Wiseman ' sur ces recherches. « La confiance accordée « par des hommes instruits à ces documents trouvés e dans des pays étrangers, de préférence à ceux que les « chrétiens ont reçus du peuple juif, voilà un de ces nom- « breux faits qui, pris dans leur ensemble, forment une « des particularités bizarres de l'esprit humaifi, à savoir, « le penchant irrésistible qui nous porte à pénétrer ce « qui est au-delà de notre sphère, uni au désir de rape- « tisser ce que nous possédons ». On peut appliquer à toutes les données mythologiques des peuples, .principa-

* Wiseman, Rapports de la religion révélée avec les sciences naturelles.

l'âge du genre humain. 305

lement à celles des Egyptiens et des Chinois, le Jugement que le bon sens de l'Orateur romain portait sur les chronologies chaldéennes, et Heeren sur celles des Indiens. «Nous devons», ditCicéron% «les considérer comme «des insensés ou des orgueilleux et des impudents, a lorsqu'ils veulent nous faire croire que leurs monua ments ont quatre cent soixante-dix mille ans de date ». Et Heeren dit « : a Les listes généalogiques des rois des « Pouranas n'ont pas plus d'autorité que les familles de « héros et de rois chez les Hellènes, et ces documents <r occupent dans la mythologie indienne le même rang a que ceux d'Apoilodore dans celle de la Grèce. Nous ne a devons donc pas nous attendre à trouver une histoire a OÙ soient observées les lois de la chronologie et de la (t critique, c'est une histoire composée par des poètes; en « ce sens donc, c'est une histoire poétique, bien que cea pendant elle ne soit pas purem.ent fictive ». — Aussi, les anciens historiens de l'Occident n'ont jamais reconnu la moindre valeur à ces chiffres fabuleux inscrits à plaisir '.

La Bible (suivant le texte hébreu, car la version des Septante recule de 1000 ans l'âge de l'humanité), fait arriver le déluge 1,656 ans après la création de l'homme, ou 2,348 ans avant notre ère \ Les soi-disant obsenations

* De divin, i, 19,

» Idem ùber Politik, Handel und Verkehr der alteren Welt, 4« éditiOD, 1" partie, 3« chap., p. 142.

^ylv '?^°m;' Id^ 5 Lucret., De nat. Beor., i, 5 ; Plinius, E. N., xxxv, 5; Macrob. Saturn., i. » j » >

* Ainsi que le remarque Perroue {Prœlectiones theolog., t. v, APOL. DU Christ. — Tome m, 20

astronomiques des Egyptiens et des Indiens contredisent ces dates. Les tables astronomiques principalement, découvertes lors de l'expédition française en Egypte, à Denderah el Esneh, semblaient fournir des preuves d'une civilisation bien plus ancienne : Volney n'hésitait pas à faire remonter à 13,000 ans avant Jésus-Christ la formalion des congrégations de prêtres égyptiens. Mais ces exagérations n'eurent qu'une vogue passagère, et bientôt les travaux de ChampoUion, de Letronne et d'autres savants, les réduisirent à leur juste mesure '. a Les fanieu- « ses tables astronomiques de l'Inde, auxquelles », dit Klaproth *, « on assijznait un âge fabuleux, ont été con- « fectionnées au vu* siècle de l'ère vulgaire ; ce n'est que a plus tard que leur origine fut reculée si loin et désignée 0 comme émanant des dieux ». « Les Indiens », dit Barthélémy Saint-Hilaire, a n'ont ni chronologie ni his- « toire ; leur astronomie est un plagiat de celle des « Grecs et dos Chinois % et ce n'est que vers le milieu de

page 79), les calholiques ne se tiennent pas servilement attacnés au texte hébreu et à la chronologie a laquelle il sert de base. Le Martyrologe romain, avec Eusebe de Césarée et le "V. Bède, compte 5199 ans d'Adam à Jésus-Christ.

* A de Humboldt, Cosmos, u, p. 166. — ChampoUion déchiffra sur le péristyle du temple de Denderah rinscripiion hiéroglyphique ayant trait à l'emipereur Tibère. — Comp. Wiseman, Op. cit., p. 328 ; Pratt., Scripture and science, Lond., i86l, p. 72. ; Brugsch, Reisebeiicht aus Egypten, Leipzig, 18o3,. D. 112.

*Biot [Journal des Savarits, 1839, p. 198; A. de Humboldt, iil^ p. 196.

' Biot en fournil les preuves dans une intéressante notice écrite peu de temps avant sa rnorl dans le J. d. S., 1860, p. 4S9. — Comp. Lassen, Indische Alkrthumskunde, i, p. 74-i et suiv.

l'âge du genre humain. 307

« l'époque des Soulras (440 avant Jésus-Christ) qu'ils font « usage de récriture * ». Ils récitaient leurs hymnes de mémoire. Les Védas, dans leur texte actuel du moins, n'ont pas été écrits plus tard qu'au vu* siècle avant Jésus- Christ ; ils doivent, en tous cas, être de bien peu antérieurs à cette époque *. Quant aux livres zends, le plus ancien remonte à peine à Cyrus. Le Schou-King de Confucius date du vi" siècle avant Jésus-Cbrist. — Ainsi, bien que nous ayons des rouleaux de papyrus qui (au dire de S(^ yffarth) remontent jusqu'à 2,000 ans avant Jésus-Christ, la Bible n'en reste pas moins le seul ouvrage d'histoire important de cette époque ; et, en réalité, le plus ancien livre du monde *.

L'iiistoire véritablement chronologique ne commence, dans les pays du Gange, au dire de Klaproth *, qu'au xn* siècle de notre ère. Le même auteur refuse toute certitude historique aux écrits chinois ' avant l'époque delà

• M. MùUer, IJistory of anc. Sansc. litr., 1859, p. 517 et siiiv. j

Lassen, id.

* Barthélémy Saiot-Hilaire, Journal des Savants, 1860, p. 462; M. MûUer, Ibid. — Ce dernier auteur, d'accord avec Wilsoa, laii remonter le Rig-Véda au xv* siècle avant Jésus-Ctirist, c'est-à-dire à l'époque mosaïque, mais seulement sous la forme d'hymnes sacrés, transmis de bouche en bouche par la tradition.

• Comp. Delitzsch, Gènes., p. 5.

* Id., p. -412. — Comp. Bohlen das alte Indien, i, p. 48.

' Ibid., p. 406. — Cependant un sinologue plus récent dit ; « En résumé, il résulte de nos recherches que l'on a une chronologie certaine, même dans le détail, jusqu'à la première année du règne de Koung-Ho, 841 avant Jésus-Christ, et que Ton peut encore avec assez de certitude fixer, d'après l'oiiinioD reçue, le commencemeui de la troisième dynastie à

fondation dt Rome, c'est-à-dire au moment où la littérature hébraïque tombait en décadence. Bunsen fait remonter le commencement de l'histoire babylonienne à 3784 avant Jésus- Christ. — Gulschmid, à 2447; Brandis, à 2358, et Oppert, à 3540 '. Nous voyons dans Bérose les tiaditions patriarcales sur le déluge rapportées conformément au système religieux des Chaldéens ; 34091 ans s'étaient écoulés depuis le déluge jusqu'à la dominalioa des Mèdes, selon les prêtres, qui se trouvent ainsi en opposition avec les affirmations des Egyptiens qu'il est impossible de mettre d'accord avec celles des Chaldéens , ra[iportées dans Manéthon *. Le corps des prêtres avait édifié l'histoire du monde et de leur peuple sur un schème astronomique. La civilisation avancée que nous rencontrons dans les anciens royaumes de l'Egypte et de l'Assyrie ne [)rGuve nullement qu'il ait fallu des milliers d'années à l'humanité f our arriver à un semblable développement ; elle contredit simplement l'hypoinèsc de l'homme s'élevant lentement et peu à peu du rai, g infime de l'animalité au suprême degré de perfection morale.

l'an H 22 avant Jésus-Christ, bien que Legge (Legge, Thechinese Classics, Hong-Kong, 1865), pense que la plus ancienne date certaine ne va pas au-delà de Tan 775 avant Jésus-Christ ». Il rejette décidément les fantaisies de Bunsen sur une prétendue antiquité de 20 ou 15 mille avant Jésus-Christ que l'on compterait dans le nord de la Chine. Cf. Plaît., Chronolog. Grundlage der œltesten chinesisch Geschichte.

* BumûUer, Geschichte des Alterthums, Freib., 1863, p. 16 et suiv. La domination mède sur l'Assyrie donne une iJaie chronologique certaine, c'est-à-dire 656' avant Jésus-Christ.

« Syncell., p. 56; Biimùiller, Op. ciU

l'âge du genre humain. 309

L'ère la plus reculée à laquelle les peuples civilisés fassent remonter leur fabuleuse histoire est celle du déluge ' ; chez les Egyptiens, elle commence avec Menés, le patriarche du déluge ; chez les Indiens, avec Manou *, chez les Chinois, avec Yao * qui détourna le déluge; chez les Grecs, avec Deucalion * ; et enfin il en est de même chez les Celtes, les Mexicains et les Péruviens '. Quelques nations même ont conservé la date de leur déluge ; la plus reculée se retrouve chez les Indiens 2248 avant .lésus- Christ*; viennent ensuite les Chinois', 2357; tandis que les temps historiques ne commencent qu'au viii* siècle avant Jésus-Christ '. Les Mexicains comptent un peu plus de quatre mille ans jusqu'à la conquête de leur pays •, Si l'on cherche le motif qui fait du déluge le point dft départ de toute histoire locale, on le trouvera dans l'horizon exclusivement national et par conséquent restreint, où se renfermaient les anciens peuples ; seuls, parmi eux, les Israélites se distinguent par le point de vue universel où ils se placent. Pour les autres peuples, au contraire,

* Lûken, die Traditionen des Menschengeschlectes, p. 241 et suiv.

» W. Jones, Asiatische A6ft., i, p. 176 et suiv.

«Klaproth, Inschrift des Yû Halle, 1811, p. 29.

* Ovid., Métamorph., i, p. 163 et suiv.

* Piichard, m, p. 157.

« Lassen, Indische Aîterthùmer, i, p. 474. — D'après Lûken, c'est i;n l'an 3101.

' Mémoires comernant les Chinois, i, p. 180.

* Klaproth, Op. cit.

* Piichard, Op. cit., iv, p. 378.

l'histoire du monde n'est que l'tiistoire de leurs dieux particuliers et celle de leurs ancêtres; d'où il résulte que le patriarche témoin du déluge est en même temps l'auteur de la race.

Mais, chez ces peuples, l'époque fabuleuse commence bien avant l'origine vraie de leur histoire : chez les Indo- Germains, elle se divise en quatre périodes. La dernière, le Kali-Jiiga des Indiens, commence avec le déluge, et à la fin doit arriver le renouvellement général K Biot a prouvé* que les nombres à l'aide desquels les Indiens calculaient les périodes du monde, étaient purement imaginaires; ils reposent sur certaines conjectures astronomiques', et furent, ainsi que l'astronomie, empruntées aux Chinois. « Un million d'années», dit Wisemann en parlant de ces époques fabuleuses, « ne coûte pas plus à « inventer que mille, et le lecteur s'y laissera facilement «tromper une fois qu'il aura franchi le premier pas, « c'est-à-dire s'il veut bien croire que les rois étaient des «descendants du soleil, de la lune ou d'antres parents « surnaturels du même genre. En vérité, nous ne pou- « vons nous défendre d'un sentiment de pitié pour les « esprits qui se sont laissé entraîner au point d'ajouter «foi à des inepties semblables».

L'histoire des Egyptiens commence à Menés. Mané-

^ Bhagawadam, Asiat. OriginaîscÀriften. j, p. 51.

^ Journal des savants, 1860, p. 605.

^ La régularité mathématique (dans la durée des quatre périodes du monde) décèle évidemment une conceplion artificiel le. Le nombre total 4,320,000 est lié par une nécessité mathématique â l'évaluation de l'année sidérale qu'on avr.it adoptée. Mais toutes les dates de ces calculs reposent, ûs

Ihon S il est vrai, recule bien loin le règne de Menés, mais à une époque encore toute fabuleuse; les monuments ne commencent à faire mention des dynasties de Manéthon qu'à partir de la dix-septième et dix-huitième. Les peuples de l'antiquité, comme plus tard les preux du moyen âge, cherchaient à faire remonter leur origine le plus haut possible jusqu'au commencement du monde; et il ne pouvait en être autrement avec leur manière restreinte d'envisager le monde, puisque les rois, en leur qualité de descendants des dieux, devaient exister avant l'histoire, et Trois cycles de dieux, autrement dit trois a dynasties, sont mentionnés. Lors donc que », comme fait Hérodote, a on assigne à chaque dieu, pris isolément, « un règne d'une durée déterminée, toute cette classiflfl cation et succession chronologique est une production « de l'imagination des prêtres à une époque où l'Egypte € était réunie en un seul royaume ; mais il y a cependant f quelque chose de vrai au fond de tout cela, c'est la pré- « pondérance que prenaient tour à tour certains dieiis, € à différentes époques ^ » ,

«Les données des Egyptiens », dit Rœlh •, « sur les « commencements de leur histoire, doivent être complé- « tement mises de côté ; et chacun peut en penser ce qu'il

même que chez les Chinois, sur une fiction malhcmatique. Uournal des savants, 1839, p. 278 el saiv.)

* Manéthon était grand-prêtre d'Héliopolis au m* siècle avant Jésus-Christ. Nous ne possédons que des fragmcnls dC son histoire, épars dans ditférenls auteurs.

* Dœllinger, iudenthum und Heidenthum. p. 407.

* Geschichte der abendlœndischen Philosophie, p. 83.

CE \eut I » D'après Ghampollion *, il n'est point de monuinenJ Egyptien antérieur à 2200 ans avant notre ère. C'est également l'opinion de Rosellini *, le compagnon de Ghampollion dans ses recherches scientifiques : a II a n'existe pas », dit-il, a d'harmonie plus parfaite qu'entn 0 l'histoire d'Egypte et la chronologie de la Bible ». Di nos jours, la discorde la plus complète divise nos chronologistes. Ainsi Menés aurait régné, d'après

Henné en l'an Cl 17 avant Jésus-Christ,

Lesueur

Bœckh

Unger

ri6i3

Brugsch

Laulh

Lepsius

Bunsen

Rœckerath

SeyfFarlh

Prichard

Hoffmann

Lepsius, dans sa Chronologie des Egyptiens, nous fait] voir à quels tâtonnements et à quelles opérations délicates de critique il faut recourir pour démêler le texte original«l dans la recension des listes royales de Jules l'Africain, Eusèbe et autres, et l'insuffisance des moyens dont oui dispose pour distinguer les dynasties contemporaines de&j dynasties successives. Bœckh, qui regarde les dynasties de]

• Dans Wisemao, Oip. cit., 346.

• I Monumenti delVEgitto, ii, p. 83.

l'âge du genre humain. 313

Manéthon comme successives, déclare que toute sa chronologie est en partie cyclique de prime abord, en partie rendue cyclique ensuite. Bunsen, au contraire, ne veut nullement voir dans la chronologie de Manéthon l'élément cyclique, et Lepsius ne la considère que comme un calcul des temps mythologiques depuis Menés ^

La période sothiaque, que nous trouvons seulement dans le m' siècle après Jésus-Christ, n'indique nullement une haute antiquité de l'astronomie égyptienne. Il est évident, ainsi que le reconnaît Ideler % que les phénomènes célestes observés pendant quelques siècles, ont été ensuite reportés aux temps passés, dans le but de reconstituer ainsi l'histoire la plus reculée du peuple égyptien. Leurs observations réelles de trois cent soixante treize éclipses solaires et de huit cent trente-deux éclipses de lune jusqu'à Alexandre le Grand, comprenant ainsi un espace de mille deux cent cinquante ans, ne remonte pas plus haut qu'à t586 ans avant Jésus-Christ. Des listes de rois, découvertes récemment à Memphis, ont porté Mariette à retrancher des tables chronologiques deux périodes (précédemment admises par lui) autrement dit mille cinq cent trente-six ans, et à mettre de côté certains noms de rois, qu'on trouve dans Manéthon, comme trop fabuleux '. — a L'histoire des premiers temps del'Egypte», dit Ideler * avec raison, « est un labyrinthe dont la chrono-

« V. Delitzsch. Op. cit., p. 222.

* Eandbuch der Chronologie, i, p. 132j Letronne, Revue archéO' logique, 1855, p. 377.

^ Ausland, i864, p. 1054.

* Eandbuch der Chronologie, i, p. 190.

314 APPENDICE DU CHAPliriE V.

a logie a perdu le fil conducteur ». Et de Rougé ' a ré pété la même pensée : a J'ai exprimé », dit-il, « plu^icuri « fois mes doutes sur l'exactitude des chiffres [)roposéS «Jusqu'ici pour la durée des dynasties égyptiennes; je a ne puis me ranger à l'opinion d'aucun des savants qu* a croient avoir établi un canon chronologique, qui puisse « servir de charpente à l'édifice historique que nous de- « vons élever à l'aide des monuments. Les textes de a Manéthon sont profondément altérés, et la série des a dates monumentales est très-incomplète ». Selon la remarque ironique d'Oppert ': a tout égyptologue intelligent, a tout exégète qui se respecte a, en même temps que sa 3 conscience propre, sa propre chronologie que personne a n'admet ». — « Qui pourrait enfin soutenir que les d plus anciennes sources ne se contredisent pas entre « elles, et que Manéthon n'ait commis aucune erreur de «ï détail dans ce grand travail historique entrepris pour a faire entrer dans le cadre restreint d'un point de vue a unique et d'une même succession continue toutes les a dynasties non-seulement de la haute et de la base a Egypte, mais encore celles des co«quérants sémitiques «qui opprimèrent longtemps le pays'?» Lepsius ne tient la date de Menés pour historique « qu'autant que

* Etude sur une stèle égyptienne. H. Brugsch observe dans sa géocjraphie de l'ancienne Egypte (L^•i','ziy■, I8i>8, il, p. 41;, qu'il s'abstenait de loule donnée chronolugique, parce qu;sur les poinls les plus imporiaiils de la chionologie les auio rites les plus compétentes ditierent connplétemeut d'opinion.

* Zsitschrift der Morgenlœndischen geseîîschaft, 1866, p. 176.

* Lepsius, Ueber die Manethonische Lestimmung des Umfanijs der Egypt. Geschichte, 1837, p. 208.

l'âge du genre humain. 315

€ le récit de Manélbon, fondé sur les antiques annales « du pays, pourra être lui-même regardé comme histo- « rique ' ».

Les listes royales dernièrement découvertes, aussi bien par Mariette dans un tombeau de Sakkara, auprès de rJemphis *, que par Dumiclien, lors des fouilles faites à Abydos (Haute-Egypte) dans un temple consacré à Osiris', sont loin de confirmer les longues listes des rois de Mauéthon ; bien plus, elles prouvent sans réplique que les hiitorieias égyptiens qui ont dressé ces listes sous les règnes de Séthos I" et Ramsès le Grand ont passé sans transition des rois de la douzième dynastie à ceux de la dix-lmitième , de même qu'ils omettaient dans les douze premières dynasties des générations entières de rois nommées par Manétbon. Dans la première de ces tables ci-dessus mentionnées manquent les septième, huitième, neuvième et dixième dynasties.

S'a[ipuyant sur ces faits, Nash * en tire les conclusions suivantes :

1° Les historiens de Thèbes et de Mempbis composèrent une histoire d'Egypte, UOO ans avant Jésus-Christ, dans laquelle ils ont ramené à la forme historique la période antérieure à la douzième dynastie qui n'était qu'un tissu de fables et de légendes. Il est probable que le papyrus

* Chronologie i, 449. Cf. "W. Feil , Chronologie de àlanétkon (Chilian, 1869, p. 73).

* Revue archéolog., 1864, ii, p. 170.

' Lepsius, Zeitschrift fur œgyptische Aîterthumsliunde, 1864., oci. et nov.

* Aiaenœum 1864. G. 1261.

de Turin était le digeste d'une semblable histoire avec ses rois imaginaires et ses dynasties divines, ses fabuleux législateurs et ses conquérants légendaires, et que le récit de Manéthon n'en était qu'un extrait ou une amplification.

2* L'histoire des rois Egyptiens ayant régné sur les trônes réunis de Thèbes et de Mempbis, commence avec la douzième dynastie, à laquelle succéda ladix-huitième. Ce n'est qu'à partir de cette époque, c'est-à-dire 1800 ans au plus avant Jésus-Christ, que l'bistoire égyptienne devient réelle et précise; au delà, on ne rencontre qu'une foule de petits souverains et de tyrans régnant sur une Tille ou une portion du territoire ; l'histoire choisissait alors dans ce nombre considérable ceux qui s'étaient plus particulièrement distingués dans l'un ou l'autre des grands centres où dominaient les prêtres. Quelques-uns des Pharaons, les plus fameux par exemple de ceux qui firent construire les pyramides, et le bon roi Seni, sont couchés à la fois sur les documents de la haute et de la basse Egypte ; au contraire, le nom de Menés, le fondateur légendaire du royaume, mentionné par le document thébain d'Abydos, ne se retrouve pas sur celui de Memphis: c'est une preuve à l'appui de l'opinion qui attribue tout ce qui, dans l'histoire égyptienne, porte un cachet de logique et d'enchaînement aux travaux des savants Thébains vivant sous le règne des grands Pharaons de la dynastie des Ramsides (dix-neuvième dynastie).

Au reste, il est deux réflexions qu'on devrait avoir sans cesse présentes à l'esprit, lorsqu'il s'agit du rapport de l'histoire biblique avec les chronologies des peuples civilisés de l'antiquité. La première a été faite avec beaucouo

l'ace du genre humain. 317

de \érité pur Barthélémy Saint-Hilaire ' : « En dehors de « la Bible», dit-il, « qui est à la fois un livre historique et « sacré, aucun peuple asiatique n'a su écrire son his- « toire ». La seconde, c'est qu'il est impossible d'admettre que l'autear du Pentateuque se soit convaincu lui-même de mensonge dans son ouvrage , monument écrit des temps mosaïques, auquel se rapporte toute la littérature post-mosaïque des Hébreux, et lequel est plein d'allusions sur les affaires égyptiennes; or, c'est ce qui serait arrivé, s'il avait mis l'histoire du monde et de son peuple en désaccord avec la chronologie du pays qu'il habitait*.

Dans ces derniers temps la géologie a cherché un chronomètre qui lui permît de déterminer l'âge du genre humain ; elle a cru trouver des renseignements précieux d'abord, dans les ossements humains fossiles, ou du moins dans des rectes humains mêlés dans des cavernes à des ossements d'animaux dont la race est éteinte ou fossiles, ensuite, dans la formation des deltas, surtout de ceux du Nil et du Missitsipi, puis enfin dans les tourbières et les dunes du Danemark et de la Norvège, comme aussi dans les habitations lacustres où sont enfouis les instruments primitifs les |)Ius grossiers qui semblent assigner à l'humanité un âge beaucoup plus reculé que celui indiqué par la bible. L'Ausland ' nous donne un

* Journal des Savants, 1862, p. 79.

*Toui récemment Lauili a composé, d'après les monuments

iégypliens, une histoire de Moïse, qui se trouve, parlaiicment d'accord avec les données bibliques. Cf. Moïse lliébreu, d'a£^rds deux papyrus de l'antique Egypte. Bei'hn, 1868.

» Ann. 1861p. 974 elsuiv.

résumé des dernières théories empruntées à la géologie. Plus nouvellement encore, Vogt * les a développées à sa manière bien connue et a cherché à les présenter comme irréfutables. Nott et Gliddon * se sont longuement étendi'.s sur ce sujet : on voit dans leur exposition percer à chaque instant l'idée que la race de couleur est une espèce inférieure bien distincte de la blanche, autrement d;t, l'esclavage érigé en principe. Ce n'est pas à ces auteurs seulement, mais à plusieurs autres encore que nous adresserons le reproche d'un parti pris, tant au point de vue de l'exposition des faits qu'à celui des conséquences qu'ils en déduisent.

L'histoire naturelle a le droit de rester complètement indépendante sur son domaine, tant pour y poursuivre ses recherches que pour y exposer ses résultats ; mais c'est en vertu iv.ème de ce droit que nous lui demandons de secouer la dictature de Vincrédidité.

Cuvier * a prouvé qu'il est des pays, la Guadeloupe par exemple, oiî, grâce à certaines influences locales, les pétrifications se forment très-rapidement. Ce savant naturaliste a démontré également qu'il serait faux de conclure la coexistence de l'homme avec les mammouths, parce que des pointes de flèches et d'autres menus objets du

* Varies, ùhct dm. Menschen, seine Stellung in der Schœpfimg tind in der Geschichte der Erde. Giesen, 186.3. — Les dates les plus iaiporiantes sont empruntées au dernier ouvrage de Lyell, Geologicat Evidences of the antiquity of man, Loudon, 1863.

^Indigenous rac^ of the earth, PhiladeJph., 1857, p. 496 et suiv.

* Les révolutions du globe. — Comp. Burmeisler, Geschichte der Sc!tui>fuTig, p. 42.

l'âge du genre humain. 319

même genre auraient été trouvés mêlés à des fossiles ; malgré cette évidence, le Mémoire dont nous parlons [Ansland] lire des conséquences à perte de vue d'un squelette trouvé à la Guadeloupe. Au reste, on peut juger avec quelle légèreté ces rapports sont faits, lorsqu'on voit à la même époque des savants s'appuyer sur l'hypothèse de Darwin, purement imaginaire et rejetée par les autorités de la science, pour prétendre qu'ils ont reconnu sur un crâne, trouvé à Dusseldorf en 1837, le moment de transition entre le singe et l'homme ; autrement dit, qu'ils sont parvenus à saisir la nature sur le fait, au moment précis où elle cherchait à transformer le singe en homme *.

Voici au surplus quelques faits invoqués par nos adversaires. En 1860, M. Lartet * explora de nouveau une caverne située près d'Aurignac, où l'on avait trouvé des ossements humains mêlés à des restes d'animaux dont les races sont actuellement éteintes. Comme, en outre des armes de pierre et d'autres instruments semblables, quelques os des animaux portaient des rayures et des stries, M. Lartet en concluait que ces stries provenaient de la

* R. Wagner {Gœttinger Nachrichten, 1864, n. 5) regarde le crâne trouvé dans le iNéanderlhal, comme celui d'un vieil hollandais, celui d'Engis, comme ne s'éloignant nullement du type européen. Huxley lui-même {Man's place in nature, 1863, p". lo6) déclare que les ossements trouvés dans le Néandertlial n'appartiennent nullement à un être tenant le milieu entre l'homme et le singe. Vogt {Ausland, 1864, p. 708) range ce crâne, surtout au point de vue du développement du cerveau, sur la même ligne que celui des Australiens, mais se rapprochant néanmoins du ciàne long et allongé du Hollandais. Lyell (p. 374) ne trouve là dedans aucune preuve à l'apqui de sa théorie.

• Quart. Journal of the geolog. Societ., nov. 1860.

320 APPEBIDICE DU CHAPITRE V,

main des hommes qui avaient tué ces animaux pour s'en nourrir. — Les alluvions du Mississipi, au dire de Vogt, ont six centc; pieds de profondeur et sont composées de dix couches de cyprès croissant en épaisseur. A une profondeur de seize pieds, on trouva du bois brûlé ainsi que le squelette d'un homme de la race américaine primitive. D'après le calcul du docteur Dowler, qui admet pour chaque siècle cinq pouces d'alluvion (chiffre calculé d'après celles du Nil), ce squelette aurait 57,000 ans, et le Delta 158,400, tout en tenant compte en outre du temps nécessaire à la croissance de ces forêts. En Egypte, on trouva à une profondeur de soixante pieds des morceaux de biiques et de poteries; d'après la moyenne citée [)lus haut, ces débris auraient 12,000 ans. On voit de même dans les tourbières du Danemark des générations de forêts superposées. D'après les différents instruments trouvés dans ces couches successives, on distingue les périodes de pierre, de bronze et de fer. Ce n'est que dans les couches supérieures qu'on voit des objets de bronze et €nOn de fer.

Lorsque les eaux sont basses, on voit à différents endroits du lac de Constance, ainsi que dans les autres lacs de la Suisse, des restes de constructions qu'on a nommées lacuslres ; elles furent découvertes par le docteur Keller de Zurich. Ce sont des pieux fichés dans l'ancien lit du lac, et sur lesquels étaient bâties des habitations ; la plupart du temps on trouve en ces endroits des armes et des ustensiles de pierre ; dans quelques endroits ils sont ea bronze et même en fer, mêlés à des monnaies grecques, gauloises et suisses. Morlot a essayé de déterminer Tàge de ces constructions. Le banc de gravier formé par la

l'âge du genbe humain. 321

Tiuière, à son embouchure dans le lac de Genève (près de Vilieneuve) fut coupé par les travaux du chemin de fer. A la profondeur de quatre pieds on trouva des tuiles et des monnaies romaines ; six pieds plus bas, des vases d'argile et une petite pince en bronze; et enfin, en descendant encore de neuf pieds, des poteries grossières et des os de nos animaux domestiques. Les monnaies romaines servent de chronomètre. Quatre pieds donnent un espace de quinze à dix-huit cents ans; en supposant un accroissement régulier, le banc devrait avoir 100,000 ans d'âge.

Avant tout nous devons faire remarquer ici un cercle vicieux qui se ^lisse dans la supputation de l'âge du genre humain d'aprts les données de la géologie. « Dans clia- « cune des principales divisions de la croule terrestre » , dit Burmeister ', qui n'est pas suspect ici, « il se présente « diverses couches , dont les différences dépendent aussi a bien des matières dont elles se composent, que des restes a organiques qu'elles contiennent ».

8 On s'est de plus en plus convaincu que la matière 0 constituante d'une couche est moins importante pour « déterminer une formation que les fossiles qu'elle repa ferme> et que ceux-ci doivent fournir le principal élé- « ment de détermination. L'importance des fossiles est « telle, qu'elle sert de base à la théorie qui prend tel co- 0 quillage pour indice péreinptoireet qui, de la présence « de telle pétr'ii';ation animale, partout où elle la rena contre, déduit hardiment le caractère de la formation

* Geschichte der schœpfang, p. 191. Cf. Cti. Lyell, Géologie. Apol. do Christ. — Tome 111. 21

« à laquelle appartient la roche neptunicnne qui la con- « tient. Nous ne devons donc pas faire grand fond sur lama- « tière même d'une formation ; nous rencontrerons dans « toutes du mélange et de la variété, et c'est par les débris « organiques que nous nous assurerons avant tout en « quel teni[)s doit tomber l'origine de telle foi malion para liculière * ».

C'est donc d'après les restes organiques que nous déterminons l'âge de la formation. Dans les derniers fait? rapportés plus haut, c'est précisément le contraire qui a ];cu. Aussi Burmeister comme Quenstedt* se range à l'opinion générale des paléontologues, d'après lesquels Texistence d'ossements d'hommes fossiles est mise en question : «Toujours», dit-il, « un examen approfondi c a démontré sans réplique que ces prétendus ossements « humains n'appartenaient nullement à des hommes; ou a bien, lorsqu'ils provenaient réellement de notre espèce, « qu'ils avaient été enlevés de leur sépulture primitive et « se trouvaient Uiêlés par l'effet de quelque catastrophe à G des restes d'animaux préadamites ». Le môme auteur passe en revue les faits connus des dernières années et les commente, principalement la découverte mentionnée plus haut, d'ossements humains dans les cavernes de l'Auvergne. Ces cavernes ont été « les demeures des plus û anciennes peuplades gauloises qui ont déterré ces osseo ments dans un but quelconque et les ont ainsi mêlées «aux squelettes de leurs ancêtres». En 1844-, Aymard

' Al. (le Humboldt, Cosmos, i, p. 283j Naumann, Lelwbucder Gcogncsie, p. 21.

* Sonst und Jetzt, p. 250.

l'âge du genre ncMAiN. 323

préluridait avoir trouvé sur le mont Denise, près de Puy-en-Vclay, deux squelettes humains dans la roc!;e volcanique. Mais Lyell, à ce propos, a démontré que ce fait ne prouvait nullement que l'homme ait été témoin de la dernière éruption volcanique, car la roche dans laquelle ils ont été trouvés était bien plus poreuse et ne s'elTeuiliait point comme celle qui l'entourait, par conséquent c'était une roche régénérée et appartenant à une époque bien plus récente. Aucun connaisEeur n'a vu au reste ces squelettes dans leur gangue primitive*.

Les découvertes faites récemment en 4847 par Boucher de Perthes d'un grand nombre de haches en silex enfouies dans le terrain crétacé des environs d'Amiens et d'Abbdville, sont venues fournir un nouvel aliment à l'opinion relative aux hommes antédiluviens \ au point de faire pencher Lyell lui-même en ce sens. Quant à des ossements humains, on n'en vit pas vestige '.

Rien ne nous oblige, ainsi que le fait observer un savant écossais dans le Blackwoods Magazine *, à admettre

* Comp. Revue des deux mondes, 1 8oS, p. 4 et 5.

1 «On trouva néanmoins pendant l'élé 1864 nn crâne humain tout entier dans une carrière de sabl« ; mais on n'a pas êr-

■ core pu décider si celle couche de gravier n'est uas oins rocenie que les couches renrerinaui les restes des éléplianks et des rlnnoçeros. Oscar SchniiJt, das Alter des Mmsckheit, Wieo 186G, p. 14. — Cuiup. p. 15 el l(j. '

wa;^\T"P- ^"«'«"^' '8G0, p. 1096 ei suiv. Comp. Lartet dansia bibliothèque universelle, Genève, 1860, urch. vm' rJi.

que ces armes de pierre et les animaux de l'époque tertiaire soient contemporains. Les éléphants et les hip:)0potames pouvaient depuis longtemps déjà être disparus et ensevelis, lorsque des inondations vinrent culbuter leurs sépultures, enlever les anciennes couches de terrain et en faire de nouvelles où se trouvaient mêlés ces ustensiles de pierre donnant ainsi l'apparence d'un synchror nisme géologique. Il est du moins un fait certain, c'est que ce terrain a été formé par de violents cataclysmes, car les couches ne sont pas disposées en bandes régulières et successives comme dans les agglomérations lentes et paisibles, mais elles s'inclinent jusqu'à des angles de 30 et 40 degrés avec l'horizon. Enfin des blocs de quartz d'un pied d'épaisseur et de trois pieds de longueur sont encore englobés dans cette masse. Les silex eux-mêmes sont parfois tellement usés par le frottement que l'on n'y découvre plus aucune trace de l'industrie humaine.

Mais en admettant même que ces outils soient contemporains des animaux de l'époque tertiaire, qu'est-ce que cela prouverait? Uniquement que l'homme est aussi vieux que les pachydermes du nord de l'Europe, ou plutôt que ceux-ci sont aussi jeunes que l'homme; caria chronologie des géologues n'est que relative, mais non absolue *. On saurait donc tout au plus que le mammouth a encore vu la naissance de l'homme ; mais aucun géologue ne serait capable de nous apprendre combien il faut d'années pour qu'une race s'éteigne. Cet événement

* Vogt, Op. cit., II, p. 81 ; 0. Schrait, Op. cit., p. 5.

pent avoir lieu en très-peu de temps*. Il n'est pas nécessaire de supposer pour cela un changement climatérique, car le mammouth sibérien était couvert d'une épaisse fourrure, ainsi que l'a fait observer Lyell. Il y a trois choses à constater: premièrement, l'objet trouvé est-il réellement un produit de l'industrie humaine? secondement, la couche où il gisait, était-elle intacte tant de la part des hommes que delà violence des éléments? enfin, quel est l'âge de la couche en question ? Par rapport à la seconde question, un géologue* contemporain a fait la déclaration suivante : Je déclare en mon nom et en celui de M. Courges, que depuis trente-cinq ans que nous étudions ces instruments, nous n'en avons jamais trouvé dans une couciie qui n'eût été remuée par la main des hommes. J'excepte seulement les haches polies que l'on trouve parfois parmi des branches d'arbres coupées.

Il nous reste encore à examiner les données fournies ' par les alluvions et exposées par Vogt avec une grande complaisance, ce qui nous rappelle involontairement ce mot de Goethe' : « La chose la plus terrible à entendre, « c'est l'assurance sans cesse réitérée que les géologues « sont d'accord sur tel point : pour qui connaît les hom- « mes, on sait ce que cela signifie. Des imaginations ar-

* Sur les animaux disparus dans les derniers siècles, comp.

Quenstedt, p. 244.

* Cf. La Desmoulins, La question diluviale et le silex ouvré, Paris, 1864.

* Gœthe als Naturforscher dans K. de Baumer's Kreuzzûgen, i, p. 70.

« dentés et hardies s'emparent d'une idée et la parent de a toutes les apparences de la probabilité ; ils se font des a adhérents et des disciples; et une réunion aussi nom- « breuse finit toujours par acquérir une autorité scienlifl- (s que. Des centaines d'hommes instruits, mais occupés « à d'autres travaux, croient n'avoir rien de mieux à faire a que de laisser à ces explorateurs aventureux leur do- « maine, et à donner leur approbation à tout ce qui ne « les touche nullement. Voilà ce qu'on appelle le consea- « tement unanime des savants ».

Voici l'opinion de Wagner sur l'âge que Morlot assigne par ses calculs aux habitations lacustres. « Je dois « avouer » , dit-il, « que les propositions sur lesquelles s'ap- « puie ce calcul, me semblent dénuées de tout fondement « et purement arbitraires ; je suis même très-surpris que « quelqu'un ait pu les prendre comme point de départ a d'une observation scientifique. La couche supérieure « fie gravier, épaisse de quatre pieds, peut avoir été for- « mée en autant de minutes que Morlot exige de siècles. a La présence des monnaies romaines ne prouve rien a quant à l'âge du gravois tout entier ; car, comme il ré- « suite de l'alluvion, il peut avoir entraîné ces médailles « à une époque bien postérieure^ ». Il est tout aussi impossible de déterminer numériquement le temps que met à se former une tourbière ; « on a vu des tourbières com- « plétement épuisées, se remplir de nouveau de cinq

* De même Baer et M. Wagner. [Sitzungsherichte, 1866, il, p. 467.) Ce dernier ajoute : Tous les efions tentés pour fixer chronologiquement le commencement el la durée des deux plus anciennes périodes de ces habitations lacustres sont demeurées jusqu'à ce jour complètement infructueux.

l'âge du genre hlmain. 327

«pieds (l'épaisseur dans l'espace de trente ans' ». Les alluvions du Nil sont les moins irrégulières de toutes; néanmoins Bu.vmeistei' avoue que leur intensité a beaucoup changé dans le cours des siècles. Il est donc tout d'abord impossible de prendre ces alluvions pour base d'un calcul quelconque , encore moins de l'appliquer comme point de comparaison à d'autres deltas. Quand même de semblables dépôts se seraient faits régulièrement dans les siècles derniers, rien ne nous autoriserait à en conclure que les mêmes forces aient toujours agi d'une manière identique ; mais le débordement el le dépôt varient suivant les années, en sorte que tout calcul fondé là-dessus, ainsi que l'observe Lyell, est très-problématique ^ A Pouzzole, près de Naples, on trouve des couches renfermant des fragments de sculptures et de poteries mêlés h d'innombrables coquillages ; la couche supérieure est située à. vingt pieds au-dessus du niveau de la mer; et sa formation date certainement du commencement du XVI* siècle '. — Lyell admet cinq pieds par siècle pour l'exhaussement des rivages et du lit de la mer en Norwége et en Suède, surtout vers le cap Nord.

Les calculs des savants français Cuvier et Deluc au sujet de la formation des deltas, de la progression des dunes et de l'accroissement des tourbières, ont donné un résultat opposé, à savoir que la surface de notre globe a

• Burmeister, Op. dt., p. 247.

* Géologie. « Les dates pour un semblable calcul sont encore trop incertaines », dit-il en parlant du Delta du Mississipi. Bischof partage la môme opinion.

•Lyell, Op. «Y., I, p. 155.

éprouvé un bouleversement qui ne remonte pas à plus de cinq ou six mille ans '. — Brémontier a même démontré que les dunes, dans le département des Landes, s'avancent chaque année de soixante à soixante douze pieds' ; mais nous n'attachons pas grande importance à ces renseignements où probabilités se heurtent contre probabilités. Cependant, ce dernier fait n'est pas favorable à . rhypolhèse de Vogt et à ses calculs à propos d'un crâne appartenant à la race américaine, trouvé à la Nouvelle- Orléans à seize pieds de profondeur : il faudrait d'abord prouver que ce crâne n'a pas été transporté par une circonstance fortuite dans le terrain oii il fut découvert. En pareille matière, un fait isolé ne prouve rien. Parlant de cette découverte, Fr. Maurer rappelle les ensablements rapides de la mer Baltique et dit : « Il serait fort difficile o de réfuter scientifiquement celui qui af Armerait que o l'antiquité de ce squelette ne dépasse point cinq a mille ans ». Aussi Lyell n'attache-t-il aucune importance à cet incident. Tout dernièrement on a trouvé dans les cailloux de Y Ourther-Diluvium, à une profondeur de cinq pieds, un crâne humain sculpté en marbre et datant certainement de l'ère chrétienne '.

En Egypte, au contraire, où Vogt va chercher ses preuves, on rencontre des citernes de cinquante à cent pieds

* Cuvier, sur les Révolutions du globe, Paris, 1825, p. 144; Deluc, Lettre à Blumenbach, p. 236 ; Saussure, Vogage dans les Alpes, § 625.

• Cuvier, loc. cit., p. 61.

> Ausland, 1864, p. 915 et 240.

de profondeur ; déjà Hérodote rapporte que, dans les endroits qui n'étaient pas inondés par le Nil, le terrain s'affaissait, (ju'est-ce qui nous prouve que les poteries sur lesquelles Vogt s'appuie n'ont pas été jetées dans une citerne, une crevasse ou une fosse quelconque? De plus,les anciens Egyptiens, ainsi qu'à Babylone et en Assyrie, ne bâtissaient qu'avec des tuiles non cuites et simplement séchées au soleil'. — Ritter* tire des conclusions directement opposées de ce que Vogt présente comme le résultat de calculs exacts : « On a calculé », dit-il, a d'après l'élévaa tion de terrain produite par l'alluvion annuelle du Nil, a que Louxor ou Thèbes dans la Haute-Egypte n'ont été a bâties que vers 1,400 ans avant Jésus-Christ, et que l'âge a de la vallée du Nil en général ne devait pas dépasser a 2,960 ans.

« Un affaissement de terrain qui a eu lieu à Boubaste ex- « plique peut-être la découverte de poteries aune profon- « deur considérable. Ce n'est peut-être qu'une supercherie « de fellah. Celui en effet qui connaît la nature de la vallée 9 du Nil, on ne lui fait pas accroire que le sol du delta a s'est élevé de quatre-vingts pieds depuis l'apparition de 0 l'homme sur la terre. C'est qu'en effet il ne s'élève « point (?), et si la partie inférieure de monuments qua- « rante fois séculaires est encombrée de cinq ou six t pieds , cela vient de ce qu'ils s'élèvent au milieu « de villes détruites, villes bâties avec le limon du Nil « qui en se dissolvant a certainement exhaussé le sol.

* Wilkinson, Ane. Egypt., m, p. 316.

* Âfrika, i, p. 843-846.

«En rase campagne, une seule inondation plus forte « que les autres emporte tout le dépôt des année? pré- «cédentes' ». a Impossible d'étab'ir une date certaine sur « l'élévation du sol dans le delta », dit Max Eytb, «et tout a calcul chronologique fondé sur les monuments enfouis « dans le limon du Nil, repose sur une complète igno- « rance de l'état des choses. D'abord le sol de la vallée « n'est point du tout uni ; une année, il se forme une léa gère éminenceà l'occasion d'un buisson qui par hasfîrd « arrête le limon; mais l'année suivante survient une « crue plus considérable qui emporte à la fois éminence « et buisson et laisse à la place une excavation. Un pareil « calcul est surtout impossible là oîi passe la main de a l'homme, et c'est le cas partout où le sol est cultivé, « attendu que le limon charrié par les eaux est utilisé « pour l'agriculture et se dirige facilement à volonté. Ua « fellah qui élève une digue pour engraisser son champ, « peut en une seule année introduire subrepticement une a crue de 2,000 ans et plus dans les calculs les plus scru- « puleux d'un savant européen ». « Nous laissons donc de a côté ces milliers d'années à donner le vertige », ajoute Fraas, « et il serait vraiment temps d'éliminer une fois t pour toutes des livres de géologie cette absurdité tant « de fois répétée, bonne tout au pins à étonner quelque 0 esprit naïf, étranger à ces questions * ».

*J. Rrann, Gazette générale d'Auqsbovrg, 18GG, Beil. 176 in dner Besprechung von Lauth, Manetho und der Turiner Kœnigs papyrus, ISOo.

* Max Eylli, cite par Fraas, Aus dens orient., StultffHrd,

L'AGE DU GENRE HUMAIN. dJl

Résumons-nous en quelques mots :

•1° La géologie ne peut indiquer que l'âge relatif de la race humaine et non l'âge absolu.

2° Même dans ce cas, les calculs faits d'après les alluvions et les élévations de terrain annuelles sont des plus problématiques. Quenstedt*, Fergusson*, Franz Maurer', démontrent que ces accidents de terrain se [)roduisent d'une façon tout irrégulière. Maurer entre autres en cite de nombreux exemples.

3° Les tourbières ne peuvent pas non plus servir de chronomètres; car, pour calculer l'accroissement vertical de la tourbe, on manque encore de point de repère. C'est l'aveu de Vogt lui-même*. Le bateau long de trente-six pieds, trouvé en 1864 au milieu de la tourbière de Westerschnabek, dans le Sundewitt, avec des médailles romaines, était encore enseveli, par son bord le plus haut, de cinq pieds sous la tourbe ^

4* Quant à l'âge des constructions lacustres et de leurs habitants, ni Keller, ni Desor, ni Baer, ni Lyell, ni aucun enfin des antiquaires danois n'ont osé hasarder des hypothèses sur ce sujet. L'essai de Morlot a été reconnu complètement insuffisant. Que dire alors de ces hypothèses purement imaginaires ou de ces combinaisons aventureuses faites par des hommes qui émettent des théories

* Epoques de la nature, p. 826.

* Quaterly journal ofthe geological society, 1863, p. 327.

* Ausland, i 8 64, p. 914.

* II, p. io3. — Comp. Quensledt, Epoques de la nature, p. 793.

* Ausîand, 1864, p. 914,

hardies et fantastiques* ? En tous cas, il est impossible d'établir une distinction stricte entre les périodes de pierre, de bronze et de fer, et rien ne peut justifier la supposition d'une civilisation antérieure au déluge et préhistorique qui aurait régné sur le nord de l'Europe dans une antiquité incaicuîable^

^ Avgsb. AUgem. Zeifung. 1864, n, 36o, Beil'; Liscli^ Jahrbùch. fur mecMenbiirg . Alterthumskunde, 1865, p. Si. — Comp. Texposilion détaillée de Reusch, Ckilianeum, 1864.

* F. Maurer, id., 99b. Cet auteur place cette civilisation supposée vers 800-500 avant Jésus-Christ. Hochstetter [Osterr. Wochenschr., 1864, p. 1610), dans le millénaire qui précède immédialement l'ère vulgaire. D'après l'ouvrage Ffahlbaufunden des Ueberlinger See's beschrieb, v. Haszler, Ulm, 1866, il faudrait conclure que les habitations lacustres durèrent jusqu'à la fin de la domination romaine (ni^-iv* siècle après Jésus-Christ). Les ustensiles en bronze semblent, par leur forme et leur ornementation, indiquer un contact avec les Romains; ils ne remonteraient donc pas au-delà du yi* ou VII* siècle avant Jésus-Christ, c'est-à-dire au moment de la période florissante de l'Etrurie. Mais les habitations, même estimées les plus anciennes, à cause des pierres et des os qui y furent trouvés, portent des traces de rapports avec l'Océan (ambre), et avec l'Asie (nephrit) : elles ne remonteraient donc pas au-delà du x^-xii^ siècle avant Jésus-Christ, c'est-à-dire à l'époque des expéditions maritimes des Phéniciens. — Comp. Augsb. AUgem. Zedung, 1866, n. 90, Beil. — On trouve encore des habitations semblables dans les marches de TEuphrate, sur le lac Tsad (Afrique centrale), et à Bornéo. Venise est la plus considérable des villes bâties sur pilotis.

Vogt lui-même {Archiv. fur Anthropolog , i, B. Braunschweig, 1866, p. 8) critique très-vivement la série des trois périodes telle qu'elle est généralement adoptée. « Elles forment seulement des divisions relatives, impliquées les unes dans les autres, et qui doivent avoir régné simultanément sur différents points de la terre Le plus probable, c'est que les

instruments de pierre et d'os lurent encore longtemps en usage, même après que ceux de bronze furent généralement répandus ». C'est surtout sur ce point que notre science est en défaut. — Sven Nilsson le démontre (Les anciens habitants du nord de la Scandinavie), la civilisation de Tàge de bronze est d'importation étrangère. C'est par les Phéniciens que le bronze

Il reste donc un fait incontestable : les commencements des chronologies grecque, phénicienne, indienne, chinoise, égyptienne, ne remontent certainement pas plus haut que quatre mille ans avant Jésus-Christ. Au delà, plus aucune tradition, si ce n'est celle d'une grande catastrophe. Il y a dans cette logique des faits une plus grande certitude que celle que j)euvent fournir toutes les hypothèses et les inductions imaginables*.

Aucun fait ne vit plus unanimement dans le souvenir

des peuples que le déluge^: chose d'autant plus remar-

«luable que c'est précisément de lui qu'on peut dire le

, moins, à la façon dont il est présenté dans les traditions

les peuples, qu'il est le résultat d'une réflexion pure-

lenl subjective ou de l'imagination dont le mylhe nous

'est venu dans le Nord. Les emblèmes qui figurent sur les parures et les armes se rapportent au culte de Baal. (La mer Baltique, Belt.) Us taisaient le commerce de l'éiain, de l'ambre, du poisson, des tourrures, et établirent des colonies et des comptoirs parmi les naturels à demi-sauvages. — Pallmann [Les constructions du Nord sur pilotis et leurs habitants, Greifbwalde, 1866) rejette à la fois et la division rigoureuse des périodes et les calculs par âge, tels que C. Desor les donne, il regarde les habittilions sur pilotis comme des sUitious de marchands et d'ouvriers massiliens et gallo-celtes qui exportaient leurs marchandises dans le Nord, et il les place dans les quatre derniers siècles avant Jésus-Christ.

*Cf. Vivien de Saint-Martin, Vannée géographique, 18C8, p. 519.

* Sûndflulh vient de Sint, vieux mot qui signifie général, comme dans sintcmal.

offre la vivante image. On ne peut assigner d'autre origine à cette tradition que la réalité historique qui, du reste, joue un rôle indubitable dans le mythu, de l'aveu des savants les plus recomniandables '. Quant aux légendes sur le déluge, on peut leur appliquer tout spécialement le mot si profond de M. Ciaudius^: «Comme les « enfants d'un m.ême père, chacune d'elles a sans doute a sa figure propre, mais toutes ont entre elles de certai- « nés ressemblances de famille. Ce que chaque enfant a « de différent provient eu quelque sorte de lui-mêine ; ce « qu'il a de commun avec les autrss , il le tient du « père » .

Dans l'Asie occidentale, nous retrouvons cette tradition du déluge chez les Babyloniens ', les Phéniciens *, les Phrygiens ^ et les Syriens ^ ; sur le versant oriental, chez les Perses ', les Cliinois ^ et les Indiens ^ Les Hellènes racontent le déluge d'Ogygès et de Deucalion ; puis nous

* Bullmann [Mytholog., i, p. 247) déclare qu'au milieu de» fables de la tradilioQ on trouve des liions liisioilques qu'on n'exploile pas sans fruit.

» Wandsb. Bot., thl. vn, p. 103.

'Berosus éd. Riehter, p. 52 sq.; Syncell., Chronograph., p. 29.

* Joseph, Antiqu., i, 4; Sanchuniaton, éd. Orelli, p. 32.

^ Corap. Bullmann, ùber den Mythus der Sùndpuith, Berlin, 1819, p. 23.

* Luciao, De Dea Syr., c. xii et xin.

' Boundehesch, m, 7.

' Klapi'Otb, Asia poJyg,, p. 12.

Bopp, die Sùndfluth nebst drei Episoden des Machabârata, Berlin, 1829, p. ni.

avons les légendes parliculières de l'Altique, de la Tliessalie, de la Pliocidc et de la Samothrace K Ixs traditions des Egyptiens ^ et des Mexicains * vont jusqu'à mentionner, d'accord avec la Bibie, la colombe qui fut lâchée sur l'arche ; puis viennent les traditions des Péruviens *, des habitants de Tahiti * et de l'Orénoque, de l'Amérique du Nord , des Japonais * , des Celtes ' et des Germains ^ « Ces antiques légendes de l'espèce humaine », dit A. de Ilumboldl ', « que nous trouvons cparses sur la terre « comme les débris d'un giganiceq o naufrage, présenc tent un vif inltiêtau philoso{ii;e q.i sonde l'histoire de « l'humanité ; partout les traditions cosmogoiiiques des « peuples nous offrent une similitude dans l'exposition « et les idées, qui excite au plus haut point notre admi- « ration. Des langues différentes, parlées par des tribus « qui semblent complètement isolées les unes des autres, « nous rapportent les raêines faits. Les données réelles « sur la dis[)er£ion des tribus, et les catastrophes de la

* Butlmann, Op. cit.

* Plat., Timœus, p. 25 ; Diodor., i, 10.

^ Clavigero, Geschichte ron Mexico, i, p. 344.

* Clavigero, td., n, p. 281.— Comp. sur les trnditions de l'Amérique du Sud, A. de HunibohU, Beise in die Mquinodiul Gf.ijmdm, m* p., p. 406; Ansichten der Cordill., p. 2G; l'ricliard, 1V« p., p. 552.

^ W. Elli^, Folynesian Research, Lond., 1830, i, p. 57.

* Siubr, lieligiond. Orients., p. 41.

'Mo ne, Kordiseh. Jleidenth, ii, 491.

' Kdda, Dœmasage, c. vl — Comp. Ltlkcn, die Tvaditionen des

JUcîisc/ic/jyûsc/iL, p. 170 cl suiv « Op. cit., ni, p. 408

336 APPENDICE ru CHAPITRE V.

a nature offrent peu de variantes; seulement, chaque a peuple lui donne son cachet particulier. Au milieu du a continent, comme dans la [)lus petite île de l'Ocùan a paciflque, c'est sur la montagne voisine et la plus élevée « que se sont réfugiés les quelques survivants de la race « humaine. Pour quiconque étudie avec soin les anti- « quités mexicaines à l'époque qui précéda la découverte « du nouveau monde , et connaît l'intérieur des forêts de a rOrénoque comme les mœurs des tribus indépendantes, « et les compare avec l'étroitesse et le morcellement de a nos installations européennes, jamais il ne semblera 0 possible d'attribuer les rapprochements que nous avons « relevés plus haut à l'influence des missionnaires et du « christianisme sur les traditions nationales » .

Le fait historique est donc parfaitement établi; partout c'est une masse d'eau engloutissant tout, un seul couple qui est sauvé, un vaisseau dans lequel il se réfugie, une montagne sur laquelle il vient s'arrêter; l'oiseau même envoyé à la fin du déluge n'est pas oublié, non plus que l'arcen-ciel. Le récit de la Genèse porte en tous points le caractère d'un journal, c'est une pièce historique dans le sens propre du mot. Loin de nous l'idée de nier qu'à la question du comment ? des difficultés surgissent, sou- Tent même qu'il est impossible de les résoudre. Mais cela ne prouverait qu'une chose, c'est combien sont imparfaites les idées que nous nous faisons d'objets qui ont aussi peu d'analogie avec ce qui se passe actuellement sous nos yeux, mais n'infirmerait en rien les faits dûment constatés par l'histoire. Ainsi la géologie a prouvé que la troisième période de la création (pér/ode actuelle) a été auienée, avec la formation diluvienne, par un abais-

sèment subit de la température, et qu'elle commence à l'apparition de l'homme, lorsque s'établissent les zones différentes des climats *. La cause de cette brusque révolution ainsi que de la formation diluvienne n'est pas encore révélée, et la science en est encore réduite à de simples conjectures '. Là elle se heurte à une énigme insoluble '. Nous allons, pour répondre à des objections banales et peu sensées, poser quelques principes :

i. D'après quelques auteurs, l'universalité du déluge, rapportée par l'Ecriture, ne s'appliquerait pas à la terre entière, mais seulement à la terre alors habitée *.

2. L'admission d'un couple de « chaque créature » n'aurait trait qu'aux animaux qui ont un rapport quelconque avec l'homme, tandis que ceux qui ne sont pas àsa portée ne seraient pas mentionnés. Car l'animal souffre avec l'homme et à cause de l'homme le châtiment ^

3. Nous sommes impuissants à imaginer les différents moyens dont s'est servie la Providence pour conserver beaucoup d'espèces ; nous pouvons même admettre avec Fug que plusieurs animaux terrestres ont été sauvés en de-

' Burmeister, Op. cit., p. 242 et 276 et suiv.

* La géologie ignore les combinaisons d'effets, qui ont com- I posé aux climats ces vicissitudes ; elle n'explique qu'imparfaitement les exhaussements et les submersions successifs du continent. A. Maury [Revue des deux mondes^ 1860, p. 634).

' Ulrici, Gott und Natur., p. 278. — Burmeister croit que, pour expliquer la période diluvierne, il faut admettre des inondations considérables et subites.

* D'autres observent, au contraire, qu'un déluge dépassant de quinze coudées le mont Ararah, haut de quinze mille pieds, ne peut être un déluge partiel.

"' Pianciani, l. c.

Apol. du CnRisT. — Tome III, 22

hors de l'arche K Et puis l'histoire naturelle n'est pas assez avancée pour déterminer le nombre de couples dont est descendue la faune actuelle.

4. Bien que la plupart des géologues actuels considèrent le Diluvium comme un événement distinct du déluge universel, cependant la science loin de démontrer l'impossibilité de celui-ci, l'a au contraire confirmé par de nombreuses analogies '.

»Delit7.sch, Op. ctf., p. 2b'2; Pianciami, Cosmogonia mturale comparata col. gènes. {Civ. Catt., n. 301, p. 30) développe avec détail les mot.it s à l'appui.

* Burraeister, Op. cit.; Vogt, Lehrbuch der géologie, i, p. 522; Beudant, Cours élémentaire de géologie, p. iilt.; Elle de Beaumont dans Pianciani, l. c. Pour l'identilé du diluvium avec le déluge de la Bible, vovez R. Wagner, Naturgesch des Mensch, d831, II, p. 31. — Bucklana. Reliquiœ diluvian., p. 221 sqq. ; Cuvier, Discours sur les révolutions du globe, 6* edit., p. 290; C. de Raumer, Lehrbuch der géographie, i, § 29.

ÉTAT PRim'IF ET PARADIS.

L'jlat primitif et la rédemption. — Le premier homme d'après l'enseignement (le l'Ecriture et de l'Eglise. — Qu'il était adulte lorsqu'il apparut pour la première fois sur la terre. — L'hypothèse du matérialisme. — Le prétendu état de nature de l'homme. — La doctrine du progrès. — Les traditions sur les premiers hommes. — Qu'elles confirment l'enseignement de l'Ecriture. — Objection du panthéisme. — Solution. — La sainteté et la justice originelle. — Développement de ses moments constitutifs. — Le Paradis. — Caractère surnaturel de l'état primitif. — Doctrine du protestantisme et du jansénisme. — L'ordre de la nature et de la grâce d'après l'enseignement de l'Ecriture et de l'Eglise. — Définition précise de la nature et de la grâce. — Dans le dogme catholique se trouve la conciliation des oppositions du rationalisme et du panthéisme. — Notes additioaiielles.

Dans la liberté de son amour, Dieu" a créé le monde pour la manifestation de sa gloire, et dans le monde l'homme fait à son image. Ce qu'une observation attentive de la nature disait aux siècles passés, les investigations de la science et les découvertes de la géologie l'ont de nouveau confirmé d'une manière incontestable : oui, le Dieu tout-puissant a fait les éléments, les animaux, les planètes et le ciel pour noire corps; le corps pour l'âme, et l'âme pour Dieu '. Ce qu'est le corps pour chacun de nous, cette terre l'est pour le genre humain

• Saint-Bernardin de Sienne^ t. m, p. 274. \

tout entier *. Dès le commencement, les éléments furent disposés et appropriés pour la composition d'une harmonieuse unité, pour un grand ensem.ble où tout converge vers un même centre. Par un développement régulièrement progressif, le Cosmos s'est formé en montant des formes les plus rudimentaires et les plus simples jusqu'aux plus belles et aux plus parfaites. La création, à ses divers degrés, ordres et règnes, est sortie de la main de Dieu; et l'homme aussi en est sorti le dernier pour s'élancer, par la connaissance et la confession de Dieu, jusqu'à Dieu, principe de sa vie et source de son bonheur; pour élever la nature jusqu'à lui-même comme à son seigneur et son roi.

V^oilà l'ordre de la nature, tel qu'il répond à l'idée de la créature en tant que créature, et tel qu'il ressort de son essence. Et cependant, cet ordre ne marque pas encore pleinement la mesure du divin amour. Une union plus haute et plus étroite de l'homme avec Dieu, que celle à laquelle l'homme est capable d'atteindre par les seules lumières de son intelligence et les seules forces de sa volonté , formait l'état primitif de notre race. Dieu, qui par la création avait appelé la nature à l'existence, honora notre race à son entrée dans la vie, d'un don plus noble et plus magnifique, du don de la grâce qui devint le fondement d'un nouvel ordre supérieur à l'ordre de la naturv^, d'un commerce immédiat, d'une mystérieuse union de Dieu avec l'homme. Parce

* Si la nature ne fait rien sans but [irCk] ni en vain (|j-âTr,v), dit Aristote [Politic, i, 4), elle ne peut avoir créé cet univers qu'en vue de l'homme. Cf. p. 192.

don de la grâce, la créature prenait part à la vie de son Créateur lui-même; son intelligence, éclairée de l'esprit de Dieu et élevée d'une manière admirable % acquérait une connaissance plus profonde de la nature et de la divinité ; sa volonté était attirée* vers Dieu par un amour surhumain; son âme resplendissait d'une beauté surnaturelle *, reflet de la divine beauté sur elle répandue. Et cette vie sainte, heureuse et divine dans laquelle l'âme de l'homme éîait tout entière plongée, débordait sur son corps comme sur toute la nature environnante ; car la naîure, non moins que son propre corps, était soumise. Exempt de maladie et de peine, de douleur et de mort, le corps n'était pas pour l'homme un fardeau accablant, un obstacle em.barrassant, il n'était que le pur et docile instrument de Tespril. Sa vie corporelle était l'expression, la manifestation et le véhicule de l'esprit qui ne connaissait pas la concupiscence, la chair qui lutte contre l'esprit, qui maintenant courbe et humilie si profondément l'homme. Telle est la doctrine de l'Eglise * touchant l'état primitif et la destination originelle de notre race, doctrine

* Aussi l'Eglise parle-t-elle d'une sublimation et exaltation. (Prop. Bdj., XXI.)

^Propos, xxni Siqira conditionem nalurœ suœ fuisse exaL

fatum, ut Beuni supernaturaliter coleret.

8 Aa(AapoTEfcu; xapay.Tïipa; H; ôeîc; oûffewç. Cyrill. Alexaod. Contr. ûïithropomorph., c. II.

* Concil. Trident., sess. v, can. 1 : Si qnis mn cf^:ifdetur primum hominem Adam, quum mandatum Dei in Paradiso fuisset tramgressus stalim sanctitatem et jmtitiam, in qua constitutus fuerat, amisisse, incurrisseque per ojfeiisam prœvaricationis hujusmodi iram et indignationem Dei, aique ideo mortem quam antea illi comminatus fuerat Deus, et cum morte captivitatem sub ejus jjotes-

34^ CHAPITEB TI.

qne combattent le matérialisme et le rationalisme. Le matérialisme considère l'homme comme un produit de la matière qui se serait élevé peu à peu et aurait passé par tous les degrés de la "vie organique pour parvenir à son développement actuel. Pour lui, l'état primitif du genre humain est l'état sauvage et barbare, ou au moins un état d'enfance, une sorte de minorité. Le rationalisme, suivant les traces de Pelage \ nie la vocation surnaturelle de l'homme, ne reconnaît que la nature et non la grâce, et dans la nature une disposition au développement religieux et moral, mais non un commencement quelconque dévie surnaturelle posé immédiatement par la main de Dieu. Nous le voyons, la doctrine de la rédemption, ce dogme fondamental du Christianisme, tire de là toute son importance. La rédemption devient superflue dans le système du rationalisme et du pélagianisme, et le Ré-

tate, qui mortis deinde habuit imperium, hoc est diàboli, totumque Adam per illam prœvaricationis offensam secundum corpus et animam in deterius commutatum fuisse, a. s.

Cf. Catech. Rom., p. I, c. il, qu. XIX : Enfin Dieu forma ie corps de l'homme du limon de la terre, de telle sorte que ce corps fut, non par sa nature, mais par un don spécial de Dieu, exempt de la mort et de toute souffrance. Quant à l'âme, il la créa à son image et ressemblance et lui donna le libre arbitre. En outre, il ordonna le mouvement du cœur et ses désirs de manière à les soumettre à l'empire de la raison. A tous ces avanlages il ajouta un présent plus admirable encore, celui de la justice originelle, et l'homme aiusi comblé de ses bienfaits tut établi par lui maître de la création.

* Moine breton, condamné par le synode de Carthage, eu l'an 418. Il enseignait que les hommes naissent de même qu'Adam, sans vertu ni péché; que par conséquent la mort serait encore entrée dans le monde sans ;le péché d'Adam. S'il employait le mot de grâce, il le prenait abusivement dans le sens d'une disposition naturelle pour la vertu qui ne re- ; lève, selon lui, que de la raison et de la liberté, ou bien

dempteur lui-même avec la plénitude de sa grâce, devenu un impuissant exemplaire de vertu, descend au niveau d'un Socrate, d'un Confucius et d'un Çakia-Mouni.

Ainsi, selon la doctrine de l'Ecriture et de l'Eglise, le premier homme * est venu en ce monde dans la plénitude de sa croissance et de sa force. C'est aussi la conclusion à laquelle doivent nécessairement aboutir les méditations de la philosophie comme les investigations de l'histoire. «Dans l'ordre de la nature», dit saint Thomas ', « le parfait précède l'imparfait, comme l'acte 0 précède la puissance ; car les choses qui sont en puis- « sance ne sont réduites en acte que par un être en a acte. Et comme les choses primitivement instituées « de Dieu , le furent, non-seulement pour exister elles- 0 mêmes, mais encore pour être les principes d'autres 0 choses, il a fallu, pour remplir ce second objet, qu'elles « aient été instituées dans un état de perfection. Or, 0 l'homme peut être le principe d'un autre, non-seulec ment par la génération corporelle , mais encore par a Tinstruction et la direction. De même donc que le pre- « mier homme a été établi dans un état parfait quant « au corps, pour être aussitôt en état d'engendrer, de

encore il entendait par là l'exemple et la parole du Christ. — Pour juger du rapport comme de la différence qui existent entre le pélagianisme et le rationalisme moderne. Voyez la prolession de foi de Pelage dans Baroûius, Annales, an. 418, «dit. de Bar-le-Duc.

• Adam de naiK, le terrestre, de même que homo de humus, selon Lactance. {Inst. div., ii, 10.)

• Summa theolog. l, qu. XGiv, art. 3. Cf. Cyrill. Alex, in Joan., 1,9.

« même il a été établi dans un état parfait quant à

a l'âme, pour pouvoir instruire et gouverner les autres ».

A ces paroles d'un des plus grands penseurs du temps

passé, ajoutons les raisons d'un savant moderne ' : « De

a deux choses l'une : ou l'homme a commencé comme

a nous le voyons commencer aujourd'hui, ou il a com-

a mencé autrement ; c'est-à-dire que l'homme a dû naître

a enfant ou naître adulte. Pour ma part, je n'hésite pas,

«et je crois que l'homme, à l'origine des choses, a été

« créé adulte et aussi parfait qu'il peut l'être. La raison

« en est bien simple : c'est que l'homme adulte a pu vivre

« en se sufilsaut; et que, s'il était né dans l'état d'enfance

a qu'on suppose, il aurait infailliblement péri. Je ne dis

a pas que la création d'un adulte soit plus intelligible

« que celle d'un enfant; mais une fois cette impossibilité

a adn;..-^e, égale d'ailleurs départ et d'autre, on conçoit

« que le genre humain ait pu se perpétuer, si le premier

a homme était adulte, tandis qu'il n'aurait pas suijsisté

« un seul jour, s'il eût été enfant, avec toutes les fai-

« blesses et les périls mortels de l'enfance réduite à elle-

« même. Dans le système de l'adulte, il n'y a qu'une

« seule obscurité;; ou, si l'on veut, qu'un seul miracle;

0 dans le système de l'état d'enfance, il y en a deux , la

a naissance d'abord et ensuite la persistance. Dans l'al-

a lernative le choix n'est pas douteux ; et, puisqu'on ne

« peut pas écarter toutes les difficultés, la sagesse veut

« qu'on se borne à une seule, au lieu de les multiplier

a comme à plaisir.

Darlhélemy Sainl-Hilaire, Journal des Savants, 1862, p. 008.

ÉTAT PRniITîF ET PAP^ADIS. 345

« La science, guidée par la logique, doit donc en ceci a accepter la solution de la Genèse, non pas à litre de a dogme, mais au nom de la raison. A moins de renon- « cer à la question et de la déclarer indifférente, on ne a peut pas la résoudre d'une autre manière. La science « ne doit s'arrêter que là où la raison s'arrête; et je pense, « pour moi, que la raison peut aller jusqu'à celte induc- « lion extrême, en partant de ce fait incontestable et a presque naïf, que l'homme adulte peut se suffire, et « (jue l'enfant ne se suffit pas. Je n'ignore pas que bien « des gens vont se récrier et qu'on prétend, en ces ma- « lières, rejeter tout à fait le surnature!, comme on dit. « Mais de quelque façon qu'on s'y prenne, il est de la « plus entière évidence que les choses n'ont point été au « début ce que nous les voyons à l'heure présente. La « géologie a prouvé qu'il y a eu un temps où l'homme « n'existait pas à la surface du globe, et qu'il a dû appa- « raîlre à un certain moment donné... Peut-on compren- « dre qu'il ait apparu dans des conditions où il ne pou- « vait pas continuer de vivre?

« L'origine de l'homme n'est pas plus surnaturelle que « touîe autre origine, celle de la plus humble plante ou « du plus frêle insecte, celle du dernier des êtres ou des 0, mondes qui roulent sur nos têtes,.. Le surnaturel est CI [i.iilout... seulement il faut que la science se résigne à 0 résoudre certains problèmes autrement que par une « iibscrvation impossible ; et celui de l'origine de toutes « clîoses est un de cts problèmes auxquels on ne renonce «que par timidité, tout en croyant pratiquer une ?age 8 réserve. La question de l'origine est inévitable, et il ne « servirait de rien de vouloir l'éluder ».

En effet, le premier homme et la première femme ne peuvent se concevoir comme des enfants jetés sur la terre nue. Qui donc les aurait nourris et élevés? «Si a nous voulions nous représenter le premier homme a créé enfant et développant petit à petit ses forces phy- « siques et morales, nous ne pourrions pas comprendre « comment il aurait pu vivre même un seul jour sans « un secours surnaturel». Dira-t-on que l'homme se développe comme l'animal, qui, doué d'un instinct plus ou moins riche et industrieux, et d'une aptitude corporelle plus ou moins grande, trouve bientôt après sa naissance, dans la nature qui l'entoure, de quoi se nourrir et se couvrir, de quoi se protéger et se défendre contre ses ennemis * ? La nature lui a donné la main et la raison^ comme le dit Aristote ' ; c'est moins que l'animal ne reçoit, si l'on se figure l'homme comme un faible enfant, qui n'acquiert qu'après une longue suite d'années son plein développement et la capacité de se propager ; mais c'est infiniment plus que l'animal ne possède, lorsque la raison formée conduit la main et s'en sert comme de l'instrument des instruments.

Comment donc pouvons-nous, comment devons-nous concevoir l'homme dans son état primitif? Evidemment comme un jeune homme dans toute sa force, capable d'engendrer, d'instruire et de former son semblable. Quand même les poissons et les insectes auraient pu

* Max MùUer, La scieme du langage, p. 295. » Cf. tora. I, p. 333.

• De anim.g ni, 8.

naître par la formation et le développement d'un œuf, cela n'est plus admissible pour l'homme ni pour tous les mammifères, ni même pour les oiseaux, puisque tous ont besoin d'une mère qui prenne soin d'eux dans leur âge tendre et qui les nourrisse. Il faut nécessairement que l'homme soit sorti tout armé de la main du Créateur, comme Minerve du cerveau de Jupiter. Un beau matin, disent les traditions antiques, les premiers hommes s'éveillèrent dans toute la fleur de la jeunesse à la lumière du jour K

«La génération spontanée ou la création », dit M. GuizotS a il faut, à l'apparition de Thomme ici-bas, l'une on c l'autre de ces deux causes. Mais en admettant, ce que a pour mon compte je n'admets nullement, la génération c spontanée, ce mode de production n'aurait jamais pu « produire que des êtres enfants à la première heure et a dans le premier état de la vie naissante. Personne, je « crois, n'a jamais dit, et personne ne dira jamais que, par a la vertu d'une génération spontanée, l'homme, c'est-àa dire l'homme et la femme, le couple humain, ont pu « sortir et qu'ils sont sortis un jour du sein de la matière a tout formés et tout grands, en pleine possession de leur c taille, de leur force, de toutes leurs facultés, comme le a paganisme grec fait sortir Minerve du cerveau de Jupi-

* A. Zeune, uber Schœdelbeîdiing, p. 8. — J. Grimra (De rOrigine du langage, 4^ édit.) dit : Ou est forcé d'admettre que rhomme et la femme ont été créés ensemble dans la plénitude de leur développement et capables de propager leur espèce. Car ce n'est pas l'oiseau qui suppose l'œuf, ni la plante, la graine; c'est au contraire l'œuf qui suppose l'oiseau, et la graine qui suppose la plante. L'enfant, l'œuf et la graine sont des progénitures, et toute progéniture veut un père, le premier homme est donc un père.

* L'Eglise et la société chrétienne^ p. 27.

3i8 CHAPITRE VI.

« ter. C'est pourtant à cette condition seulement, qu'en « apparaissant pour la première fois sur la terre, l'homme « aurait pu y vivre, s'y perpétuer et y fonder le genre 0 humain. Se figure-t-on le premier homme naissant à 0 l'état de la première enfance, vivant, mais inerte, inin- 0 teiligent, impuissant, incapable de se sufûre un moment a à lui-même, tremblotant et gémissant, sans mère pour « l'entendre et pour le nourrir? C'est pourtant là le seul « premier homme que le système de la génération spon- (i tanée puisse donner. Evidemment l'autre origine du a genre humain est seule admissible, seule possible. Le fait « surnaturel de la création explique seul la première appa- « rition de l'homme ici-bas » . Telle est aussi la tradition de tous les peuples; nulle part ils ne donnent au premier homme un père et une mère ; ou bien il sort tout armé du sein de la terre, ou bien c'est un Fils de Dieu qui descend en ce monde. «On imagine un mariage mythique de les- « prit du ciel avec le génie féminin de la terre, sorte de c nymphe et de divinité terrestre, de nature-mère. C'est a l'esprit éternel qui descend pour vivifier la matière. Cette « tradition, de quelque manière qu'elle s'exprime, sous a quelque forme gracieuse ou grossière qu'elle se présente, « est d'une admiiable vérité. L'homme par là revendique « son [irivilége d'homme, il montre qu'il a conscience de « sa dignité, il repousse toute es| èce de parenté avec le « règne animal • ». C'est ainsi que l'évangéliste saint Luc, dans la généalogie de Jésus-Christ qu'il expose en remontant jusqu'à Adam, dit que celui-ci était Fils de Dieu *.

- Eckstein, Op. cit.y p. 38.

* Luc, ni, 38.

Quanta l'étatd'une enfance incapable de se suffire à ellemême, qui a besoin d'aide et de protection, qui se développe et grandit petit à petit, c'est un état qui appartient essentiellement au temps postérieur à la première apparition de l'homme sur la terre, à un ordre de choses déjà établi, dans lequel Fhomme né de l'union des sexes est élevé comme fils de l'homme par l'homme. Le mode actuel de formation et de développement de l'homme n'olTre aucune preuve en faveur de l'hypothèse de certains naturalistes selon laquelle l'homme serait d'abord venu à l'état de germe dans les degrés inférieurs de la vie, pour se développer graduellement avec le temps jusqu'à sa perfection actuelle; et il ne sert de rien de dire que l'homme actuel forme, non pas seulement idéalement, mais originellement et historiquement, le sommet de tout le règne animal et de son développement. Car, sans parler de la supposition monstrueuse que nous serions forcés de faire, savoir que l'esprit humain, s'il est autre chose qu'une résultante des énergies de la matière, aurait sommeillé pendant cette ascension démesurée à travers tous les degrés de la création, sans nous arrêter à l'impossibilité où nous serions de distinguer l'homme de l'animal d'après sa nature, puisque ces ancêtres qu'on veut nous donner auraient été à la fois animaux actuels [actu] et hommes futurs (potentia), il suffit de remarquer ici que l'embryon ne possède encore aucune vie subsistante en soi et indépendante, que par son développement il tend vers la ressemblance de ses parents, et qu'il ne représente point du tout un degré plus élevé de l'être. Les organes, dans leur entière perfection, sont les instruments de l'esprit mais non pas sa cause efficiente. La dextérité de la main est

un effet de l'esprit et non l'esprit un effet de la main \ Le principe d'Aristote subsiste toujours : tô TïfûTov tô rixeicv, et l'espèce ne sort point des limites de l'espèce.

Si nous examinons de plus près l'hypothèse matérialiste qui fait commencer l'espèce humaine par un état mal déflni qui tient de l'animalité, de Tenfance et de la sauvagerie, nous verrons qu'elle n'a pas une seule donnée historique à présenter en sa faveur; que si, au contraire, on veut interroger l'histoire sur cette question, elle donne précisément une réponse contraire. Nous connaissons des peuples doués d'excellentes dispositions naturelles et qui sont incontestablement de race caucasique, lesquels ne sont pas encore sortis de ce prétendu état de nature, et chez lesquels ne se fait remarquer aucune tendance, aucun mouvement spontané vers un état plus parfait. Aussi loin qu'on remonte dans l'étude de ces peuples d'une nature inculte, on se convainc que la civilisation est non-seulement stationnaire chez eux, mais encore qu'elle est entraînée à la dérive par un courant rétrograde. Les constructions colossales du Pérou, de Mexico et des bords du Mississipi, témoignent par leurs ruines qu'il régnait autrefois en Amérique une civilisation dont les hordes indiennes qui errent aujourd'hui à l'entour n'ont même plus le sentiment. Ce caractère stationnaire des peuplades sauvages a porté à croire qu'elles étaient tout simplement, et par exception, incapables de civilisation. Waitz donne précisément un jugement contraire comme le résultat de ses recherches. « C'est

* Thom., Summa theolog., qu. Lxxviir, art. 3 : Non enim potentiœ sunt propter wgana, sed organa propter potentias.

a une vérité confirmée par toutes sortes de preuves », dit-il, a que l'esprit humain ne porte en soi naturelle- « ment aucune tendance pour le progrès et pour son « propre développement. La moderne doctrine d'un déve- « loppement spontané de l'esprit, loin d'être une vérité et nécessaire, n'est pas même une opinion soutenable, ce a n'est qu'une fantaisie de l'imagination, flatteuse pour a la vanité de l'homme, mais qui insulte à la vérité des a faits et à l'histoire de la civilisation. Sans doute c'est la « pensée de l'homme qui engendre et conserve la civili- 0 sation, mais cette pensée civilisatrice ne naît point de a soi-même, ne se meut point spontanément, n'est point « la fonction d'un esprit particulier, elle consiste dans a l'activité des individus composant la même société à se « comprendre réciproquement, à s'emprunter mutuelle- « ment leurs idées, elle engendre par la vertu du milieu 0 dans lequel les individus ont été jetés par leur destinée « historique, nourris et élevés* ».

On ne cite pas un seul peuple de l'antiquité qui soit passé de la barbarie à la civilisation par ses seules forces. Le Japon reçut sa civilisation de la Chine, les Germains de Rome, Rome de la Grèce, et celle-ci de l'Egypte et de l'Orient.

D'ailleurs on n'a jamais ni nulle part trouvé l'homme dans un véritable état de nature. Partout nous le trouvons dégénéré et corrompu de mille manières. Même avant tout contact avec les Européens, des vices qui ne sont pas

• Comme le mouvement mécanique n'est pas un propriété de la matière, ainsi le progrès n'est pas davantage une propriéié que l'esprit possède de lui-même et nécessairement.

dans la nature, l'ivrognerie, la paresse, l'ont assujéti à beaucoup de maladies et même à une dépopulation croissante. L'homme de la nature, l'homme idéal de Piousseauj de même que l'homme primitif dont parlent quelques modernes qui ne voient en lui qu'une transition entre le singe et l'homme, n'existe nulle part et n'a jamais existé, et n'est rien qu'une fiction que chacun se forge d'après l'opinion préconçue qu'il a sur l'origine de la race humaine.

Nous connaissons donc l'homme primitif seulement par tra':lition, mais nullement par expérience et pour l'avoir rencontré quelque part. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'homme des bois, le sauvage chasseur, le sauvage pêcheur, le singe perfectionné, ne sont pas l'homme primitif. Quelque part que nous portions nos regards, en Amérique, en Australie, dans les Indes, dans la Chine méridionale, en Afrique ; quel que soit son degré d'intelligence, son état d'âme , sa constitution sociale, son genre de vie, ses mœurs, partout l'homme suppose dans ses légendes, dans sa langue et dans ses usages, un passé de quelques milliers d'années dont il relient opiniâtrement les souvenirs, les gardant fidèlement, mais sans les développer, sans même comprendre le sens propre ni le fond de ses légendes et de ses traditions*.

Si nous interrogeons les traditions elles-mêmes, elles nous fourniront une double preuve. D'abord, c'est à une

'Cf. Eclvsteiû. — L'élat nalurel de l'homme n'est ni l'état sauvage, ni l'état de corruplion; c'est un état simple, meilleur, plus rapprocbé de la divinité 5 l'homme sauvage et l'homme corrompu en sont également éloignés. Ouvarotf, sur les Mystère» (ï Eleusis j p. 30.

ÉTAT PRiMlTiF ET PAEADIS. 353

révélation divine que toute l'antiquité, et en particulier l'antiquité classique, rapporte en première ligne le commencement et le principe de toute connaissance d'un ordre élevé, l'origine de tout développement religieux et vraiment humain. La conscience et la vie religieuse de tous les peuples est essentiellement positive; partout la religion repose sur la croyance en un monde surnaturel et en une révélation advenue à l'homme par un commerce direct et personnel avec la divinité, comme elle repose aussi sur la confiance en une action surnaturelle et mystérieuse de Dieu dans l'homme , la grâce, en un mot, laquelle après avoir été versée avec une plus grande abondance sur les chefs et les pères du peuple, n'est cependant point encore entièrement tarie. Vient un second fait, incontestable, universel et constant, qui a un rapport intime avec le précédent, c'est le souvenir d'une communauté de vie de Thomme primitif en Dieu et avec Dieu, c'est la tradition d'un âge dCcr^ partout solidement établie dans l'antiquité classique comme dans l'antiquité orientale, également en honneur chez les philosophes et chez les poêles*. Ces traditions sont, selon la remarque de Voltaire* lui-même, le fondement de la théologie chez tous les peuples. Elles ne réfutent donc pas seulement le matérialisme , mais elles témoignent encore contre le rationalisme qui refuse d'admettre une relation de l'homme avec Dieu autre que celle qui a lieu par les forces naturelles de son intelligence et de sa volonté.

* Voir les notes du chap. vi.

* Quesl. sur rEncyclopédie.

Apol. dc Christ. — Tome III.

354 CHAPITRE Vf.

Quiconque verra dans l'histoire autre chose qu'ua simple déploiement des forces de la nature, quiconque la considérera comme faisant partie d'un vaste plan divin qui embrasse l'univers, soupçonnera bientôt qu'il y a dans son cours quelque chose de plus compliqué et de plus profond que la simple formule du progrès en ligne droite. Peut-être aussi qu'il y a dans le cours de l'histoire ainsi conçu certains détours assez obscurs pour n'être que difficilement compris, mais ils n'en renferment pas moins un sens vivant et saisissant d'une valeur infiniment plus haute que cette fiction mesquine d'une ascension constante et que ne viendrait troubler aucune catastrophe. Ce n'est pas en vain que tous les peuples ont pieusement conservé le souvenir d'un état meilleur et d'une déchéance primordiale, qu'ils ont partout envisagé la vie actuelle comme un temps d'expiations et attendu une réconciliation finale qui doit tout réparer, tout faire rentrer dans l'ordre; ils ont ainsi témoigné du moins que l'esprit, qui n'a pas encore oublié sa propre nature et son essence jusqu'à se croire analogue à la matière, est décidé à croire à tout plutôt qu'à ce progrès indéfini, dans lequel il n'aurait rien à regretter, puisqu'il n'aurait rien perdu, et où il ne serait occupé qu'à tirer sans cesse de son propre ' sein des biens et des avantages toujours nouveaux K

Est-ce qu'il y aurait quelque chose d'impossible et de philosophiquement incompréhensible dans cette perfection surnaturelle (lont Dieu aurait doté et investi le premier

* Lolze, MicrocosmoSf m, p. 50.

ETAT PRIMITIF El PARADIS. 355

homme ? Le rationalisme le prétend, mais non pas sans se mettre en contradiction avec lui-même, puisqu'en même temps qu'il admet la communication de l'existence et des forces naturelles de l'àrne et du corps par l'acte de la création \ il nie la possibilité d'une ressemblance plus haute et surnaturelle de l'homme avec Dieu, conséquence de dons plus sublimes (la grâce), et d'une promotion sur l'échelle de l'existence constituant l'ordre surnaturel '. Une telle prétention ne s'explique par aucun motif ni de la part de Dieu, à qui, dans sa puissance, sa sagesse et sa charité infinie, il plaît de conférer à l'homme une dignité plus haute, ni delà part de l'homme qui en reçoit l'investiture et le don ; au contraire, rien de plus convenable dans l'harmonie universelle que ce parallélisme de l'ordre de la nature avec l'ordre de la grâce; l'un appelle l'autre. D'une part le Créateur pose un but naturel, savoir la connaissance de lui-même dans le miroir de la création et un amour correspondant à la force naturelle de la constitution morale de l'homme. D'autre part il appelle

* Bretschneider, Bogmatik, i, p. 820.

* Cf. S. Thom., Summa theolog., I, II, qu. cx, art. 2 : Creaturis naturahbus [Deiis] sic providet, ut non solum moveat eas ad actus naturelles, sed etiam largiatur ds formas et virtutes quasdam, quœ sunt prmapia actuum, ut secundum seipsas indinentur ad hujusmdi motui MuUo magis illis, quos movet ad consegiiHudum

I b07mm supernaturale œtemum, infundit aliquas formas seu quali-

j tates siipernaturales, secundum quas suaviter et prompte ah ipso

moyeantur ad bonum œtemum consequendum. — La possibilité

I d élever la crôalureà un ordre de choses supérieures, git dans

! son essence même de créaiure, dans son essence finie qui,

1 placée au-dessous de Dieu, peut par là même être élevée

vers lui. — S. Thom., Summa theolog., ill, qu. xi, art. i ; Suarès,

t. XIV, p. l,disput. 132; Thom.. /, c, I, II, qu. cx, art. 4 :

Anima est suhjectum gratiœ, sxundum quod est in specie intelle-

tiualis creaturœ.

3o6 CHAPITRE VI.

l'homme à une vie nouvelle supérieure à celle que comporte sa nature abandonnée à elle-même. L'homme arrive ainsi à une connaissance de Dieu plus élevée que celle que lui procurerait le seul exercice de sa raison naturelle. Cette connaissance tti'amourquiy correspond lui préparent une félicité qui est une participation au bonheur de Dieu lui-même, bonheur naturel pour Dieu, mais surnaturel pour la créature. C'est pourquoi Dieu communique à Thomme ainsi exalté un principe nouveau et surnaturel en rapport avec sa nouvelle \ie, c'est-à-dire le don, la grâce d'une sainteté surnaturelle qui pénètre l'âme tout entière, s'unit à elle intimement et l'élève à une plus haute ressemblance avec Dieu *.

Mais voici une objection qui pourra paraître grave, à ne l'examiner que supeificielltment. « Dans la Bible » , dit Hegel*, « il est question d'un paradis; beaucoup de a peuples ont ainsi un paradis relégué dans leur passé le a plus lointain, et ils le regrettent comme une chose a i)erdue. Accordons à cette idée la justice qu'elle mérite. a Cette union de l'homme avec Dieu, la ralionabililé. la a spiritualité est certainement l'essence propre de 0 l'homme ; mais l'idée, l'essence n'est pas un état isolé 0 et subsistant à part, elle sert au contraire de buSe à « toute la série des états qui se succèdent et qui passent, a Mais en voulant se représenter ce qui est pur concept, « puie essence, les hommes ordinairement se trompent en

*Thora., l. c, qu. cxii, art. 1 : Solus Deus deifkat, communinicati'lo consirtium diviaœ naturœ fer quamdam simiUtudviis x-articiputiunem.

^ licligionsphilosoi:ihie, i, p. iCïO.

ElAT PRIMITIF ET PARADIS. 357

« ce q'i'ils le prennent pour quelque chose qui existe réela lement et d'une manière concrète, et qu'ils le placent a soit dans le passé, soit dans l'avenir, représentation a inexacte qui a le tort de confondre l'éternel présent de « l'idéal dans le tourbillon de l'existence réelle et passa- « gère. C'est ainsi que s'explique cette science parfaite « que l'on se plaît à attribuer aux premiers hommes, no- « tamment de Dieu et des choses divines. Seulement « c'est une illusion folle. La connaissance de la vérité a n'est pas quelque chose d'immédiat. Il en est de même c de cette haute perfect" m morale que l'homme aurait « possédée dans ce qu'on appelle l'état d'innocence. La « vérité est que l'état premier, immédiat de la volonté « r:'est pas tant un état d'innocence, qu'un état de concu-

« piscence, de brutalité et de sauvagerie Le bien....

« c'est le travail du progrès, c'est-à-dire le contraire de 0 l'immédiat ».

Le sens véritable de ce morceau se trahit surtout dans les dernières paroles. Le panthéisme a l'air de diviniser l'homme et de pousser ainsi le spiritualisme à l'excès, mais en réalité il aboutit nécessairement, comme nous l'avons déjà vu *, avi matérialisme le plus grossier. On le voit particulièrement ici dans cette hypothèse d'un état de brutalité et de sauvagerie originelle dans lequel il place le berceau de notre race. Cette hypothèse est insoutenable, nous en avons démontré la fausseté par des raisons métaphysiques et anthropologiques, et d'ailleurs les faits historiques les plus constants établissent précisé-

« T. I, cil. V.

353 cnAPiTr.^ t:.

ment le contraire. Toute la démonstration hégélienne que l'on vient de lire repose sur l'assertion gratuite d'une inconciliable opposition entre l'idéal et le réel, entre l'individu et l'espèce. Mais Adam est le chef de l'humanité, en lui se rencontrent l'individu et l'espèce, l'homme et l'humanité, Adam n'est pas seulement un homme, il est l'Homme. Ce donc qui lui convient comme individu, convient pareillement à l'espèce ; son état primitif est l'état primitif, et son histoire, l'histoire de l'humanité. La vocation surnaturelle d'Adam est la vocaiioa surnaturelle de toute l'espèce. En lui l'idée est réalité; le concept, introduit dans l'histoire, se tient vivant à l'entrée de l'histoire ; il sera de même au bout de toute l'histoire dans le royaume des élus, dans l'autre vie. Ce qui est au milieu, c'est la vie temporelle de l'humanité tombée d'abord, puis relevée; c'est l'efFort pour remonter, ainsi que Dieu l'a voulu, en Jésus-Christ à l'état du second Adam, du nouvel homme, de l'idéal réalisé une seconde fois ; pour y remonter par le travail de la volonté libre unie avec la grâce qui, après avoir exalté le premier l'homme à un état surnaturel, guérit encore l'hommo déchu des blessures du péché. Il doit en être ainsi et il ne peut en être autrement. De cette manière nous avons un commencement et par conséquent une fin, contrairement à l'absurde prétention du panthéisme, qui condamnerait l'humanité à se mouvoir sans fin dans le tympan toujours roulant de l'idée absolue ^

* L'histoire, de même que la géologie, réfute suffisamment réieriiité du genre humain affirmée par Hegel et les panthéistes.

« Car tout mouvement», selon la remarque fort juste de Schelling ', « n'est proprement qu'un recherche du a repos. Le Lionveinent dans la science ne fait pas excepa tion, il ne dure qu'autant que l'esprit n'a pas encore G trouvé celui qui doit être le lieu de son repos, qui par a sa nature ôte à la pensée le besoin et le désir de pous- « ser plus loin ses recherches, parce qu'il est au-dessus «de toute pensée. L'idée d'un progrès qui ne s'arrête jaa mais, c'est proprement l'idée d'un progrès sans but ; a outre que c'est un non-sens, un tel progrès serait encore « ce que l'on pourrait imaginer de plus désolant et de a plus vide. Supprimer la fin de la pensée, c'est tuer l'es- « prit ». De ce qui sera à la fin, nous pouvons conclure à ce qui était au commencement et devait former l'état durable de l'humanité. « D'après l'intention du Créateur », dit encore le même dans un autre endroit, « tout devait 0 se consommer en Dieu ; mais comme ce qui a été déa crété dès l'origine n'a pu être révoqué, il faut que le a monde se manifeste un jour dans la réalité extérieure tel a qu'il fut à l'origine dans l'intérieur de l'idée divine. La

a dernière consommation réalisera la première pensée

a L'homme, s'il eût résisté à l'épreuve, et qu'il eût B gardé le rang dans lequel il avait été créé, serait, a en comparaison de l'homme, tel qu'il est aujoura d'hui, un être surnature!. Maintenant qu'il est deavenu homme dans le sens actuel, le dessein de 0 Dieu n'en est pas moins qu'il devienne participant, a puisqu'il est homme, de toutes les délices et de toutes

* Philosophie der Offenbarung, iv, 2* Y^Tl., p. 13.

;jOU CHAPITRE VI.

«les béatitudes qui dès l'origine lui avaient été dcs- « tinées ».

Nous citons ces paroles comme un témoignage rendu par la philosophie en faveur de la vérité révélée, pour les opposer à la prétention du rationalisme et du panthéisme qui d'ailleurs dénature la doctrine chrétienne sur l'état primitif, sans doute pour la combattre plus aisément. En eiîet, cet état de haute sainteté et de justice parfaite n'avait pas été attribué à l'homme sans condition ; l'homme devait y consentir, l'accepter, se le procurer librement ; de là la défenee que Dieu lui fait, de là l'épreuve proposée à sa liberté. Dans sa i-ature religieuse et morale comme dans son existence physique, l'homme est l'œuvre de Dieu, mais non à son insu et en violation de sa liberté; au contraire, il faut qu'il le sache et qu'il le veuille. C'est une prétention que la psychologie condamne, que de vouloir considérer comme une œuvre de l'homme, la perfection morale originelle de l'homme. L'attrait de l'amour que le premier homme portait en son cœur pour Dieu, ils se complaisaient en Dieu et. Dieu se complaisait en eux, cet amour sur lequel reposait toute la perfection religieuse et morale de l'homme, n'est pas quelque chose que l'homme eût pu se donner à luimême ; même dans ses rapports terrestres, l'homme ne produit pas en lui-même l'amour, l'amour est en lui sans lui, il ne peut que lui donner ou lui refuser son consentement. Cet attrait du cœjir humain pour Dieu était un etiet de la grâce, c'était un don, non un héritage ; la grâce n'est pas voulue, mais elle est la bonne volonté même, de la même manière que dans l'ordre de la nature, l'amour du bien, ie sentiment de la justice est un pur

don et une destination de notre personnalité, antérieure à toute coopération de notre part '.

Ce que nous avons conclu naguère du fait général et constant de la croyance religieuse de l'humanité, nous devons pareilicment le conclure de la conscience qu'a le monde d'.m état de bonheur primitif entourant son berceau ; la forme dans laquelle s'exprime cette conscience diffère suivant les différents peuples ; mais le fond, qui est invariable, ne peut être que vrai et réel. Tout cela ne serait-il rien autre chose qu'une illusion prolongée, que la fantastique représentation d'aspirations purement subjectives, image vaine et inconsistante que l'homme contemplerait dans le miroir de son imagination, et à laquelle il attribuerait une vie et une réalité mensongère ? Est-il possible, est-il même concevable que tous les peuples de la terre, que tout le genre humain soit fatalement condamné à se tromper dans une question qui le touche de si près, dans une question telle que celle de son état primitif et de sa destinée originelle, si intimement liée à tout son être, à toute sa vie ? Si cela est possible, ce n'est pas le rationalisme, mais Feuerbach qui a raison, lui pour qui la notion de Dieu n'est rien que l'ombre de l'homme lui-même j ombre qu'il aperçoit dans la chambre noire de sa fantaisie maladive et qui trompe sa vue comme un vain fantôme ! Si cette universelle tradition des peuples n'est simplement qu'un caprice de l'amourpropre qui se natte, comment se fait-il qu'ils se disent déchus, fils du péché, héritiers de l'antique prévarica-

' Thorn. Aquin., Summa theol, l, IJ, qu. cix, art. 6.

tion ? D'où vient qu'ils ne se sont pas plutôt flattés de la pensée de s'être par eux-mêmes élevés au sommet de la civilisation, sans autre secours que leur propre génie et leur activité ?

Débarrassons seulement la peinture de l'état primitif telle qu'on la trouve dans les légendes antiques des peuples, des additions et altérations de toute sorte qui y ont été ajoutées postérieurement, restaurons-en les couleurs primitives, et nous retrouverons tous les traits sous lesquels saint Augustin nous décrit la vie bienheureuse du ^ premier homme. « L'homme », dit-il ', « vivait dans « le paradis comme il voulait, tant qu'il conforma sa voa lonté au commandement divin. Il vivait, jouissant de « Dieu et bon de sa bonté. 11 vivait sans besoins, et il dé- « pendait de lui de vivre toujours ainsi. L'aliment s'offrait « à sa main et le breuvage à ses lèvres, pour prévenir la « faim et la soif; l'arbre de vie l'abritait contre les ra- « vages de la vieillesse. Aucune corruption en son corps, « ou dont son corps fût l'objet, n'affligeait d'angoisses « cruelles sa sensibilité. 11 n'avait à craindre ni mala- « dies au dedans, ni blessures au dehors. Santé parfaite « en sa chair, tranquillité souveraine en son âme. Le « froid et le chaud étaient inconnus dans le paradis, dont 0 l'heureux habitant ignorait les intempéries de désirs et « de craintes qui allèrent la bonne volonté. Exempt de tris- « tesse et de vaines joies, il puisait ses intarissables allé- « gresses à la source éternelle, en Dieu même qu'il aimait a d'une ardente charité, allumée au foyer d'un cœur pur, « d'une conscience innocente et d'une foi sincère. — Ils

* Civit. JJei, XIV, 23. — DeFeccat. merit., u, 22.

« plaisaient à Dieu et Dieu leur plaisait. Bien qu'ils eus- « sent un corps et des sens, ils ne connaissaient pas néan- « moins les mouvements déréglés de la chair. L'ordre de « lajustice produisaiten eux cet effet que le corps était souci mis à l'âme, comme l'âme l'était elle-même à Dieu, a que le corps accomplissait ses fonctions propres sans a aucun obstacle. C'est pourquoi ils étaient nus, et n'é- « prouvaient pas de honte ».

Que devons-nous donc penser de l'état primitif ? Certainement nous ne saurions exactement nous représenter ce commerce surnaturel d'amour entre Dieu et l'homme. Pour que l'homme ait l'idée claire de quelque chose, il faut qu'il l'ait expérimenté dans sa vie. Nous ne sommes pas même capables de nous représenter clairement l'état de l'enfance, c'est un monde fermé à nos spéculations comme à nos expériences, et cependant il nous entoure et BOUS l'avons traversé. Schelling dit avec raison : « Il y « a des choses que l'on fait bien de renoncer à éclaircir, « car ce qui n'a point d'analogue dans l'expérience hu- « maine nous est complètement incompréhensible ». Il en est de l'état primitif, du commencement du monde et de la première condition de la vie humaine, comme de la consommation de toutes choses et de la fin de la création : impossible de s'en faire une idée, une représentation claire, bien que, cependant, ces deux époques opposées s'éclairent l'une l'autre et qu'elles se renvoient de mutuelles clartés. Car ce qui doit avoir lieu à la fia des temps, savoir la conversation de Dieu parmi les hommes \ nous laisse entrevoir quelle était au com-

* A'pocalypse, xxi, 3.

mencement la destinée de Tliomnie. La révélation seule nous fait connaître ces deux états. L'iiomme en effet, dans son état actuel, ne peut d'aucune autre manière parvenir à 1 ) vraie et pure connaissance des conditions primitives de son existence que par l'enseignement de la révélation divine. Tel est le sort cruel de l'homme séparé de Dieu, qu'à peine s'est-il éloigné il ne sait plus ni ce qu'il était dans le principe ni ce qu'il est devenu plus tard. Pour se faire une juste idée de l'état primitif de l'homme, ce qu'il faut principalement envisager, c'est la rénovation, en Jésus-Christ, de l'homme déchu. Puisque la régénération de l'homme consiste justement dans sa réintégration en son premier état, que la seconde création n'est qu'une restauration de la première, il s'ensuit que comprendre ce que Jésus-Christ nous a rendu, c'est comprendre aussi ce que nous avions perdu *. Au reste, le récit que la sainte Ecriture nous fait de notre premier état est visiblement marqué du sceau de la plus pure vérité. Comparé aux cosmologies fabuleuses des autres peuples, ce récit est comme une histoire sérieuse composée par un homme grave auprès des contes que balbutient les enfants. Eloignée des grossières et matérielles conceptions des antiques légendes, autant que du mysticisme indien dans les nuages duquel s'évanouit l'humanité, la Bible nous trace de l'état paradisiaque une peinture qui n'est ni purement mystique ni exclusivement sensuelle.

La sainte Ecriture nous apprend que l'homme a été

* Mœhler, Symholik, p. 3.

créé à Vimage et à la ressemblance de Dieu *. En quoi consistait cette ressemblance de l'homme avec Dieu? L'Ecclésiaste * dit que le premier homme était droit, c'està-dire juste, et le livre de la Sagesse parle également de son sens droit '. Mais nul ne nous a m.ieux fait connaître noire état primitif que saint Paul, lorsqu'il fait la peinture de l'homme régénéré en Jésus-Christ, et renouvelé à l'image de Celui qui le créa ♦. Or, il avait été créé dans la sainteté et ta justice de la vérité *.

En vertu de cette sainteté et de cette justice originelle, par laquelle il s'approchait de Dieu d'une manière surnaturelle et qui répandait d'en haut sur lui une lumière et une gloire toute céleste, l'homme se trouvait élevé audessus des conditions de Tordre de la nature; son corps et son âme étaient ornés de ces dons admirables qui tous ensemble composaient l'état paradisiaque ". « Dieu créait a en eux la science de l'esprit, il remplissait leur cœur a d'intelligence et il leur faisait discerner le bien et le

* Genèse, i, 20.

2 Eccl., VII, 30. ^Sag , IX, 3.

* Col., m, 9.

•D'après l'opinion tliéologique la plus vraisemblable, Adam fut créé avec celte giàce sanclitiante de laquelle tous les autres dons aclmiiables, lanl de son âme que de son corps, couiaieni cotume de If ur source. Suarès, Be op. sex dier., m, 17] Thom. Aquin., Sununa tkeolog., I, qu, xcv, art. 1 ; qu. c, ait. 1, ad 2.

* Les théologiens (Cf. Tliom-, Sumrna theclog., \, II, qu. cix, art. 1) distinguent entre ia sainteté surnaturelle qui divinisait l'homiue, et l'intég)ité de la nature (jui cuiuiniiniquait à sou esprit, à sa volonlé et à sou corps lu science, l'exemption de

ab«j CHAPITRE YI.

«mal* ». Il faut croire qu'Adam connaissait à foud la nature, que son regard perçant pénétrait toutes les lois qui régissent le monde moral et le monde physique, puisqu'il est dit qu'il donna leurs noms à tous les ani-

la concupiscence et l'immortalité. L'intégrité de la nature n'est pas surnaturelle en soi, puisqu'elle n'élève point l'homme au-dessus de la sphèie de riiumanité, mais eu l'ait, elle émanait de la sainteté surnaturelle. (Cf. S. Thom., l. c, I, qu. XGV, art. 1) : Manifestum est quod illa subjectio corporis ad animam et inferiorum virium ad ratmiem non erat naturalis ; alioquin -post pcccutum mansiSiSt, cum etiam in dœmonibus data natu-

raîia post peccalum permanserint Si deserente gratia soluta est

ohedientia carnis ad animam, per gratiam in anima existentem inferiora ei subdehantur. — De même Quodlib., i, 8 el II Uist., XXXI, qu. I, art. 2 ad 3. Coiitr. Gent., iv, 52. Et surtout De Malo, qu. v, art. 1 ; Quod aliquod divinum auxiUum communiter necessarium est omni creaturœ rationali, scil. auxilium gratice gratum fucientis, qua quœlibet creatura rationalis i/idiget, ut possit,

penenire ad beatitudinem perf'ectum sed prœter hoc auxilium

necessarium fuit homini aliud supernaturale auxiUum ratione suce compositionis . Est enim homo compositus ex anima et corpore et ex natura intellectuali et sensibili, quœ quodammodo, si suœ naturœ relinquantur , intellectum aggravant et impediunt, ne libère ad summum fastiyium contemplationis pervenire pjossit. Hoc autem auxilium fuit originalis justitia, per quam mens hominis subderetur Deo et subderentur totaliter vtferiores vires et ipsum corpus neque ratio impediretur, qaominus possit in Deum tendere. Et sicut corpus est propter animam et semus propter intellectum, ita hoc auxilium, quo continelur corpus sub unirno et vires sensitivœ sub mente intellectuali, est quasi dispositio quœdam ad illud auxilium, quo mens humana ordinatur ad videndum Dcum et fruenium ipso. — De Vero, qu. XXV, art. 7 : Sensualitas in hue vita cururi non potest Jiisi per miraculum. Cujus ratio est, quia id, quod est witurale, non potest permutari nisi a virtute supematurali. Uujusmodi autem corruptio, qua partes animœ dicuntur corruptœ, seqnilur quodammodo indinationem naturœ. Quod enim homiiii in primo statu collatum fait, ut ratio totaliter inferiores vires contineret et anima corpus, non fuit ex virtute principÂorum nuturaUum, sed ex virtute originalis justitiœ ex divina liberalitate superadditœ. Qua quidem justitia per peccatum sublata, homo rediit ad statum convenientem sibi per principia naturulia. Cf. Summa theolog., qu. xcv, art. 2; Suarès, Proleg. ad grat., IV, C. II, p. 2.

; J;:sus Sirach , XYII, 5-9.

maux *; il ne les nomma pas d'après des marques prises au hasard, mais d'après leur essence qu'il comprenait, sans avoir besoin d'apprendre à la connaître et à l'exprimer par un long et pénible travail % en homme consommé dans la science de la nature comme dans celle de l'esprit, et capable de transmettre à ses descendants non-seulement la vie physique, mais encore la vie intellectuelle, c'est-à-dire le trésor de toutes les connaissances humaines *. D'après le but que devait remplir la science du premier homme, d'après le rapport qu'elle devait avoir avec sa mission, on pourrait juger de sa mesure et de son état. L'esprit de l'homme étant entièrement soumis à Dieu, la nature à son tour se donnait tout entière à l'esprit humain et n'avait pour lui aucun secret : elle était pour lui une messagère docile et fidèle de la volonté divine, et

»Ge?i., II, 19,20.

* « Adam n'acquit pas la science à force de temps et d'étude; dès le premier jour de son exisienco il se trouva doué de la plénitude de la sagesse ». (Cynli. Alex., in Jo., i, 9.)

' Heraclite avait déjà exprimé la pensée que les noms étaient les images naturelles des choses, opinion que partage aussi Platon dans le Cratyle . — Le plus sage de tous les hommes, selon Pylhagore, lui celui (]Ui donna le premier leurs noms aux choses. '(Cic, Qu. Tusc, i, 25. Cf. Augustin, C. Jul., v, 1 ; Chrysosl., mGertes., hom. xiv et scqi!.) Puisque dans l'ancienne langue hébraïque le nom était la représentation naturelle et vraie de son objet, il faut que le premier homme ait exprimé la nature et l'essence de chaque chose. Cf. Ubcr spruche und ihr verhœliniss zur Psychologie, Freibuig, 1860, p. 43; Sleinlhal, JJrsprung der sprache, ii, Augsb., 1838, p. 23 ; Fr. v. Schlegel, Mitosophie des Lebens, Wien, 1828, p. 201 ; Athanas., Orat. cont. gent., c. ii; Cyrill. Alex., iv, 1, M Joan., c. ix ; S. Thom.. l. c, qu. xciv, art. 3 ; Suarès, De opifw., m, 9 seqq ; Bonavent., in II sent., dist. xxiii, art. 2. — Nous ne devons pas oublier que l'Eglise n'a rien défini touchani la scicucc du premier homme.

368 CHAPiïUii: VI.

tout autour de lui, du plus haut jusqu'au plus inQme degré de la création, régnait une immense et magnifique harmonie. La nature, reconnaissant l'homme pour son maître S ne pouvait lui être fermée, comme il arriva après le péché, lorsque l'antique harmonie eût élé rompue.

« Ils étaient nus et ils n'avaient pas honte ». Farces paroles la sainte Ecriture marque le second avantage du premier couple humain. Aussitôt qu'ils eurent péché, leurs yeux s'ouvrirent, et ils reconnurent qu'ils étaient nus *. Il n'y avait pas encore eu de combat entre la sensualité et la raison ; la sainteté était le vêtement qui les couvrait '. « La chair mortelle a seule honte, la chair «immortelle n'a pas honte*». La honte commence dès que la chair secoue la domination de l'esprit et se révolte contre lui. Ce ne fut que plus tard que pour la première fois ils reconnurent qu'ils étaient nus, c'est-à-dire dépouillés de cette grâce qui voilait autrefois la nudité ce leur corps '. La ceinture autour des reins est chez tous les peuples le premier vêtement ; la complète nudité est considérée, même chez les peuples les plus sauvages, comme ignominieuse *. L'homme couvre ce qui l'égale le plus aux bêteSj il couvre le centre nouveau où convergent les

» Gen., I, 28.

* Ibid., n, 25; ni, 1 ; iv, 10, H, ' Ambros., Ep., iv, 30.

* Chrysost., 0pp., \i, p. 493.

^August., Civ. Dei, xiv, 17.

« Dignitas nostra pudicitia est, quœ nos séparât a pecuâibus. Ambres-, in Psaî. lxi, 22.

rayons de sa vie désormais abaissée et devenue sensuelle de spirituelle qu'elle était. Mais avec le secours de la grâce, le premier homme ne perdit point sa nature d'être spirituel et sensible. La plénitude de la grâce versée dans son cœur en calma par son onction les vagues si promptes à s'émouvoir. Par sa nature * l'homme ne se trouve point placé au-dessus de la lutte contre la chair, puisqu'il est homme, c'est-à-dire composé de chair et d'esprit; seulement la grâce soumettait en lui le corps à l'esprit comme un organe souple et facile, comme un instrument admirablement disposé pour l'exécution de ses ordres et de ses volontés.

Le premier homme possédait un troisième avantage : il était exempt de maladie et de la mort. Dieu n'a pas

* Atigiislin, Betract., i, 9. Cf. Tliom. Aquin. in II sent., dis'. XXXI, arl. 1, ad 3 : Poferat Deus ajimicipio, quando hominem condi'Ut, etiam alinm hominem ex lime teriœ formare. quem in conditione naturœ mœ relinqveret, ut scilicet mortalis et ivissiUlis esset et pitçinam cnucupiscentiœ ad rationem senliem : in quo niJiil humance natarœ dcroQnrctur, quia hoc ex prùicipio 7iaturœ consequitur. — Sur Tcmpire plus ou moins comulel de la raison sur la concupiscence avant et après le péché, voir S. Thomas, I, qu. xcv, art. 2; xciv, art. 4; I, II, qu. lxxxv, art. 2; 1, au. LXXXI, art. 3, ad 2 : Anima corpori dominatur despoiico prijicipatu, intellecius autem aiipetitui politico et regali. Dicitur enim despoticus fjrinci-jiatus, quo aliquis principatur servis, qui non habent faeultatem in aliquo ren^tendi imperio pra'cipieniis. quia nihK sui habent. Principatus autem poHticus et reçialis dicitur, quo aliquis principatur liberis, qui etd subdantur r^'Qimini prœsidentis, tamen habent aliqvid proprium, ex quo possimt reuiti pra'cipieniis imperio. Sic igitur anima dominatur corpori despotico ]>riuci.])atu, qida cor-

poris membra in nullo resistcre possunt imperio a'.dmœ Intel-

Jcctiis autem seu ratio 'licitur principari irascibili et coiicupiscibili I ■iitico principatu, cpiia appctitus sensibilis habel aliquid pjroprium 'ude potest reuiti imperio rutionis. Natus est enim appelitus scnsi- ?ù'«s moveri non solum ab œstimativa in ahis anim:ùibus. et corjitativa in honnne, quam dirigit universalis ratio, sed etiam ab inia^tnativa et sensu. Unde experimur irascibilem vel concupiscibiïem

Apol. do Christ. — Toue III. 24

fait la mort ; c'est par le péché que la mort est entrée dans le monde ; la mort est la solde du péché, dit avec profondeur l'antique sagesse ^ Il est vrai que la mort est naturelle à l'homme, son corps soumis comme tout autre à l'action des forces physico-chimiques se désagrège et se résout en ses éléments constitutifs, il se corrompt. Cependant Thomme a horreur de la mort, lui dont l'âme immortelle est unie intimement et essentiellement à ce corps mortel, de manière à ne former avec lui qu'une même personne et une seule nature, et il a le désir d'une immortalité même corporelle*, de sorte qu'en un sens l'immortalité du corps peut être considérée comme un attribut propre à l'humanité '. Le premier homme était imn.ortel, non par la nature et la constitution de son corps ; sa force vitale, son âme qui, dans l'état actuel du monde, ne peut maintenir le corps que pendant un temps déterminé, en le défendant contre l'action aussi incessante que destructive et dissolvante des forces de la nature*, était fortifiée et élevée par une

rationi repugnare per hoc quod sentimus vel imaginamus aliqnià delectabile, quod ratio vetat vel lïi?te quod ratio prœcipit. Et sic per hoc, quod irascibilis et concupiscibilis in aliquo rationi répugnant, non excluditur, quin ei ohediant. Gt. I, II, qu. lyi, art. 4; De Ver., qu. XXV, art. 6 ; C. gent., iv, 52.

' Rom., V, 12 ; Ym, 10 ; Sag., i, 13 ; il, 23. Cf. Gen., ii, 17.

* Nous voulons non pas être dépouillés de notre corps, mais revêtus par dessus, [Il Cor., v, 4. Cf. I Cor., xv, 32 j I Thess., IV, 27.

' Quia anima rationalis excedit proportionem corporalis materiœ, conveniens fuit, ut in principio ei virtus daretur, per quam corpus consenare posset supra naturam corporalis materiœ. (S. TllOU!., Summa theolog., 1, qu. XGvn, art. 1. Cf. C. Gent., iv, 81.

• * Pourquoi l'homme meurt-il, lorsque cependant l'âme ira-

grâce surnaturelle, de manière à pouvoir garantir ^ le corps de toute destruction aussi longtemps qu'elle resterait unie elle-même à Dieu^. C'est donc avec raison que saint Augustin considère cet avantage du premier homme comme une possibilité de vivre et non comme une impossibilité de m.ourir *. Soustrait qu'il était à la loi de la mort, son corps ne connaissait ni la douleur, ni la maladie, ni la souffrance, qui ne sont aujourd'hui que

mortelle est la forme et la force composa Dto du corps? « L'âme laisse tomber son corps dans la mort », répond Ficlité (Anthropolog., p. 265, 319), « ou bien c'est là une simple mélapnore, ou bien celte phrase, si on la prend à la lettre, expriroe quelque chose de faux. C'est le contraire qu'il faudrait dire : Le corps se sépare de l'âme. La science avoue que la question de savoir « pourquoi les corps organisés périssent, est une des plus ardues de toute la physiologie, et que Ton n'est pas en etai de donner le mot de Ténigme ». (Voyez Ehrlich, Fumdamental theolcg., II, p. 23.) — Saint Thomas [Summa theolog., I, qu. civ, art. 4) donne cette réponse : Determinatur quibusdam rebwi virtas ad manendum tempore determinato, in quantum inipcdiri possunt ex aliquo contrario agente, ne percipiant influxum essendi qui est ah eo, cujus puta virtus non potest resistere tempore \inpnito, sed solum tempore determinato. — L'homme meurt parce Iqu'il dépense plus de force oiganique qu'il ne peut en re- Icouvrer par les voies réparatrices qu'il possède, c'est-à-dire le jsoujmeil, la nourriture, la respiration. Le fruit de l'arbre de ivie était un moyen de restauration spirituelle et corporelle en même temps, qui était destiné à entretenir l'homme habillant du paradis dans une perpétuelle jeunesse. Il répondait jainsi à la nature de l'hûinme, en qui le corps et l'âme sont 'unis essentiellement, et c'est pourquoi la corps humain est le iplus parfait des organismes.

* L'homme n'était pas immortel par nature, mais par la grâce de son union avec le Verbe. (Athanas., De Incarnat. , 1,5.)

Thom. Aquin., Summa theolog., I, qu. xcvu, art. 1. Vis iUa prœscrvandi corpus a cwruptione non erat animœ hmnanoe naturalisa sedper dunumgratiœ. Cl'. Id., I, II, qu. Lxxxv, art. 1.

* Alind est, non posée mon, aliud pcsse non n.Qïi. (Ds Gfe/J. ad litt., YI, 2o.)

les avanl-coureurs de la mort *. Comme le premier homme n'avait pas à dire : Pardonnez -nous nos offenses, il n'avait pas non plus lieu de dire : Déiivrez-yious du mal. Adam était donc le roi de la création, son pontife et son prophète % et sa Tie était l'heureux prélude d'un avenir encore plus heureux. La nature qui l'environnait devait, elle aussi, se rapporter à cet éiat de justice originelle. Dieu donc créa pour lui un jardin dans Eden, jardin de Dieu, jardm de délices, du côté de l'Orient, le paradis'. Il est constaté et établi d'une manière incontestable que le berceau de notre race fut placé dans une haute terre située à l'Est de la Palestine. L'antique Eden est, suivant l'opinion la plus vraiseiriblable, l'Arménie, d'où sortent les fleuves de l'Euphrate, du Tigre et de

* Gregor. M. Hoiri. xiri, xxxvn, in Evang. — A l'égard des anirriiiux, saint Ttionia.s enseigne ce qui smi [Summatheolog., I, qu. xcvi, an. 1, ad 2J : Quidam dicunt, quod animalia, quœ nune sunt ferocia et occidunt alia aniinaJia, in statu illu fuissent mansueta. Sed hoc est omnino irmtionahile. Non enim per peccatum hor/iinis natura animalium est mutota. ut quibus nunc naturale est

comedcre carnes, tune vixissent de herbis Que veut donc dire

Cari. Vogi? A quoi s'en pi'end-il donc, sinon aux laiitômes qu'il a levés, lorsqu'il nous crie d'an Ion d'oracle que la mort a existé dès le commpnceiiient, et que c'est là une pierre dans noire jardin que rien ne saurait ôter? Autant en duonsflous de Hiirlpole Lecky [Gesahichte der Avfklœrung in Europu), qui voit là une des plus précieuses découvertes des leiups œoderoes !

^ Augustin., De Gènes, ad litter., ix, 19 : 'Prophetiœ plenus. — Dans les paroles prononcées par Adam, loi'sque Oieu lui amena Eve, les saints l*èies ont vu une prédiction de rincarnation du Verbe. [Gen., il, 23-23.) Cf. Cyrill. Alex, in Epist. ad

liom., v, 18.

'Ge?j., II, 8-4. ny.:xh'.ço; du zend paï:i-daèza, e/îc/o";, jardin. Cr, Spieçrel, Mùnch. gelekrt. AnzeAg., 18o0, p. 604; Avesta, I, p. 203,

î'Araxe S et qui forme le centre de toute la terre habitable. Mais que faut-il penser du paradis ? Il y a trois manières de comprendre le récit biblique. « Je sais très- « bien», dit saint Augustin, «qu'on a beaucoup et diverse- « ment parlé du paradis. Mais il y a trois opinions prin- « cipales sur ce sujet. Les uns font le paradis purement a sensuel, les autres purement spirituel, et d'autres enfui « le font tout ensemble spirituel et sensuel ». Cette dernière manière de voir est la seule qui se soutienne devant l'histoire comme devant la raison. Il ne faut qu'avoir jeté un simple regard sur la relation biblique pour cire forcé de reconnaître qu'elle veut positivement parler d'un lieu réel et géographiquement déterramé. Et d'ailleurs, peut-il en être autrement? C'est ne pas comprendre l'homme tout entier, mais seulement à demi, que de méconnaître son rapport nécessaire avec la terre. Si par son esprit il est constamment en commerce avec Dieu, il est attaché par son corps à la terre d'où ce corps a été tiré. La terre est comme une extension de son corps, c'est le fondement matériel de son activité. L'état de sainteté et de bonheur où l'homme était placé, exigeait un monde extérieur qui fût en rapport avec lui, un jardin de délices qui accompagnât dignement sa nature et qui en lût

* La Bible désigne TAraxe, en disant qu'il arrose tout le pays de Chusch. Chusch désigne l'Eihiopie, nom réservé plus tiird au pays qui so trouve situé au sud de la Hauie-Egyple, jnais qui, dans Homère et les anciens poètes grecs, marquait la contrée située au nord de la Babylonie. (S. Jérôm., Catahg. script.; Assemani, Bibl. Orient., iv, p. 3.) Le quatrièu)e fleuve de la Bible, le Phison, qui coule autour du pays de Chevilah, est le Tschorogh d'aujourd'hui , dans le pays de l'or des anciens, la Cholciiide. (Selon Keil, ce serait le Cur, le Cyrus des anciens). Cf. Kaulen, dans le Catholique, 1864, ii, p. 14.

comme l'expression visible. Il était l'image admirable de Dieu, et son représentant sur la terre, le roi de la création qui le servait docilement, parce que Dieu était l'unique Roi de son cœur, qui se donnait à lui avec amour pour se consacrer elle-même en lui, le prêtre consacré à Dieu. Il était son prophète qui lisait en elle les pensées de Dieu, pensées que son esprit éclairé par la grâce pouvait facilement pénétrer. Il voyait alors les secrets de la nature tout autrement que ne fait aujourd'hui l'homme déchu qui ne les lui arrache que peu à peu et à force de travail par l'observation et la réflexion. Placé entre Dieu et la nature, l'esprit et la matière, lien vivant et personnel, centre de toute la création^ son esprit divinisé par la grâce devait, en s'abaissant vers la nature par le moyen de son corps, l'élever jusqu'à lui, la prendre avec lui et la glorifier. Il était donc en vérité le prêtre et l'initiateur (mystès) de la nature*. L'autel du sacrifice était son cœur embrasé du feu de la grâce, l'amour de Dieu y brûlait d'une ardeur surnaturelle, et l'homme s'y otfrait lui-même avec toute la nature. Ainsi il cultivait le paradis * et le gardait. La nature créée pour l'homme devait s'élever par lui et trouver sa propre gloriflcation dans la sienne.

Gregor. Naz., Orat. xlv, 7.

• Gen., II, 15. — F. de Schlegel nomme le paradis un point de départ divin et un modèle, selon lequel l'tiomme devait travailler toute la terre pour en faire un paradis. Cf. Philosophie de l histoire, page 175. — Fr. de Meyer dit avec raison : Les peintres qui font assiéger Troie avec des canons commettent un anachronisme moins insupportable que nous , lorsque nous ne faisons de la terre de l'immorlalilé (Itiparadi;?; qu'une agréable pastorale.

Ainsi le don que Dieu faisait à l'homme était en même temps une tâche qu'il lui donnait à remplir. La possibilité qu'il avait de se garder pur de tout péché * devait se transformer en une impossibilité morale de pécher*, en cette heureuse liberté des enfants de Dieu, en cette parfaite communauté de vie eu d'amour avec Dieu, dont la vie des bienheun^ux nous offre une analogie dans la vision béatifique. Son intelligence se fût pareillement élevée jusqu'à la perfection dont elle est susceptible, à cette perfection qui est le partage des élus dans le ciel. Son immortalité, ou plutôt sa possibilité de ne pas mourir% devait aboutir à la glorification de son corps qui serait devenu semblable à celui du Christ après sa résurrection, lequel ne meurt plus, ne peut plus mourir *, et cela sans passer par les affres de la mort. Ainsi l'état primitif et le paradis, loin d'être un couronnement, n'étaient qu'une première pierre posée par la main de Dieu, sur laquelle devait s'élever l'édifice de la perfection de l'homme et de la nature. C'était le commencement d'un royaume visible que Dieu voulait fonder et développer sur la terre, pour y régner doucement sur une race sainte et bienheureuse ".

Ainsi le paradis a sa place marquée dans l'histoire et

* Passe non peccare.

• Non posse peccare.

• Posse non mori,

* Non posse mori.

^ Augustin, De corrept. et grat., c, xn. Bepeccat. merit. et remiss., i. 2-5; Il Cor., y, i ; Suarès, Bisput. theolog., luui. ui; Ti'act. l, 1. ij per tôt.

376 CRAPITRE VI.

dans la réalité. Nous serions oblij^és de nier même la nature corporelle de l'homme,, si nous "voulions subtiliser sur le récit biblique et le faire évanouir en une m\ sorte de symbole vide et sans consistance. Sa réalité toutefois ne l'empêche pas d'être aussi un symbole qui exprime et signifie la grâce accordée aux âmes. Il est donc réalité et symbole tout ensemble, comme l'exige la double nature de l'homme, comme le \eut aussi la doctrine chrétienne, c est-à-dire la vraie philosophie qui ne souffre pas d'opposition inconciliable entre la pensée et la réalité, l'idéal et le réel, Télhique et la physique, à l'origine du monde non plus qu'à la fin de toutes choses. Avec une histoire vraie et un symbole, le paradis nous offre encore un îvpe se rapportant au second Adam et à son royaume, au Christ qui a pris et relevé l'humanité et qui a renouvelé, restauré la nature humaine à l'image de celui qui l'a créée. En lui, le chef de l'humanité, le père de la race nouvelle, s'est accomplie une réintégration principale et centrale dont nous participons, et ainsi l'homme est remonté à son premier état de sainteté et de justice originelle. La nature lui a de nouveau obéi, en lui elle s'est vue avec joie délivrée de la servitude du néant, par lui elle a recouvré sa beauté première. Tandis qu'avant la rédemption, toute la nature se soulève comme une ennemie contre l'homme*, après la rédemption au contraire elle se soumet à lui avec une docilité d'autant plus grande qu'il entre dans une union plus étroite avec le Père de la race nouvelle, et que la nature

* Sagesse, xv, 18.

reconnaît davantage en lui l'image d'abord perdue, puis recouvrée de l'Eternel. C'est alors que, libéré de la servitude du passé, l'homme retrouve dans le Christ son antique domination et son ascendant primitif sur les créatures, ainsi que la vie des saints nous en offre tant d'admirables et gracieux exemples.

Ainsi dans le paradis, fait tout ensemble pour le corps et pour l'esprit, nous trouvons une figure de l'Eglise de Dieu sur la terre, rangée sous son chef Jésus-Christ, Eglise à la fois visible et invisible, qui pénètre dans la conscience des hommes et qui se manifeste extérieurement sous la forme d une institution sociale ; nous y voyons une prophétie en action de la Jérusalem céleste, paradis et Eglise de l'éternité, assemblée des élus habitant dans leurs corps ressuscites et transfigurés dans la gloire, ime nouvelle terre et un nouveau ciel avec Jésus- Chriîit en Dieu. Nulle part un état, des rapports purement spirituels, mais partout spirituels et corporels à la fuis, c'est à-dire humains. Partout la nature, mais la nature sanctifiée, pénétrée et élevée par la grâce de l'esprit. Dans la triple situation faite à l'humanité, paradis terrestre, église militante, église de l'éternité, nous voyons la vie spirituelle de l'homme et son immortalité soumises à la condition d'une nourriture mystique, et sa communauté de vie avec Dieu subii^ter par des moyens à la fois s[)i- I rituels et corporels '. Dans le paradis, c'est l'arbre de vie*

* C'est pour cela que saint Augustin {Cité de Dieu, xii, 2) appelle l'aibre de vie un sacrement.

*Gen., Il, 9, 16. De l'arbre de vie de la Genèse lapprochez Farbre saint des Hindous, le Ilom de Zoroaslre, l'aibre de vie

378 CHAPITRE vr.

qui alimente son immortéilité ; le fruit de cftt arbre, fruit matériel, uni à l'action de la grâce, devait prolonger indéfiniment la vie humaine*. Dans l'Eglise, il y a aussi un arbre de vie : l'éiément ordinaire de la vie corporelle consacré par la grâce, devient un sacrement de vie *. Dans réternité, il y a encore un arbre de vie, et ceux qui auront triomphé, il leur sera donné de goûter de ses fruits*. L'Eglise, par la vertu de son chef, le nouvel Adam, nous a donc rendu le paradis ; mais le besoin et la mort, la maladie et la peine demeurent encore après la délivrance, à litre d'expiation et de remède, pour l'honneur de Dieu, pour le salut des âmes, pour être l'école de la vertu et l'exercice des saints •. Comme l'organisme humain, en é!at de santé, a besoin d'une autre nourriture que lorsqu'il est malade, ainsi les conditions de vie dans lesquelles se trouve l'homme déchu sont autres que celles qu'il aurait eues dans son état de santé originelle.

La domination primitive de l'homme sur la nature intérieure et extérieure ne lui a pas été rendue non plus. L'âme est toujours livrée aux assauts de la concupiscence, qui, parce qu'elle est issue du péché et qu'elle y entraîne,

sur les anciens monuments assyriens. Voy. Kleuker, \. o.^ lî, p. 382; ni, p. 100.

^ Virtute mystica. Augustin, De Gènes, ad litt., viii, 5; XI, 32.

* Qui mange de ce pain, vivra éternellement. [Jean, vi, 52.)

3 Apocalyp., u, 7 ; xxir, 2. Cf. Augustin, Civit. Dei, xXj 26; Cyi iil, Alexand., in Joan., \i, 56.

"> l'œnaîitates, S. Thom., Summa theoloij., I, II, qu. LXXX7, an. 5, 6.

se nomme en un certain sens le [)écbé ^ L'homme est encore resté privé de ces hautes lumières intellectuelles qu'il possédait dans son premier état ; il se voit obligé de cultiver à la s.;eur de son front le champ de la science, comme il laboure la terre pour sa nourriture corporelle, et ce n'est qu'à la condition d'un combat incessant contre la sensualité toujours en révolte qu'il peut atteindre le but. Mais à côté de l'homme racheté et régénéré se tient la grâce qui guérit les blessures que la concupiscence fait à son âme ; elle lui offre la foi pour remplacer la science qu'il a perdue, elle présente à ses lèvres mortelles le pain de la vie et le gage de l'immortalité.

Résumons cette discussion et voyons les résultats qui nous sont acquis : premièrement , l'état primitif de l'homme n'est pas caractérisé par cette grossièreté bestiale, ainsi que le suppose le matérialisme; secondement, l'homme, à son origine , n'était pas non plus dans le même état où se trouve actuellement notre race, ni sous le rapport moral et religieux, ni quant à son corps, contrairement à ce que prétendent les pélagiens et les rationalistes; son état était un état de sainteté et de justice comportant plusieurs avantages moraux et physiques maintenant perdus. Par là s'explique l'idée plus haute que les premiers hommes avaient de Dieu, et le culte plus pur qu'ils lui rendaient*. Deux faits sont incontestables, selon Creuzer', c'est d'abord que la notion de

• Concil. Trident., sess. v, eau. S.

• Voy. lom. I, p. 39o.

• Symbolique;, il, p. 373.

j«U CDAPITIiE VI.

Dieu était plus pure à l'origine des temps, c'est ensuit.» qu'il faut aller chercher en Orient l'unité et le sens vn.i des mythes de la Grèce. La croyance à un commerce primitif surnaturel de 1 homme avec Dieu, est le fondement sur lequel repose la conviction qu'il y a dans la prière une puissance secrète, conviction que nous trouvons partout dans l'antiquité, Dictaquc pondus habent^ dit. Ovide*.

Une troisième question reste encore, et la réponse à cette question nous ouvrira seule le sens propre de cette doctrine aussi importante que fondamentale. Dans quel rapport se trouvait avec l'homme cet état primitif considéré dans son essence et son idée ? Cet état n'était-il autre chose que le déploiement nécessaire de la nature humaine et que i exercice de son activité morale et religieuse? Toutes les qualités admirables qui éclataient chez l'homme dépendaient-elles de son essence, étaientce des fleurs que son fond produisait de lui-même? Ou bien, si c'était un don d'en haut, un écoulement de la grâce divine (^ui élevait l'homme au-dessus de sa propre nature, et qui l'ornait d'une sainteté, d'une force et d'une beauté divine? L'homme dans son état actuel a-t-il perdu quelque chose qui convenait à sa nature, ou bien ne lui a-t-on repris que ce qui lui avait été départi comme un don immérité de la grâce ? La nature de l'homme en soi réclame-t-elle un paradis et un état paradisiaque tel que la sainte Ecriture et les vieilles traditions nous la décrivent ?

» rast., \, 182.

ÉTAT Pr.i:,IITIF ET PAF.ADIS. CCI

Dans la langue de la théologie, voici comment celte q'iestion ce formulerait : l'état originel de l'homme est-ce un état naturel ou bien un étal surnaturel? Luth r ' prétendait que la justice originelle était quelque chose de tout naturel dans le premier homme, de telle sorte qu'il appartenait à la nature dWrlam d'aimer Dieu, de croire en Dieu, de connaître Dieu, comme il est naturel à i'œil de voir la lumière. 11 fut suivi dans cette voie partout l'ancien protestantisme, et avec des modifications peu importantes, par le jansénisme*. C'est aux partisans de cette opinion de nous faire comprendre comment il a pu se faire que l'homme ait perdu quelque chose qui tenait à sa nature et à sa substance. Il est facile de voir que les réformateurs se sont jetés ici dans l'excès opposé à l'opinion pélagiano-rationaliste. D'un côté, en effet, l'homme paradisiaque avec toutes ses grâces et ses prérogatives n'est proprement que l'homme naturel ; de l'autre , l'homme tel qu'il est aujourd'hui est considéré comme l'homme même du paradis. En distinguant, comme elle fait, entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, la doctrine catholique s'est assuré la possibilité d'ôlre conforme non-seulement à l'exposition de la sainte Ecriture, mais encore à la plus profonde comme à la plus saine philosophie ; tandis que celle-ci, blessée profondément dans ses

* In Gènes., in.

^ Celte remarque s'applique aus.-i au précurseur du janpénisme, à Baïus. Voyez Prop. xxi. parmi les llii^sos condarnives par Grég. XUi-.IJumanœ naturœ suhlimatio et exaltatioin consortium divinœ 'iMturœ débita fait integritati primœ condilionis, ci pruinde naturalis dicenda est et non supernaturalis. Cf. Prop. xxiY, xx'Yi, xxxui. XXXV, xxxvn, lv, lxxvui, ensuite les bulles Unigenitus ûe Clément XI, et Auctorem fidei de Pie VI.

principes psychologiques et moraux par les doctrines des hérétiques sur l'état primitif et la grâce, n'aurait plus d'autre ressource que de se jeter dans le rationalisme. A Tordre naturel appartiennent toutes les facultés, les dons et les qualités qui conviennent à l'honime d'aprèâ son essence même et son concept, qui ont dû lui être attribués par l'acte même de la création, et qui par conséquent sont inamissibles et indestructibles. L'ordre surnaturel comprend les grâces et les avantages les plus éminents de l'homme et de l'esprit créé, la sainteté, la justice ainsi que l'intégrité du premier état dans lequel Dieu l'avait établi et institué. A l'exemple des Pères, les théologiens ont séparé les deux expressions image et ressemblance ', pour appliquer l'une à Tordre naturel, l'autre à Tordre de la grâce. Séparés en soi et fornr.oiiement, les deux ordres étaient unis dans Thomrae en une unité vivante. Si donc le premier homme, le chef de la race, celui en qui toute l'humanité était comprise, fût sorti victorieux de Tépreuve offerte à sa liberté, il eût conservé pour lui-même et pour toute sa descendance cet état de perfection, il eût transmis à sa postérité la faveur surnaturelle dont Dieu Thocorait, ainsi que toutes les admirables prérogatives qui ornaient son âme comme son corps à Torigine*.

Comme nous l'avons déjà dit, cette distinction entre les

* dSà*, eîxwv; m^l, ôaoîwaiç. Les théolog'iens catholiques, appuyés de rauiorité de la plupart des Pères, ODt exprimé un sens rigoureusenrient dogmatique de l'aveu de Jul. Mùlier {Lehre von der Sùnde).

* Cum Adam tune erat tota naiura, nuUa fuit in Beo vel crudelitaSj vel asperitas, quod peccanet natura, denudaret eam, quibus

deux ordres, le naturel et le surnaturel, repose sur l'autorité de la sainte Ecriture elle-même, qui les marque l'un et l'autre incontestablement. On voit apparaître cette distinction dans le récit de la création du monde et de l'homme surtout, avec sa double vie spirituelle et sensible, dans différents psaumes ', qui célèbrent même après le péché la naturelle beauté de l'homme et du monde, dans les épîtres de l'Apôtre, qui parle d'une connaissance naturelle de Dieu, et qui établit le principe de la morale et l'obligation envers la loi naturelle, précisément sur la base de la nature raisonnable de l'homme'. Tout séparé de Dieu qu'il est par le péché, et déchu grandement de son état de perfection originelle ', l'homme n'en est pas moins resté un être de race divine*, une image de Dieu ', une créature appelée à la connaissance de Dieu ', et c'est

sufernafuralibus donis ex mera liberaîitate exomaverat. Doniinic. Solo, De naiur. et grat., i, 9.

^ Ps. VIII. 18: XIX. 29; XXX, 33; XLVI, 89; Jcrcm., x, 12; XXXII, 17; Ps. cill; Dan., m, 55.

^Rom., i, 19; ii, 14. Les Dations qui n'ont pas la loi, font par iiiUiire ce que prescrit hi loi, — Actes, xiv, 16. — Hœc est quœ dicitur naturalis cognitio Dci, quœ scil. ex iis haiiritur, quœ facta sunt ; ex mente sitpra suas sensationes actionesque refleciente seque cognoscente ipsani et ex aliis a Deo conduis crcaturis, quas ipsa novit. Dicitur naturalis, quia ab his incipit, quœ sunt homini seu menti creatce connaturalia ; unde ad nuturœ cognosceniis exi~ gentiam ac debitum et intcgrilatem ita pertinet, ut manca veluti foret sine ea cognitione aat hujiiace, cognitioms poteslate. (S. Thomas, in Epist. ad Rom., c. i.

'Rom., V, 1.

* Act., xvit, 29.

' Gen., IX, 6 ; I Cor., XI, G ; Jac, lU, 9.

• Sages., xiii, 1.

384 cuAPiinE Ti.

pinrqnoi l'idolâtrie et le péché sont contraires à la condition, à la direction et à la destination de sa nature* Image de Dieu môme après le péché, quoique d'une façon moins émincnte qu'auparavant, il demeure en qualité d'enfant de Dieu son représentant sur la terre, dont la domination lui appartient à ce titrée

La prérogative principale de l'ordre surnaturel, c'était la justice et la sainteté qu'Adam nous avait perdues et que le Christ nous a rendues. C'est elle qui nous rend capables de voir un jour Dieu face à face ^ et de l'aimer d'un amour * supérieur à celui dont la créature est par elle-même susceiitible, amour qui nous donnera de goûter des délices que l'œil de l'homme n'a point vues, que son oreille n'a point entendues, ni son cœur ressenties ^ c'est-à-dire que la simple nature de l'homme ne saurait ni pressentir ni comprendre, et encore moins désirer % parce que c'est un secret caché en Dieu de toute éternité ^. C'est la grâce qui dépose dans notre cœur la semence* divine, de laquelle doit germer la gloire de l'éternelle vie. Réintégré dans l'ordre de la grâce ,

1 Rom., 1, 19.

« Genèse, ix, 2 ; Ps. viii, 5-9 ; Sagesse, IX, 2.

* I Cor., xni, 12 ; I Jean, m, 2.

* Rom., \iu, 15.

^ / Cor., II, 9, 10. Dieu nous l'a révélé par son esprit. Car l'E^iiril pénètre tout, même les profondeurs de la divinité.

« Jean, i, 18. Cf. J. Chrysost. in I Cor., liom. vir.

"' Er>hes., III, 8-11. Cf. Augustin, De Gènes, ad lit., ix, 17; n'e"JQ. in h. l.

* J Jean, m, 9.

l'homme fête sa régénération, sa renaissance de Dieu ' et du Saint-Esprit*, par laquelle, élevé à la dignité de flls Ae Dieu % il devient le frère du Fils unique, de celui qui est Fils parnature*; il devient son cohéritier, héritier du royaume du Père ', et de la même béatitude qui appartient au Fils. C'est alors que Tâme célèbre avec Dieu des noces mystiques ' et qu'elle se trouve consacrée et convertie en un temple saint, dans lequel Dieu habite d'une manière mystérieuse'. Cette action surnaturelle de Dieu dans le monde, nous la voyons commencer avec l'histoire; elle va parallèlement avec l'humanité à mesure que celle-ci se développe, la pénétrant et l'élevant de plus en plus. «Le corps de l'homme étant formé de la terre», dit saint Cyrille, « Dieu le vivifie par une âme vivante et a raisonnable... De sorte que l'homme se trouve par le « fait de sa création doué d'une aptitude naturelle pour « le bien, et qu'il se gouverne lui-même par la libre vo- « lonlé de son esprit. Comme il ne devait pas seulement « être doué de raison, mais encore devenir participant « du Saint-Esprit, et s'avancer plus loin dans l'intelli-

' Jean, I, 13 ; I Petr., i, 23; TU., lu, S.

' Joan., m, 3.

' Rom., VIII, 15 ; Gai, iv, 5.

*Au£îustin, C. Ep. sec. Pelag., ii, 2; Athanas., C. Arian., Orat. II, 3; Cyrill. Alexaad., Um. vni, 280, 649; if, 381, éd. Migne.

5 Rom., VIII, 17 ; Cyrill. Alex., vi, 696.

^ Apocahjp., XIX, 7-9; Matth., ix, 15; Marc, ii, 19; Luc, V, 34.

'ICor., m, 16.

Apol. du Christ. — Tome UI. 25

3»e CHAPITRE VI.

« gence de la nature divine et de ses splendeurs, Dieu lui a inspira l'Esprit dévie, c'est-à-dire l'Esprit qui est donné a par le Fils à la créature raisonnante et qui transfigure ocelle-ci d'une manière sublime et divine' ». Après la chute, on voit apparaître la grâce dans la promesse de Celui qui doit écraser la tête du sorpent, dans la bénédiction des nations par la race d'Abraham annoncée à ce patriarche, dans toute l'économie de l'Ancien Testament, avec ses prophètes, ses miracles et ses prodiges de tout genre, éclatant soit dans la nature, soit dans l'homme même, dans l'accomplissement de toutes les promesses par Jésus-Christ, dans son incarnation, dans sa doctrine et dans sa vie, dans sa résurrection, dans son ascension, dans l'existence de son Eglise et dans les trésors de grâces qu'il lui a laissés en quittant la terre. La grâce continue d'agir dans la parole ' et dans le sacrement ; elle opère toujours la régénération, elle se tient auprès de l'homme racheté, elle apaise les vagues soulevées de la sensualité, elle guérit les blessures que le péché fait à l'âme, elle ennoblit et divinise toute bonne œuvre % elle prie en nous avec des gémissements inénarrables*, elle donne le vouloir et le faire '.

Après cette exposition de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel, puisée à la source de la sainte Ecriture, il ne

* Contr. Anthropom., ir.

* I Car., II, 4; V, 9.

8 1 Cor., XV, 49 ; II Cor., m, 13;

* Jtom., VIII, 26.

sera pas difficile d'établir un principe pour la détermination du naturel et du surnaturel dans l'histoire de rhomme et de la création. Qu'est-ce que la nature et le naturel? Par le mot nature pris dans le sens métaphysique* nous entendons identiquement la même chose que par essence; la nature comprend donc tout ce par quoi une chose est ce qu'elle est, ce qui forme le fond des phénomènes qui en émanent, ou peuvent en émaner. Le surnaturel de son côté, sera donc tout ce qui va audelà * de l'essence d'une chose , ce qui n'en sort ni n'en peut sortir par voie de développement, ce qui par conséquent y accède du dehors, pour la perfectionner et pour l'élever ». L'ordre de la nature, dit saint Augus-

Employé par opposition à Vesprit, le mot nature désigne ia partie inconsciente el non libre de l'univers; c'est ainsi que Ion dit l'histoire naturelle, les lois de la nature. Mais nous employons aussi le terme de nature pour signifier essence, et nous disons en conséquence ; La nature de l'esprit, de Dieu, etc. Le suprasensible n'est donc pas toujours le surnaturel.

'Ainsi saint J. Damascène {BeMde orthodox., iv, i3] appelle le changement eucharistique un événement surnaturel, supraralionnel (ûivèp «pûotv, ÛTràp >.o-yov jcal èwcav) ; il appelle encore surnaturel (ûttè? oùciav) la naissance du Christ, et surhumains ses miracles (0-è? «,6:w::ov); c'est quelque chose que la puissance de Dieu t^eule opère (rii ôcoV/iTo? ûiîspffûei Juvâ{i.£i).

'La grâce ne nous vient pas de nous, remarque saint Cyrille d'Alexandrie {In Isai., xi, 1-3 (m, 313) ; ii, 20 ; InJoan., xiv, 20 (VIT, 277), mais elle nous vient du dehors (jcaTairÀoùxeiv iÇweiv ts xai iirâîCTwî), C'est un accroissement surnaturel (Wèp oûs.v à^;cû[j.a

tn Joan-, I, 12.'ÏTîpy.o(ju.iov xoiXXoç, Oiréû «pûaiv ayia.ay.6i, in Motth XI iS; Dialog.de Trinit., Yl). '

De là la distinction que le moyen âge faisait entre la nature et la grâce : Naturale et gratnitum , indebitum , superadditum status naturœ jourcB et vaturœekvatœ, d';iprès ce passage de saint Augustin [Civit. Dei, xu, 9) : Deus condidit naturain, iargitus est

tin S ne réside pas seulement en Dieu, Dieu lui-même l'a mis dans les choses en créant celles-ci. Mais qu'une verge, un rameau desséché , poli, sans racine et sans communication avec le sol, fleurisse tout à coup et se couvre de fruits; qu'une femme stérile dans sa jeunesse, enfante sur ses vieux jours : ce ne sont plus là des effets ^îi'on puisse attribuer aux énergies de la nature, mais seulement à des causes cachées en Dieu. Comme l'idée de iordre se définit exactement par l'unité du but dans la diversité des moyens, il s'ensuit que le caractère du but assigné à l'homme, que sa destination en un mot, doit former le critérium d'après lequel on devra classer soit (!ans l'ordre naturel, soit dans l'ordre surnaturel, les facultés, les forces, les avantages et les qualités dont il dispose.

Or, le but assigné de Dieu à l'homme dans l'état primitif, et pour l'obtention duquel nous avons été réhabilités'en Jésus-Christ par la rédemption, ce but, c'est la vision de Dieu face à face. Mais cette vision est quelque chose d'essentiellement surnaturel, et qui surpasse la vertu naturelle de Thomme et de toute créature. La grâce est la récompense et le couronnement de

gratiam. — La première est, selon la remarque de saint Anselme (De C071C. prœsc, r, 6), inséparable de l'homme, et la seconde peut en être séparée. Cf. Cyril. Alexand. ùi Joan., XIV, 20.

* De Gen. ad litt., ix, 17.

* S.iint Paul consacre un long passage de son épître aux Romains {Eom., v. 1) à démontrer que la rédempiion est une réini.'-gralion de l'humanité dans son état piimitit d'où Je péché l'avait fait déchoir.

la foi '. La foi elle-même est un bien qui surpasse de beaucoup la connaissance naturelle que l'homme peut avoir de Dieu, et qui, étant quelque chose de surnalarel, est inaccessible à la nature laissée à elle-même, et ne peut être opérée que par la grâce ^ Et l'essence de cette Tision de Dieu, quelle est-elle? Zes âmes des bienheureux, dit le concile de Florence ', vofe}2t Dieu dans la Trinité, tel qu'il est, c'est-à-dire, qu'elles ne le voient pas seulement dans le miroir de la création, manière naturelle de connaître Dieu*, ni dans le clair-obscur de la foi et partiellement ^ mais elles connaissent Dieu, comme elles en sont connues \ parce que Dieu les élève à un haut degré de ressemblance avec lui'. Car qui connaît ce qui se passe dans l'homme, excepté l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui est en Dieu, excepté l'Esprit de Dieu \ C'est donc seulement par l'Es-

* ICoT., XIII, 2. Prœmium fidei ista visio nobis servatur. Augustirij Civit. Bei, xxii, 29.

^ Condl. Arausic, II, c. v, vii; Trident., ses. vi, can. 4? Joan yi U- Eiphe<i n, 8; Act., xvi, 14 j I Cor., xiv, 7. tl. Augustin, De Prœdestin. sanct., c. m.

^ Ann. 1439; Act., xxii.

*Bom., I, 19. Il s'agit ici de la connaissance discursive de Dieu, qui s'élève de la créature au Créateur, par le procédé Oialectique de l'analyse et de la synthèse.

"Présentement nous ne voyons que comme dans un miroir et en énigme, mais alors ce sera face à face. Maintenant je connais partiellement. {I Cor., xiii, 12 ; II Cor., y, 7.)

•Alors je connaîtrai comme je suis connu. Ibid.

' I Jean., m, 2.

*IC(yr., 11, 11.

prit divin que l'homme peut connaître les profonds mystères de la divinité ; Dieu lui-même s'unira à l'àrae humaine d'une manière mystérieuse et surnaturelle; l'homme connaîtra Dieu /e^^M'eïe^^'. Mais il n'y a pas d'idée de chose créée, encore moins d'image sensible qui puisse représenter Dieu d'une manière adéquate. Dans l'état de la vision béatifique, la créature devient avec Dieu un même esprit», elle participe de la nature divine', elle se transforme à son image *. Et en effet, toute connaissance n'est rien autre chose qu'une sorte de mariage spirituel*. La connaissance pleine, entière, immédiate, centrale de Dieu est le fruit d'un mariage mystique • de l'Esprit de Dieu avec l'esprit créé qui voit Dieu par Dieu et en Dieu. Comme nous voyons la lumière dans la lumière , ainsi les bienheureux contemplent l'éternelle splendeur de Dieu à la lumière de sa gloire'.

A cette double connaissance de Dieu, correspond un double amour de Dieu, qui en est la conséquence pro-

» I Joan., III, 2.

* I Cor., VI, n ; Joan., VI, 58.

3 II Fetr., I, 4.

* U Cor., m, i8.

» Intellectus secundum hoc quod actu intelligit secundum hoc /W unum cum intellecto. (S. Tiiom., Surmna theolog., I, qu. xxvii, art. 4.)

« Apocalyp., XIX, 7-, 9.

' Deus est quo et quodintelligitur 'pervisionem beatificam. S. Thom., C Gent m m. IpsaessentiaDei fit forma intelligibilis intellectus. Id., Summà theolog., I, qu. Xll, art. 4, 5. - Contr.^ Hœres., IV, 20 : 'na^ïf d P'AéiT&vTeî tô (fû; èvTÔî eiai tcu cpuTo;, ;cai xm Xaa-.potyitg; aÙTOÙ [i£Tr/.ou(jiv, cÛtco; cl fl'xÉTOvTEî tov 0îÔv èvTÔî iflvovTai toù ««i»,

JteT£X&'»T£î aÙTOÙ TT,; XajtlïfOTDTCî.

chaJne, naturelle. L'Apôtre parle de l'amour naturel, lorsqu'il accuse les païens de ne pas rendre à Dieu le culte qu'ils lui devaient dans la mesure de la connaissance qu'ils avaient de lui *. Quant à l'amour surnaturel, il l'attribue à l'opération du Saint-Esprit répandu dan? nos cœurs* :cet amour surpasse toutes nos conceptions'; il n'est pas seulement l'effet de notre intelligence naturelle, ni l'acte pur de notre liberté. Il forme la plus haute perfection* de la vie surnaturelle et son épanouissement suprême, laquelle vie plonge ses racines dans le terrain profond de la foi, étant l'œuvre du Saint-Esprit et l'effet de la grâce*. Par cet amour, l'homme, une créature, l'esclave de Dieu • par sa nature et infiniment éloigné de son créateur, l'homme contracte une liaison intime d'amour avec Dieu, et l'âme humaine devient l'épouse mystique de son Créateur. L'homme devient enfant de Dieu par l'effet de la grâce, car il ne l'est point par sa nature, et cette qualité n'appartient en vertu de la

* Rom., I, 17; ir, 14.

« Ibid., \,'à; I Cor., xill, 1 ; Gai, iv, i. *Ephes., III, 16.

* ICor., XIII, 13. Présentemeut la foi, l'espérance, la charité, ■demeurent toutes les trois, mais la charité est la plus grande des trois.

* Le Fils unique qui est dans le sein du Père nous l'a fait -connaître. {Joan., i, 18.) — Dieu nous a révélé ces choses par son Esprit. {11 Cor., ii, 10.)

* Comme la créature est esclave de sa nature, ce n'ern que par la volonté de Dieu qu'elle est appelée à une dignité sur- Lalurelle. Cyrill. Alex., in Joan., xv, 9, 10, 14, 15; in Luc, XVU, 7.

Bature qu'au Christ, Fils unique du Père*. N'étant plus simplement esclave, mais enfant de Dieu, l'homme devient héritier de Dieu avec celui qui est le premier-né entre ses frères ^ S'il triomphe en Jésus-Christ et avec lui, il lui sera donné de s'asseoir sur un trône, comme Jésus-Christ lui-même est assis avec son Père sur son trône, après avoir vaincu'; il devient participant delà nature divine*, il prend part à la victoire, au triomphe, à la béatitude du Christ qui n'est autre que la béatitude éternelle de Dieu même *. De même que les corps transparents, lorsqu'un rayon de soleil tombe sur eux, deviennent eux-mêmes lumineux et rayonnent d'un splendide éclat ; ainsi les âmes qui portent en elles le Saint- Esprit et reçoivent sa lumière, deviennent elles-mêmes spirituelles. De là une joie sans fin, la ressemblance avec Dieu, et le comble de tous les biens, la divinisation*. Ainsi le bonheur surnaturel forme le troisième mo-|

1 Cyrill., 7. c; Augustin, C. Maxim., m, 15 ; Gregor. Kyssen., Orat. in, C. Eunom. ; Athaiias., Oratio u, 3 adv. Arian.; Joan.^^ XVI, 15; xvn, 10; Rom., vni, 14-17.

* Gai, IV, 7 ; Jocn., xv, 17 ; Rom., vill, 29; I Joan., rv, 7.

* Apocaîyp., m, 21 ; Luc, xxii, 28.

* II Petr., I, 4.

^ Jean, xvii, 10 : Tout ce qui est à toi, est aussi à moi. Luc, XXII, 29 : Je vous préparerai un royaume, comme mon Père m'en a préparé un, afin que vous buviez et que vous mangiez à ma table dans mon royaume.

* S. Basil. (De spirit. sanct.) Sur la divinisation (6e(ù(ti;) de la' créature comme fin dernière de celle-ci, voyez saint Denis l'Aréûpagiie, Eierarch. ecdésiast., m, p. 200; S. Athan., De Imam., I, p. 108 ; Orat. ii, C. Arian.; S. Grégoire de Naz., Orat. vu, 22;^ S. Cyrill. d'Alexand-, De Trinit. Dialog., vu, 1097; viii, 197^

ment dont se compose le but total de la vie surnaturelle de l'homme. Une connaissance surnaturelle, un amour surnaturel, une félicité surnaturelle, voilà en un mot la vie des âmes élevées jusqu'à la dignité d'une ressemblance avec Dieu, transfigurées * à l'image de Jésus- Clirist et de Dieu. Une lumière intellectuelle pleine d'amour, un amour du souverain bien plein de joie, et une joie qui surpasse tout :

Luce intellettual piena d'amor, Amor di vero ben pien di letizia, Letizia che transcende ogni dolzore 2.

Que cette vie, cette société de Thomme avec Dieu, cette participation de son intelligence et de son bonheur soit une condition essentielle de sa nature, lui vienne de son fond et qu'il y ait un droit quelconque, qui osera jamais l'affirmer? La créature peut-elle mériter, elle qui n'est qu'une servante dans la maison de Dieu, peut-elle même concevoir le désir que le Père de famille, l'Eternel, l'adopte pour son enfant et l'égale en dignité à son Fils? Si cette vie divine était naturelle à l'homme, il faudrait ' dire

B92, 609; IX, 108, 248; S. Hilaire, De Trinit., ix, 4, 3; x, 7;

S. Augusi., [Psychologie métaphysique de S. August. par Gangauf, p. xxxri) ; S. Bernard, serm. 77, 83 in Cantic.

1 Rom., viii, 29 ; II Cor., m, 18.

* Dante, Farad., xxx, 40. Cf. S. Thom., C. gent, m, 63.

' Dicti sumus filii gratia, non natwa nati ; ideo Unigenitus est Filius, quia quod est secundum divinitatis suce naturam, hoc est

natus Filius Homo, quia non est unius ejusdemque substuntiœ,

non est verus filius et ideo fit gratia filius, quia non est natura. dont. Maxim., c. XV. Cf. Gregor. Nysseri., C. Eunom., Orat. iil -- Le serviteur, dit quelque part saint Thomas, peut par son

ay4 CHAPITRE VI.

alors que Dieu ne possède rien de plus que ce qu'il a donné dans l'acte de la création S qu'il n'a plus aucun don qu'il puisse accorder librement et par amour à sa créature et qu'il s'est épuisé dans la création. La vie divine à laquelle l'homme est appelé trouve un commencement d'expression sensible et de manifestation visible dans l'immortalité d'abord accordée à notre premier père, mais elle se trouvera pleinement réalisée dans la résurrection et la glorification des corps, qui aura lieu à Vexemple de la résurrection et de la glorification de notre Rédempteur, du Premier-né d'entre ses frères, du Premier ressuscité d'entre les morts, à la fin du monde, au jour où sera close l'histoire de l'humanité sur la terre.

Cette vocation surnaturelle avec son système correspondant de moyens, de grâces et d'avantages, constitue donc en vérité un monde nouveau , dans lequel la grâce fit entrer le premier homme, et toute sa race en lui et par lui; c'est une seconde création qui procède de la puissance du Saint-Esprit *. Car d'élever l'homme à la justice surnaturelle, c'est la même chose que de rappeler un mort à la vie'; c'est même plus, selon la remarque de saint Augustin * que de créer le ciel et la terre. On voit

travail mériter un salaire, mais jamais un droit égal à celui du fils de la maison.

* Lumen gloriœ non posset esse naturale creaturœ nisi creatura esset naturce divinœ. S. Thom., Summa theolog., qu. xn, art. 5 ad 3.

* Veni Creator spiritus, Hymn. eccl.

* Cyrill. Alexand., De spiritu sanct., c. XXIII,

* Serm. lxxii in Joan.

par là ce que valent ies accusations élevées contre la doctrine catholique par les auteurs protestants qui ne veulent voir dans cette doctrine de la nature et de la grâce qu'un mécanisme externe, un dualisme, une barbarie, une tendance pélagienne^ . Que ce qu'il y a dans l'homme de créé et d'essentiel n'a pu se perdre par un acte libre, que la participation de la créature à ce qui n'appartient naturellement qu'à Dieu seul ne peut en aucune façon être quelque chose de naturel, c'est là une vérité si évidente qu'elle s'est forcément imposée aux théologiens les plus intelligents de cette confession *. La grâce n'est pas un moment nécessaire dans le développement naturel de l'homme, mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit liée comme mécaniquement à sa nature intelligente; c'est au contraire un principe énergique, un principe vivant qui pénètre la nature jusque dans ses fibres les plus intimes et jusque dans la moelle de son essence; c'est une force vitale d'un ordre supérieur', qui s'empare de toutes les facultés intellectuelles et morales même des plus humbles de l'homme et qui façonne celui-ci à l'image de Jésus- Christ pour former le nouvel homme ; c'est quelque chose qui se surajoute à la nature (sÇwtev txî iùaîa? superadditum), mais qui la complète en même temps [natures complementum), tandis qu'elle l'élève à la plus

* Marlensen, Bogmatik, p. 129; Philippi, Kirchîiche GlaubenS' khie, II, p. 350.

* Cf. A. Schweizer, Bogmatik, p. 399, et déjà auparavant Calixt, Neander, Nilzsch, Lucke, etc. Ceux de recelé rationaliste ont simplement rejeté la doctrine de leur confession.

Joan., rv^, 14 ; vi, 35 ; XY, 4. Cf. p. 45.

haute dignité dont elle soit capable, et qu'elle apaise d'une manière parfaite et qui dépasse toute imagination le désir qui pousse la créature vers Dieu^

Toute cette question des rapports du naturel et du surnaturel, saint Thomas l'a traitée avec sa concision et sa profondeur habituelle : « Aucune activité », dit-il', « ne c peut s'étendre plus loin que le pouvoir de sa nature a agissante ; il est donc nécessaire, pour que l'activité «r d'une nature puisse dépasser son pouvoir propre, que « celte nature soit dans une certaine mesure élevée au- 0 dessus d'elle-même. Il est donc impossible que celui a qui n'a pas obtenu, par la régénération intellectuelle, « une existence divine, produise des actes divins. Ainsi € donc il faut nécessairement que la première grâce, qui a est accordée à l'homme avant tout mérite de sa part, « soit une grâce qui élève l'essence de l'homme jusqu'à e une certaine existence divine, c'est pourquoi la grâce • est principalement définie un don qui ennoblit l'essence c de l'âme. — A la v-érité Dieu aime toutes ses créatures € en tant qu'il leur accorda un bien créé ; mais il a pour « l'homme un autre amour, c'est-à-dire cet amour surc naturel qui est l'amour dans un sen» éminent, amour « qui ressemble à l'amitié, et par lequel Dieu aime sa < créature non plus seulement comme l'ouvrier, son « œuvre ; mais avec la tendresse intime de Tamitié, « comme un ami aime son ami, de telle sorte qu'il

*Cf. S. Thom., Summa theoïog., I, qu. ir, art. 1, ad i ; qu. Xii, art. 1.

• In II Distinct., XXVI, qu. i, art. 3. Summa theolog., I, II, qu. cix, ait. 1.

« l'élève à îa participation de sa propre jouissance, et « qu'il fait consister sa gloire et son bonheur en ce qui a fait la gloire et le bonheur de Dieu môme. Or, tel est a l'amour que Dieu a pour les saints ; et l'efflcacité de « cet amour, c'est proprement la grâce, bien que dans « un sens impropre tous les dons naturels puissent aussi « se nommer des grâces, puisqu'ils sont accordés gratui- « tementet avant tout mérite'. C'est là cet amour particu- 3 lier par lequel Dieu élève la créature intelligente à la «participation du bien éternel et divin qui est lui-même. « La grâce est donc quelque chose de surnaturel dans a l'homme ». — Le don de la grâce est au-dessus de toute a nature créée, puisqu'il n'est rien autre chose qu'une a participation à la nature divine qui est au-dessus de a toute nature... Dieu seul peut donc accorder la grâce, « parce qu'il peut seul diviniser la créature, en l'admeta tant dans la communion de la divine nature par une a participation de sa ressemblance' ».

La différence est donc bien marquée entre l'amour de la créature pour la créature, et l'amour de Dieu pour sa créature, à laquelle il daigne communiquer ce qu'il a de meilleur et de plus sublime. Nous nous aimons entre nous pour le bien qu'un autre possède et parce que nous voyons en lui quelque chose qui nous attire et nous enchaîne. Tel n'est pas l'amour de Dieu. Dieu nous donne tout d'abord ce qui nous met endroit d'être aimés de lui,

* Ibid., art. 2, ad 2.

^ Summa theolog., \, II, qu. ex,, aii. i,

' Ibid., qn. cxii, ait. J.

ce qui nous rend dignes de son amour. Il répand sur rame les trésors de sa sainteté, il lui donne la rohe nuptiale de la grâce, qui la revêt tout entière, il la pare d'une beauté céleste, dont l'éclat est si grand que Dieu lui-même conçoit de l'amour pour elle, qu'il désire faire en elle sa demeure, qu'il l'aime enfin d'un amour semblable à celui qui lui fait dire : C'est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis ma complaisance; de l'amour d'un fiancé qui soupire pour sa fiancée ; d'un amour enfin qui ne se trouve pas satisfait tant qu'il n'est point parvenu à l'union la plus intime ^

Ainsi toute la dignité et la grandeur de l'homme se Uiontre dans cette doctrine de son état primitif et surnaturel, et de sa destination première, destination que la révélation seule nous a fait connaître, et qui, sans elle, serait demeurée pour nous un mystère caché de toute éternité ^. La grâce fait plus qu'exciter et développer en nous les forces naturelles, elle n'est pas simplement quelque cbose d'étranger qui reste dans l'âme. De même que le souffle de Dieu anima le corps qui avait été formé du limon de la terre, de même l'esprit de sanctification est le principe d'une vie nouvelle, d'une vie supérieure et divine, qui pénètre dans l'âme et la divinise, comme le rayon de soleil pénètre et illumine l'atmosphère, comme le feu communique au fer sa chaleur et son éclat;

* Cf. Suarès, Le gratta, 1. V, p. m; 1. VI, c. i seqq. et S. Tom., C. gent., m, 150. Summa, l, 11, qu. ex, art. 1. Je suis en eux et vous en raoi, afin qu'ils soient réuuis en un. (Joan., xvn, 23.)

* Ephes., III, 9.

ainsi le soleil de la grâce pénètre, illumine, échauffe notre somDre et froide nature terrestre, qui devient ainsi toute lumineuse et semblable au soleil. Et tel que l'olivier sauvage lorsqu'il est enté d'un rameau d'olivier franc, se modifle et se corrige et porte de doux fruits ' ; ainsi la nature humaine, dans laquelle l'Esprit-Saint a établi sa demeure, se trouve ennoblie jusqu'à produire des œuvres d une dignité supérieure et vraiment divine. C'est là celte semence de Dieu déposée en nous, et qui, cachée sous cette écorce mortelle, croît, se développe de plus en plus, jusqu'à ce que, l'enveloppe terrestre venant à tomber, elle s'épanouisse dans tout son éclat au sem de la gloire du Père.

Ainsi l'enseignement catholique sur l'état primitif elle paradis offre un moyen terme, juste et vrai, dans lequel les doctrines extrêmes, oii s'est égarée la pensée humaine non éclairée par la révélation, peuvent trouver leur conciliation et leur accommodement. L'abstrait déisme ou rationalisme creuse entre la créature et le créateur un abîme infini, infranchissable ^ Le panthéisme au contraire, dans la double forme qu'il prend de la spéculation pure ou du faux mysticisme, égaré par un senti-rent certainement profond, mais vague et mal défini de la nature humaine et de ses aspirations, veut que la

* Rom., XI, 24.

*Saint Thomas combattait déjà cette doctrine, Summa theolog., I, qu. XII, art. i. Cf. De veritate, qii. viii, art. 1 : Qnidmn eiraverunt dicentes, Deum per essentiam a nullo unqxiam iutellectu creato videri posse. Cf. C. gent.. m, 50. La démonstration donnée en cet endroit de la possibilité de la vision divine, a été prise faussement par les jansénistes, dans le sens d'une atititudo naturelle à cette fin.

destinée de l'homme et sa dernière fin soit de devenir une même chose avec Dieu et de se perdre en lui. Ainsi l'histoire de la philosophie, non moins que celle des fausses religions, nous offre le spectacle constant d'une oscillation perpétuelle entre ces deux systèmes extrêmes et opposés : on y voit l'homme représenté tantôt comme un simple animal, un vil atome de poussière qui ne se détache un instant de la masse terrestre que pour y retomber bientôt tout entier, tantôt comme une portion de Dieu destinée à rentrer en Dieu pour s'éteindre en lui '. Nous sommes destinés à nous changer complétetement en Dieu, enseignait maître Eckhart, * a comme a dans le sacrement d'Eucharistie le pain est changé au «corps de Jésus-Christ». — a En s'anéantissant, l'âme a retourne à son origine qui est l'essence de Dieu.., et ce a ne sont plus alors deux êtres unis ensemble, mais un « seul et même être », dit Molinos 'exactement comme le poète du soufisme, Dschelaleddin Rurai * : « A toi esprit « dégagé de moi et d'elle, salut et bonheur, tu n'es plus « homme, tu n'es plus femme, encore une fois salut, à « toi ! L'homme et la femme confondus dans l'unité, c"est a rêlre primordial. L'un absorbe en soi le multiple, et a l'univers, un jour, sera tout entier dans l'unité par-

^ Traduction liltérale d'un passage du Nirvana du Bouddhisme. Sur le paniliéisme spéculatif de Spinoza, de Hegel, voyez tom. I, p. 223, et particulièrement L. Feuerbach. ni, p. !3. Sur le panthéisme dans Fltlam, voy. Tholuck, Soufisme, OU Développements du mysticisme oriental.' Ro&en, Misnevi, 1849.

* Condamné en 1329.

' Tnter propos, damn. ab Innoc. XI, prop. v.

* Loc. cit., p. 87.

ETAT PrvIiliUF ET PARADIS. 401

« faite. Maintenant chaque esprit aspire à Tanéantisse- « ment dans la contemplation ».

Selon l'enseignement de l'Eglise, l'homme ne doit chercher sa fin dernière ni dans une séparation absolue et un éloignement éternel à l'égard de Dieu, ni non plus dans une transformation entière et dans une unité substantielle avec Dieu; mais il trouve la perfection suprême de sa Jiature dans une intime et mystique union avec Dieu qui l'attire à soi par sa grâce, qui réside en lui comme dans un temple, qui lui envoie son esprit »; qui par sa présence le pénètre de ses clartés glorieuses et l'unit à soi par le lien d'un ineffable amour»; qui, plongeant la

«, S. lliuai., Summa thcoîog., 1, qu. xun, art. 3. C. gent., iv, 21 : Quia cffedus divininon solum divina operatione esse incnnunt sed etiom jier eam tenentur in esse, nihil autem operari potcst ubi non est {oportet enim opemns et opemtum in actu esse simnl sicut movens et motum) ; necesse est ut xibicumque est aliquis efTertus Dei tbi sit etipse Beus effedor. Unde cum diaritas, qua Deum diUgimus, sit in nobis per S\dritum sandum, oportet, quod ipse etiam Sairitus mridus m nobis sit, qmndiu diaritas in nobis est. C'est la doc- Iriiie unanime des lliéoiogiens, fondée sur le téaioitîuaçe explicile de la sainlo Kcriiure [Rom., v, 5; vin, iH; viii, '>G) que le Saint-Esprit établit sa demeure dans les âmes justes' leur conlerani une consécration divine, une dignité suruaturelle, et les pénétrant plus intimement qu'un vêtement ne simpreigne des odeurs du parfum le plus subtil. Cf. Iren., C. Rœr., IV, 21 ; ii, 32; m, J7; Cyrill. Alex, in Ps. xlvi, 9. tom. II i050; tom. viii, 392; viii, 509; ni, 1144; Cyrill. Hicros-, Ciitech., xvii; Basil., ad\) Eunom., m, 4; Despirit sto c. IX; Peiav.. De Triait., 1. VIII, 4-7. Cf. S. Thom., loc. cit., et Sijures (De Trinit., xxii, 5), qui signalent l'opinion coniraire comme une erreuî- dans la foi. La doctrine qui enseigne la triple présence de Dieu dans l'ordre n-ù[m-ii\,perpotentiam,prœsentiam, essmtïam, n'a rien de commun avec le panttiéisme (il est présent, per modum causœ efficientis, et non pas formalis. Cf. Thom., ^ûc. cit., ï, !l, qu. ex, art. 1, ad 2), et l'on en doit dire autant de celle nouvelle présence plus divine encore du Saint-Ksprit flans l'âme des justes.

• Rom., vin, 26.

Apol. du Christ. — Tomk III. 2Q

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