NÉCESSITÉ DE LA RÉ\^LATION
La religion, devoir absolu de l'homme. — Le développement historique d© l'humanité ne réahse point Tidée de la religion. — Les mythes païens, leur influence sur les mœurs. — Doute général, désespoir, superstition. — Impuissance de la philosophie pour remédier à cet état de choses. — Elle s'attache à la religion nationale. — Les résultats sont minimes et douteux. — Son influence sur le peuple est nulle. — La philosophie de l'avenir et la nécessité du présent. — Les recherches scientifiques ne sont possibles qu'à un petit nombre; la vérité religieuse est le patrimoine de tous. — Les résultats des études personnelles se font attendre jusqu'à la fin de la vie, et l'homme n'est jamais sans avoir besoin de la vérité religieuse. — Les recherches scientifiques off"rent un mélange de vérités et d'erreurs; tandis que l'homme a besoin de la vérité pure, entière et indiscutable. — L'autorité. — C'est par voie d'autorité que l'humanité veut être enseigné'2;. la philosophie ne saurait enseigner d'autorité, donc elle ne peut être l'institutrice des peuples. — C'est l'autorité divine qui instruit le genre humain. — La religion naturelle et le culte. — La rehgion naturelle ne connaît pas de moyen de réconciliation. — La foi seule nous affermit dans le combat. — Notes additionnelles.
L'histoire de l'iiumanilé est l'histoire de son éloignement de Dieu et de Tobscurcissement progressif de l'idée religieuse. Issu de race divine, l'homme eut bientôt oublié son origine : se prosternant devant une vile idole, œuvre de ses mains, il lui dit : a Tu es mon Dieu, c'est « loi qui m'as fait ». La pensée qu'une idole ne pouvait pas être Dieu resta, il est vrai, vivante dans le cœur de l'homme, mais à l'état de vague pressentiment , plutôt qu'à l'état de connaissance nette, claire, précise, si ce n'est chez quelques esprits d'élite. Qu'est-ce que Dieu^
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telle est la question que ne cessa de se poser rancicn monde. CicéroD, dans son ouvrage De la Nature des dieiix^ recueillit toutes les réponses faites à cette question parles sommités intellectuelles qui l'avaient précédé. En lisant ce livre on éprouve à la fois un sentiment de plaisir et de peine : de plaisir, quand on considère les elTurts tentés par ces génies pour parvenir à la connaissance de la vérité, et combien ils s'en approchèrent ; de peine, lorsqu'on voit qu'ils n'arrivèrent point à la possé îer pleinement et avec certitude. La race humaine grandit, elle s'essaya dans la science et dans l'art. Le sol classi(iue de la Grèce fut l'école civilisatrice de l'ancien monde. L'Olympe mythologique était depuis longtemps reconnu pour un monde de chimères. Socrate laissa voir qu'il en était convaincu, et c'est pounjuoi il but la ciguë ; mais le vrai Dieu ne s'était pas encore manifesté. A ce moment de doute général la philoso[)hie commence ses reuUerches: Platon s'einbaniue pour la grande Grèce et pour l'Egypte, aûn d'interroger les antiques traditions et de retrouver la religion perdue *. L'art exprimait plasticiuemont ces aspirations, par cet autel érigé sur l'Aréopage à Athènes, an Dieu inconnu *. .Mais, tous ces efforts aboutirent à un résultat si mesiiuiii et si contradictoire, si insensé et si prodigieusement absurde qu'on eiit dit, selon l'expression de Gicéron, des lôves d'esprits en délire plutôt (juc des opinions de philosophes'. La plupart, suivant
*Cicéron, Tiu>nil.^ i, i7; iv, 19.
■ Actes des Aiùt., xvn, 'IL
• Ej'posui ftre twn p/i<7o«o;i/jorHm jwikia, se i dch'rintium sonitiii. (Cicér., De uatuiaDcur., i, IG.)
^impulsion de la nature, admettent l'existence de la divinité; mais, sur la question de la nature de Dieu, les opir.ions sont tellement multiples et divergentes, qu'il serait impossible de les faire connaître toutes*.
Le vieux monde se mourait d'épuisement, le génie lîellénique était usé. Rome, naguère si forte, commençait à fléchir. A ce moment un homme ose paraître devant l'Aréopage pour enseigner la religion du vrai Dieu. « Athéniens », dit saint Paul, «ce Dieu inconnu que vous G adorez, je viens vous l'annoncer : c'est le Dieu invisible « et caché qui s'est manifesté au monde de diverses mac( nières, et enfin dans la personne de son Fils, Jésusa Christ ». Et sa parole trouvait de l'écho dans cette foule, et ceux qui avaient le cœur droit, disaient : A qui irionsnous, sinon à vous qui avez les paroles de la vie éternelle»?
Et il en est ainsi, en effet. La révélation divine peut seule donner à l'homme la pleine et entière vérité; et c'est pourquoi la révélation est un besoin pour l'humanité, car, privée de ce secours, elle ne peut réaliser une vie vraie, sérieuse, morale et religieuse. Nous ne nous donnerons pas pour tâche d'examiner ici d'où provient pour rhomme, dans son état actuel, cette incapacité de se créer
• « La question de la nature des dieux est si oDscure, et les
pinions des philosophes les plus distingués sont si différentes sur ce point qu'on ne peut leur accorder de confiance »• (Gicér., De natura Beor., i, 13 ; m, 40; i, 6.)
• Jean, vi, 69. — L'Apôtre désigne la révélation de Dieu dans la nature et la raison (dans le sens impropre et le plus étendu du mot) par manifestare, cpavêpcûv, la révélation proprement dite du mystcre du salut caché en Dieu par revelare, «noxaXÛTVTsiv. \Voiez Ii/)m., i, 19; xvi, 25; I Pierre j i, 20.)
v.nc vie morale et religieuse, si elle est le résultat de sa c onslilution originelle, ou si elle est la conséquence d'un l.iit |)réliistorique qui paralyserait sa volonté et set facultés.
Nous ne venons nullement contredire la proposition démontrée plus haut, que l'homme est ahsolument destiné et obligé au culte de Dieu, qu'il a la possibilité d'arriver, par des moyens purement humains, à la connaissance de Dieu, indépendamment de toute révélation. Ce que nous afQrmons, c'est Timpossibilité morale de la réalisation parfaite et entière de l'idée religieuse, et, parconséquent, la nécessité morale, mais non absolue de la révélation. Nous soutenons donc que, bien que l'homme ait en lui-même la force et la puissance nécessaires pour réaliser l'idée religieuse, jamais cependant celte puissauce n'est passée à l'acte dans l'humanité considérée en niasse et eu égard à toutes les circonstances, à tous les besoins de la vie présente. Jamais la possibilité n'est devenue réalité. L'état actuel de riiomme pèse sur sa volonté comme un fardeau qui l'oppresse, et gêne son esprit comme un obstacle qui l'em pèche de voir. C'est pour(|uoi le passage de la puissance à l'acte n'a jamais eu lieu ; la vérité pure et entière est ici-bas conime une étrangère qui ne se montre que rarement et ne se fait pas accepter sans combat. Ce (|ue nous avons indiqué comme une possibilité absolue, pour l'iiomme idéal, se montre niorahMnrnt impossible dans l'Iuinianilé priscàTÔtat concret, et telle qu'elle nous apparaît dans l'histoire *.
* Sn.^r^s a parliciili«>nMiiont indiqué colle distinctitui avec dailc el prôcibion {Disputât, thcolog., loin, i, tract, n, lib. Il,
L'homme n'est pas une pure machine à penser; il prend part à la vie réelle et pratique, et par suite aux faiblesses et aux crises de sa race, de son peuple et de son temps.
cap. XV et suiv.) : Natura humana tam ex parte voluntatis, quœ ut causa physica realiter efficit actum bonum moralem, quam ex parte inteîlectuSj qui ut causa moralis illum proponendo movet et inducit voluntatem ad agendum habet sufficientes vires. Vires enim tam intellectus quam voluntatis non sunt intrinsece diminutœ per lapsum, quia illœ non sunt aliud quam ipsa entitas voluntatis et intellectus, quœ tota remansit. Impedimentum , quod occurrit, vires istarum potentiarum intrinsece non minuit, nec resistentiam insuperabilem inducit.
Bœc nécessitas [gratiœ) non provenit ex physica et absoluta liberi arbitra impotentia, sed ex morali^ quœ est débilitas intellectus et voluntatis ad constanter operandum immédiate orta ex voluntatis infirmitate, intellectus ignorantia, quia appetitus vehementer propendet ad sendbilia, quœ sensibus propinqua et proportionata fortius illum moventy et quia intellectus tarde, remisse et vix assequitur rationes superiores. — Ex his simul sumptis oritur moraliter impotentia. In manu estpotentia physica circumscribendi circulum, sed nunquam circumscribet sine circino.
D'après ces principes on peut juger les démonstrations apportées en ces derniers temps en faveur de la nécessité d'une révélation, par de Donald, Bonetti, Ventura et d'aulres. Elles ont une pensée londameniale commune, savoir, la nécessité absolue d'un enseignement traditionnel, sans lequel l'homme ne parviendrait qu'à un développement tout à fait insulfisant, sinon tout à fait nul des idées religieuses et morales, puisque le développement des idées n'est pas possible sans le langage, et que le langage doit être considéré comme un don de Dieu exclusivement. Cette hypothèse porte préjudice à la dignité de l'homme, aussi bien que celle opinion des Schleiermacher, des Jacobi, des Tholuck, etc., selon laquelle le panthéisme serait le résultat nécessaire des méditations de la pensée humaine sur la nature du monde. (Cf. Tholuck, Weihe des zweiflers.) Elle brouille et confond l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, et en vient nécessairement à affirmer la nécessité absolue de la révélation. Les preuves que l'on apporte pour la soutenir sont à plusieurs égards défectueuses. Car, le mot {verbum oris) est naturellement postérieur à l'idée, {verbum mentis); Vidée produit le mot, et la connaissance ne consiste ni dans les mots, ni dans les idées, mais dans les jugements sur les idées- a On ne saurait considérer le langage
La nécecsité d'une intervention immédiate de Dieu dans le progrès du développement liumain, d'un secours divin qui aide l'hûmme à s'élever jusqu'à la religion, à laquelle il ne s'élèverait pas de lui-même, voilà ce que
comme ayant été donné à l'homme tout fait; il resterait à savoir comment Thomme aurait compris une langue faite dt* toutes pièces qu'un lui aurait donnée, et comment il aurait pu s'en servir. Le langage procède nécessairement de l'homme lui-même, et cela par degié, de façon cependant que son organisme ne repose pas comme une masse inerte dans le fond de l'àme, mais détermine, comme loi, la fonction de la force intellectuelle, de sorte que la première parole contient déjà tout le langage et le suppose ». (G. de Humboldt, l'ber dos verg. Sprach stwl. Abliandlung. der Bcrl, acad. der Wissench, 1820-1821, p. 2-47.)
L'esprit populaire est certainement la force génératrice du langage; mais on aurait tort de se figurer l'esprit populaire et W peujile comme quelque chose d'eiitière;i ent formé avant la gêné raUon du lant^age. (Heyse, Sprachw, p. 232. — Cf. G. de Humbold, Kawisprachc, introduct., p. lui.)
Le langage ne piut pas non plus s'^Mre formé par convention ni par onomatopée : par onumatopée, parce que loule parole exprime une pensée; par convention, parc»* (ju'une régularité et une logique admirables se manifestent jusque «ians It'S langues les plus grossières. Duponceau, parlant des langues américaines, dit que leur structure parait être l'œuvre de philosophes plutôt que de sauvages. (Iholutk, MéhingeSy t. ii, p. 260.) Selon la Bible {Gejwse, u, 19, 20), c'est riioii.me i\u\[ sous la conduite de Dieu, nomme les e.hoses. Ainsi, le langage n'a pas été présenté à riioiiiiiie comme un tout complet et [)arlail, venant du dt'hors en lui ; il n'a pas été non plus l'œuvre de sa réllexion ni un produit arbitraire de son invenlion propre. Le langiige est l'œuvre de D:eu dans l'homme, avec l'homme et par l'homme. (Cf. Grég. Nyss., C>j>î). éd. Maur , ii, p. 7«i8.) — L'enseignement, (|ui d'ailleurs n'est pas exclusivement all.iclie à la parole, n'est pas d'une nécessité absolue, mais relative : il tai ilile les progrès de l'esprit dans la connaissjince; « Magis sigmun, re cognita, qiuim signo dato i}S(i res dificitur », dit saint Augustin {D»' M'i'jtstr.^ x). Kt saint Tli»»mas {lie Miijuity., art. \) : Est duplex f)t>*dtis ad^uirenli sn'^ifvnn : umis, iiuaiulo nuturdlis rntin } cr S'i}'S>un deietut in ■ ^etn
igwttiirum, et hir tno^ius dicitur in>' ntio; alius ipian: . .. .r-ili rationi aluiuis eJcUrius aiiminiculatur, et hic modui dicitur diici^
riiistoire et la nature môme de la chose démontrent tlairement. Nous réduirons nos considérations à trois propositions :
1* L'humanité abandonnée à elle-même n'a jamais réalisé ridée de la vraie religion*
j)Una Secunâum noc unus aliwm docere dicitiir, quod istum
discursum rationis [princi^ia per se nota applicando ad detcrminatas materias) quem in se facit ratione naPurali, alteri expoiiit per signa. Cicéron {De orator., ni, 31) faisait déjà remarquer la ditVércDce qu'il y a entre trouver une vérité encore inconnue et la démontrer. Le premier est l'affaire du génie; le second, celle du talent qui veut s'instruire. 11 fallait un Euclyde, un Copernic, un Newton, etc., pour découvrir les lois mathématiques et astronomiques que chacun peut maintenant démontrer après eux. Soutenu par la révélation, Thomme est en état de reconnaître et de démontrer par la seule raison les moments essentiels de la religion naturelle; et néanmoins la révélation était nécessaire, parce que sans elle la raison n'aurait jamais pu déployer toute sa force. La révélation a fixé une fois pour toutes les points de vue à l'aide desquels s'oriente l'esprit dans ses pensées. Ainsi s'explique la possibilité du progrès de la ])liilosophie moderne et chrétienne comparée à la philos p'iie ancienne. Toute notre vie intellectuelle est plongée dans l'atmosphère de la toi chrétienne, à l'influence de laquelle nul ne se soustrait entièrement. Le mot de Cicéron que nous venons de citer trouve son application dans le sens le plus large et le plus étendu : « l^eque tam est acris acies in naturis hominum et ingeniis, ut res tantas quisquam, nisi monstratas, possit videre : neque tanta tamen in rébus obscU' ritas, ut cas non penitus aoH vir ingénia cernât, si modo adspexerit )>. Parler ainsi, ce n'est point nier l'indépendance de la philosophie et sa dislinciion d'avec la théologie; car, diversa ratio cognoscibiJis diversitatem scientiarum inducit. (Thom. Aquin,, Siimma theolog., I, qu. i, art. \ ad 2.) C(. I, Poster. Lect. 41 ; Matenalis diversitas objecti non diversificat hahitum, sed formalù,,. Si aliqua sint eadem secundum naturam, et tamen per diversa prinr apia comiderentur, manifestum est, quod ad diversas scientias per^ ttnenf. — Par conséquent la philosophie et la théologie restent distinctes par la différence du priticipe, de la métiiode, de l'espèce et du degré de certitude. Toutefois, l'inQuence de la théologie est immense sur la philosophie, puisqu'elle indique les problèmes à la solution desquels la raison peut désormais travailler en toute indépendance, avec les seuls moyens de connaissances qui lui sont propres. La philosophie Uouve uu
^ L'humanité laissée à elle-même est impuissante à réaliser la vraie religion ;
3° L'i religion naturelle consitlcrée en elle-mônie est Irop défectueuse et trop faible pour mener l*homme , jans son état actuel, à la fin à laquelle il est destiné *.
Consultons d'abord l'histoire; elle nous dira assez combien la raison est hors d'état d'acquérir seule et par ellemême, une connaissance suffisante de la divinité et de iolcr l'humanité d'une religion naturelle parfaite.
De quoi l'homme a-t-il besoin pour son esprit? de vérité. La vérité est le pain de l'esprit et son principe de vie. Le corps vit d'aliments matériels, et l'esprit, de vérité. De même que l'œil cherchant la lumière se tourne vers le soleil, de môme rcs|)rit aspire après la vérité, après une vérité éternelle, divine, infaMlible, qui règne toujours
sûr appui dans les (^onnt'-es de la foi : c'est ainsi que l'inveslipaleur de la nature véritie ses calculs par les lails de l'expérit'uce. Lu plnlusophio est donc indépendanie dans le cbrisliauisme el distincte de la théologie, mais elle subit l'influence de celle même lliéologie, non pas directement et d'une mauièie intrinsèque, mais indirectement cl ah extrinseco, comme on s'exprime dans l'école. C'est une distinction qui Dourrail donner la solution de beaucoup de malentendus.
* Syîlah. error. d. d. 8 Dec. 1874. Prup. ii : Neganda est omnii Iki aciio in homijies et viu/utum.
Prop. m : Humana ratio, tiullo jworsus Dci rcspertu habito, unicns tst vcri et fdlsi, Ivni et îuali arbiler, sibi est 1er et naturnlibus suis viribus ad hotuiwnn ac poiniUrum l'onum curandum sufficit.
Pinj). IV : Otnnes religionis vcritates ex nativa humanœ rationis ' ' rivant; hinc lativ est jnincq^s nori' • homo coynitiiyticm
ium cujuscuuKjuc geueris veiitatum <)> , ^ ^ ssit ac debeat.
IM(»p. VI : Christi fidrs humanœ refragatur raiicni; divina/ptê itio non solum uihil })rode$t, verum etiam nocet hominis pcrfe-
immuable au-dessus des fluctuations des choses terrestres, non pas une vérité de circonstance, affirmée aujourd'hui, rejetée demain, mais ferme et toujours la même, voilà le leste moral qu'il faut à l'esprit, afin qu'il se sente appuyé sûrement et solidement. Pour pouvoir se défendre contre les traits acérés du doute, il a besoin de cette égide de lumière qui est la certitude évidente. Qui peut lui offrir cette vérité? son propre esprit, sa raison, répond le rationalisme.
Eprouvons cette assertion au creuset de l'histoire.
S'il est vrai que l'homme, que l'humanité puisse, par les seules forces de sa raison, découvrir cette somme de vérités et développer tout cet ensemble, tout ce cycle des lois religieuses et morales que sa vie réclame, comment se fait-il alors qu'il n'ait pas atteint ce résultat pendant les siècles qui ont précédé la révélation chrétienne? Toute puissance qui ne se traduit point par des actes est une impuissance morale, sinon physique et absolue.
Eh bien I l'homme n'a pas trouvé la vérité. Embrassons du regard l'histoire de tous les siècles et de tous les peuples, que voyons -nous? Des traditions à moitié effacées , méconnaissables môme , sur les origines et la destinée de l'homme; des montagnes d'erreurs où l'on retrouve des filons de vérité enfouis sous des décombres séculaires; le sublime défiguré et devenu le monstrueux comme dans les religions de l'Inde ; l'élément spirituel, tantôt dégénéré en un spiritualisme outré et contre nature, et tantôt changé en un naturalisme grossier et brutal ; des étincelles dans une sombre nuit, éclairs d'intelligence courts et rapides dans une
)aisse et noire ignorance, voilà ce qu'a produit la raison )andonnée à elle-même. « De quelque éclat qu'aient brillé les Grecs dans tout ce qui regarde le développement artistique et intellectuel, dans tout ce qui de rinlérieur de Tliomme se manifeste à Textcrieur et à la surface, on ne peut cependant nier que ce qui fait le fond de ces manifestations si éclatantes de l'esprit liellénique, je veux dire les opinions de ce peuple concernant le monde, riiomme et Dieu, ne fussent beaucoup trop matérielles, insuffisantes et essentiellement détestables. Les plus anciens philosophes de la Grèce étaient de cet avis, puisqu'ils accusaient Homère et Hésiode , poètes si répandus et si populaires, d'avoir corrompu l'idée religieuse et la notion de la divinité dans l'esprit des peuples; et ils les condamnaient pour cela dans les termes les plus forts. Pour nous, nous ne voyons dans leurs œuvres poétiques qu'un jeu charmant de l'imagination fait pour égayer et divertir. Mais, lorsque nous faisons attention que ces fictions passaient pour vérité dans l'esprit crédule du , peu[)le, aussitôt nous songeons aux conséquences prali- (jnes de ces erreurs; et malgré le prestige qu'exerce sur nous une poésie enchanteresse, nous ne pouvons nous empêcher de nous joindre aux philoso|>hes pour blâmer et condamner ' d.
Les sacrifices humains ' et les im|)udicités, voilà les
* r. do Schlcgol, Histoire de hi li((( rature ancienne et niodaimt.
* infantes, dit Tcrliillion (Apolog., c. ix), ^f ries Ap'icam Saturno nmulaUint jalam^ «y/nt* ud iroivnbulatum Tibeiii, (jui eosdcm sa-
éléments essentiels de tout culte païen par tout pays ; aussi la sainle Ecriture a-t-elle justement flétri l'idolâtrie en rappelant le culte de la luxure *. Les écrivains chrétiens n'ont pas été seuls à montrer la mauvaise et nuisible influence que la mythologie païenne exerçait sur les mœurs, des auteurs païens l'ont aussi décrite *. Les prêtres ne formaient point un corps chargé d'enseigner la religion et de veiller à la conservation des bonnes mœurs. Ils n'avaient au reste ni à garder ni à exposer aucune doctrine religieuse, puisqu'il n'y avait pas d'enseignement religieux chez les Grecs et que la tradition
cerdotes in eisdem arboribus templi sui obumbratridbus scelerum votivis crucibus eœposuit, teste militia patriœ nostrœ, quœ id ipsum munusilli proconsuli functa est. « On De peut trop louer Rome, dit Pline [Hist, nat., xxx, 12), d'avoir aboli partout l'usage abominable qui consistait à sacrifier et môme à manger des victimes humaines, ce qui était considéré comme une œuvre éminemment religieuse ». — Cependant ces sacrifices avaient lieu dans Rome même. « De nos jours encore, dit TertuUien {Scorpiac, c. VII), au centre de Rome, le sang humain coule sur l'autel de Jupiter Latialis ». Y. Dœllinger, Heidenthum und Judenthum, p. 538.
^ Surtout les prophètes Jérémie, Ezéchiel, Nahum. Chez les Gaulois, (Cés..r, De bello gallico, vi, 16); les Tyriens, les Phéniciens, les habitants de Kanaan et de Carlhage, [Jerem., xxxii, 35; XIX, 1. — Diod., xx, 14. — Plutarch., De Superst., c. xiii.)
— A Athènes, à Rome, en Afrique, dans l'Amérique du Sud, voyez de Maistre, {Eclaircissement sur les sacrifices, p. 370; Dœllinger, Eeidentum und Judenthum, p. 351, 389, 392, 44.)
* Platon, Rep., ii, p. 377, 381. — Propert., Eleg., ii. — Horat., Ep., I, 16. — Ovid., Trist.t ii. — Terent., Eun., act. ni, se. 5.
— Senec, De vit. brev., xvi. — De vit. beat., xxvi. — Cf. Augustin, Civ. Dei, ii, 7. — Il n'est pas de peuple, depuis les temps chrétiens, si bas qu'il soit tombé, dont la corruption puisse être comparée aux infâmes débauches du monde païen, telles que nous les rapportent Juvénal/, Pline, Tacite, Sénèque, etc.
seule Iransmetlait les mythes de bouche en bouche. Lorsque Plutarque * et Dion Chrysoslome énumèrent les sources où l'on peut puiser des éclaircissements sur la religion, ce ne sont pas les prêtres qu'ils indiquent, mais les poêles, les philosophes et les législateurs. Ainsi donc, toute influence élevée, régulière et efûcace de la religion sur les masses était impossible *. a Ce devait être pour € vos dieux, dit saint Augustin ', un devoir de providence t de ne point cacher à leurs adorateurs les préceptes des a vertus, mais de les professer à haute voix, et, par l'or- « gane de leurs pontifes, de reprendre, d'accuser les pé- € cheurs, de présenter au crime la menace des chàti- « menls , à la justice la promesse des récompenses, a L'tcho de vos temples a-t-il jamais résonné de tels ena seigneraenls... Et qu'on n'allègue pas ici de vains chu- « chotements par où une sorte de tradition mystérieuse « souffle à l'oreille de quelques initiés je ne sais quels « [irincipes de probité et de pudeur ; mais que l'on cite tt les heux consacrés à de pieuses réunions où l'on ne céa lèbre point de jeux avec des chants et des postures cy- « nii|ues, ni de ces déroutes solennelles où la bride est a lâchée à toutes les infamies, déroutes de la honte et de tt l'honneur ; mais où le peuple reçoive les enseignements
* Plularque, Amator., p. 469, ix. 59.
*0r., xu, p. 391 et seq. — Cf. Dœliinger, op. cit., p. i81. Il csl ctTiain ciu'avanl le chrisiiamsiiio il n'y avait pas dans le moniiti occidenial un enseicnt*meni moral populaire se présentant sous uno lorme rdi>:i.'use ei constituant une parlie de la fui. (E. Durnouf, iievue des deux Mcmdet, t. uv, p. 982.)
• Augusl., De civitatc Dci,
04 COAriTHE XI. — KÉCESSITÉ
« divins pour contenir Tavarice, briser Fambilion, refré^ « ner la luxure ; où Tliomme misérable apprenne ce qu't] « doit savoir».
C'est pourquoi les philosophes en voulaient aux poètes d'avoir fait pénétrer dans les masses ces fables licencieuses qui corrompaient les mœurs. Homère, disait Heraclite, mériterait d'être chassé de l'assemblée du peuple et battu de verges pour ses fausses doctrines sur les dieux *. Hésiode et Homère, dit Xénophane, ont imputé aux dieux tous les vices qui font la honte de Pnomme, tels que le vol, l'adultère, le dol *.
Certains esprits auxquels ne suffisait pas le culte dans lequel ils étaient nés, essayaient de toutes les religions les unes après les autres, se faisaient initier à tous les mystères, pour venir à la fin attendre indécis, incertains, aux portes de l'éternité, ou pour se fixer sur le banc de sable d'un vague et triste panthéisme hylozoïque. Toutes ces difTérentes religions, et il y en avait autant que de peuples, portaient, sans parler Je grossières contradictions, l'empreinte par trop visible d'une étroite nationalité. Leurs dieux étaient des êtres factices et de convention, auxquels chaque peuple avait donné ses penchants, ses goûts et ses défauts, dieux dont les peuples faisaient les serviteurs et les complices de leurs vices, les instruments de leur égoïsme plutôt qu'ils ne les considéraient comme des maîlres et des législateurs. Aussi les hommes comme
*Diogen., 1. X\, i.
^ Sextns Empirî, ix, 193. Humana (Homerus) ad deos transferehat ; didnamallem ad nos, (Cicér., Twsc, i, 16.)— Cf. De natura L'jor.j m, 2i.
racite, qui étaient à la tcte de leur époque, éprouvaientils un profond sentiment de tristesse et celte douloureuse imertume que ressent toujours l'âme humaine lorsqu'elle î perdu les biens les plus précieux de la vie, la foi en Dieu et à Timmorlalité. Ces intelligences d'élite reconnaissaient l'inutilité du combat contre la corruption ré- ^^nante et l'impuissance des lois. En vain tournaient-ils leurs recherches de tous côtés, ils ne pouvaient trouver le germe d'une nouvelle vie, d'une grande régénération Tiorale. Aussi étaient-ils poussés à cette extrême et triste :onclusion, que tout sur terre n'était qu'un vain songe, et la vie une grande comédie *. Complètement étrangers à l'idée de la sainteté de Dieu, ils passaient de l'athéisme h la superstition, et ils tremblaient devant des puissances lyranniques et malfaisar/es qu'ils se Oguraient ne pouvoir apaiser qu'à l'aide de la plus stricte observance des rites et j)ar d'incessantes offrandes, a De quelque côté que a tu te tournes », dit Cicéron •, a la superstition te poura suit. C'est un devin, c'est un oracle que tu entends ; c'est « un sacrifice que tu ofîres, c'est un oiseau que tu aper- « çois, un chaldéen, un aruspice que tu vois ; c'est un « éclair qui ()araît, la foudre qui gronde ou tombe du
' Lmîihria rerum humanantm cunctis in ncgotiis. Tacit., Ann., in, 18. Voyez sur la décadence des mœurs «»t de la religion chez les Homains et chez les Grecs, Dœllinger, Ueidaithum und Judentlium.
•De Divinat., ii, c. ult. — Plutarque surtout f' nous depeim la superstition de sou l.mps en t . ur
le vit. r.œthe a donc parluitemeul raison il du au nom
du pa^aiiisuie : « Toute action nous | iit un crime
I homme un ennemi des dieux, et le ciel en tous ses oracles m- parlait que de mort et de ch;Uimcnl ».
Ai»OL. DU Ciinis. — Toi'E II, 5
G6 CHAPITRE Xï. — NÉCESSITÉ
« ciel ; c'est un monstre qui naît, etc., et ton âme n*t:?t « jamais en repos ». Ce fut précisément après que répicurisme eut éloigné les hautes classes, de la croyance et de la religion nationale S qu'on vit la magie et l'astrologie se propager de plus en plus. Partout dans les vies des Césars nous rencontrons devins, présages, prodiges. Tibère avait toujours un devin à ses côtés; Pison employait la magie contre Germanicus ; Galba affectait l'empire, encouragé par une prédiction qui lui avait été faite. Vespasien aurait opéré des miracles et guéri un aveugle. L'art d'empoisonner était, selon Tacite % au nombre des moyens employés par la magie et servait à en assurer les elTets.
Ce qui restait encore du culte antique au temps des Césars était souillé par la corruption générale des mœurs. On cherchait à gagner les dieux, à les corrompre pour se les rendre favorables dans les entreprises les plus honteuses et les plus criminelles. Le respect pour les dieux n'était le plus souvent qu'un grossier fétichisme. Auguste, ayant essuyé une défaite navale, fit enlever la statue de Neptune, afin de punir ainsi ce dieu. A la mort de Germanicus on briia, dans plusieurs villes d'Italie , les images des dieux, afin de venger sur eux ce malheur*.
* Rcîigionum aiiimos nodis exsolvere pergo , dit Lucrèce (De natura rerum, i, 931.) — Eos, qui philosuphiœ dant operam, nonarbitrari Deos esse , dil Cicéroii. [De Iment., i, 29.) Tile-Live parle d'une époque depuis longlenips passét^ où l'on croyait encore aux dieux ; Anie doctrinam deos spernentem.
* Annal. f ii, C9.
* Suétone, Augustus, Caius. — Cf. Yillemain, Tableau do Véh'qusnc: chrétienne au iv siéde. Paris, ISoo, p. 21.
La philosophie eut- elle été capable d'amener nu chant,'ement à cet état (le choses? Jamais, nous devon. le dire, le philosophe n'a cru (ju'il fût de son devoir de suDsiiluer ses idées au culte national. Cicéron*veut que l'on vénère les dieux de la patrie et que l'on ne change rien à ce que les prêtres et les augures ont établi. Datn. la république idéale de Platon on ne souffre aucune autre religion que la religion traditionnelle de la Grèce, et le philosophe réserve la décision de plusieurs points importants à l'oracle de Delphes. La religion, sous sa forme pv, lythciste , est le soutien et l'àme de tout *. Socrale s'associait en général à la religion de son pays ; il déclarait que le meilleur moyen d'honorer les dieux était de leur rendre les hommages prescrits par les lois de chaque Etal '. Xénophon, dans son Apologie, allègue qu'il n'offrait jamais de sacrifices à d'autres divinités qu'à Jupiter, à Junon et aux «livinités de même famille, qu'il ne jurait jamais par d'autres, (ju'il n'en admeitait point d'aulies \
' De leqq., H, 10, 12.
Les hommes d'Etal romains qui réfléchissaient, élab)lissaien% f.omine le grand-prùtre Colla, dans Cicéron, une dislinctioa entre la conviction personnollo et l'obseivanco commandée par les lois ; bieniôl même on alla jus(pri\ déclarer ouv»Tiemenl que les usagfs religieux néiaienl (ju'une simple atlainî de polilniue. — « Toul en adressant », dit Sénéque, « nos hommages à celte foule de dieux intérieurs que la superstition a rréés dans un long espace de temps, n'oublions pas que Irur adoration est une coutiun^î pliuOl qu'une allauu do conviolion ». Ap. Augustin., Civ. Dci, vi, 10.
• De Hep., iv, p. 427; v, 401 ; VU, p. 5iiO. — Sympos., p. 202. •3/er/i., I, 3; i, \; m, iO. Voyez I.aclant.
* Xenoph., Apolog., xxiv.
Lactance * a eu raison de dire que la dernière volonté de ce philosophe, qui fut d'offrir un coq à Esculape, ne con- Yenait point à un sage. Saint Augustin dit de Sénèque qu'il adorait ce qu'il méprisait. Epictète * déclarait aussi qu'il fallait sacrifier aux dieux selon les anciens rites de sa patrie.
Les philosophes ne pouvaient donc pas opérer la réforme de la vie morale et religieuse. Sans doute ils cherchaient la sagesse ; « mais tandis qu'ils se disaient sages, a ils sont devenus des insensés* ». Ce jugement de l'Apôtre semble par trop sévère ; eh bien 1 écoutez Cicéron*: « Il n'y a pas d'absurdité si énorme, dit-il, qui n'ait été a crue et professée par quelque philosophe »". Et cependant, le grand orateur romain s'était adonné avec amour aux études philosophiques, et ses écrits offrent un résumé complet et impartial de tous les systèmes des différentes écoles. Ils sont riches d'érudition, mais pauvres de pensées ; le style en est entraînant et parfait, mais l'utilité en est petite. Au milieu d'un long examen des diverses théories sur l'âme humaine, il lui échappe un mot empreint du désespoir dont les âmes d'élite alors ne pouvaient se défendre ; « Un Dieu, dit-il, peut seul recon-
* Voyez Lactanl., Ins^î^. div., m, 20. —Augustin, Civ. Bei, VI, 10. — L'habitude de se prêter aux exigences de la religion d'état, se retrouve d'une façon encore plus frappante chez les philosophes païens post'érieurs au Christ, tels que Maxime de Tyr, Apulée et Celse. (Yoy. Epict.)
* Enchirid., c. 38.
*ICor.,i, 22; Rom., i,2^
* De divin., ii^ 58*
€ naître laquelle de toutes ces théories est la vraie, et a indiquer seulement la plus probable est une question t difficile' ». Ailleurs encore il dit : a Voilà ce que j'ai « à vous dire au sujet des dieux, non pas que je veuille a nier leur existence, mais pour que vous puissiez juger a quelles lAnèbres et quelles difficultés entourent cette a question' ». Lorsque le même auteur nous indique la raison de cette incertitude qui obscurcissait toutes les questions les plus importantes de la vie, il nous prouve quel regard profond il avait jeté sur l'histoire de l'esprit humain' : a La nature, dit-il, ne nous a donné que de € faibles étincelles d'intelligence que nous étoufTons € bientôt par nos mauvaises mœurs et nos erreurs *. De « celte sorte, jamais la lumière de la nature ne luit pour € nous dans sa parfaite clarté. Notre âme possède nalua roilement les germes des vertus qui nous donneraient a le bonheur si nous les laissions se développer ; mais, « à (leine nés, nous vivons plongés dans le mal et dans « les fausses idées, en sorte que l'on peut dire que nous a suçons l'erreur avec le lait maternel ».
C'est peut-être cette impuissance de la philosophie qui a porté ses plus illustres représentants à conserver leur religion nationale. Il ne leur avait pas échappé que la
* riarrim sententinrnm quœ vcra e>^ Deiui aliquis vidtrit, quœ verùimi/t«, vuujua quœstio est. Cic, Qu. Tusc., i, 11.
De natura /)eor., ui, 39.
•Cic«r., Ou. Tusc, ni, 1 t't 12.
*«Oi>i rtMjjMim'ni la vérité de Dieu captive par leur iniquil»'' u. /l.im., I, 18.
70 CIIAPITIIE XI. — KKCLSSITK
plupart des philosophes avaient fini dans le désespoir. Xénophane* déplorant l'incertitude des connaissances humaines, déclarait que jamais personne n'avait connu la vérité, ni ne la connaîtrait soit sur Dieu, soit sur l'univers ; et que, quand même il lui arriverait de dire absolument la vérité, il ne le saurait point, parce que tout n'est qu'opinion et probabilité. Parménide se plaint avec plus d'amertume encore' : La naissance des hommes, dit-il, est chose triste ; il vaudrait mieux pour eux qu'ils lussent demeurés dans le sein de Vun. Il y a dans l'homme une lutte des deux formes primordiales, la lumière et les ténèbres. Il demeure loin de la vérité, sous le joug d'une dure fatalité. Un démon envoie tantôt les âmes de la lumière dans les ténèbres, tantôt des ténèbres dans la lumière. Les mortels ressemblent aux sourds et aux aveugles: c'est une race ignorante et folle. Heraclite* avouait que l'homme était privé d'intelligence, que la divinité seule en avait, que vis-à-vis de Dieu l'homme le plus sage n'était qu'un singe. Anaxagore * déclarait que par la faiblesse de nos sens nous n'étions pas en état de connaître la vérité ni de découvrir les causes des choses; et Démocrite ' concluait de sa philosophie, ou qfi'il n'y avait pas de vérité, ou qu'elle nous était cachée*.
* Sexlus Empiricus, vin, 326.
* Theodoret., De Grœc. affect. curand., ii, 10. ' Platon, Eippias maj. p. 426.
* Sexlus Emp., yni, 90.
» Arislolel. Métaphys., m, 5.
* Voyez Lasaulx, Studitn des cîassischen Alterthums, d. CO.
Platon * lui-même, dont le système est de tous le moins ioigné du christianisme, dépare ses grandes et nobles iéories par des doctrines qui non-seulement révoltent 03 mlelligences éclairées de la lumière de la révélation, lais qui répugnent même aux idées les plus élémenlires de l'humanité et du droit naturel*. A[)rès avoir vu combien furent vaines les créations des hilosophies antiques, examinons si nos philoso[)hies lodernes ont été plus heureuses, lorsque dans ces deriiTS siècles on a eu répudié la foi et la religion révélée, l pris le doute absolu pour [)oint de départ de toutes les [^cherches. L'histoire les a déjà jugées, a C'est la marotte de h libre pensée d, dit quelque part Hegel, a que l'un produise toujours quelque chose de plus insipide que l'autre. A chaque nouveau système philosophique
• Les doclrin»*s de Platon, dit saint Justin {Apolog.y ii, 7), e sont i)0int hostiles iiu chnslianisrne. Les apolugisies cliieens (1rs i)romiers siècles , Athénagure surtout , émeiltjnt )us lii même opinion. « De toutes les philosophies, celle de laton se rapproche le plus de notre doctrine ». (Augustin, De Ivit. Dcij vni, 5. — Id. De vcra rcligione, n. 7.)
* Selon toute probabilité, Platon n'avait point d'idées à lui urla création ; au uioins ne les expose-l-il pas d'une f.iron ctte et précise, (ch. t. i, p. 239.) L'idée de la création abscdue u monde est resté»; incuinuif à toute ranliiiiiili' ^rreeque et itine, dit Br.mdis, Uist. de lu philusophie grcco- romaine, il, 1, I. 301). IMiiton prescrit rexpt)sition des enl.mts taibles et la ommuuaulé des ieninies ; il appnMive l'esclavage, el flétrit Dut étranger du nom de barbant ; il va même jusqu\\ eon-
ner la troisième classe;, composée du plus jîrand immbre iioycns, i\ une servitude illimitée. (Voyez Platon, Wf-rAr, Id. IV. kiul. zuVIktiI. voiiStcinhart). — Sa morale, comme tout ou système, est (ssentiellemeiit aristocratique el exclusive; l ne s'adresse jamais qu'à rint»'llipence supérieure qui n'est lue le pa^l;^^'e du petit nombr «l iiis rhiimauilé. (Cf. Cleui. ikx.fi^ivuin. m, 2. — tuseb. i'n'j». Enn'j., MU.)
a qui paraît», dit-il encore ailleurs*, «on peut appliquer 0 ce que saint Pierre dit à Saphire : Les pieds de ceux qui a doivent t'ensevelir sont déjà à la porte ». En résumé, qu'ont-ils dit de positif sur la religion et la morale, ce& philosophes des derniers temps, qui, dans leur orgueil, ont ouvertement fait scission avec la foi ? quelle lumière nouvelle ont-ils apportée dans ces grandes questions ? Leurs théories nous offrent le triste spectacle de variations incessantes ; c'est la vague qui pousse la vague, un système qui anéantit un autre système. C'est le Saturne de la fable qui dévore ses propres enfants. A quoi donc ont enfln abouti tant de promesses et tant d'efforts? Au matérialisme, et cette honte de l'intelligence humaine, cette négation de toute haute vérité qui est l'abdication de la raison, s'est substituée à la philosophie *. Le panthéisme avait chassé le rationalisme et le criticisme, mais il a dû céder lui-même la place au matérialisme. Ces trois formes de la spéculation philosophique, si toutefois le matérialisme mérite ce nom, ne nous ont point -M satisfaits et se sont montrées impuissantes à résoudre l'énigme de l'existence. Aucun de ces systèmes ne serait en état de remplir le vide que laisserait la foi dans le monde, si elle pouvait disparaître.
* Ilist. de la philosophie, Introd.
* « Je ne sais pourquoi, dit Rousseau, m* lettre de la Montagne), l'on veut attribuer au progrès de la philosophie la belle morale de nos livres. Cette morale, tirée de l'Evangile, était chrétienne avant d'être philosophique ». — « On accordera, écrit Kant à Jacobi (Jac, Werke 322), que si TEvangile n'avait pas présenté les lois morales dans toute leur universalité et leur pureté, jamais la raison humaine ne serait parvenue à les envisager d'une façon aussi comolète ».
On peut faire une objection, on peut dire : Mais l'esprit humain a conçu de grandes pensées, la philosophie a énoncé d'im[)Orlantes vérités sans le secours de la révélation. Nous en convenons, mais ces vérités étaient mêlées d'erreurs de toutes sortes ; et qui pouvait réunir tous ces rayons épars pour en iormer un soleil lumineux ? Tel était le cercle fatal où se trouvait enserré l'ancien monde. Grecs et Romains en savaient trop pour croire aux divinités mylholop^iques, ils en savaient trop peu pour trouver et servir le vrai Dieu. Les [)ensées qu'ils exprimaient étaient plutôt des pressentiments, de vagues aspirations, que des doctrines certaines et placées au-dessus des atteintes du doute. Co qu'il y a de meilleur dans leur enseignement n'est pas le fruit de leur raison livrée à ses seules ressources. Les notions vraies qu'ils possédaient sur Dieu ne sont qu'un écho de la révélation primitive, grande parole qui n'avait pas cessé depuis l'origine de résonner par tout le genre humain. € On trouve », dit saint Augustin ', a dans les ouVrages des € pliilosophes, beaucoup de choses vraies sur Dieu ; cea pendant ils ne les ont pas tirées de leur propre fond, « mais des profonds réservoirs de vérités que la divine « Providence a partout ménagés ©.Au dire de Laclance', Pythagore et Platon, f)ersuadés{jue toute connaissance philosophi(juc était contenue dans la religion, entreprirent des voyages en Orient [)Our observer les croyances et les pratiques religieuses des peujjles. Platon et Aristole lui-
* De doctr. Chr.. i, 30; n, 43.
^Insttt, dit. ï\,2.
lA CHAPITRE XI. — MXESSITÉ
n<ôme vont jusqu'à appeler leur doctrine sur la divinité « ît7ie tradition ancienne et sacrée\ un reste d'une an- 0 tique sagesse qui s'est altérée et que l'on peut à bon « droit regarder comme une révélation divine^ ».
La philosophie ne pouvait donc devenir pour l'ancien monde l'école de la sagesse et la maîtresse de la vérité ; car, a s'il est difficile », dit Platon %« de trouver le Créateur « de l'univers, il est impossible de le faire connaître à 0 tous ». — « La philosophie », dit encore le même, « ne a peut être l'affaire de tout le monde, elle n'est accessible a qu'à l'élite du genre humain, à l'aristocratie de rinlelli- « gence* ». Cette science, qui aurait dû diriger le peuple, pouvait d'autant moins atteindre ce but, qu'elle avait perdu tout prestige aux yeux de la foule, par les combats perpétuels que les différentes écoles se livraient entre elles et les manœuvres auxquelles elles descendaient pour attirer des disciples et les retenir sous leur bannière. Ces luttes avaient tout l'acharnement des dissidences religieuses, car toutes se rattachaient par certains points au culte de l'Etat. Elles donnaient au public le triste spectacle d'irréconciliables dissentiments et de contradictions sans fin sur les questions de première importance*.
1 De Legg., iv, 3o4.
2 Métaph.j xn, 8, 26.
8 Tim., p. 23.
^ De Ue^mbl, vi, p. 292. — Cf. Cicer., De nat. Deor., i, 22.
• Lorsque le proconsul Gellius vint eu Grèce, il rassemble? tous les philosophes à Athènes et chercha à leur persuader qu'ils devaient reaoncer àleurs querelles et se concerter pour
PL LA lŒVÉLATIO!^. 75
Telle n'était pas la seule cause du discrédit où était tombée la philosophie. Les philosophes y contribuaient encore par le désaccord qui existait entre leurs préceptes et leurs mœurs, a Combien est-il de philosophes», dit Cicéron K « dont les mœurs et la manière de vivre soient « en rapport avec la raison ? Les uns sont si légers et si € orgueilleux, qu'il vaudrait mieux qu'ils n'eussent rien c appris; les autres sont avares, ambitieux, ou bien encore a esclaves des voluptés. Enfin, il semble que dans leurs a actions ils prennent à tâche de faire mentir leurs prc- « ceptes* D.
La description que Lucien fait de leurs vices est bien surpassée encore par celle que nous a laissée Aristide : « Leur avarice est insatiable ; ils déguisent le vol sous le € nom de comnmnisme; leur envie est philosophie, leur a mendicité, mépris des richesses; orgueilleux envers • le comnmn des hommes, ils sont plats et rampanls deo vaut les riches, même devant les valets et les cuisiniers «des hommes [>uissants. Une cupidité effrontée, le
* ner un système adoplo en commun. Le proconsul !eur
>on concours le plus aclif pour njoniT ci'llo rniropnso a t)onne fin. Mais, dil Cicéroii, on crul qu'il phusiuUail, el plu- Mrurs se niuquôrent citi lui avec raison. Voilà i\ quei degré on croyait possible la fusion des diverses écoles philosoplnques. (DôLei/a., I, 20.)
» Qu. Tusc, n, 4.
' Uoussoaii [Emile, m, <9) : « Je consultai les philoRopnes, feuilletai leurs ouvragos, j'examinai leurs diverse-, opinions ; ie les trouvai tous fiers, afiinuaiifs, d );:inali(]ui>s inêine dani leur .>co|)ticisiu>^ pnHendu, n i«^noranl run ne prouvant rien, se moipianl les uns des autres, et ce point commun mo parut lo seul sur locpiel lU oui Ions rai>on ».
« mensonge et la calomnie, voilà ce qui fait leur «force ^ ».
a Le plus grand nombre », dit Quintilien*, « cache les a vices les plus honteux sous le manteau des anciens phi- « losophes».
a Que faisait cependant la philosophie », dit M. Villemain^, cr pour le bonheur et l'exemple du monde : quelle « vertu salutaire exerçait-elle, au milieu de tant de crimes «et de maux? L'un de ses plus éloquents interp. êtes, « Sénèque, était ministre de Néron; et, bien que sa mort « doive absoudre sa vie, bien qu'il ait été victime du ty- « ran dont il fut l'apologiste, on ne peut voir en lui^ mal- « gré tout l'éclat du talent, qu'un esprit faux et une âme « faible, combinaison la plus favorable de toutes pour « faire sans remords des choses honteuses. Lisez Tacite : « Sénèque conseilla presque le meurtre d'Agrippine et, « certainement, il essaya de le justifier.
a Ce n'est pas que ses ouvrages ne présentent, dans un « degré remarquable, ce genre d'élévation qui tient à « l'imagination plus qu'à l'âme, et qui trompe souvent les « hommes en leur faisant prendre l'enthousiasme passa-
« ger de leurs idées pour la force de leur caractère
« Sénèque professe une morale sévère, excessive même ; « mais il y manque une sorte de sérieux et de vérité ; son c style éblouit l'esprit, sans échauffer l'âme. La vertu
* Opp.edJebb., II. 307, 314.
*Instit. I, Proem, Cf. Cicer. Qu. Tusc, ii. H,
^^iWernàiiif L'éloqtience chrétienne au iv^ siècle. Paris, 1855, p. 31.
DE LA RÉVÉLATlOîf. 77
€ n'est pour lui qu'un texle d'éloquence ; il la veut extraa ordinaire plutôt que bienfaisante. Sa morale, quelque a rigoureuse qu'il veuille la faire, ne commande point a la vertu, parce qu'elle n'exprime pas la conviction.
a Quant à l'opinion de Scnèque sur le polythéisme, on a jugera si sa raieon pouvait croire des fables dont il auga mentait lui-même l'absurdité en concourant à Tapo*
a Ihéose de Claude Ce sont là de ces traits qui montrent
a toutes les dispositions morales d'un peuple. Sénèque a composa le discours de Néron pour Tinauguralion de a Claude au rang d^s dieux, suivant l'usage; et tandis que a le peuple romain éclatait de rire en entendant célébrer a la prudence surnaturelle de l'imbécile mari de Messaa line, ce même Sénèque, parodiant sa [jropre éloquence, « opposait dans une satire assez piquante, à la prétendue o apothéose de l'empereur, une transfiguration plusvrai- 0 semblable, sa métamorphose burlesque en citrouille. € Jeu d'esprit plus digne d'un rhéteur que d'un sage, et a qui caractérise parfaitement ces époques de servilité, où a le talent se joue des paroles et croit s'excuser en se moa quant de lui-même d.
La philosophie ne pouvait donc pas sauver le monde. Klle pouvait pressentir la délivrance, y aspirer; mais l'accomplir, non. C'était de sa part non-seulement une faiblesse intellectuelle, mais encore et surtout une infirmité morale *. Il ne s'est pas trouvé de philosophe assez hardi pour dire tout haut le fond de sa pensée et pour agir ouvertement en conséi^uence de ses convictions. Tous, ils se
* es. PressiMisé, Histoire des tivis liremtcrs sMci de l'I^jlise dircUennCfi par*»., p. 100.
prosternaient devant les dieux qu'intérieurement ils reniaient et méprisaient. «Mon avis», dit Cicéron^, a est qu'il « faut observer pieusement les cérémonies publiques et (( les rites religieux ». Et cependant nous savons ce qu'il pensait des dieux*. Sénèque ne fait aucune difficulté de déclarer qu'il faut observer les usages religieux, non par conviction, mais pour obéir aux lois de l'Etat', a Nous 8 sommes seuls », ditCicéron, « et nous pouvons discuter « sans contrainte et dire toute la vérité ». Il n'avait pas encore compris que la vérité demande, non pas le secret, mais la publicité et des témoins qui meurent pour elle. Aussi le peuple jetait-il souvent aux philosophes cette grave accusation : Aliter vivis, aliter loqveris \
Lucien a décrit dans son Hermotime d'une manière vive et frappante la situation d'un homme qui voulait se décider pour une des écoles philosophiques. Hermotime se propose de rendre compte à son ami Lycinus pourquoi il a fait choix de l'école stoïque. Dans le choix qu'il a fait, dit-il, de la vraie philosophie, il s'est déterminé par le nombre de ses sectateurs ; toutefois il avoue qu'il ne sait pas au juste si les Stoïciens sont réelleu^eut plus nombreux que ceux des autres écoles. Il donne encore une
* Cœrimonias reJigionesque publicas sanctissime taendas arbitror. Cicer., Dénatura deor., i, 22.
2 TmcuL, I, 13 ; I, 26 ; De legg.y I, 8 ; il, 8 ; Orat. pro Cluent. c. LXI.
' Colebat, quod reprehendebat ; agebat, quod arguebat ; quod culpahat, adorabat.
♦ Le vita beat.j c. xvn.
iK*
autre raison, savoir qu'il a généralement entendu dire que les Epicuriens \'ivaient pour les plaisirs, que les Péripatéticiens aimaient l'argent, queles Platoniciens étaient pleins d'une vaine présomption, mais ({ue les Stoïciens étaient [)atients et sages et que leurs disciples étaient véritabiement des hommes. Il doit toutefois reconnaître qu'il tient Ces détails d'hommes sans savoir etsans instruction. Il cherche donc une autre raison pour expliquer son choix. Il a remarqué, dit-il, que les Stoïciens étaient convenables et sévères dans leur conduite, vêtus avec décence et qu'ils avaient la tête rasée. Alors Lycinus lui fait sentir la nullité de toutes ces raisons, et compare la philosophie à une ville où Ton veut aller, mais dont on ignore le chemin. On voit une multitude de roules qui se croisent dans toutes les directions, des guides nombreux se présentent, chacun d'eux affirme (inc lui seul connaît le bon cliemin et se mo(|ue de tous les autres. Dans le cours de la discussion, l'on s'aperçoit (ju'avec une grande pénétration, une patience infatigable et une parfaite imparlianté, il faudrait encore posséder la longue vie d'un Piiœnix pour faire pertinemment l'examen de toutes les sectes, qu'il peut se faire (jue toutes soient dans l'erreur, et «jue la vérité soit encore à découvrir, qu'avant d'accepter un hrmime pour maître et pour guide, il faudrait auparavant avoir caution d'un autre pour sa capacité, puis caution l'un autre encore pour la capacité de celui-ci, et ainsi de suite a rinlini •.
Six mille ans se sont écoulés, et l'esprit humain, eu
» DœUiDger. Vagmwiie et JuJatsme, p. 601.
dehors de la révélation, n'a jusqu'à présent donné que des réponses contradictoires sur toutes les questions importantes de la vie, où cependant la nécessité de la certitude est plus impérieuse que dans toutes les autres, puisque sans elle l'homme ne sait ni vivre, ni mourir. « Ah ! ce sort était aussi le mien », dit le poëte^, «lorsque a j'écoutais et lisais les philosophes, et que je voyais « chacun d'eux mesurer le monde à l'empan ». Donnerat-il jamais une réponse pleine, entière et certaine? On nous renvoie à une philosophie de V avenir , qui doit réaliser l'idéal d'une parfaite sagesse. Mais la vie est courte, la mort se hâte et n'attend pas que la vérité se manifeste après des milliers d'années. Et ces multitudes d'àmes qui, depuis six mille ans, ont passé sur la terre, elles seraient descendues dans le tombeau sans que jamais leurs yeux se fussent réjouis à la vue de la vérité I Chaque seconde marque la mort d'un homme, et cette foule tellement innombrable que l'esprit a peine à la concevoir, l'humanité tout entière enfin, serait morte, la terrible question sur les lèvres, sans pouvoir espérer ni consolation, ni salut* 1 Car, sans la connaissance de Dieu,
* Gœlhe : « Les philosophes, dit Schlegel, sont les sisyphes de la pensée humaine ».
* Cf. Thom., Summa theoL, I, qii. art. l : A veritatis cognitione dependet tota hominum salus, quœ in Deo est. — C'est l'un des obstacles qui ne permettent pas à la philosophie, isolée de la révélation, de conduire les nations, puisque, selon l'observation d'Aristote (Polit., vm, 6, 6) , la philosophie ne fleurit chez un peuple que lorsqu'il jouit d'un certain bien-être (chez les Grecs, par exemple, après les guerres persiques). Il faut, en un mot, être à l'abri des besoins corporels, pour que l'esprit ait toute la liberté nécessaire pour réfléchir.
DE LA RÉVÉLATION. 8f
il n'y a pas pour riiomme de salut. Non: Dieu ne fait point si peu de cas de riiumanité que, dans son amour, il a créée pour le bonheur. A ses yeux, toute âme humaine a un prix inestimable. Car, il Ta faite à son image et animée de son souftle divin. Lui qui a donné la vie à la créature, n'a pas restieint ses dons à quthjues gouttes d'eau pour la désaltérer, à un peu de pain pour la sustenter. Il lui a assigné la terre pour domaine , après ravoir décorée comme une demeure royale. 11 a répandu ses dons sur l'homme sans les com[)ter, il l'a comblé do bienfaits. Et l'on voudrait que Dieu , qui a pourvu ti largement aux besoins du corps, eût été si avare pour Tesprit? Il lui aurait rtfusé Taliment nécessaire, le pain •Je rintelligence ! Non, dirons-nous; non, c'est impossible I
a Dieu D, dit lApùlre', a veut le boiihcur de tous, et il « les appelle à la connaissance de la véiilé ». Tous, entendez-le bien, non-seulement l'iiomme de vaste intelTgence, mais le plus faible enfant; tous, non-stulemeiit les puissants tle la terre, mais aus^i le dernier des serviteurs. Et en parlant ainsi, saint Paul n'a pas seulemeiit énoncé un ailicle de foi, mais encore un principe de la saine raison. De cela seul (|ue chacun est appelé à la comiaissance de la vérité, (ju'il n'cbt pas d'espiit, si in- (Irme et si faible «lu'on le stii»pose, qui eu soit indigne, de cela seul il s'ensuit rigoureusement (lue la raisoy, privée du secours d'une révélalion divine positive, t>t incapable de faire et de paifaiio réducalioii religieuse et
• I Tan., n, i.
Afol. 00 Cca.sT. — Toiiz H-
83 CHAPITRE XI. — NÉCESSIIB
morale de l'homme ; et par là se trouve démontrée la nécessité d'une religion qui \ienne à l'homme par voie de révélation et qui initie chacun aux plus hautes vérités par la foi. Ceci nous amène à la seconde partie de notre démonstration, relative à la nécessilé d'une révélation divine positive tirée de la nature de l'homme ^ telle qu'elle nous apparaît dans sa réalité : Uhumanité laissée à elle-même ne peut réaliser Vidée de la vraie religion.
Si l'homme ne pouvait parvenir à la connaissance de Dieu et des choses divines que par la voie du raisonnement, la vérité serait le partage exclusif d'un bien petit Dombre d'élus * ; car, dit Gicéron *, la sagesse va au plus petit nombre et fuit la multitude. 11 est plus facile, dit Goethe ^, de rencontrer l'erreur que de trouver la vérité. Celle-là est à la surface , celle-ci au contraire est profondément enfouie, et la sonder n'est pas l'affaire de tout le monde. L'immense majorité du genre humain serait donc pour toujours exclue de la vérité. Il est facile de le démontrer. La raison mène à la connaissance de Dieu, mais elle y mène par la voie des spéculations philosophiques, c'est-à-dire par de longues, profondes et difficiles études. Eh bien ! jetons un coup d'œil sur le monde et Toyons-le tel qu'il est. Tout d'abord nous apparaissent les pauvres, ceux qui gémissent sous le faix du travail quotidien. Il y en a une multitude innombrable qui compose
* Celait là ce que pensait Platon, comme nous l'avons va < plus haut.
* Be notura deor., i, 22.
* Sprûche in prosa.j CEuvr., t. m, p. loi.
le gros de l'humanité. 11 faut qu'ils gagnent leur pain à la sueur de leur front, ils n'ont [)as le loisir de pliilosoplier. Et cependant, ils ont besoin avant tout de la vérité de Dieu, eux sur qui pèse surtout le fardeau de la vie, eux qui ne se nourrissent que d'un pain trempé de larmes. Où sera donc leur consolation s'ils sont encore prives de la vérité ? La philosophie ne daigne pas s'occuper des pauvres ; elle donne à (}uelques privilégiés le monopole de la sagesse et de la science ; quant aux autres, elle les condamne avec dédain à l'ignorance et à Terreur *. Mais Dieu, le Dieu d'amour et de miséricorde, ne les oubhe point ces délaissés du monde. Comme le soleil répand partout ses rayons, éclairant tous les yeux, réchauffant tous les cœurs, de même la révélation par Jésus- Christ est le soleil universel des esprits, la lumière «qui « éclaire tout homme venant en ce monde ». Et c'est justement pour le pauvre qu'il réserve sa prédilection *. Et
* «Si l'on pouvriii former un Elai où les citoyens fussent tous des sages, dil Tulybe ( vi, 5G ), on n'auraii nul besoin de tous ces niylhes ; niais, comme le peuple est mobile et rempli (le mauvais inslincis, il n'y a (jut; ce moyeu pour réfréner la mulUiude ». — « Les myllle^, dil Slrabon (i, 2), sont hons pour les entants connue pour les hommes grossiers el ignolaiii^, qui ressemblent du reble aux entants; en un mot, les mythes conviennent à toutes les pei-sonnes qui n'ont reçu qu'une éducation médiocre, el chez lesquelles la raison n'esl pas assez puissante pour les gouverner ».
* « Il m'a envoyé pour annoncer l'tvangile aux pauvres ». {Luc, IV, 18.) Jamais l'idi'e iPun ensri^'iiemt'iU gratuit n'était V. iiii à ranin)inii'! pauMin»*. Platon Im-mème [Lcijg., vni. vu, p. bOi), voulait meure l'ensei^înemeni entre les mauis d'eiran- Kers salariés cl, comme tout ejnploi rélribué, il n'étiiil pas considéré. Tandisque lepu^aniî^me contiail Téducalion de ses entants aux esclaves, qui no pouvaient plus reniire d'autres borvices (Tdcit., Dccaws. coït. c/c'7.7.,c. xxix), l'Eglise calboli-
le pauvre, ce n'est pas seulement l'indigent qui mendia son pain, ou Tartisan qui vit du travail de ses mains; celui qui remplit une place ou une fonction qui l'absorbe, lui aussi est pauvre, puisqu'il n'a pas le temps d'étudier. Il faut donc qu'une autorité supérieure lui rompe ce pain de l'intelligence qu'il ne saurait se procurer luimême.
Voilà donc deux classes d'hommes qui ne peuvent point se livrer aux études philosophiques. Or, elles composent l'immense majorité des hommes. Ainsi donc, il n'y a pas de milieu: ou bien l'humanité presque entière sera privée de ce qui fait l'aliment de son esprit, la lumière de son âme, le nerf secret de toute sa vie^ de la vérité, elle restera abîmée dans les ténèbres et le désespoir; ou bien une main secourable vieadra rompre le pain de l'âme, la vérité, aux hommes occupés à travailler pour nourrir leur corps. Ils sont donc tous obligés de s'en remettre à une autorité supérieure, infaillible et par conséquent divine, puisque aucune intelligence humaine ne pouvant prétendre à l'infaillibilité, n'est par cela même capable de diriger rhumanilé dans les plus importantes questions de la vie. Stule, la révélation divine, en gagnant la confiance de l'homme, sera la lumière placée sur le chemin de Tau- Ire vie, pour éclairer la marche du genre humain. L'homme, pour connaître la vérité sur les choses do Dieu, doit se faire le disciple de Dieu ^
que, dans sa charité universelle, s'adonnait avec amour ù l'inbUacUon de l'enfance.
* « Et tous seront les disciples de Dieu ». [IsaiCj lit, 12 ; Jean, vi, Vj.}
On le voit, si l'on met décote la révcblion, il sera bien restreint le nombre de ces élus du sort, à qui leur |»osilion laisse assez de loisir pour réflccliir sur la nature de Dieu et de l'homme et sur la destinée de celui-ci. La vérité serait alors un privilège pour l'aristocratie de la richesse. Riais nous allons voir ce cercle déjà bien étroit se resserrer encore. « On n'est point fait », dit Platon \ « pour l'étude de la sagesse, cjuand on n'a reçu de la na- « tiire qu'une âme basse, petite, inerte, oublieuse; la a vocation philosophique veut une nature d'élite, une a \asle mémoire, un vif désir de s'instruire, un grand a cœur, une âme qui ail naturellement de l'attrait pour a toutes les vertus, pour la vérité, pour la justice, la force c et la tempérance ». Ailleurs encore il exige que le disci[»le de la sagesse ait une bonne mémoire, qu'il ait étudié les malhémali'iue-, (pi'il aime le travail et soit doué d'une perié\érance à toute épreuve *. Cumbien en trouvera-l-on qui soient en mesure de satisfaire à ces exigences, qui aient, avec la capacité naturelle voulue, le goût de semblables études? Ce n'est la plupart du temps que la dure nécessité (pii arrache l'oisif à s )n inaction et le conlrairit au travail ; comment trouver un amour assez désintéressé, un attrait pour l'élude assez fort pour résister à toutes les séductions d'une vie de mollesse et de plaisir ? Quelques inielligcnces seulement s'adonnent avec enliain et succès à l'étude des sciences naturelles (]ui cependant occupent les sens et se meuvent dans le
' De llqmb., vi, p. 277.
*• Ik Hqntb , vu, ji. 305.
monde concret; mais le nombre de ceux que ne rebutent pas les théories abstraites de la métaphysique est beaucoup plus restreint.
Vous \oyez comment, d'élimination en élimination, nous arrivons à un nombre insignifiant. La richesse, le loisir, une posilion indépendante ne suffisent pas. Sans la révélation, la connaissance des vérités religieuses serait le partage exclusif de quelques heureux qui posséderaient, outre la richesse et une position indépendante, les plus beaux dons de l'inteHigence avec le désir sérieux de îes consacrer à la recherche de la vérité. Eu un mot, ia vérité serait le privilège de i'sristocratie de Tesprit; or, ceux qui la coniposent sont bientôt comptés. Et pourtant c'est de la vérité qu'il s'agit, c'est-à-dire de la chose la moins exclusive* par sa nature, de la vérité qui est le patrimoine de tous, de la vérité qui doit être aussi coinmune que le pain dont chaci'n se ncurrit, que l'eau que tout le monde boit, que T. ' que nous respirons tous.
Allons plus loin. Je vous l'accorde, vous possédez, avec une fortune qui yous donne la libre disposition de votre temps, une intelligence assez bien douée pour aborder les questions les plus graves et les plus ardues. Parce que vous avez, par ia plus rare exception, réuni rintelligence
* « C'est le propre de la vérité, dit saint Augustin {De îibero | arb., XI, 14), que nous en jouissions tous égaîemenl eien i commun ». « La philosophie, au contraire, de l'aveu même | (Je M. Renan [Etude (ïEistoire religieuse, p. 2,j est un fait près- 1 que imperceplible dans l'histoire de l'humanité. On compte les '^ esprits qui lui doivent leur élévation. On peut écrire l'histoire de cette aristocratie fort restreinte. Pour le reste (!) il se précii .le en bas tèie baissée, poussé par l'instinct et la déraiiion.
et la richesse, croyez-vous pouvoir sûrement conquérir la vérité? Pour y réussir, même dans ces conditions supposées si fivorables, ce ne ?era pas trop de concentrer st.r ce seul point toutes les forces de votre esprit; il faudra des années, une vie entière peut-être de travail incessant; chaque pouce de lorrain que vous aurez à conquérir sur Terreur "vous obligera à une lutte opiniâtre. Enfin, vous êtes parvenu au but tant désire; vous y arrivez au prix de quelles fatigues et de quel temps! Absorbé par vos méditations, vous n'avez pas senti votre vie s'écouler et vous touchez en môme temps au but de vos efforts et au ternies de vos jours. N'aurez-vous pas alors le droit de vous écrier comme Théo[)hrastc mourant : 0 nature, pourquoi m'enlever à la vie au moment où la vérité m'ouvre les portes de son sanctuaire M II est un fait incontcstaMc, c'est que si, dans le domaine des sciences exactes et dans l'élude du monde matériel, l'esprit humain a fait des progrès vraiment extraordinaires et coïKjuis pour toujours un grand ensemble de vérités ; il n'en est pas malheureusement de même pour la connaissance de Dieu et desoi-iuôine,de l'origine et de la lin de toutes choses. Sur ce terrain des vérités morales, que voyons-nous ? des lluctuations perpétuelles, souvent mèuie des marches rétrogrades vt!rs les anciennes erreurs qui reviennent disputer rem[)ire ù la vérité. Et cependant la connaissance do Dieu et de nous-mêmes vaut mieux pour nous que la science de l'univers; une seule vérité morale nous importe plus «]ue la science du ciel étoile. El cette vérité e&t néces-
* Cicéron, Tuscui, ni. '^S.
saire à l'homme, nécessaire non pas seulement sur la fin de sa vie, mais nécessaire toj jours, et nécessaire surtout aux jours orageux de sa jeunesse, parce que seule alors elle peut donner à l'âme la solidité, l'impulsion et la force dont el'e a besoin pour résister aux séductions et aux enchantements de cette saison de la \ie. Ce qu'il faut à l'homme, c'est donc une révélation, qui s'empare de lui à son entrée dans la vie, qui l'accompagne sur le chemin de l'existence, qui répande dans son âme une lumière toujours plus riche, plus claire et plus sublime K
Encore celte voie si pénible et si longue de l'invesligalion philosophique ne mène-t-elie pas au but désiré les rares privilégiés qui ont assez de force intellectuelle et d'amour de la vérité pour la parcourir. Ils ont bien trouvé quelques vérités, mais non pas toute la vérité, la vérité pure de tout mélange étranger. Ils ont aperçu des étincelles, mais étouffées sous une masse d'erreurs. C'est le sort de l'esprit humain de ne trouver que rarement l'or de la vérité, pur de toute scorie de l'erreur, si bas qu'il descende dans les couches de la science. C'est que la raison individuelle de chacun de nous n'est point la raison absolue, la raison idéale. Tout homme d'ailleurs est fils de son pays et de son temps. Comment échapper à leur influence, s'affranchir de leurs erreurs, sans parler des faiblesses, des défauts et des passions propres à chacun? Si la raison était infaillible, la divergence des opinions
' « Je suis bien éloigné, dit Edg. Quinet, de vouloir m'en tenir simplement à la pliilosophie, voie très-dinicile et qui sera encore longtemps celle du petit nombre ». [Génie des relijions, chez Dechamps ; Le Christ et lesantechrists.)
DE LA RÉVÊLATiOX. 89
cesserail aussilô!. Celle divergence croît à proporlion de la hauteur des qneslions dont s'occupe l'esprit liuniain. La vérilé en pareille matière n'est que trop rarement reconnue avec évidence et certiluJe. L'histoire de la philosophie ancienne nous offre des prohahilités et des conjectures comme rcsuUat de ses longues investigations, [)lulôt que des convictions inéhranlah'.es et au-dessus des atteintes du doute '.Or, notre esprit a besoin de la vérilé, non pas d'une vérité mêlée d'erreurs, non pas d'une simple probabilité, mais de la vérité absolue qui nous permette d'affronter la mort avec calme. Une semblable vérité ne peut nous venir de Tint diligence humaine livrée à ses seules forc«'S. Et la révélation divine est nécessaire. Il faut que Dieu nous parle, lui dont la parole est la vérité même, la vérité tout entière, sans mélange de doute ni d'erreur. IMaton ', dans ses dialogues, ne se lasse pas de faire répéter à son maître Socrate cette pensée que, si quelque amélioration pouvait être ajjpojiéeà l'étal du monde, elle viendrait par rintervention d'un Dieu qui nous montrerait le principe et le type de la justice. Il désigne môme cet être suj>érieur connue un Verbe divin \
« « Souvcnl, dit Cicéron, j'jii lu ce que Plalon a écrit sur rame ; mais, chose suipriMiatite, tant que j»; lis cet auteur je l'approuve ; mais, dès que j'ai IVrmè le livre el que j-» me mels à retléeliir, nit's eonvieiioDs (l'eiiîpruui ilis|KiraiNSt'nl ». (Ctccr., Qit. Tusc, 1,11.) — h» uraude ili\ei>,'ence quoi) trouve dans les pens(!'es des liommes les plus sages t^braule ceux qui croien'. avoir une oeil. une eonviclion.
* Ajx)log. Socrat.y n. HT, 11 S, et De ïl^nihi, n, p. 301, 3G2 : Ap^T.» Ti jcxl TÛ/TCv ri.; oixxtco-j'^T.;.
•ao^c; Tiç «lie;. (PliœJ., p. 85.) — « Je iTio irouve court a
90 CHAPITRE XI. — NÉCtSSnÊ
sur lequel, comme sur un bon navire, on pourraii faire sûrement la traversée de cette vie. De même que Platon, les philosophes postérieurs à Jésus-CiirisI, ceux qui Tignoraient comme ceux qui le combattaient, reconnaissaient la nécessité d'une révélation divine. En coijsidérant le développement philosophique qui les avait précédés, ils voyaient clairement l'impossibilité d'arriver par cette voie à la connaissance de la divinité. On peut citer comme professant cette opinion Jamblique\ Porphyre % Piutarque^ Proclus S Simplicius ^ etc.
En supposant même qu'un petit nombre d'élus fussent parvenus à trouver la vérité absolue, elle serait du moins restée confinée dans ce cercle étroit ; car ils n'auraient pu faire partager leur trésor à l'humanité, a II est diffi- «cile», avoue Platon et toute la philosophie avec lui, a il est difficile de trouver le créateur et le père de l'uni- « vers ; mais, le faire connaître philosophiquement à tous, a est absolument impossible * ». C'est pourquoi la philo-
tous moments, dit Malebranche, lorsque je prétends philosopher sans le secours de la foi. C'est elle qui me conduit et me soutient dans mes recherches sur les vérités qui ont quelque rapport à Dieu, comme sont celles de la métaphysique ». (JVewoiéme entretien sur la métaphys., n. 6.)
* De vit.Pythag., c. xxYiii; De Mysfer., in, 13, ^ De abstinent., n, 53.
^ Dels.et Osir., i; De Pythag. orac, 21-2é. ^ In Plat. Theolog., Comment. l, 1.
^ In Enchirid. Epict., Comm-nt. l.
* Tim., p. 23.
Sophie, parvînt-elle à composer nn système complet île religion naturelle et de morale, ne pourra néanmoins jamais devenir l'inslitulrice du genre humain. La masse des hommes ou dépourvue d'intelligence, ou écrasée par le poids du travail, ou aveuglée par les passions, ne saurait être menée à la vérité par la voie de l'examen personnel, et de la vérificalion par chacun des doctrines qui lui sont présentées par d'autres. L'autorité, tel sera toujours l'unique moyen d'enseignement et de culture morale pour runiver^alité des hommes, aussi longtemps qu'une ii struction supérieure, un esprit vif et pénétrant, un amour persévérant du trr.vail, la force nécessaire pour réfréner l'imagination et enfin Thabilude des idées abstraites demeureront le lot du petit nombre et ne seront pas devenus l'apanage commun du genre humain, c'està-dire tant que le peuple sera peuple. Oui, l'autorité sera néce-^saire pour instruire le peuple, tant que les vérités fonc. mentales de la religion et de la morale, les premiers principes de la connaissance de Dieu, du monde et de l'homme, seront difficiles à comprendre, que les erreurs seront f. ciles à comn tilro, les démonstrations obscure;:, pénibles à suivre et j)eu compréhensibles pour le plus gr> nd nombre. Mais la philosophie ne possède ni ne peut posséder cette autorité, cet ascendant dominateur qui puisse faire accepter sa parole avec une entière coniîance par les mulliludes. Bien (|ue le manc^ue d'unité et le specticle des luttes incessantes et opiniâtres des ditTérentes écoles entre elles, suffirait pour enlever à la pliilosophie la considération qui est nécessaire pour commander le respect.
La philosoptiie ne peut pas agir sur le peuple; elle le
92 CHAPITUE XI. — KÉCESSIÏÉ
pourrait, qu'elle ne le voudrait pas. Dms Tanliquité, comme dans les temps modernes, la philosophie s'est toujours renfermée à l'égard de la foule dans une exclusion dédaigneuse. Schelling ^ prend pour devise 1*0^?^ profanum vuhjus et arceo d'Horace. Platon * déclare formellement que la philosophie n'est pas l'affaire du grand nombre, qu'elle est réservée à quelques privilégiés de la nature et de la fortune ^ Quelque chose de caractéristique sur l'utilité de la pliilosophie pour la multitude, c'est la réponse que fil Aristote à son élève^ Alexandre de Macédoine, qui lui reprochait d'avoir profané sa doctrine ésotérique en la livrant à la publicité : a Elle a été pu- « bliée et elle ne l'a pas été», disait-il, en faisant allusion à l'obscurité de l'exposition*.
C'est sur ce caractère exclusif de la science que se fonde l'école hégélienne pour faire deux parts de l'huînanité, celle des savants et celle des simples croyants. Un des représentants de cette philosophie, M. Renan, déclare qu'il n'est donné qu'à un petit nombre de pouvoir planer dans les hautes régions de l'intelligence, que
* Leçons sur la méthode des études académiques, p. lH.
* De llepulL, vi, p. 2H2. — Nous avons déjà vu ce que pensait C.'icéron isur le môme sujet.
^Prolog., p. 135.
* Cf. P\u\.,Alex., 7 ; Aul. Gell. x, 5 ; Cicér., De Finib., Y, 5.— Cf. Tennemann, Uist. de la philosophie, ir, p. 200, 203, 220; Beausobre, Histoire critique de Manichée, ]i, p. 41 ; Malter, Histoire dm Gnosticisme,\, p. 13 ; ii, p. 83, 370; Croie, Ilist. ofgreeceA, p. 561, IV, p. 5i4. — Buckle {Geschicte der civilisation, Leipzig, 1860, 1^ p. 230) avoue le fait et ne sait commenl i'expliquer.
ceux-ci, contents de pouvoir voler de leurs propres ailes, s'iuquièlent peu de savoir comment le reste conij rend son Dieu. C'est môme ainsi que Ton entend juslifier la religion, parce qu'elle satiî-fait du moins ceux qui so tiennent au plus bas degré et ne peuvent s'élever jusqu'à la science, et qu'elle leur assure leur part d'idéal '. Cutte concession n'est que feinte, c'est une de ces figures de style que cet écrivain a coutume d'affecter pour mieux exprimer son dédain transcendant '. Il s'ensuivrait que la religion se ferait accepter sans raison et d'avance, qti'elîe est donc fausse, qu'il n'y a de vrai que Tinslinct religieux qui a créé les diverses formes des religions. Voilà donc l'immense majorité du genre humain condamnée de par la philosophie à se repaître d'erreurs pour satisfaire le besoin le plus profond de sa naturel Le chii^lia-
^\o\t Etudes sur l'histoire religim^e , Préface. — Un autre exemple de soi orpueil nous Cbt oirerl par Schopenliauer. Celui-ci Irouve quM y a plus (!e distance île lui aux hoiini;cs au milieu desquels il vil, que des étoiles à la terre. Leben uo/i (Jexciunery 1801.) Le coniacl avec les autres hommes est pour lui uuo souillure. Il se voit comme un brahmane au milieu d ^iM. Renan et Scliupenhauer n«^ sont pas ePiCore
a 'ndanls pour aviir vu (juo le (UdUiin est \a\ des
moins bons el des moins beaux ;>enlimeuls de IMme humaine. Que l'on refoule le dédain quand on le senl mon'.er dans soq cœur, je le conçois; mais que Ton s'en vanio c->mmo d'une supériorité, je ne le cunçtis plus. Ce qu»- ti
moins, c'ebl, quaiid on en csl encore à pi. iU
genre iiumain, que l'on e'avise d'écrire uou Viedehiui qui Oi>t moil pour le genre humain !
* Origen., C. (kls.* m, 72. — IlumUitas, ffuœ displicet ynaanit
(' I . r., Tuscul.f y, 30.)
94 CDAPITRE XI. — KÉCESSITÉ
iiisme a pour caractère d'être universel, de s'adresser à tous, d'assurer à chacun, quel qu'il soit, sa place au festin delà vérité ; rien ne scandalisa tant dès le principe Texclusivisme de la philosophie païenne et l'orgueil de ses représentants ; ce fut une des principales raisons qui poussèrent les philosophes à condamner tout d'abord, et avant de l'entendre, la religion de Jésus-Christ. Le philosophe épicurien Celse reproche au christianisme de s'être adressé à des pêcheurs, à des pauvres et à des malheureux de toute espèce. Faire un précepte d'aimer les esclaves, êtres d'une espèce inférieure dont les dieux ne se soucient point*, paraît à la philosophie un attentat au droit reçu et aux mœurs publiques ^
Et d'ailleurs, que pouvait la parole des philosophes qui reste malgré tout une parole humaine privée de la sanction « divine ? Personne ne croit les philosophes » , dit Lac- « tance% parce que chacun d'euxs'arroge un droit égal ». Le disciple ne se tient que pour un temps aux pieds de son maître, puis il devient maître à son tour et dresse une chaire sans autre bat que de combattre celui qui l'a instruit. Jamais la philosophie n'a fondé une école durable, jamais elle n'a imprimé son cachet, je ne dirai pas à une nation, mais à une ville. Kien ne recommandait sa parole, rieii ne donnait à ses pré-
* De morte Teregrin., ii, p. 597.
* Macrobe, Satnm., i, H : Quasi curent divina de servis; aut sapiens qaisquam domui suœ contumeliam tain jccdce societatis ad' mittatl
' Inst. dio., iii, 4,
DE LA I.ÉVÉLATIO:^. 05
ceples le pouvoir d'obliger, ui la considération publique qui lui manquait , ni la nature de sa doctrine qui , dénuée de toute sanction, ne |>iomettait aucune récompense à celui qui l'observait, aucun châtiment à qui la violait ^ Platon * convient que l'homme ne peut pas s'élever à la vertu par ses propres forces. « La vertu », ditil, 0 ne s'enseigne pas; elle est un don divin, et ceux qui « la possèdent la doivent à la faveur d'un dieu ».
Comme chacun aspire à la vérité qui lui est nécessaire pour vivre et jjour mourir, Dieu a lui même communiqué aux hommes la vérité. Ce n'est pas un homnje qui pouvait enseigner les autres hommes, il a fallu que Dieu vînt lui-même s'acquitter de cette fonction. Devant l'autorité divine qui proclame les dogmes de la foi, mais devant elle seule toute contradiction tombe, toute contestation cesse. Aussi le Christ n'enseigne pas comme les sages de ce monde, il parle comme quelqu'un qni a tout pouvoir*. Et lui soûl j)0uvait enseigner de la sorte, parce qu'il voyait en son Père ce qu'il enseignait \ lui, le Fils uni(iue (jui est dans le sein du Père, lui qui fait les mêmes œuvres que son Père, afin que (luiconque ne croit
' ^ihi! pondms habmt ilhi-})rœce}ti(i, (jtua ^u/^^ iuuiriw.t, tt (iitctoritatc mujuri, ùl est diiviaiUa, curent. (Laclanl., 1. c, c. xxvii.)
* Meno, p. AO. CI'.— licrman., DhpiU de Plat. Merwn, 1837.— lieliquis intrn aniimim viedcwlum est. (Tacil., AwuiL, m, 54.) — C'cïl f u vaii), dil Koussr.iu [Kmile^ ni , (jUiî lu sun^^'S i toiulor la venu sur l.i cunviciioii purt'ini-iil raliuiiuclle.TL's piccoplos sont beaux, mais où est U suucu m î
• Matth., vu, 29.
♦ Jca;i, vin, 33.
point à sa parole, puisse croire à ses œuvres, lesquelles rendent témoignage qu'il est en son Père et son Père en lui K Tout homme qui voudra s'abandonner avec confiance à la parole révélée est sur la voie qui le mènera à la connaissance de la vérité par le chemin le plus facile et le plus court, sans qu'il ait à redouter ni l'erreur ni le mensonge. Nous voyons l'accomplissement de cette parole de l'Apôtre : Dieu veut que tous les hommes soient heureux et qu'ils parviennent à la vérité. L'Eglise est Porgane de la révélation divine, et c'est à elle qu'a été donné cet ordre : Allez, et enseignez toutes les nations*^ toutes sans distinction, Grecs et Barbares, savants et ignorants, riches et pauvres, rois et mendiants; personne, pas même le plus petit, ne doit être exclu de la vérité qui est la vie de son esprit et de son cœur, a Je «reconnais, Phistoire en main », disait Aug. Thierry dans sa dernière maladie, « la nécessité évidente d'une « autorité divine et visible pour le développement de « Pespèce humaine ^ ».
C'est ainsi qu'une part de vérité est assurée au plus pauvre travailleur, au plus faible enfant. A peine la conscience s'est-elle éveillée chez celui-ci, que PEglise lui met entre les mains un petit livre bien modeste et sans apparence, le catéchisme. Et pourtant, ce peu de pages contient les questions les plus graves de la vie, celles qui ont occupé les grands génies de Pantiquité, et en donne
* ieaiiy X, 38.
' Matîh.j ::xviii, 10.
* Cf. Gratry, Connaissance de Dieu, i, p. iCt, o« édi^.
des solutions à peine pressenties des plus sages. Une philoso[)liie divine, une métaptiysique et une morale sublimes sont là exposées sous la forme la plus simple, ainsi que l'histoire complète de Dieu, du monde et de l'homme : c'est un enseignement qui suflil au plus grand esprit et le satisfait aussi bien que l'intelligence bornée du dernier des hommes. Aussi Chateaubriand a-t-il pu dire avec vérité que le peuple le plus corrompu des temps chrétiens est encore un peuple de philosophes en comparaison des anciens peuples païens. a Le dernier manœuvre d'entre les chrétiens », dit Tertullien \ « a appris à connaître Dieu et sait de lui ce que a l'homme a besoin de savoir, en dépit de Platon qui a « dit (ju'il est difficile de découvrir le Créateur du monde, a et, supposé qu'on l'ail découvert, impossible de le faire « coimaitre à tous ». c Regardez les chrétiens », dit Athénagore ', a vous trouverez chez eux des ignorants, « des artisans, des vieilles femmes qui ne peuvent, il est a vrai, démontrer par le raisonnement la vérité, mais 0 qui vous en persuaderont l'excellence ^.-rla sainteté de « leur vie. Car ils ne se répandent point en belles paît rôles, mais ils font briller leurs œuvres : ils ne frap|)eiîl « point celui qui les frappe, ils n'intentent point de procts ca celui qui les dépouille, ils donnent à ceux (jui u demandent, ils chérissent le prodnin comme eu\u mêmes ». a II parut », dit Miimcius Félix •, a (jue tous
• Ayolog.f XLVI.
• Le(jat., fro chr. u. W.
• Octnv , c. XX.
Ai'OL. DU CBiiis. — TouE n. 7
98 CHAPITRE Xî. — NÉCESSITÉ
a les chrétiens étaient de vrais philosophes, ou que tous « les philosophes étaient devenus chrétiens ».
0 Le catholicisme », dit Donozo Certes \ « est un sys- « tcme complet de civilisation, si complet, qu'il em- « brasse tout dans son immensité : la science de Dieu, « la science de Fange, la science de l'univers, la science « de l'homme. A cette école , on apprend comment « et quand doivent finir^ commuent et quand ont corn- « mencé les choses et les temps ; là se découvrent les -j 0 secrets merveilleux qui échappèrent à toutes les re- « cherches des philosophes du paganisme, et que ne put «jamais pénétrer l'intelligence des sages; là se révèlent « les causes finales de toutes les existences, le but auquel « se coordonnent tous les mouvements de l'humanité; la « nature des corps et l'essence des espriis ; les voies par « où marchent les hommes, le terme vers lequel ils ten-
« dent rénigme de leurs larmes, l'arcane de la mort, le]
« secret de la vie. Quiconque a bu à cette source de la sagesse c( est plus savant que Platon et plus sage que Socrate ^ ji>.j
Au reste, toutes les raisons que nous exposons, le géni< de saint Thomas d'Aquin les a résumées en quelques mots*. « 11 était nécessaire queThomme fût instruit de Dieu
^ Donoso Corlès Essai sur le catholicisme, etc. Paris, 1831, p. 2i.
* In rébus ohscuritate implicitis et ingeniorum varietate confnsiSy et eloquentium virorum exquisito sermonefacatis,quis imperito et rudi locu^ est? Nullas unquam mulieres pliilosophari dor.uerunt.... neque scrvos. . . Nos aquam non vendimus, nec solem mercede prœstamus. Dei fous uberrimus patet cunctis, et hoc cœleste numen universis oritur, quicumque oculos habent. Quis hoc philosophoïwn aut unquam prœsti' fit, aut prœstare, si velit, potest. (Laclunt., 1. c, c. xxv, xxvi.)
Summ. theolog, i, qu. i, art. 1,
DE LA BÊVÉLATION. 99
« inôme dans les choses que son intelligence bornée lui a permet de comprendre, parce que la conn;iissance de a Dieu, qui s'acquiert [lar îa voie du simple raisonnement, a n'est accessible qu'à un pelit nombre, demande un long a travail, est mêlée d'erreurs; et ce[)endant, de la con- (( naissance de celte vérité dépend tout le salut de l'hua manilé, qui est en Dieu ». Et lecatécliisme romain dit aussi ' : Les philosophes ont découvert sur Dieu de grandes et belles vérités. Mais cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître la nécessité d*un enseignement divin, parce que la foi communi(i'ie en un instant, même aux plus ignorants, ce que les plus savants n'apprennent qu'au prix de longues études, et aussi parce que la foi procure à notm esprit une beaucoup plus grande certitude et beaucou[) plus pure de toute erreur, que si nous ne connaissions ces vérités que par le secours de notre raison naturelle.
Par tout ce qui précède nous avons trouvé jusqu'à l'évidence :
V Que jamais la religion et la morale nolureîles pures, vraies et parfaites ne se sont manifestées dans le monde comme le produit d'un travail purement rationnel;
2* Que, par la nature même des choses, la religion et la morale naturelles, vraies et parfaites, ne peuvent pas devenir, par le seul secours de la raison, le patrimoine de l'humanité.
A ces dt'ux vérités désormais incontestables, ajoutons* une troisième proposition (jui va nous fournir toute une nouvelle Siirie de preuves en faveur de la nécessité mo-
* Le SymM. Fidd, cap. 2, 0.
raie de la révélation : considérée en elle-mcmo, la religion naturelle est trop défectueuse et trop faible pour que riiomme^ dans son état actuel, puisse par elle seule atteindre complètement son but.
Précédemment nous avons reconnu dans T adoration Texpression immédiate de la religion, un besoin de la nature humaine et un devoir de la morale. Mais, plus la vie religieuse s'implante profondément dans l'âme, plus aussi elle pousse au dehors avec puissance ; elle se crée ainsi un corps dans le culte public qui, à son tour, réagit sur le sentiment religieux en le sollicitant, le fortifiant et le protégeant. La spéculation rationnelle reconnaît la nécessité d'un culte en général, mais elle n'est pas en état d'en déterminer en détail la nature, le but et les éléments. « La philosophie pose les bases du culte exté- « rieur », dit M. Cousin * ; « mais, une fois arrivée là, en a face pour ainsi dire du christianisme , elle s'arrête « pour ne pas franchir les bornes de son domaine. Là est « une limite où commence un autre royaume ». «Vous « voyez bien », dit Socrate dans un dialogue de Platon *, « que vous ne pouvez pas prier Dieu en toute -sûreté de « conscience, puisque vous devez craindre que Dieu ne « rejette votre prière à cause des blasphèmes que vous 0 prononcez peut-être. Le meilleur, à mon sens, est donc a d'attendre la venue de quelqu'un qui puisse nous ent( seigner comment nous devons nous comporler envers a Dieu et les hommes ».
^ Du vrai, du beau et du bien, p. 453. * Aîcibiade IL Cf. T. I, p. 73.
En effet, bien que tous les peuples aient regardé comme nécessaire le culte extérieur eu lui reconnaissant une grande influence sur les mœurs, ce doute, exprimé par Socrate, n'en est pas moins resté général. Partout le culte a été défiguré par des rites aussi cruels qu'absurdes; et rhomme a cru se rendre la divinité favorable par l'impudicité et le meurtre I
Le sacrifice sanglant apparaît partout dans l'histoire comme une nécessité et comme un devoir. Il était tout la fois dicté par la voix intérieure de la religion, et conservé comme vestige d'une antique tradition. L'homme transforma donc un acte de religion en meurtres odieux, en abusant du principe (lui mesure l'expiation à la noblesse de la victime. Ainsi l'homme , en voulant déterminer la forme du culte, a précisément choisi le crime.
Il y a une chose que le sacrifice exprimait avant tout, savoir la conscii:nce que l'homme a de sa culpabilité, le sentiment de sa faute, le besoin d'une réconciliation avec Dieu. Il n'existe pas un peuple qui ne croie la divinité offensée et prêle à se venger. Les Euménides qui, les cheveux épars et le fouet à la main, poursuivent partout le criminel et le flagellent jus(ju'au sang, ne sont que l'expression mythologi(iue de ce sentiment général et profond de l'humanité. Qu'une Némésis quelcouiiue [)lano sur la tôte des mortels, jamais aucun païen ne l'a nié, et aucune sophisli(|ue n'ùtera celte croyance de l'esprit de l'homme. Mais la religion naturelle ne connaît aucun moyen de réconciliation ' ; la pure raison nous montre
* Où aurait tort d'en coûcluro à la oticcsâitO absolue de 1&
402 CHAPITRE XI. — KÊCESSITJj:
tout aussi bien le Dieu de justice que îe Dîeu de miséricorde ; et même, pour qui se place au point de \ue de la spéculation purement naturelle et en dehors de toute révélation, Dieu se manifeste plus souvent avec Tattribut de la justice inflexible, qu'avec celui de la miséricorde qui pardonne. Il fallait la venue du Sauveur en ce monde^ il fallait ses exhortations réitérées, son propre exemple, il fallait un commandement formel de sa part pour que l'âme humaine, accablée sous le sentiment de l'infini, courbée jusqu'à terre sous la conscience de sa faute, pût croire une aussi grande parole que celle-ci : « Dieu «est amour*; il a tant aimé le monde qu'il n'a pas « épargné son Fils unique et qu'il l'a livré pour le salut «de tous* ». Une seule faute dans le christianisme ne trouve point grâce devant Dieu, c'est le manque de conn fiance dans sa miséricorde qui est immense, insondable! comme la mer, et que jamais le péché de l'homme ne] peut épuiser.
Quel homme peut dire : Jamais je n'ai gravement, honteusement péché ; jamais je n'ai senti le remords cuisant déchirer mon âme ? Supprimez la révélation, que vous reste-t-il ? Rien que cette incertitude brûlante, ter-
révélation. Car le péché n'est pas une détermination physique et absolue de l'homme, le péché est venu par un acte libre; c'est quelque chose qui ne devrait ims être, et l'homme a en lui-même et par lui-même le pouvoir de réviter, de s'en pvéserver.
*■ l Jean, m, 46.
* 1 Jean, iv, 16. C'est dans la révélalion que se manifeste la volonté de Dieu qui opère Je salut du monde. Karà ttiv êù^&xîay
tJ^ LA BtlVilLATIC:;. 403
riblc : Puis-je apaiser le courroux de Dieu ? Me panlonricra-t-ii ? El par quels moyens obtenir ma grâce ? Telle est lu question qui faisait trembler l'ancien monde ; question de vie ou de mort, qu'il chercha vainement à résoudre. Ses sacriOcos, ses purifications, ses mystères n'étaient que des moyens d'expiation ; mais le sang des laïueaux et des brebis ne peut laver la souillure du péché*. La miséricorde est un acte libre de Dieu, c'est une effusion de son amour; qui dit à l'homme si Dieu veut lui pardonner et s'il lui pardonnera? N'est-ce pas lui qui dans sa majesté redoutable gouverne la création, son ouvrage? N'est-ce pas lui qui a fondé un ordre éternel (jui est la loi de l'univers ? Dieu est-il un père faible, toujours prêt à tendre les bras à son fiis repentant ?
Lt'S anciens ne le pensaient pas. Et lorscjne Dieu veut bien i)ardonner, à quelles conditions accordera-t-il son pardon ? N'est-il pas juste qu'on supporte le poids de sa faute, et ne faut-il pas en détiuire les conséquences et en donner satisfaction ? Cette nécessité d'une expiation admise par tous les peuples', u'est-elle pas une preuve
* Les cérémonies de purilicaliou variaient à l'infini. On les trouve tlans les mvslères d'Kloiisis (Proclus in Tim , iv, 2H), clu'Z les Grecs, li's Pi'isirs ol les llomains. (V. Utrmatiii. Cr^tïesdiriisH. AltLVthùmer der Griccfœn; Dœlliiiger, Ueùieiith. wui JuJaUh. p. 3'J5. -- id. 539.
• Les lauroboles et les crioboles furent un des moyens de piinliciiinn employés dans les iiernier> siècles du pap.»nism«î : on ( n'u^ail une loïse proluiuie qu'on recouvrait Je poulres; sur ces madriers, le prôlre immolail les victimes dont le smg ruissilail sur le palieni {\\u se trouvait en dessous dans la Ilu r ; celii-ci eu burUul loul couverl de sanp el se munirait
i04 CHAPITRE XI, -— NÉCESSITÉ
irrécusable que le repentir et ramendement ne suffisent pas, qu'une satisfaction est nécessaire * ?
Examinons l'histoire de la révélation ; nous verrons que son premier acte a été d'éveiller dans l'homme la conscience du péché pour éveiller encore plus profondément l'aspiration de l'âme vers son salut et sa rédem-
ainsi au peuple qui le vénérait alors comme un homme purifié et sanclilié.
Prudence {Peristeph. x, 101) nous a laissé une description détaillée de cette cérémonie.
* Comme l'homme avait mérité la mort par le péché, le païen offrait la vie d'un animal pour racheter la sienne. C'est pour cela qu'Ovide dit [Fast. yi, 161) :
Cor pro corde, preeor pro fibris accipe fibras liane animam vobis pro meliore damus.
Si meipsum, dit saint Anselme de Cantorbéry, {Ciir Deus homo, i, 20) et quidquid possum, etiam quando non pecco, Deo debeo, ne peccem, nihil haheo, quod propeccato illi reddam ; quomodo potero salvus esse ?
L'homme ne peut pas offrir à Dieu une satisfaction adéquate à son péché, dans la rigoureuse acception du mot. Le repentir n'est point une salistaciion ; il ne peut opérer par lui-même la réconciliation, il n'est que la disposition et la préparation à la réception de la grâce. 11 en est de même de la conversion.
Cf. Suarès (Dtspw^. Theoîog. Tom. xiv, part, iv, disp. c. 10.)
Cum peccatum transiens adu, remaneat reatu, non est idem resurgere a peccato quod cessare ab actu peccati ; sed resurgere a peccato est reiarari hominem ad ea, quœ peccando amisit. Incmrit autem homo triplex detrimentum peccando, scilicet, maculam, corruptionem naturalis boni et reatum pœnœ. Maculam quidem incurrit, in quantum privatur décore gratiœ ex deformitate peccati. Bonum autem naturœ corrumpitur, in quantum natura hominis deordinatur voluntate hominis Bco non subjecta ; hoc enim ordine sublato, consequens est, ut tota natura hominis peccantis inordinata remaneat. Reatus vero pœnœ est, per quem homo peccando mortaliter meretur damnât ionem œternam. Manifestum est autem de singulis horum trium, quod non possunt reparari nisi per Deum. Thom. Aq. Summ. Theolog. 1. il, qu. ClX, art. 7-
lion. L'essence propre du christiani , son point capital consiste moins dans ses doctrines que dans la manifestation vivante, p ilpable et évidente du salut pour tous, dans l'incarnalion du Saint des saints, du Verbe de Dieu, dans Ja rédemption et la réconciliation réellement effectuées. L'univers change de face, un nouveau monde surgit des ruines de l'ancien ; et les plus grands génies saluent avec enthousiasme l'ère naissante de paix et de bonheur qui va commencer pour les disciples de la nouvelle doctrine. Voilà l'œuvre du christianisme ; œuvre que lui seul pouvait accomplir, parce qu'il ne se contente pas de donner dos lois et des préceptes, mais le salut de l'âme*.
Considérons enfin la nature même de l'homme. Il porte bien en lui-môme l'attrait indestructible de l'éternel ; mais il y a en lui deux natures et deux amours : un céleste, qui aspire aux biens éternels ; un terrestre, qui tend vers les choses visibles et périssables. L'un veut monter vers le bonheur qui ne finit point, l'autre nous attire vers les jouissances passagères, a Quelle différence «entre moi-même et moi-même d, s'écrie saint Augustin* sous l'empire de celte discorde intérieure (lue l'Apùtro a si fortement exprimée', d'accord en cela avec les i»hilosophcs et les [)octcs de tous les temps *.
* « Lt' royaume de Dieu est paix et joie ». {Uom., xiv, 17.)
• Confess., x, 30.
• « Je n'accomplis point le bien que je aésiie, et je lais lo mal que je hais ». [liom., viii, i!i.)
* Le char de l'âme, dit Platon, est attelé de deux coursiers;
103 CDAPiTRE XI. — NÉCESSITÉ
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi !
L'un veut que plein d'amour toi, Mon cœur te soit toujours fidèle ; L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre la loi.
L'un, tout esprit et tout céleste, Veut qu'au ciel sans cesse attaché Et des biens éternels touché.
Je compte pour rien tout le reste ; Et l'autre, par son poids funeste, Me tient vers la terre attaché i.
Qui ne les connaît ces deux penchants qui se disputent notre àrne, qui se livrent en nous des combats si terrib'es que tout notre être en est ébranlé ? Lorsque la passion nous dévore, que l'ambition nous enflamme, que la sensualité fait briller un paradis devant nos yeux éblouis, lorsqu'il nous suffit d*étendre la main pour
l'un est beau, blanc, avec des yeux noirs, plein de feu et d'ardeur; le louet est inutile avec lui : Tautre est laid, gris, avec des yeux rouges, rétif entin ». [Phœdr., p. 253.)
« J'ai deux âmes bien distinctes, dit Xénophon, car si je n'en possédais qu'une, je n'aimerais pas à la fois le bien et le mal, et je n'aurais ]ràs, en môme temps, le désir et le dégoût d'une même chose. Il est bien plus conforme à la raison d'admettre deux âmes. Suivant que la bonne ou la mauvaise l'emporte, nous faisons le bien ou le mal ». {Cyrop., vi, d.)
Plularque dit : « Les passions naissent avec l'homme et font
P vage ». (De recte aiid. 2
On connaît le mot d'Ovide : « Je vois le bien et je l'approuve ; mais je fais le mal ». [Métam., yh, 28.)
* Racine, Cantia. SviriU
DL LA lîÉVni.ATION. 107
obtenir tout co qui passe sur terre pour le suprême bonlieur; si, par contre, la honle, la privation, la pauvreté, la douleur et la mort nous menacent comme d'horribles fantômes, qui nous soutiendra dans celte alternative redoutable et nous donnera la force de nous écrier : Arrière, vaines séductions du monde * ! Sera-ce la philosophie, les principes de la morale rationnelle, Thumanité, le respect de soi-même? Ah I ce sont des appuis bien fragiles, des étais vermoulus que brisera le torrent des passions, a Dites d'un homme ^ qu'il a sacrifié sa vie pour a la vérité, sans un témoin pour l'admirer, sans qu'une a larme soit versée sur son sort, avec l'inlime conviction a qu'il meurt accablé des Uîalédictions de la multitude; a évidemment personne ne lui refusera son admiration. « Mais, qu'est-ce qui prouve qu'il a agi sagement? Qui n'ad- « mire le pardon des injures, la mansuétude même envers a celui qui nous hait? Mais |)our(juoi doit-il en être ainsi, «lorsque tout mon être se révolte contre cotte pensée que a je ne dois pas haïr l'auteur de mon infortune? Lu morale « philosophique n'est pas encore d'accord sur les prea inicrs principes de la morale générale; les règles sont
* « Si quelqu'un vous disait : Relournez-vous, ou le monde t^nliiM' va disitîirailiT dans rahimc, t'I qur Dieu vous le ilofcudil, vousdt'vrit'zulxMràDicu, ([uaud uiOme l'univeib s'éciuuiorail». Auselm. Cant. 1. c., c. til.
• Manzoni, Ossei-vazioni $uHa Morale cattolica. c. ni. — Cf. Syllah. Enor. Prop. i.vi. Monun Idjcs dnina haud njent smuUiune viinitn€<iue opus est, ut hnvumœ Icgts ad nalurœ jus œtt forme ntur aut vhligandi viin a Deo accipuvit.
Vvo\). LVU. Vhiïos(yi)hicm'um rerum moritmque scientia^ itrmrr^ie civiles kijcs i)0i6unt et d:l>cnt a (/!'""■' r* rrclcstastica auc/oj .»j»'ô dccliiuiic
108 CHAPITRE XI. — NÉGESSIT
« vagues, tandis que riiomme a besoin d'une autorité ina faillible qui exerce un empire absolu sur ses actions ». — a C'est une folie », dit Thucydide ^ « de penser que les pasa sions une fois déchaînées se puissent modérer par une a loi ou par un moyen quelconque ». Lorsque la vie se pare pour nous des plus séduisantes couleurs , que le cœur est remué dans ses plus profonds replis, où reste alors la possibilité d'une méditation philosophique paisible et recueillie? Combien ks théories abstraites sur Dieu et l'éternité apparaissent alors froides et ternes en comparaison de tout l'éclat de l'existence et de la réalité I Pour résister à la révolte de votre être entier, il faut une parole indiscutable et infaillible ; la parole de Dieu en un mot, trop haute pour être attaquée par les sophismes de ia passion, trop nette et trop claire pour être susceptible d'interprétations différentes. Il faut qu'elle soit assez éclatante pour ne pouvoir être offusquée par les fumées de la sensualité, et pour briller toujours et dans une séré-j nité inaltérable, comme un firmament au-dessus des vagues émues de l'âme humaine. Mais si notre cœui aveuglé n'a en face de lui que la parole humaine, il trouvera une foule de raisons et d'excuses pour franchii cette trop faible barrière. Lorsque la tentation enlace notre âme de ses mille bras, si nous avons pu nous arracher à cette étreinte fatale, et rejeter loin de nous 1( péché comme un reptile venimeux, c'est Tœuvre de la foi ; c'est Dieu qui, au milieu de l'orage des passions, c'ans ce moment suprême où notre esprit est déjà envi-
* De Bell, Felopon, m, 45,
ronné de ténèbres et notre volonté paralysée, crie d'une voie retentissante à la nature révoltée : Arrière I — C'est Dieu qui alors nous montre la couronne du triomphe et le ciel pour prix de notre fidélité, l'enfer etses tourments poui le châtiment de notre désobéissance. C'est Jésus-Cbrist dont l'adorable Ggure s'est montrée à notre âme pendant CCS heures pesantes et mauvaises, c'est celle vision de la vérité et de la charité divine qui nous a réconfortés en nous apparaissant avec sa majesté et son humilité, avec sa gravité et sa douceur , dans ses abaissements, sa pauvreté et son abnégation. Sa sainte vie, sa parole et sa grâce sont la seule puissance qui fasse triompher l'humanité des assauts du mal.
Le forl ne peut être vaincu que par un plus fort que lui ; ainsi, lorsque les sens nous entraînent vers le péché, il faut comme contre-poids leur opposer les idées de vérité et de vie éternelle : l'honmie alors a besoin d'une aide surnaturelle, en un mol, de la grâce : telle est la nature du christianisme, c'est une force qui soutient notre esprit et opère en nous le salut et la vie *•
* « La philosoplMC nous apprend à parler, mais non âa^^ir, dit Séni'ijiwî ». [Ep. xvi.) CviUi parole indique la clitTiicuce t'iilre la ithilosophiu ot le chiislianisrne. La parole et l'eiiseipneiiifui ne suliisenl pas à l'iiomme, il a besoin de i'aclion qui le ^auvo et le raclièle du péclié. Les passages de i'épllre aux Romains, vu, IS, ei viii, '20, imiiquenl celle soif de riiunune qui le tau aspirera la^nice. Ce désir ne rend pas la révélation absolument nécessaire ; mais il prépare l'homme à la recevoir, et lorsqu'il s'écrie : liifortiiné que je suis, qui me délivrera do ce corps mortel? I^ révélation, comme un ange consolateur, lui répond : Ce sera la piâcc par ^olre-St•ipneur Jesus-Clirist. C'est ainsi (pie la naïuie, dans son déiiUment ei sa laiblesse, a recours aux tié^on; de la î;rûce, sans pouvoir 'es réclamer cuuiiiie un droit, el les accepte cuiuiLe uu i)ieu[ail iiniuèntu.
IJO CIIAPiXr.E XI. — NÉCIÎSSITS
Maintenant encore, malgré la lumière resplendissante de la révélation qui nous éclaire, lorsque nous savons ce qu'est Dieu et ce qu'est l'éternité, que la vie n'est qu'un moment de peine et l'éternité un repos et une félicité sans fin ; lorsque, malgré toutes ces fortifiantes pensées, la vie de l'homme n'en est pas moins uu combat et une longue lutte de ses mauvais instincts contre Taspiration de son âme ; que deviendrions-nous, si notre fragilité n'avait, pour se défendre contre le monde, que d'obscures et incomplètes idées sur Texistence de Dieu et l'immortalité de l'âme? L'homme, il est vrai, ne cesserait point d'être une créature religieuse et morale, ni de chercher sa destinée dans la religion et la morale; mais sa vie, seulement éclairée par les maigres rayons de la raison naturelle, ne serait qu'une terre désolée et engourdie sous les glaces de l'hiver, et exposée pour tout dédommagement aux pâles clartés de la lune. L'homme alors traînerait sa vie paralysée dans ses plus nobles forces, et chaque pas serait une chute. Triste spectacle que nous a offert le paganisme par la dégradation toujours croissante de l'humanité M
Mais la révélation montre à l'homme un Dieu plein d'amour, un Dieu qui s'approche de son âme; pour lequel elle combat, vers lequel elle aspire pour lui demander protection et secours, lui jurant en retour une fidélité à toute épreuve. Aussi, lorsque du haut de la CHHx retentit sur l'univers cette consolante parole : Dieu, c'est l'amour 1 L'humanité entière la répéta avec allc-
* Saint Augustin, Enchir., 25.
DE LA RÉVÊLAT.ON. Ml
gresse. Le Christianisme, c'est la rtîponse du ciel aux aspirations de la terre, c'était le mot de Ténigme qu'un Zoroaslre avait déjà cherché et que Platon n'avait pu découvrir. C'était la paix du cœur a[>portée au vieux monde si fatigué du doute: la lumière et la vie, la vérité et Tamour apparaissaient tout à la fni> sur îa ti^nc.