‹ Apologie du christianismeChapitre 5 sur 11 · DU CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE DOUZIÈME

La crédibilité du christianisme, la voie de la foi raisonnée se trouve brièvement exposée dans l'Encyclique de notre saint Père le Pape Pie IX, du 9 novembre 18 iG.

« Notre très-sainte religion n'ayant pas été inventée par la raison, mais directemenl manifestée aux hommes par Dieu, tout le monde comprend aisément que celte religion, empruntant toute sa force et sa vertu de raulorilé de la parole de Dieu lui-même, n*a pu être produite et ne saurait étr« perfeciioniiée par la simple raison. Donc, pour que la raison humaine ne se trompe ni ne s'égare dans une affaire aussi grave et de cette importance, il faut qu'elle s'enquiére soigneusement du fait de la révélation, afin qu'il lui soit démoniré d'une manière certaine, que Dieu a parlé, et qu'en conséquence, selon le tressage enseignement de l'Apôtre, elle lui doit une soumission raisonnable. .Mais qui donc ignore ou peut ignorer que, lors-

aue Dieu parle, on lui doit une foi entière, et nu'il n'y a rien e plus conforme à la raison elle-ménie, que de donner son aSvSeniimeul et de s'atta<;her tbrtement aux vérités incontestablement révélées de Dieu, qui ue peut ni tromper ni se tromper?

, « Et combien nombreuses, combien admirablesetspiendides sont les preuves par lesquelles la raison humaine doit (Mre amenée à cette conviction profonde : qm* la religion de JéMis- Christ est divine, et qu'elle u re(;u du Dieu du ciel la racine et le principe de tous ses dogmes, et iiue par conséquent il n'y a rien au monde de plus certain que notre foi, rien de plus sûr ni de plus vénérable et qui s'appuie sur des principes plus solides. Cesi cette foi qui est la maîtresse de la vie, le guide du salut, l'ennemie de tous les vices qu'elle détruit, la mère et la nonrrire léconde de toutes les vertus; consolidée

f)ar la naissance, la vie, la mon, la résurrection, la sagesse, es prodiges el les prophéties de sou diviu auteur et cousom-

15i CHAPITRE XII.

mateur, Jésus-Christ; répandant de tous côtés l'éclat de sa doctrine surnaturelle, enrichie des trésors inépuisables et vraiment célestes de tant de prophéties inspirées à ses prophètes, du resplendissant éclat de ses miracles, de la constance de tant de martyrs, de la gloire de tant de saints personnages. De plus en plus insigne et remarquable, elle porte partout les lois salutaires de Jésus- Christ; et, de jour en jour, acquérant et puisant sans cesse de nouvelles forces dans les persécutions les plus cruelles, armée du seul étendard de la croix, elle conquiert l'univers entier, et la terre et la mer, depuis le levant jusqu'au couchant; et, après avoir renversé les trompeuses idoles, dissipé les ténèbres épaisses de Terreur, triomphé des ennemis de toute espèce, elle a répandu les bienfaisants rayons de sa lumière sur tous les peuples, sur toutes les nations et sur tous les pays, quel que fût le degré de férocité de leurs mœurs, de leur naturel et de leur caractère barbare, les courbant sous le joug si suave de Jésus-Christ, et annonçant à tous la paix et le bonheur.

« Certes toutes ces magnificences resplendissent assez de toute part de l'éclat de la puissance et de la sagesse divine, pour que toute pensée et toute intelligence puissent saisir promptement et comprendre facilement que la foi chrétienne est l'œuvre de Dieu. Dolc, d'après ces splendides et inattaquables démonstrations, la raison humaine est amenée à ce point qui l'oblige à reconnaître clairement et manifestement que Dieu est l'auteur de cette même foi; la raison humaine ne saurait s'avancer au delà; mais, rejetant et écartant toute difficulté et tout doute, elle doit à cette même foi une soumission sans réserve, puisqu'elle est elle-même assurée que tout cej que la foi propose aux hommes de croire et de pratiquer, tout' cela vient de Dieu »,

La nécessité de la pureté morale comme préparation à| rintelligence de la religion est une pensée que les Pèrej de l'Eglise ont exprimée de mille manières.

« Pour comprendre la sainte Ecriture», dit saint Athanase*J « il faut que Ton ait une conduite bien réglée ; il faut apporleip

1 De incarnat. Veri, 1. e. « Aimer et comprendre, dit un modérai (Feuchtersleben, œuv. m, 215), sont deux formes d'une seule et mêm6 chose. Comprendre, c'est aimer véritablement, et l'amour comprend seul intimement ».

k cetln élude un cœur pur et une vertu formée sur le modèle du Christ ; c'est à cette condition que l'on comprendra la vériié, autant qu'il est donné à l'homme de comprendre. Si Fou n'a pas purifié son esprit et imité les saints, on ne comprend point les discours des saints. Quand on vfUl considérer l'éclat du soleil, on purifie son œil, on le rend brillant autant qu'on le peut selon la nature de ce que l'on désire contempler, afin qu'ainsi l'œil, devenu lumière lui-mémo, regarde la lumière ».

« Personne, dit saint Grégoire de Nazianze^, ne doit songer à faire des choses saintes l'objet de ses études, s'il n'a auparavant dompté sa chair par une longue pratique de la philosophie et une sévère discipline, et lavé son àme de toutes ses souillures, s'il n'a triomphé de cette pesanteur terrestre qui est sur nous tous, et puiilié ses oreilles et son esprit ».

« Ledéréglemcnt de la vie», dit saint Chrv?ostome*, «affaiblit le dogme de la résurrection, de l'immorlalilé et du jugement, et il entraîne beaucoup d'autres maux, tels que la croyance au destin, à la fatalité et la négation de la providence. Lame, plongée dans la dé[)ravation, cherche à se consoler ainsi pour ne pas s'attrister de la pensée qu'il doit y avoir uu jugement».

« Celui qui fait le mal ne vient point à la lumière ; une vie impure est un obstacle à la connaissance des vérités élevées, et obscurcit la vue de l'Ame. De même qu'il n'est pas possible que celui qui est dans Terreur etmène une conduite régulière, resttî dans cotte erreur; ainsi celui qui vit dans le mal ne peut pas facilement s'élever à la hauteur de nos dogmes, et celui qui est il la recherche de la vérité doit être exempt de tout vice. Celui qui «'st délivré de ses vices, le sera aussi de l'erreur et parviendra à la vérité • ».

« Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre dit : Ne péchez pas, pour leur montrer que leur incrédulité vient du péché * ».

« Quand l'àme se donn»» aux objets «harnels, sa vue se paralyse ; jetée hors de la charité, elle tombe dans une jalousie

• Omt., XXIX, page 487.

* Hom XLVii, 4, iti Act,

• Ibid. m ep. I nd Cor., llom. vni, S.

* Ibid. /. c, XL, 3.

CrrAPITRE XII.

querelleuse, et désormais l'œil de son intelligence est éteint. Celui qui se laisse posséder par le désir des choses lemporelles, s'enivre de sa passion et ne saurait être le juge intègre de la vérité * ».

« Régler ma vie », dit Synésius 2, « a pour moi le môme sens, est la même chose que débuter dans la sagesse. C'est là ua point que les hommes les plus sages de l'antiquité ont recommandé comme une condition de la plus haute importance. Car quiconque est impur ne doit point toucher à ce qui est pur ».

* Ibid. Hom., 11, 1, in ep, I ad Tinu

• Epist. cxxxvi»

WRACLE ET PROPHÉTIE.

La révélation est tout eiisftnhlc une idée et on fait; elle a trouvé sa consommation dans l'incarnation du Verbe. — Le miracle et la prophétie considérés comme faits et comme signes caractéristiques de la révélation. — Possibilité du miracle ; elle résulte en général des rapports de Dieu avec sa créature. — Conviction populaire à l'égard du miracle exprimée dans la prière. — Définition précise du miracle. — Ce n'est nullement une abolition de la loi naturelle. — Nécessité du miracle. — Puis>ance démonstrative du miracle. — A quoi le reconnalt-on ? — La prophétie. — La divination et le somnambulisme. — Les oracles païens. — La preuve par le miracle dans tes siècles après Jésus-Christ.

Dieu , après avoir autrefois parlé à nos pères en divers temps et en diverses mfinîères par les prophètes, nous a enfin parlé en ces derniers jours par son propre Fils^ qu'il a fait héritier de toutes choses , et par qui même il a créé les siècles ' . La parole révélce, en elïel, s'est lait entendre à riiumanilé dès l'origine ; déployant une richesse, une puissanaî et une somme de vérités toujours croissantes sur la terre, germe d'une nouvelle religion, principe d'une vie surnaturelle parmi les peuples, elle a oblemi droit de cité dans le monde ; c'est une puissance hi8tori([ue*, mêlée dès le commencement à la trame de

* nebr., I, 1.

• L'hietoire lout enlitre peut devenir une préparalioD et

4o8 CHAPITRE XIII.

l'histoire, où elle n'a cessé de prendre une place de plus en plus large avec le temps. La révélation, en effet, n'est pas comme la m^ythologie un assemblage d'idées religieuses parées des vives couleurs de Timagination, flottant vaguement indécises, comme les figures fantastiques d'un rêve , ni groupées systématiquement selon la méthode philosophique. Manifestation de la vie divine, la révélation est un fait, un acte de la volonté de Dieu, fait qui se développe historiquement et dans le domaine de l'histoire, fait qui détermine même la forme oe Fhistoire et devient l'âme de l'histoire du monde. Elle a atteint son point de maturité et de consommation dans la personne de Jésus-Christ, Verbe incarné, Sagesse éternelle du Père, manifestée au monde sous une forme sensible. L'incarnation du Verbe est la forme la plus parfaite que puisse revêtir la vérité pour se montrer à l'homme , puisque c'est la vérité faite homme. Lui, l'Homme-Dieu, il a concentré en sa personne, comme en un soleil, tous les rayons de la révélation épars dans tous les temps et tous les lieux de l'histoire ; en lui se résume d'une manière complète tout ce qui s'est répandu et se répandra de vérité et de grâce sur le monde, durant l'histoire de la révélation tout entière. Il possède la plénitude de la grâce et de la vérité^. On peut donc dire de la révélation que c'est une nouvelle création, un nouveau monde surnaturel ; c'est une œuvre divine qui prend sa place dans

une démonstration évangélique dans des proportions colossales. Annales de la fkilosophie chrétienne, année <84i, p, 31.

* Jean, i, 1 4.

MIRACLE LT PROPIIÉTIE. ^^0

le cours naturel des choses, qui s'y mêle et y coopère, ; ni rélève et le couronne, mais à Taide de forces émanant d'une sphère supérieure. La nature et l'esprit, les êtres régis par la fatalité et les êîres libres, la créature inconsciente et la créature qui a conscience d'elle-niême, telles sont les deux parties bien distinctes de la première création de Dieu. Aussi le second monde plus élevé, celui de •a révélation, apparaît-il dans ces deux divisions du premier monde : dans la nature, comme force surnaturelle, •ornme miracle ; dans l'esprit, comme connaissance également surnaturelle, comme prophétie, inspiration, mystère. Le miracle et la prophétie, c'est-à-dire la manifestation extraordinaire de la puissance et de la sagesse divines, telles sont les formes que revêt la révélation surnaturelle pour se montrer au monde, tandis que la révélation naturelle se manifeste dans le cours normal des choses et par les facultés intellectuelles, naturelles à l'homme. Avant donc (lue d'examiner la révélation que nous avons rtçuc dans la personne du Christ, dont la n.iissance a été le plus grand, et la vie le plus prolongé des miracles, comme son apparition au milieu de nous est une prophétie et un mystère contiiuis*, nous allons chercher à déterminer l essence, la signification et le but de ces moyens d'action extraordinaires de Dieu. Car ils gcait à la fois des manifestations de sa puissance et des signes caractérisliijues de son action surnatiu'clle. Dans la nature comme dans la révélation, c'est toujours Dieu qui V agit, mais dans la nature il se cache, et dans la révé-

' L; [iraml jjujstrrc, dit saint Paul parlanl do Jésus-^.irist.

I Tiin., ni, 10 : Mi-^x iorî to rf,; iiJoii,iixî ujorr.pvcy.

ICO CUAPÏTRE XlII.

lalion il se montre à l'esprit humain comme cause efficiente.

Si le miracle et la prophétie sont possibles, s'ils se peuvent constater, s'ils démontrent quelque chose, telles sont les questions que nous allons examiner.

Le miracle est-il possible? Précédemment déjà nous nous sommes posé une question semblable qui était celle-ci : Le mystère est-il possible? Le miracle est à la nature ce que le mystère est à l'esprit. Le mystère excède la portée de l'esprit, comme le miracle surpasse les forces de la nature ; autrement dit, le mystère est le miracle de l'esprit, et le miracle est le mystère de la nature. Si le miracle n'est pas possible, la révélation ne l'est pas non plus. La preuve la plus simple de la possibilité des miracles, c'est leur réalité. Une fois les faits péremptoirement constatés, nos théories devront se subordonner aux faits, et non pas les faits à nos théories. Cependant, comme les adversaires de la révélation, afin de pouvoir plus facilement se débarrasser de la réalité des miracles, commen-] cent par en nier a priori la possibilité^ nous ne pouvons] nous exempter de traiter d'abord cette question *.

* Les récits miraculeux, prétend un soi-disant critique (Sybel, Historische zeitschnftf 1860, m, p. 90), sont, partout où] 01) les rencontre, le signe de Vanti-histonque ; ils ne peuvent donc pas, dans un cas unique, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit des! saintes Ecritures, être la mai que d'un caractère historique plus élevé ! ! Voilà cette impartialité dont nos critiques se van-l lent: elle consiste tout siniplenient dans la négation préalable! et absolue du miracle. — Cf. Syllab., Prop. vu : Frophetiœ et mira-] cuJa in sacris Litteris exposita et narrata sunt poelarum commenta et, christlanœ fidei mysteria philosophicarum investigationum summa ; etutriusque Testamenti Hbris mystica continentur inventa; ipseque^ Jisus Christus est mythica fictio.

MIRACLE ET PROPIILTIE. 101

Qu'est-ce que le miracle? C'est une manifestation sensible, un effet visible qui n'a pas sa cause dans les forces imnianenles de la nature. Il oblige donc l'esprit à remonter à une force supérieure, à une activité surnaturelle. C'est donc une preuve évidente de la souveraineté de Dieu sur la nature. Le miracle est-il possible? L'histoire nous montre tous les peuples qui prient, car tous les peuples ont une religion, et la prière n'est que la langue et la manifestation extérieure de la vie religieuse. Or, la prière suppose la croyance en Dieu et en sa providence qui gouverne tout. Si donc l'himianité prie, c'est qu'elle ne voit pas dans la nature et ses lois une rigide, une aveugle, une inflexible nécessité, un rem[)art infranchissable élevé i)ar Dieu entre lui et sa créature. Au contraire, elle les regarde comme un instrument docile dans la main de Dieu, qu'il peut modifier à son gré, puisqu'il en est l'auteur'. Elle croil que sa puissance infinie agit dans et par les forces et les lois finies et créées, mais elle croit aussi qu'elle agit en dehors et au-dessus d'elles, parce que c'est lui-même qui a mis ces lois dans la nature, ou plutôt qui les a créées en vue de l'ordre naturel. Voilà ce (l'iii constitue le miracle ; ainsi que nous l'avons dit plus haut, c'est un eOet (jui trouve sa cause en dehors et au-delà des lois de la nalure '.

* Dieu fail mouvoir les nnpos. los hommes, los animaux, la inaliùrt', vu un uiul loui ct; (|ui «'Xistt'; mais chaiiue cioauirc selon ira nalure pio[»re. — Tlium., Sutnma thcolog., I, qu. cv, art. 4. llludy qnod vwvctur ab altcio, dicitur cogi. si niuiratur contra incUiuitiunein incpriam ; scii si inoveatur ab u/io, quod ipii dut inctinationan ]>rc'2>num, non dicitur cogi.

* Miraciihim est, quod fit iriittr oi\linan t^jtiui Jiaturœ crcjtije, Thom., Huinma ilicui., I, iju- c\, ail. 4.

AroL. DU CunisT. — Tout U.

1G2 CnAPlTRE XIII,

Voyez une mère Lrisée par la douleur près du lit de mort de son unique enfant ; son œil hagard suit sur des traits chéris les rapides progrès du mal impitoyable qui doit lui ravir son trésor; elle voit la vie se retirer d'heure en heure de ce corps qui dans quelques instants sera inanimé ; une indicible angoisse s*empare de son âme ; elle regarde autour d'elle comme pour y chercher du secours ; tout à coup sa vue tombe sur le crucifix suspendu dans un coin de sa chambre; elle se jette au pied de la croix et s'écrie : Seigneur, je vous en conjure, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi 1 Eh bien I allez près de cette infortunée et dites-lui : Insensée 1 pourquoi priez-vous? Mais tout dans la nature a ses lois immuables, tout ce qui a lieu est la conséquence d'une fatalité inflexible. Cette femme vous regardera sans vous comprendre, et elle vous répondra : Tout arrive fatalement ! Mais est-ce qu'il y a une fatalité pour Dieu ? A Dieu rien n'est impossible. Et cette femme vous aura répondu une profonde vérité philosophique, car sa réponse exprime la croyance générale de l'humanité, la foi dans la divine providence et dans sa puissance supérieure aux forces de la nature. — L'objection prouve trop, et par là même ne prouve rien. Une maladie suit aussi son cours d'après les lois de la nature, et cependant le médecin agit selon les lois de la nature, et par elles influe sur la crise. Voilà donc Taction libre de l'homme qui n'est point entravée par les lois de la nature dans le microcosme, mais qui, au contraire, les asservit à sa volonté. De même, et à plus > lorte raison, Tesprit divin agit-il sur le vaste organisme de l'univers et par lui. La nature est sous la dépendance et au service de l'esprit. Les forces morales dominent le»

MIRACLE ET mOPHÉTIE. 463

lois pliysiqiios. Toute; prière suppose celle proposition. Toute [)ricre exaucée n'est pas un miracle, mais bcaucouf) de miracles sont des prières exaucées, a Si nos prières se a font exaucer », dit saint Thomas*, a ce n'est pas qu'elles a obli-rent Dieu à modifier ses desseins éternels, mais « c'esl qu'elles font elles-mêmes partie du plan universel a et qu'elles en sont un moment essentiel. D'où il suit a que la force de la prière peut changer Taclion d'une « force inférieure, telle qu'une loi naturelle, par l'inlera vention de la puissance divine, qui domine toutes les a forces de la nature ».

« La prière d'une âme émue peut-elle avoir de l'in- 1 fluencc et produire quelque effet, ou bien le ncxus « rerum s'y 0|)pose-t-il, comme le prétendent messieurs a les savants? C'est ce que je ne discuterai pas. J'ai un a profond respect pour le nexiis rerum; néanmoins, je ne a puis m'em[)échcr de penser à Sunson, qui laissa intact 0 le nexus des portes, et les emporta, comme on sait, tout a entières sur la montagne. En somme, je crois que le a cerf ne soupire pas en vain après la source, IoiS(iue la « prière vient d'un cœi:r droit et convaincu * ». « Nexus a rerum est sans doute du style éminemment philoso- « phique; mais c'est bien plutôt nexus phœuonenorwyi € qu'auraient dû dire les fatalistes... Comment, deux € inleliii^ences vivantes seraient privées de rapport, bien «que ce soit partout res|)rit (|ui vivifie! Mais où cher- « cher, où trouver ailleurs les liens i^ui unissent l'univcib?

* ContT. gcnt.y m, 90.

' M. Claudius {Vi'awdslcUor Bote, 111 pari., p. 83.)

164 CHAPITRE Xlli.

« Sans doute ce ne sera pas dans la matière et l'enchaî- « nement de ses phénomènes !... La nature 1 mais c'est la « servante du Seigneur, c'est le vêtement de Dieu, comme « dit Moïse I Et sur ce vêtement, ce moyen, cet instru- « ment, organe de la divinité. Dieu n'aurait pas le pouvoir « qu'un potier a sur l'argile qu'il pétrit à sa guise? Quels « sentiments doit éprouver ce Père si tendre, lorsqu'un «de ses enfants, abîmé dans la douleur, vient se jeter « sup|)liant à ses genoux, et qu'il ne peut le secourir, « malgré le désir qu'il en a, encliaîné qu'il est par Tinexoc( rable destin ! Rlsum teneatis amici ^ ! »

Ce qui porte à nier le miracle, c'est la pensée qu'en dehors et au-dessus des lois de la nature, il n'y a rien et que rien ne se fait. C'est par respect pour les lois de la nature que Ton rejette le miracle. Mais c'est nier une autre loi, c'est se heurter contre une loi d'un ordre plus élevé j loi de l'humanité, loi éternelle, universelle et innée de l'esprit humain, je veux dire la foi en la puissance et la providence de Dieu, le besoin de prier Celui qui, en sa qualité de Créateur, agit sans cesse parles lois de la nature, comme en dehors de ces lois, pour le salut de sa créature. « De même que notre àme meut et con- « duit notre corps », dit saint Thomas % « ainsi Dieu « règle la marche de la nature en sa qualité de cause

* Baader, t. xi, p. 137.

^ C. gent.f m, 90. Cl. Summa ihcoJoq., I, qu. cv, art, 6. Po-

tuissct eaiin et aUmn ordinem rerum institucre, unde et iiotesl prœter huuK ordinem vistitutum agcre, ageudo effedus secundanun causarum sine ipsis, vel prodacendo effectus, ad quos causes secundcB non se extendunt.

MIRACLE ET PROPRÉTIE. 4Cj

€ première et de premier moleiir. Comme c'est sa libre ff volonté (|iii a institué l'ordre des choses naturelles, il c n'a ni enchaîné, ni é[>uisé sa puissance par la création, a de telle sorte qu'il ne puisse plus agir en dehors du a cours naturel des choses ».

Toute expérience de physi()ue, tout assemblage d'un ingénieux mécanisme, détermine la nature et ses lois à marcher suivant les lois de la nature vers le but que la libre volonté de riiomme lui assigne. Lorsque le chimiste décompose ou compofe différents corps, ne conduit-il pas la nature suivant ses propres lois vers des fins et des résultats qu'elle n'aurait pas atteints d'elle-même, ne lui fait-il pas faire ce (lue sans lui elle n'aurait point opéré? Lorsque le médecin, par d'habiles mixtures, rend au corps alTaibli Us substances qu'il a perdues, et rétablit ainsi l'équilibre qui constitue la santé; lorsque enfin l'art et l'esprit humain animent une matière morte, comme l'airain et le bois, une toile et des couleur^,que l'homme leur inspire ses sentiments les plus délicats et ses idées les plus sublimes, de manière à les communi(|uer aux autliteurs et aux spectateurs, esl-ct» «jue ce n'est pas l'intelligence et la volonté de l'homme qui ch termin«^et force la nature à produire, en agissant suivant ses propres lois, des effets qu'elle n'aurait pas produits seule, du moins de celle manière et avec cette régularité? C'est avec raison (|ue la mylh^^Iogie grecque célèbre les louanges du poë!eOr[)héc, pour avoir apprivoisé les bêles sauvages, tl, malgré leur férocité, les avoir fait servir aux b« soins de l'homme. Par rimiustrie, l'homme a remporté une seconde victoire sur les forces élémenlains «le la nature qui. «locilcs û sa science et à son génie, t-xeculent à sou ()rulil «le»

166 CHAPITRE XIÏI.

merveilles. Et Dieu, le Créateur, l'unique source de toute existence, serait réduit au rôle de spectateur impuissant de la création. Il aurait moins de pouvoir sur son yiropre ouvrage que l'homme ! Au lieu de le dominer, il lui serait soumis* ! La plus grande victoire que l'homme ait remportée sur la nature, ses lois et ses instincts, c'est cette résolution libre de Tesprit, par laquelle il refoule les appétits de sa nature sensuelle et crée un nouveau monde de l'ordre moral. L'homme possède en lui-même une plénitude de forces à l'aide desquelles il surmonte et domine la nature en lui-même ; et il y a aussi en Dieu une richesse inépuisable de moyens et de puissance dont il se sert pour produire dans la nature universelle des phénomènes et des effets que celle-ci serait incapable de produire par elle-même. La vertu n'est qu'une analogie du miracle; et la sainteté chrétienne, un grand miracle prolongé.

Si l'homme pouvait cesser de croire en Dieu et en sa puissance, qui commande à la mort même, il cesserait de prier. C'est alors que le pauvre serait vraiment pauvre et le malheureux vraiment misérable; car, il n'aurait plus ce qui reste encore même au plus misérable : Tespérance.

* Beus non soîum est causa adionum, in quantum dat formant, quœ est principium actionis, sed etiara sicut conservuns lurmas et virtutes rerum. Et quia forma rei est intra rem, et ianto magis, quanto consideratur ut prior et universalis, et ipse Deus est proprie causa ipsius esse universalis in rébus omiiibus, quod inter omnia est magis intimum rébus, sequilur, quod Deus in omnibus intime ope' retur. Thom. Aquin., Summa theolog., 1, qu. cv, art. 5.

Comparez Ringseis, Discours prononcé en juin 1861, lors de la réunion des sociétés catholiques d'Allemagne. — Non enim, dit sailli Aui^uslin en parlant des rapports de Dieu avec le monde, fecit et abat, sed ex illo et in illo sunt. Confess., Vf, 12.

Alors la vie serait un enfer, puisque, selon le poêle *, c'est le seul lieu oii n'habite pas l'espéracce. Otez à Thumanilé sa foi et sa confiance en la prière, si vous le pouvez, et vous aurez fait de la terre un séjour de malheur.

Jamais l'humanité ne se laissa ravir cette croyance à une intervention de quelque puissance supérieure dans le cours de notre vie terrestre. C'est ce que toute l'anticiuité n'a pas même songé à nier. L'apparition de miracles dans le monde es', un fait dont personne n'a douté, tant que la foi en Dieu resta entière et vivante, et que le déisme et l'athéisme n'eurent pas cherché à expliquer le monde sans Dieu, ou du moins à reléguer Dieu dans l'inconnu, à en faire une sorte d'idole sourde et morte, mise en dehors de la création et sans empire sur le monde. Oui, nous pouvons Taflirmer, il y avait une plus gnmde force intellectuelle dans le monde, lorsque la croyance aux miracles était générale ; car, ainsi que le dit Solger*, ce il faut une plus grande force d'esprit pour fl admettre un miracle franchement et sans é[ùlogu»jr, c que pour rejeter platement tout ce qui ne rentre pas f dans les faits et les idées ordinaires ». L'anli(iuité jie séparait pas l'idée du miracle de l'action de Dieu dans IMiisloire de l'humanité ; elle tenait le miracle pour la pins haute manifestation do la nature divine. Dieu devait s'annoncer par des miracles •, et les peuples les

* Miiion.

* Entretiens fihihsophvjues, B»»rhn, 1817.

* n Les miracles par lesquels Dieu conduit cl gouverne

ont toujours regardés comme le contrôle et le sceau de toute religion révélée*.

Ainsi s'explique un fait remarquable dans l'histoire du christianisme. Lorsque les Apôlres se dispersèrent par tout Funivers pour prêcher le Crucifié, ils invoquaient, pour prouver sa mission divine aux Juifs et aux gentils, ses actions extraordinaires et ses miracles ; quoi de plus facile alors, pour anéantir le christianisme dès sa première apparition, et l'éloulTer pour ainsi dire au berceau, que de répondre aux Apôtres : Le miracle est impossible, par conséquent votre doctrine n'est que fausseté et mensonge ^ Cette simple parole suffisait pour tout réduire à néant, sans qu'il fût besoin d'une persécution de trois siècles et de flots de sang répandus. Ni Juifs, ni païens n'eurent cette pensée ; ils avaient trop de bon sens pour

toute la création et chacune des créatures, sont à cause deleur régularité même, si peu appréciés des hommes, que personne seulement ne remarque la merveille que Dieu opère dans chaque grain de blé qui germe. C'est pourquoi il s'est réservé dans sa mjséricorde quelque opération extraordinaire à faire en temps et lieu, afin d'étonner les hommes en leur montrant, non des choses plus grandes, mais des faits extraordinaires, puisque ses merveilles ordinaires ne les frappaient plus ». S. August., tract, xxiv, 1, in Job.

* L'impuissance à faire des miracles était l'endroit faible de Mahomet, qui le sentait, o Les incrédules prétendent », est-ii du dans le Coran (XIII, Sure), « qu'il n'avait pas le don des miracles ». Aussi, voyons-nous avec quel zèle ses sectateurs cherchent quelques siècles plus tard, à lui attribuer des miracles. Il aurait, par exemple, fait descendre la lune, etc., mais l'absurdiié de ces prétendus miracles les condamne sans avoir besoin d'un examen préalable.

* Si le Christ n'est pas ressuscité, notre fui est vaine, (I Cor.„ XV, 17.)

Dier la possibilité du miracle, a Dieu peut-il faire des f miracles », dit Rousseau*, «c'est-à-dire, peut-il déroger a aux lois qu'il a établies? Cette question, sérieusement a traitée, serait impie si elle n'était absurde. Ce serait a faire trop d'honneur à celui qui la résoudrait négative- « ment que de le punir ; il suffirait de l'enfermer. Mais « aussi, quel homme a jamais nié que Dieu pût faire des « miracles? » Un Celse, un Julien, un Porphyre, (jui ne manquaient pas d'intelligence, et qui en employaient toutes les ressources à combattre le christianisme et en particulier ses miracles, ne cherchaient qu'à les expli(iuer comme l'œuvre du démon, de même qu'autrefois les Juifs ', ou bien comme le résultat de la magie et des sciences occultes, comme Julien '; mais pas un n'eut l'idée de nier la possibilité des miracles.

Bien plus, on op[)Osa aux miracles des chrétirns les miracles des dieux et des héros*.

* Lettre de la Montagne, m.

' u II clïassc les démons par lo prince dos démens ». Luc, XI, iî). — (( Ainsi », ré[)li(inail Oiipùne (C. Ces. y n, al), « des faits in(!rviMll»Mix seraicnl acconiplis p;ir l'inlt'rvtMiiiun niagi(liit! (les mauvais génies, et l'cspnl divin et bieulieureux tuerait impuissant k opérer des miracles ? »

•Cyrill., Alex. C.Ji//. vi, p. 192.

* Lorsque les clirétiens diniaiulaienl pourcpioi les dieux païens n\>|)ônn<Mil pas de niiraclrs, on leur léiondail : « Les dieux ;igis^ent ainsi, udu par crainte, mais par hauie (Lart., JnsL (iiu., IV, c. 27); ou bien encore : « Ils n'acciudenl leur aide <iu'aux bons». (Arnub., adv. gent.f i, 10.) On rappelait les prétendus miracles (lu'oii atinliuail ù Aristée, (Oiig.. <i</e. (V/s., m, c. i7,) les faits de Simon le Magicien (Iren., adv. Ihvr , ii, c. 13), el surluul riiistoiro d'Ai>ullonius de Tyano (Lact., J«s<.

Mais, pourrait-on nous oDjecter, cette dernière circonstance ne semble-t-elle pas au contraire infirmer les miracles du christianisme et les miracles en général, car chaque religion ne se vante-t-elle pas de ses miracles? Nous ne contestons pas ce fait; cependant, que s'ensuit-il, sinon la preuve que, pour tous les peuples, le miracle a toujours été comme la forme palpable et en quch^iie sorte corporelle de la manifestation divine, que la révélation véritable, non-seulement peut, mais doit renfermer des miracles, que par conséquent les miracles réels et historiquement constatés sont la preuve irréfutable de la révélation divine et de la vraie religion? « Et ainsi, au « lieu de conclure », dit Pascal % « qu'il n'y a point de « vrais miracles, puisqu'il y en a de faux, il faut dire au « contraire qu'il y a de vrais miracles, puisqu'il y en a «tant de faux, et qu'il n'y en a de faux que par cette « raison qu'il y en a de vrais ».

div., v, G. 3) qui n'était qu'une vaine création de l'imagination et un échataudage d'artifices magiques; c'est ce dernier que le paganisme postérieur au Christ cberclia à lui opposer comme un rival. — Les Pères de l'Eglise n'ont jamais nié que certaines appaiitions, ayant de l'analogie avec les miracles, pouvaient avoir lieu par le lail du démon (CL Orig.,adu. Cels., n, 5i ; Thom., C. Gent., m, d03);mais ils appellent aussi d'une façon toute particulière i'atieiition sur la différence qui existe eiîire les vrais et les faux miracles. Id. /. c, Athan., De Incarn. verbi, c. 47. Ceux-là ont des (ilTets durables, une portée morale et ne s'accomplissent jamais que pour l'honneur de Dieu, sans préparation ni vaine mise en scène, mais uniquement pour le salut des hommes; quant aux auti'es, l'Apôtre les qualifie de miracles mensongers, (èv Tspaa-. <J;e6^ou; ; II TheS" sa/,, 11,9.) Cf. Arnob., arfu. Gent., i, 15; Laciant., Inst. div., iv, \H ; Euseb., Ilistor. Eccles., i\, 3. Cf. Sticfelhai^en, Thcolugie des lieideuthums, p. 445.

• Pascal, Pensée?, p. n, art. 16.

MIRACLE ET PROIMIÉTIE. 171

ï^ paganisme em[)ruiite ses miracles aux IraJitions poétiques des temps les plus reculés, et personne n'a songé aies maintenir comme des vérités historiques. Le christianisme, au contraire, invoque des faite extraordinaires*, accomphs au grand jour de l'histoire, dans un temps de critique attentive, devant une foule immense *, et que ses ennemis n'ont pas songé à nier *. Des mythes et des légendes fantastiques, inventées pour flatter l'orgueil national, voilà ce que produit le paganisme. Le christianisme, au contraire, s'appuie sur des faits divins qui sont pour des millions d'hommes le fondement et le motif de leur foi % pour lesquels ils vivent et meurent, sur des faits qui expliquent seuls sa naissance et sa propagation dans le monde. « Uuant aux miracles, dans le «sens le plus rigoureux du mot», dit un critique trèspénétrant', a un examen imi)artial et rigoureux mènera « nécessairement à reconnaître la vérité de ceux (jue a nous ra[)porte l'histoire chrétienne ; qu'on les com[>are « seulement avec les prétendus prodiges des autres reli- « gions, cl l'on verra (juel esprit ditréreut vit dans les uns • et dans les autres' ».

' La praiulo (iiflr'rence entre les miracles de Jésus-Christ et ceux des iiiylhfs puïuns, consiste en ce que Cfuxlà oot aiiiuné une révolution uniiu'usc dans louiez le pliôres do la vie, cl qu«j CL'ux-ci n'ont i ii-n lundé ni rieu Ueliuil.

' Luc, VI, 17 ; Mntth., n,5.

• Joanu., vm, 48.

* I Cor., XV, 11.

• yiubttrfis Lcbauinachrichtcn, t. i, p. \'o, Hambourg, rcrllic8.

* Cf. Gaguier, La vie de Mahomet, toni. i, clmp. \ix.

■172 CUAPITïlE XllI.

Pourquoi donc le miracle serait-il impossible? Qu'est-ce que la nature? et qu'est-ce que le surnaturel? La nature, c'est tout ce monde visible, avec les lois et les forces qui le dirigent et le meuvent avec nombre, poids et mesrire. Ces forces, c'est du sein de la toute-puissance divine qu'elles sont sorties ; c'est encore cette même toute-puissance qui les soutient et qui les conserve; car, étant causes secondes, elles n'agissent qu'en vertu de la cause première et souveraine, qui est Dieu. C'est en lui et par lui que nous vivons^ que nous nous mouvons et que noii$ sommes ; il n'est pas loin de sa créature, comme l'artisan est loin de l'œuvre de ses mains. La nature n'a pas été comme fascinée cl pétrifiée par ces lois naturelles, qu'une fausse abstractiou, une philosophie étroite et de mauvais aloi, transforme en autant de divinités inviolables pour les opposer à Dieu. Au contraire, la nature continue d'être pénétrée et mue par le souffle vivifiant du Créateur, comme le corps humain l'est par l'esprit qui l'anime et le fait vivre *. Cette même volonté suprême et toutepuissante de Dieu, qui, au premier jour de la création, a dit à la nature : Sois^ la soutient encore et peut à son gré modifier ou suspendre ses lois. Elle est toujours la cause véritable et souveraine par qui les forces de la nature ont été produites, dans la diversité de leurs formes, de leurs ordres et de leurs degrés. C'est toujours la raison dernière de leur existence et de l :ur action. Qui donc oserait dire que la vertu créatrice de Dieu s'est épuisée dans la production des forces naturelles répandues dans la crâtion/

* Thom., /. c, qu. vm, art. 2; C. gent., m, 99.

I^.r.ACLE ET PROPHÉTIE. 473

que sa toute-puissance s'est dépensée entièrement en donnant l'existence à des êtres bornes par le temps et l'espace, comme par l'étendue de leur activité? Non, la volonté toute puissante qui a créé et qui entretient les forces de la nature, qui agit en elles et par elles, peut aussi produire des eflets d'une autre manière et sans l'intervention des causes secondes. Chaque degré supérieur dans l'éclielle des êtres et des forces est, par rapport au degré inférieur, une analogie du miracle, c'est à-dire une série de nouvelles forces et de nouveaux eflets, qui surpassent les forces et les effets du degré inférieur, qui les modifient et les déterminent'. La lorce vitale, par exemple, prévaut sur la loi de la pesanteur, suspend l'action des forces chimi(iues, les fait servir à une fin supérieure qui est l'entretien de la vie. Que ce corps animé devienne un cadavre , et toutes ces forces reprennent aussitài leur empire et leur action destructive, dbè que la (orce vitale n*e>t j)lus là pour la contenir. Tout être vivant, la yiaiS" sauce de la vie dans la matière morte, est un effet d'un ordre supérieur, une force plus haute par rapport aux forces naturelles physico-chimiques, effet, force, qui intervient dans le domaine de 1 1 série inférieure, mais qui n'en provient pas ' ; si, aujourd'hui, nous voyions les pierres du chemin lleurir tout à coup et [)0usser des feuilles, ou les arbres se promener sur leiiis racines connue sur autant de pieds, ne crierions-nous [tas au miracle? il y a

^Cum xtroHfit aliquis lapidem snrsum, hoc est ]rrœtcr ordinan taturœ /u;>it/is. Tlium. Aqiiiii., Summa thcol.j 1, qu. ex, arl. 4.

'Jean Paul, Lcxanaj i, p. i2G

cependant eu un instant où la première plante s'est produite tout à coup au milieu des formes de la nature inorganique. Ce phénomène fut un miracle par rapport aux lois alors existantes. Et lorsque plus tard le premier homme apparut au milieu du monde animal, et fit entendre les sons articulés du langage humain, au milieu de ce sauvage concert de cris inarticulés; lorsque le monde intellectuel commença à penser et à parler, ce fut un fait qu'il était impossible d'expliquer par les règnes antérieurs de la nature ; ce fut un miracle, alors même qu'il n'y aurait plus maintenant de miracles. Avec sa vie intelligente et libre, l'homme fut le dernier miracle de la création K Le miracle est donc un phénomène qui apparaît dans la nature, mais qui n'est pas effectué par la nature. La nature tout entière a sa fin dans l'esprit humain, les forces physiques ne sont que les intermédiaires et les véhicules des idées morales ; il est donc conforme à la sagesse divine que Dieu se manifeste à l'esprit humain dans la nature*.

* Cf. Deutinger, Renan und das Wunder. Mùnchen, 18G4 p. 104.

In agentibus etiam corporalibvs hoc videtur, quod motus, qu ■ sunt in istis inferioribus corporibus ex imi:))'essione superiori, noi sunt violenti, neque contra nataram. quamvis non mdeaîitur couve nientes motui naturali, quem corpus inferius habet secundum pro , prietatem suœ formœ. Non enirn dicimus, quod fluxus et rtjluxn^, maris sit motus violentus, cum sit ex impressione cœlesiis corporu licet naturalis motus aquœ est solum ad imam partem, scilicet, a médium. Thom. Aquin., C gent., m, iOO. — Omnes creatnrt corporales ad naturam intellectualem ordinantur quodam modo sicb in finem. Ipsius autem intellcctiialis naiurœ pus est Dei cognitù Non est ergo mirum, si ad cognitionem de Deo intellecluali creatur

Cet effet qui a lieu en dehors et au-delà des forces de la nature, constitue le miracle, qui peut se présenter à des degrés différents. En effet, ou le miracle ne trouve pas sa cause dans la créature, ou cette cause naturelle reste inerte l(jrsque le miracle se produit; ou bien enfin, si celtj cause agit, ce n'est pas dans la manière ordinaire et régulière, en sorte que l'on peut toujours affirmer que la cause qui a amené cet effet est en debors du cours naturel des choses.

C'est ainsi que le miracle est surnaturel, mais non contre nature, de même que le mystère est au-dessus de la raison, mais non contraire à la raison. L'athéisme et le panthéisme peuvent seuls nier le miracle, car Dieu a soumis la nature à sa \olonté, mais il ne s'est pas subordonné aux lois de la nature; il n'a pas emprisonné sa liberté

Xirœhendam fit aliqua mutatio in natura corporali. M., I, c, c. 99. Le iiicMii* aut«;ur iiiiliqnc «mi ct'S termes les liiHcieiils de;;rés du merveilleux. {Siimma thcoloij., I, cv. art. 8.) IHcitur alviuùi vuruculum per comparationein ml fandtutem iinturœ, 7«tim edcidit.

Ao. .. . , ■ i

nu: ,:,- luio modo (jiiantum ad subblaitliain fatti, sicut

gu^. ., uinanum glvrifirdur^ ([uod nuUo modo natura facere

potest ; et ista tencnt summum qrudum in miraadis. Secundo alùjuid excedit furnltattni untuitv. , ''. 'iiklfit.> '

Q/i id i/< '/•/ • fit, sinit l'i > . et illi'

cor nim nUura tau^uic ii/a//4, scd nun nivrtuu, tt }>otest

prc . .i, scd non cœco; et hœc tencnt secundnm tocnm in

miracuHs. Ttrtio modo excedit ulôfuid facultntem uatttrœ quautum * ' ' ■ vj (ilinuis subtto per i *

* ne tt j'rt>ct'ssn ain> -

li m luiiùu» ; et intjii^tninit tau ut tnfimum lucum in rmruruVi5.

lut liDiuveiUure [Compcnd. thcul. vcrit, i, 'JS) adopte une nuire (iivi-ion Mui pour le loud se rapporte à celle de saiul Thomas. {jr-'- ' ' I fjmcont ■

•"••' iti i$$> :

>n tiirun,:>tantn>, tn lia nuHa ujtpii'

:t. ijcucdict. \iv. i^^ ,. .:.^... , I. IV, p. I, c. I.

dans les liens d'une prétendue loi naturelle inflexible. Mais un miracle ne suspend-il pas la loi naturelle? Et si la loi naturelle est une expression, une production de la volonté divine, le miracle qui la suspend n'implique-t-il pas une contradiction de Dieu avec lui-même ' ? — Le miracle suspend les lois de la nature... Quand nous Taccorderions, que s'ensuivrait-il? Quelque chose qui se produit chaque jour dans la nature, savoir que les forces^ les lois et les ordres moindres sont vaincus et suspendus par ceux qui leur sont supérieurs. La force attractive de l'aimant, par exemple, suspend la loi de la pesanteur en arrêtant le fer qui, livré à lui-même, tomberait vers la terre. La force végétative suspend dans la plante Taclion de la loi chimique ; la vie animale agit, en les modifiant, sur les forces végétatives ; enfin, l'esprit conscient et libre détermine et modifie toutes ces autres forces. Il dirige et façonne la matière, il dompte les penchants et les désirs d'en bas, qui sont une loi naturelle de la vie animale ; il élève son propre corps à la hauteur de ses destinées morales; il imprime et impose enfin partout à la nature en lui et hors de lui son sceau et ses lois. Ce rôle de dominateur, que l'esprit humain exerce sur la nature, n'est qu'une image bien faible et bien incomplète du rapport de l'Esprit divin à l'égard du monde ; car TEsprit divin agit sur la création, son ouvrage, avec une puissance et une liberté sans bornes *. Celui-là est libre dans le choix

* Ohjeciion de Spinosa, Tract, theol. polj c. vi; et de Straus, Glaubenslehre, i, p. 229.

* Thom., C. gent., m, c. 99.

« On s'est imaginé que Dieu devait ordonner la pluie et la

MÎRACLE ET PROPHÉTIE. iTt

du but de ses actions, mais non dans le choix des moyens et des instruments ; celui-ci agit iinmédialement sur la nature, parce qu'il est la raison dernière de Texistence et des lois de la nature.

Mais il n'est pas même vrai de dire que le miracle suspende les lois de la nature. Qu'est-ce, en effet, (lu'une loi naturelle? C'est un effet identique produit par une cause identique *. La pierre que je lance en l'air retombe avec

sécheresse, la tempête ou Te calme, comme un monarque lerit'Slre répand autour de lui les récompenses ou les cliàiiments, el celle croyance a persisté jusqu'à nos jours; cependant, à chaque pas que fail la science de la météréologie. elle reconnaît que toutes ses modifications de l'atmosphère ii'onl lieu (ju'cn vertu de lois générales. Ainsi, il est prouvé nialn- Icnanl que la chaleur ne peut pas s'élever quelque pari d'une manière extraordinaire, sans qu'aussitôt elle s'ahaisse d'aulani dans un autre lieu; les mêmes variations qui donnent a un lieu de la sécheresse, r^mèp^ni dans l'autre des pluies abi^i! I;ni!t's )> — I l.iiit qu'UErsteat, loi'S(ju'il écrivait ces lignes {L't'sj'rit dans la laUirc, I, p. 140), ail eu une distraction, car cinquante ans auparavant J. d»* Maistre avait répondu à l'objection dans les Soirées de Suint-Pttcrsbourg, i, p. 256 : « J'admets», dit-il, « que dans cha-^ue année, il doive tomber dans chaque p;iys piecisément la munie quantité d'eau : ce sera la loi invaiiai)!»; ; mais la tlisinbution de celte eau sera, s'il e.->t

permis de s'exprimer ainsi, la partie flexible de la loi Ainsi

nous aurons des pluies générales pour le monde, et des pluies d'exception pour ceux qui ont su la demander p. « Ceriainelii' (/le/es de la trciziùnc réunion gcndral- '•

/■<' , de rAllttnaijne, p. yj), il existe un ; .aa

invariable pour ce grand univers et pour chaque être particulier. Chaque chose est déterminée d'en haut el d'en has, intérieurement el extérieurement. Mais, en-ileçà de ces limites,

chaque lMic a une certaine latin: 'ion Soumis à

raciion du magnétisme ou de in c, l'ur, l'argent, lo

fer, acquièrent des degrés de chaleur très-divers, r.liaque brio dheihe change ii sa manière la forme el la composKion (lu sol dont il se nourrit, etc.

* Il iiiiim Otto, Lehrbuch d^r (Jhcmic 3. Aull. Uruncchwoi^, f857, I, § '2.

A'^T. Py Ci«T«-r. ~ Tour f*.

une vitesse qui s*accélère progressivement, tant qu'elle est soumise à l'attraction : tsi mon bras l'arrête au passage, elle ne tombe pas à terre. En conclura4-on que la loi de la pesanteur est suspendue, supprimée? Non, assurément; mais une force supérieure, celle de mon bras, lui fait pour un temps opposition. Que cette seconde force se retire, et aussitôt la première, n'étant plus empêchée, recommence à agir. Qu'y a-t-il donc au fond ? quelque chose de bien simple, une force inférieure a cédé à une force supérieure. Ainsi le miracle est un effet de la volonté divine et créatrice. Dieu tire des trésors de sa toute-puissance une force plus haute qui dompte la force naturelle inférieure selon les lois mêmes de la nature *. «Comment le miracle serait-il contraire à la nature», dit saint Augustin ^ « puisqu'il a lieu par la volonté de « Dieu, et que la volonté de ce Créateur suprême de Tunia vers forme l'intime essence de toute chose ».

C'est improprement que l'on soutient que le miracle sst contraire à la nature, en ce sens que l'effet eût été différent si une force supérieure ne fût pas intervenue. On peut encore moins afflrmer, ainsi que le font Spinosa et Strauss, que le miracle est en contradiction avec le plan universel, puisque le miracle a dû entrer de toute éternité dans le plan de Dieu, en sa qualité d'acte extraordinaire de la divinité, comme l'ont observé Leibniz et saint Thomas ^ L'homme agit librement sur la nature

*Eisei3lohr, Handbuch der Physik^ S, Aufl. Sluttg., 1860, § 2.

* Confes., xxr, 8.

«Leibniz, Théodicée, m, 209; Thom.^ C, Gent., m, 98: OT"

MIRACLE ET PROPHÉTIE, i'O

avec une force finie; Dieu qui se trouve armé de forces infinies en face de la création qui est son œuvre, seraitil moins libre, pourrait-il ne pas agir constamment sur elle avec une puissance infinie? Or, voilà le miracle; il est donc conforme à la nature de Dieu ainsi qu'à celle de la création. Il n'est point contraire à la nature ni désavoué par elle. Ce qui est miracle sur la terre est na^ ture dans le ciel^ dit avec raison Jean Paul. Ce mot contient une pensée qui porte plus loin et que nous allons maintenant traiter : il s'ajjit de la nécessité morale du miracle.

La nature a son principe et sa source dans la puissance créatrice de Dieu, qui s'est déployée d'abord et d'une manière très-riclie dans la première création. Quant à la révélation, qu'est-ce autre chose qu'une seconde création plus haute, un monde nouveau qui relève et complèle le monde inférieur? 11 faut donc que la même force créa-

dinem universnlcm, secnndum quem omnia ex divina provutentia

ordinutitiw, possiimu:; con>^idt'i(ircdnpîiciter, ccilUct quantum ml res,

quœ subduntw ordini et <imintiun ad ordinis ratioiicm, quai ex

})nnci}no ordiuis drptndct. rrœtcr ea, quœ snb ordinc diiinœ pro-

lidentiœ aulant, Dcus aliqua facere potcstf non eniin est ejus rirtus

iid has vcl iUas res obli{jata. Si autem coiisidiremus pvœ lictuvi or-

dinem, qwiiitinn ad rntiuncni a prinri}'io drpcwh'tdcm, - ' r

vrdiuviii illiiin Ikns factrc non poti st. Ordo cnini ille } ; x

scù'ntta et ciiluntiUt! Ihi, omnia ardinantc in suavi bonitatem sicut

iti jincui. Son est autcm possibilc, quud Deus aliquid faciat, quod

non stt ab en volilum... im/)ossiAi7<; est, quod altquid vtlit, qioil

prixis nulunrit ; née. votest fncre ali ,ua, quœ snb ordina proiidc'n'iat

t^sius ab atmiomm lununtA*u\s !•• ^.linl (ioctiHir Jijnulo : « Pid-

biuurs luî s'aruViiuil pas a cclto l:i^lilu:lic)Il oiiU'o la Pruviilerco

consiLléréi) dans l'rsprit ilivm, et les etlcls suiimii à ccJio

PruviJiiiico pai' une crcalioii hbro, suiil tombés dans divenes

erreurs. C^iuhiin's-uns oui voulu éttMuIro rimimilabilitô do

l'onlro divin jiiS(|n'aux clVcl ; (j'ai tu di |)iMidcnl. Us prélca-

Ueiil i[uu louH les Oiics îàuiii nccc^siaiicnicni co nu'i!;3 î-cuu.

180 CHAPITRE XIIÏ.

trice se manifeste de nouveau *, quand le deuxième monde vient à l'existence. Lorsque la divinité se révèle, que ce qui est nature dans le ciel se manifeste sur la terre , ne faut-il pas nécessairement qu'il se montre comme surnaturel, comme miracle, comme manifestation de la gloire de Dieu * ? Le miraculeux, avoue Zeller lui-même % est donc la conséquence immédiate du théisme, le caractère indispensable de toute révélation; et c'est par ce moyen qu'elle affirme sa nature et sa mission à toutes les époques et devant tous les hommes, quelles que soient leurs conditions et leur culture intellectuelle. Dans l'esprit, la révélation de Dieu est une manifestation de son infinie sagesse ; elle doit être dans la nature une manifestation de sa puissance infinie. Le miracle, c'est la grande parole de la révélation, écrite par le doigt de Dieu, d'une manière visible, claire, indéniable, dans le livre de la création, et qui accompagne pour la confirmer la parole invisible écrite dans notre cœur. Il fallait^ que la parole divine fût démontrée aux hommes par des faits divins, que la sagesse de Dieu se distinguât nettement de celle de l'homme par un déploiement d'oeuvres] divines, que l'action divine servît de cachet à la vérité] de Dieu. La doctrine, toute sublime, profonde, vraie etj unique qu'elle est, n'eût pas suffi pour rallier l'huma-

' « Car Dieu crée quelque chose de nouveau sur terre ». Jcrém., XXXI, 22.

* Jean, n, 1 1 5 xi, 4i».

* Zeller, Tubinrjer lahrbûcher, i, 2, p. 285. — Zeller réfute ainsi Strauss qui soulieut, dans sa Nouvelle vie de Jésus, que le vrai théisme doit rejeter le miracle.

nité autour de Jésus-Christ. Car, pour la reconnaître pour cii qu'elle est, il faut un esprit mieux fait, une âme plus droite et plus pure, une méditation plus attentive que ne l'ont généralement les masses. Il fallait nécessairement le miracle ', pour éveiller violemment, pour forcer l'attention, pour obliger, par son intervention surhumaine dans la vie humaine, les nonchalants et les distraits à voir de près, à examiner sérieusement. Les philosophes cherchent à établir la vérité de leurs doctrines par des raisonnements bien suivis ; a mais la doctrine chrétienne « possède une preuve qui lui est propre, une démons- « tration divine bien supérieure à la dialectiijue des a Grecs* ». L'Apôtre ' la nomme la preuve de V esprit et de la force ; de l'esprit, parles prophéties; de la force, par les faits miraculeux. — Sans forces surnaturelles et sans miracles, jamais les Apôtres n'auraient persuadé ceux à qui ils faisaient entendre des doctrines et des maximes si nouvelles, d'abandonner leurs traditions antiques pour embrasser des nouveautés qui les exposaient encore à

*Les difit^renls noms qu'on donne aux miracles dans TEcriure sainte indifiucnt leur signiruation, suivant Paspecl sous eauel on les cunsiilère. Us soni (ilibvurôtk, ^jvxau;, virtutcs, c'esti-flire une giande aciion, un ellt t de la puissance divine, une nanileslalion db' la gloire <le Dieu. Ainsi, Ps. cxvn, 10; Marc, F, 30; vr, 5. Us excilent rétoiinmimi et commandenl l'aleDtion, 7ii})h!àltôt ou inù}ihlhim ^x'jiLxaix, pr(xli<jia,})ort€titii; ainsi oel, m, 3; MrMh., xxi, li; Act. des Apof., n, TJ. Ils iiiduiueût

oe cause surnalurelle, /u;^/jù//j, <jTuûx,st\//<a. Ainsi se Iruiiveot Darquês les irois mumenls du miracle; oulolugique, psycho- Ogique el léléologi(iuo.

* Contra Ccls., i, 2.

^ICor., II, 4.

i82 CHAPITRE XIII.

p^îrdre la vie*. «Comment », ditEusèbe^, a les Apôtres du a Seigneur eux-mêmes auraient-ils ajouté foi à ses paro- « les, si la vérité de son enseignement n'eût été attestée «par ses œuvres divines?» Si donc quelques théologiens, cédant au courant des idées rationalistes de nos iours^ ont diminué l'importance des miracles, parce que, 5:uiYant l'idée de Hegel®, des vérités du domaine historique, des faits contingents, ne peuvent jamais servir de preuves pour établir des vérités de l'ordre moral, cette erreur provient de Tidée fausse qu'ils se font de la religion chrétienne et de la révélation. « Saint Paul », dit

* « Les hommes, ayant dea têtes si diversement organisées, ne sauraient être affectés tous également des mêmes arguments, surtout en matière de foi. Co qui parait évident à l'un ne parait pas même probable à l'autre; Fun, par son tour d'esprit, n'est frappé que d'un genre de preuves ; l'autre ne.

Test que d'un genre tout diffM^'cnt Lors donc que Dieu

donne aux hommes une révéidtion que tous sont obligés dej croire, il laut qu'il l'établisse sur des preuves bonnes pour] tous, et qui, par conséquent, soient aussi diverses que lesj manières de voir de ceux qui doivent les adopter. Sur ce raisonnement qui me parait 'juste et simple, on a trouvé que] Dieu avait donné à la mission de ses envoyés divers caractères qui rendaient cette mission reconnaissable à tous les nommes, petits et grnnds, sages et sots, savants el igno-j ranis ». Rousseau, Lettre IIP de la Montagne.

Cf. Thom. Aquin., G. Gent., m, 99. IIoc enim ipsumad suœ virA tutis manifestationem facit interdum. ISuUo enim modo melius\ inanifestari potest. Ncc débet hœc ratio frivohi reputari, quod Dei aliquid facit in naturam ad hoc, ut se mentibus hominum manir^ festet.

* Demonstr. évatig., m, c. 6. — Voyez Origène {Gontr, Cehum, I, 2). Les apôtres n'auraient pu faire croire à leurs paroles s'ils n'avaient pas opéré de miracles.

•T. VI, p. 348.

lîœlilcr*, « qui envisaf^cait tout, non-seulement au point « de vue spirituel, mais aussi ecclésiastique, liait si intime- « uK^nt sa foi avec la certitude de la résurrection du Sei- « L'neur, qu'il n'\\és\[Si'd\)nsix dire : Si le Seigneur 7i*€St pas a ressuscité, notre foi tombe à néant. Comnient pourrail-il 0 en être autrement, puisque la religion chrétienne, en sa « qunlilé d'idée et d'histoire divine et positive, forme un «tout indivisible? Si nos idéalistes et nos spiritualistes f dédaignent les miracles comme fondement de leur foi, a c'est que leur foi est une foi à eux et non la foi en c Jésus-Christ ».

Oui, Dieu devait confirmer sa révélation par des signes et des miracles, pour qu'elle devînt une loi nouvelle pour les Juifs et les Gentils. Car le monde exigeait des miracles pour croire, a Quel miracle faites-vous, atin que nous le « voyions et que nous croyions en vous? » demande l'israélite. « Nos pères ont mangé la manne dans le déc sert, selon ce qui est écrit* ». Lorsque Paul et Barnabe guérirent le boiteux de Lystre, le peuple entier accourut en loule et il appelait Barnabe, Jupiter, et Paul, Mercure • ; on voulait même leur apporter des otîrandes, tant chez les païens était enracinée la conviction (jue les miracles sont la manifestation de la divinité sur la terre.

Comme consé(|uence et pour prix du miracle, Dieu

^^xjmholiquQ^ p. 318. V édit. Toiitt's ces objections, mille • fois irpctecs, cl dopisis des siècles contre les miracles, ont élé Uernièrciiient reproduites par les li&ia\ji and Hevùws.

^Jcan, VI, 30.

•.kd., XIV, 10, H.

184 CHAPITRE Xlir.

exige de l'esprit hnraain qu'il croie à la parole de sa sagesse éternelle ; parce que, dans tous les temps et à tous les degrés de civilisation, l'homme a vu dans le miracle la preuve certaine de la présence de Dieu, parce qu'il suffit d'être homme pour apercevoir dans le miracle la confirmation irréfragable de la doctrine divine; parce que, enfin, chacun à la vue de ces signes visibles et éclatants, qui parlent, quoique muets, si éloquemment, s'écrie plein d'étonnement et d'admiration : Le doigt de Dieu est ici *.

L'humanité veut être conduite avec autorité et non par des subtilités philosophiques. L'autorité est la forme nécessaire de l'enseignement qu'il faut au genre humain. Mais si l'on veut trouver une autorité ^ pour tout le genre humain, il faut chercher plus haut que la terre. De plus, une autorité surhumaine sera nécessairement armée d'un pouvoir surhumain, devant lequel tous s'inchneront bon gré mal gré.

Cette autorité supérieure et indiscutable nous apparaît dans les miracles; aussi disait-onde Jésus-Christ: Il n'enseigne point comme les docteurs de la loi, mais comme un homme qui a la puissance ' I Qui pouvait lui

* Exod., VIII, 19; Jean, ix, 32. « Si cet homme ne venait pas de Dieu , comment pourrait-il opérer de semblables miracles ? »

* Sans doute, Mahomet avait trouvé des adeptes, bien qu'il déclare ne pas posséder le don des miracles [Koran, 13. Sure); mais pour faire pencher la balance, il jeta l'épée dans le plateau. Jésus, lui, n'avait que la croix.

» Uarc, ij 22,

donner cette puissance (\m transformait sa parole en un ordre, et sa doctrine en une loi pour l'univers? C'était le miracle. Personne ne peut accompli?' ces prodiges si Dieji 7iest pas avec lui ^ I Oui, c'était le miracle (jui donnait à sa voix l'autorité divine et affirmait sa souveraineté devant l'univers. Toute objection se taisait devant sa parole, parce que devant ses actions toute puissance humaine n'était que faiblesse *.

* Jean, m, 2. — C'est en voyant les miracles que Nicodème reconnail la divinité de la doctrine. « Muitre, nous savons que vous venez di^ Dieu, car nul ne peut opérer les miracles que vous laites si Dieu n'est pas avec lui ».

• « Si je n'étais point venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils n'auraient point de pécliù ; mais maintenant, ils n'ont point d'excuse de leur péché ». {Jean, xv, 22.) a Les œuvres (luc le Père m'a donné de faire, ces œuvres que je fais, rendent témoignage de moi, que c'est le Père qui m'a envoyé ». {Jean, v, 36.) « ^Juaml vous ne voudriez p.is mo croire, croyez à mes œuvres, alin (jue vous connaissiez et que vous croyiez que le Père est en moi, et moi dans le l*ère ». {Jean, x, .38; XI, 42.)

« Par ce miracle il fit éclater sa gloire, et ses disciples crurent en lui ». {Jean, ii. 11.) Miraculum, dit Gerson {De distinct, vcror. miracul.) SI pin niilitale aut nccessitnte careat eo facto suspcctum est, aient fnis^ct Christitm volare p<'r aéra, ut suiit mnijcrnm sacrilega ptœstùjia. Les miracles ne sont pas des tours de lorco accomi)lis pour satisfaire la curiosité ni les appétits sensuels; ils oui toujours un but éminemment moral. Mais, loi*S(]ue co but ne [)eul être atteint, c'est-à-dire lorsiju'd n'v a ni bonne loi ni disposition à croire comme (liez les Pliarisiens qui attribuaient au démon les miracles de Jésus, ceux-ci n'ont aucune raison d'être. C'est pourijuoi le Christ refuse d'opérer des miracles, unupiemenl pour contenter les sens. {Malth., xii, 22; XIII, îiS.) Le rationalisme qui voudrait enlever aux miracles ilu Christ leur valeur en cherchant à en donner des explications naturelles, ou cpii les me dans Ihypoilièse du mythe, est en contradiction avec lui-même en ce sens qu'il admet dans leur intégrité les paroh-s du Christ, et qu'il rejette l'S actions, taudis que Jésus cunlirme toujours ses paroles pur ses œuvres.

Nous avons cherché à démontrer, par les considérations précédentes, la possibilité du miracle ; mais une nouvelle objection se présente : comment constater avec certitude un miracle ? A quel signe, à quels caractères reconnaîtra-t-on qu'un fait a lieu en dehors des lois naturelles ?

Le miracle, en tant que fait extérieur, est aussi perceplible pour les sens que n'importe quel fait naturel ^ Dès lors, pourquoi ne pourrait-on pas le constater par la voie de Thistoire, suivant les mêmes règles de critique, par les mêmes sources de certitude que tout autre fait?

Le côté extraordinaire de l'événement n'ôte rien à la confiance que méritent par eux-mêmes des témoins ; il oblige simplement à une enquête plus scrupuleuse et plus sévère *. Mais, rejeter un témoignage en lui-même irréprochable conduirait nécessairement à la négation de toute l'histoire, anéantirait l'ordre moral, base de la certitude humaine. Reste à déterminer le caractère surnaturel du miracle. Pour juger s'il y a intervention divine et être en droit d'aiTirmer que la cause qui produit tel fait que nous voyons, est surnaturelle, il n'est nullement nécessaire de connaître toutes les lois de la nature;

* Par exemple, la guérison subite d'un aveugle-né, connu de toute une population. {Jean, ix, 1.

*Les ohjeclions de Spinosa, Hume {Recherches sur V entende' ment humain), cl Strauss {Glaubensl, p. 243), contre la confiance à accorder aux lémoins, reposent toutes sur le refus absolu de croire à la possibilité (Vun miracle; en conséquence, ils aiment mieux admettre le mensonge ou l'erreur de la part du monde entier, plutôt que de croire à la possibilité d'un lait miraculeux : en un mol, ils sacnfient l'ordre moral à l'ordre physique.

WIPACLE ET PROPUÉTIE. 487

aiilronicnl dit, il n'est pas besoin de posséder la sci»nce tinivorsclle. Il est des faits dont le caractère nous oblip^e nécessairement à remonter à une cause surnaturelle I>our les expliquer, des faits tels que l'impossibilité d'adrictlre qu'une force purement naturelle en soit la causo, n'est pas un seul instant douteuse : une résurrection j>ar exemple *. Nous connaissons avec certitude lo mode d'action de beaucoup de forces naturelles; or,

' Nous savons pcrlinommonl qiifi la pourriture du cadavre est en opposition avec la vie. « Qu'on nous cite », disent nos adversaires, « un seul miracle accompli dans des erre» mslances qui aient permis de l'obseï ver cl do le constater, et nous le croirons. Qu'on nous nmène un mort el que, dans la snlle de dissection on le ressuscite sous les yeux des ni(''decins. Voyez Ausonio Franchi {Il Hazionalismo dcl popoîe, n,ed.LosannH, 1801, p. 122). Uenan [Vie de Jésits), fait une semblable demande. La commission d'examen qu'exi^eul Franchi el Renan s'est souvent assembh'Mî pour constater que la scienct; était impuissante à rappeler un moil à la vie; mais c*Ttes, elle regarderait comme au-dessous d'elle de s'assembler pour constater le fait du décès. Chaque homme, en pleine possession de ses facultés, suflit à cet eU'et. Du reste, saint Jean (ix, I), nous rapporte qu'une commi.ssion, telle (pie la veulent Itcuuii el Franchi, s'esl assemblée pour constater la puéiison de l'aven^h'-né. Daunier dil A ce su)el (Chrisicnthum und sein VhrUhevy 1864, x) : « Un prolesseurde philosophie el dech.nue penl fane devant son audiloir»' une foule d'expériences iiiiêre^saules el les renouveler à volmiié ; mais le mnaceesl d'une trop haute oripine puur descendre an rang d'un amusement. La commission d'examen demandée par Heuau ne serait qu'une réunion de pédants infatués d'une vaine science. 8i l'on nous rapportail «ju»' le C.linsl ail eu rinlj-ntiou rt'»*tonner le monde entier par ses miracles et de faire le plus de fracas possible, s'il s'élail écrié: Venez, sceptiques, menteurs, vous tous, mes ennemis, accourez en foule, jo suis prél à accomplir sous vos yeux el dans les circonstances par vous ir -, tel niirach* qu'il vous pi, lira de me d- " r; je

ïi pas il le dire, i^i je lirais ces choses, je lon-

vaincu que Jésus esi un imposteur et un faux prophète»». M. Renan consitlèrc le miracle c.»mme Mérode, qui espérait, ainsi que sa cour, voir un miracle {Luc, xxui, 8), mais le Seigneur se lut.

188 CHAPITRE xin.

nous les voyons supprimées dans ce merveilleux événement, ou mieux nous les voyons vaincues et modifiées , puisqu'elles ne suffisent point à expliquer les faits. Pour être certain que les phénomènes de la vie animale ne sont pas l'effet d'un pur mécanisme, aurionsnous besoin de connaître encore d'autres forces naturelles et d'autres lois que celles du mécanisme? — Mais, disent quelques-uns, quoique l'on ne puisse expliquer les phénomènes de la vie animale comme de purs effets de la matière et du mouvement mécanique, il se pourrait cependant que la vie animale ne fût que le simple produit de la matière. Cette misérable objection pourrait-elle un instant nous faire douter de l'existence des forces supérieures qui se manifestent dans l'animal? Peut-on distinguer exactement la ligne qui, dans l'arcen-ciel, sépare une couleur de l'autre? Peut-on préciser le moment où le jour cesse et où la nuit commence? Je n'en distingue pas moins le bleu du vert, le jour de la nuit.

Si donc nous ne pouvons indiquer exactement la limite où le naturel finit et où le surnaturel commence, nous pouvons néanmoins acquérir une connaissance assez exacte des propriétés de l'un et de l'autre pour distinguer leurs effets. Pour savoir que, dans un cas donné, on a transgressé une certaine loi, il n'est nullement nécessaire de connaître le recueil entier des lois. De plus, bien que nous n'ayons pas une connaissance adéquate de toutes les forces de la nature et des lois qui les régissent, nous en possédons néanmoins une certaine connaissance en ce sens que sur elles repose l'ordre moral et que leur détermination est la base de toute vie morale et sociale.

MIRACLE ET PROPDÉTIE. 189

Car, de môme que l'Iiomme, en tant qu'individu, ne pourrait pas remplir ses devoirs intellectuels et moraux s'il ignorait les lois qui sont la base de sa "vie physique, sans (lu'il lui faille cependant connaître toutes les lois de la physiologie, ainsi l'humanité se trouverait impuissante à atteindre son but sans la connaissance des lois qui sont la condition de son existence.

Il est difficile de préciser jusqu'où va la puissance de l'imagination sur le corps; mais nous pouvons affirmer hardiment qu'elle ne peut en aucun cas rendre la vue à l'aveugle , ni l'ouïe au sourd. Nous ignorons à quel degré de perfection l'induslrie pourra amener les moyens de se mouvoir sur la terre, sur l'onde ou dans les airs; cependant nous savons pertinemment que personne ne peut marcher sur les eaux , apaiser d'un mot la tempête, entrer dans un appartement les portes fermées, s'élever au ciel. Nous ne savons pas combien de temps (juelqu'un peut rester dans une mort apparente ; maisnouïi souunes assurés que le mort ne revient pas à la vie par des moyens naturels. Si nous n'étions pas certains de ces faits, tout droit, toute propriété, toute famille seraient impossibles. Quelqu'un (jui aurait le secret de ces prétendues iorces naturelles su()érieures, serait le maître du sort de tous les autres honunes. a Lx f loi souveraine de toute connaissance, de toute pensée» tla base même de notre vie, le gage de notre certitude « cl de la confiance que nous acconlons à nos sens, tout t cela repose uniquement sur la détermination précise • de la nature des choses », dit t'euerbach '; et en par-

* Ubo' das Wunda', Il part de celle absurde hypothèse que

190 CHAPITRE xiir.

lant ainsi, au lieu de battre en brèche le miracle, comme c'était son intention, il a établi qu'il est possible de le reconnaître et de le constater.

Et puis d'ailleurs, accepter ces faits extraordinaires tels qu'ils se sont passés, les reconnaître pour historiques, mais les attribuer à une connaissance exceptionnelle des forces secrètes de la nature, c'est supposer un miracle non moins grand que ceux qu'il s'agit d'expliquer. Il restera toujours à dire comment une science si singulière, si unique en son genre, s'est rencontrée une fois dans le monde pour n'y plus reparaître.

Quant à la prophétie considérée comme forme et critérium de la révélation divine, il sera facile d'en montrer toute l'importance en peu de mots. La prophétie est l'annonce certaine et précise d'un fait à venir, qui n'est ni ne peut être naturellement connu dans le présent. La prophétie est une prédiction et non une divination ; Idi divination des païens ne sert qu'à satisfaire une vaine curiosité, est toujours au service des passions humaines, tandis que la prophétie se relie intimement aux vérités et aux faits fondamentaux de la religion, comme moyen de dévoiler l'av t du royaume de Dieu sur la terre, principalement aux grandes époques de crise et à l'approche d'une nouvelle ère. La prophétie exprime la parole révélée qui éclaircit les faits révélés ; elle va de pair avec le miracle et communique l'intelligence des faits surnaturels.

« La coïncidence des faits avec la prophétie t>, dit Rous-

le miracle détruirait la distinction essentielle des choses, et la réduiiaiL à n'être qu'une simple apparence..

MIRACLE ET PP.OPîIÉTIB. 191

seau *, a peut être un jeu du hasard ». Il est facile de répondre à cette objection en montrant que les prophéties ne sont pas, non plus que les miracles, des faits isolés, mais qu'elles forment un tout organique, parfaitement Hé et qui se développe dans l'histoire, se raî)porlant à un ensemble d'actions libres, c'est-à-dire à l'histoire delà rédemption future. Que la prophétie ne puis:.'e venir que de l'Esprit divin, dont le re^^ard embrasse tout ce qui existe *, tout le domaine de la vérité, sans pouvoir être borné par le temps, forme de toutes les choses créées, c'est ce qui est évident et qui n'a pas besoin de démonstration. Aussi tous les peuples ont considéré la prophétie comme une conmiunication de l'Esprit divin • et la révélation s'y réfère comme à une marque infaillible de l'intervention de Dieu *. On a essayé d'opposer à la [)rophélie les oracles païens de l'antiquilc, les

• Emile,

• Suntciiim omma, sed icm-pare absunt. CictT-, De Divin., l, 06.

• Si'iuidcm istu sic 7trj/n*oc(in/«r, ut si divinatiosity et dit sint, et il dii iint , sit et divinntiu. Cicér., De Diiinat., i. b. (il. Xt'iiopli., Memor., i, i; Ovid., Fast,, i, 45G; Amiuiau. Maicell., xxi, \.

*a Je vous dis ceci di^s inainteiiaiit, avant que la c!; " f^

rive, alin que lorsiprelle arrivera, vous me reconnais

iir c«' (pic je SUIS». Jcin, xni, 19; Xiv, 29. — Selon s.aiil

stil), AjKiiij., I, 30, la |ii(t|ilu'ii«' est la plus sOre preuve ilo

i révélaiionjjivine. Dieu preJil l'avenir li'lsraêl (£xoi..ni. 12),

, t raccompliss«!menl «le celle préilicUon iloil tMre pour .M âso

> marque de su mission diviinî. Les prophètes, pour qu«' le

"Uple les ( roie, lui monlrenl r.n((»inplissemenl de ce qu'ils

Il (leja pré.lii. (/ iitv;., n. ;ji; />,/«., VII, H; xxxviii, 7. Le

iiisl renvoie aux pro|i|jélies dr TAntien Tes'auienl et aux

"Mies propres. [Jean, xvi, 1; v, J'J ; Alattn., xxvi, 2».)

devins déjà cités dans les Prophètes S It^s pratiques actuelles du chamanisme asiatique % et en dernier lieu entin les phénomènes du somnambulisme ; mais ce parallèle ne peut être admis, car, indépendamiDent des nombreuses fraudes et des erreurs que l'expérience a parfaitement dévoilées dans ce ténébreux sujet ^ le somnambulisme, loin d'être un ennoblissemert de l'esprit, n'en est pas même une faculté normale ; c'est plu tôt une affliction maladive, qui ôte à l'esprit la possession et jusqu'à la conscience de lui-même; tandis que la prophétie nous montre Fintclligence eu pleine possession d'elle-même et grandissant sous l'inspiration divine.

Quelque grande part qu'il convienne de faire à la supercherie des prêtres païens dans la divination et les oracles de l'antiquité, comme aux illusions que Ton se fait à soi-même dans le somnambulisme moderne, nous sommes cependant bien éloigné de vouloir , sur ces matières, tout expliquer par ce moyen. Les hommes qui connaissent le mieux l'antiquité s'accordent à reconnaître qu'il y avait bien quelque réalité au fond de ses pratiques divinatoires * ; et les Pères de l'Église, ainsi que l'apôtre saint Paul ^, y voyaient une intervention des

^ Isaî., vni, 19; xix, 3.

2 Mcrgenblalt lahrg. 1829, n* 294.

3 Cf. Cnrrière, Critique de l'anthropologie de Fichté. Ausburger Aîimgm. Zeitung^ année 1850, p. 5379.

* Compnrez Ollfiied Muller, Borier, ji, 3iO. — K. F. Hermanu, GottcsdicnstUche AUherthûmer der Griechen, p. 195.

•> « Or, il arriva que nous allions au lieu ordinaire de «a

puissances infernales. Les oracles, et notamment les oracles rendus en dormant, et le rhéteur Aristide * indique assez clairement leur rapport avec le somnambulisme, les oracles, disons-nous, la divination et le chamanisme se [)roduisent à la condition que l'homme retombe dans le courant universel de la vie de nature, de la vie instinctive, telle qu'elle se montre dans le rè":ne animal par le pressentiment et le présage. Tout cela n'est qu'un état anormal et maladif qui se rapporte toujours, non à un avenir éloigné, mais seulement aux besoins présents, aux actualités les plus pressantes de la nature, sans parler du lang.ige si souvent vague, indécis et même faux dans lequel il s'exprime le p'us souvent *. Aussi, tout ce que Ton raconte des visions des sonmambules, toutes les fois qu'il s'agit de communications sur le monde des esprits, se réduit soit à un simple jeu de l'imagination, soit à des réminiscences bibliijues et religieuses. Platon voyait trèsjuste dans cette question, lorsqu'il mettait l'intelligence

prirro; nous rencontrAmos une sorvantf^ qui, ayant un esprit

dft pyihuu, appoiUil un grand p:aiii il ses niuUrcs en duvmant.

EUm so mil à nous suivr»', Paul et nuus, tn crianl ; Ces

hommes sont des serviliuirs du Dieu Irùs-hau', (jui vous an-

iioncrnl la voie du salui. VA\r lit la mt^uie tliose durùnl

plusieurs jouis. Mais Paul ayant peine à la soulVtir. se retourna

vers elle, t-l dit à l'espnl : Je le conimaU'ie au ikwu de Jésus-

iiisl do sorlir de celte lillo, et il sonil à l'Iieuio même ».

\\ des lies Apôtres, xvi, Ifi-lS.) Lurtanre (^^<;h^l(. rfie.. iv, 27;

j ik mortib. }>ersccutor., x) p.iile plusieurs lois du trouble que

I ret^srnuiient les sainliies et les oracles païens lorsque des

l chrêliens se si^niaiiuit de la eroiv.

I ' 1, p. liJ.

• « Le somnambulismo », dit Lnrordaire, « n'a jamais pu mOme ser\ir d'auxiliaire i\ la lolice sccrùlc ».

Aroî. DU r.un;sT. — Toiiiî U. IJ

i^.i CEAVUKE 111!.

philosophique, opération de Tesprit, fort au-dessus de la divination^ dont il plaçait le siège dans le foie, soupçonnant le rapport de la divination naturelle avec le système ganglionnaire \ « Quand on s'est pénétré »,dit Garus *, « de la pensée que nous sommes liés et formons un < même tout avec l'univers entier, avec notre système a solaire, avec notre terre et surtout avec la nature qui a nous environne , que noire essence est constamment « traversée et influencée, quoique à notre insu, par les a irradiations vitales de toutes ces sphères, on s'étonne « beaucoup moins de certaines perceptions mystérieuses « de nos nerfs, de certains pressentiments extraordi- « naires. Puisque notre sensibilité s'accroît parfois, soit à c cause de l'irritabilité accidentellement plus forte des « nerfs, soit en raison de la force relativement plus « grande des impressions, jusqu'à être atîeclée de ce qui « se passe en certaines régions de notre être, dont nous « n'avons pas ordinairement conscience, [^ourquoi cette « même sensibilité ne serait-elle pas susceptible aussi de a s'étendre dans ses rapports avec le monde extérieur de a manière à saisir parfois des influences qui ordinaire- « ment lui échappent? Les changements de température, « un orage qui menace, des froids vifs, tous ces mouve- G ments de la pression atmosphérique, de l'électricité, du c magnétisme, agissent matériellement sur les sains a comme sur les malades, sur ceux qui ont la îensibiJito € obtuse, comme sur ceux qui l'ont très-vive, et cepen-

* Timée, p. 71.

^Physis, 1851, p. 341.

MIRACLE ET PROPHCTIî!. 195

o danl ils passent inaperçus chez les uns et «ont ressentis a des autres. Là, et là seulement, se trouve tracée la voie a qui mènera à comprendre la raison de ces perceptions « surprenantes et difflciles à expliquer. On arrivera ainsi 0 à voir que, par exemple, un songe, une vision magné- « tique qui nous offre dans le présent l'image d'un évéu uenient nécessairement mêlé à la trame de notre vie « mais non encore accom[di, peut s'expliquer tout aussi c naturellement que le pressentiment qu'un corps ma- « ladil^et irritable a présentement de certaines variations a de températures qui ne s'accompliront, il est vrai, que a plus tard, mais qui sont déjà en préparation. Il en sera t de même des autres phénomènes de la clairvoyance. 0 Nous admettons comme un fait constant l'instinct des a bêtes, parce qu'il n'est pas possible de le contester; 0 mais le pressentiment, chez l'homme, est-il moins ina compréhensible que l'instinct ? Ils vont tous les deux de a pair et parallèlement l'un à l'autre. L'instinct des ania maux est la perception immédiate de ce qui regarde € leur conservation, et le pressentiment est le sentic ment immédiat de changements qui se préparent ». — « 11 est très-certain d, dit Gœthe, a que dans certains cas a les fibres sensibles de notre âme peuvent atteindre aua delà de nos limites corporelles, qu'elles jouissent |)ar- « fois du pressentiment ou même de la vue réelle de notre

• prochain avenir. Nous sommes dans un milieu dont

• nous ignorons les mouvements et les influences sul* t nous, ainsi (pie les relations avec notre âme. Nous a avons tous en nous (|uelque chose des forces élcclri-

• ques et magnétiques. Il m'est arrivé souvent, lors- €qne j'étais en compagnie d'un ami et que j'avais l'es-

4^5 CHAiiiRB XIII.

« prit vivement occupé d'une pensée, de voir cet ami « me parler le premier de ce que j'avais dans Tesprit. « Une âme peut aussi agir sur une autre par sa présence « muette ».

Il est certain que toute la Grèce eut, jusqu'après la guerre du Péloponèse, un grand respect pour l'oracle de Delphes ; que des hommes tels que Sophocle, Socrate et Platon le tenaient en très-haute considération; Platon* même le loue formellement d'avoir rendu de grands services à la Grèce dans ses affaires tant privées que publiques; ne peut-on pas se demander si de simples pressentiments de lucidité et de clairvoyance auraient pu valoir à l'oracle cette réputation et ces respects ? Mais il faut remarquer avec Ottfried Muller *, que dans les temps très-anciens, les organes d'Apollon annonçaient, non ce qui se ferait, mais ce qui devait se faire; non l'avenir, mais le devoir : la participation à la science divine, la guérison de la blessure que le péché a faite à l'intelli-

* Phœd.i p. 244.

^ Les Doriens, i, 341, 2« édit. « La mission véritable des oracles se trouve exprimée avec justesstî par le molôsixioTeOeiv; ils n'avaient pas été institués pour satisfaire le désir curieux de savoir l'avenir, irais pour publier les volonics, les prescriptions divines. Schœtuann, zu Aeschyî.Eumen., p. 75. « Comme les Grecs n'avaient point de livres sacrés » dit Dœllinger, « ni de sacerdoce enseignant avec autorité, l'oracle de Delphes leur tenait lieu d'un haut tribunal religieux dont les décisions étaient estimées infaillibles comme émanant de la divinité». C'était donc une croyance lamilière aux Grecs que toute science supérieure vient de la divinité. « Les héros d'Homère n'auraient pas hésité à reconnaître que toute leur science leur venait des dieux, et que le commerce de la divim ^; avec l'humanité était un fait historique ». îN'eegelsbach, Théologie homérique^ iv, 3.

BIinACLi: ET FltOFUÉllE. ^«J7

gence hu : aine, tel fut le but suprême et véritable (jne le? oracles se proposèrent avant tout*. Mais, de bonne heure la forme extérieure des oracles ne fut plus qu'un insignifnnl jeu d'esprit; la raison politique toute seule les inspira. Aussi, dans les derniers temps de leur existence, les oracles relèvent-ils entièrement des cau>es p irement naturelles qui produisent le somnambulisme. Cicéron' expliquait la déchéance de l'oracle de Delphes, par la raison que la vertu inspiratrice de la terre s'était éteinte. Exhalées violemment et non prononcées sage- DitMit, les réponses de la pythie élaient recueillies par le prêtre qui les interprétait d'abord. L'obscurité', l'anibiguilé des oracles dont le sens ne pouvait être éclairci que par l'événement, était déjà quelque chose qui était devenu proverbial *dans l'antiijuité. Une connaissance même superficielle de la divination anti(|iie, de la nature des oracUs, de l'usage auquel ils servaient*, du peu de

^Cf.Sliefelhngon, Théologie des I[cidc7ithum<. Regonsburg, 1858, p. 133.

• De Divinatione, i, 19.

• Luci<Mi [Diahg. Jun. et Ijaton.) : « Apollon se donne pour loiii savoir, mais il Ironiiu» ct'ux qui U* consulii'iit, par ^es r»''pousrs ol)s(MJies et amincies ». Cl". Terlull., Ai)olog , c. 22. Ambigititates tempérant in evcntus,

• ﻜllinj;er, Ueidenthum uwl Jitlenthum, p. 190. Tholuck, Die ^oraphcten uni ihrf Wc'astitiutujcn, (ioiiia, lS«îl, p. G. On ('«tniiail

ropiiiiiMi J«' CictMoii {Ik hiiiiiit., I. il, lit)), interyretem egere inter^irete, et sort' m ipsam ad sorttm esse referewiain.

' Miniiciiis PVlix [OdnWy c. 20) rappelle aux pau»ns de son

, lomps la plaint»' (!•• hciiiosiliêncs, distant (|ue la pythie pnilip-

I pisuil. (':ict'r., De Diiin y u, 57.)

198 CHAPl'iUE X*.i.

cas que les prêtres eux-mêmes en faisaient, siiifflra donc pour montrer l'intervalle immense qui les sépare des prophéties de TAncien et du Nouveau Testament. Précisons la différence en quelques mots.

Les prophètes ne sont pas esclaves de Tesprit qui s'empare d'eux ; ils conservent la conscience d'eux-mêmes, ils ne perdent point leur personnalité et leur liberté ; au contraire, leurs qualités et leurs facultés personnelles les plus intimes se déploient principalement sous l'inspiration du souffle divin. Ils deviennent les champions et les hérauts de Dieu et les martyrs de sa cause. La divination trouve sa raison d'être dans certains états qui aifectent à la fois le corps et l'âme ; elle prend naissance dans les régions inférieures de l'organisme, dans le système ganglionnaire; elle vient d'en bas, tandis que la prophétie descend d'en haut, a ses racines dans la vie intellectuelle et morale. C'étaient des femmes qui remplissaient de préférence les rôles de prêtresses et de devineresses à Delphes, à Dodone et à Didyme. Le chœur des saints prophètes au contraire se compose presque exclusivement d'hommes. Des vapeurs qui s'élevaient de la terre entr'ouverte^ et qui donnaient le vertige aux troupeaux qui venaient paître en cet endroit, voilà ce qui attira l'attention sur l'oracle de Delphes. La Pythie recevait ces émanations enivrantes, mâchait le laurier narcotique, et buvait à la source de Casialie. A Hysie, à Claros, les de-

*Plutarque parle des sources et des exhalaisons enivrantes.

Mor., p. 432 : MavTtAov p£ùp.a xal Trveùaa. — Grégoire de Nysse, n, p. 81 : "Y^'wpTtp.avTi^tov'Trapaoopà; xai [x'/via; t&;ç -^'suaajAJvoi; tvep-]faJ^ojA£vc*

MIRVCLE ET PROFUÉTIE, i99

vins buvaient des eaux enivrantes ; à Argos, le sang du sacriûce. La production extérieure de l'oracle avait pour caractère l'irritation nerveuse, c'est aussi le caractère du somnambulisme, soit qu'il provienne de certaines affections maladives des nerts et sans moyens artificiels, soit qu'on le provoque artificiellement à l'aide de la jusquiame, de la belladone et autres nar^ coliques.

La [)réparation des prophètes de Dieu, au contraire, consiste dans le jeûne, Moïse par exemple, et dans la continence, dans les réunions religieuses, dans la méditation et le recueillement. La divination est une espèce d'ivresse, l'âme du voyant n'est plus libre. Le propre du devin consiste < n ce qu'il est hors de lui-même, qu'il subit une violence, qu'il est agité comme un insensé. Il en est tout autrement du prophète, il conserve tout son sang-froid, tout son bon sens, la pleine possession de lui-même et la claire intelligence de ce qu'il dit', a Les devins », dit Platon *, a parlent beaucoup, mais sans savoir ce qu'ils • disent ». La sphère dans laquelle se meut la divination est celle du monde des sens dans ses rapports avec l'individu, celle des intérêts finis. Le pro[)liète ne connaît que le royaume de Dieu et considère tout au point de vue de la vie éternelle. Lorsciue ra[)ùlre saint Paul 1 1 les 1 saints Pères attribuent les effets de la divination à re?[)rit

^ ' Chrysost., //om. xxix, et ey*. i ad Connth. Cf. Tliom. A<]ii., Sunmki theoliKj., Il, II, ijii. ciwiv. an. 4. (^nm aliquis i\»j)i'>nt se moveri a S/'tnfu sancto mi mm un vel significuAdum

WtTbovel facti)^ hdc inopric ai i .uet.

' Apolog. Socrat., p. 22.

du mal *, ils énoncent une vérité profonde. En effet, ce déchaînement et cette excitation malsaine des plus basses facultés de l'âme, celte provocation de la vie sensilive et ce refoulement de toutes les hautes facultés intellectuelles, du sens intime, de la conscience et de la liberté, tout cela a pour effet de livrer Tâme sans défense aux puissances, au prince des puissances de ce monde. Une grossière ivresse des sens, un vertige furieux ne peuvent pas être les caractères d'un esprit bon et saint, parlant aux hommes *.

Il reste donc vrai que le miracle et la prophétie sont les formes que prend la révélation divine pour se présenter aux hommes. Le prophète est l'organe inspiré de la révélation ; prédire l'avenir du royaume de Dieu, telle

^ I Cor., X, 14.— Tertull., Apoîog., xxii seq. — Lactant., De mortibus persecut.fX. — Cyprian,, De idolor. vanit., xiii. — Orjgen., C. Gels., vu, 4. Athanas.j De Dicaniat. Verbi, p. 64, 85, iOO. — Euseb., Demonstrat. evang., m, 6. — Cyrill. Hierosol., Catech. mystag., i. — Augustin, De Civitat. Dei, xxii, 5. L'oracle d'Apollon à Daphné, près Anlioche, se tut, parce que le corps du martyr Babylas se trouvait dans le voisinage ; Julien fit immédiatement enlever le cercueil. Socrat., Eist. ecdes., III, 48. Sozomen., Hist. eccles., v, 19.

* Comparez la description de Virgile :

...Subito non vultus, non color unug,

Non comptcE mansere comae, sed pectus anhelum,

Et rabie fera corda tument.

jEnéide, vi, 46.

Cf. Haneberg, Geschichte der bibl. Offenbarung, page 240. -- Lucain décrit en ces termes la Pythie de Delphes i . . .Bacchatur démens aliéna per antrum Colla ferens, vittasque Dei, Phœbeaque serta Erectis discussa comis, per inania templi Aneipiti cervice rotat, spargitque vaganti Obstantes tripodas, raagnoque exaestuat igné, Iratum te, Phœbe, ferens.

Voyez Bossuet, Sermons, premier dimanche de Carême^

KiRAcr.r rx prophétie. 201

e?i sa mission non pas exclusive mais principale. La prophétie est l'expression d'une sagesse surnaturelle, et le miracle, la manifestation d'une puissance égaKment surnaturelle : ils forment l'un et l'autre les signes caractéristiques et les moments de la révélation. La révélation est-elle nécessaire, le miracle et la prophétie le sont aussi.

Nier ceux-ci, c'est nier celle-là, et élever une harrière infranchissable entre le Créateur et sa créature. C'est perdre en même temps la foi et l'espérance ; c'est tarir les sources qui donnent à l'homme l'immortalité, c'est fermer le ciel et river la vie à la chaîne insupportable de la fatalité.

Que Dieu fasse un miracle devant mes yeux, ou bien qu'il me prédise un événement et je croirai! Tel est le langage de bien des gens. Pounjuoi Dieu ne consent-il pas à cette demande, afin de convertir ainsi des milliers d'incrédules à sa foi?

Un tel propos contient à la fois une ineptie, une impiété et un mensonge. Une ineptie ; car, le miracle et la prophétie sont des faits extraordinaires, des actes insolites de la puissance et de la sagesse divine ; or, ils cesseraient d'avoir ce caractère s'ils se produisaient en tout temps et en tout lieu à la prière et selon le désir du premier venu *•

' « Le gouvernement du monde enlier». dit saint Augustin

(TV. XXIV, I inJoan.), « esl un plus grand miracle que la nour-

riUird tlouniH; à cniq nulle poi'sonni'S avec cinq pains; cl

I cependant, les lioinmrs aduiirenl plus le second nnracle que

^ le proMiier, non pas (ju'il lui soii supérieur, mais parce qu'il

' est plus rare. C'esi pourtiuoi Dieu so rt^serve il'opt'reT de.>

miracles en lenips opporlun alin d'éveilkT l'allenlion dos

lioinmes par la rureiù d'un laii plutôt que par la grandeur de

l'action ».

202 CHAPITRE XIIl.

Ce ne seraient plus des miracles. La prophétie, elle aussi, doit être rare, autrement elle bouleverserait Thisloire, ôterait à l'homme le libre arbitre et le mérite. « Si Dieu a se découvrait continuellement aux hommes », dit Pascal \ a il n'y aurait point de mérite à le croire; et s'il « ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi». Une impiété ; car il donne à chaque homme le droit d'imposer à Dieu les conditions auxquelles il veut vendre sa foi. Que serait-ce qu'un Dieu que l'homme ferait descendre au rang de bateleur et de comédien^ et que la cupidité, la curiosité et la sensualité % toutes les passions feraient servir à leurs caprices et à leurs excès ? Si tu es Dieu, disait le tentateur à Jésus, précipite-toi en bas, dis que ces lierres deviennent du pain, descends de la croix. Un mensonge; parce que riiomme qui manque de bonne volonté, qui est opposé à la foi par les sentiments de son cœur, ne serait pas amené à la foi même par un miracle qui s'opérerait sous ses yeux. « Si j'avais vu un miracle », disent quelques-uns, « je me convertirgiis. Us ne parleraient pas

* Pascal, Pens., n, art. 16.

* On trouve dans un ouvrage déjà cité (J. Gagnier, La vie de Mahomet, t. i, ch. xix), une semblable idée" de Dieu et du miracle. Halib, le fils de Malec, chef influent parmi les Arabes, promit à Mahomet de croire en lui comme au prophète de Dieu, à condition qu'il opérerait sous ses yeux des miracles, ou plutôt une série de miracles tous plus fantastiques les uns que les autres. D'un bond, la lune descendit sur la Kaaba, en lit sept fois le tour et se prosterna devant Mahomet après ce pieux pèlerinage, puis elle se sépara en deux f^ariies, dont l'une se dirigea vers l'Orient, et l'autre vers l'Occideni, et, après que ses deux moitiés se furent réunies, la lune otfrit ses services au prophète. C'est ainsi que M Renan se tigure le miracle ; une comédie qu'on peut renouveler à volonté pour satisfaire la curiosité de sa fameuse commission.

MIRACLE ET pnopnÉTFE. 9.03

«ainsi s'ils savaient ce que c'est que conversion* <. Ils trouveraient mille excuses, ils diraient qu'ils n'ont vu qu'imparfaitement, qu'ils ont élé le jouet d'illusions, et allégueraient une foule de raisons évasives. a Si je devais «voir une résurrection », dit Rousseau, a quelque frapa pant que pût me paraître un pareil spectacle , je ne a voudrais pour rien au monde en être témoin; car, que a sais-je ce qu'il en pourrait arriver? Au lieu de me rena dre crédule, j'aurais grand peur qu'il ne me rendît que « fou » .

Tout cela n'est que la confirmation de ce mot si profond : « Ils ont Moïse et les proplièles ; s'ils ne les croient a pas, ils ne croiraient pas non plus si un de leurs morts « venait à ressusciter* d. — a Si les contemporains du « Seigneur », dit Lessing',<i ont eu pour affermir leur foi a la réalité même de son ap[)arition, nous sommes largea ment compensés de cette privation par des preuves que a les témoins de son existence ne pouvaient avoir. Ils a n'avaient devant les yeux aue la Ixise «le l'édifice sur a laquelle, pleins de confiance en l'avenir, ils vinrent chaa cun déposer leur pierre; tandis uu'il nous esl donné de « voir cet immense édifice dans la plénitude de son aclièa vement ».

Déjà saint Augustin * avait fait cctic observation : « Le

* l^scal, Pens., ii, arl. 6.

•Luc, XVI, 31.

•ft«. Werfe;, v, p. 4 64.

* Senti, ex VI. Cl. Smn. ccxLii : Siintles Hlis swmiw et nos. Qmtkodo lUiUlurn vickOant, et de cori^ore credcbojU, sic nos corpus v*-

soi- CHAPITRE XIII.

« Christ », dit ce saint docteur, s'est manifesté tout entier « aux Apôtres et à nous ; mais, ni aux Apôtres ni à nous, il « n'a été donné de le Toir tout entier. Ils le virent, lui, <r la tête (do l'Eglise), et crurent au corps (l'Eglise) ; et nous, « nous voyons le corps et nous croyons à la tête. La fon- « dation et la durée de l'Eglise au milieu des orages de « tous les siècles, est le plus grand des miracles se perpé- « tuant à la face de l'univers, l'accomplissement enfin de «toute prophétie ». «C'est un miracle toujours subsistant « qui confirme la vérité de tous les autres, de sorte qu'au a lieu de s'étonner de ce que Dieu nous propose à croire « tant de choses si dignes de lui, il faut s'étonner au con- « traire de ce que, ayant établi la foi sur une autorité si « ferme et si manifeste, il reste encore dans ce monde des « aveugles et des incrédules».

« Ou'attendons-nous donc » , continue Bossuet *, « à nous 0 soumettre? Attendons-nous que Dieu fasse toujours de a nouveaux miracles ; qu'il les rende inutiles en les con- G tinuant ; qu'il y accoutume nos yeux comme ils le sont a au cours du soleil et à toutes les autres merveilles de la «nature? Ce qui s'est passé nous assure de raveci nir : tant d'anciennes prédictions si visiblement « accomplies nous font voir qu'il n'y a rien qui ne « s'accomplisse ; et que l'Eglise , contre qui l'enfer^

demus, de capite credamus. Invicem nos arJjuvant visa nostra. Adjwoit eos visus Christus , ut futuram Ecclesicvn crederent ; adjuvat

nos visa Erxiesia, ut Christum resurrexisse credamus Habemus

gratiam dispensationis nostrœ : ad credendum certissimis documenlis iempora nobis sunt in una fide distributa.

* Bossuet, Hist. univ., ii.

«selon la promesse du Fils de Dieu, ne peut jamais a prévaloir, sera toujours subsistante jusqu'à la con- « sommation des siècles, puisijue Jésus-Christ, véria table en tout, n'a point donné d'aulies bornes à sa t durée »•

CrtÉDIBILlTÉ DE L'HISTOIRE ÉV ANGÉLIQUE,

I.a révélation et l'histoire. — Le christianisme est le pivot de l'histoire universelle. — Irifiiience du christianisme au point de vue intellectuel, moral et social. — Elle ne peut avoir pour cause que la réalité historique de Jésus-Christ. — Les faits évangéUques rapportés par les historiens latins, grecs et hélreux. — Tacite, ^uétone, Pline, Josèpbe et le Talmud. — L'authenticité des évangiles prouvée par leur caractère officiel, leur suscription, l'usage qu'on en f.iisait dans le culte public, et enfin par le témoignage des saints Pères et de l'Eglise, et par le sang des martyrs. — L'authenticité et la crédibilité des évangiles prouvées par des raisons intrinsèques. — Objectivité de leur composition et son unité. — Nouveauté et sublimité de la figure de Jésus. — L'histoire évangélique dans sa concordance avec la chronologie, l'archéologie et la géographie. — Hypothèse du mythe. — Ses fausses prémisses. — Définition et caractères du mythe. — Ils n'ont rien de commun avec l'Evangile. — Le mythe est préhistorique, local et national. — Apparentes contradictions dans les évangiles. Elles confirment l'authenticité des évangiles et leur crédibilité. — Les apocryphes.

Si la révélation, et principalement Celui qui est la plénitude et la consommation de la révélation , Jésus- Christ, a paru dans le monde, il n'a pu passer inaperçu; Thumanilé doit parler de lui, de sa doctrine, de ses œuvres, de ses abaissements et de son exaltation. Interrogeons donc sur Jésus-Christ, la conscience de l'humauilé, l'histoire. La subtilité des sophistes peut se jouer de la vérité et opposer à chaque raison une raison contraire. Mais le mensonge rencontre un adversaire invincible, un juge incorruptible, l'histoire. L'histoire domine l'homme.

CRÉDIBILITÉ DE l'hISTOIRE ÉVANGÉLIQUK. 207

les illusions et les artifices de riiomine ne peuvent rie:i sur elle, pas plus que sur les lois de la nature. Car l'histoire, aussi bien que la nature, est l'œuvre de Dieu ; il l'a érigée comme une digue puissante destinée à protéger la vérité contre les furieux assauts de la passion et du mensonge.

Puis donc que l'iiistoire est la puissance au tribunal de laquelle tout comparaît, devant laquelle tout s'incline, qui prononce en dernier ressort et sans appel sur toutes les hauteurs et profondeurs de la vie, qui arrache à l'hy- ; ocrite son masque et dissipe Terreur; puisque l'histoire (lu monde est le jugement du monde, il faut donc aus^i que le christianisme en appelle à l'histoire. La personne et la vie de Jésus-Christ, le christianisme, en un mot, est-il réellement de l'histoire, ou bien simplement une fable ingénieuse, un mythe sublime? Porte-t-il la confiralion ou le cachet historique dans la conscience du monde ; est-il écrit dans la mémoire du genre humain en caractères ineffaç ibles, comme ces inscriptions gravées sur le marbre qu'aucun pouvoir au monde ne saurait plus anéantir? — Oui, il en est ainsi. La personne et la vie de Jésus-Christ sont de l'histoire, de riiistoirc vraie et réelle, et ses doctrines sont également de l'histoire. Oui, le christianisme c'est de l'histoire, les doctrines clirc tiennes elles-mêmes sont imjiliquées dans le tissu historique comme partie essentielle ; mais le christianisme est encore plus que cela; c'est le pivot sur lequel tout roule, c'est la raison souveraine qui explique tout, c'est ' la clef qui ouvre tous les secrets de l'histoire. Sans le christianisme, l'iiistoire du monde est un livre clos et «celle de sept sceaux.

Afin de mettre dans tout son jour le caractère historique de la vie et des actes de Jésus, nous considérerons premièrement le témoignage que lui rendent l'histoire universelle et l'état du monde ; nous examinerons en second lieu le témoignage des historiens non chrétiens; enfin nous traiterons de la crédibilité des récits évangéliques et nous montrerons la nullité de toutes les objections qu'on a élevées contre leur vérilé dans les temps anciens et modernes.

Quel eti le témoignage de l'histoire en faveur de Jésus- Christ? Voyons d'abord tout sans nous occuper des saintes Ecritures; supposons qu'elles n'existent pas. La vie et les actions de Jésus n'en conservent pas moins une certitude égale à celle des faits historiques les plus constants. Lorsque, de la superficie du globe, le naturaliste pénètre dans les entrailles de la terre, il découvre partout desi traces d'une gigantesque catastrophe, qui a changé rétatj du globe et lui a donné sa forme et sa figure actuelles.] De même, lorsque paitant du présent, l'historien re-j monte dans les profondeurs du passé et de rhisloire du monde, il aperçoit aussi à chaque pas des vestiges d'une révolution fondamentale qui a donné au monde son organisation actuelle. Et cet événement grandiose, q'iii a ébranlé et transformé le monde, et que tout historien] rencontre dès le premier pas qu'il fait dans l'histoire de] rhumanité, c'est l'avénemenl de Jésus-Christ, c'est le] christianis:î:e. « La fondation de l'Eglise catholique est) « le complément d'une préparation plusieurs fois miliéa naire ; c'est en même temps le point de départ d'un c nouvel ordre de cùoscs. Le monde avant Jésus-Christ et « le monde après Jésus- Christ, telle est la division rigou-

DE l'histoire ÉVANGÉLIQUE. 509

cr rense de l'histoire du monde \ L'état actuel du monde « est une fleur , un fruit dont la racine est en Jésusa Christ; un grand fleuve arrose et féconde rhumanilc, c et sa source est Jésus-Christ. Avec lui ont été apportés a au monde les germes d'une civilisation destinée à a embrasser l'univers en tous sens, et qui est encore en a voie de développement et de croissance; c'est une mine 0 inépuisable d'idées créatrices, une plénitude de formaa lions nouvelles dans l'Etat , dans TEglise , dans la a science, dans la morale'».

Jetons un coup d'œil sur le monde ; nous verrons se dérouler successivement ?ous nos yeux de puissants empires : l'Assyrie, Babylone , la Macédoine el enfin l'empire romain. Mais à peine sont-ils arrivés à leur apogée, que déjà, miné; dans leurs fondements, ils s'écroulent bientôt avec fracas. Quel spectacle différent nous offre le monde nouveau : un empire paraît, qui embrasse la terre de l'Orient à l'Occident, du Non! au Midi. Il ne s'est pas élevé sur les cadavres des vaincus ; il n'est point cimenté par le sang des nations, et pourtant il existe depuis dix-huit cents ans 1 Jamais unité ne fut plus complète, jamais puissance plus forte. Quel est le fondateur

* Dœllinpcr, Cristenthnm xmd Kirche. Vorw. : Si l'on croit rhistoire évantïélKiiK.', on doU aussi ajouter foi ù rancitMiiie alliance ; I'acc.)niplisst'nirnl dcspropliélies prouve leur vérité ; Jésus lénioi^jne pour Moïse.

* Id.f loco citato. — En admottanl un prinripc lonjonrs fixe n ininiuablt', on [x-ul parl«'r de la pcifeclibilité du christianisnie ; mais il y a loin de là à ce perfi'clionneiin'nt »iu elinsii.misiue que rî^venl les ralionalisle.^ anciens et nioilern«\s. Le ( hnstianisnie est la religion absolue. {Ucb., i, 1; Matth., x.vviu,

); Juan, i, 14.)

Al'OL. DU CilRIST. — ToMi II. i\

210 CHAPITRE XIV. — CREDIBILITE

de cet empire? Est-ce un homme? Mais ce qui est humain est périssable. Non, c'est un Dieu, c'est Jésus- Christ.

Si nous regardons le yieux monde, nous voyons des sages, des philosophes. Ils rassemblent autour d'eux des disciples qui portent le nom du maître ou celui de son école ; ils se nomment Pythagoriciens, Platoniciens, Péripaléticiens, Stoïciens. Mais un demi-siècle ne s'est pas encore écoulé et déjà l'école se dissout et tombe en poussière ; le disciple secoue le joug du maître, il devient maître à son tour ; ce n'est plus ipse dlxiî^ c'est dico ego, — Nous tournons nos regards vers le monde nouveau : nouveau et tout autre spectacle. Voici une communauté qui s'étend sur toute la terre ; aucune contrainte ne lui impose l'unité, et cependant ses membres sont étroitement resserrés par le lien d'une parfaite unité, qui est celle de l'esprit et de la foi qu'ils confessent tous d'une même bouche, d'une même langue, d'un même cœur*, le nègre comme le Caucasien, le Malais comme l'Indien, le savant comme l'ignorant, l'enfant aussi bien que le vieillard *. Qui l'a fondée, cette communauté qui ne connaît qu'un seul chef à qui elle obéit, dans laquelle réside

* Déjà Tertullien {A'polog.^ xxxvii) et S. Irénée [Cont. Rœres., i, 10) avaient appelé l'aUention sur l'unité de croyance, ctiose inouïe jusqu'à ce jour.

*Le christianisme, le premier, renversa les barrières qui séparaient les grecs des barbares, les juifs des païens, la race blanche de la race de couleur. Celte grande idée humanitaire, que tous les hommes sont frères, se chercherait vainement dans Platon et Aristole. (Max, Mùller, La Science du langage, Leipzig, 1863, p. 106.)

DE l'histoire éva>géliqce. 211'

une seule pensée, que tous partagent, une seule loi qui sert de règle à tous? La doctrine d'un homme n'est jamais une doctrine universelle et complète ; donc ce fondateur est plus qu'un homme, c'est Jésus-Christ,

Nous nous tournons vers le vieux monde, et nous entendons le gémissement de l'esclave que l'on opprime, que l'on écrase ; et nous voyons la figure de la femme déshonorée, flétrie; et le râle de mort des enfants que leurs mères tuent, que leurs pères exposent; nous voyons aussi le souverain élevé sur le trône de la divinité, et les autres hommes prosternés devant lui, le front dans la, poussière. — Révoltés à cette vue, nous nous tournons vers le monde moderne. — Ici, plus d'esclaves. L'esclave,' qui met le pied sur une terre européenne, est libre parle fait même. Un seul homme ne dispose plus à son gré de millions vie ses semblables ; le pied de fer du des[iotisme n'écrase plus des niasses de créatures humaines; le dernier des sujets est d'une dignité égale à celle du roi. La fjmme se montre dans sa triple gloire de vierge, d'épouse et de mère, elle qui aujoravant était l'esclave de l'iiommu et la béte de somme de la maison. Qui a opéré telle immense transformation dans les mœurs, dans les jugemenis, dans les relations du monde? Qui a été assez puissant pour renouveler la face de la terre et pour arracher de tous les cœurs tant de préjugés séculaires? Serait-ce quelque sage de Tanliquilé? a iMai^», dit Voltaire, f le plus grand philosophe de rantiijuilé n'a jamais « changé les mœurs de ses voisins, de ceux qui habitaient * t la même rue que lui ». Il fallait pour cela plus qu'uu philosophe, il fallait Jésus-(^lu'isl.

Tournons encore une fois nos regards vers le monda

antique. Que Yoyons-nous? Des héros, défenseurs de leur patrie et de leur peuple, qui les a entourés de sa reconnaissance durant leur vie ; mais ils sont morts, et lour souvenir, mort avec eux, s'est éteint dans les cœurs. — Le monde nouveau nous offre un spectacle bien diff'érent: là est un Roi des cœurs, un Epoux des âmes, d'une infinité d'âmes. Là sont des vierges qui se sont fiancées à lui et qui ont renoncé pour lui à tout autre amour ; là sont des jeunes gens qui ont consacré leur vie à son service et dit adieu à tout attachement terrestre. Il y en a des myriades qui ont répandu leur sang pour lui, qui ont désiré de pouvoir mourir pour lui, qui ont tressailli de joie sous les coups du bourreau ; son amour a changé la fia r- me des bûchers en rosée rafraîchissante. Tout autre amour meurt et s'eff'ace dans les cœurs, l'amour de Jésus demeure impérissable depuis les jours de l'enfance jusqu'à rheure de la mort. Jésus est mort depuis longtemps, et l'amour dont il est l'objet ne meurt point; il y a des siècles qu'il a disparu de la terre, et il continue de Tivre dans les cœurs. Et l'amour qu'il provoque donne naissance à une vie en lui et pour lui, vie d'une vertu si haute et si sublime, qu'aucun philosophe de Tantiquité n'avait rien imaginé de semblable, plus sainte et plus pure que tout ce qu'avait rêvé l'ancien monde. L'amour que nous lui portons produit en nous l'amour de nos frères, parce que c'est lui-même que nous voyons en eux, amour si merveilleux que les païens qui en étaient témoins, s'écriaient: Voyez comme ils s'aiment ^! Cet.

* Terlull., A'poLy c. xxxix.

DE l'uistoire évangélique. 243

amour a couvert le monde de monuments de sa miséricorde, auxquels la philanlhropie ancienne et moderne n'a rien à opposer, dit un témoin [leu suspect*. L'homme se révolte, quand on veut le contraindre à aimer ; qui donc a fait ce miracle de commander un amour immorltl, universel, et de l'obtenir de tant de millions d'homr.ics? Nul autre ne l'a pu que Jésus-Christ,

Il est donc vrai, Thistoirc nous pousse avec une nécessité inéluctable à Jésus-Christ, auteur d'une nouvelle foi, d'un nouvel amour, d'une vie nouvelle, d'un monde nouveau. Que l'on ôte Jésus-Christ et la puissance surhumaine de son avènement et de son œuvre en ce monde, et il reste une lacune immense dans l'histoire de l'humanité, ou plutôt l'histoire n'est plus qu'une énigme indéchiffrable. L'existence de ce monde visible nous reporte nécessairement à Dieu, son Créateur; de même, la seule exislence de l'Eglise chrétienne, monde nouveau plein de vérité et de bénédiction, nouvelle création sortie si miraculeusement des ruines de l'ancien monde païen, |)lein de mensonges et de misères, nous oblige rigoureusement à remonter à Jésus-Christ, Cesl lui qui l'a créée, cette Lglise, car elle est (juehiue chose de trop surhumain pour être l'œuvre de riiomine.

Résumons ces premières considérations. Le fait historique du christianisme veut être expliqué. L'explication ne se trouve que dans la ré.ilité historique de la ligure du Clxrisi, telle que nous la dépeignent les évangiles et les j| prenuers Vives de l'Eglise. Les fuis surnaturels évangé

* Guukow.

liques ôtés, il est impossible de comprendre comment h christianisme, privé alors de toute force extérieure et de tout éclal^ a pris place dans le monde. Supposez un instant que ces faits miraculeux, la résurrection, par exemple, n'aient pas eu lieu, et expliquez ensuite le changement soudain qui s'opère dans les disciples, la conversion de saint Paul, leur foi inébranlable en leur Maître, la fondation de l'Eglise et son rapide développement. En admettant au contraire la résurrection comme le couronnement et la preuve authentique de la vie de riIomme-Dieu, l'intention, la possibilité et le caractère historique des autres miracles s'ensuivent d'eux-mêmes'. Impossible d'admettre un effet sans cause, ni un christianisme sans Christ. Un effet miraculeux et surnaturel •veut une cause miraculeuse et surnaturelle : cette cause ne peut être que la vie miraculeuse et divine de Jésus- Christ.

Voilà le témoignage que l'histoire universelle rend à

^ Strauss [Vie de Jésws)sentait bien la force de cet argument; aussi chercbe-l-il à y échapper. Voici, selon lui, ce qui a donné naissance au mythe de la résurrection du Seigneur: c'est, d'une part, la croyance à sa dignité de Messie et l'interprétation de quelques passages de l'Ancien Testament qui prédisaient au Messie une vie éternelle ; et, de l'autre, la disparition fortuite de son cadavre du tombeau. (T. ii,§ 137.) Et c'est de là que serait résultée la foi en sa résurrection, foi pour laquelle les disciples donnèrent leur vie et qui heurtait en tout leurs idées primitives d'un Messie puissant sur terre! Et les païens se seraient laissés complaisamment tromper par des mensonges! le peuple Juif tout entier, ennemi acharné des chrétiens, aurait gardé le silence au récit trompeur de miracles que nul n'aurait vus! — Ce qui me déplaît en Strauss, dit A. de Humboldt, c'est la légèreté avec laquelle il traite l'histoire naturelle... Si Humboldt eût été théologien, qu'aurait-il dit des productions du même Strauss sur la cmique hiblique et l'exégèse?

DE l'histoire évangémqce. 515

Jésiis-Chrisl. Mais il en est un autre plus explicite et plus formel. Ce qui s'était passé dans la Palestine, à Jérusalem et sur la montagne du Calvaire, les historiens profanes les plus illustres et les plus universellement répandus, Tont consigné dans leurs écrits immortels, afin que ce grand événement devînt visible pour tous les yeux, demeurât ineffaçable pour tous les temps. Dieu a fait connaître au monde l'histoire de son Fils en trois langues, en latin, en grec, en hébreu, les trois principales langues de l'ancien monde, (|ui figurent déjà dans riuscriplion de la croix.

C'est d'abord le plus grand historien de Rome, Tarite, dont Dieu conduit la plume. Tacite a écrit dans ses immortelles annales l'histoire de Jésus-Christ, toute son histoire en quelques mots. Il n'y a que trois lignes, mais écrites dans un style en quelque sorte lapidaire, selon l'exactitude d'une pièce officielle, avec désignation du nom, du lieu, de l'année. Voilà donc une pièce publicjue qui témoigne de Jésus-Christ dans la capitale du monde. Tacite est un évangéliste. Que dit-il donc?

Néron avait probablement mis lui-même le feu à la ville de Rome, atin de se donner, du haut des tours de son palais, le spectacle d'un incendie, image de l'einbrasement et de la ruine de Troie. Ceci se |)assail eu l'an C4, 34 ans environ après la mort de Jésus-Christ. Citons l'historien : a Le cri public accusait Néron d'avoir «ordonné l'incendie. Pour ap.iiser ces rumeurs, il oITril «d'autres coupables et fil souffrir les tortures les plus «raffinées à des malheureux détestés pour leurs alxnni- « nations, et <iu'on appelait vulgairement chrétiens. Ce « nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au

"21^5 CiîAPlTRE XIV. — CRÉDIBILITÉ

0 supplice par le procurateur Pontius-Pilaius. Réprimée a un instant, cette exécrable superstition se débordait de 0 nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait a sa source, mais jusque dans Rome même... Ou com- 0 mença par saisir ceux qui s'avouaient chrétiens, et « ensuite, sur leurs révélations, on arrêta une multitude G immense de personnes, qui furent moins convaincues a d'avoir incendié Rome que de haïr le genre humain* »• Ne croirait-on pas entendre ces paroles du Symbole des Apôtres : Qui a souffert sous Ponce-Pilate ? Trente ans après sa mort^le nombre des disciples du Christ est si considérable, que l'historien romain, bien qu'habitué à l'immense population de la capitale du monde, dit, en parlant d'eux, « une foule innombrable ». La nouvelle doctrine, semblable à un torrent impétueux, envahit tout, renversant sur son passage les digues que la persécution cherche en vain à lui opposer ; ses adeptes ont des coutumes et des mœurs si différentes de celles des Romains dégénérés, qu'ils excitent une curiosité et une haine générales. La

• Tacit. Annal., xv, 38,44 : Ergoabolendo rutnori Nero subdidit reos, et quœsitissimis pœnis affecit, quos per flagitia invisos vulgiis christianos appellabat. Auctor nominis hujus Christus, qui Tioerio imperante p&i^ procuratorem Fontium Pilatum supplicio affectas erat. Repressa in prœsens exitiabilis svperstitio, rursus erumpebat, non modo per Judœam, originem hujus mali sed per Urbem etiam... Jgitur primo correpti, qui f'atebantur, deinde indicio eoimm multi' tudo iiigens haud perinde in crimine incendii, quam odio generis humani ccnvicti sunt Cf. Ruinart, act. Sincer. MM. Prœfat. gênerai, IT, 26, qui oppose déjà ce passage à Dodwell,Depam<.Milf. Telle était la rage de la perséculion que les païens eux-mêmes en étaient émus de pitié. Les combats de gladiateurs avaient habitué les Romains au spectacle du sang versé. Cf. Suéton, Cœsar, c. xxxix. Bio, lv, 8 ; LXI, 9. Suétone [Claud., c. xxi, Cf. Tacit., Annal, xiî, 56), parle de 19,000 condamnés à mort qui s'égoi gèrent dans une naumachie sur le iacFucin.

DE l'oistoim: évangélique. 217

date de raunée qui vit fonder le christianisme, la nature et la substance de la nouvelle doctrine, son développement miraculeux, voilà en peu de mots ce que contiennent les évangiles; eh bienl ces renseignements. Tacite vient de nous les donner.

Suétone ^ qui vivait à la môme époque, confirme le récit de Tacite. Il rapporte qu'une grande agitation eut lieu parmi les Juifs à cause du Clirist, et que l'empereur Claude les chassa de Rome pour ce motif; le fait se passait vingt ans après la mort de Jésus-Christ. Dans un autre i)assage, il dit que les chrétiens ont été persécutés

us Néron, à cause de leurs atroces superstitions*. Cependant le Christ, ce fondateur d'une religion nouvelle, quel était-il? Venait-il ouvrir une école de philoso[)hie, comme Socrate, ou commenter les saintes Ecritures, comme Hillel? Que croyaient de lui ses sectateurs? Un passage de Pline va nous rapprendre.

Soixante-<lix ans après Jésus-Christ, le gouverneur de la Bithynio rend compte à l'empereur Trajan de sou enquête sur les chrétiens' : «Celte superstition», écrit-il, c s'est répandue partout. Point de villes, de bourgs, et • même de villages qui n'en soient infectés. Les temples € de nos dieux sont déserls, et depuis longtemps déjà on c ne leur oOre plus de sacrifice;?... Je lis saisir quelques

•Su«'!loiie,yifa Claud.,c x\ v : JudœoSyimpulsort Christo^Chrcsto), 4isidue tiunuUuunlcs HoiJiœ txpulit.

* Vita Ner., c. xvi : Chhstium gemts hominum su^xnititionis mnœ et malcficir.

•Plio. Slc, El})., \. xcvii.

«servantes, qui sont appelées diaconesses, et les fis « mettre à la torture ; mais je ne trouvai rien qu'une « superstition ridicule et exagérée; ils s'assemblent avant « le jour pour clianter des louanges en l'honneur du «Christ *, qu'ils regardent comme leur Dieu ». Pline lui-même constate la pureté de leurs mœurs; il attribue à la folie et à un inflexible entêtement un genre de vie si différent de celui des Romains.

Tacite, Suétone, Pline! quel témoignage étonnant par son identité de la part de ces trois hommes ! La lumière de la vérité se brise, pour ainsi dire, et dévie chez eux dans le nuage du préjugé national et religieux; et néanmoins, avec quel éclat elle rayonne encore ! Vingt ans après sa mort, un juif crucifié a remué le monde % fait

* Quod essent soliti stato die ante lucem convenue carmenque Christo, quasi Deo, dicere secum invicem... seque sacramento non in scelus aliquod obstringere, sed ne furta, ne latrocinia, ne adulteria commutèrent^ ne fidem fallerent, ne depositum appeUati ahnegarent. Quo magis necessarium credidi ex duabus ancHlis, quœ ministrœ dicebantur, quid esset vert et per tormenta quœrere. Sed nihil aliud inveni, quam superstitionem pravam, immodicam. îdeo, dilata cognitione, ad consulendum te cucurri. Visa est mihi res digna consvltatione propter periclitantium numerum. Midti enim omnis œtatis, omnis ordinis, utriusque sexus etiam vocantur in periculum. et vocabiuitur. Neque enim civitates tantum, sed vicos etiam atque agros siiperstitiunis istius contagio pervagala est... Prope jam desolata templa, sacra solemnia dia intermissa.., Venire mctimas, quarwn adhuc. rarissimus emptor inveniebatur .

Sur la muraille d'une des cellules d'esclaves récemment âélerrées dans la Vigna Nussiner, on voit une grossière image représentant un crucitié à tèle d'àne , devant lequel un homme est prosterné; au-dessous on lit rinscriplion suivante : 'AX£^àp.evo; cjÉÉe-rai 0£ov. Cf. Bœcker, das Spottcrucifix zu Rom, Bresiau, 1866; Gcivucci, Deux monuments des premiers siècles dé l'Eglise, Rom., 1862. Tertull. [Apolog., c. xvi,) parle aussi de cette hideuse parodie du culte cùrétien.

* Cf. Rom., I, 8. «Votre foi est prêchée dans tout l'univers».

hom.j X, 18.

DE l'histoire évangélique. 219

d/iserter les temples des faux dieux, créé un monde moral tout nouveau par la foi en lui, et tout cela malgré les plus cruelles persécutions. Mais pourquoi, dira-t-on, les histf riens que vous venez de citer n'ont-ils pas donné plus de détails sur le Christ? S'ils avaient voulu pénétrer plus avant dans son histoire, ils eussent été conduits à prendre une connaissance exacte du christianisme; et alors, la puissance de la vérité les entraînant comme saint Paul, leur témoignage aurait cessé d'être le témoignage de païens: « Nous ne sommes pas chrétiens de naissance », disait Terlullien, « nous le devenons ». Chaque chrétien, d'abord païen, comme les martyrs et comme les confesseurs des premiers siècles, prouve la force de la vérité chrétienne pour laquelle il renonçait à tout et versaH son sang.

Passons maintenant de l'Occident a l'Orient. Trois ans après le Christ naquit Flavius Josèphc. Juif de naissance et de religion, il était grec par sa langue, sa culture et ses idées. Il a écrit l'histoire du peuple juif. Il y parle de Jean-Baptiste*, de sa prédication et de sa mort violente ; il fait mention de l'Apôtre saint Jacques, qu'il appelle frère, c'est-à-dire cousin de Jésus * qui est nommé le Christ. D'avance nous devons nous attendre à ce que Josèphe ne passera pas sous silence la vie et les actions de Jésus.

0 En co temps-là 'vivait Jésus, homme sage, si Tou

\ * Antiq. Jtid.y xvilT, 5, 2.

' L. c, XX; IX, {.

• Antiq. Jiid., XVni, 3 ; 3 : rîvirai 5i xxrk Teytcv riv xp^vcv *lr.icS{,

220 CHAPITRE Xiy. — CRÉDIBILITÉ

« peut rappeler un homme , car il opéra des actions « extraordinaires, et il était le maître de ceux qui aimaient 0 à entendre la vérité. Il y avait beaucoup de disciples a qui le suivaient, parmi les Juifs comme parmi les Grecs ; a cet homme extraordinaire était le Christ (Messie) *. « Après que Pilate Teut fait crucifier sur l'accusation des « principaux de notre peuple, ses disciples n'en conti- « nuèrent pas moins à l'aimer comme auparavant. Il leur

cc©ô; àvinp, £1-^6 av^pa aôtôv Xl'^ii-i y^^-n. *Hv -yàp TrapaS'o^wv àp-ywv TTOiri-niç, ot^à(T/4aXo; avôpwrwv twv oùv t.^&vyî TàXriôri S'ey^casvQv. Kal tccXXcù; [xèv twv 'louoaiwv, iToXXcù; S'a y.x\ àm t&ù *EXXr,vixcD ZTZt-^dytro. *0 Xpia-bi; oùtc; xv. Kat aÙTOv èvS'cÎ^ei tîôv TvpwTwv àvS'pûv trap' rtxïv aTaupû e'TT'.TeTijAriy.r'TOÇ IIiXocTCu o\)x. ê^ïTwa'jaavTO ci tô irpwTOv à-^aTTTiOavTfc;. 'Ecpâvyi -^ap aÙTOÎç TpÎTYit ^X**'' '>^i."'£p2'v "jrâXiv ^â)v, Twv ôsîwv -nrpccpr.Twv Taùta t8 xocl àXXa p.upîa ôauaotcta •Trepl aÙTOÙ ecprixcirov. EîaÉTi Te vûv twv XpiaTt*vâ>v aTrô TOùSe wvojAaaaé- ><ùv O'jx ETréXiTTs TÔ cpùXov.

On a récemment cherché, mais sans aucune donnée positive, à contester l'aulhenUcité de ce témoignage, ou du moins aie représenter comme une interpolation. Mais Eusèbe rapporte ce passage [H. £., i, il). Sozonnène (H. E.,i, 1), Isidore de Péluse {IV Epist., 225), Rutiû (fl. E., ni, 1), le citent également. Josèphe devait parier du Christ, puisqu'il fait mention de toutes les sectes et chefs de parii qui surgirent en Judée depuis Auguste jusqu'à la destruction de la Ville sainte. Pour que ce passage tût interpolé, il faudrait admettre que tous les exemplaires de ses œuvres se trouvaient entre les mains des chrétiens, et que pas un seul n'était en la possession d'un juif ou d'un grec; ce qui est impossible. Mais, dira-t-on, comment pouvait-il s'exprimer ainsi sur le compte du Christ sans le connaître ? Josèphe, cet historien grécisant et porté à réclectisme, répète simplement ce que l'histoire rapporte sur le compte du Christ, et ce qu'en pensent ses disciples. C*est donc avec raison que saint Jérôme traduit (De scriptor. eccles.,c. xni): Credebatur esse Christus. Justin et TertuUien ne citent point son témoignage, parce qu'il était détesté de ses concitoyens pour avoir écrit la guerre de Judée dans un intérêt tout romain. Rien ne prouve que Photius n'ait pas connu ce passage. Cf. LdiX]§eninder Tubing. TheoL, Quartalschnft, 1865, 1" cahier, h-

4 II était connu des païens sous ce non. — Voyez Tacite, Pline, Suétone.

DE l'histoire ÉVANGÉLIQUB. 221

I apparu» \ivanl trois jours après sa mort. Lee prophètes I de Dieu avaient prédit ce miracle, ainsi que plusieurs V autres qui se réalisèrent également. Le peuple deschré- I liens existe encore aujourd'hui ; il est ainsi appelé du c nom de son chef».

Mais ces témoignages ne suffisaient pas encore à la Providence : il fallait celui du peuple juif tout entier, consigné dans ces livres sacrés avec tous les détails sur la vie et la mort de Jésus-Christ. Les sainls Evangiles font dire aux pharisiens , en parlant du Christ : a 11 chasse les f démons par le prince des démons ' ».

Quel aveu remarquable I Ils ne pouvaient nier ses prodiges, ils avaient lieu en présence de tout le peuple ; mais Ils cx[»liquoient comme le fait du démon ce qui élait l'œuvre de la toute-puissance, de la sagesse et de l'amour 3e Dieu. Le Talmud, ce livre remarquable qui contient les traditions et les doctrines les plus anciennes du peuple juif, confirme le récit de TEvangile. On lit dans le Irailé Sanludrin' : a La veille de Pâques Jésus fut sup- 0 plicic pour s'être livré à la magie et à des sortilèges, et t pour avoir excité le peuple d'Israël à embrasser une • religion étrangère. Comme il fut impossible de trouver p une excuse à sa conduite, on le crucifia la veille de t Pâques d. Suivant le Talmud encore, € Jésus avait » û|)pris la magie en Egypte*, il s'était fait une incision

• Matth., xu, 2i.

•San/i., ^u/. \2.

• Skinh., fol. 107. « Lp rabbin Josut^ revint d'Egyplft A Jitun avec son cl«>vi! Jùsus... cVsl ainsi que Jt'^sns deviui UQ ,icion, h séducteur et lo currupleur de;> Israélites ».

2^22 CHAPITRE XIV, — C?*ÉDIB1UTÊ

« pour y cacher les sortilèges à Taide desquels il peiver- « tissait le peuple et faisait des prodiges qu'il s'attribuait « comme s'ils fussent émanés de sa propre puissance * »,

Les Evangiles ont donc dit la vérité, puisque le peuple j'Uif a consigné les mêmes faits dans des archives contemporaines du Christ, qui demeureront de siècle en siècle *, afin de rester un monument de louanges pour le Sauveur dans la bouche de ses ennemis.

Romains, Grecs et Juifs 'témoignent de lui, et l'histoire

» Tract. Schabbat. fol. 104. Celse (Origène, c. Ceîs,, i, 28), rapporte aussi ce bruil qu'il avait recueilli chez les Juifs.

* « Les Apôtres sont venus durant la nuit et ont enlevé le cadavre pendant que nous dormions ». {Matth., xxvni, i3.) Telle est l'objeciiûQ reproduite jusqu'à nos jours par les polémistes juifs, et surtout dans le fameux Toldoth Jeschu, pour faire tombera néant le mirdcle de la résurrection. On rapporte également qu'il s'était fait une incision dans la peau et qu'il y avait caché le nom sacré [Schemhamphorasch] pour le dérober et l'emporter hors du temple. Voyez Talmud. Tract. Sarah. Avoda, f. 46, 4; Toldoth Jeschu : Necesse e^t, arte magica et vi incantaminum templnm irdroiievit, secus enim si foret, quomodo permissuri erant sanctissimi sacerdotes Aaronis progenies, ut illuc ingrederetur ? Proinde mani' festum est, eum ope impuri nominis et magica arte patrasse ista omnia. Voyez Wagenseii, Tela ignea Satan. , vi, Stuch. p. 7. — Juslin. M. {Dialog. c. Thrgph.,n. 108) nous a conservé le rescritdu Sanhédrin de Jérusalem qui prononçait le bannissement des chiéîiens de tout le pays soumis à sa j*uridiciion,et qui fut envoyé par des courriers dans toute la Judée. On y lit que le Christ a perverti le peuple par des sortilèges TxXOmoç TrXâvoç, cf. Matth., XXVII, 63,) et que les disciples ont volé son cadavre. Le juirïryphon est probablement le rabbiuTarphon, célèbre au milieu du second siècle.

^ Outre les témoignages émanant d'écrivains du premier siècle que nous venons de citer, le polémisie païen Celse reproduit des passages des Evangiles et confirme la vérité des faits essentiels de la vie de Jésus. (Orig., c. Gels., ii, J3, 16, 74, 27,51. Lucien {Demort. pereg., ii, 16), Porphyre, [Ap. Theodor. Therap., x, p. 1 152, éd. Migne), Hierocles {Eusèb. c Eierocl. pass.) ei Julien fApostat (Gyrill., c. Jul, x, p. 1004, et Jul. Ep. XLll),

DE l'uistoiue ÉVANGÈLIQLE. 2ÎÎ3

universelle n*est que le commentaire des Evangiles. Ua honnne chargé d'opprobres, un crucifié a paru sur la terre et fondé une société nouvelle ; à ceux qui regardaient la croix comme une folie et un scandale, il a dit : Je suis le Fils de Dieu I et son Eglise a cru en lui. Elle a soutenu les attaques les plus violentes des paï ns et des juifs. La foi de ses adeptes était si inébranlable, leur conduite si pure, que Rome les regardait comme un phénomène inexplicable.

En présence de cet empire sur la multitude, de cette foi si vivante, de cette sainteté de \ie, deux hypothèses sont seules admissibles : Celui qui fut capable d'accomplir de tels prodiges est Dieu lui-même * ou un messager infernal envoyé par le démon pour aveugler et tromper l'humanité. Mais la fourberie et les sortilèges ne peuvent pas être la source d'où, depuis dix-huit cents ans, un torrent de bénédictions s'est écoulé sur le monde; ils ne peuvent pas être la cause d'une manifestation qui a créé ce que la terre a jamais vu de plus élevé, de plus saint, de plus admirable, et qui, loin d'avoir épuisé sa puissance, crée cliaiiue jour et créera encore des merveilles que la Jgénéralion actuelle ne peut môme soupçonner.

c Le Christ, dont les Evangiles nous rapportent la vie € terrestre et les soulfiances d , dit le grand criticjue

• contestent iiiilliiiKMU la vi'rité de l'hisloire évanj;éli'jiio ; clierclient seulcint^il à rùluler les pruicipes qui soûl la i. e de sa doctrine.

^ Le jnirTryphon (Juat. dial.,\u) dilqiipla morale de l'Evan-

-^l snrliunuime , el le païen ' ' > Minnt. Fel. Oc- . vXl, êpriiuve iie la pillé puur 1 Liens, parce qu'ils

tetubcut toutes les jouissances de la viu.

Niebuhr *, a aurait à mes yeux une existence aussi réelle c< et une histoire aussi digne de foi, quand bien même « elle n'aurait pas été racontée avec un soin scrupuleux, a II faut, à mon sens, admettre la réalité des miracles, ou « tomber dans l'incompréhensible et je dirai même dans a l'absurde, en supposant que le saint a été un fourbe, et « ses disciples des trompeurs ou des dupes, et que des c imposteurs ont pu prêcher une religion sainte qui pose « comme condition première l'abnégation absolue , et et dans laquelle il est impossible de trouver quoi que ce «soit de frauduleux ou d'agréable aux mauvaises pasa sions ». Le rationalisme sa contredit lui-même lorsqu'il porte aux nues la doctrine et la personne de Jésus-Christ et qu'il rejette ses miracles. La doctrine et les œuvres sont inséparables ; tout ce qui témoigne en faveur de l'une démontre les autres avec la même certitude. «Jésus », dit l'Evangile, a commença à prêcher et à « agir ». — « Il était grand en paroles et en œuvres ' ». Enfln, ce qui démontre surtout la vérité historique et la réalité de la vie de Jésus-Christ, ce sont les récits des quatre Evangiles. Le christianisme^ il est vrai, ne repose point uniquement sur une foi biblique, de telle sorîe qu'il pourrait être effacé de la terre, si un livre se trouvait anéanti. Il est vivant dans l'Eglise; la tradition que l'on pourrait appeler la conscience de l'Eglise dépose pour lui. « Catholiques », dit Richard Simon*, «soyez con-

» Lettre du 1 2 juillet 1812. ^j

* Luc, XXI, 19 ; Actes des Ai'iùt., i, 1. i

* Ilijtùir? critinue du Nouveau Testament. J

DE l'histoire ÉVANGÉLIQUE. -25

" vaincus ({ue voire religion ne repose pas uniquement a sur !e texte de la sainte Ecriture, mais aussi sur la traa (lilion de rE;4lise * ». Mais cela n'ôle rien à la vérité de ce que dit xM. Claudius : a Ce qui se trouve «le notre Sauu veur dans la bible, ce n'est pas lui, ce sont des ténioiu louages sur lui; c'est néanmoins ce que nous possédons a de meilleur sur la terre ». Héritage sacré de Tliumanité, les Ecritures ne sont toujours que des paroles terrestres, mais pénétrées du souffle divin. — Mais ces récits evangéliques sont-ils autbenliqucs, c'esl-àdire sont-ils bien réellement l'œuvre de ceux dont ils portent les noms écrits à leur frontispice, des apôtres MUtliieu et Jean , des disciiilcs apostoliques Luc et Mare ?

I/Eglisc, tout d'abord, vient dUesler l'aulhenticilé des Evangiles écrits dans son sein et pour son usage. 11 n'en est pas des Evangiles comme des autres livres écrits par un particulier et pour des lecteurs isolés qui ks reçoivent ou bien les laissunl là et ne s'en occupent point. Les Apolres fondèrent des Eg'iscs, c'esl-à-dire de grandes et publiques corporations |)arfailement organisées, devant lesquelles se trailaient toutes les allaires, se jugeaient toutes les diflicuUés et les contestations nées dans leur tei!i; (|ui, de plus, se surveillaient les unes les autres ; au sein des(|uelles vivait une opinion pub!ii|ue, une foi comnmne connue do tous. A ces comnmnaulés les Apôtres donnèrent des cliefs ijui tous élaienl étroitement

* Tri rsl le siMis lîii mol do saint Aupn''tin : Ej/o /:»••• • -^ non c»-.«/t»'w, iii^i cathuUcœ Lccksuv vie to/zu/iurt/J; <(; (C. Littit. fuudim,, c. v.)

226 cnAriTRE xiv. — crldigilitè

unis entre eux % c'est au milieu de celle communauté eut plutôt de ces communautés distinctts^ mais iicos enseir ble organiquement, que parurent les E\aDgiles,

Ce ne sont pas des pièces à un caraclcre privé; ils forment un document |)ubiic, officiel, c'est la grande char le de l'Eglise, placée sous la sauvegarde de la plus grande puissance qui existe, la publicité, qui, toujours vigilante, signalait chaque altération dès qu'elle i>3 produisait et en provoquait la rjclilication, écrite* par les Apôtres eux-mêmes dans l'exercice de leur ministère, ou par leur ordre, et ensuite reçue, gardée et certifiée ^véritable par les évêques, exerçant leur fonction de surveil-

* Qu'on lise seulement les Act^? des Apôtres cl leurs Jcitr' -, l'Apocalypse, etc.

^ Ceci est écrit alin que vous croyiez que Jésus est le < ■.■ . Fils de Dieu, et qu'en cioyant ^ous aye?. la vie tn son nu (Jean, XX, 31 ; I, 1.) Saint "Matthieu toru].osa le premier Evangile pour les fidèles de S:t iiili on qu'il avaitXcoaVf (IrÉ?i., ni, 1 ; Euscbe Ji. E. vi, 23; v, 8 j m, S4 ; m, ^9; Sh' Marc pour les clirétiens romains (Dusèbe E.E. m, 3r»\ vi, U;, saint Luc sunoui pour les païens convfiiis. {A des des A m., xvj, 40. Eusèbe, 17. JE. ni, 4.) Saini Jc-an écrii pour rcidler les erreurs des ISicolaïieselde CéniJth3.(lren..cdL. Uœrcs. m, h, i. Cf. Eusèbe, /. c, vi, 14.) (^1. Re^''. a-iVr, Eùtleitimg m dû: canonischen Bûcher der Neiœn Bandes. /.-ïi 'l'iSJ'Urg, <85'2, p. 4^J. Tertulhen en appelle aux textes oriizinaux des é pitre s, tirâtes conservés dans les Eglises auxq ;..':lcs le? t'(;Ures^van.'nt é:é ••^diessées. Apud quos ipsœ eorum uuthenticœ litterœ adhiic redtabardur. Nous avons donc pour origine des quatre Evangiles un évangile verbal, qui provient de la coniiiiunauté de vie et d'action des Apôtres, et qui expliqus la concordance de leurs récits, surtout pour les synoptiques. Saint Matthieu fait principalement ressortir aux yeux des Juifs la dignité de Messie; saint Marc donne plus en détail les actions que les paroles du Christ; saint Luc cherche surtout à établir la chronologie des fiiits. {Actes des Apôt.j i, i. Iren., m, 4.)

» Ircn., i\y 32: Ter! ail. ^ Do lœpHsm., c. xvii.

DE L'UISïOILE ÉVANGÉLIQLE. 227

lants de l'Eglise. L'allestalion des évoques avait lieu prin- L'ipalcincnt par les litres * qu'ils mettaient à chacun des livres, jjour indiquer aux lecteurs et aux auditeurs quel récit ils avaient devant les yeux *. L'Eglise était à même (le mettre ces litres aux Evangiles, puisque ces livres pasifaient sans intermédiaire des mains de l'auteur aux communautés de fidèles auxquelles ils étaient destinés *. C'était une coutume excellente, et en quelque sorte une nécessité d'intituler et de distinguer ainsi les uns des autres les écrits apostoliques, dont la lecture dans les assemblées des fidèles était une partie essentielle du service divin*. Saint Justin, dans son Apologie, nous apprend

* L'usage de donner aux écrits des inscriptions ou titres, l(.']s que Evangile salon suint Matthieu, ou selon saint Luc, par exciuple, était iucuiHiu dos aiicieus.

■Tcrtullien reproche eu conséquence à riiérétique Maiciou d'avoir cliungé avi'c iuluniion l'iuscii[)lion de rt|>iLie aux tplu'sieiis, que l'Eglise buiilt avait le droit dt donner. Il accubc «■n même temps ce secUure el ses adhéienls d'avoir choisi rBvan^ile de saini Luc pour le remanier à leur guise, pour les hesoiiisde leur cause. Il qualiheceschaiigemenlt^ de sacniégfs. Il paile eiicu;o d'uu i)rèire qui avait donné pour auilienliqut i:u(î histoire su[>po.iée de saint l*anl el (h; sainte Tliècle, el qu: l'Our cela lui privé de, sa dignité. {De Baptism., c. xvii.) « L'autorité des Eglises ui)Osioliques, du Tiscliendori, garantit aussi raullienlicilé des autres b^van^iles; nous avons donc ceb l'îvangiles j^ur la cuiiiinunicalioii de ces ICfjhses, el nous leb avons dans lu l'orme couuue de ces tglises »,

* C'est ainsi que la première épîtro de saint Jean n'est qu'un écrit destiné à accoinp.ij^nei- son Kvan^'ile. L'Liglise d'Kpht>se à laquelle celle lettre élail adiesvée. constate son aulheniicilé en tes termes {Jean, xxi, 22); Celui-là est le disciple (saint Jeun) qui eu donne témoignage, et nous savons que son témoignage esi vrai.

* On lisail dans la synagogue les écrits de l'Ancien Tostamcui. (Liar, jv, IG.) Les chrétiens avaient suivi col usage

^>28 CHAPITRE XIV. — CaÉDIBILITÉ

(|ue celte coutume était déjà de règle dans lEglise au commencement du deuxiè:nc siècle, que les Evangiles, depuis longtemps dans toutes les mains, étaient universellement reconnus pour êtrerœuvre des Apôtres *; de telle sorte que, dès la fin du premier siècle, alors que l'apôtre saint Jean (mort cent ans après Jésus-Christ) vivait encore, tandis que les disciples des Apôtres, les Pères apostoliques qui avaient vécu avec les Apôtres et reçu immédiatement leur enseignement, travaillaient tous ensemble dans le sein de l'Eglise, la rédaction définitive des Evangiles apparaît comme un fait accompli et clairement attesté de toutes parts ^.

(Col, IV, 16 ; I Thess.y v, 2'/) et les Evangiles comme les letlrcs c^posioiiques étaient lus par le lecteur, qui était un clerc d'ordre inférieur. (Justi;i., .4poZ., i, 67).Ce personnage avait en même temps pour fonction ia garde des livres saints, ce joyuii de rcglise; l*s coiriitiuuiqucr aux païens était un crime égal à rabfuration. (Augustin, De Baptism., vu, 2.) Pour la garde des Ecritures saintes les Eglises du éliennes avaient un exemple dans l'exactitude ankieuse avec laquelle la synagogue conservait chaque mot de TAncien Testament. (Cf/li/erosol. Taanith,, i. 68. Shabbat, f. 103. Cf. Tdbinger Quartal schrift, p. 301.)

^ « Les mémoires des Apôtres, àTroawiacvsuaaTa, qui sont appelés Evangiles », dit s. Justin. Son apologie fut écriie en 138 après Jésus-Clnist. La coutume de la lecture avait été introduite, dit Tenu Uien [De Frœsa\ c. xxxvi,) afin que la voix des apôtres retentit dans rassemblée des fidèles et qu'ils pussent contempler les augustes traits des compagnons du Seigneur.

* Toutes nos études sur l'histoire du canon nous amènent à cette conviction qu'aucun des écrits composant le Nouveau Testament n'arrivé isolément à la dignité de livre canonique, et que jamais l'on n'attacha à l'un un degré de canonicilé plus grand qu'à l'aulrc. Peu de temps après la premièie moiiié du second siècle, on entreprit des éludes embrassant les quatre évangiles, et saint Iiénée les commente sans faire aucune djsîinction au bujct de leur autlicnticilé. Bien qu'au second

DE l'CISTOIRE ÉVA>GÉL!QUE. 22D

Quelle sollicitude, quelle exactitude, quelle circonspection les Pères apostoliijues et les Eglises du premier siècle apportaient à conserver dans toute sa pureté la tradition des Apôtres, leur doctrine, leur esprit comme leurs écrits, c'est ce que montrent suffisamment (juelques faits des premiers temps. Lorsque l'Eglise de Pliilippcs désira le recueil des lettres de saint Ignace, elle s'adressa à saint Polycarpe , évêque de Smyrne (mort en 108), et ami du martyr, afin d'avoir une copie fidèle. Quand commencèrent les discussions relatives à la célébration de la léle de Pâques *, saint Polycarpe, malgré son grand âge, n'hésita pas à faire le voyage de Rome (l'an 40-2), afin de s'entendre avec le pontife romain Anicel et de terminer ce dillérend, en fixant la tradition apostolique sur ce point '. A voir le soin scrupuleux qu'apportaient les évé(|ues dans des questions secondaires, il eirt facile de juger de celui qu'ils devaient déployer dans une all'iire d'importance majeure, comme celle de l'authenticité des récits évangélhiues. A propos d'un recueil de

si^clo, des controverses, parvonuos jusqu'à nous, se soient élevées sur certains points di; la dociiino, n«Mi ne nous iiuliqu«' (ju'on ail discuté le canon di's Kvangiles ; au coiilrair»», tout nous [jorle ;\ croire que l(^ ciinon êlail ariété ei tixt* à la fin du [)ren)iersH'cle. Nous n'avons donc aucun mou( d'élever un doute >ur W. rappurl d'Kusîbe (m, 21), qui nous appr»'nd, sur la loi d'a!i!iqu«'s Iraiiiiions, que saini Jean avait sous les yeux les trois Kvan;^iit's lorsiju'ij cninposa le «]ualii»'nie (Tiscliemlorr, Wann wurden umcre Evangelien verfasU. 1865, p. 47.)

k ' Plusieurs oiienlaux célébraient la Pi\que avec les juifs. le

14 Nisati. D'autres, ainsi que les occideutaux, le dimanche suivant.

• Eusèbe, 11. E. v, 27.

230 CCAPITRE XIV. — CRÉDiBlLiTÉ

lettres qui sont loin d'avoir la même valeur que la parole des Apôtres, on prend une précaution minutieuse pour se préserver de toute erreur, et l'on aurait admis sans examen, les yeux fermés, un livre inconnu pour un livre apostolique, et on l'aurait gardé comme chose sainte et sacrée * ? Avec quelle énergie cependant les chefs des églises repoussaient toute tentative tendant à corrompre le patrimoine traditionnel de la foi I Saint Jean se sauve du bain à Ephèse, en y voyant entrer Cérinlhe. Le même apôtre dit encore, joignant le précepte à l'exemple : « Si quelqu'un vient chez vous et (( qu'il n'apporte point cette doctrine, ne le recevez point a dans votre maison et ne le saluez point * ». La même énergie s'offre à nous dans les lettres de saint Ignace. Il appelle la doctrine erronée une plante vénéneuse, et avertit à plusieurs reprises d'éviter la rencontre de ceux qui la répandent *. La réponse que fît saint Polycarpe à Marcion : Je te connais, premier-né de Satan *, montre de quel infranchissable rempart l'Eglise s'entourait contre les efforts de l'erreur. Hégésippe écrit que dans son premier

*0n peut voir une preuve de ce soin scrupuleux dans la distinction des saintes Ecritures en Ilomoîogumena, AntUegO' mena, et Notha. Des lettres isolées envoyées à certaines Eglises n'étaient pas publiées sur-le-champ, afin que leur authenticité put être discutée ; quant aux écrits composant la troisième classe, ils étaient irrévocablement rejetés. (Cf. Eiisèbe, H. E. m, 24.)

ilIJoan., vu; IJoan.,iv,{,

" TralL, c. Vï ; Smijrn., c. VI.

* Eusèbe, H. £., iv, 21.

DE l'îiistoihe éva?:géliqce. 531

▼oyage à Uome il s'est lié avec beaucoup d'éTê(iues et qu'il a trouvé chez tous la même doctrine'. Lecinquaiileneuvième canon apos!oli(iue prononce l'analhème contre l'audacieux qui oserait introduire ou répandre dans l'Eglise des livres apociyplies *. Saint Augustin • nous indique la vraie et dernière raison de la considéra'.iondon*. les Evangiles jouissent dans l'Eglise : « Cest d, dit-Il, a qu'elle les a reçus des maius menus des Apôtres . f à la prédication orale desquels elle doit sa foi et son «existence ». Il semble vraiment impossible de nier raullienlicité <lcs Ecritures, à moins de se refuser à toute vérité historique, lorsqu'on les voit transmises par ks Apôtres à 1 1 série noQ interrompue, publique et parfaiîemcnt connue des évciiues leurs successeurs, et approuvées par chacun d'eux*, a Quel est donc», s'écrie avec raison saint Augustin *, a le livre qui aura encore

* Pat. Aiost. op. Cuttl. I, p. \'ï'j.

* £/). LXxxu, 7 ad. Ilicron.

* I/l^K'liso fiiiiièro, par la suilo non liilerrompuo do ses évoques jusqu'il DOS jours, (lil sainl AiiL^ustin [C. Faust., xvui, 2), prouve l'auiluMitiiitô ilc l'Evaiigilo de saint MaUliieu.

'C. FaTi5(., xxxuT, 0. Comme exemple il cito les écrivains

protanos: PlatoniSf Arisfotdis. Ciccronis, Vammis aliorumque htjusmodi auctot'um Uiros uudt nwaiint homitus, qiiod ipsorum

232 CHAPITRE XIV. — CRÎIDIUILIIÉ

« de rautorilé, si les livres que l'Eglise indique et con- « serve comme étant l'œuvre des Apôtres, livres transmis « depuis les Apôtres et si hautement reconnus pour au- « thenliques parmi tous les peuples, ne sont pas au-dessus « des atteintes du doute? »

Ajoutons le témoignage explicite des plus anciens Pères de l'Eglise^ de saint Justin * et de Papias *, qui appartiennent à la première moitié du deuxième siècle ; de saint Ignace ^ de saint Clément de Rome * et de saint

siM, nisi eadem tcrnporvm sibi succcdentium coniestatione continua? Vnde comtat, quid cujmque sit, nisi quia iis tem}.oribus, quitus ea quisque scripsit, quitus potuit, insinuavit aique edidit et in alios atqve alics continuata noiitia latiusque formata ad posteros etiam usquead ncstra ternpora f.ervenerunt, ita ut interrogati, cujus quisque liber siï, 7ion hœsitemus, quid respcndere deteamus,

* En répondant au juif ïryphon {Dial, c. Tryph., c. x) il ne cite pas le titre des Evangilet^, parce que son adversaire les avait lus ; dans son Apologie il dit ; les écrits composés par les Apôtres, qu'on nomme Evangiles, (i, 67.) Il divise ces écrits en deux classes [Dial, c. Tr., cni) : les uns, rédigés par les Apôtres eux-mêmes ; les autres, composés par leurs successeurs.

2 Papias, qui fut en relation avec les disciples et les contemporains des Apôtres, dii, en parlant de saint iMarc et de saint .\i,';th!(Hi, (Eusèbe, H. E., m, 39.) Saint Matthieu écrivit er. langue hébraïque les paroles (Xo^ia) qui ont l'apport au Seigneur. Cf. Hug, Gutaràten ilter das Leben Jesu von Strauss, p. 33.)

* Mort en 107. Ep. ad Philadelph., vu. Cf. Jean, in, 8. Plusieurs phrases sont extraites des synoptiques et principalement de saint Matthieu, textuellement ou d'après le sens.

* Mort Pan 101. Dans son épîtie \'^ ad Corinth., c. xux, il cito S. Jean, ni, iQ; Ep., II, ii. Il cite entre autres, Matth., m, 13; Luc, Y, 32, dans la phrase suivante : « Et un autre écrit dit: « Jenesuis pas venupourappelerlesjustes, mais les pécheurs». Quoique cette 1" é[)îlre ne soi! vraisemblablemcfit p;is de i^uiiit Clément de Rome, elle appartient néanmoins à la tin du

DE l'histoire ÉVANGÉLIQLE. 2oJ

Barnabe *, qui sont de la seconde iiioitié du premier siècle. Tantôt ils noinnient expressément les Evangiles, comme j^aint Justin et Papias, tantôt ils en citent des passaj^es sans indiquer la source, comme ils font ausïi pour les Ecritures de l'Ancien Testament. Sur la fln du deuxième siècle écrivait Tertiillien, dont le témoignage vient déjà d'être invotjué, et avant lui Cléintut d'Alexandrie qui, en pariant des Evangiles adnjis par l'Eglise, dit : Les Evanfjiles qui nous ont été transmis^ pour les opposer à l'Evangile apocryphe nommé daprès les Egyptiens '. Saint Iiénée * surtout, qui vivait dans la seconde moitié du deuxième siècle et qui dans sa jeunesse s'était assis aux pieds de saint Polycarpe, disciple des Apôtres*, nous apprend que les (juatre Evangiles étaient depuis longtemps connus et lus dans l'Eglise, et (ju'on les gardait comme un héritage et un legs des Apôtres. Observons que ces témoignages portent tout a fait

!!• siècle, elle remonlo à IGO-180. L»'s homélies psendo-rléniriiliiies, qui d.itcnUlu inili»'u diiii* siècle, cileiit aussi nos Evaii^^iles. ;Cr. Ti^ch 'tidort. o]). cit. p. 41.;

* Environ "0 après Jésus-Christ.

»S/A'.' . m. i:{; I. Ul ; iU(i('i/., I, s ; S^rum. , II, 1 j.

»C. iU,-.l. lll, c. II, 7.

f * Ktisèbe, //. K. I,. V. c. xx. « Je crois entendre encore l« bienln'iin'ux Polycarpe, kn><|ij'il luuis rapporiail ses eiitn*licns avtîc i>Mi]\. h\iu vl phisieurs autres chi^cipies qui avawnl tu le bonheur d'approcher de Jésus-Chrisl. i*olyrarpe nous ledisail leurs discours, et les paroles sacrées qu'ils avaient recueillies des lèvres inèines du »livin Mailre. Le rècil du nint cvOque élail en lout conlonr.u 4 rCcnlure unule ».

234 CIÎAPiTUE XIV. — CRliDlBlLlTB

le caractère officiel, car c'était en qualité d'évèques, de docteurs de TEglise et de gardiens du dépôt sacré de la foi, qu'ils enseignaient les fidèles et repoussaient les attaques et les falsifications des hérétiques. Us parlaient d'après la conscience de TEglise universelle, d'après la tradition depuis lontemps vivante dans TEglise *. Ils ne s'appuient nullement en effet sur des autorités isolées, ils e>^priment simplement la pensée, le sentiment constant de l'Eglise dans la question, et montrent que de temps immémorial elle était paisiblement en possession delà même pensée. Les hérésiarques eux-mêmes , tels que Valentin en Egypte, Monlan en Phrygie, admettent les Evangiles S et le gnostique Basilide % disciple et compagnon de Ménandre *, et le contemporain de Simon le Magicien, nous montrent que l'Evangile de saint Jean était déjà connu, en dehors de l'Eglise, vers Tau iOO, et que la sophi?lique de l'iiérésie en abusait pour en dé-

> Saint Irénéo pensait qu'il était inutile de citer des preuves particulières; c'est pourquoi il tire ses argumentsen faveur du nombre des Evangiles de la convenance riiènie de ce nombre ; car, de même qu'il existe quatre parties du monde et quatre figures d'animaux dans l'Apocalypse, ainsi il devait y avoir quatre Evangiles pour prouver "que c'est une œuvre une, générale, sainte et nécessaire.

*lren. 1. c, m, il. Cf. Hug., Gutachten iiber das Leben Jesu von Strauss, p. 38. Ptolémée et Héradéon, deux disciples do Valentinien etsescontemporains, citent et commentent l'Evangile de saint Jean. Epiph. lHœres,,^u, Tischendorf. p. 22.)

' Phiîosophoumem, viii, 22. Cf. Jean, i, 9; vu, '21; Jean, ii, I; vn, 6.

* Saint Irén. 0pp. ad Massueh Dissert. \,art. 3,c. iv. Ci. Haneberg. op. cit., p. oi.

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