‹ Apologie du christianismeChapitre 6 sur 11 · DE L HISTOIRE EVANG'ÙLIQUE · texte numérisé non relu

DE L HISTOIRE EVANG'ÙLIQUE

dilirc de fausses doctrines. Si des individus, comme Cérinthe, rejetaient l'Evangile de saint Jean, tandis que d'autres, comme les Ebionites, s'en tenaient uniquement à l'Evangile de saint iMatlhieu, ce n'était pas au point de vue de leur authenticité, mais par des motifs de do^^nie \

Les traductions viennent nous préciser Tàge des Evangiles. Tertullien se servait déjà de son temps de l'antique version latine (Ilala), dont l'auteur nous est inconnu, et qui coïncide avec les premières prédications des apôtres et de leurs disciples en Afrique et en Italie. La traduction syriaque, la Peschîto^ est, d'après les traditions de l'Eglise syriaque, contemporaine de la prédication du christianisme dans les contrées araméennes et notamment à Edesse. Ilégésippe, juif de naissance, cite, lîJO ans apiès Jésus-Christ, l'évangile syriaque *.

Quand on considère la diffusion universelle des Evangiles, le lien étroit qui unissait les Eglises entre elles, la publicité et la surveillance mutuelle exercée à l'occasion du culte, la scrupuleuse exactitude avec laquelle on se tenait attaché à la tradition apostoliciue, le peu do temps qui s'écoula entre la composition des Evangiles et leur admission par toutes les Eglises, si l'on obfcrve

' In'n. , T, 20 ; TV. ;;7, sur Marcion. Snion llii;:, n2'- <^'^, P- 33, ^érinilic, «MiiKMiii ix-rsoiincl do saiiil Jt'ari, n'jt'i.iil son Kvan- ?ilo. Voyoz EpipliaiU!, Ilœres. Li, ii. 3, qui r.iconte quo les Viopos alliaient, par oppdsiiioii coiitro l«»s Moiiianislos, rejelé 'Evan^nlr (h* saint Jean ri l'Apocalypse coiiimip œtivro de ;èrmili('. Mais cela iiiéiii»' dt'inoiitrc la liaiiNî anliijiiittî do ces leux livres. Terliillioii [Vmscnit., c. xvii) fait connaître la Manière d'agir dos hérclKiues.

■ Eus.'be, //. /<:., IV, 30. \Virhelhau.«î, Dû N. T. vtrsione ifHac. 18o0, cf. llaneburg, up. cit., p. oO.

233 CHAPITRE XIV. — CREDIBILITE

enfin que les disciples des a} ôtres et les témoins oculaires des travaux apostoliques vivaient encore alors, ce qui est encore possible en présence de tant de lumières et de certitude, ce n'est pas un doute sérieux, mais seulement un scepticisme opinià're qui anéantit toute l'histoire.

De plus, les témoins de l'Evangile ne sont pas des témoins ordinaires; car, qui osait soutenir la réalité historique des Evangiles s'exposait à de cruelles persécutions, au martyre et à la mort. Trouvez un second livre au monde dont l'authenticité ait été affirmée par des flots de sang comme les quatre Evangiles 1

Les Evangiles renferment en eux-mêmes le plus complet témoignage de leur authenticité. Ouvrez ce livre divin, quel caractère d'originalité! Quelle simplicité, quelle naïveté, quel oubli de soi-même I Comme les auteurs s'efTacent complètement! Ils racontent des faits extraordinaires, des résurrections, par exemple, sans manifester le moindre élonnement; ils avouent leurs fautes et leurs égarements, et ne songent pas à s'excuser! Leur bonne foi est telle qu'ils semblent ne pas croire à la possibilité d'un doute sur leur véracité. Dans le récit des blasplièmes dont les ennemis de leur Maître bienaimé l'accablent, pas un mot d'aigreur ni de récrimination ne leur échappe; ils racontent, sans une parole ds flétrissure, la trahison de Judas et la lâcheté de Pilate; ils racontent les outrages faits à Jésus, les plaintes, les murmures qui s'élèvent contre lui, et ils n'essaient même pas de le défendre '. Partout on sent, à la netteté et àla^

* « Le style de l'Evangile, dit Pascal {Pensées, II P., art. 3), est admirable en une infinilé de manières et enlre autres en

DE l/li;ST01R£ i-VA.NGÏlLIQLE. 237

précision des renseignements, que celui qui les donne îlail là. Les petites circonslances relevées, la vivacité des •ccits [)ris sur le fait même et de visu, surtout dans le lualrième Evangile, ne nous pernietti aient pas un seul nslant de douter, même en absence de tout autre Icmoi- ;nage , que Taulcur n'ait pris [)art et n'ait été mêlé iux choses qu'il raconte K II n'y a que la vérité qui soit isscz sûre d'elle-même pour parler ce langage. Il est :lair que les évangélislt*s pouvaient raconter avec vérité, 3UX (jui, avec les autres apôtres et les soixanle-douze disciples avaient vécu pendant trois ans de la vie de Jésus et ;)arlicipé à toutes ses œuvres. Ils parlent de faits sen- ;ibles, visibles et publics dont la connaissance n'exigeait jue des sens en état de leniplir leurs fonctions*, faits lyant subi pour la plupart Tépreuve de la contradiction * aminés juriditiucmeiit'. D'ailleurs, ils n'étaient point :f taules, mais duis et lents à croire *; ils ont parmi eux les sceptiques déterminés qui ne croient qu'en touchant

'l'il n'yaaucune invective delà p;i!t des hi.^iorierii contre Il (les ennemis ou i\v<> bourreaux de Jésus-Clirist.... Jo ne iiiùnie si cela a été reinar(jué ju^ques ici ; el c'est ce qui ... !igne d(3 la naïveté avec laipielle la chose a été liiif'* ».

* Jcnu, XX.

' I Jean, 1,1. « Nous vous annonçons la parole de vip, qui ail dès lo coujMjenc'nienl, que, nous avons onteutlue, que DUS avons vue de iius yeux, que nous avons rejîardéc avec lentiou, cl que nous uvous touchée de nos mains ».

* Jcv.w. i\. t-i:;.

* C.Mr.;i. Marc, \\i, 11 ; Luc, .VXiv, il; Si^Uu., xxviii, IJ; -M, XXI, 2o.

les objets de leurs mains. Ils voulaient raconter la vérité^ car ils ont tout souffert et sont morts pour la vérité de leur histoire, non pas comme des fanatiques qui se font traîner au supplice pour un vain fantôme de leur imagination, mais pour des faits publics dont chacun aurait pu leur faire toucher du doigt la fausseté, s'ils n'eussent pas été vrais.

S'ils n'avaient pas voulu dire la vérité, ils se seraient donc concertés pour mentir ; mais alors comment expliquer cette diversité dans l'exposition des mêmes faits, ces apparentes contradictions? Des gens qui s'entendent entre eux agissent autrement et cherchent à obtenir une parité entière d.o déposition.

Si, aii contraire, ils ont agi d'une façon isolée et indépendante, d'où provient cet accord sur tous les faits capitaux? La fourberie et le crime seraient devenus une source éternelle de bénédictions!

ce D'autre part, quelle douceur en Jésus ! quelle pu- <( relé dans ses mœurs 1 Quelle grâce touchante dans « ses instructions 1 Quelle élévation dans ses maximes! « Quelle profonde sagesse dans ses discours ! Quelle pré- « sence d'esprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses «réponses! Quel empire sur les passions! Dirons-nous « que l'histoire de l'Evangile est inventée à plaisir? Mon « ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente ; et les faits de « Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés « que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la diffi- « culte sans la détruire; il serait plus inconcevable que « plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, i( qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais « des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton ni cette

DE l'uISTOIUE ÉVA.NGKUQLE. -^^'

a inorale ; et rEvaugile a des caiaclcres de \crilé *^ « grands, si fra]»i>anls, si parfailenient iaimilables, q^^' a rinvcnlcur en scrail jdus élonuant que le héros * ». Comment un iieu[>le aussi plonge dans la chair que Tétait le I eu|)le Juif, cûi-il \m rencontrer cette divine figure du Sauveur? Et quel honane eût jamais imaginé le portrait de Jésus-Chriît?

« Ce qui m'a souvent paru la preuve intrinsèque la plus t puissante d'une autorité suj^crieure imprimée dans Thisa loire évangciique», dit le cardinal Wiseman% « c'est « que le caraclcre saint cl parfait qu'elle nous peint, nou- « seulement dilîère de tous les types de perfection mo- « raie que pou\ aient concevoir ceux qui l'ont écrite, nuis a encore y est ex[>rcssément ojqjosé. Nous avons, dans 0 les écrits des rabbins, ù'amplcs matériaux pour cons- « Iruire le modèle d'un ducleur juif [larfait; nous avons « les maximes et les actions de Ilillel, de Gamaliel et de t' liabbi Sanmel, toutes peut-être j»resque imaginaires, « n;ais toutes portant rem[)reinte des idées nationales, « toutes formées d'après une règle de perfection abstraite, t Et pourtant rien ne pourrait être plus éloigné de leurs « pensées, de leurs principes, de leurs actions, de leur • caractère, que les pensées, les princij»es, les actions et « le caractère de noire Uédenijjleur. Passionnes pour Ijs « controverses et les discussions subtiles, athlètes toujours f prêts à descendre dans l'arène pour défendre les droits f cxcluififs de leur nation, ils s'étaient établis les gardiens

• Rousseau, [Emik, iv.)

• Accord de la, science avec la révélalion.

2i0 CHAPîTllE XIV. — CRÉDIBILIIÉ

0 rigoureux et farouches de la moindre lettre de la loi, « tandis que par leurs sophismes ils s'éloignaient de a l'esprit de la loi. Voiià les hommes qui passaient pour « grands aux yeux des Juifs; voilà sur quel patron étaient « taillés les docteurs de la loi et les pharisiens, et rien de G plus opposé à l'esprit de l'Evangile.

G Par quel prodige des hommes sans instruction au- « raient-ils pu créer un caractère qui dans tous les sens s'éloignait si fort de leur type national, un caractère en désaccord avec tous ces traits que la coutume, l'éducalion, le patriotisme, la religion et la nature semblaient avoir consacrés comme les plus beaux? Et la difficulté de considérer un semblable caractère comme l'invention de l'homme, ainsi qu'on a eu l'impiété de l'imaginer, augmentera encore, si l'on observe comment des écrivains, tels que saint Maithieu et saint Jean, tout en rapportant des faits différents, arrivent cependant à peindre la même figure, à représenter le même modèle. Impossible qu'il en soit autrement : les évangélistes doivent avoir copié un même modèle vivant, et l'accord des traits moraux qu'ils lui donnent ne peut résulter que de l'exactitude avec laquelle ils les ont « dessines chacun de son côté * ».

«Je tiens les Evangiles pour absolument authentiques»,

' M. fienan, par sa Vie de Jésus, a montré de la manière la plus trappanle ce que devieiii la figura du Seigneur quand elle e<l livrée au caprice d'une imagination quï ne consulte au'elle-nième. Jésus est pour lui le 'jeune Démocrate, et dan.* tout son livre règne ce Ion fade, malsain et langoureux du roman social français, et sur toul cela un grand éialage d'une éiudiUou de niaUYcUs aiol et encore eiiipruulée.

DE l'histoire évangélique. 211

dit Gœthe * lui-même, a Ils sont comme un reflet de la a personne du Christ, reflet sublime et d'une nature plus € divine que tout ce qui a jamais paru sur la terre. Jl» « m'incline devant eux comme devant la manifestation < divine du plus haut principe de la moralité d.

Ajoutons que les seuls témoins de la vie du Sauveur étaient en état d'écrire son histoire. En quel temps et en quel pays Jésus-Christ a-t-il paru? C'est dans un temps où les nations juive, grecque et romaine sont partout mélangées avec leurs mœurs diverses et leurs trois langues, ou les gouvernements changent rapidement; c'est dans un pays qui fut bientôt après ravagé et tout bouleversé par la plus alfreuse guerre dont l'histoire ait gardé le souvenir : voilà le cadre, voilà le théâtre où se déroule le grand drame évangélique. Que de pièges cachés, que d'occasions d'erreurs pour tout autre que pour des témoins oculaires et auriculaires I Et cej)eiulanl le récit évangélique évite tous ces écueils, il ne heurte contre aucune circonstance de temps, de lieu, de personne; toutes ses assertions ethnographiques, géographiques, historiques et chronologiques ont subi, on peut le dire, l'épreuve du feu au creuset d'une critique de deux mille ans, et toujours elles ont été trouvées vraies.

Par exemple, la question insidieuse que l'on fait à Jésus, à propos du tribut ' i\ue César avait imposé aux juifs, nous indique avec précision à quelle époque vivait le Christ; car, quelques années plustùtou plus liirJ, riea

• Eckermann, m, p. 171.

» Ju'arc, xu, 14; Luc, xx, 22.

\POL. DU Cani^. ~ Tou£ II. iZ

242 CHAPITRE XiV. — CRÉDIBILITÉ

de tout cela n'eût été d'accord avec les circonstances. Dans le cours des Evangiles, on parle de monnaies grecques, juives ou romaines. On payait les impôts en argent grec; au sanctuaire, on apportait la vieille monnaie nationale, et dans les rapports usuels les deniers et les as romains avaient cours. Les noms des lieux où se passent les faits coïncident avec l'époque où ceux-ci s'accomplissent, bien que les noms eussent varié trente ans plus tôt ou plus tard : par exemple, Sicherriy Flavîa ou Mabortha, Cœsarea, Paiieas, Philippin Kaiaapsia

Si le Nouveau Testament était faux, ce serait de tous les livres, celui dont Timposture serait le plus facile à prouver. Le théâtre de l'action n'est pas circonscrit dans un seul lieu, et la scène se transporte, tour à tour, dans les villes les plus importantes de l'empire romain. A chaque moment, on trouve des allusions aux usages et aux idées des Grecs et des Romains ; quant aux Juifs, on va jusqu'à parler des inepties et des folies de leurs écoles. Un chrétien romain ou grec du second siècle, quelque versé qu'il eût été dans les écrits des anciens, n'aurait pas si bien connu la littérature juive, et un Juif converti eût-il été le plus savant des rabbins, aurait été peu au courant de la civilisation grecque et romaine *.

« Il est un fait que tous ceux qui lisent les écrits des « anciens n'ont pas manqué d'observer, c'est que les a récils sont pauvres en détails géographiques, erronés a ou inexacts dans les renseignements topographiques, »

* Cf. Michaelis, IntroducU au N. T. Schmidt, Kirche unâ BM, p. 42.

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a proportion de ce qu'ils s'éloignent du caractère liistoa rique, cl réciproquement. Ce qui a été écrit par des téa moins oculaires ou d'après de bonnes sources, se distin- 0 gue toujours par le? renseignements exacts sur \e> lieux. « L'Anabase de Xénophon est un vrai répertoire pour le a géographe, mais sa Cyropédie est pauvre en détails to- « pographiques. L'ouvrage pseudonyme de Vakidi, sur 6 la conquête de la Syrie, nous laisse, surtout au cowia mencement, dans une complète incertitude concernant a les expéditions des Arabes. Combien est vide de désia gnations géographiques l'écrit gnostique intitulé Pistisa Sophia. Sous le rapport géographique les évangiles

apocryphes sont de véritables steppes. C'est tout le « contraire pour nos évangiles canoniques. S'ils n'avaient « pas été écrits par des témoins oculaires, nous n'aurions « sur Jérusalem, par exemple, réduite en un monceau «de cendres, Tan 70, aucun de ces renseignements a précis et détaillés que nous olTre le quatrième Evan- « gile * ».

Ces preuves de la vérité évangéli(|ue que nous avons tirées de raisons intrinsè(iues, pourraient suffire sans plus de détails ; cei)endant nous njouterons encore (luelques réflexions.

Supposons qu'un grand lait historicpie, une de cos révolutions qui bouleversent une nation, ait lieu sur un point (iuelcon(|ue du mondiî. Vn lionnne, au courant de la civilisation de son épocjuc, un médecin, supposons, •en a été témoin ; il ordonne et classe les événements, se-

* Ilancberg, llciians Lcbm Jcsu bcletichtct, p. 30.

pare le faux du vrai ; il n'admet un fait que sur le rapport de gens qui Vont vu et y ont pris part ; il envoie sa relation scrupuleusement étudiée à un de ses amis. Qui oserait dire que ce récit est entaché d^erreurs et de fausseté?

Ce médecin, c'est saint Luc * ; écoutez-le ^ : « Beaucoup « de personnes ayant entrepris d'écrire l'histoire des « choses qui ont été accomplies parmi nous, suivant le « ra[)port que nous en ont fait ceux qui, dès le commen- « cernent, les ont vues de leurs propres yeux et qui ont « été les ministres de la parole ; j'ai cru, très-excellent « Théophile, qu'après avoir été exactement informé de c toutes ces choses depuis leur premier commencement Je « devais aussi vous en représenter toute la suite, afin que 0 vous reconnaissiez la vérité de ce qui vous a été ance nonce ». Tel est le début qui est presque mot pour mot celui de Thucydide ^

Une phrase mal interprétée d'un personnage considérable donne lieu à un faux bruit. Le biographe de ce

* Le fragment, dit de Muraton, parle ainsi de saint Luc : Lucas iste medicus post ascensum Chrisii cum eum Taulus ut juris studiosum secundum (cf. Suetonius; New, c. xxxn) assumpsisset. Voy. Reitlimayr. op. d^.,p. 65.

^ Luc, 1, \. Saint Luc a vu sans aucun doute près de saint Paul des témoins oculaires du Christ, même Marie, la Mère du Sauveur. Il n'était point juif de naissance. L'authenticité de son Evangile est prouvée par les Actes des Apôtres qui sont incontestablement l'œuvre du même auteur, puisqu'il y parle de son premier ouvrage. [Actes desApôt., i, 1.)

' Thucydide, De Bello Tel. L c. xxii.— Le caractère des Actesdes Apôtres, dont la fin ressemble à un journal de voyage, témoigne en laveur de l'exactitude historique de Taùleur du troisième Evangile.

tV

DE l'histoire évancélique. 245

grand homme s'empresse de rectifier l'erreur; ce soia ne fait-il pas supposer la fidélité historique ?Ce biographe est saint Jean. « Il courut un bruit, parmi les frères, que a ce disciple (saini Jean) ne mourrait point. Jésus, néana moins, n'avait pas dit : Il ne mourra point ; mais : Si je a veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que vous u importe *? » Qu'on nous cite beaucoup d'historiens, (jui aient le même souci de Texactitude.

Un homme se présente à nous doué d'un esprit profond, d'une intelligence claire et prompte, d'un jugement éminemment juste, il possède à fond tous les trésors de la littérature grecque et hébraïque; son caractère énergique et indomptable a voué une haine mortelle aux chrétiens, car les idées nouvelles que ceux-ci professent sont en tout opposées à ses goûts et à ses tendances. Tout à coup, cet homme devient lui-même le plus hardi X le plus infatigable promoteur de la nouvelle doctrine. Quelles ne doivent donc pas être la puissance et la persuasion de cette religion, pour avoir amené un tel chan- , genient dans une nature si ferme et si opiniâtre ! Si le même homme s'en rapporte constamment aux faits historiques, tels qu'ils sont racontés par les témoins oculaires, pour repousser les fables et les inventions des faux docteurs, s'il se montre toujours attentif à écarter toute illération de la vérité, combien sûre et solidement fondée doit être sa véracité I Eh bien ! cet homme, c'est saint Paul*, et c'est aussi son collègue dans l'apostolat,

* Jean, xxi, 23.

saint Pierre ^ Quand bien même nous n'aurions pas les Evangiles, les principaux faits de la vie et de l'histoire de Jésus n'en resteraient pas moins irréfutables par la mention qu'en a faite ce saint docteur dans ses épîtres ; car, jusqu'à présent, la critique la plus osée n'en a pas contesté l'authenticité '. si

On le voit, plus on examine en détail les Evangiles, plus leur crédibilité s'impose à l'esprit. Pour terminer notre tâche, nous allons juger les objections qu'une fausse critique a cru pouvoir opposer à l'authenticité des Evangiles.

Les philosophes de nos jours, qui renient le Christ, émettent une supposition, ou plutôt une suite de supposi-

Tcù; ^ï Pô€y')xuî xal '^'pawS'e'.; p.ûôouç -jvapa'.TOÎj. II TilTl., III, 4 : 26 Si jxlve iy ci; eu-aôs; xat eTTiarwôr,;, eî^co; T^apa tivo; e[j.aÔ£;. Ci. TU, I, 14.

* II Petr., I, 16. tt Ce n'est point en suivant des fables et des ficiions iugénieuses que nous vous avons lait couDaître la puissance et l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ; mais c'est après avoir été nous-mêmes les spectateurs de sa gloire ».

• L'école critique de Baur elle-même est forcée de reconnaître que lesépltres aux Romains, aux Galates et aux Corinthiens, sont Tœuvre authentique de l'Apôlre ; mais ces écrits suffisent pour prouver riiisloire évaugéiique. Dans ses lettres saint Paul parle de ses miracles et de ceux des Apôtres ; il en appelle à tous les témoins de ces faits merveilleux. Eh bien! ses miracles et ceux des autres disciples confirment les prodiges rapportés par l'Evangile. {II Cor., ii, 12). « En effet, les marques de mon apostolat ont paru parmi vous dans toute sorte de patience, dans les miracles, dans les prodiges et dans les effets extraordinaires de la puissance divine. (Ev crr.iLihiç x«i TÉpaoïxal ^uvâu-eai.) GaL, III, 5: Qui VOUS communiqueson esprit, (;t qui tait des miracles parmi vous? (Auvâp.£ic.) I Cor., xii, 10. Un autre reçoit (du Saint-Esprit) le don de faire des miracles. ('Ev£pTT)u.aTa ^uvajAÉwv.) » De même, Ilû7n., xii, 4 8. Impossible d'y attacher le sens figuré que veut donner Strauss.

DE L'niSTOlRE ÉVANGÉLIQUE. 247

lions pour mettre à néant la réalité historique de sa \ie \ cette supposition, la voici : Le miracle n'existe pas Set par une raison péremptoire, c'est qu'il est impossible : impossible donc le miracle duquel tous les autres miracles découlent, lo miracle do l'Honmie-Dieu, Jésus- Christ, tel que nous le présentent les Evangiles ; impossible rexistencc d'une personne humaine qui réunirait en elle-même toute la plénitude de la vie divine et deviendrait pour l'humanité un idéal vivant et à jamais inimitable*. Mais ce ne sont là que des assertions dénuées de tout fondement, propres aux systèmes du panthéisme et de l'athéisme, où elles apparaissent comme les consé- (juences nécessaires de faux principes. Nous avons doue à déterminer la nature du réel et du possible pour pouvoir nous faire une idée du surnaturel et de l'impossible*.

* a Pour paivonir à expulser les prêtres de rép:lise(dit Strauss dans son nouvel uuviage, Leben Je.su, p. i9,) il laudraiul'abord rxi^ulscr le niiiaclo de la religion ». Voyez id., p. 18. « Si les Evangiles sont réellenuMil des pièces lnsioriques,il est impossible sans doute de dégager la vie de Jésus de ses miracles ; mais si, au contraire, les ^miracles sont incompatibles avec l'histoire, les Evangiles ne peuvent pas être legardés comme des sources liisturiques! » M. Henan s'exprime en termes moins absolus: Nous ne disons pas : Le miraele est impos^ilde; nous disons: Il n'y a pus eu jusqu'ici de miracle constaté. Au lond, sa pensée est la même que celle de Strauss, car il dit plus loin que Jésus ne connaissait i)as la loi qui déclare inflexibles les lois régissant la nature.

■ Voy. Strauss. LcbenJesu, u l. § tlT. Nciics Lcben Jesu. p. 30. Bruno Baur [Kntik dcrcvawjel. Gc^^ch. Vuruxivt.) se trouve blessé et révolté par Ul vertu trop sunerieure de Jésus qu'on oppose sans cesse ù la mécliancelé cl u la bùiiso des autres.

•L'académie des sciences s'est déclarée, 1* contre le quiu-

SUina : 'i" contre l'inoculation;:»*' contre le paratonnerre ; "contrôles machines à vapeur. Héaumur repoussait en 1735 i'Opinion de Peyssonnel, ipii aflirmait Ja nature animalu Ces

Partout dans la science on insiste sur la nécessité de la méthode positive, contre les théories en Tair; l'histoire biblique devrait-elle donc seule faire exception? «C'est», dit un écrivain moderne, « le noble droit de la critique « moderne, de juger non-seulement les faits ordinaires « et de tous les jours, mais encore les événements les a plus miraculeux et de les admettre lorsqu'ils sont con- « firmes par de bons et solides témoignages». Dieu existe et le miracle est possible ; ainsi tombe la première prétention des incrédules. Si, au surplus, le merveilleux est le signe certain de la fausseté d'un récit, tous les historiens sont englobés dans la même accusation et leurs écrits anéantis, ceux mêmes d'un Suétone et d'un Tacite; car eux aussi rapportent des faits miraculeux. Ce dernier rapporli les faits extraordinaires qui eurent lieu dans le temple de Jérusalem peu de temps avant sa ruine *.

Toute religion, dit-on encore, chez les Grecs et les Romains^ chez les Germains et les Indiens, commence par des mythes : La religion chrétienne ferait-elle seule exception à la règle générale*?

polypes. En 1802, la même académie déclarait qu'il n'existait pas de pierres météoriques. L'année même où Hegel écrivait sa preuve philosophique de l'impossibilité des astéroïdes, les astéroïdes furent découverts. Cf. Peity (Die mystischen Erschei' nungen der menschlichen natur. iSo», préf., p. 10.) Le même dit avec raison : « C'est un droit que nous avons et que nous ne devons pas laisser perdre, de passer du sensible à l'inconnu, du visible à l'invisible, du fini à l'infini ».

* Visœ per cœlwm concurrere ades, rutiîantia arma et subito nuhium igné collucere teinpîum. Eœpassœ repente delubri fores, ac «îmdita major humana vox. Excedere deos ; simul ingetis motus exce^ dentium. Eistor., v, 13. Cf. Joseph. Flav., vi, 5.

Strauss, T. i, § 12.

DE l'histoire évangélique, 249

Mais que l'on compare aux mythes des autres religions la sublime ligure de Jésus, empreinte d'une douce et sainte majesté , les simples et naïfs témoignages (|ue nous avons sur lui ; et l'observateur le plus superficiel y verra un cacliet certain et infaillible de vérité et de réalité. Que l'on mette en parallèle avec son histoire les fables de l'Egypte et de la Grèce, purs produits de l'imagination poétique, vagues réminiscences, flottant entre le ciel et la terre, entre Dieu et la matière, la nature et Tesprit, la liberté morale et la ntccssité physi(|ue ; ou bien encore les mythes sanglants et !es idoles effrayantes de rinde, les vaporeuses et sombres divinités de la Scandinavie, figures indécises, se confondant les unes dans les autres, paraissant et disparaissant tour à tour comme les brumes du nord, comme les vibrations sonores d'une cloche : et que Ton nous dise s'il y a là la moindre ressemblance. D'une part on ne trouve (jue volupté et fureur, que création et destruction, obscurité et confusion; une sorte de clair-obscur au milieu duquel on voit tour à tour apparaître et s'évanouir des fantômes participant à la fois de l'homme et de Dieu, créations maladives de l'esprit humain adonné au culte de la matière.

D'autre part, vous voyez au contraire la conscience, la réflexion, l'action libre, en un mot une volonté et une personnalité devant la(|uelle s'évanouissent les vains •onges de la mythologie. L'idée claire, la conscience en éteil et la rélltxion font disparaître le mythe, ce fanlùine du paganisme. Platon, sans tloule, rejette le mytlio. ou du moins il cherche à l'idéaliser; sa réaction contre le mythe se fonde sur sa nature morale, il le combat au nom de la conscience et de la raison. Les faits de la ré-

Yélation, au contraire, font prendre corps aux idées, en sont une incarnation : plus on les approfondit, plus on les trouve remplis d'idées. L'idéal véritable ne manque jamais d'avoir sa réalité. Le mythe est la forme que le paganisme donne à la religion naturelle, à la divinisation de la nature. La révélation apparaît dans l'histoire comme le fait d'une volonté personnelle et se produit par des événements historiques. Le mythe n'est pas plus le développement normal de la conscience religieuse, que le paganisme n'est lui-même un degré légitime dans le développement religieux, que la sauvagerie n'est le commencement de la civilisation ; car le paganisme et la sauvagerie sont tous les deux une déchéance, une perversion, une corruption.

L'histoire de Jésus-Christ ne peut pas être un mythe. Selon Strauss, c'est l'idée panthéiste qui, en confondant Dieu et l'homme dans une même unité substantielle et en se combinant avec l'attente messianique, donna lieu à ce cycle légendaire et mythique, dans lequel ce qui convient à toute l'humanité a été attribué, ainsi qu'on le voit dans les Evangiles, à un héros unique, Jésus-Christ.

Cependant celte idée était loin d'être neuve ; elle avait déjà cours en Grèce dans l'école des néo-platorâciens et dans les religions indiennes. Pourquoi donc , si féconde ici, fut elle si stérile là-bas? Une idée philosophique aurait pu, tout au plus, produire une école qu'en aurait vu briller et disparaître comme tant d'autres, dans le cours des siècles * ; mais jamais elle n'aurait été

*Sans cloute on trouve dans les écrivains juifs et païens des pensées qui ont du rapport avec des vérités et des paroles

DE l'histoire évangéliqub. 251

c îpable de créer une relii^ion universelle comme le chrislianisnie.

On veut que l'Eglise ail formé et développé le mythe du Christ : à notre tour nous demanderons qui donc a formé l'Eglise elle-même, qui n'est l'Eglise chrétienne lue par sa foi en Jésus-Christ. Le mythe ne forme, ne crée absolument rien ; il nVsl lui-même qu'un produit, un jeu de l'imagination populaire à une époque préhistorique.

L'existence de l'Eglise est un fait de la plus haute importance, que Ton ne peut nullement expliquer comme l'œuvre de l'imagination, car elle exige une volonté, une personnalité et une puissance créatrice pleine d'énergie. Lorsqu'on voit la répulsion que tous les Israélites avaient et devaient avoir pour un Messie crucifié *, le fait de rétablissement de l'Eglise ne peut s'expliquer que par la divinité de Jésus-Christ et la vérité de sa résurrection. Le monde est transformé par le christianisme ; les martyrs

énoncées par le Seigneur, mais ceci prouve simplement deux choses, en meUaul de cùié la traililiun qui, cepeiidanl, a bien son importance : d'abord, que le clii isiianisme est la religion aLsolu<j lésumanl en elle Ittule vérité ;el, ensuite, que de lous temps l'esprit de Dieu agissait au milieu des gentils. (V. Juslin., Apohg.y II, 8; X, 13.)

' « ^ous aruionçons le Christ, (jui a eie erucuie cl qui est pour les Juils un sujet de scandait* ». Les écrivains qui com-

g osaient l'évangile ne pouvaient pas applijjuer les traits magniques d'un conciuérant et d'un souverain, à un homme dont ils avouaient riiunible condition el la inorl imiominieuse. Les Juifs, au contraire, se rt'présiMitai< "' in

chef piiissaiil, devant surgir plein d»- , , .-s

Tictorn'uses. (Josep. Flavius, JJe/. Ju(i., VI, c.v.)Tanie, lltstor. ▼, \3:PluriOns ju^suasio iiitraf - ' ' "^"^crdotumlittcris cvntineri co ipso tvvq>vrc [ltc ut i- ns, et pmfccti Jiui'ra

rentm iviUi aitiir. (Suétone, In \ i.yj^.,c, iiv.)

sont remplis de courage et les nouveaux adeptes de vertus au milieu d'un monde déchu et profondément corrompu. Quelle solution trouver à ce problème, si l'on rejette les faits historiques racontés par l'Evangile ' ?

«Admettez-vous», dit Schelling*, «l'hypothèse que 0 le récit des Apôtres n'est qu'une glorification légendaire a et fabuleuse de Jésus ? Mais en général, on ne glorifie de « la sorte que les vies déjà illustrées par de grandes actions « et parvenues au faîte des grandeurs. Eh bien, je vous 0 le demande, d'où vient que le rabbin juif Jésus a été « l'objet d'une semblable glorification? Est ce par sadoc- « trine? Mais les pierres qu'on lui jetait montrent assez « comment on la recevait. Par sa personne? mais Fim- « mense majorité du peuple refusait de croire qu'il fût « le Messie. Que Ton suppose déjà vrai tout ce que le G paganisme et l'Ancien Testament nous apprennent de « la personne de Jésus-Christ , indépendamment des

* D'après Strauss, la foi dans la résurrection du Christ prit naissance de la taçon suivante : « Après la première émotion causée par la mort du Messie, lesdisciples comprirent la nécessité de donner à ses souffrances et à sa mort un caractère mesjsianique : il était entré dans sa gloire, et devait par conséquent se manifester à ses disciples. L'absence du cadavre dans le tombeau vint confirmer leurs prétentions hardies, et les femmes, chez lesquelles le système nerveux est beaucoup plus excitable, crurent à de véritables apparitions. Pourquoi n'admellrait-on pas qu'un phénomène, ou simplement la vue d'une personne étrangère, ait pu produire sur un individu, voire même sur une assemblée, l'effet d'une apparition de Jésus ?» Le même auteur reproduit cette hypothèse ridicule dans son nouvel ouvrage; Leben Jesu, fur das deutsche Volk bearbeitet , 1864. Tout cela ne prouve qu'une chose, le grand embarras de ces messieurs devant ce tombeau resté vide, quoique scellé et gardé.

* Schelling, Fhilosoph. der Offenburung, t. ii, § 4, p. 233.

DE l'uistoire ÉVANGÉLIQUE. 2j3

a évangiles , que l'on admette préalablement qu'il a " passé réellement pour ce que nous croyons qu'il est, et « alors, mais alors Feulement, on pourra penser qu'en a conséquence de cette opinion il s'est formé maints 0 récits qui se lisent aujourd'hui dans les évangiles et a que Ton pourrait appeler des mythes dogmatiques, a Mais admettre cela, c'est justement présupposer toute a la grandeur de Jésus-Christ, même indépendamment «des évangiles... Et, bien loin que les évangiles soient a nécessaires pour attester la grandeur du Christ, c'est au a contraire la grandeur du Christ qu'il faut admettre pour « comprendre le récit des évangiles d.

L'histoire évangélique n'est point un mythe. Le mythe appartient toujours aux époques préhistoriiiue.-. Chaque peuple dans son enfance, ne sachant pas encore distinguer le domaine de l'imagination do celui de la réalité » enfante le rêve de ses mvthes comme les Grecs et les Germains, et ces mythes se rapportent toujours aux origines du peuple, ainsi qu'à ses rapports avec les forces de la nature que le mythe i)ersonnifie. C'est ainsi que l'épopée chante Théodoric et non Charlemagne, les héros de la guerre de Troie et non les guerriers de Salamine et de M.Mathon. Dès c]ue la réflexion se montre, elle lue le mythe. Sans doute il court sur chaque grand homme dt'S légendes et des récits merveilleux , accrédites à plaisir; mais ce qui n'est plus possible , c'est la formalion de tout un monde mylhoi()i:i(|ue '.

Examinons l'époiiue à laquelle les évangiles furent

* Vjlmar, GeicJ^. der Dcutsch. Kational., l. i, p. C2-G8.

2o4 CHAPITRE XIV. — CRÉDIBILITÉ

écrits. C'était un temps d'activité intellectuelle, un temps (le scepticisme qui ne voyait avec Platon et Cicéron, dans toute la théogonie d'alors, qu'un vain jeu de l'imagination poétique. Le mythe ne peut avoir cours que chez un peuple qui ne connaît pas encore l'écriture , nommée avec raison par Tite-Live * la fidèle gardienne de Vhistoire; chez un peuple qui ne possède ni chronologie ni histoire'. C'était un temps où florissait la critique historique, où la Grèce avait son Thucydide, Rome ses Tite-Live et ses Tacite, la Palestine un Josèphe et avant lui les Macchabées, où tous les peuples voisins de la Palestine , Egyptiens, Phéniciens, Chaldéens, voyaient surgir des historiens '. Dans un moment semblable il peut encore se glisser des erreurs , des fictions poétiques réfléchies peuvent encore être inaaginées ; mais le mythe, produit spontané et irréfléchi de la poésie légendaire, est absolument impossible *. Yoilà en quel temps furent composés Ids évan-

* Custodia fîdelis rerum gestarum,

* Comp. Schelling. Vehei" die Mythen der altesten Weît,

^ lîiig, Gutachteîi ûber das Leben Jesu von Strauss, p. 50. Manetlioii écrivit rhistoii'e d'Egypte, Uion celle de Phénicie, de même que Ménandreet Ptoiemée le Mendésien, celle d'Hérode. Ce dernier laissa lui-même des mémoires.

* Un critique postérieur, fort incrédule lui-même, Bruno Baur, trouve celte spontanéité poétique de Sirauss une substance aussi mystérieuse que finspiration des orthodoxes. M. Renan admet bien, en principe, l'autheniicité des quatre Evangiles, et blâme Strauss d'avoir tiop abandonné le leriain historique. Mais M. Renan, à son tour, arrange selon ses vues j et sa faniaisie la vie de Jésus et en fait un véritable roman, sous prétexte de séparer les faits historiques des prétendues légendes : à cette tin il emploie sans cesse les formules suivantes : Il semble , il parait; à ce que l'on croit; probablement ;

DE l'histoiPiE évangêliqcb» 255

giles. D'ailleurs, une formation mythique est le résultat d'une cause qui agit à la longue, insensiblement <t durant plusieurs générations ^ Or, un âge d'homme no s'était pas encore écoulé depuis la mort de Jésus-Christ, que déjà les évangiles existaient. On les trouve partout dès le milieu et à la fin du ii* siècle en Gaule, dans TAsie Mineure, dans Alexandrie, à Rome. Ce fait univencl prouve une tradition universelle remontant aux Apôtres, car il serait impossible d'expliquer pourquoi, au milim de la multitude des légendes, ces quatre évangiles onté'é admis plutôt que d'autres, et cela unanimement, uniformément. Les Apôtres, et particulièrement saint Jean, vivaient encore à la fin du premier siècle, c'est-à-dire dans un temps où, selon Pline, le christianisn)e élai répandu dans toute l'Asie Mineure. En l'an 137 les évangiles sont divulgués et généralement connus '. Où donc trouver la place suffisante pour mettre la for-

peut-étre; on dit; je soupçonne ; il faut supposer; on est tenté de

I croire; qui sait; si je puis dire. En revaiicho, il connall drs

I détails ignorés de tous; par »'xemi)le, (iiu» Jésus avait des sœuis

\ mariées à iNazarelli, (|iuî Pierre avait des enfants ; peut-être

mùiue en sait-il le nuiuhre : Jésus, selon le mémo auteur,

muniail ordinairement uiit; mule, et ses disciples déployaient

leurs manteaux sur l'animal. Judas menait sans doute une

xistence miséiahle dans sa cabane d'Ilakeldama. Saint Jean

* livit son Evangile sous l'impression d'un amour-piopro

blessé, parce ()ue dans les autres Evangiles c'est toujours

saint Pierre (jui parait au premier rang. Mais que dire lors(pn)

M. Renan, va jusqu'à qualilier le discours de Jésus, rapports

par saint, Jean xvn, i, « de rhétorique, de vain et fastidieux

apprêt ».

* L'Epopée homérique ne fut composée que 200 ans après |k chute (le Troio.

•Justin., /l 2)0/., I, G.

256 CnAPITRE X!V. — CRÉDIBILITÉ

maiion mythique dont on parle? — Ni les chrétiens, ni les païens ne soupçonnaient les Evangiles d'être une œuvre informe du hasard. Quadralus dit : « Si les actions de et notre Sauveur ont duré, c'est qu'elles ont été réelles. « Je m'en rapporte là-dessus à ceux qui ont été guéris ou a ressuscites par lui et qui ont survécu au Seigneur; car « quelques-uns sont demeurés en vie jusqu'à ce jour * ». Quadratus vivait au commencement du deuxième siècle. Ceux-là auraient-ils manqué de contredire si les Evangiles n'avaient pas dit vrai?

Non, l'Evangile ne peut être un mythe, parce que les caractères des récits fabuleux et ceux de la narration évangélique s'excluent réciproquement. Le mythe porte toujours un cachet local et national, parce qu'il est le reflet du premier réveil de la vie naturelle. L'Evangile^ au contraire, s'applique à l'univers entier, et est la plupart du temps en opposition avec les opinions de l'époque et du peuple où il a paru. Le mythe est étranger à toute chronologie; il oublie et confond les temps, les lieux et les personnes. Dans les Evangiles, au contraire, nous voyons les époques précisées avec le plus grand soin, les faits et gestes de Jésus prendre déjà place dans le tissu de l'histoire universelle pendant son séjour sur la terre, en sorte qu'on peut les contrôler à l'aide du récit des événements profanes qui eurent alors

* Eusèbe, Ilist. eccL, iv, 3; I Cor., xv, 6 : « Il se montra à plus de oOO frères assemblés, dont plusieurs vivent eocore » Actes des Apôt. : « Et il a été vu pendant plusieurs jours par ceux qui éiaient venus avec lui de Galilée à Jérusalem, qui lui rendent encore aujourd'hui témoignage devaul le pcujile ».

DE L'HISTOIRE ÈVAISGl^.lQCE. 357

lieu en Palestine *. Par là tombe la seconde preuve de l'hypothèse niythique.

Mais, dit-on encore, même en oubliant les difficultés métaphysiques et dogmatiques ainsi que les miracles, les contradictions relevées dans l'Evangile sont tellement apparentes qu'elles ne peuvent échapper à un esprit attentif et l'empêcheront toujours de donner à ces récits la valeur deriiistoire.

A cette objection nous répondons par ce mot de Pascal ' : «Ce qui, à première vue, semble une faiblesse, « est, au contraire, pour robservaleur attentif, une preuve fdc force ».

Saint Jean, par exemple, avait sous les yeux les autres Evangiles lorsqu'il composa le sien ; comment ne se seraitil pas aperçu de ces contradictions? Certainement il y a de la variété dans l'exposition des Evangiles; mais ce fait prouve, au contraire, la sincérité de narrateurs qui ne supposent même pas qu'on puisse douter de leur témoignage. Saint Luc ' raconte trois fois la conversijon de saint Paul et, chaijue fois, en termes différents. S'il y avait eu une contradiction réelle, ne Taurait-il pas appréciée? Loin ne trouver à redire aux divergences qui se rencontrent dans ce quadruple monument, dit le juif

* C'est ainsi que Macrobo rapporte un fait sans importance

BOUT riiisloin» uiiivtusolle; c'est le massarri^ dus innocents a elhlcM'iu, {Saturn„ ii. A) : Cum aw lisse t, intcr piieros, quos m Syna llerodes rex Judœorum iiitcr lAiiuitum jiussii interfhrif filtum qao<iuc cjus occisum, ait {Augwstus] mclius est, Ucrodis porcum €SS6 fUflfn/i/iam.

■ Pensées, G. XVIII.

• Actes de AimHi'cs, ix, 15; xxh, 11 ; XX VI, 16. ÂPOL. DU Cnu.sT. — TOUK II. il

2jS CnAPITRE XÎV. — CRÉDIBILITÉ

SalTador *, ces différences en constituent plutôt la vraie richesse ; elles l'agrandissent en y conservant l'empreinte involontaire et naïve des hommes et des circonstances. Semblable au rayon de soleil qui sort du prisme décomposé en différentes couleurs, la personne de Jésus-Christ a été représentée sous différents aspects par les évangélistes, i)Our ne former toujours qu'une individualité unique, resplendissante de grandeur et de majesté. « L'ex- « pression varie », dit de Humboldt, « mais la vérité reste « une ». La question capitale est donc toujours de savoir si les Evangélistes s'accordent dans un seul et même Evangile, c'est-à-dire si leurs tableaux, malgré des différences extérieures, n'en représentent pas moins dans le fond une image identique dont la beauté suprême ressort avec éclat. — Supposé que l'on soit parvenu à ébranler la foi dans les Evangiles , vous ne seriez encore qu'au <lébut de votre tâche ; car, jusqu'à présent, l'authenticité des lettres de saint Paul n'a pas encore été contestée, et le Christ de saint Paul est le même que celui des Evan^ giles, Platon et Xénophon ont représenté Socrate sous des aspects divers ; malgré ces différences de détail, on reconnaît néanmoins toujours les traits saillants du même personnage. « Tite-Live , Polybe , Tacite » , dit Lessing ' « racontent souvent le même fait, accompagné de cir- « constances contradictoires; quelqu'un néanmoins a-t-i «jamais eu l'idée de nier le fait lui-même? » Mais, nous dira-t-on, il y a eu de faux évangiles; qu

* Jésus-Christ et sa doctrine, r. II, p. 107. 2 Duplik.

DE L*HISTOIRE ÉVANGÈLIQUE. 239

nous assurent que ceux qu'on nous ordonne de croire soient les véritables?

Oui, sans doute Thistoire connaît des évangiles apocryplies ; mais leur existence, loin d'infirmer l'autorité des Evangiles, ne fait au contraire que la confirmer. Les apocryphes diffèrent des véritables Evangiles par le temps et par res[)rit. Par le temps, car ils ne datent que du quatrième siècle*, tandis qu'une chaîne non interrompue de témoignages indubitables constate l'existence des Evangiles dès le milieu et sur la fin du deuxième siècle. Ils en diffèrent par l'esprit, car ils sont sortis du sein des sectes judaïsantes et gnosliques, qui s'appuient sur des paroles supposées de Jésus pour établir leurs propres doctrines, ce qui leur donne un cachet plus ou moins manjué d'hérésie. De plus « le sot verbiage et les niaiseries qu'ils a contiennent », dit Ilug *, a suffiraientseulo \>our les dis- « tinguer d'avec les Evangiles ». Les apocryphes diffèrent enfin des Evangiles authentiques sous le rapport du crédit historique : l'Eglise ne leur a jamais accordé la moindre importance; elle les a toujours rejetés et soigneusement séparés des authentiques '. Nous disions

* Le soi-disaiU VrotévaTigile de Jacoh, ainsi qno les Acie'i de TilatCy a|)pariiiMin(»iii à la promii'MC iiioilu» liu second su>cle. tCf. Jiislin., IHal. c. Tr?/;)/i., LXXvni, clApo/og., l, 35; XLVMI, \. TorliilL, Apolog., VI, 21.) <'<diii-li\ cilo souvtMil saint Maiihn»u, saint \A\r,; «uMix-ri saint Jean. ('(»s ériiisa|)Ocryi'lit's confirnHMU au rrsliî l'adoplion générale, des Mvan^Mli's par l'E^lisr avant la la lin dn i" sit^clo. Cf. Tischundorl", p. 33 et suiv. !)<? ^vawg. l «pocrt/p/i. oiiflf., 1851, p. 1G5.

^Gutacliten ùbcrdiu Lcbcn Jesu von Strauss, p. 56.

plus haut que les apocryphes confirmaient l'authenticité des Evangiles ; et en effet, bien que composés par les auteurs les plus différents de sentiments, de lieux et d'intérêts, ils contiennent néanmoins l'essentiel de l'histoire évangélique, je veux dire, la vie du Christ, sa doctrine, ses œuvres miraculeuses et sa résurrection. Et c'est là la question capitale, auprès de laquelle toutes les autres ne sont rien '.

Résumons-nous. Douze pêcheurs, douze galilécns, au dire des adversaires, se sont concertés pour créer la personne de Jésus ; sur cette base imaginaire ils ont élevé l'immense édifice du christianisme, c'est-à-dire, le système le plus grand, le plus complet sous tous rapports que le monde ait jamais été appelé à contempler? Douze hommes, sans la moindre instruction, auraient accompli une merveille, dont ni Platon ni Aristote, ni aucun des sages de l'antiquité n'avaient même eu le pressentiment I Des millions de martyrs ont versé leur sang, des millions de chrétiens se sont condamnés à toutes les privations et aux plus durs sacrifices pour une fiction, un être idéal et impersonnel I

Un vain fantôme, sorti de l'imiagination de quelques ignorants, a, depuis dix-huit cents ans, servi d'aliment et de soutien aux plus grands génies, et rendu au vieux monde qui s'écroulait une vigueur et une jeunesse nouvelles I

Un mythe, un songe a mis au jour la plus puissante des institutions, l'Eglise chrétienne ; non content de lui

* Voyez Pletzer, Eistor, Elemenîc in dm apoh\ Kindheitsevangelien, 1864.

DE l'histoire évangéliqub. 26l

donner une première impulsion , il a pu lui fournir chaque jour des forces nouvelles ; et TEglise grandit sans cesse, toujours combattue et toujours triomphante 1

Nous avons Oni. Comme au jour de son jugement, le Christ est devant le tribunal entouré de ses accusateurs : « et tout le conseil cherchait un faux témoignage contre € Jésus pour le faire mourir '. Car plusieurs déposaient f faussement contre lui ; mais leurs dépositions ne s'ac- € cordaient pas * ». L'histoire du Seigneur est l'histoire de son Evangile : toutes les hypothèses sur son origine échouent contre la réalité inflexible de l'histoire '. Une seule explication est possible : les Evangiles rapportent la vie et les faits de Jésus, parce que Jésus a vécu et accom-

• Uatth., XXVI, 59.

• Marc, XIV, 30.

• Bruno Baur lui-même déclare rhypolhèsft du mythe, proposée par Slrau.ss, uin^ bulle d»' savon qui s'évanouil au premier sou ITle de la criticiue. [Kritikder evaugelischen Geschichte, l> § 6.) VVeib^e prétend (pièce n'e^l piis le corps de Jésus, mais son système nerveux ma}Tiiêli'iue qui apparut ;\ ses disciples après sa résurrection î Selon Sliauss, tous les Evangiles sont faux; suivant Weise les trois pieiniers seuls sonl vrais. Strauss prétend (]ue l idée inessiani(jue a donné naissance à la vie de Jésus; mais cetle idée, au conlraire, qui représentait le Messie comme un roi et un conquérant puissant et maj^niflque, devait s'opposer Ace (iuV»n vil le Messie attendu dans la pei'sonne d'un pauvres et uiisérahie docteur. Weise explique par le majînétisine les guénsons de Jésus que l'on admirait comme des miracles; mais toutes ces hvpolhèses ne parviennent pas à nous donner la clef de tous les laits surprenants que rapportent les KvangiU»s; en outre elles accusent d'imposture le Sauveur lui-même, puisqu'il déclare ipie ses oeuvres sont des miracles. Quant à Sohcnkel, son j)orfrat<(i^J<'5u< est un modèle d'assertions hasardées, do laoga!ge équivoque •l de coniradiclions puitailes-

f65 CHAPITRE XIV. — CRÉDIBILITÉ, ETC.'

pli ces prodiges. A leurs accusateurs Jésus et les Evangélistes adressent la même question qu'il y a dix-huit cents ans : « Qui de vous peut me convaincre de péché * ? » Et ses accusateurs se taisent, le mensonge s'est fait justice à lui-mcme.

* J^an, VIII, 40:

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