ÉCRITS PAR ELLE-MÊME
OMME il n'y a point d'action plus exposée f^Ç^ à la vue du public que celles des personnes de grande qualité, il n'y en a point aussi qui coure plus de danger de la censure et de la médisance : surtout en France, où ces sortes de libelles, que la malice produit contre la réputation de notre sexe, avec un cours et un applaudissement qu'ils ne méritent point, passent pour des galanteries de cour.
Néanmoins, quoique je fusse bien persuadée que ces sortes d'ouvrages n'épargnassent pas seulement les personnes les plus sacrées, je croyois en être exempte, autant parle privilège du temps que par une conduite assez bien réglée, que j'ai toujours tenue dans le monde. Jusques à ce qu'on m'écrivit de France, qu'il couroit une histoire de ma vie, qu'on supposoit avoir été écrite par moi-même ^ Cette nouvelle, jointe avec les circonstances dont on l'accompagnoit, m'inspira d'abord quelque curiosité de voir ce livre ; et par la lecture que j'en lis, l'indignation que j'eus d'abord d'une pareille nouveauté, se changea en un très grand mépris, que méritoit un tel auteur. Je ne dirai point, pour ceux qui me connoissent, que dans cette prétendue histoire il n'y a point d'incident qui ne soit supposé, qui ne soit aussi contraire à mon humeur qu'à la vérité, puisqu'il ne faut être que médiocrement informé de mes sentiments et de ma conduite pour être persuadé que c'est une pure invention de l'auteur, et que s'il y a dans toute cette histoire quelque aventure de ma vie, elle est si fort altérée par les circonstances qu'à peine on la recoh-
I. Les prétendus mémoires de Marie Mancini , publiés à Cologne en 1676 et dont nous parlons dans notre préface.
DE MARIE MAXCIXI. 5
noît. Je laisse à part le style bas et vulgaire de cet historien, étant impossible qu'il n'y ait pas du rapport entre les expressions et les pensées d'un si habile esprit. Mais comme ceux qui ne me connoissent pas, pourroient se laisser prévenir à de pareilles impressions, j'ai cru qu'il étoit de mon devoir d'aller au devant de ce qui pourroit faire tort à ma réputation, en donnant moi-même une relation sincère et véritable de tout ce qui m'est arrivé depuis mes jeunes années, à quoi les pressantes instances de plusieurs personnes de qualité, qui sont intéressées à ce qui me touche, m'ont engagée.
Je naquis à Rome ^ d'une famille considérable par son propre mérite aussi bien que par le lustre de sa noblesse et qui, sans avoir besoin de l'éclat de la fortune du cardinal Mazarin, mon oncle, n'auroit pas laissé de reluire dans cette première ville du monde. Dés l'âge de sept ans ma mère ne trouvant pas en