I. En
moi cette beauté qu'elle voyoit eu ma sœur Hor- -tense, aujourd'hui duchesse de Mazarin, me persuada d'entrer dans le Campo Marc'w, qui est un couvent de l'ordre de Saint-Benoît, dans la pensée de me faire religieuse, espérant qu'une tante, que j'avois dans le même couvent, sous la direction de laquelle elle me mit, ne coiitribueroit pas peu à la faire réussir dans son dessein. Je passai deux années dans cette retraite, quand ma mère, qui véritablement ne m'aimoit pas avec cette tendresse qu'elle aimoit ma sœur Hortense, touchée néanmoins du peu de santé que j'avois, qu'elle attribuoit à cette étroite clôture et à l'air qu'on y respiroit, qui étoit à la vérité très méchant, me reprit chez elle.
A peine j'eus été deux ans avec elle, que la fortune de mon oncle étant arrivée à ce degré de bonheur ■que tout le monde a su, il écrivit à ma mère et à ma .tante, M"^^ Martinozzi, de passer en France et de mener avec elles chacune leur fille aînée. Un ordre si précis sembloit exclure ma sœur Hortense comme la cadette, mais sa beauté la rendant plus chère à ma mère, la faisoit passer pour l'aînée dans son cœur. Elle ne laissa pas néanmoins de me faire part des ordres de mon oncle, et il n'y a pas de doute qu'elle n'eût eu une extrême joie que j'eusse fait quelque diffi-
culte d'y obéir; ce qui me fut aisé d'inférer par le choix qu'elle me donna d'aller en France ou de demeurer à Rome avec ma tante pour me faire religieuse, me demandant avec beaucoup de soin si je n'avois pas déjà fait quelque vœu qui me déterminât sur ce choix-là. Là-dessus il me souvient que je lui répondis qu'il y avoit des couvents partout, et que quand je serois poussée par quelq.u'un de ces mouvements célestes, il me seroit aussi facile de les suivre à Paris qu'à Rome; outre que je n'étois pas encore tout à fait dans un âge propre à me déterminer sur un choix d'une telle conséquence.
Avec cette réponse, ma mère, détrompée de l'erreur où elle avoit été jusque-là, résolut de me mener avec elle, et, pour se délivrer du regret que lui auroit causé la préférence que me donnoit l'ordre particulier de mon oncle sur ma sœur, elle nous amena toutes deux.
Nous nous embarquâmes donc sur une galère de Gênes, que cette République, qui avoit des obligations particulières à mon oncle, nous avoit envoyée. Je passe sous silence la description de cette maison flottante, pour ne pas perdre le temps à représenter la richesse et la magnificence dont elle étoit ornée, brillant de toutes parts par ses banderoles et pave-
zades ^ et par les tapisseries et autres ornements qu'il y avoit dessus. Il me suffira de dire que, durant notre navigation, la pompe avec laquelle on nous traita sentoit la Majesté, et que les tables môme des Rois ne sont pas mieux servies que la nôtre l'étoit quatre fois le jour.
Nous nous débarquâmes à Marseille où ma tante, un peu plus scrupuleuse que la coutume du pays ne le permettoit, fit longtemps difficulté de recevoir les civilités de la ville, ne pouvant se résoudre de passer par toutes les cérémonies qui les accompagnent. Elle s'y rendit néanmoins à la fin, après avoir donné sujet •de plainte à plusieurs gens, qui s'étonnoient avec raison de ce qu'elle s'opposoit à une chose déjà intro- -duite et autorisée par la coutume.
De Marseille nous passâmes à Aix où nous fûmes loger dans la maison du gouverneur de la province, qui étoit alors le duc de Mercure ^, celui de tous les seigneurs qui avoit le premier fait alliance avec le ■cardinal Mazarin , en épousant Victoria 3 Mancini,
1. Et pavesade. Tente dressée sur le pont du navire pour servir d'abri à la fois contre le soleil et la pluie.
2. De Mercœur. On disait alors indifféremment de Mercure ou de Mercœur, en italien Mer cor io.