‹ ApologieChapitre 33 sur 59 · Le grand maître de l'artillerie · texte numérisé non relu

Le grand maître de l'artillerie

quelques lumières dû monde, j'y trouvai certains attraits, qui jusqu'alors m'avoient été inconnus. Et encore que je n'eusse pas toujours la liberté de jouir de ces plaisirs, parce que ma mère, à raison de ma vivacité, et qui n'avoit pas pour moi l'affection qu'elle avoit pour mes autres sœurs, me tcnoit presque toujours enfermée, et veilloit sur moi de si près que je ne sortois jamais qu'en sa compagnie, néanmoins je ne laissois pas d'en être fort charmée.

Les duretés qu'elle avoit pour moi me paroissoient d'autant plus grandes qu'elle avoit d'extrêmes indulgences pour mes sœurs et qu'elle leur donnoit beaucoup de liberté, surtout à ma sœur Olympe, aujourd'hui comtesse de Soissons et à ma sœur Hortense. Et j'avoue que c'étoit avec un cruel ressentiment et un dépit incroyable que je leur voyois passer le temps à s'entretenir à la Cour, pendant que je dcmeurois toute seule enfermée dans le logis. Enfin mon déplaisir passa jusqu'à cette extrémité que, faisant un jour mes plaintes à ma mère de ce traitement, je lui dis avec quelque aigreur que, si ma sœur Hortense méritoit mieux que moi par sa beauté d'être la première dans son affection, elle savoit du moins que j'étois son aînée. Ma mère fut si outrée de ce reproche qu'elle dit à mon oncle qu'il ttoit impossible de vivre

avec moi, et qu'il seroit plus à propos de me faire religieuse que de me laisser dans le monde, où elle prévoyoit bien que je serois très malheureuse, puisque je n'avois ni docilité, ni considération pour les personnes même à qui je de vois le plus de respect.

Les remontrances de mon oncle, qui suivirent ces plaintes, furent si dures et exprimées avec des paroles si sensibles qu'à tout autre qu'à moi le déplaisir en auroit été peut-être funeste. Mais comme je ne prenois pas les choses si fort à cœur, tout ce qu'il me dit me demeura assez imprimé dans la mémoire, mais sans aucun effet.

C'est une chose fort ordinaire d'avoir presque toujours des avis intérieurs de joie ou de tristesse des biens et des maux qui sont prés de nous arriver. La grande mélancolie que ma mère eut, et qui fut comme l'avant-courriére de sa mort, prouve assez cette vérité. Elle étoit devenue alors d'une humeur si étrange, qu'il n'étoit pas possible de la souffrir. Et comme j'étois la moins aimée et la seule exposée à tous ses chagrins, parce que ma sœur Olympe avoit un appartement séparé, et que ma sœur Hortense demeuroit avec Madame de Mercure, je confesse que la vie que je menois étoit fort rude et que rien n'égaloit mes peines. Et, pour les augmenter,

mon appartement étoit le pire de tous, où je n'avois, pour compagnie, qu'une vieille femme de chambre appelée Rose, qui me menaçoit tous les jours qu'on me renvoyeroit ^ au couvent.

Tel étoit l'état de ma vie quand ma mère vint à tomber malade. Sa maladie ne parut pas au commencement de conséquence, néanmoins Sa Majesté l'honoroit tous les soirs de sa présence, et, découvrant en moi quelque esprit et quelque brillant, il me disoit toujours en passant quelque chose d'agréable, ce qui ne m'aidoit pas peu à soulager les maux que je souffrois de l'étrange humeur de ma mère. Mais cela augmentoit en même temps les siens, ne pouvant souffrir que j'entrasse dans son appartement quand il y avoit du monde.

Enfin elle se porta mieux, mais sa convalescence

I. Nous conservons l'orthographe de la prononciation d'alors.

fut suivie d'une maladie beaucoup plus dangereuse que la première et qui mit fin à sa vie ^

L'éducation, après l'être, est le plus riche présent que les pères puissent faire à leurs enfants, mais il est de très grande importance qu'elle soit accompagnée de quelque douceur; parce que la trop grande sévérité ne sert bien souvent qu'à les dépouiller de cette affection naturelle, l'amour et la crainte ne s'accordant pas bien ensemble. J'ai éprouvé ce que je dis en moi-même, et la crainte où ma mère m'avoit tenue s'étoit si fort emparée de mon imagination que, deux ans après sa mort, je me la représentois encore en vie dans mes songes, et, même en veillant, il me sembloit que je la voyois, et cette seule appréhension me faisoit une peine extrême.

Peu de temps après, Madame la duchesse de Mercure mourut de mort subite dans un accouchement % et elle nous laissa tous dans l'affliction que pouvoit causer la perte d'une beauté si rare et d'une vertu si extraordinaire.

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