‹ ApologieChapitre 35 sur 59 · Lisez du Fc · texte numérisé non relu

Lisez du Fc

le pommeau de son épée, d'abord, d'une colère toute charmante, il la tira du fourreau, et la jeta, je ne veux pas dire comment, car il n'y a pas des paroles qui le puissent exprimer.

Il y avoit déjà assez de temps que ces plaisirs et cette félicité duroient; il falloit que j'éprouvasse un peu ce que c'étoit que la méchante fortune, ainsi que je l'avois désiré. Il est vrai qu'elle fut bien plus cruelle que je ne l'avois demandé et dans le temps que je m'y attendois le moins.

Les Espagnols, lassés, aussi bien que les François, d'une si longue guerre, avoient envoyé, comme j'ai déjà dit, don Antonio Pimentel en France pour faire quelque ouverture de paix, et, par son arrivée à Lyon, le mariage de la princesse Marguerite, qu'on étoit prés de conclure, ayant été rompu, on jeta les yeux sur l'Infante d'Espagne, qui étoit regardée de tout le monde comme l'unique moyen de faire la paix entre les deux couronnes et de rendre le repos universel à toute la chrétienté.

Comme l'amour ne se prend ordinairement que par les yeux, il n'y avoit guère d'apparence qu'il y en eût dans le cœur du roi pour une princesse qu'il ne connoissoit que de réputation. Mais le portrait d'un si charmant original étant arrivé en France, fit

DE MARIE MAXCINI.

seul, aux yeux de ce monarque, ce que le temps et la vue auroient pu faire par mille attraits pour le charmer et pour lui inspirer de presser cette alliance, quand les persuasions de la reine, sa mère, et celles de Son Éminence, jointes avec les raisons d'Etat, ne l'auroient pas poussé à la désirer.

Avant que la cour se disposât à cette célèbre journée, qui alloit remettre le calme dans ces deux puissantes monarchies, Son Éminence se mit en chemin, et nous voulut mener avec elle, pour m'ôter de devant les yeux du roi, craignant que ma présence n'arrêtât ses pas et ne fut un obstacle à ce grand dessein. Voici l'endroit de ma vie qui offre le plus beau champ à ma plume pour s'étendre sur le penchant favorable que Sa Majesté avoit pour moi, comme le bruit en a assez couru dans le monde. Mais ma modestie ne me permet pas d'en parler, non plus que du regret que ce prince eut de mon départ et des larmes dont il l'accompagna, se retirant à Chantilly

pour huit jours, d'où il ne fit que m'envoyer incessamment des courriers, dont le premier fut un mousquetaire, qui m'apporta cinq lettres de sa part, toutes fort grandes et fort tendres. Mais ce que je ne •saurois passer sous silence, c'est la douleur que je ressentis moi-même de cette séparation; jamais rien en ma vie n'a tant touché mon âme. Tous les tourments qu'on pouvoit souffrir me paroissoient doux et légers auprès d'une si cruelle absence, qui alloit faire évanouir de si tendres et de si hautes idées. Je demandois la mort à tous moments, comme l'unique remède à mes maux. Enfin, l'état où je me trouvois alors étoit tel, que ni ce que je dis, ni tout ce que je pourrois dire ne le sauroient pas exprimer.

Il est peu de malheureux qui n- trouvent de quoi soulager leur douleur par la consolation de quelque espoir; et il est vrai que cette douceur ne manquoit pas tout à fait à mes chagrins, quand je considérois que la paix n'étoit pas encore conclue, à raison des grands obstacles qui en suspendoient l'exécution. Mon espérance alloit même jusqu'à se flatter quelquefois qu'elle ne se concluerait pas et que le méchant succès de ce traité tourneroit à mon avantage; mais on surmonta à la fin toutes les diflScultés, et ce fut mon malheur qui demeura seul invincible.

Mon oncle, qui étoit allé à Bordeaux pour attendre don Louys de Haro, premier ministre d'Espagne, et où, peu de temps après, la cour arriva aussi, nous envoya à La Rochelle, avec permission de nous pouvoir promener dans tout le pays d'Aunis. Mais la solitude étant la seule chose que je cherchois alors, comme la plus propre à entretenir mes tristes pensées, je choisis le château de Brouage, comme un lieu dénué de toute sorte de divertissement, et où mes sœurs s'ennuyoient fort, m'imaginant que tout le monde devoit prendre part à ma douleur et que le plaisir des autres auroit été un crime pour moi.

Nous étions donc dans cette forteresse si triste et si solitaire, où mon seul divertissement, si j'étois capable d'en avoir quelqu'un, se passoit à lire les lettres que je recevois quelquefois du roi, et à l'affection que me témoignoit ma sœur Hortense, qui ne me quittoit presque jamais. Dans ce temps-là, il arriva l'évéque de Fréjus pour me proposer, de la part de mon oncle, le mariage avec le connétable de Colonna, qui avoit envoyé à Son Éminence le marquis Angeleli, gentilhomme Bolonais, pour lui en faire la proposition à la conférence où il étoit alors, et pour engager, en même temps, don Louys d'Haro d'en écrire à Sa Majesté catholique, pour obtenir la per-

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mission dont le connétable, comme son sujet, avoit besoin pour se marier avec moi.

L'évêque de Fréjus ne manqua de me représenter que c'étoit un des plus grands partis de Rome, autant illustre par sa noblesse que par les richesses de sa maison, ajoutant à tout cela qu'il me demandoit préférablement à mes autres sœurs et avec de très m'ands

empressements. Une autre que moi auroit peut-être trouvé dans ces raisons de quoi se consoler, mais j'avois un tel dédain pour tous les hommes en général, que, outrée même des pressantes instances de l'évêque, je lui répondis qu'il auroit bien pu s'épargner la peine de ce voyage s'il n'avoit pas d'autre chose à me proposer que de sortir de France, et que la parole, que mon oncle m'avoit donnée, avant que de m'obliger à quitter la cour pour le suivre, étoit qu'on ne me forceroit jamais en aucune manière de me marier contre ma volonté.

L'évêque s'en retourna avec cette réponse vers mon oncle, qui, ayant un extrême désir de voir mes sœurs, se disposoit déjà de les envoyer chercher, comme il Tauroit fait, si, dans la crainte que j'avois de me voir toute seule, je n'eusse pas joint mes prières à celles de notre gouvernante pour l'empêcher.

DE MARIE MAXCINL

La paix faite et le mariage du roi conclu, Son Éminence envoya un ordre à notre gouvernante pour nous mener à Paris, où nous arrivâmes quelques jours avant que la cour partît de Bordeaux, et où le prince Charles de Lorraine, autant galant que bien fait, commença à me faire l'amour; mais j'étois encore peu disposée à recevoir une nouvelle passion. La chute que je venois de faire étoit trop grande, et il falloit du temps pour m'en consoler et non pas des soupirs.

Mes sœurs ne se plaisoient point aux assiduités de ce prince, et comme elles se trouvoient souvent engagées à me suivre aux Tuileries, elles se lassoient de ces continuelles promenades, où ce prince me suivoit toujours, et il étoit souvent l'objet de leur censure, jusqu'à le railler sur les soins qu'il me rendoit, et sur l'estime particulière que j'avois pour lui, et que je ne pouvois refuser à son mérite.

Le duc de Lorraine, son oncle, avait pénétré dans le dessein de son neveu, et craignant que ce prince,

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comme son légitime successeur, avec le mariage qu'il projetoit, n'entrât dans les intentions du cardinal, mon oncle, et qu'il ne reçût de Son Éminence des avantages qui auroient pu tourner à son préjudice, chercha le moyen de s'opposer à ces inconvénients, et il voulut même occuper sa place, mais assez mal, parce qu'un homme de son âge ne pouvoit pas remplir celle d'un jeune prince, et que son empressement à me suivre partout ne pouvoit pas avoir le même succès que les assiduités de son neveu.

Dans le temps que ce nouvel amant s'efForçoit de me rendre ses devoirs amoureux, la cour arriva à Fontainebleau, où le cardinal nous fit venir faire la révérence à la nouvelle reine. Je prévis d'abord combien cet honneur m'alloit coûter, et il est vrai que ce ne fut pas sans peine que je me disposai à le recevoir, m'attendant à voir rouvrir une blessure, par la présence du roi, qui n'étoit pas encore bien fermée, et à laquelle il auroit sans doute mieux valu appliquer le remède de l'absence. Cependant, comme je ne m'étois pas imaginée que le roi me pût recevoir avec l'indifférence qu'il me reçut, j'avore que j'en demeurai si fort troublée que je n'ai de ma vie ressenti rien de plus cruel que ce que je souffris de ce changement, et qu'à chaque moment je voulois m'en retourner à Paris

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C'est un défaut ordinaire à notre sexe de ne pouvoir souffrir qu'on loue les autres, quand même ce seroient les gens du monde qui méritent le mieux des louanges. Mais, quand c'est une personne que nous aimons qui donne ces louanges, et qu'elles regardent celle qui nous dérobe son cœur, je ne crois pas qu'il y ait rien de si sensible. C'est une cruauté qui surpasse toutes les autres. Le roi me réduisit plusieurs fois en cet état-là, et j'étois d'autant plus digne de pitié, que je ne pouvois pas lui en faire des plaintes, ni désapprouver son procédé. Ma raison l'excusoit, et les ordres de mon oncle éioient si exprés là-dessus, qui m'avoit absolument défendu de rien dire sur ce sujet-là, qu'ils ne me laissoient pas lieu de contenter mon cœur, en accusant le sien de quelque dureté. Néanmoins, toutes ces défenses et toutes ces considérations ne firent qu'augmenter les impatients désirs que j'en avois, et m'obligèrent enfin à chercher deux ou trois fois l'occasion de m'expUquer avec Sa Majesté, qui reçut si mal mes plaintes, que je résolus, dés ce moment-là, de ne me plaindre plus, et de n'avoir pas la momdre pitié de mon cœur, s'il se troubloit après tant d'insensibilité.

Avec tout cela, mon mal avoit besoin d'un plus grand remède que le dépit. Je cherchai vainement tout

ce qui pouvoir guérir, éloignant de mes yeux tout ce qui étoit capable de fomenter ma passion, jusqu'à me faire des prétextes pour la détruire dans mon cœur. Je priois, autant que je pouvois, ma sœur Hortense en qui j'avois beaucoup de confiance, et qui avoit pitié de l'état où elle me voyoit, qu'elle ne parlât pas mal du Roi% et qu'elle me représentât tout ce qui étoit capable de me le faire haïr ; entreprise assez difficile et à laquelle elle ne put aussi que mal réussir. Je fuyois le monde et la cour et je n'y allois que lorsque je ne pouvois m'en dispenser. Mon oncle commença alors à se trouver mal, et voyant que chaque jour sa maladie empiroit, il résolut enfin de me marier avec le connétable, qui, toujours constant et amoureux de moi, persistoit à me demander. A quoi, m'ayant fait à la fin consentir, Son Eminence écrivit au marquis Angeleli, qui étoit alors à Bruxelles. Ce marquis vint en même temps, et comme il étoit agréable, galant, et qu'il avoit infiniment d'esprit, il persuadoit aisément ce qu'il vouloit. Il se servit si bien d'un si beau talent en faveur du connétable et des coutumes d'Italie, que m'ayant fait agréer plus que jamais la pro-

r. Il semble qu'il faudrait : « qu'elle me parlât mal du Roi. »

position, ce fut à ma prière que l'évêque de Fréjus sollicita mon oncle pour achever au plus tôt cette affaire. Si bien qne Son Eminence conclut mon mariage quelques jours auparavant celui de ma sœur Hortense avec le duc de Mazarin, et acheva peu de temps après la carrière d'une si illustre vie, par une mort qui fut honorée de tous les témoignages possibles d'estime et d'affection de la part de sa Majesté ^

Après qu'on eut rendu à sa mémoire ce qu'on lui devoit, bien loin que ce changement en apportât dans le cœur du Roi, la bonté qu'il avoit pour nous sembloit être augmentée, ne passant pas de soir qu'il ne vint dans notre appartement, suivi de la meilleure partie de sa cour, qui était alors si éclatante, qu'on n'a jamais rien vu de plus riche, ni rien de plus pompeux, ni jouer plus grand jeu que l'on jouoit alors chez nous.

Avec tous ces divertissements, je ne laissois pas d'avoir l'âme pleine de soucis et d'inquiétude, voyant que les articles que le connétable devoit envoyer signés ne venoient point. Et comme tout le monde croyoit que ce retardement ne provenoit que du changement des affaires, depuis que mon oncle étoit mort,

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