I. Le 9 mars
il plut à sa Majesté de m'ofFrir divers partis, parmi la plus illustre noblesse de sa cour. Mais, ne prenant pas moins à cœur de voir s'évanouir toutes mes espérances, que de tenir ma parole, je répondis à Sa Majesté, sur les offres qu'elle me faisoit, que, si le connétable avoit changé de sentiment, je voulois aller passer le reste de mes jours dans un couvent.
Peu de jours après cette proposition, on vit enfin arriver le courrier qui apporta les articles que nous attendions ; ensuite duquel on commença à foire les cérémonies de mon mariage en la chapelle du Roi, où la messe fut célébrée par l'archevêque d'Amasia, aujourd'hui patriarche de Jérusalem, qui me fit un présent de très grande valeur de la part du Connétable son neveu, au nom duquel le marquis Angeleli me donna la main. Cette cérémonie étant achevée, on me traita en princesse étrangère, et, comme telle, on me donna le tabouret dans la chambre de la Reine.
C'étoit là le commencement de cette affaire, et le départ de la fin. Je le sollicitai avec beaucoup d'empressement, ne pouvant avoir de repos que je ne me fusse mise en chemin, parce qu'une fois qu'on a pris une résolution favorable ou contraire, il faut l'exécuter le plus tôt que l'on peut. Je partis donc, et, en prenant congé de leurs Majestés, le roi eut la bonté
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de m'assurer que j'aurois toujours part dans son souvenir, et qu'il m'honoreroit toujours de son affection quelque part du monde que je fusse. Ensuite de cela je partis, accompagnée du patriarche de Jérusalem, du marquis Angeleli et de notre gouvernante, suivie de cinquante gardes à qui son Éminence avait donné ordre, avant que de mourir, de m'escorter jusqu'à Milan, où le connétable me devoit venir prendre.
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Je laisse à part ce qui nous arriva dans ce voyage pour n'y avoir rien qui soit digne d'être raconté. Le connétable ne manqua point de venir au devant de moi, accompagné du marquis de los Balbaces, son cousin, qu'il voulut faire passer pour lui-même, pour voir un peu comment je le recevrois. 11 s'avança donc le premier pour me saluer; mais comme ce marquis ne me sembloit pas être le connétable, que j'avois dans mon idée, je reçus son compliment avec un peu de surprise et de froideur, et me tournant tout d'un coup vers une de mes demoiselles appelée Hortense, je lui dis que, si c'étoit là l'époux qu'on
m'avoit destiné, je n'en voulois point en aucune manière, et qu'il n'avoit qu'à chercher une autre femme. Hortense connoissoit le connétable pour avoir vu son portrait, et, remarquant qu'il se cachoit derrière le marquis, elle me le montra pour me tirer d'erreur. Il s'avança alors lui-même vers moi et il me salua, me donnant la main, pour me mener dans un lieu de plaisance où il avoit fait préparer un magnifique repas. C'étoit à six lieues de Milan où nous allâmes coucher le même jour, ayant été reçue par le duc de Gaetano, qui étoit alors gouverneur de cet État, avec un appareil dont je laisse le récit pour être trop long. Le connétable voulut consommer le mariage le même soir que nous fûmes arrivés, sans s'arrêter aux scrupules de ma gouvernante, qui disoit que cela ne se devoit faire que le lendemain après avoir ouï la messe.
La fatigue du chemin, le déplaisir de me voir absente des mes parents, et par dessus tout cela le regret d'avoir quitté la France, qui augmentoit à mesure que je comparois ses coutumes avec celles d'Italie, dont je n'avois pomt encore bien reconnu la différence que jusqu'à Milan, m'avoient mise de si méchante humeur, que je ne donnois pas peu de peine au connétable, qui faisoit tout ce qu'il pouvoit
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pour me divertir, jusqu'à donner ordre qu'on fit des carrousels et des courses de bague, dans lesquelles lêtes, je puis dire sans aucune sorte de passion ni de flatterie, qu'il mérita l'applaudissement de tout le monde, se montrant assurément le plus adroit de tous ceux qui coururent avec lui.
Les principales dames de la ville me prévinrent à me donner de magnifiques et somptueux repas dans leurs maisons, et particulièrement la marquise de la Fuente, qui surpassa toutes les autres, pour l'ordre, aussi bien que pour l'éclat. Mais avec la tristesse que j'avois et le dégoût que m'avoit laissé une fièvre continue, tous ces plaisirs étoient sans goût pour moi. Ces réjouissances durèrent dix jours, au bout desquels on résolut, nonobstant lé peu de santé que j'avois, de partir pour Rome où le connétable avoit envie d'arriver avant que les grandes chaleurs fussent venues. Cependant la gouvernante et les gardes, qui m'avoient accompagnée, prirent congé de moi et ils s'en retournèrent à Paris. Et nous nous embarquâmes sur un riche et superbe bateau, qui nous porta à Bologne, où le marquis d'Angeleli nous reçut dans sa maison avec des caresses extraordinaires, et où il ne nous régala pas moins magnifiquement. Ce ne furent encore ici que divertissements durant huit jours, que
nous fûmes dans cette ville; mais mon mal, qui empiroit tous les jours, ne me permettoit pas d'en goûter aucun.
Nous continuâmes donc notre voyage par le chemin de Lorette, pour nous délivrer des cérémonies de Florence qui est la ville de toute l'Europe, où elles sont le plus en usage. Quand nous fûmes arrivés à Pesare, je me trouvai si mal que le connétable fut obligé de mener avec lui un médecin pour observer les accidents de ma maladie, et, comme nous allions avec assez de diligence, nous arrivâmes en deux jours à Lorette où il me fut impossible de passer outre. On ne pourroit pas s'imaginer le regret qu'eut le connétable de l'état où j'étois, et son déplaisir augmentoit de ce qu'il ne pouvoit être à la cavalcade qui se fait tous les ans, le jour de la fête de Saint-Pierre, et pour laquelle il avoit si fort pressé notre voyage, et fait en chemin une diligence si extraordinaire.
Cependant ma maladie m'ayant presque réduite à n'avoir aucune espérance de vie, et les indices étant presque tous mortels, le connétable envoya chercher tous les médecins les plus experts, qu'il y avoit dans les villes voisines. Mais, malheureusement pour moi, de dix ou douze qu'il en vint pour remédier à mon mal, pas un ne fut assez habile pour l'entreprendre.
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Ils jugeoient tous qu'il étoit fort dangereux, mais ils ne savoient que faire, ni que proposer pour me tirer d'un pas si difficile. Il n'y avoit pas de jour qu'on ne fît des consultes % mais aucune de leurs résolutions n'alloit à me soulager, achevant toujours leurs conférences sans rien déterminer. L'ignorance de ces médecins, dans l'extrémité où j'étois, obligea le connétable à dépêcher un exprés à Rome, pour faire venir les plus fameux médecins qu'il y avoit, donnant en même temps avis au cardinal Mancini, mon oncle, de l'état où je me trouvois. Il arriva presque avec la même diligence que les médecins et il fut fort touché de me voir si mal, tâchant avec un soin incroyable de me consoler.
La violence du mal, l'abattement et la tristesse qui l'accompagnent, permettent rarement à un malade de s'acquitter des témoignages d'amitié qu'on doit aux gens; et ainsi ceux que le connétable recevoit de moi, n'étoient pas grands, et je ne puis pas nier qu'il n'eût beaucoup à souffi-ir avec l'humeur fâcheuse dont j'étois alors, que le cardinal tàchoit d'adoucir avec un soin tout particulier. Mais il m'auroit fait encore plus de plaisir s'il eût tâché de corriger celle