‹ ApologieChapitre 38 sur 59 · I. Le patriarche d'Amasie qui les accompagnoit · texte numérisé non relu

I. Le patriarche d'Amasie qui les accompagnoit

DE MARIE MANCIXI. 3'/

de soin de ma part, je commençai de me faire voir à la promenade, pour me divertir un peu, et j'y parus en habit décent, c'est-à-dire à la manière italienne que je n'avois prise que pour la nouveauté. Le connétable me proposa alors d'aller rendre visite aux nièces d'Alexandre Chigi% qui occupait alors le trône pontifical, pour le prier de me mener baiser les pieds de Sa Sainteté. Et comme j'avois toujours été élevée dans la grandeur, et que j'étois accoutumée à voir venir un grand monarque dans notre maison, je lui demandai ingénuement si Sa Sainteté ne viendroit pas premièrement me voir. Sur quoi le connétable et les autres qui étoient avec lui me répondirent en souriant que les souverains Pontifes n'avoient pas coutume de flure cet honneur à personne.

Encore que les coutumes d'Italie ne s'accommodassent pas du tout à mon génie, l'amour que j'avois déjà pour le connétable me les rendoit supportables. Il est vrai que, pour lui, il n'oublioit rien de tout ce qui me pouvoit plaire, étant toujours propre, galant, ayant des soins et des complaisances pour moi qui ne se peuvent exprimer. Et enfin, encore qu'il ne soit pas de complexion fort tendre, je puis dire que je

I. Fabio Chigi, pape sous le nom d'Alexandre \'II, de 1655 à 1667.

suis l'unique pour qui il a eu le plus d'amour et le plus de constance.

Personne n'avoit jamais souhaité avec plus de passion que lui d'avoir des enfants, et j'espérois d'avoir de quoi satisfaire bientôt ses désirs. La nouvelle que je lui en donnai lui causa une joie incroyable, qui ne dura néanmoins que deux mois, au bout desquels je fis une fausse couche, qui venoit de m'être affligée. Cet accident fut suivi d'une fièvre de quarante huit jours, qui fit dire partout dans Rome que le connétable s'étoit marié avec une femme incurable, qui auroit plus besoin de médecin que de sage-femme, et qu'il n'auroit jamais d'héritier ; bruits que le patriarche semoit avec plus de poids et les publioit avec plus de force que personne, et qui sembloient être justifiés par la longueur de ma maladie ; mais ma santé étant un peu revenue vers le printemps et me trouvant enceinte pour la seconde fois dans l'été, on changea de sentiment. Le malheur de ma première grossesse fit qu'on eut plus de soin de moi dans la seconde, ne me laissant sortir qu'en chaise.

J'étois déjà dans le sixième mois quand le duc de Nevers, mon frère, arriva à Rome pour y passer le carnaval. La joie que j'eus de le voir après une si longue absence fat d'autant plus grande que je m'y

DE MARIE MANCIXI. ^ -)

attendois le moins. Le connétable chercha tous les moyens de le divertir, et nous ayant proposé d'aller à la chasse, nous fûmes à Cisterne où nous trouvâmes Monsieur de Gaétan qui nous reçut avec toutes les honnêtetés possibles et nous traita fort magnifiquement durant quinze jours que nous y fûmes.

Etant de retour à Rome où le pape Alexandre, pour le peu d'inclination qu'il avoit pour toute sorte de divertissements, les avoit défendus jusqu'à la comédie, le connétable, pour suppléer à ce défaut, s'avisa de faire une mascarade dont le sujet étoit pris de la fable de Castor et Pollux, que mon frère et lui représentoient. Ils avoient avec eux une suite de cavaliers, et ils étoient précédés d'un homme, qui étoit sous la forme d'un cigne, mais imité avec tant d'art, que si la nature en eût produit de si grands, il n'y avoit personne qui ne s'y fût trompé. Ils jetoient aux dames les vers qui suivent et qui furent composés par un habile homme :

Qitesti d'arnor è fê duoi vivi lampi

Figli d'^tereo Cigno Van con genio benigno Se7ninando di gioia i Latii campi,

Son la gemina hue

Di Castor et Polhice,

Che con accese voglie

Acosi m qiieste spoglie,

Lascia del y^tra i luniinosi chiostri

Sol per arder, o Belle, a gli occhi vestri ^

A tant de divertissements, que nous prîmes ce carnaval, succéda le déplaisir que nous eûmes de voir partir mon frère, qui me promit d'être de retour dans le temps de mes couches, qui fut le septième d'avril, jour de la coronation^ du pape Alexandre. J'eus un garçon 3 qui apporta une joie incroyable au connétable et à toute sa famille, qui avoit fait beaucoup de vœux pour cela. Et encore que la faiblesse et l'état pitoyable dans lequel il étoit venu au monde fissent douter qu'il y fût longtemps, les réjouissances en furent néanmoins très-grandes, et les présents trèsriches qui furent faits à ceux qui portèrent les premiers la nouvelle de sa naissance.

Le cardinal Colonna, me regardant comme la cause principale de cette allégresse, me vint témoigner l'intérêt qu'il y prenoit, et, avec mille pistoles, il me fit

1. On assure que, comme deux vifs éclairs et, pour un motif d'amour, ces fils se sont échappés du ciel; guidés parle bon Génie, il se répandent partout en semant la joie, de même que Castor et PoUux avec des qualités aimantes, ils vinrent à la lumière. Et sous leurs dépouilles, ô belles, ils ont quitté les cieux pour admirer vos 3'eux.

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