I. En
Milan vers la fin de novembre. Je fus avec sa sœur au devant de lui, ayant autant de joie de le voir que j'avois été affligée de son absence, et, la même nuit de son arrivée, je lui donnai, pour sa bienvenue, un troisième successeur. Mais celui-ci m'ayant beaucoup plus coûté que les autres deux, jusqu'à me mettre en danger de ma vie, je pris la résolution de n'en faire pas d'autres, pour ne m'exposer pas davantage à de semblables dangers. Mais, afin que cette résolution fût valide, il étoit nécessaire de son consentement; de quoi je le pressai fort et l'obtins, n'ayant, depuis cela, en tout le temps que nous avons été ensemble, jamais manqué à sa parole.
Cet accord étant fait, je ne songeai qu'à recouvrer la santé, pour aller passer un autre carnaval à Venise, où nous nous acheminâmes dés le moment que mes forces me le purent permettre. Nous le passâmes joyeusement, si ce n'est quelques jalousies que j'eus du connétable, qui cherchoit de réparer d'ailleurs ce qu'il avoit perdu par l'accord que nous avions fait ensemble; et j'avoue qu'il m'étoit fort sensible que la parole qu'il me tenoit me coûtât si cher.
Il y eut de célèbres opéras à Venise et surtout celui de Titus, que je voyois représenter fort souvent avec plaisir. Le carnaval éî nt passé, le connétable
fut à Rome avec mon frère pour quelques affaires, dont ils furent de retour en trois semaines. Comme je connaissois mieux Venise que la première fois, j'eus encore plus de peine à la quitter. Il me sembloit qu'il n'y avoit pas de ville plus agréable, ni où l'on se divertissoit mieux; mais le connétable, qui commençoit d'avoir moins de complaisance pour moi, me pressa d'autant plus d'en partir, qu'il voyoit que j'en avois du regret. Nous allâmes à Milan où je tàchois de passer le temps comme je faisois partout ailleurs, le jour en promenades et en somptueux repas, et la nuit en concerts de musique, que nous faisions préparer à la Place marine où s'assemblent pour l'ordinaire les gens de qualité, et qui est la plus belle promenade de la ville. Notre compagnie augmenta par l'arrivée de plusieurs personnes de qualité, qui se vouloient trouver à l'arrivée de l'impératrice qu'on attendoit ^ D'abord qu'elle fut à Milan, je lui allai faire la révérence en habit de deuil, à l'espagnole, que je portois alors de la mort du cardinal Colonna, qui étoit décédé à Final d'une maladie qu'il avoit gagnée en accompagnant cette princesse. Sa
I. L'Infante Marguerite-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV, qui se rendait à Vienne pour y épouser l'empereur Léopold l".
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Majesté me reçut avec des caresses qui ne se peuvent exprimer et me dit, que dans l'air et dans les manières, l'on paraissoit être ce que l'habit disoit, flatterie par laquelle elle me vouloit mettre au-dessus des autres femmes, n'y en ayant point qui ne croie que l'usage auquel elle est accoutumée ne soit le plus parfait. Après qu'elle eut été un mois à Milan, elle continua son voyage pour Vienne, où le connétable ne fat pas d'avis de l'accompagner, quoique je l'en priasse fort. Ce ne seroit pas rendre justice à son âme généreuse que de dire que ce fut la crainte de la dépense qui l'en empêcha. La vérité est que l'amour qu'il avoit pour moi, et qui étoit déjà fort diminué, ne lui inspira pas d'avoir cette complaisance pour moi. Je n'eus pas tant de peine de le résoudre à retourner à Venise, son inclination y étoit portée. Je n'y passai pas si bien le temps que les autres fois, parce que je ne m'y trouvois pas de même. J'étois continuellement troublée de mes jalousies, que les contes qu'on me faisoit tous les jours des amours du connétable ne rendoient que trop justes, et j'avois tant de douleur que d'autres profitassent de ma stérilité politique, que je me voyois déjà réduite par là à souffrir bien des chagrins. Alors, comme si je n'eusse pas encore eu assez de raison de me tourmenter des
jalousies du dehors, la fortune m'en apporta un nouveau sujet dans ma maison en la personne d'une marquise qui vint loger chez nous. Sa jeunesse et sa beauté lui attiroient les yeux de tout le monde. Ceux du connétable ne furent pas exempts de ce commun tribut; et quand je n'aurois pas interprété ainsi ses regards, jamais ses soupirs ni ses assiduités ne m'auroient permis de leur donner une autre interprétation, et j'avoue que mon ressentiment étoit grand, encore qu'il ne parût pas. Néanmoins celui du président Donaville, que mon frère avoit mené jusqu'à Rome, étoit encore plus grand que le mien, considérant les empressements du connétable comme un embarras trop difficile pour réussir dans sa passion, et la concurrence du Quaranta Lupuli % qui étoit encore un rival rempU de belles qualités naturelles et acquises, comme un obstacle du moins aussi grand à ses amoureux desseins. Enfin le carnaval étant passé et l'hiver aussi, nous nous mîmes en chemin pour aller à Rome et nous passâmes par Bologne où le cardinal-légat nous reçut et nous régala avec beaucoup de splendeur. La marquise, qui venoit avec nous, vit croître encore le nombre de ses amants. Mais celui qui fut le plus amoureux, et qui donna I. Nom d'un jeune seigneur italien.
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des marques de sa passion par un sacrifice qui n'est guère d'usage en ce temps-ci, ce fut le Quaranta Lupuli, qui, extrêmement touché de voir son amour méprisé, et jugeant qu'il y en avoit de plus heureux que lui, s'abandonna si fort à la douleur et à la jalousie, qu'à une journée de Bologne, où il nous avoit accompagnés, avec dessein d'aller jusqu'à Rome, il lui prit une fièvre dont la violence mit fin à sa vie en fort peu de jours.
Nous continuâmes notre voyage et, en arrivant à Rome, nous eûmes la nouvelle de sa mort. La marquise en pleura, mais peu, parce que le feu de tant d'autres amants ne pouvoit pas bien s'accommoder avec tant de larmes. A cette mort succéda l'absence de son époux, de la compagnie duquel elle n'avoit pas joui longtemps, et qu'elle pleura comme le Quaranta Lupuli. Le jeu et les festins, qui étoient perpétuels chez nous, me sembloient trop peu réjouissants pour le carnaval, et le désirant passer encore plus agréablement, et empêcher la médisance de ceux qui censuroient la liberté avec laquelle je vivois dans un pays plein de formalités, je résolus de faire une mascarade où je représentai Clorinde, et, suivie de trente ou quarante cavaliers, habillés en soldats, j'ailois jetant, suivant la coutume, ces vers que mon
frère et un gentilhomme de ses amis, appelé Marescoti, avoient composés sur ce sujet-là :
D'obliato decoro ^ Questo amante guerrier non dia sospeito
Che s ho viril aspetto Iniatto d'honnesta serbo il tesoro,
Quante in ogni confine Son Pénélope al volto, al cor, son Frine.
Le carnaval fini, la marquise parla de s'en retourner à Bologne sans que le connétable témoignât d'être fâché de cette résolution, y ayant déjà entre eux un peu moins de correspondance qu'à l'ordinaire. Peu de jours après, nous allâmes à Milan pour recevoir ma sœur, madame Mazarin, qui avoit quitté Paris pour quelques différends qu'elle avoit eus avec son mari. La marquise, qui m'avoit encore accompagnée en ce voyage, fut avec moi pour l'aller voir dans une maison de campagne à cinq ou six lieues de Milan, où elle s'étoit arrêtée, et nous la trouvâmes dans le lit, qu'elle étoit obligée de garder à cause d'une blessure qu'elle s'étoit faite à un genou en tombant de cheval. On eût dit pourtant, à la voir, que ce n'étoit
I. « Débarrassé de son vêtement, un guerrier amoureux n'éveille aucun soupçon ; partout avec son air viril de l'honnêteté il conserve le trésor intact; par le cœur, il ressemble à Phriné et par ses actes à Pénélope. »
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rien, dissimulant son mal d'une manière qu'il sembloit qu'elle n'étoit point du tout incommodée. Comme elle venoit de France avec les idées encore fraîches des plus agréables modes du pays, elle venoit aussi avec l'esprit tout rempli de l'humeur de la nation, qui, s'attachant seulement à l'extérieur, régie son estime sur la manière dont on est habillé, et, malheureusement, cette circonstance nous manquant, à la marquise et à moi, après une réception assez froide, le méchant air de notre équipage s'attira le mépris qu'il méritoit. Cette mortification passée, je jugeai qu'il seroit plus commode pour ma sœur d'aller par eau, si bien que nous nous embarquâmes pour Milan, où nous arrivâmes la nuit du môme jour, et d'où la marquise s'en retourna peu de temps après à Bologne.
Tout le monde avoit un désir incroyable de voir madame Mazarin. Les choses les plus grandes correspondent rarement à l'idée que nous en avons, et l'habitude que nous en faisons ensuite de les voir, diminue leur prix, du moins pour l'apparence. Cela n'arriva pas néanmoins à ma sœur, qui surpassoit, en la voyant, tout ce qu'on pouvoit penser d'elle, et en qui Ton découvroit de nouvelles qualités chaque jour qu'on la voyoit. Ce qui n'étoit pas aussi souvent
qu'on le désiroit, parce qu'à Milan elle avoit pris un si grand plaisir à la retraite et à la solitude, qu'elle ne se laissoit voir qu'à ses gens, étant toujours enfermée dans l'appartement que nous lui avions donné. Que si, quelquefois, elle sortoit avec nous, ce qui étoit bitn extraordinaire, c'étoit dans une grande négligence, mais au milieu de laquelle sa beauté ne laissoit pas de briller. Quelques semaines après, mon frère nous vint trouver, et il fut extrêmement ravi d'aise de la voir. Cette grande amitié, néanmoins, se rompit bientôt sur le sujet d'un gentilhomme de ma sœur à yui elle donnoit un peu trop d'ailes, comme c'est 1? coutume de pareilles gens de se méconnoître par la trop grande liberté qu'on leur laisse prendre. Néanmoins je les raccommodai, mais cet accommodement ne dura pas beaucoup de jours, à cause d'un différend qu'ils eurent ensemble, et dont je parlerai dans son lieu. J'étois alors si lasse de faire un si long séjour à Milan, que je priai le connétable de me laisser aller à Venise avec mon frère et ma sœur. Il me répondit à cela qu'il ne pouvoit pas encore partir, et qu'il ne vouloit pas que j'y allasse sans lui. Ce rems, de la manière qu'il me le fît, choqua si fort mon esprit, qui s'irrite par la résistance, et surtout, quand je reconnois qu'on prend plaisir à
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me contredire, que je l'aurois quitté dés ce momentlà, si mon ressentiment ne se fut rendu aux fortes raisons de la marquise sa sœur \
Le sujet pourquoi le connétable avoit demeuré si longtemps à Milan, ne venoit que de ce qu'il avoit voulu attendre le marquis de Mortare, que l'Espagne envoyoit pour gouverneur de cet État. Et voyant enfin qu'il tardoit plus de venir qu'il n'avoit cru, il se résolut de partir. Ma sœur et mon frère lui demandèrent ce que je n'avois pu obtenir, et n'étant pas possible de s'en défendre, il y consentit, à condition que nous ne serions pas longtemps à Venise, sachant que c'étoit le lieu où je me divertissois le mieux. Il trouva pour prétexte d'un si court séjour, qu'il avoit donné sa parole au cardinal Chigi d'aller à Sienne, pour une partie de chasse qu'ils avoient à faire ensemble. Il fallut passer par là, avec cette consolation au moins d'avoir réconcilié pour la seconde fois ma sœur avec mon frère, qui nous promit de nous venir trouver à Sienne. Cependant, comme nous eûmes appris que le cardinal n'étoit pas là, nous passâmes jusqu'à Bologne, où la belle marquise nous régala fort somptueusement. Nous en partîmes