‹ ApologieChapitre 41 sur 59 · I. La marquise de Los Balbaces · texte numérisé non relu

I. La marquise de Los Balbaces

enfin pour aller à Sienne, où nous apprîmes que le cardinal étoit arrivé, qui nous reçut de la manière la plus agréable et la plus obligeante du monde, et nous traita durant quinze jours avec une dépense et une magnificence incroyables. La chasse, qui est un des divertissements pour lequel ma sœur a le plus de penchant, fut un de nos ordinaires exercices. Elle faisoit partir de sa main des traits qui n'étoient pas moins dangereux que ceux de ses yeux.

Au miheu de tant de réjouissances, je ne laissai pas d'avoir un nouveau sujet de déplaisir d'une brouillerie qu'il y eut encore entre ma sœur et mon frère, qui nous étoit venu trouver, comme il nous l'avoit promis, et qui s'en retourna à Venise depuis cette désunion. Mon frère étant donc parti, nous fûmes à Marine, teire du connétable, qui n'est éloignée que de douze lieues de Rome, où nous fûmes jusqu'à la fête de tous les saints, que nous retour-

DE MARIE MANCIXI. 57

nàmes à Rome, où ma sœur, continuant de vivre comme elle avoit fait à Milan, fit une solitude de notre maison, ne se laissant voir que fort rarement à nos yeux, évitant même notre conversation et ne voulant recevoir visite de personne. J'étois extrêmement affligée de cette retraite, et, quelques jours après, mon frère étant arrivé à Rome, il y eut encore du trouble et des sujets de déplaisir. Comme tout le monde croyoit que c'étoit un effet des méchants conseils de ce gentilhomme qui étoit auprès de ma sœur, en qui elle avoit beaucoup de confiance, je voulus, de mon côté, quoique inutilement, faire tous mes efforts pour lui inspirer d'autres sentiments. Et enfin, touchée d'un juste ressentiment de voir qu'on méprisoit mes soins et avis, je dis à ce gentilhomme, qui s'appeloit Courbeville^ tout ce que je pensois làdessus, le regardant comme l'unique cause d'un malheur auquel je n'avois pu remédier. Ce garçon, qui étoit assez brave, mais un peu présomptueux, bien loin de s'excuser, croyant peut-être que ce seroit une lâcheté en lui de le faire, me répondit avec tant d'incivilité, et parla de mon frère avec tant d'insolence, que je fus obligée de lui dire de sortir sur-le-champ

I. C'est par erreur qu'on lit, dans l'édition originale, Gourberville. Le nom exact est chevalier de Courbeville.

de ma chambre, ajoutant à cela qu'il trouveroit en bas des gens qui lui apprendroient à vivre et à garder le respect que l'on doit à des personnes de la qualité de mon frère. Il obéit, mais en fulminant, et ma sœur, extrêmement offensée de cette affaire, quitta dés ce moment-là notre maison, et se retira dans celle de ma tante. Madame Martinozzi, et Courbeville auprès du cardinal Mancini, mon oncle, d'où il sortit quelques jours après, et il passa à Civitta Vecchia, où on le prit, et, pour châtiment de son insolence, on le mit dans un château. Mais il trouva le moyen d'en sortir par la faveur des neveux du pape qui s'intéressèrent à sa liberté, à la prière de Madame Mazarin, qui, d'un autre côté, ne pouvant supporter l'étroite sujétion dans laquelle elle vivoit dans la maison de ma tante, se résolut d'aller demeurer à Campo Marcio, auprès de celle que nous y avions, et qui eut une joie extrême de l'avoir auprès d'elle. Pour moi, qui n'ai jamais manqué de tendresse pour ma sœur, je lui fus rendre visite assez souvent. Mais, comme elle les recevoit d'un air de cérémonie, il ne fut pas à mon possible de démêler l'intérieur de son cœur, ni de savoir quel étoit son dessein. Dans ce temps-là je demandai permission au conjunétable d'aller faire un voyage à Naples, ce que j'ob-

DE MARIE .MAXCINI. 59/

tins assez facilement. Notre compagnie fut composée du patriarche, de MM. Marescoti et Acciaioli, du frère du connétable, qui s'appeloit alors l'abbé Colonna, et de mon frère. Et moi j'avois seulement pour compagnie la comtesse de Estella avec une de ses femmes de chambre, que mon frère trouvoit assez à son gré. Ce voyage, qui n'étoit fait que pour nous divertir, fut malheureusement troublé par une querelle qui arriva entre le patriarche et l'abbé Colonna, qui en pensèrent venir aux dernières extrémités. Après les avoir raccommodés et avoir été quinze jours à Naples, nous reprîmes le chemin de Rome, où je trouvai ma sœur ensevelie dans une profonde tristesse, qui venoit du choix qu'elle avoit fait de cette retraite. J'en fus extrêmement touchée, et, toujours fort sensible aux peines de mes parents, je résolus de la tirer de là. Si bien que, fermant les yeux à la froideur qu'elle me faisoit, je lui proposai un jour de sortir de ce couvent, lui disant qu'elle pouvoit compter sur la protection de la reine de Suède % et que Sa Majesté m'avoit fait espérer qu'elle la recevroit dans son palais. Elle goûta cette propo-

I. La fameuse Christine, reine de Suède, qui avoit dû quitter la Cour de France en 1657, à la suite de l'assassinat de Monaldeschi, pour se réfugier à Rome, où elle mourut en 1689.

6o MÉMOIRES

sition, et ayant accepté ce parti, je fus, dés le moment, donner ordre pour l'exécution de ce dessein. Mais, quand je croyois que tout étoit prêt, le même jour que j'avois résolu d'aller prendre ma sœur, j'appris, par des personnes que j'avois intéressées dans cette affaire, que la Reine ne pouvoit pas, conformément aux espérances qu'elle m'avoit données, s'en mêler ni la protéger. Ce malheureux succès ne me découragea pas néanmoins, et, assurée qu'il ne nous manqueroit ni de faveur ni de protection une fois que ma sœur seroit dehors, je fus au couvent avec mes enfants, afin que, pendant que ma tante et les autres religieuses se divertiroient avec eux, je pusse exécuter ce que j'avois projeté. Et ainsi, après une courte conversation avec ma tante, je lui dis, en prenant congé d'elle, qu'elle ne passât pas plus avant, de peur que, se trouvant indisposée comme elle l'étoit, l'air ne lui fit mal. Et, en même temps, je fis signe à ma sœur de me suivre, ce qu'ayant fait, comme pour m'accompagner, nous nous avançâmes toutes deux, et, feignant de nous vouloir dire quelque chose en secret, afin que les religieuses qui nous suivoient s'arrêtassent, nous fûmes insensiblement vers la porte, dans le temps que ma tante et les autres religieuses étoient occupées à caresser mes enfants. Et,

DE MARIE MANCIN'I. 6l

ainsi, entretenant la portière, je donnai lieu à ma sœur de sortir avec une de ses demoiselles, et, sans prendre congé de personne, je la suivis en courant jusqu'au carrosse qui nous attendoit.

Nous fumes de ce pas là au palais du Cardinal Chigi pour le prier de nous assister de sa faveur, ou du moins de ses conseils, et, ne l'ayant pas trouvé, nous allâmes à la maison de mon frère, d'où ayant écrit à don Juan Baptista Rospigliosi, neveu du Pape, il vint nous offrir ses services, et l'ayant informé de toutes les circonstances de cette sortie, nous le suppliâmes, ma sœur et moi, de prévenir le cardinal neveu et le pape en notre faveur, de peur que le cardinal Mancini, notre oncle, ne le portât à faire quelque violence à ma sœur. Il s'acquitta si obligeamment de cette commission, que le succès fut tel que nous pouvions le désirer, le cardinal Mancini n'ayant jamais pu inspirer à Sa Sainteté aucune résolution préjudiciable à la liberté de ma sœur, lui répondant toujours que madame Mazarin s'étant réfugiée dans ses Etats, il ne seroit ni juste ni honnête de la troubler en aucune manière, avec quoi elle demeura dans la maison dont je viens de parler et où elle étoit en sûreté.

Quelque temps après, j'allai pour quelques jours

aux champs avec le connétable, et, au retour, nous persuadâmes à ma sœur de venir loger chez nous, où elle ne demeura guère, ayant eu quelque petite querelle ensemble.

Au commencement du printemps, le chevaHer de Lorraine, qui étoit exilé de France, vint à Rome, accompagné du comte de Morsan son frère, cavaUer rempli de fort aimables qualités et d'une conversation fort agréable, avec deux autres de ses amis, Gercey ^ et Morelli^, le premier discret, sincère et fidèle, l'autre adroit et pénétrant, mais un peu trop fin ; car la finesse est une qualité nécessaire quand elle est modérée, mais un défaut quand elle va jusqu'à l'excès, un cavalier ne s'en devant servir que comme un remède et non pas comme d'un venin. Le chevalier fut charmé de la ville de Rome ; mais ce qui l'obligea

Page 1