Peut-être Jarzé
2. C'est ce Morelli qui fut accusé d'avoir, à l'instigation du chevalier de Lorraine, administré à Henriette d'Angleterre, femme de Monsieur, un poison subtil qui auroit été cause de sa mort.
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à y passer les deux années que son exil dura, ce fut le concours des gens de la première qualité, qui fréquentoient notre maison, qui sembloit être celle de tous les divertissements de Rome et comme leur centre, pouvant dire, sans exagération, que les comédies, les conversations, le jeu, la musique, les grands festins, et enfin tous les divertissements qu'on se peut imaginer se succédoient les uns aux autres, mais d'une manière que cette suite de plaisirs assaisonnoit le goût par la variété plutôt que de l'affadir.
Le chevalier, dans le commencement de ses visites, tâcha de se mettre bien dans l'esprit de madame Mazarin ; mais voyant ses soins et ses soupirs demeurer sans aucun succès, il perdit patience et cessa tout d'un coup de lui rendre ses amoureux devoirs. Peu de temps après, j'eus envie de donner un concert de musique à la reine de Suède, pour régaler cette princesse, et occuper en même temps mon humeur agissante, qui prend un plaisir extrême non seulement à faire toujours quelque chose, mais à donner de l'occupation aux autres. Ma sœur et mon frère vivoient alors d'assez bonne intelligence ensemble, et il sembloit qu'ils avoient tait une ligue contre moi, affectant même l'un et l'autre de ne me venir pas voir. Je ne laissai pas néanmoins de les convier à
mon concert ; et la musique ayant été applaudie de tout le monde, fut raillée par mon frère jusqu'à dire que les voix et les airs étoient les choses du monde les plus pitoyables et la symphonie encore pis. Ma sœur ne disoit mot, mais par ses grimaces elle applaudissoit assez à une si cruelle censure ; ce qui me mit tellement en colère que nous rompîmes entièrement, ne leur voulant pas servir de divertissement, ni souffrir que mon frère, qui prenoit un singulier plaisir à m'irriter et à me contredire, eût davantage ce régal.
Les choses étant entre nous de cette manière, ils complotèrent en secret de s'en aller en France sans me rien faire savoir de leur dessein, si ce n'est trois jours avant leur départ ; et ils partirent même sans me dire adieu. Plus on aime les gens, plus on ressent l'injure qu'on en reçoit. Ainsi, je ne puis pas dire que cette absence ne me causoit une grande, et en même temps une très sensible douleur. Et comme j'étois en peine de deviner le sujet d'un procédé si peu obligeant, je reçus une lettre de leur part, où ils me disoient d'un air doux et flatteur qu'à la vérité les affaires qu'ils avoient en France les avoient obligés à y faire ce voyage, mais que ma méchante humeur étoit la cause qu'ils l'avoient un peu pressé,
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et que, néanmoins, ils retourneroient sans faute à Rome, si je désirois de les revoir ; de quoi madame Mazarin me donnoit sa parole positive. De sorte que, laissant à part le déplaisir de voir clairement dans leur lettre les sentiments qu'ils avoient pour moi, je ne songeai qu'à l'espérance de les voir revenir.
Quelques jours après que mon frère fut arrivé à Paris, il se maria avec une nièce de Madame de Montespan, appelée mademoiselle de Thianges, dont la beauté, jointe avec les persuasions du roi, lui imposèrent un joug pour lequel il n'avoit jamais témoigné aucun penchant. Dans ce temps-là madame Mazarin, ne croyant pas être trop en sûreté à Nevers, où elle s'étoit arrêtée, et craignant qu'on n'attentât quelque chose contre sa liberté et que le duc son mari n'usât de son droit, elle passa à l'abbaye du Lys à dix lieues de Paris où elle demeura jusqu'à ce que le roi l'envoya appeler pour savoir ce qu'elle désiroit. Et, à son arrivée, ayant répondu à Sa Majesté qu'elle ne demandoit qu'une pension pour vivre honorablement en Italie, elle l'obtint sans aucune difficulté.
Durant son absence, le chevalier de Lorraine vin*avec nous dans quelques maisons de plaisance où nous allions tous les jours à la chasse ; et, à notre
retour à Rome, nos divertissements recommencèrent mieux que jamais, nous traitant chacun à notre tour ; en quoi le cardinal Chigi, le prince Savelli, le chevalier de Lorraine, le duc de Sforza et celui de Bassanello, cousin du connétable, se signalèrent. Il y eut de plus à ceci qu'on passa le carnaval ^ plus agréablement qu'on n'avoit fait depuis longtemps, Pippo Afcioli ayant obtenu de Sa Sainteté la permission de représenter des opéras.
Sur la fin du printemps, madame Mazarin tint la parole qu'elle m'avoit donnée dans sa lettre ; et, après neuf mois d'absence, j'eus le plaisir de la voir plus belle qu'elle n'avoit jamais été. Mais cette satisfaction pensa me coûter cher, parceque m' étant purgée ce jour-là, j'eus une si étrange colique d'être sortie, que, si la violence eût duré un peu plus longtemps, ma mort s'en ensuivoit infailliblement. Mon mal, qui auroit pu trouver de la pitié parmi les plus barbares, ne put jamais attendrir le cœur du connétable, ou du moins il ne le paroissoit pas à l'extérieur, entendant ■ avec une merveilleuse tranquillité les gémissements que je fis toute la nuit. Ma sœur ne témoigna pas d'en être davantage touchée, pendant que le cheva-
I. Il y a toujours dans l'imprimé, au lieu de carnaval, carneval, qui est la forme italienne, carnevale.
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lier de Lorraine, avec son frère, et généralement tous ceux qui étoient auprès de moi, témoignoient de s'intéresser dans mes peines. Il n'y avoit que ceux qui m'étoient les plus proches qui ne se mettoient point en peine de ce qu'il me pouvoit arriver de cet accident. Il ne passa pas néanmoins plus avant et la violence du mal céda à la force des remèdes qu'on me donna, qui firent tout l'effet qu'on pouvoit souhaiter. En ce temps là, le chevalier de Lorraine me présenta, de la part de Monsieur, un équipage de chasse de la valeur de mille pistoles, garni d'un nombre infini de rubans, des plus beaux et des plus riches de Paris, que Son Altesse Royale lui avoit envoyé pour me le donner, après avoir agréé un présent que je lui avois envoyé de quelques bagatelles, comme de gants et autres choses d'odeur qui ne méritent pas d'avoir place en ces Mémoires. Le chevalier me procura cet honneur sans lui avoir rendu aucun service, bien loin de lui avoir prêté de l'argent comme la médisance a publié faussement, étant certain qu'il n'en a jamais eu besoin, et qu'au contraire, il s'est trouvé extrêmement offensé de ce que j'en ai été chercher autre part, quand j'en ai eu affaire pour payer ce que j 'avois perdu au jeu.
L'été suivant, nous voulûmes joindre les bains à nos divertissements; et ce fut pour cela que nous allâmes, mon frère, madame Mazarin et moi, au Teberon, passage dangereux à cause de la rapidité de l'eau, et, en ayant voulu, comme eux, sauter une corde qui étoit attachée à quelques pontons, que nous avions fait faire pour nous asseoir, la violence de l'eau m'enleva avec tant d'impétuosité que jô m'allois noyer, sans le secours d'une servante turque de nation, qui étoit plus robuste que grande, et qui, assistée de mon frère, me tira de ce danger. Nous cherchâmes ensuite un lieu plus assuré dans le Tibre, proche duquel nous envoyâmes faire une cabane pour nous y deshabiller, et où il y avoitune galerie, qui régnoit jusque sur le bain, le tout composé de cannes, de feuilles, de rameaux, mais avec tant d'art que tout le monde la regardoit avec admiration.
Nous passâmes ensuite l'automne à la campagne, et le carnaval à voir les opéras, comme nous avions
coutume de faire, mais non pas avec le même plaisir, y ayant déjà longtemps, comme j'ai dit, que le connétable n'avoit pas pour moi les mêmes complaisances, la tendresse, l'estime, ni la confiance qu'il avoit autrefois. A peine il me parloit, ou, s'il le faisoit, ses paroles étoient telles que j'aurois mieux aimé qu'il ne m'eût rien dit du tout; et le prince de Somnino son frère, qu'on appeloit auparavant l'abbé de Colonna, qui a plusieurs fois apaisé nos dissensions avec beaucoup de bonté et empêché, par sa prudence ordinaire, qu'elles n'aient pas éclaté, me pourroit être témoin de ce que je souffrois. Si bien que, ne pouvant résister à de si sensibles déplaisirs, je me résolus de chercher les moyens de les soulager; et comme, dans la continuation de nos bains et de nos promenades, nous avions fait, ma sœar et moi, une plus étroite amitié que jamais, je voulus profiter des tendres sentiments qu'elle avoit alors pour moi, et je la priai très instamment qu'elle ne s'en allât point en France sans me mener avec elle. Elle me le promit, après m'avoir représenté ses malheurs et ceux dont j'étois menacé, si je prenois le même parti qu'elle, étant certain, comme on le lit dans ses Mt';;/c)/r^5 ',
I. Voici un passage qui garantit l'authenticiié des Mémoires de la duchesse de Mazarin, attribués à Saint-Réal.
que, bien loin de m'insinuer une pareille entreprise, elle fît tout ce qu'elle put pour me faire craindre de -si dangereuses conséquences.
Peu de jours après ceci, le chevalier de Lorraine fut rappelé de son exil. Cependant, à mesure que les caprices et les mépris du connétable alloient croissant chaque jour, mes déplaisirs et mes ennuis augmentoient aussi, et mon frère, pour augmenter dans mon esprit le juste ressentiment que me pouvoit inspirer un si différent traitement, me disoit souvent qu'il craignoit bien que je ne perdisse bientôt la liberté dont je jouissois, ajoutant même une fois, devant M™^ Mazarin, que, quand j'y penserois le moins, je me trouverois enfermée dans le Paliano % château du connétable, situé dans les confins de l'État ecclésiastique et du royaume de Naples. Toutes ces raisons, jointes à l'aversion naturelle que j'avois toujours eue pour les coutumes italiennes, et pour la manière de vivre de Rome, où la dissimulation et la haine entre les familles régnent plus souverainement qu'à pas une autre cour, m'obligèrent à presser l'exécution du dessein que j'avois déjà formé de me retirer en France comme le pays de mon éducation, la rési-
I. Terre patrimoniale, érigée depuis en duché en faveur de la branche cadette des Colonna.
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dence de la plus grande partie de mes parents, et enfin le centre de mon génie. Nous partîmes donc, le 29 mai \ avec un petit équipage, tout mon bien ne consistant qu'en sept cents pistoles, mes perles, avec quelques roses de diamants, et M"^^ de Mazarin ayant abandonné tout son bagage à Rome. Ce fut dans le temps que le connétable étoit allé voir un haras qu'il avoit dans une de ses maisons de campagne, appelée Frattochie. Au sortir de chez nous, nous dimes à haute voix au cocher qu'il nous menât à Frascati, afin de tromper par là une troupe de nos gens qui étoient à la porte du palais Mazarin, jusqu'au détour d'une rue qu'un valet de chambre de ma sœur, Allemand de nation, appelé Pelletier, dit au cocher de tirer droit vers Civita Vecchia, où nous avions fait préparer une felouque de Naples. Le cocher obéit, et nous arrivâmes à nuit close en cette ville. Mais comme les mariniers avoient arrêté avec Pelletier qu'ils nous dévoient aller prendre à cinq milles de la ville, de crainte que l'on ne nous reconnût au port, nous leur envoyâmes un homme pour les aviser de notre venue, d'autant mieux qu'un laquais, que nous leur avions dépêché pour cela, et
que nous attendions avec beaucoup d'inquiétude et d'impatience, ne revenoit point. Cependant, nonobstant tous les soucis et toutes les craintes que nous avions, qu'on ne nous surprît, étant entrées dans un bois qu'il y avoit là proche, nous nous mîmes à dormir, M™^ de Mazarin et moi , avec tant de tranquillité et si profondément, durant plus de deux heures, qu'une demoiselle de ma sœur et Morena, une de mes filles de chambre, qui faisoient sentinelle, en étoient surprises. En nous éveillant, nous découvrîmes de loin le valet de chambre de ma sœur, qui nous dit qu'il ne voyoit point paraître de barque, et que notre laquais s'étoit arrêté dans une hôtellerie pour cuver le vin qu'il avoit bu. De sorte que nous jugeâmes à propos de retourner à notre carrosse et de passer plus avant par un cheuiin détourné, craignant d'être rencontrées si nous suivions le chemin royal. Mais nos chevaux, tombant à tout moment de lassitude, ma sœur dit qu'il valoit mieux renvoyer le carrosse et faire dire au cocher, en cas que quelqu'un le rencontrât, qu'il nous avoit vu embarquer afin qu'on rie nous poursuivît pas de ce côté-là. Ce qu'il nous promit de faire moyennant quelque argent qu'on lui donna.
Cependant nous nous retirâmes dans le fond d'un
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autre petit bois qu'il y avoit proche du chemin royal, d'où nous envoyâmes Pelletier pour chercher notre barque, ou pour en louer une autre si la première ne se trouvoit pas. Le soleil, qui étoit alors dans la plus grande ardeur, et qui m'avoit brûlé la tête pendant cinq heures entières, une abstinence forcée de vingtquatre heures, et, plus que tout cela, le déplaisir de n'avoir aucune nouvelle de notre barque, me mirent dans un tel chagrin que je dis à ma sœur que je voulois m'en retourner, et qu'il n'y avoit pas plus de danger de perdre la vie à Rome, de quelle manière que ce fût, que de mourir de faim où nous étions. Mais ma sœur, qui est la femme du monde de la meilleure humeur et de la plus grande patience, tâcha de me consoler avec ses raisons, ajoutant que si, dans une demi-heure, nous n'avions pas quelque nouvelle favorable, elle feroit tout ce que je voudrois. Je me résolus donc d'attendre encore le temps qu'elle disoit, quand, un moment après, nous entendîmes le bruit d'un cheval qui venoit vers nous au galop, ce qui, joint aux troubles de mon âme et à la crainte que j'avois que ce fussent des gens qui venoient pour nous saisir, mit ma constance à bout. Alors ma sœur, armée de deux pistolets et résolue de tuer le premier qui se présenteroit devant elle, sortit de ce bois, et,
s'avançant pour voir ce que c'étoit, elle reconnut notre postillon, qui, sans nous rien dire, étoit allé chercher la barque. De manière que mes craintes s'évanouirent, et que ma joie revint, en apprenant de ce garçon que notre barque n'étoit pas loin de là. Sur quoi, ayant d'abord chargé nos malles, qui n'étoient ni grandes ni de grand poids, nous nous mîmes en chemin dans la plus grande ardeur du soleil et dans une plaine qui n'offroit à nos yeux que des sauterelles. L'infatigable M™^ Mazarin, allongeant toujours le pas, alloit fort devant, et, pour la pouvoir suivre, il falloit que je me reposasse de temps en temps, la faim, la soif, la lassitude et la chaleur m'ayant réduite en une extrémité que je fus obligée de prier un laboureur que nous rencontrâmes, et qui travailloit dans ce champ, de me porter seulement quelque cent pas jusqu'à la mer, lui disant qu'en chassant, j'avois perdu mes gens, car nous avions changé d'habits, ma sœur et moi, dans le carrosse. Ce paysan en fit quelque difficulté au commencement, mais persuadé à la fin par quelques pistoles, que je joignis à mes prières, il me porta entre les bras jusqu'au lieu où étoit ma sœur. Et, presque en même temps. Pelletier arriva qui nous dit qu'il avoit arrêté une autre barque moyennant mille écus, mais
qu'à la vérité, il n'étoit pas content de la physionomie du patron ni de celle des mariniers, et qu'ils lui paroissoient tous des canailles. A quoi nous lui répondîmes que la fortune en avoit mieux disposé, a3'ant permis que le postillon eût trouvé la première et qu'il étoit allé devant. Pelletier n'eut pas moins de joie que nous d'une si heureuse aventure, parcequ'il avoit fort bonne opinion de ce patron. Et enfin, moitié à pied, moitié entre les bras du laboureur, j'arrivai sur le bord de la mer, où nos filles nous joignirent peu de temps après. Mais, la première ni la seconde barque ne paroissant pas, et vo3'ant nos espérances si malheureusement trompées, je demeurai inconsolable. Ma sœur, qui n'étoit pas moins touchée que moi d'un succès si contraire, dissimuloit sa douleur pour ne pas augmenter la mienne. L'unique secours que nous trouvcàmes en cette fatalité, ce fut, après nous être un peu reposées sur de la paille, que nous trouvâmes dans une cabane, d'envoyer Pelletier, pour la seconde fois, chercher notre barque, pendant que je priai, en mon particulier, le laboureur de m'aller chercher un peu d'eau. Un quart d'heure après, Pelletier revint, qui, changeant de contenance, nous dit, d'une voix troublée, que nous étions perdues et qu'on venoit après nous. J'étois devenue si
insensible de la lassitude où j'étois, que cette nouvelle ne fit aucune impression sur mon esprit. Mais ma sœur Je pressant fortement de nous dire la vérité, et connaissant à la manière de l'assurer, que cela n'étoit pas, elle lui dit, d'un air un peu en colère, qu'il parlât sérieusement, et alors il répondit que c'étoit seulement pour nous faire peur, dont il fut fort querellé par ma sœur, qui lui dit qu'il n'étoit pas temps de railler. Nous fûmes ensuite où étoit notre barque, et, avec la première, nous trouvâmes encore la seconde dans laquelle le patron et les mariniers vouloient que nous nous embarquassions. Mais Pelletier m'ayant donné de meilleures informations du patron de la première, j'entrai d'abord dans la sienne sans me mettre en peine des crieries des autres ; et ainsi ma sœur et nos filles ayant fait la même chose, les autres mariniers commencèrent à nous menacer, et à nous vouloir empêcher de partir : de sorte que nous fûmes obligés de leur faire quelque libéralité pour avoir la paix et nous tirer d'un pas si dangereux.
A peine nous fûmes sur la mer que j'en sentis les effets, mais encore plus la nouvelle proposition que nous fit notre patron, nous demandant plus qu'il n'avoit été d'accord avec le valet de chambre de ma sœur, fondant la justice de sa demande sur le danger où il s'exposoit pour nous servir. Pelletier, qui étoit au désespoir de s'être trompé sur la bonne opinion qu'il avoit eue de ce patron, entra en furie contre lui et vouloit que le premier marché tînt. Mais comme le patron avoit de son côté la force en main, et qu'avec ses raisons bonnes ou méchantes, il ajoutoit les menaces de nous jeter dans la mer, ou de nous débarquer dans quelque île déserte, je dis à Pelletier de se taire, et, avec centpistoles davantage, j'imposai silence au patron, l'assurant que je le récompenserois encore mieux quand il nous auroit passé en France, ce qu'il nous promit de faire.
Nous naviguâmes avec assez de bonheur et nous eûmes le vent favorable durant les premières six heures, après lesquelles il nous prit une telle bonace ^ que nous n'avancions presque pas. Sur le soir, nous découvrîmes un brigantin, et notre patron, ayant peur que ce ne fût quelque corsaire turc, aborda au pied de quelques rochers qui sont sur la côte de Toscane où il nous enseigna un endroit où nous pouvions nous débarquer et être en sûreté, en cas qu'il lût obligé de se défendre. Et ensuite, côtoyant toujours ces rochers, il commença à connaître que c'étoit un brigantin de Ginobés. Ainsi nous continuâmes notre route avec toujours le même calme jusqu'à Monaco, qu'il s'éleva tout d'un coup une tempête dont ma sœur se trouva extrêmement malade de l'agitation de la mer, qui étoit telle que nous aurions fait naufrage, si notre patron n'eût pas été un habile homme de mer.
Comme la peste étoit dans le voisinage de Civita Vecchia, d'où nous venions, et que nous ne pouvions pas nous débarquer en aucun lieu, pour n'avoir
I. Bonace ou Bonasse^ calme qui arrive sur mer. « Je crains les bonaces qui me peuvent retarder le bonheur de vous voir.» (Voiture, lettre 37.) Première é,à\\ÀQVià.-\x Dictionnaire français de P. Richelet, 1679.
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aucun passeport de santé, nous mîmes pied à terre à Monaco, où, avec quelques pistoles que nous donnâmes, nous obtînmes des billets, quoique faux, qui nous servirent pour la Ciotat en Provence, où nous débarquâmes, notre patron n'ayant pas voulu aller à Marseille, pour quelques différends qu'il disoit avoir eus en cette ville. Ce qui fut un bonheur pour nous, puisqu'il nous empêcha par ce moyen de donner dans les felouques et dans les galères que le connétable avoit envoyées à notre poursuite, et qui ne nous ayant point rencontrés en mer, par le tour extraordinaire que notre patron avoit fait, qui, comme j'ai déjà dit, étoit fort expert, étoient allées en plusieurs ports, et de là à Marseille, où, infailliblement, elles nous auroient attrapés, si nous eussions eu des passeports pour y aborder.
Enfin, après une navigation de neuf jours, étant arrivées heureusement à la Ciotat, nous nous y reposâmes quatre heures, après quoi nous montâmes sur des chevaux, que nous avions loués, et, cheminant toute la nuit, nous arrivâmes de bonne heure à Marseille où je m'informai du logis de Monsieur Arnous, intendant des galères, espérant qu'il auroit un passeport pour moi, que j'avois fait demander à Sa Majetés, avant que de partir de Rome, et, apprenant
8o MÉMOIRES
qu'il étoit extrêmement malade, je crus être obligée de lui aller rendre visite. Je le fis aussi, et, après lui avoir dit qui j'étois, et lui avoir témoigné le déplaisir que j'avois de le voir en l'état où je le trouvois, je lui demandai s'il n'avoit pas quelque lettre à me donner de la part du roi. Et m'ayant répondu avec assez de peine, à cause d'une apoplexie qui lui étoit tombée, il me donna un paquet fermé, où je trouvai un passeport et une lettre de Sa Majesté, avec une autre de M"" de Pomponne pour M. de Grignan, lieutenant du roi dans la Provence, par laquelle il le chargeoit particulièrement de me recevoir à Aix et de m'assister de son autorité, et généralement de tout ce qu'il me pouvoit offrir.
De retour que je fus du logis de monsieur Arnous, nous nous couchâmes, mais à peine nous nous étions reposées une heure, qu'on vint m'éveiller pour me donner avis que le capitaine Menechini désiroit me parler de la part du connétable. Tous nos gens commencèrent à trembler à cette nouvelle, et, pour prévenir ce qu'il en pouvoit arriver, j'en fis d'abord avertir monsieur Arnous, qui m'envoya en même temps des gardes, me priant très instamment d'aller loger chez lui, où je serois plus en sûreté qu'en aucune autre part. Je le fis aussi, après
avoir donné audience à Manechini % qui n'avoit point d'autre proposition à me faire que de retourner auprès du connétable, ou d'attendre pour le moins qu'il m'envoyât un train plus conforme à ma qualité et ce qui étoit nécessaire pour coutinuermon voyage avec plus d'éclat et de bienséance. Il n'oublia pas de m'attendrir avec le souvenir de mes enfants, jugeant que la tendresse que j'avois pour eux m'engageroit peut-être de prendre la résolution qu'il tàchoit de m'insinuer, mais encore que je les aimasse extrêmement, je craignois bien plus le danger qu'il y avoit pour moi, et, ne doutant pas que de si belles paroles ne cachassent quelque méchant dessein, je lui dis que le mien n'étoit pas de m'en retourner. Et, entrant en même temps dans le carrosse que monsieur Arnous m'avoit envoyé avec un gentilhomme, nous allâmes dans sa maison où nous fûmes si bien reçues et si bien régalées, et où nous trouvâmes de si bons lits, qu'en peu de temps nous nous remimes de toutes les tatigues que nous avions souffertes sur cette barque. Le jour suivant, comme j'avois envoyé à monsieur de Grignan la lettre que j'avois de monsieur de Pom-
I. Nous venons de Toir plus haut que la connétable le nomme Menechini ; nous n'avons pu fixer la véritable orthographe de ce nom.
ponne, il arriva de sa part un gentilhomme avec six gardes pour m' accompagner et me donner tout ce que j'aurois de besoin. J'acceptai les offres de ce cavalier, et, après avoir mangé, nous montâmes avec lui en carrosse, madame Mazarin et moi, et nous arrivâmes le soir à Aix en compagnie de monsieur de Grignan, qui nous étoit venu recevoir à une lieue de la ville avec son carrosse, où il nous pria d'entrer et nous témoigna qu'il étoit extrêmement fâché de ce qu'il ne pouvoit pas nous loger dans le palais du Gouverneur, qui étoit monsieur de Vendôme, mon neveu, fils du duc de Mercure et de Victoria Mancini ma sœur aînée. Après l'avoir bien remercié de ses soins, nous le priâmes qu'il ne se mît point en peine de notre logis, parce que nous avions déjà donné parole à un gentilhomme de mon frère, appelé de Moriés, que nous irions loger chez son frère le président du Castelet, comme nous fîmes, et où nous fûmes magnifiquement traitées durant quinze jours.
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Ma sœur, ne pouvant pas aller à Paris â cause d'une sentence du Parlement que le duc, son mari, avoit obtenue contre elle, j'avois dépêché Pelletier avec une lettre que j'écrivois au Roi, par laquelle je le suppliois de me faire savoir en quelle maison il désiroit que je vécusse à Paris. Je lui demandois aussi de permettre à ma sœur qu'elle pût aller à la Cour sans crainte des poursuites de son époux, lui proposant qu'il nous donnât pour maison le palais Mazarin, où ma sœur désiroit loger avec moi. Le retour de Pelletier fut différé par un malheur qui lui arriva en chemin, dans lequel il pensa perdre la vie, ayant été volé. De quoi j'eus une peine extrême, et à cet accident succéda encore le déplaisir d'apprendre que M. de Saint-Simon, qui avoit passé à Aix, et qui m'avoit fait des propositions pareilles à celles du ca-
pitaine Manechini, avec le même succès, étoit arrivé à^Paris, où il sollicitoit, au nom du connétable, et étant, d'un autre côté, une créature du cardinal Altieri, neveu du Pape, il faisoit tout ce qu'il pouvoir contre moi, se servant même de l'autorité du Saint- Père pour y mieux réussir. Voulant donc prévenir le trait qui le menaçoit, je fis dessein de partir sans attendre que Pelletier fût de retour. Sur quoi le chevalier de Mirabeau, capitaine des gardes du duc de Vendôme % nous accompagna avec six gardes à Mirabeau^, où il nous régala magnifiquement. Dans ce village, madame Mazarin, me voyant enfin résolue de passer outre, me pria d'attendre encore un peu de temps que son valet de chambre fût de retour, à quoi je consentis pour ne la pas mettre de méchante humeur. Mais, ayant attendu six jours inutilement, je lui dis que je voulois partir sans aucun délai, et m'approcher de Paris, où je prévoyois depuis longtemps qu'on tâcheroit de m' empêcher d'entrer. Le
I. Thomas-Albert de Riquetti, capitaine de vaisseau, fils de Thomas de Riquetti, marquis de Mirabeau, et d'Anne de Pontevès et l'un des ascendants directs du grand orateur de la Révolution.
2. Village où se trouve encore le château de la famille de Mirabeau, situé dans le canton de Mées, arrondissement de Digne (Basses-Alpes).
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chevalier de Mirabeau s'offrit là-dessus de nous accompagner encore avec ses gardes jusqu'au pont Saint-Esprit, où étant arrivés, nous apprimes que Polastron, capitaine de celles ^ du duc de Mazarin, avoit passé par Aix et nous cherchoit. Cette nouvelle nous obligea de quitter le grand chemin et de nous retirer dans une maison de campagne où nous nous arrêtâmes, et la même nuit ma sœur partit pour la Savoie, accompagnée du chevalier d'Anne et de la moitié de nos gardes, les autres étant demeurés auprès de moi. Je demeurai inconsolable avec cette séparation, et, sur la parole qu'elle me donna de s'arrêter à Chambéry, où elle alloit, jusqu'à ce que le Roi lui eût permis de vivre en France, je lui donnoi la mienne que je ne passerois pas Grenoble, pour être plus proche d'elle et pour apprendre plus souvent de ses nouvelles. J'arrivai ensuite en cette ville, et, ayant été trois jours en une hôtellerie, qui est de l'autre côté de l'eau, sans que personne sût qui j'étois, il arriva enfin un gentilhomme de la part de la Reine, le Roi étant alors à la tête de son armée, qui m'apporta une lettre par laquelle elle me mandoit,
I. Pour de ceux. Le mot Gardes^ pour quelques-uns, était masculin, mais, pour la plupart, féminin. Ainsi, on disait : les gardes françaises, les g^ardes écossaises, (Richelet.)
en termes fort obligeants, que je ne passasse pas plus avant du lieu où cette lettre me trouveroit, ajoutant qu'elle ne doutoit point que ce ne fût l'intention du Roi, à quoi je répondis que la mienne étoit aussi d'obéir à ses ordres. Le duc de Lesdiguiéres, gouverneur de cette province, et qui avoit reçu de semblables ordres, me vint depuis rendre visite et me convia d'aller loger chez lui, ou à l'Arsenal. Mais, ne voulant pas l'embarrasser, j'acceptai ce dernier logis, où Polastron, que je jugeai bien être venu à la suite de ma sœur, comme on nous l'avoit mandé, me vint voir, et ajouta aux compliments qu'il me fit de la part du duc, son maître, l'offre de son palais et de tout ce qui dépendait de lui, me protestant qu'il avoit le même ordre pour la duchesse. Avec cette assurance, ayant la parole du gouverneur, je donnai cet avis à ma sœur par un courrier, que je lui envo3^ai exprés, la priant qu'elle me vînt trouver. Mais comme pour aller à Chambéry, elle avoit pris un grand détour, passant à Turin, et par les montagnes, elle fut un mois à arriver, de sorte qu'il fallût que le courrier l'attendît. Et d'abord qu'elle eût reçu ma lettre, elle se mit en chemin, et moi aussi, pour aller au devant d'elle. Dans cette entrevue, elle me conta les fatigues de son voyage, mais qu'elle croyoit avoir été bien
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payée des honneurs qu'elle avoit reçus de son Altesse Roj-ale le duc de Savoie. Polastron lui parla ensuite; mais toutes ses propositions n'ayant eu aucun effet, il s'en retourna à Paris et nous à Grenoble, où nous fûmes jusqu'au commencement d'août, que le Roi retourna de la campagne % et que Pelletier nous vint trouver avec une lettre de Sa Majesté, où il me conseilloit de me retirer dans un couvent pour arrêter la médisance, qui donnoit de méchantes interprétations à ma sortie de Rome; et, pour ce qui regardoit madame Mazarin, que les conditions de sa séparation avec son mari étoient toujours les mêmes. Je fus si peu satisfaite de cette lettre, que je résolus de m'en aller tout droit à Paris et de me jeter aux pieds de Sa Majesté. Je communiquai mon dessein à ma sœur qui, touchée d'une extraordinaire complaisance, me dit que je ne regardasse en cela que mes intérêts et à ce que je jugerois le plus à propos et que je passasse par dessus toutes les autres considérations; que, pour ce qui la regardoit, elle s'en retourneroit à Chambéry. Nous partîmes donc en litière sans rien dire de notre voyage, de crainte que le gouverneur ne nous arrêtât, et nous fûmes ensemble jusqu'à
I. Il faudrait probablement lire : de sa campagne^ de son expédition.
Lyon où nous nous séparâmes, elle, pour retourner à Chambéry, et moi, pour m'en aller à Paris avec un courrier du cabinet, appelé Marguein, que j'avois connu à Rome, fidèle et homme d'esprit, que j'engageai de venir avec moi, et qui se chargea de toute la dépense de mon voyage, dont il s'acquitta avec honneur, jusqu'à avancer tout l'argent qui fut nécessaire. Je courois la poste dans une calèche, et Morene et lui me suivoient à cheval. Je m'en allai de cette manière jusqu'à une journée de Lyon, que je m'embarquai sur la rivière pour aller avec plus de bienséance et moins de travail. Mais il y avoit si peu d'eau et cette voiture s'accordoit si mal avec mon impatience, que je débarquai à la première ville que nous abordâmes, où il ne s'étoit point trouvé de chevaux de poste. Je fus obligée de me servir de ceux que nous prêtèrent quelques voituriers. Et malheureusement aucun ne se trouvant propre pour la calèche, il fallut qu'un homme menât par la bride celui qui la traînoit, ce qui me désespéroit, considérant que, par une rare fatalité, je ne pou vois jamais aller vite, soit en poste, soit par eau, se trouvant toujours quelque obstacle qui s'opposoit à la diligence de mon dessein. Nous arrivâmes enfin à Nevers où j'appris, sans être connue, que mon frère et
sa femme alloient à Saint-Éloy, à trois lieues de cette ville, où, en arrivant à la poste, je trouvai un autre embarras que je n'avois pas prévu et dont je sortis avec assez de bonheur. Ce fut que, demandant des chevaux, on m'en refusa, me disant qu'ils ne le pouvoient pas sans en donner avis à un gentilhomme, qui avoir défendu, de la part du Roi, d'en donner à personne sans son ordre, ce qu'on avoit fait à toutes les autres postes du chemin que je tenois. Et comme j'avois appris à Lyon que le Roi avoit dépêché un gentilhomme vers moi, j'eus peur d'abord que ce ne fût pour m'empècher d'aller à Paris. Et ainsi, pour rendre toutes ces précautions inutiles, je dis à Marguein qu'il falloit, de quelle manière que ce fût, gagner ceux de la poste, comme il fit, et avec tant d'adresse, qu'ils nous donnèrent tous les chevaux dont nous avions besoin pour notre voyage, pendant que M. de la Gibertiére, c'est ainsi que s'appeloit le gentilhomme dont je viens de parler, m'attendoit sur le pont par où il jugeoit que je devois passer, ayant appris que je m'étois embarquée à Roanne, ne se persuadant pas que mon impatience m'eût obligée à changer de voiture.
Mais, pendant que ma calèche, qui m'avoit plus fatiguée que les chevaux de poste, couroit par les
chemins, et que je m'attendois, en marchant toute la nuit, à répar<ir le temps que j'avois perdu sur la rivière, et lorsque je croyois n'avoir plus rien à craindre et que tous mes sinistres accidents étoient passés, ma calèche ayant versé deux fois, sans me blesser pourtant, pour comble de mes disgrâces et par cette fatalité dont j'ai déjà parlé, qui sembloit inséparable de tous mes pèlerinages, en arrivant à Montargis, qui fut environ sur le midi, il prit une cruelle colique à Morena et à Marguein un mal bien plus dangereux pour moi que pour lui, se remplissant l'imagination de certains soins et de certains égards, et faisant plusieurs sérieuses et politiques réflexions sur les inconvénients qui pouvoient résulter de mon entreprise, aussi bien pour moi que pour lui, et pour toute sa famille, en arrivant à Paris contre la volonté et contre les ordres du roi. A quoi il ajoutoit que Morena^ ne pouvant pas nous suivre, il étoit plus à propos de ne passer pas plus avant. Abattue des fatigues du chemin et du sommeil, je me laissai vaincre à ses raisons qui ne m'auroient pas persuadée dans une autre occasion, et cédant autant à la nécessité que j'avois de me délasser qu'à ses persuasions, nous arrêtâmes entre nous que, pendant qu'il s'en iroit à Paris porter une lettre au roi et l'autre à monsieur de
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Louvois, je prendrais le chemin de Fontainebleau, où je m'acheminai avec Morena, que je menai avec moi dans ma calèche. Marguein l'exécuta ainsi que nous l'avions dit, ayant substitué à sa place un homme de connoissance, à qui il donna l'argent, qui étoit nécessaire, pour nous défrayer le long du chemin, un homme à la vérité fidèle, mais ennuyeux autant qu'il se peut dire, et qui, ne me connoissant pas, jugeoit de moi par le train que j'avois, et me tenoit pour ce que la pauvreté de mon équipage sembloit me désigner. A toutes les postes il avoit quelque querelle avec les postillons, qui, ne voulant pas mener plus d'une personne dans une calèche, se dèsespéroient d'être surchargés. Nonobstant tous ces bruits et toutes ces plaintes, nous arrivâmes à Fontainebleau à sept heures du soir, où Monsieur de la Gibertiére put seulement m'atteindre, parceque je m'étois arrêtée, comme j'ai dit, à Montargis pour me délasser. Selon que j'ai pu apprendre depuis, il avoit voulu châtier le maître de poste qui m'avoit donné des chevaux ; mais enfin il lui pardonna, pensant que la clémence étoit la qualité des grandes âmes, et ne voulut pas perdre son temps à cela, jugeant qu'il étoit nécessaire de se hâter, après les diligences que je faisois. Si bien, qu'étant parti à midi
de Nevers, il arriva deux heures après nous à Fontainebleau, et il défendit aussi qu'on me donnât des chevaux. Et le matin, à neuf heures, qui fut le temps que j'appris la première nouvelle de son arrivée, laquelle il me donna en me faisant savoir qu'il avoit à me parler, je lui envoyai dire qu'il pouvoit venir. Et m'ayant rendu une lettre de créance de Sa Majesté, il tacha de me persuader de retourner auprès du connétable, comme le meilleur parti que je pusse choisir, les choses n'étant pas tournées à mon avantage en France, depuis qu'on avoit donné à entendre au roi que je présumois de tenir un absolu pouvoir sur son esprit ; ajoutant que Sa Majesté avoit un extrême regret de m' avoir accordé sa protection sur des prétextes chimériques et des raisons fondées seulement sur mon caprice ; et il conclut enfin, qu'en cas que je ne me résolusse pas de m'en retourner chez moi, je n'avois qu'à prendre le chemin de Grenoble et entrer à l'abbaye de Montfleuri. Voilà, au pied de la lettre, les articles de son ambassade et voici ce que je lui répondis : que je n'étois point sortie de ma maison pour y retourner sitôt ; que des prétextes imaginaires ne m'avoient pas poussée à ce que j'avois fait, mais de bonnes et solides raisons, lesquelles je ne pouvois ni ne voulois révéler à personne qu'au
roi seul et que j'espérois de son discernement et de sa justice, quand une fois je lui aurois parlé, qui étoit tout ce que je désirois, qu'il seroit détrompé de la méchante impression qu'on lui avoit donnée de ma conduite ; que j'étois bien éloignée de me flatter de la vanité de ce présompteux pouvoir ; que je n'avois point assez de mérite, ni des qualités, ni de suflisance pour prétendre la moindre part dans ses affaires ; que je désirois seulement de me retirer à Paris, et que je limitois toute mon ambition à l'étroite demeure d'un cloître, dans lequel je suppliois Sa Majesté de me donner la permission de vivre parmi mes parents, comme faisoient madame la Grande Duchesse de Toscane et madame la Princesse de Chalais, et comme mille autres dames veuves ou séparées d'avec leurs maris l'avoient obtenu ; que, pour ce qui regardoit de m'en retourner à Grenoble, j'étois trop fatiguée pour commencer tout de nouveau un autre voyage, et que, de plus, j'attendois réponse de Sa Majesté, sur laquelle je me réglerois après. Ce furent là les dernières paroles que je lui dis, auxquelles je fis succéder quelques airs que je jouai sur une guitare, que je pris en même temps. Il prit congé de moi, et peu après j'appris par une lettre que m'écrivoitMarguein, que le duc de Créqui me venoit voir de la part du
roi, avec ordre de répondre à mes propositions. Il arriva donc, et Marguein presque en même temps que lui. Je le fis entrer, et me voyant dans un lit et dans une chambre d'hôtellerie, et repassant dans son idée la pauvreté de cet état avec la grandeur et la pompe de celui où il m'avoit vue à Rome, il me témoigna qu'il admiroit autant qu'il étoit touché d'une si grande différence, et, avec ses raisons de commisération, il suppléa au sentiment que je refusois à ma méchante fortune. Mais, s'étendant trop sur ses lamentations, je le suppliai qu'il passât à ce qu'il y avoit de plus essentiel. Sur quoi s'expliquant ensuite avec assez de netteté, il me dit que le roi ne vouloit pas, ni que j'entrasse à Paris, ni que je lui parlasse, ayant donné sa parole au nonce et au connétable qu'il ne m'accorderoit ni l'un ni l'autre, pour des raisons que je ne devois pas ignorer ; et qu'ainsi je n'avois qu'à m'en retournera Grenoble, si jen'aimois mieux m'en retourner chez moi, qui étoit le parti le plus sûr et le plus honnête qu'il y pouvoit avoir pour moi. Touchée, autant qu'il est possible, d'une semblable déclaration, je répondis que le roi pouvoit bien me refuser l'honneur de le voir et m'empêcher d'entrer à Paris ; mais qu'il ne seroit pas fort séant à Sa Majesté de m'obhger de m'en retourner à Grenoble dans
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l'état OÙ je me trouvois, pas moins fatiguée de la chaleur que de la diligence que j'avois faite ; que c'étoit une étrange dure té e": sévérité du roi de me priver ainsi de l'honneur de sa royale présence ; mais que l'obéissance étant si pressante, je suppliois Sa Majesté de me permettre au moins d'entrer dans le Lys, abbaye dont j'ai parlé ci-dessus. Sur quoi, M. de Créqui me pria que j'écrivisse un billet par lequel je priasse Sa Majesté qu'elle m'accordât cette grâce ; et s'en étant retourné avec ce billet à Paris, il vint un jour après un page de sa part, qui m'apporta la permission que j'avois demandée, avec ordre à l'abbesse de me recevoir et à M. de la Gibertiére de m'accompagner. Il arriva, presque en même temps, un gentilhomme de M. de Colbert avec deux bourses de cinq cents pistoles chacune, que Sa Majesté avoit ordonné de m'envoyer, et de la quelle somme il a plu à sa grandeur royale de m'obliger tous les six mois durant tout le temps que j'ai été sous sa protection.
Je fus donc d'abord au Lys, dont l'abbesse me reçut avec beaucoup de témoignages d'estime et d'aftection, et où, peu de temps après, mes sœurs me vinrent voir, et me régalèrent de plusieurs présents considérables. Je n'ai pas de paroles pour exprimer la joie que j'eus de les voir, et ce n'étoit pas un petit soulagement à mes malheurs que les honnêtetés et les caresses qu'elles me firent durant trois ou quatre jours qu'elles me vinrent voir. Madame la comtesse de Soissons, avec cette générosité qui lui est si naturelle, m'envoya un très riche lit avec une tapisserie et d'autres meubles de valeur, et enfin tout ce qu'elle jugeoit que j'avois de besoin. Le comte son époux, qui mourut peu de temps après d'un accident qui lui arriva à l'armée, non sans soupçon de poison, et le duc de Bouillon^ me vinrent aussi voir, après en avoir
I. Son beau-frère, mari de sa dernière sœur, Marie-Anne Mancini. (Voyez notre Préface, sur les divers membres de la famille de la connétable).
obtenu la permission du roi, personne n'osant me rendre visite que de son bon plaisir. Je menois une vie assez tranquille dans ce monastère, la douceur de ces religieuses étant telle que je ne saurois trouver des paroles pour dire la complaisance et la tendresse avec lesquelles, à l'exemple de l'abbesse, elles me traitoient. Mais comme la fortune n'a jamais permis que je pusse jouir longtemps de quelque bien, elle chercha le mo3'en de se servir de moi-même, comme l'instrument le plus assuré pour me priver de celuici et pour troubler mon repos. Elle me disgracia tout à fait auprès du roi par le moyen d'une lettre qu'elle me poussa d'écrire à monsieur de Colbert, pleine de plaintes sur le peu de courtoisie que je recevois de Sa Majesté, concluant que, puisque elle me refusoit la permission d'aller à Paris, qu'il me la donnât au moins pour passer à telle autre part que je voudrois. La colère que Sa Majesté eut de cette lettre fut grande, et mes ennemis se servant de cette occasion pour l'irriter encore davantage, ils lui représentèrent que j'étois trop proche de Paris et que, de moment à autre, je pouvois y venir, et, par leurs malignes influences, ils le poussèrent à commander à M. de Colbert de me dire de sa part, que je n'avois qu'à choisir un couvent éloigné de soixante lieues de la cour,
et qu'avec la lettre que je lui avois écrite, je ne méritois pas sa protection. Je vis par cette réponse la faute que j 'avois faite, et bien marrie, quoique un peu tard, de mon emportement, j'écrivis à M"" de Colbert, qu'à la vérité j 'avois fort mal fait de lui avoir écrit la lettre que je lui avois envoyée ; mais qu'il n'avoit pas mieux fait, lui, de l'avoir montrée au roi, et que, puisqu'il étoit en partie la cause, quoique indirectement, de la colère du roi contre moi, il étoit obligé de l'adoucir en lui représentant combien j'étois fâchée de mon étourderie, et qu'enfin il sollicitât à mon nom le pardon de ma faute. Ayant donc fait de sa part tout ce qu'il put pour la réparer, il me donna avis, le jour d'après, par une lettre, que Sa Majesté m'avoit pardonné, mais qu'elle persistoit toujours dans la résolution de m'envoyer à soixante lieues de Paris. A quoi je répondis, avec beaucoup de soumission, que je n'avois pas assez couru le monde pour pouvoir choisir un couvent à cette distance, et qu'ainsi, s'il n'étoit pas possible de faire changer là-dessus de sentiment à Sa Majesté, il lui plût me désigner lui-même un couvent, et que j'obéirois sans réplique, encore que ce fut véritablement une chose bien sensible pour moi que de sortir de celui où j'étois, où étant déjà accoutumée, je vivois
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avec quelque plaisir. L'unique réponse que je reçus à cette lettre, ce fut de voir venir, quatre ou cinq jours après. Monsieur de la Gibertiére, avec un carrosse et un ordre à l'abbesse pour que je sortisse. J'obéis donc, et sortant avec trois demoiselles que j'avois alors avec moi, le Connétable m'en ayant envoyé trois, selon que je l'en avois prié, qui m'avoient servi à Rome, nous nous acheminâmes à Avenay, abbaye distante de trois lieues de Reims, dans laquelle Sa Majesté, diminuant de la moitié la distance du chemin, avoit commandé que je fusse. L'abbesse me reçut avec tout l'honneur et toute l'amitié que je pouvois désirer ; et, un mois après, l'archevêque de Reims, frère du marquis de Louvois, me vint voir, et il me pressa fort de lui déclarer les raisons que j'avois à donner au roi sur ma sortie de Rome. Et lui disant que l'inégalité qu'il y avoit ne me le permettoit pas, il me demanda, d'un air désagréable, si c'étoit mon dessein de renouveler dans l'esprit du roi le passé. A quoi je répondis que, comme c'étoit une chose qu'il me devoit accorder le moins, c'étoit aussi ce que j'avois le plus oublié.
Je recevois, chaque jour, mille preuves de générosité et de bonté de l'abbesse et de toutes les religieuses, qui étoient des filles fort raisonnables et fort
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rr-OO MÉMOIRES
'honnêtes, cherchant, à l'envi les unes des autres, de me fah-e divertu- durant les trois mois que je fus dans ce couvent, à la fin desquels mon frère obtint la permission de me mener à Nevers. L'espérance de pouvoir obtenir quelque jour celle de m'en aller à Paris, me fit entreprendre ce voyage avec beaucoup de joie. Mais le succès répondit mal à cette espérance parce qu'ayant donné parole à mon frère d'entrer dans un couvent, en cas qu'il sortit de Nevers, il me dit , au bout de huit jours , que quelques affaires l'obligeoient de s'en aller au plus tôt à Venise, et qu'ainsi il espéroit que je ne manquerois point de lui tenir ce que je lui avois promis. Je demeurai presque inconsolable à la nouvelle de ce voyage imprévu, -autant parce que par ce moyen-là, l'espérance que j'avois de retourner à Paris s'évanouissait, que parce qu'il m'alloit tirer d'un lieu où j'étois agréablement et me priver de la compagnie de la duchesse son épouse, laquelle, outre qu'elle étoit une des plus aimables et des plus obligeantes femmes du monde, elle n'oubliait rien ponr soulager mes déplaisirs. Néanmoins, malgré toutes ces raisons, comme je suis fort exacte à ma parole, encore que ce fût au préjudice de ma satisfaction, je voulus tenir ce que je lui avois promis et je fus visiter tous les couvens de Nevers,
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pour voir s'il n'y en auroit pas quelqu'un qui fût à mon goût, et n'en ayant point trouvé, pour être accoutumée à ces grandes et fameuses abbayes, et, d'un autre côté, mon frère me pressant chaque jour, moins poussé à cela, dans la vérité, par ses affaires qu'il avoit à Venise, que par sa politique, je lui dis, afin qu'il fût content comme je le désirois, que le meilleur expédient éloit de nous en aller à Lyon, où je trouverois des couvents à choisir. Il approuva cette résolution, espérant qu'elle lui donneroit occasion de me mener plus loin, comme il fit. Nous allâmes donc en cette ville d'où les carrosses du marquis de Villeroy, qui y commandoit en l'absence de son père, sortirent pour nous venir recevoir à deux ou trois lieues. Après que nous nous fûmes reposés, je fus pour reconnoître nn peu les couvents, et, entre autres, celui de Sainte-Marie de la Visitation, situé sur une hauteur d'où l'on découvre toute la ville. Je serois demeurée en cette retraite si mon destin, toujours ennemi de mon bonheur, n'avoit pas inspiré au marquis et à mon frère de me le dissuader, m'exagérant si fort ce que j'avois souffert, et le mépris où j'avois été en France, que je pris la résolution de m'en aller en Italie, sans leur dire le lieu que je choisissois pour ma retraite. Et comme, en ce temps-là.
on rappela le marquis de son exil, nous partîmes ensemble, lui pour Paris et nous pour l'Italie. Mais à peine je fus entrée dans ce pays que je connus la faute que j'avois faite d'être sortie de l'autre, et, cherchant le moyen de réparer mon aveuglement, s'il se pouvoit, en quelque manière, je fis dessein de ne pas dépasser la ville de Turin, quand j'y serois arrivée, espérant que Son Altesse Royale m'aideroit à cela, et ne découvrant mon dessein qu'à ma sœur, en passant par Chambéry où elle étoit, je la priai qu'elle écrivît en ma faveur à ce prince pour faciliter l'exécution de ce que je souhaitois. Elle le fit avec toute la courtoisie imaginable, et, ayant passé les Alpes, je fis part de ma résolution à mon frère, qui en fut fort étonné. Mais il n'osa pas s'y opposer, sachant bien que ce n'étoit ni le temps ni le lieu propres pour cela. Et me trouvant avec M. Boniel, mon chapelain, que j'avois pris à Grenoble, et qui m'étoit venu ensuite trouver à Avenay, homme savant, fidèle, et que je ne saurois assez louer, je lui dis de partir avec une lettre, que j'écrivois à son Altesse Royale, le suppliant qu'il me permît de me retirer dans quelque couvent de ses États, l'assurant que Sa Majesté très chrétienne ne le désapprouveroit pas. A quoi il me répondit, le jour suivant, avec
beaucoup de bonté, que c'étoit fort agréablement qu'il m'accordoit sa protection, s'il étoit, comme je lui écrivois, du bon plaisir du Roi, et il m'envoya faire ses compliments par un gentilhomme, avec un carrosse pour me mener jusqu'à Turin. Mon frère prit alors congé de moi, pour poursuivre son voyage, ne voulant pas passer par cette ville pour n'être pas obligé de voir Son Altesse. Ce prince sortit pour me venir recevoir à une lieue de la ville, et il me fît entrer dans son carrosse, où il y avoit quelques seigneurs de sa cour, et, avec une grande suite de noblesse qui venoit à cheval, il m'accompagna jusqu'au couvent de la Visitation, où il avoit commandé qu'on me meublât un appartement, et disposa l'abbesse à me recevoir par l'entremise de l'archevêque qui se trouva là présent pour me faire entrer. Les religieuses de ce couvent, fort bonnes filles et obligeantes autant qu'il se peut, me témoignèrent mille bontés, durant le temps de trois mois, que je demeurai avec elles. A la fin desquels, ayant eu avis que madame Mazarin devoit partir au plus tôt pour Paris, poussée d'un côté du désir de la voir et, de l'autre, de l'envie, s'il étoit possible, de réparer la faute que j'avois faite de sortir de France, je résolus de m'en aller à Chambéry. C'est pourquoi je suppliai Son Altesse Royale
d'empêcher qu'aucun courrier ne partît de deux jours de peur qu'on ne me suivît. Ce qu'il m'accorda de fort bonne grâce, sans laisser néanmoins de condamner ma résolution et même de me témoigner le déplaisir qu'elle lui donnoit. Etant donc assurée de la parole de son Altesse Royale, je me suis mis en chemin avec mille pistoles que le Roi m'avoit fait tenir, qui étoit ce qu'il me donnoit tous les six mois, comme j'ai déjà dit, accompagnée seulement de Morena et de mon chapelain, et avec ce petit train j'arrivai plus fatiguée que jamais à Chambéry, où, pour dernière consolation, je me vis frustrée de l'espérance devoir ma sœur, sa tendresse ayant cédé à des considérations politiques, qui l'avoient obligée de se cacher, de crainte de se voir embarrassée en favorisant mes desseins. Je dormis dans le château où elle demeuroit, et demandant à tous ses gens où elle étoit allée et quand est-ce qu'elle retourneroit, je n'en pus jamais apprendre aucune nouvelle. Enfin, pour n'aventurer pas un bien certain pour chercher une félicité douteuse, je résolus de m'en retourner à Turin jouir de la protection de son Altesse Royale , de laquelle j'avois toutes les raisons du monde d'être satisfaite, ses soins et ses bontés ayant été tels durant un temps et surtout alors, qu'ils ne me laissoient rien à dési-
rer. Je lui écrivis pour m'envoyer un carrosse au pied des Alpes, ce qu'il fit avec son exactitude accoutumée et le marquis Drone et un gentilhomme du Connétable don Maurice Bologna, qui étoit alors par son ordre auprès de moi, sortirent pour me recevoir auprès de Turin. Ils eurent une extrême joie de mon retour, autant qu'ils avoient eu de peur que je n'eusse exécuté mon entreprise, ayant envoyé plusieurs courriers en divers endroits pour m'empêcher de passer. Dans ce même temps, le Roi de France, à la persuasion et à la prière du Connétable, envoya ordre à tous les gouverneurs des frontières et provinces de son Royaume de ne m'y laisser point entrer. En arrivant à Turin, je fus à la maison du Prince de Carignan, où je trouvai le comte de Dreux, et le chevalier de Savoie ses neveux et les miens; et, craignant qu'il n'eût fait difficulté de me recevoir, si je l'en avois fait avertir, je pris, sans lui en rien dire, possession d'un appartement où je fas plus d'un mois, jusqu'à ce que la permission fût venue de Rome, de retourner dans un couvent et de pouvoir sortir une fois la semaine, ce que le cardinal Porto Carrero me procura. Cependant je fréquentois la cour, et je fus à la Vénerie, maison très fertile en toutes sortes de chasse et de divertissements; de
manière que je puis dire de n'avoir de riia vie passé plus agréablement mon temps qu'alors, recevant incessamment de Son Altesse et de madame Royale tous les témoignages imaginables d'honneur et d'affection.
Mon bonheur étoit trop grand, et je ne devois pas attendre que la fortune, qui semble s'intéresser à me persécuter toujours, le pût faire durer longtemps. Pour arrêter donc un si heureux cours, elle inspira à Son Altesse Royale des raisons politiques qui l'obligèrent à me proposer de m'en retourner à Rome, me représentant que je serois beaucoup mieux dans une maison que dans un couvent, et que, si l'unique obstacle qui m'empêchoit à me déterminer là-dessus étoit la désunion qu'il y avoit entre le connétable et moi, il s'ofTroit à être le garant de notre réconciliation. Ces propositions, jointes à beaucoup d'autres choses qu'il me dit à la Vénerie, m'offensèrent d'une telle manière, qu'emportée des mouvements de mon hu-
DE MARIE MAXCIXI. lOJ
meur un peu colère, je voulus partir dés le moment et m'en retourner au cloître. Et je l'aurois fait sans doute, si Madame Royale ne m'en eût empêchée, en m'arrêtant encore huit jours, au bout desquels ils m'y accompagnèrent. Notre différend augmenta en chemin, et comme je suis d'une humeur peu souffrante, et que je ne pardonnois rien à ce prince, nos esprits s'échauffèrent plus que jamais, et, en me quittant la main, à l'entrée du couvent, il me dit après un long silence, que, nonobstant tous mes caprices et les brusqueries que jeluifaisois, il me serviroit toujours ; au lieu que cette offre me dût apaiser, elle m'irrita plus fort qu'auparavant ; de sorte que je lui répondis avec assez de fierté, que je faisois le même cas de sa protection que de sa personne. Il fut si cruellement outré de cette réponse, qu'il s'en alla sans me parler, et cette occasion paroissant favorable à mes ennemis pour me mettre tout à fait mal avec lui, ils s'en servirent avec assez de succès. Dans ce temps-là, je tâchai, avec diverses lettres que j'écrivis aux ministres de France, d'obliger le Roi de révoquer l'ordre qu'il m'avoit donné qu'on ne me laissât point entrer dans son royaume, mais sans pouvoir l'obtenir ; demeurant toujours dans sa première résolution. Cependant Son Altesse Royale passa tout l'été à la Vénerie, sans
m'envoyer faire pas un compliment ; et, à son retour, m'étant venu voir avec Madame Royale, pour me consoler sur la mort du comte de Soissons, il s'acquitta en grande cérémonie d'un compliment si mélancolique, et accommoda le triste et le sérieux de son visage avec le funèbre de son sujet.
Me voyant donc sans espérance du côté de la France, et moins honorée qu'auparavant du souverain de Savoie, je me servis de l'occasion d'un voyage , que le marquis de Borgomeinero fit à Turin, pour le supplier qu'il obtînt du connétable, comme de son meilleur ami, qu'il me permît de passer en France, étant assurée que le Roi ne me refuseroit pas cette grâce, s'il la lui vouloit demander lui-même. Le marquis s'en retourna ensuite à Milan, dans le dessein de m'accompagner en ce voyage, me promettant de se rendre auprès de moi, dès le moment qu'il en auroit obtenu la permission de la cour d'Espagne, à laquelle il me dit qu'il falloit qu'il écrivît pour l'obtenir, ne voulant pas la demander au gouverneur, qui étoit alors comme j'ai dit, le duc d'Ossune, craignant que, ayant perdu par sa faute, l'estime et l'amitié de ce seigneur, il ne la lui refusât. Cependant que ces choses se passoient, le connétable me flattoit de l'espérance que le Roi
trés-chrétien me permettroit de retourner en France, m'assurant plusieurs fois d'en avoir prié Sa Majesté. Et comme l'on croit facilement ce que Ton désire, il ne fut pas difficile de me le persuader, d'autant mieux qu'il étoit même de sa politique de contribuer à ma sortie de Turin. Le marquis -de Borgomeinero retourna enfin, au commencement de l'automne, avec la permission dont nous avons parlé, que la Reine Régente lui avoit accordée. Mais comme je vovois que le connétable m'écrivoit toujours, qu'il ne recevoit point de réponse de France, et jugeant d'un autre côté qu'il aimeroit mieux que je me retirasse en Flandres, qu'en aucun autre pays, je me déterminai à y passer; et, faisant dessein départir dans huit jours j'en parlai au marquis, qui l'approuva fort.
Dans ce tempi^-là, je reçus plusieurs visites du duc de Savoie, mais non pas avec la satisfaction que j'avois autrefois, étant déjà si lasse de l'inégalité de son humeur , qu'encore qu'il me priât plusieurs fois de lui faire part de ma résolution, il ne put jamais l'obtenir. De quoi il s'en retourna chez lui mal satisfait que madame Royale le connût. Et elle me demanda, lorsque je fus pour prendre congé de son Altesse, ce que j'avois fait au duc, qui étoit revenu si chagrin du couvent. A quoi
IIO MÉMOIRES
je répondis qu'elle ne pouvoit attribuer tout ce que j'avois fait qu'à lui-même et à ses inégalités, et que, s'il ne m'eût jamais donné occasion de me plaindre de lui, je ne lui en aurois jamais donné de se fâcher contre moi. Néanmoins, le matin avant que de partir, le marquis m'ayant fort pressé de prendre congé de ce prince, je fus m'acquitter de ce devoir, mais plus par bienséance que par inclination. Il me fit plusieurs plaintes et me témoigna qu'il étoit extrêmement fâché de la résolution que j'avois prise de m'en aller, me demandant avec beaucoup d'empressement de lui dire où j'allois, me protestant qu'en quelque pays que j'allasse, je ne trouverois jamais un prince qui fût plus à moi, ni qui prît plus de plaisir à m'obliger. J'écoutai fort attentivement ses plaintes et ses offres, et, en prenant congé de lui, je le remerciai, comme je devois, de celles-ci, qu'il m' étoit impossible d'accepter, étant résolue de sortir de ses états. I me donna ensuite la main et m'accompagna jusqu'au carrosse, où étant montée nous nous en allâmes à Rone, de l'État de Milan, pour de là passer aux Cantons. Mais étant à une journée de Turin, le marquis et l'abbé Oliva, qui étoit venu de Rome, pour être à / la place de mon chapelain, homme savant à la vérité, mais bien éloigné du zélé et de la fidélité de mon-
sieur Boniel, commencèrent à me dissuader de passer par l'État de Milan, parce qu'ils étoient bien assurés, qu'on attenteroit quelque chose contre ma personne; que je me gardasse, tandis que je le pouvois, des embûches qu'on m'avoit dressées, et que le duc d'Ossune m'enverroit sans doute arrêter.
Je fus quelque temps à me rendre à leurs conseils ; mais, cédant enfin à leur éloquence et à la force de leurs raisons, je pris la route de Saint-Bernard, accompagnée du marquis, de l'abbé, de Morena et d'un vale* de chambre appelé Martin j et j'envoyai le reste de mes gens par Rone. Je fus confirmée en peu de temps de ce qu'ils m'avoient dit, parce que le duc d'Ossune ayant été informé de mon départ par un courrier que Don Maurice lui avoit dépêché, et pressé par les lettres du connétable de m'envoyer dans le château de Milan, croyant que je serois à Rone, parceque j'avois comme j'ai dit, envoyé par là une partie de mes gens, donna ordre qu'on les saisit. Une de mes demoiselles, appelée Constance, reçut dans cette prison tous les honneurs imaginables, se persuadant que c'étoit à moi qu'on les rendoit, jusqu'à ce qu'un chevalier de Malte, appelé Cavanage, que le duc avoit envoyé pour me reconnoître, les désabusa et tira en même
temps ceux de ma suite de la plus agréable prison qu'il étoit possible d'imaginer, ayant, durant huit mois ' qu'elle dura, été splendidement régalés, et joui, même après, par un effet de la générosité de ce duc, de toutes sortes de divertissements. Nous étions bien éioignés de passer si agréablement notre temps sur la montagne de St-Bernard, allant parmi les neiges et des précipices si affreux, que c'étoient des abîmes. Avec tout cela nous arrivâmes heureusement à Bâle, où nous apprîmes ce qui éioit arrivé à mes gens, qui, quelques jours après leur liberté, nous vinrent trouver àMayence, d'où nous passâmes à Francfort pour aller de là à Cologne, rôdant ainsi, pour complaire au marquis et à l'abbé, qui ne se vouloient point trouver au siège de Bonne, ni rencontrer les troupes espagnoles ni françoises, qui s'étoient mises en marche en même temps que nous. J'eus l'honneur de voir madame la duchesse de Lorraine, et de recevoir de son Altesse tous les témoignages d'aff"ection que je pouvois désirer, les trois jours que nous fûmes à Francfort. Et ayant joui, durant ce temps-là, de l'aimable conversation de cette princesse, impatiente de continuer mon voyage, je me mis en chemin, dans lequel, il ne se-
I. Il semble, par ce qui suit, qu'il faudrait lire : huit jours»
roit pas possible de comprendre, et encore moins d'exprimer, ce que j'eus à souffrir avec Fhumeur défiante, le flegme intolérable et les regards continuels du marquis. Et comme c'est l'ordinaire des maux de venir toujours accompagnés, à ceux-ci il fallut encore ajouter les déplaisirs que me donnoit l'abbé, aussi intéressé en son particulier que le marquis, moins pour le plaisir que par la crainte.
Mes chagrins durèrent jusqu'à Cologne, où le marquis, jugeant qu'il ne seroit ni sûr ni honnête de continuer de m'en donner, changea de façon, étant bien informé d'ailleurs que les ambassadeurs de plusieurs couronnes s'étoient offerts de me servir, et craignant que les avis de quelques-uns ne m'obligeassent de changer de sentiment, comme ils auroient fait infailliblement, si, comme j'ai déjà dit, la fortune opiniâtre à me persécuter, en m'empêchant de donner crédit à ce que M. Courtin et M. Barillon me prédirent, si je passois en Flandres, ne m'eût malheureusement fait
mépriser leur conseil. Néanmoins le marquis et Tabbé, appréhendant incessamment que les conversations et les correspondances, que j'avois avec ces ambassadeurs, non-seulement ne portassent obstacle à leur dessein, maisxju'ils ne les fissent évanouir, se servirent de tout leur crédit et de toute leur éloquence, pour me persuader de partir. Le marquis, qui ne pouvoit avoir de repos qu'il ne me vît en chemin, me donna pour entendre que don Manuel de Lyra, envoyé extraordinaire d'Espagne lui avoit donné avis, qu'il était venu un régiment, qui avoit conduit de l'argent, et qui de voit s'en retourner, et me fit valoir cette occasion, comme la plus favorable qui se pût jamais rencontrer pour nous escorter au camp du marquis d'Assentar, mestre de camp général, qui fut tué en la bataille de Senef % et à qui le marquis de Borgomeinero avoit écrit, comme à son intime ami, pour qu'il nous reçut, et qu'il nous vouloit permettre de le suivre jusqu'en Flandres, avec ce régiment, de crainte que nous ne fissions rencontre de quelques troupes françoises, qui commettoient de grands désordres dans tous ces pays-là où elles étoient éparses.