LES DERNIÈRES ANNÉES
Nous empruntons au livre de M. Chantelauze, Louis XIV et Marie Mancini, dont parle notre Préface, son dernier chapitre, qui contient le récit des faits principaux de l'existence aventureuse de Marie Mancini, postérieurs à ses Mémoires.
A défaut des Mémoires de la connétable, nous aurons maintenant pour historiens de sa vie en Espagne deux femmes d'un esprit charmant, qui furent liées assez intimement avec elle, M'"« d'Aulnoy et la marquise de Vil-
lars, alors ambassadrice de Louis XIV à Madrid et qui fut la mère du héros. Avoir à citer de tels témoins, c'est une vraie bonne fortune. Le Voyage d'Espagne de M»>e d'Aulnoy n'est-il pas, en effet, comme l'a dit Sainte-Beuve, « aussi piquant dans son genre que les Lettres du président de Brosses en Italie ? » Il est écrit « dans la meilleure langue ï>, et nous donne un avant-goût de Gil Blas. Et quant à Mnie de Villars, ses lettres n'ont-elles pas fait « la joie » de M'"e de Sévigné et de La Rochefoucauld? Saint-Simon ne l'a-t-il pas proclamée œ une des plus spirituelles femmes de son temps ? j)
Le séjour de M^e d'Aulnoy en Espagne ayant précédé celui de la marquise, c'est à elle d'abord que nous allons nous adresser, après avoir jeté un coup d'œil rapide et indispensable sur la révolution de palais qui venait.de s'accomplir.
A cette époque, le débile et maladif Charles II, ayant atteint sa quinzième année, et s'étant aperçu que la Reine douairière, sa mère, Anne d'Autriche, le tenait dans une espèce de servitude, s'enfuit une nuit de Madrid, se jeta dans les bras de son oncle don Juan, le déclara son premier ministre, et relégua sa mère dans un couvent. M"»e Colonna avait trop compté sur le bon vouloir de don Juan à son égard. Ce prince, cédant aux sollicitations de plus en plus pressantes du Connétable, l'avait reléguée pour la quatrième fois dans le couvent de.5ii;/ Domingo el Real, mais, cette fois, a avec cette condition que, s'il lui arri-
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vait d'en sortir, elle consentait que le Roi la livrerait à son mari ^ » .
L'abbesse et ses religieuses, de plus en plus fatiguées d'avoir affaire à une telle pénitente, opposèrent une résistance désespérée aux nouveaux ordres de la cour de la recevoir, et elles résolurvint d'aller trouver le Roi en personne, pour lui adresser leurs remontrances. A cette nouvelle, le jeune Charles II, éclatant de rire, s'écria : « J'aurai bien du plaisir à voir cette procession de nonnes qui viendront en cliantant : Libéra nos, Domine, de la condesta- Ule. » Elles n'y allèrent pourtant pas et prirent le parti de l'obéissance^.
La Connétable passa quelques mois dans son couvent, sans faire de nouvelle tentative d'évasion, et M™^ d'Aulnoy va nous raconter quels étaient ses passe-temps. La princesse avait gagné sans doute tourières, portières et guichetières, en sorte qu'elle était à peu près aussi libre qu'elle l'avait été à Rome.
oc Quelquefois, le soir, elle s'échappait avec quelqu'une de SJs femmes, et elle s'allait promener, le plus souvent à pied, en mantille blanche, au Prado, où elle avait d'assez plaisantes aventures, parce que les femmes qui vont là sont pour la plupart des aventurières, et les dames les plus distinguées de la cour se font un sensible plaisir
i. Mémoires de la cour d'Espagne, par M'"'^ d'Aulnoy. 2. Relation du voyage d'Espagne, autre ouvrage de M™^ d'Aulnoy. Madrid, 29 mai 1679.
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quand elles peuvent y aller et qu'on ne les connaît pas \ />
De telles escapades de la part de cette princesse, qui, au dire de Saint-Simon, « ne contraignit pas ses mœurs à Rome, ni de courir le bon bord, du vivant et surtout depuis la mort du mari «, nous expliquent assez les jalousies, les fureurs et les rigueurs du Connétable, encore amoureux malgré la perpétuité de son ostracisme.
Écoutons M"»e d'Aulnoy . témoin oculaire de ses flammes mal éteintes :
a Le connétable Colonne , étant venu à Madrid pour passer en Aragon, dont il était vice-roi, allait tous les jours pour l'entretenir à son parloir, et je lui ai vu faire des galanteries pour elle, telles qu'un amant aurait pu en faire pour sa maîtresse ^. »
Comment s'expliquer les singuliers goûts de la princesse, qui avait en horreur son mari, beau a à faire peindre -a, au jugement de M^^ de Villars, et qui avait pris pour amant à Madrid un gentilhomme d'une laideur insigne? Son aversion pour le Connétable était telle que, plutôt que de le suivre à Rome, comme il le désirait ardemment, elle préféra supporter tous les ennuis et toutes les privations qu'entraîne avec soi la vie monastique.
Le mariage de Charles II avec Marie-Louise d'Orléans, fille de PhiUppe d'Orléans, frère de Louis XIV, fit luire aux yeux de la captive un rayon d'espoir. Il ne lui parais-