‹ Apologie pour FénelonChapitre 124 sur 250 · II · texte numérisé non relu

II

2. Arrêter les plaintes de la victime en lui disant qu'on ne lui

em

i.K< Mi'^vvRNTURES i)?: M. rinorsi,!-: 2i'\

§ 7. — Les dernières épreuves de M, Crouslé.

La littérature mystique entend par « dernières (preuves », les affres d'une àme sainte qui se croit damnée. On me permettra d'appliquer ce mot à quatre scènes d'angoisse oii l'honnêteté de M. Crouslé n'éclate pas moins que son invincible prévention. Quatre fois au moins la dévotion de cet excellent homme a subi un rude assaut. Quatre fois il a cru voir que le cœur de Bossuet ne fut pas toujours à l'image de son style, et que Fénelon eut parfois quelque raison de se plaindre. Il s'est vite ressaisi, mais cette révélation, énergiquement repoussée, a laissé dans son esprit la trace d'une blessure. L'histoire n'est plus risible. Toute vraie souffrance est touchante et colle du fidèle qui se cramponne malgré tout à un iilte menacé a quelque chose de sacré. Ce qui est moins noble, c'est la réaction violente et agressive — M. Crouslé dirait « haineuse » — qui suit trop souvent ces minutes de faiblesse. Il dut y avoir, parmi les premiers persécuteurs, des païens dévols qui, ayant entrevu la vérité du christianisme, cherchèrent

fait pus de mal c'est déjà bien, mais, d'après M. Crouslé, ce sont les persécutés qui ont tourmenté les persécuteurs. J'ai cité plus haut quelques pages de l'interrogatoire torturant — de la question — que Noailks fit subir à madame Guyon emprisonnée à Vincennes. Visionnaire ou folle, cette femme obligée de défendre son honneur et de déjouer les mille pièges de l'interrogatoire, est intéressante. Voici là-dessus l'allusion sommaire et discrète de M. Crouslé : a Elle fatigua la patience de Noailles ». II. p. 18. On croirait, à l'entendre, que la prisonnière est allée importuner l'arche véque jusque dans son palais. Mais encore, de quelle façon a-t-elle fatigué Noailles? Simplement en refusant d'avouer un crime qu'elle n'avait pas commis.

244 APOLOGIK POUR FKNKLON

à noyer dans le sang des martyrs le souvenir de leurs propres doutes. S'il n'avait jamais douté de Bossuet, M. Crouslé se montrerait moins violent contre Fénelon.

A. — Bossuet et Madame Guyon

Des quelques chapitres, heureusement très courts,] que notre dévotion envers Bossuet voudrait pouvoii effacer de sa vie, celui-ci ne me paraît pas le moins] redoutable. On le passe généralement sous silence,! non sans doute par politique, mais parce que de part] et d'autre on s'est tacitement mis d'accord sur h compte de M'"^' Guyon. Honnête mais folle, leî bossuétistes — je ne parle pas des pamphlétaires s'en tiennent au jugement un peu court de Bossuet, et les fidèles de Fénelon, gênés pour lui par cette amitié compromet tante, abandonnent la noble femme à sa mauvaise étoile, sans se douter qu'après sa mort M"'^ Guyon continue à défendre, sur quelques points décisifs, la mémoire de son ami. Il est très vrai que pour venger l'honneur de Fénelon, nous n'avons besoin que de ses livres. Mais enfin nous sommes en présence d'une histoire des plus embrouillées. Fénelon ne s'est raconté lui-môme qu'au hasard de la polémique avec Bossuet. Ses lettres intimes ne disent pas tout. Sur les points qui restent dans l'ombre, les souvenirs parallèles de M'"^ Guyon apportent des indications utiles qu'une critique patiente et courageuse devra tôt ou tard mettre en lumière. On n'a pas le droit de se débarrasser d'un pareil témoin avec un bon mot.

LKS MÉSAVENTURES DK M. CROUSLÉ 245

M. Crouslé, — et c'est une justice à lui rendre, — ne trouve pas le témoignage de* M'""' Guyon absolument méprisable. L'autobiographie de cette dame l'a troublé plus peut-être qu'il n'ose dire. Cette lecture fut pour lui comme un « cauchemar* ». Retenez ce contraste. Sous sa plume prévenue nous avons vu l'abbé Bossuet se métamorphoser en un galant homme. Comment se fait-il que cette môme plume n'ait pas invalidé les paroles de M'"® Guyon par quelque prestidigitation analogue, et qu'elle n'ait pas fait concourir les souvenirs délirants de la visionnaire à l'apothéose de Bossuet?

Parmi les accusations portées par M""^ Guyon contre Bossuet, il en est de vagues sur lesquelles l'éloquence des deux partis peut librement se donner carrière. A quoi bon? Il ne faut discuter d'elle que des témoignages précis et concrets. M. Crouslé en retient deux. La récolte est un peu grêle, et je regrette qu'il ait négligé la petite ligne où M'"*^ Guyon reproche à Bossuet d'avoir caché aux autres commissaires d'Issy une des pièces capitales de sa défense. Puisqu'il n'en parle pas, je n'ai pas le droit d'en parler présentement. Nous retrouverons ailleurs celte question dont il est surprenant que peu d'historiens aient soupçonné l'importance-.

3|.ne Guyon accuse donc Bossuet, premièrement

2, Pour ne pas faire crier au scandale, disons que si d'une part une étude attentive des textes donne raison sur ce point à madame Guyon, il n'y a rien là. dans la conduite de Bossuet, qui ne trouv,- une explication très simple et une excuse dans la psychologie de ce grand lyrique, incapable, lui aussi à certains moments, de faire la moindre attention à ce qui contrarie le mouvement de sa passion.

« de répéter à tout le monde ce qu'on lui a confié sous le sceau du secret* ». Là-dessus M. Grouslé, ni ne s'emporte ni ne hausse les épaules. C'est qu'il a bien senti que le reproche n'était pas sans quelque vraisemblance.

Si Bossuet d'ailleurs a trop parlé à des amis intimes, il est certain que nous n'en savons rien [mais alors comment savezvous que cette indiscrétion, si elle eut lieu, fut réservée aux seul intimes?); mais son histoire entière nous apprend qu'il savait garder un secret et nous on verrons des preuves... Il aurall donc contre madame (ànyon seule dérogé à une vertu qui lui était habituelle : nous n'osons pa,s déclarer l'accident impossible : qui pourrait se porter garant en pareille afTaire? Nous croyons pourtant qu'il y a là-dessous des circonstances qui no\ échappent^.

« Histoire entière », « vertu., habituelle », plus il affirme, plus il montre son embarras. Pour la der-1 nière ligne, elle cache visiblement une défaite. Il y a toujours des circonstances qui nous échappent, mais on n'appelle un pareil mystère qu'au secours d'une conviction ébranlée. Un fait est constant : Bossuet a livré à des milliers de lecteurs les plus intimes secrets de madame Guyon. Avait-il parlé si librement avant ses deux écrits sur les faits, nous n'avons pas le droit de l'affirmer sur la seule parole de l'intéressée, mais je voudrais qu'on opposât à cette parole un autre argument que « Thistoire entière » de Bossuet. On ne prétend pas qu'il ait jamais pris l'habitude de trahir tous les secrets, mais on pense que, pendant toute l'histoire du quiétisme, et notamment pendant la première phase de cette liistoire, alors qu'il y avait encore un secret et un secret capital, Bossuet ne

Page 1