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plus que l'hérésie pantelante et son ennemi par terre. Oui, par terre. 11 y eut alors un grand silence d'horreur dans le cirque. Amis et adversaires de Fénelon, tout le monde le crut perdu.
Il s'est relevé, nous le savons, avec cette splendeur de fierté qui lui était propre, les yeux brûlants d'un mépris hautain, les narines frémissantes de dégoût, l'esprit et le cœur trop gonflés peut-être par la certitude de la revanche. Pour se représenter Fénelon, à cette minute magnifique, il faut aller voir, à Florence, le David de Donatello. Il s'est relevé, sans blessure. Quand, par grand hasard, l'innocence donne la main au génie, les traits les plus venimeux s'émoussent contre elle. Ni les Variations, ni le Discours sur l'histoire universelle, ni cinquante ans de sublime n'ont fait accepter à personne l'image mortelle lancée par Bossuet, dans une de ces crises désespérées, oii si Ton ne tue pas l'adversaire, on se voit vaincu. Cela est vrai. Mais nous discutons ici un problème de morale et je ne sache pas que devant le tribunal de la conscience, on juge de l'honnêteté des coups sur le résultat du duel. Si vous n'admettez pas que le geste fut inconscient, trouvez une autre excuse à la phrase de Bossuet.
Mais, s'il en est ainsi, la question revient tout entière et du laborieux échafaudage de M. Crouslé il ne reste que des superlatifs dérisoires. Un seul jour ne conduit pas à de telles outrances un homme grave et modéré. Pour darder soudain de pareilles flammes, il faut que l'incendie ait couvé longtemps. Pour en arriver à n'être plus le maître ni de sa pensée ni de sa plume, il faut que Bossuet ait vécu, pendant de
LES MÉSAVENTURKS DE M. CROUSLÉ 261
longs mois, dans un état d'agitation, de fièvre et de colère. Zèle de la maison de Dieu — je le crois fermement, — sainte colère, mais enfin colère, c'est-à-dire fureur, brève ou longue. Laissez le nouveau Montan. N'avez-vous pas lu les lettres intimes de Bossuet, écrites au jour le jour, pendant le procès? Sa conviction, sa bonne foi, son âge, les ressources infinies de son adversaire, il a toutes les excuses, mais ne nous parlez pas de sa « résolution calme ». Si cet hommelà est calme, qui sera violent ?
A bout de forces et d'entrain, je m'arrête là. Dénoncer toutes les méprises de M. Crouslé lasserait la patience de Mabillon. Du moins, aurai-je montré sur quelques exemples décisifs, par quels artifices involontaires un esprit prévenu arrive aisément à fausser l'histoire. Prêter gratuitement des intentions perfides aux actions indifférentes comme aux plus saintes, frapper de suspicion tous les témoignages qui nous contrarient, fermer les yeux à chaque spectacle qui nous gêne, ne voir que ce qu'on veut voir, ne croire que ce qu'on veut croire, saint Louis, Jeanne d'Arc, je me charge d'avilir n'importe qui en suivant rigoureusement la méthode de M. Crouslé. Avec l'affaire du quiétisme, il avait la partie plus belle. Une noble cause, — Bossuet qu'il croit menacé ; une controverse théologique des plus subtiles et sur laquelle il peut dire tout ce (ju'il lui plaît, assuré que le lecteur n'y regardera pas de plus près que lui ; un énorme dossier gonflé de documents contradictoires, et, par ailleurs, à certains endroits critiques.
des trous, des tunnels où seules nos conjectures toujours plus ou moins passionnées, nous conduisent; le ridicule qu'il est si commode de provoquer en France contre tout ce qui touche au mysticisme, voilà certes de fortes armes, deux fois plus fortes en des mains loyales. Oserai-je dire qu'il a la foule avec lui, ou du moins une certaine foule qu'il m'en coûterait trop de définir ? Il y a en effet des hommes et beaucoup, qui sont bien aise qu'on justifie, avec tout l'appareil de la science, je ne sais quelle sourde antipathie que Fénelon leur inspire. Parce qu'il n'est pas simple à leur façon, ils ne le croient pas sincère : parce qu'il est subtil, ils le croient sophiste et plus sa noblesse les écrase, plus ils parlent de son orgueil. S'il charme quiconque l'approche, le peuple comme la cour, n'en doutez pas, c'est une coquette ; s'il défend la réputation d'une amie persécutée, c'est un visionnaire ; s'il mène d'une main ferme les consciences scrupuleuses, c'est un despote ; s'il tient tête aux raisonnements de Bossuet, c'est qu'il a de l'esprit à faire peur ; s'il donne un démenti à son adversaire, c'est lui qui ment ; sa lutte contre le jansénisme n'est qu'une vengeance, sa soumission à l'Église, une comédie ; un rustre Ta traité de bête féroce ; ceux qui savent les belles manières l'appellent Tartufe. Tout est permis contre Fénelon.
Si je voulais avoir de l'art, je le tournerais à autre chose. (F. IX, 49.)
Je ne veux non plus employer ici le reproche odieux de mauvaise foi. On ne se souvient pas toujours si exactement ni des choses qui ont été dites, ni de l'ordre dont elles ont été ; souvent on confond dans son esprit ce qu'on a pensé depuis avec ce qu'on a dit en effet dans la dispute; et sans dessein de menlir il ee trouve qu'on altère la vérité. [Conférence avec M. Claude ; avertisaement.)
Bossuet est un grand simplificateur. C'est là sa force et sa faiblesse. C'est par là qu'il nous subjugue l'abord et qu'il nous tient encore même lorsque nous ivons contrôlé de sang-froid ses affirmations éloquentes. Tout lui paraît simple. Il tranche tout par un oui ou par un non. S'agit-il d'une controverse doctrinale, n'en doutez pas, Simon est socinien, Molina, un Pelage masqué, Fénelon, un Molinos. Veut-il définir un caractère, il croit, invinciblement, i l'honnêteté de son neveu et à la mauvaise foi de son rival. Pour trouver aux Maximes un sens ortho-
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doxe, pour oser répondre à \di Relation sur le gulétismey il faut, de toute évidence, que Fénelon soit le mensonge incarné. Bossuet ne recule pas devant ce mot ou d'autres de même couleur, beaucoup de ses fidèles pas davantage ^ Le premier article du credo bossuétiste est consacré à la duplicité de Fénelon. Les modérés se défendent d'aller si loin. Ils y mettent plus de façons, ils parlementent, ils se rejettent sur je ne sais quelle inconscience. Fénelon inconscient ! Ils évoquent avec un sourire indulgent les prouesses verbales de la Gascogne, ils font des mots, oui des motSj jusqu'à Saint-Sulpice. Ombres déférentes et précautionnées de M. Tronson et de M. Gosselin, vous avez entendu, comme nous, « avec un gémissement que Dieu sait », un des plus aimables et des plus savants de vos modernes confrères, parler à mi-voix des « sincérités successives » de Fénelon ! Les imprudents, les imprudents ! Que de problèmes redoutables soulèvent leurs mains innocentes? Sur tel et tel point précis et d'une vérification commode, êtes-vous bien sûr que Fénelon ait menti? Et si c'était quelqu'un autre? D'ailleurs, puisque ni vous ni moi nous ne voulons être des pharisiens ou des snobs, dites-nous qu'est-ce qu'un mensonge? N'y a t-il qu'une seule façon de mentir, et d'un autre côté, combien faut-il de mensonges pour faire un menteur? Ou encore, à quels signes décisifs montre-t-on qu'on aime sincèrement la vérité, qu'on ne cherche qu'elle ? Une certaine simplicité, sous un beau manteau de franchise, ne couvre-t-elle pas quelquefois
1. f M. l'abbé de Fénelon que M. de Meaux a tranché avoir été toute sa vie un parfait hypocrite ». Ledieu, I, p 242, etc., etc.
d'étranges compromis avec l'erreur? Que de perspectives vous nous ouvrez :
... atria ionga patescunt.
Puisque l'honneur de Fénelon est par vous mis en cause, nous voulons voir clair et voir jusqu'au fond. Aussi bien le lecteur n'a pas à craindre que nousl'in- \ liions à contempler une lutte d'injures. Il a bien fallu décrocher le casque et l'arquebuse puisque l'ennemi faisait rage sous nos murs. Quelques vives sorties suffiront à le repousser. La besogne faite, nous reviendrons vite sur le rempart, au bon soleil, pour regarder pacifiquement le paysage.