Revue Bossuet, 25 juin 1906, p
266 APOLOGIE POUR PÉNELON
manquer de malice. Serrez-la d'un peu près, vous verrez qu'elle est par trop inoirensive ou qu'elle ne dit rien du tout : inoffensive, banale si elle veut nous apprendre que Fénelon n'eut pas toujours les mêmes sentiments, vide de sens si l'on croit pouvoir attacher à de pareilles variations une idée quelconque de sincérité ou de mensonge. L'homme qui dit franchement ce qu'il éprouve est sincère : qu'il change de sentiment et qu'il le dise, il est également sincère. Je grelotte de froid et je m'en plains, on me pousse dans une étuve et je crie qu'il y fait trop chaud ; l'ironie de M. Levesque narguera-t-elle mes sincérités successives? Il n'y a pas eu succession de sincérités, mais de sentiments. Cela fait deux. Remarquez bien d'ailleurs que M. Levesque n'est pas d'accord avec lui-même. Puisque l'obéissance de Fénelon « fut toujours en paroles », elle ne fut jamais pleinement sincère, même au moment où il l'affirmait. Illusion, demi-mensonge, atténuez doucement les reproches que vous lui faites, mais ne dites plus qu'il a changé de sincérité. A ce dernier mot, ne sentez-vous pas que la langue même est rebelle à vos traits d'esprit?
Voulez-vous du bon français, lumineux et franc, qui vous explique vous-même à vous-même, laissez parler Fénelon.
Comme la plupart des dispositions sont passagères et mélangées, celles qu'on tâche d'expliquer deviennent fausses avant que l'explication en soit achevée; il en survient une autre toute ditTérente qui tombe aussi à son tour dans une apparence de fausseté. Mais il faut se borner à dire de soi ce qui en paraît vrai dans le moment où Ton ouvre son cœur..., les amis éclairés par la grâce remarquent sans peine ce qu'on
uo sait leur dire, quand on est devant eux naïf, ingénu et sans réserve K
Alais le moyen de faire goûter ces nuances à Bossiiet ou à ses fidèles disciples ; le moyen de leur faire a<lmettre qu'un homme vivant, mobile, exigeant envers soi-même, touché tour à tour des mouvements de la nature et de la grâce, que Fénelon enfin puisse être sincère quand il parle de soumission ?
Citons, au hasard, un fragment des lettres incriminées :
Nous sommes par avance d'accord de quelque manière que vous décidiez. Ce ne sera point une soumission extérieure, ce sera une sincère conviction. Quand même ce que je crois avoir lu me paraîtrait plus clair que deux et deux font quatre, ' je le croirais encore moins clair que mon obligation de me défier de mes lumières et de leur préférer celles d'un évêque tel que vous 2.
Bossuet a livré plusieurs passages du même genre à la risée de Versailles, on sait avec quelle entente consommée du comique et quel humour écrasant. Mais, au fait, de quoi rit-on? D'un peu d'emphase dans la forme? Alors à votre aise. Les délicats, Sainte- Beuve, par exemple, vous donnent raison. Pour le reste, de telles protestations ne me semblent ridicules que lorsqu'elles ne s'accordent pas avec les actes. Le bravache que la vue d'un fusil met en déroute nous amuse. Si Fénelon nous oflre le môme contraste, que la galerie s'en donne à cœur-joie. D'un mot qu'a-t-il promis? De souscrire aux articles d'Issy. 11 Ta fait et de bon cœur. J'en donnerai bientôt la preuve.