LE QUIÉTISME AU XVIF SIÈCLE
li n'est meilleur moyen de s'égarer sur le sens d'un mot que de consulter les dictionnaires. Qu'importent ces abslra-etions à un historien? Il lui faut surtout connaître les images et souvenirs de tout genre qu'évoque dans la pensée du public, à tel moment de l'histoire, le mot qu'on veut employer. Sr tant de bons esprits ne comprennent rien à la querelle du quiétisme, c'est qu'ils ont négligé de décrire la réalité pittoresque et troublante qu'ele mx)t de « quiétism'e » présentait aux contemporains de Fénelon.
Le quiétisme- des dietionnaires est un système qui, sOus prétexte de prêcher un entier abandon aux mspirations'd'e-l'a gràee, invite rame à se teair devant
u dans une attente paresseuse. A cette idée ...^uaite se mêle habituellement Timage d'une dévote mdormie. Pas d'actes, ni de mortification, ni de zèle, li même de dévotion. Dieu se charge de tout. Lais-
1() APOLOGIE POUR FKNELON
sez-vous faire par lui. Le bon sens, la morale naturelle et l'Église condamnent également le système ainsi présenté. Malsain, puisqu'il conduit les fidèles, à une oisiveté débilitante — et c'est de ce chef que la plupart des vrais spirituels le combattent^; — le quiétisme peut avoir aussi des conséquences plus graves. Enseignez qu'il est mauvais, par exemple, de résister à la tentation, prenez ce principe et vous commettrez, d'un cœur tranquille, tous les péchés. J'en ai assez dit pour expliquer la défiance des évéques et du Saint-Siège en face de toute doctrine qui, de près ou de loin, pourrait conduire à de telles conclusions.
Toutefois le quiétisme, à le prendre, non pas dans l'abstrait, mais tel que le conçoivent ceux qui l'enseignent ou qui semblent l'enseigner, n'imphque pas chez ceux-ci la volonté arrêtée de « s'abandonner » aux pires désordres, en acceptant, les yeux fermés, les conséquences qui découlent rigoureusement de ces pré-
1. Dès ia première moitié du xvii'" siècle, on remarque une tendance de ce genre vigoureusement combattue par les bons auteurs. Qu on en juge sur cette lettre de M. Olier. « Vous voyant attirée au dénument intérieur et à la vie do la pure foi, je désirais vous précautionner contre la lecture de plusieurs livres spirituels qui en ont écrit depuis quelque temps , dans lesquels il y a quelque chose de solide à désirer, et qui ne doivent être lus qu'avec quelque précaution, sans quoi les âmes courent grand risque de tomber (il ne dit pas dans des crimes atroces, mais) dans l'oisiveté et l'inutilité et même dans l'illusion et le découragement ». Lettres, (éditioE Tronson» lettre CLIV. Aux débuts de la polémique entre Fénelon el Bossuet, il ne s'agit que d'excès de ce genre. Fénelon s'explique à ce sujet dans sa lettre à Innocent XII, écrite avant le duel etqu d'ores et déjà répondait à tout : « Nultam aliam quielem, cum ii oraiione^ ium in cœteris vitx interioris exercitiis, admisi, prseter han< Spiritus Sanclipacem,qua aniinsepuriores actus internos ita unifor mes aliquando eliciunt, ut hi actus jam non actus distincii sed mert quies et permanens cwn Deo uniias indoctis videatur. » p., IX, p. 143
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misses. L'Égli.se, lorsqu'elle condamne les quiétistes, n'entend pas du tout leur imputer les turpitudes qu'autoriserait en toute rigueur, la logique du système. On compte des hommes d'une sainteté éprouvée, Malaval, par exemple, parmi les quiétistes censurés. La plupart n'ont commis d'autre crime que de manquer de précision et que d'outrer, en la formulant, une pensée juste et pieuse. Ainsi, les tentations auxquelles ils veulent qu'on ne résiste pas avec trop d'acharnement, ce sont, pour eux, ou bien des tentations proprement dites, mais presque innocentes, comme les distractions dans la prière ou bien ces illusions terrifiantes — scrupules plutôt que tentations — qui font croire parfois aux âmes les plus pures qu'elles se trouvent à deux doigts de Timpudicité ou du blasphème^ Ainsi pour les actes. Dans ces livres qui ne s'adressent pas à la foule, on n'insiste ni sur les commandements de rÉglise — une rehgieuse sait bien qu'il faut faire maigre le vendredi — ni sur les diverses pratiques de la vie chrétienne, pas plus qu'un
1. Le F. de Gaussade explique tout cela plus en détail daus le petit catéchisme mystique dont je parlerai plus loin.
Demande. — La tentation porte au péché, comment donc peut-on s'y abandonner?
Réponse. — 11 faut distinguer trois choses... le danger du péché, l'excessive souflrance du cœur et la grande humiliation d'esprit. Quant au péché, il faut toujours le haïr.. . mais quant au martyre du cœur, mais quant à l'abjection, à la confusion intérieure dont on rougit soi-même, il faut s'y abandonner au bon plaisir de Dieu, sans fin, sans bornes .. » Subtilités, direz-vous? oui, pour nous, pauvres pécheurs, mais de tels livres n'ont pas été écrits pour nous. Du reste, Gaussade cite ses auteurs lesquels font autorité en la matière. Surin, entre autres « approuvé par M. de Meaux ». {Insti-uctions spirituelles en forme de dialogue sur les divers états t^'omison... Perpignan. Reynier. 1741.)
i^ APOLOflIR POUR FÉNELON
profoHsour de mathématiques supérieures ne fait rociler la table de multiplication à ses élèves.
Je suppose, écrit Fénelon, que cette oraison a été précédée de conversion sincère... de pureté exacte des moiurs.f, et qu'elle est accompagnée... dç tendresse de conscience et de courage pour se mortifiera
Cela est d'une telle évidence qu'on peut dire, sans témérité, qu'en bien des cas, TÉglise n'aurait pa^ censuré certains quiétistes apparents dont elle n'ignorait pas la haute vertu, si elle n'avait pas vu cett^ doctrine indignement exploitée, pervertie, réalisée dans ses dernières conséquences par de véritables imposteurs ^ Imaginez un directeur débauché, n'importe quel livre quiétiste lui servira de moyen court pour endormir et corrompre insensiblement les personnes qu'il veut séduire. Or, il y a eu de tels directeurs au xvn^ siècle et des abus analogues à ceu^ que je viens d'indiquer. Quelle fut, au juste, l'étendue de cette peste, pous n'en saurons rien aussi longtemps qu'on n'aura par écrit une histoire sérieuse de l'illuminisme pendant les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. L'examen que j'ai fait de quelques dossier3 quiétistes me montre que beaucoup d'écrivains se sont aventurés bien à