Fénelon inédit (Griselle, Etudes, 20 oct
'J. Tout le monde sait que des auteurs, même excellents et dont le Saint-Siège n'a jamais empêché i.i difïusion, n'ont pas échappé à tout soupçon de quiétisme. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir les eilorts prodigieux que tente Bossuet pour arriver à donner un sens orthodoxe à plusieurs de ces écrivains qui, très certainement, ne s'expriment pas toujours en ces matières avec plus de précaution que Fénelon. On sait aussi que des mystiques éminents, le P. Surin, par exemple, ont eu quelques-uns de leurs livres mis à l'index, tout comme M™« Guyon, (Cf. Boudinhon. Revue du clergé français, Nov. 1905, Mars 1906.)
r.i: nuiÉTiSME au xvii" sikcle lî)
la légère sur ce terrain délicat. S'il y a eu, comme il est constant, des quiétistes au sens aiïreux qui est devenu bien vite le sens populaire de ce mot, il y a eu aussi d'injustes condamnations qu'on révi» sera tôt ou tard. La calomnie trouvait alors dans cette accusation de quiétisme — comme autrefois dans l'accusation de sorcellerie — une piste commode où l'on se précipitait avec allégresse quand on voulait perdre un prêtre ou porter quelque coup mortel à un ordre religieux. Ce n'est que par un miracle d'intelligence, d'énergie et de vertu que M"'^ Guyon a pu sauver son honneur et il n'a pas tenu au doux Nicole que le Père Guilloré, un vrai saint, n'ait été poursuivi comme écrivain obscène ^ De ma fenêtre, à l'heure oiî j'écris ces lignes, je vois la rue par où passait le pauvre Père Girard quand il se rendait, sous les huées et les coups de la populace, devant ses juges du parlement d'Aix. Etudiez ce procès scandaleux — la calomnie avait donc souvent réussi puisqu'on l'exploitait encore si hardiment en plein .\viii® siècle — et vous verrez une fois de plus comment l'on s'y prend pour perdre un homme sous prétexte de quiétisme. Quoi de plus simple! On découpe une phrase dans les lettres du Père Girard,
1. Voici comme il parle lui-même de son Traité de VOraison dans une lettre latine à l'évoque de Castorie : « Les deux derniers livres de mon ouvrage sont consacrés presque tout entiers à la réfutation d'un de nos bons pères dont la cervelle échauffée et folle ""''Tnte de tels monstres d'erreur que ni sa plume à lui ni celle de -onne n'oserait les définir, crainte de salir l'esprit des lecteurs t .. des images trop immondes [ne tam .spurcis imaijinihus lectorum animi fxdarenlur. » Essais de morale, t. VU. part, ii, p. 435 seq.j. J'ai donné plus de détails sur ce point dans un article du Correspondant (2o février 1910^ : Un complot contre Fénelon. — La Solitaire des rochers.
;>(! APOLOGlli POUR FÉNKLON
une autre, plus ou moins semblable, dans les écrits de Molinos et la preuve est faites
Quoi qu'il en soit, le lecteur en sait assez d'ores et déjà pour se rendre compte des noires associations que remuait alors dans les esprits le simple mot de quiétisme. Quiétiste, au xvii® siècle, autant dire débauché, tartufe. Le mot abstrait ne renferme pas ces horreurs, le mot concret, tel qu'il s'offrait à l'imagination du public, les renferme toutes. A l'image, en somme très inoffensive de la dévote endormie, se mole presque fatalement une antre série d'images qu'une scène du temps nous rendra sensibles. J'anticipe sur les événements, puisque l'incident que je vais rapporter s'est produit en 1698, à la veille du bref contre Fénelon, mais il nous faut réaliser, dès le début, l'atmosphère haineuse et sale dans laquelle, bon gré mal gré, on va vivre pendant tout ce triste débat. Que Pliélipeaux nous raconte cette scène. Il était au premier rang des spectateurs et le dernier acte de RodogwieXm aurait donné moins de plaisir.
1. Je n'ai pas même le mérite de ce rapprochement. C'est Tédileur de la venimeuse relation de Phélipeaux qui me le suggère. U faut citer ce texte révélateur. «Le quiétisme... n'a jamais été absolument éteint la vie si décriée de Marie Alacoque et qui a attiré à son auteur (Languet de Gergy) un mépris si général, n'en est pas exempte et elle n'en a été que mieux goûtée par les amis de M. de Fénelon... La grande affaire de Provence qui vient d'être terminée par un arrêt (d'acquittement) qui a montré que les jésuites peuvent se porter aux plus grands excès et se promettre l'impunité, prouve encore mieux que le quiétisme est vivant et à quellej affreuse corruption il peut mener ». Le quiétisme de Languet dej Gergy est un mythe, comme à mon avis, la culpabilité du P. Girard, mais celte double calomnie sur une même feuille — et enj préface à la relation de Phélipeaux, — voilà ce qu'il faut retenir.! Cf. Parallèle des sentiments du /', Girard avec ceux de Molinos, justifié par les lettres qu'il écrivait à la demoiselle Cudière.. , etc. Aix. Ken»' Adibert.
U<: C)UIÉTIvSMR AU XVir SIKCLK 21
l.e mercredi 26 novembre (1698) les cardinaux assist«''rent à Tabjuration de Fra Pietro Paolo. qui se lit publiquement dans une salle du Saint-Ollice. Le cardinal de Bouillon insista longtemps que cette abjuration se fît secrètement sous prétexte des infamies contenues dans le procès-verbal, mais, en edet, pour empêcher que le public ne connût les atfreuses suites du prétendu amour pur. Le fripon condamné comme hérétique lit son abjuration avec une tranquillité et une sérénité de visage qui ne se conçoit pas. La multiplicité de ses ordures firent horreur; et... la pudeur ne me permet pas d'en dire davantage. Tout cela se faisait, comme il était souvent répété dans le procès- verbal, par pur amour; c'était par là que la charité se purifiait et qu'on se perfectionnait dans le pur amour. L'abbé de Chantérac se trouva à l'abjuration; il en sortit très mortifié et l'abbé de Montgaillard lui ayant dit : Voilà d'affreuses suites de l'amour pur! Chantérac répondit : on abuse des meilleures choses. Le cardinal de Bouillon ne fut pas moins mortifié, car il entendit plusieurs cardinaux qui disaient assez publiquement à l'abbé Bossuet : voilà un préjugé favorable pour votre cause. En effet, il (Bouillon) demeura enfermé tout l'après-midi, jusqu'à cinq heures de nuit, avec le Père Gharonnier (jésuite, son théologien) apparemment pour concerter ce qu'on pourrait faire dans la conjoncture présente qui donnait un coup mortel à la doctrine de son ami K
Et cum iniquis repxitatus est^ ce texte dut réconforter le noble abbé de Chantérac soumis à une pareille torture. L'atroce le dispute ici à l'absurde. On a abusé de la doctrine de Famour pur, comme des meilleures choses. S'il ne faut que les ordures d'un fripon pour donner un coup mortel à une doctrine, le sacrement de pénitence n'est pas moins condamné que les Maximes. Puisque cette page nous bouleverse, qui ne comprendra, qui n'excusera l'émotion de Fénelon et de ses amis quand ils se virent si longtemps comparés aux plus infâmes criminels